Madame Guyon IX Correspondance III
IX
CORRESPONDANCE III
Du procès d’Issy aux prisons
Septembre 1694 – Mai 1698
Lettres au Duc de Chevreuse puis à la Duchesse de Mortemart ainsi qu’à d’autres destinataires
Édition critique par Dominique Tronc
Opus
« Madame
Guyon »
Quinze ouvrages
Madame Guyon Oeuvres
mystiques choisies
I
Vie par elle-même I &
II. – Témoignages de
jeunesse.
II
Explication choisies des Écritures.
III Oeuvres mystiques (Opuscules spirituels choisis).
IV Correspondance I. Madame Guyon dirigée par Bertot puis
Directrice de Fénelon.
V Correspondance II. Autres directions - Lettres jusqu’à la fin juillet 1694.
VI Les Justifications. Clés 1 à 44.
VII Les Justifications. Clés 45 à 67 - Pères de l’Église.
VIII Vie par elle-même III. – Prisons – Compléments – pièces de procès.
IX Correspondance
III. Du
procès d’Issy aux prisons.
X Correspondance
IV. Chemins mystiques.
XI Années
d’épreuves – Emprisonnements et interrogatoires –
Décennie à Blois.
XII Discours
Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie
intérieure.
Éléments
biographiques, Témoignages, Etudes.
Indexes et Tables.
Ce Tome « 9.Correspondance III » couvre la période des combats et des emprisonnements. Il prend la suite du tome « 5.Correspondance II » dont il est séparé par « 6.7.Justifications » et « 8.Vie III. » Cela est conforme au déroulement chronologique et aère la lecture de plus de mille cinq cent pièces en scindant les correspondances en deux blocs, (I et II précédants puis III et IV).
Le duc de Chevreuse puis la « petite duchesse » de Mortemart se succèdent comme des intermédiaires avec le cercle des disciples. Ils sont les ‘greffiers’ des combats et des épreuves.
Témoignages associés :
11. Les années d’épreuves, emprisonnements et interrogatoires (mise en ordre de lettres, témoignages, interrogatoires).
µµ attention : les lettres à la petite duchesse ont été revues avec corrections dans J. tome I des Directions à transfére donc cdans le présent tome !
Août 1694
Je crois …a que vous ne pouviez pas prendre une résolution plus équitable que celle que vous avez prise, pourvu néanmoins que vous ne vous repreniez pas intérieurement, car rien ne peut vous dispenser de vous abandonner à Dieu sans réserve, obéissant extérieurement à Ses ministres. Il peut arriver que, quoiqu’innocente, l’on me fera passer pour coup[able]. Mais si l’on veut bien examiner à fond, l’on verra bien de la malignité. Dieu sur tout ! J’espère que nos cœurs seront unis, puisqu’ils ne peuvent être séparés sans se diviser de Dieu…b
Vous pourriez bien obtenir qu’ils ne me condamnassent pas sans m’entendre. Je vous conjure aussi qu’ils examinent tous mes écrits car, si l’on veut juger de mes sentiments, c’est en lisant tout cela qu’on les verra, et non dans les deux livres qui ne disent les choses qu’en abrégé. Il faudrait toujours envoyer à M. H[ébert ?] l’Evangile de saint Matthieu 1. Si l’on est obligé de lui donner la Vie, qu’on efface tous les noms ou ce qui indique les personnes. Du reste, n’ayez point de peine du passé, car je crois ne vous avoir jamais rien conseillé de mauvais. Quand même [f. 2 r°] [l’] on me jugerait innoc[ente], l’on vous conseillera toujours de n’avoir plus de commerce avec moi : je vous l’avais déjà conseillé, ainsi je n’ai plus qu’à vous dire adieu en Dieu mêmed.
- A.S.-S., pièce 7312, autographe, cachet rouge initiales couronnées. En tête « août 1694 ».
a Mot raturé illisible.
b Six mots raturés illisibles ; nouveau paragraphe.
c Deux mots illisibles.
dLa plus grande partie de la page reste inutilisée.
1Expliqué par Madame Guyon.
Ici prend place le mémoire (v. la série des documents à la fin du volume) : «A BOSSUET (Mémoire). Fin juin ou début juillet 1694».
1er août 1694
J’ai eu beaucoup de joie, monsieur, lorsque M. Dupuy m’a mandé que vous aviez toujours la charité de vouloir vous mêler des affaires que je n’ose appeler les miennes, puisque je n’ai d’autre part que la misère et les défauts qui s’y trouveront. J’ai une grâce à vous demander, qui est que ces messieurs voient les écrits sur la Sainte Ecriture, à commencer par le Pentateuque. Il le faut donner à M. Tronson. Je ne veux ni tromper ni être trompée, et je crois qu’il est nécessaire, [f. 1 v°] pour finir toutes les recherches, que cela soit. D’ailleurs ils verront bien mieux dans le cours de cet ouvrage quels sont mes sentiments que dans deux petits livres où rien n’est expliqué. Si je mérite d’être condamnée, il faut que ce soit dans toute l’étendue. Peut-être aussi qu’ils verront dans ces écrits, qui sont plus étendus, quelque conformité avec ce que le P. Jean de la Croix et d’autres ont pensé, parce que je me suis donnée à lire ses ouvrages, et il me semble que mon cœur me rend ce témoignage que je pense comme eux. Dieu sera Lui-même la récompense de votre charité.
- A.S.-S., pièce 7311, autographe, « pour Mr. le duc de Chevreuse ». En tête : « Reçue le 1er août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [89].
12 ou 13 août 1694
J’ai bien cru que le G. [Fénelon]1 ne serait pas cette fois-ci. Je ne sais si ce que j’ai pensé n’arrive à point qu’il y en aurait un entredeux. Je vous admire de ne pas connaître la dame2 et ses finesses : je vous assure qu’elle y mettra indirectement plus d’obstacle que le Grand-père3. Je n’ai qu’à prier Dieu qu’il vous éclaire sur elle et sur M. de Meaux. Je craindrais infiniment que celui-ci fut arch[evêque], mais j’abandonne tout au Seigneur. Il ne faut pas que vous fassiez rien de fort, ni qui vous coûte [f.1v°] en ma considération par ce garçon : puisque la chose n’est pas facile, il la faut laisser. Dieu a Ses desseins peut-être là-dedans pour le salut de cette bonne femme : je n’aime point les choses qui se font en violentant. Si le bon [Beauvillier] ne juge pas à propos de donner votre lettre, il n’y a qu’à la laisser, car je ne voudrais pas qu’il violente ses répugnances. Vous me faites plaisir de mander les nouvelles, je crois que la lettre du bon au gr[and]-P[ère] sera inutile ; si la dame n’y était plus, [f.2r°] tout obstacle serait levé. Vous verrez un jour que je vous dis vrai ; je vois plus clair qu’on ne pense sur tout cela.
Adieu.
Il me vient dans l’esprit et il est vrai que madame de mint. [Maintenon] n’a parlé le bon [Beauvillier] à écrire au gr[and]-P[ère] que parce qu’elle lui avait dit que le bon était résolu à faire des efforts sur cela et qu’elle a voulu qu’il vît qu’elle ne lui a rien avancé que de vrai4. V[ous n]e connaissez point cette femme. [f.2v°] Le père La C[ombe] me mande qu’il envoie les papiers que vous désirez. Faites-les déchirer, s’il vous plaît.
- A.S.-S., pièce 7313, autographe, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet brisé. En tête « 12e ou 13e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°153v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [174].
1Fénelon est le « G[énéral] » des adeptes de saint Michel, les Michelins.
2Madame de Maintenon.
3Louis XIV.
4On veut obliger Beauvillier à désavouer Madame Guyon : « à faire des efforts ». Ce qu’il sera contraint de faire.
pour M. le duc de Che[vreuse]
Vous voulez bien, monsieur, que j’aie toujours recours à vous puisque Dieu vous a mis pour avoir soin de ses affaires. Il est très nécessaire que lorsque je viendrai pour être interrogée, vous veniez avec moi aux interrogations. Il n’y a point d’affaire qui ne doive, je crois, céder à celle-là. La raison qui me fait vous demander est afin qu’on ne puisse changer les espèces des choses. Voilà la copie d’un écrit que je leur présenterai d’abord. Faites-le voir à qui il appartiendra, et me mandez, s’il vous plaît, si l’on le trouve bien et ce qu’il y faut changer.
Jea vous prie que personne ne sache que ceux que vous savez, les propositions que je vous fais de m’accompagner. Si vous le faites, nous avons ville gagnée, ayant toutes mes preuves.
[f. 1 v°] Je déclare, monsieur, que je soumets mes livres et mes écrits purement et simplement sans nulle condition pour tout ce qu’il vous plaira… [copie de la pièce «A BOSSUET (Soumission). Juillet 1694», n° 479.] ...par le sang de Jésus-Christ mon Sauveur.
[en ajout, après une ligne horizontale] Je vous prie qu’on donne à M. Tronson le Pentateuque.
- A.S.-S., pièce 7314, autographe, (ainsi que la soumission, d'écriture serrée et petite), sans adresse. En tête, de la main du duc : « Reçu à Forges vers la mi-août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [88].
a Paragraphe d'origine.
26 août 1694
Ceci pour vous seul.
Je sais que M. de M[eaux] m’a beaucoup parlé de ma Vie et qu’il dit que, sans elle, on ne me saurait condamner. Il a dit qu’on y verrait un orgueil de diable et [que] c’est pour cela qu’on la veut faire voir. J’ai écrit par obéissance, sans retour et sans réflexion, ce qui m’était donné. Alors voyez avec M. de Meaux pour la Vie : faites-lui peser la différence d’une confiance entière prise en lui ou d’un examen public, puis faites ce qu’il voudra car, pour moi, je n’ai rien à perdre. Je voudrais qu’on effaçât tous les noms et qu’on ôtât le dernier cahier, qui regarde St Bi [Fénelon], je crois. Cela presse et [est] nécessairea.
A.S.-S., pièce 7317, autographe, sans adresse. En tête « 26e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [89].
aregarde B. Je croy cela juste et nécessaire. Dupuy.
26 août 1694
Je commence par répondre aux propositions de votre lettre qui m’ont le plus frappée : j’en ai encore les entrailles toutes remuéesa. Consentir à haïr Dieu ? ô bon Dieu, comment un cœur qui L’aime si passionnément peut-il entendre une pareille chose ? Je crois que cette vue un peu forte serait capable de faire mourir.
Soyez persuadé que soit que l’âme soit mise dans de si terribles épreuves qu’elle ne doute pas de Sa réprobation, ce qui s’appelle un s[ain]t désespoir, soit qu’elle porte l’état d’enfer, qui est un sentiment de haine et de peine du dam1, si une personne vient à remuer son fond par une pareille proposition, elle s’écrierait plutôt : « Mille enfers sans cette haine » !
Mais ce qu’on appelle consentir à la perte de son éternité, c’est lorsque l’âme, dans cet état d’épreuve, la croit certaine ; alors sans nulle vue que de son propre malheur et de sa propre douleur, elle fait le sacrifice entier de sa perte éternelle, pensant même que son Dieu n’en sera ni moins saint ni moins glorieux ni moins heureux. Oh ! si l’on pouvait comprendre par quel excès d’amour de Dieu et de haine de soi-même [f. 1 v°] cela se fait, et combien on est éloigné d’avoir ces pensées en détail ! Mais comment serais-je ni entendue ni crue ? Hélas, combien de fois, en cet état, ai-je demandé à mon Dieu l’enfer par grâce pour ne Le point offenser ! Je lui disais : « Ô mon Dieu, l’enfer est dans les autres la peine du péché ; faites qu’il prévienne en moi le péché, et faites-moi souffrir tous les enfers que méritent les péchés de tous les hommes, pourvu que je ne Vous offense point ! ».
La seconde proposition du sacrifice de la pureté ne peut jamais être, comme vous la proposez, par anticipation, mais l’exercice précède le sacrifice. Dieu permet que des vierges - et c’est à celles-là que cela arrive plus ordinairement -, entrent dans des exercices d’autant plus grands qu’elles avaient plus d’attache à leur pureté, voyant que Dieu les exerce ou par les diables d’une manière connue, ou par des tentations qui leur paraissent naturelles : c’est pour elles une si grande douleur que l’enfer sans ces peines leur serait un rafraîchissement. Alors elles font un sacrifice à Dieu de cette même pureté qu’elles avaient conservée avec attache pour Lui plaire, mais elles le font avec des agonies de mort, non qu’elles consentent à aucun péché - elles en sont plus éloignées que jamais -, mais elles [f.2r°] portent, avec résignation et sacrifice de tout elles-même, ce qu’elles ne peuvent empêcher. C’est là ma foi, ma pensée et mon expérience.
Voilà une lettre pour M. de M[eaux], où je lui mande mes vrais sentiments ; mais s’il ne me croit pas, que puis-je faire ? Il serait tout à fait nécessaire que l’on examinât à fond l’article du criminel, car ce sera toujours une épine. Et lorsqu’il[s] verraient la vérité, cela aplanirait bien du chemin, car je leur parlerai avec une extrême candeur et innocence. Grâce à Dieu, je ne crains rien. Comment dissimulerais-je ? car mon cœur est prêt à tout : je sais qu’innocente ou coupable, l’on me veut enfermer. Tout m’est bon, parce qu’il n’y eut jamais de lieu resserré pour un cœur qui aime Dieu. La mort me serait un gain2. Mais vous voyez que ce n’est rien faire si l’on ne voit si je suis innocente ou coupable des choses dont on m’accuse. Je vous conjure, pour l’amour de Notre Seigneurb que vous aimez, de faire qu’on examine les moeurs avant la doctrine, parce que celle-ci paraîtra dans sa vérité lorsque le premier point sera éclairci.
Vous devez avoir au premier jour l’Evangile de saint Matthieu. Je vous prie, si M. de M[eaux] veut qu’on donne la Vie, qu’on [f. 2 v°] efface tous les noms, car je ne veux pas blesser la charité. De plus, il y a un cahier qui regarde, vers la fin, certaine personne qui ne doit point être vue. Cependant je soumets tout. Si l’on me donne le temps d’écrire, j’expliquerai tout.
- A.S.-S., pièce 7316, autographe, sans adresse. En tête : « Le 26e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°73] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [90].
atoutes émües Dupuy.
bnotre Seigneur autographe. Madame Guyon utilise aussi ns, N S, etc.
1Le dam : châtiment éternel qui prive les réprouvés de la vue de Dieu.
2Philippiens, 1, 21.
26 ou 27 août 1694
Je ne sais si je me suis bien expliquée dans la réponse que je vous ai faite. Ce que j’ai écrit dans le Moyen [Court] vous fera voir que les sacrifices des choses particulières et distinctes ne se font que dans l’exercice même. Comme une personne qui tombe dans l’eau fait d’abord tous ses efforts pour se sauver et ne cesse son effort que lorsque sa faiblesse le rend inutile, alors elle se sacrifie à une mort inévitable1. Il y a des sacrifices anticipés, comme sont les sacrifices généraux qui ne distinguent rien, sinon que Dieu propose à l’âme les dernières douleurs, peines, délaissements, les confusions, le mépris des créatures, décris, perte de réputation, persécution de la part de Dieu, des hommes et des démons, et cela sans spécifier rien en particulier des moyens dont Il doit Se servir, car l’âme ne les imagine jamais tels qu’ils sont, et quelque abandonnée qu’elle soit à son Dieu, s’Il les lui proposait et qu’elle les pût comprendre, elle n’y consentirait jamais.
Que fait donc Dieu ? Il [f. 1 v°] demande son franc arbitre qu’Il lui a donné, et qui est la seule chose que l’âme Lui puisse sacrifier comme lui appartenant en propre. Elle lui fait donc un sacrifice de tout ce qu’elle est afin qu’Il fasse d’elle et en elle tout ce qu’il Lui plaira pour le temps et pour l’éternité sans nulle retenue. Cela se fait en un instant sans que l’esprit se promène sur rien, mais dès le commencement de la voie de foi, l’âme porte cette disposition foncière que, si sa perte éternelle causait un instant de gloire à son Dieu plus que son salut, elle préférerait sa damnation à son salut, et cela envisagé du côté de la gloire de Dieu2. Mais l’âme alors comprend qu’elle serait éternellement malheureuse sans coulpe3 ; et pour glorifier son Dieu, ce sacrifice général et anticipé pour toutes sortes de souffrances temporelles et éternelles se fait, dans quelques-unes, avec une impétuosité d’un maître souverain et avec une telle suavité intérieure que l’âme est comme enlevée. Elle éprouve que le même Dieu qui demande un consentement général sur les peines, le fait donner ou le donne aussi promptement que la chose est proposée, et lorsque le sacrifice est doux et suave, les exercices [f. 2 r°] qui le suivent sont infiniment cruels, car alors l’âme oublie absolument le sacrifice qu’elle a fait à son Dieu et ne se souvient plus que de sa misère ; son esprit obscurci, sa volonté endurcie et rebelle à la peine lui sont des tourments inexplicables.
Il y en a d’autres à qui Dieu fait faire ce sacrifice de tout elles-mêmes, (quoiqu’il soit général et sans nulle connaissance des moyens non plus que le premier), avec de si extrêmes douleurs qu’on peut dire que c’est une agonie mortelle. Les os sont brisés et l’on souffre à se livrer à Dieu une peine qui est au-dessus de l’imagination. Ceux-ci souffrent moins dans les épreuves, et la peine du consentement leur a été une bonne purification. Mais remarquez que ce sacrifice n’envisage rien de particulier que des peines extrêmes lorsqu’il anticipe l’épreuve ou la purification. Il n’en est pas de même du sacrifice qui se fait dans l’épreuve, car alors l’âme est toute plongée non seulement dans la peine, mais dans l’expérience de sa misère, dans un sentiment de réprobation qui est tel que l’âme rugit, s’il faut ainsi dire4. Alors, elle fait par désespoir le sacrifice d’une éternité qui semble lui échapper malgré elle, car dans le premier sacrifice [f. 2 v°] l’âme ne songe qu’à la peine et à la douleur ou à la gloire de Dieu, mais dans ce dernier, il lui semble qu’elle a perdu Dieu et L’a perdu par sa faute, et que cette perte est la cause de toutes ses misères. Elle souffre dans les commencements des rages et des désespoirs douloureux, la crainte d’offenser Dieu lui fait désirer par anticipation un enfer qui ne lui peut manquer. Cette violence cesse sur la fin des épreuves, comme une personne qui ne peut plus crier parce qu’elle n’en a plus la force ; et c’est alors que sa peine est plus terrible, parce que sa violente douleur lui était un soutien ; mais quand il vient en cet état des maladies mortelles où vous vous voyez à deux pas de l’enfer réel par la mort, car cela paraît dans tout son effroi, sans trouver ni refuge ni moyen d’assurer son éternité, que le ciel est d’airain (je le sais pour l’avoir éprouvé), alors l’âme se sacrifie à Dieu bien réellement pour son éternité5, mais avec des agonies pires que l’enfer même. Elle voit que tout son désir était de Lui plaire, et qu’elle Lui va déplaire pour une éternité. Il lui reste néanmoins un certain fonds qui dit, sans la soulager néanmoins : « J’ai un Sauveur qui vit éternellement, et plus mon salut est perdu en moi et pour moi, plus il est assuré en Lui et par Lui », mais cela ne dure que des moments. Ce qui est étonnant, c’est qu’en cet état, l’âme est si affligée [pièce 7319, f. 1 r°] et si tourmentée de l’expérience de ses misères et de la crainte, sans sentiment, d’offenser Dieu qu’elle est ravie de mourir, quoique sa perte lui paraisse certaine, afin de sortir de cet état et de n’être plus au hasard d’offenser Dieu, car elle croit L’offenser, quoiqu’il n’en soit rien. Sa folie est telle et sa douleur si excessive qu’elle ne fait pas attention qu’en vivant, elle peut se convertir et qu’en mourant, elle se perd - point du tout parce qu’elle éprouve qu’il n’y a plus de conversion pour elle ; la raison en est que, comme sa volonté ne s’est jamais écartée par un seul détour ni le moindre consentement, cette volonté demeurant attachée à Dieu et ne s’en détournant pas, elle ne la trouve plus pour faire les actes de douleur, de détestation et le reste. C’est ce qui lui fait le plus de peine.
Ce qui est encore surprenant, c’est qu’il y a des âmes en qui toutes ces peines ne sont que spirituelles, et ce sont celles qui sont plus terribles. A celles-là, le corps est froid, quoique l’âme se voie dans la volonté de tous les maux et dans l’impuissance de les commettre, et ce sont ceux qui souffrent le plus. Si je pouvais dire, comme j’ai éprouvé cette peine étrange, et cependant la disposition du corps étant mariée6 sans nulle correspondance au mariage et sans en rien témoigner, l’on verrait bien [f. 1 v°] ce que c’est que cette peine. Je l’appelle enfer spirituel, car l’âme croit avoir la volonté de tous les maux sans pouvoir d’en commettre aucun et sans correspondance du corps. D’autres souffrent moins dans l’esprit et de toutes manières et éprouvent de très grandes faiblesses dans le corps, mais j’ai tant écrit de cela qu’il n’y a rien à en dire davantage.
Je prie seulement qu’on fasse attention que les âmes exercées de Dieu souffrent des tourments inexplicables ; qu’elles ne se permettent pas une satisfaction, qu’il leur serait même impossible d’en trouver, au lieu que ces misérables qui se donnent à tous péchés ne souffrent aucune peine, donnant à leurs sens ce qu’ils désirent et vivant dans un libertinage effréné. Dieu qui sait que je ne mens point, sait aussi combien de temps j’ai passé dans ces peines, étant dans un même lit avec mon mari, parce qu’il était consolé dans ses maux que j’y restasse sans jamais lui avoir rien témoigné, et passé des années sans qu’il s’approchât de moi ; et quand par hasard il s’en approchait, le corps devenait de marbre dans la frayeur d’un soulagement à la peine qu’il souffrait7. Ceci ne se peut ni doit dire ni expliquer. Il suffit que Dieu connaisse la vérité sans s’expliquer [f. 2 r°] plus au longa.
- A.S.-S., pièces 7318 et 7319 autographes, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête : « 26e ou 27e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°74] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [91].
a Tout le reste de la page blanche.
1Comparaison que l’on retrouve chez tous les mystiques : « …Il s’enfonça une seconde fois sous l’eau. […] on le laissa crier sans que personne ne lui tendît la main […] Eh bien, as-tu vu le Seigneur très haut ? – J’avais beau vous appeler, répondit-il, je ne voyais venir aucun secours. Lorsque, n’attendant plus rien de vous, j’ai mis mon espoir dans le Seigneur très haut, une porte s’est ouverte dans mon cœur… » Attar, Le Mémorial des saints, « sentences de Djafar Sadiq », adaptation Pavet de Courteille.
2Ce renversement du point de vue de soi à Dieu permet l’acquiescement qui vient d’être décrit.
3Le signe (culpabilité ?) par lequel on se reconnaît pécheur.
4Ces descriptions qui paraissent excessives ont trait à la « nuit de l’esprit », très exceptionnellement vécue.
5La trop fameuse « supposition impossible » ou plutôt amour inaccompli.
6Frigidité ? ce passage peut traduire une crainte de « pécher » en échappant aux peines de la nuit intérieure par la sensualité. Elle s’en défendra plus bas.
7La répulsion est moins nette dans le récit de la Vie malgré des conditions peu favorables : « J’avais plus de quinze ans quand je fus mariée… » (Vie, 1.6.4) ; « On s’aperçut quatre mois après mon mariage que mon mari était goutteux […][tous] disaient que j’étais bien en âge d’être la garde d’un malade ». Cependant : « Mon mari était raisonnable et il m’aimait fort. Il dit même qu’il ne voyait aucune femme qui lui plût autant que la sienne […] Je crois que sans sa mère […] j’aurais été fort heureuse avec lui. » (Vie, 1.6.11).
28 août 1694
Je ne sais, monsieur, s’il ne serait point à propos de demander qu’ils sea déterminent dans la fin des dernières interrogations, nous tous assemblés, après avoir prié un quart d’heure, car je ne puis douter que dans le moment présent, Dieu ne touche leur cœur de Sa vérité indépendamment de leur esprit ; mais quand ils seront hors de là, comme la même grâce d’assemblée pour un sujet de vérité s’échappe et s’en va, l’esprit prend le dessus et ils ne jugeraient que selon l’esprit. Secondement, c’est que n’étant plus soutenus de cette grâce de vérité qui n’a que son moment, et étant emportés par la foule de gens qui souhaitent ma destruction, soutenus du crédit et de l’autorité de la faveur, en les écoutant « l’esprit empêche le cœur » par les doutes continuels qu’ils forment. Car vous croiriez peut-être que ces messieurs, en leur expliquant, ce qu’ils connaîtraient de la vérité les feraient revenir : ne le croyez [f. 1 v°] point, car cela ne sera jamais, parce que l’amour-propre (et amour-propre qu’ils se cachent à eux-mêmes) ne veut jamais convenir de s’être mépris et trompé, de sorte que les personnes qui passent pour vertueuses et qui ne sont pas intérieures, ne démordent jamais de leurs poursuites et poursuivent jusqu’au bout ce qu’ils [qu’elles] ont commencé, renversant le ciel et la terre pour faire voir qu’ils ont raison. Vous verrez que je dis vrai.
Ayez donc la bonté de voir cela et avec le b. et St B, que je salue et dont je suis en peine de la santé, quoique je ne croie pas sa maladie à la mort. On m’a écrit une grande lettre pour m’assurer qu’il n’avait plus ni liaison ni union avec moi et qu’on en avait certitude. J’ai peine à comprendre que cela puisse être, et j’ai tant de respect et d’estime pour lui que cela me serait un argument plus convaincant contre moi que [f. 2 r°] le jugement que j’attends. Ayez la bonté de lui témoigner que, quelque changement qui arrive de sa part, mon cœur sera inviolablement uni au sien en Dieu, à moins qu’il ne cessât d’aimer Dieu, ce qui ne sera pas. Sachez donc, s’il vous plaît, monsieur, s’il approuve la proposition que je fais, et si je peux demander cela à ces messieurs, qu’ils se déterminent dans cette dernière assemblée, sans quoi la vérité sera toujours cachée. J’embrasse en Jésus-Christ tous ceux qui Lui appartiennent en foi et pur amour.
Vous voyez par ce que je vous dis là qu’il faut me donner le temps d’achever mes Justifications, car elles me paraissent sans répliques. Il me faut encore plus d’un mois afin que je les puisse écrire, et il faut qu’ils les aient vues avant les interrogations. Je crois que cela ne se doit pas refuser, car les Justifications serviront pour tous les écrits qu’ils doivent voir auparavant. Comme je suis à la campagne, séparée de tout, ne voyant personne, ils ne doivent pas craindre qu’ils apportassent [f. 2 v°] de dommage. Vous voyez combien il serait nécessaire qu’ils apportassent [f. 2 v° à l’envers] à cet examen un esprit vide de toute prévention, sans quoi ils ne pourront être éclairés de la vérité par l’onction du Saint-Esprit qui fit prendre, par le moyen d’Elisée1, des vaisseaux vides à la veuve.b
- A.S.-S., pièce 7315, autographe, sans adresse. En tête : « Reçu je crois deux jours devant [ ?] un ou deux jours après celles du 26e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°76] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [93].
aqu’ils (que ces messieurs ajout interl. du duc) se
b La plus grande partie de la page reste blanche.
1 IV Rois, 4, 3-7 (Elisée multiplie l’huile d’une pauvre veuve).
1er ou 2e septembre 1694
Je ne puis m’empêcher de vous dire que M. de M[eaux] ne cherche point du tout à éclaircir, mais à trouver des moyens de condamner, et c’est pour cela qu’il veut faire voir la Vie, car il se passe des choses entre Dieu et l’âme beaucoup plus fortes que celles que j’ai écrites. Je lui ai éclairci l’article de lier et délier qui consistait à une autorité intérieure pour tirer les âmes peinées de leur peine et les y replonger lorsque Dieu voulait. Plusieurs en on fait l’expérience.
Pour tout ce qui regarde St B. [Fénelon], autant qu’il y aura de feuillets, et à ces choses-là touchant saint Pierre1, il les faut ôter absolument car rien ne me peut obliger à confier ma vie1a. Je l’ai fait à M. de M[eaux] par excès de bonne foi, mais si je me fusse souvenue de ces endroits, je les eusse ôtés. La croix et l’humiliation est la voie la plus sûre pour nous rapetisser, ainsi il ne faut pas s’étonner qu’elle serve à St B. ; cela l’a détaché d’un obstacle qu’il ne voyait pas comme tel. M. de M[eaux], je l’aime plus que jamais, quoiqu’on dise qu’il ne m’aime point.
Et vous, comment êtes-vous ? Ne craignez-vous point ? L’antidote est que le disciple n’est pas plus grand que le maître, dit mon cher et unique Maître : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront2. » Ô qu’il est bien plus avantageux de porter les livrées de Jésus-Christ : cordon rouge de l’ignominie [plutôt] que le cordon bleu ! L’on dit « ô », mais l’on est par là rendu [f°.2 r°] inutile à la gloire de Dieu. Ô vue de l’amour-propre ! Jésus-Christ a-t-Il été rendu inutile pour être mort comme un infâme, et si Dieu ne veut autre chose pour Sa gloire que notre destruction? Que le sacrifice Lui en soit agréable, il saura rétablira et imprimer au-dedans des cœurs ce qu’Il paraît détruire extérieurement. St B. pourra conduire un grand troupeau intérieur par ses souffrances, sans qu’il en paraisse rien au-dehors. Et c’est ainsi que Jésus-Christ est l’E[poux] de nos âmes. Croyez que Dieu tirera Sa gloire de tout, et qu’Il est plus glorifié d’une âme humiliée, anéantie et consommée que d’un million d’autres.
Je crois qu’on peut légitimement se défier de M. de M[eaux] car il est absolument gagné3. Il ne faut pas néanmoins qu’il s’en aperçoive, car, pour mon regard, je suis dans la résolution sincère de lui obéi pour ce qui regarde ma personne avec une extrême exactitude, mais rien ne me peut obliger à confondre l’intérêt d’autrui dans mon obéissanceb. Tout ce que je vous demande, au nom de Dieu, est qu’on ôte les cinq feuilles dont vous me parlez, et c’est ce que je voulais dire. Pour tout le reste, il le faut laisser, mais pour cela, au nom de Dieu, qu’il n’aille point en leurs mains. Quelque chose que dise M. de M[eaux] là-dessus, cela ne me fait rien.
C’est une confiance de confession que j’ai eue avec lui comme voulant lui obéir, personnesc ne me peut obliger à montrer ce qui regarde ma personne particulière3a. Il est bon, s’il vous plaît, que vous le fassiez souvenir, que c’est sous le sceau de la confession qu’on le lui a donné : il l’a montré et en a fait bien des railleries. Dieu sur tout ! Il faut, je crois, ne leur guère donner d’écrits à la fois, leur donner les Justifications et les écrits de St Bi avec un seul des écrits. Si M. de Châlons a le second tome des Epitres de St Paul, cela suffit, et M. Tronson le Pentateuque. Dieu sera votre récompense sur toutes vos peines puisque vous les prenez pour Lui.
Voilà une lettre du gouverneur de mon cadet, il est sorti d’avec lui depuis quelques temps. Gardez-là, s’il vous plaît : elle ne sera peut-être pas inutile. Mais ne la perdez pasd.
Je vous conjure de lire les cahiers que j’écris, car il me paraît qu’il n’y a pas une proposition dans mes écrits qui ne soit dans ces auteurs. Ayez la charité de m’en mander votre sentiment, car j’ai quelque lieu de croire qu’on les juge inutiles4.
- A.S.-S., pièce 7320, autographe, adresse «Mr. de Ch. / A Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse’ ; cachet rouge armorié couronné - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°77] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [94], qui en donne une restitution très exacte et complète : nous n’avons relevé aucune variante !
a saura (détruire biffé) rétablir
b fin de page blanche; le texte se poursuit à l’envers, f. 1 v°.
c obéir, mais que personnes [sic, pluriel respecté par La Pialière]. Nous supprimons mais que.
d Le texte se poursuit au coin de la page d’adresse.
3a v. note précédente : Madame Guyon n’a pas « à confier sa vie » sinon en confession. Elle se sent par contre tenue à l’obéissance vis-à-vis d’un confesseur.
4 Bossuet, dans sa Relation, Sect. III, n.1, p. 31, en rend compte comme suit : « Cette Dame ne s'oublia pas, et durant sept ou huit mois que nous employâmes à une discussion si sérieuse, elle nous envoya quinze ou seize gros cahiers que j'ai encore, pour faire le parallèle de ses livres avec les saints Pères, les théologiens et les auteurs spirituels. Tout cela fut accompagné de témoignages absolus de soumission. »
1 « … ce que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié, et je suis cette pierre fichée par la croix, rejetée par tous les architectes qui sont les forts et les savants…» Vie, 3.10.1. Ce passage a déjà été cité plus longuement à la note 3, lettre n° 175, de Bossuet. Il appartient aux pages retirées sur la demande de Mme Guyon, v. notre éd. de la Vie, p. 757.
1a Madame Guyon n’a pas « à confier sa vie » sinon en confession. Or Bossuet « veut faire voir la Vie ».
2Matthieu, 5, 11 ; Luc, 6, 22 ; Jean, 15, 20-21.
3Ceci marque un tournant dans l'appréciation de Bossuet par Madame Guyon : elle avait cru pouvoir avoir confiance !
Puisque tout roule sur une question théologique et qu’il ne s’agit point de moi, je vous conjure qu’on ne donne point ma Vie. Cela fera de nouveaux embarras.
Vous ne me mandez point si l’on a donné ma lettre à M. de M[eaux].
S’il ne s’agit que d’une question théologique, pourquoi examiner mes mœurs ? Cela est inutile, et qu’est-ce à faire d’être examinée ? Car ce ne sera pas mon examen qui rendra ce fait probable ou non. Mais comme de l’abondance du cœur, la bouche parle de ce dont l’esprit est plein, on en tire des arguments généraux, car cet état passif, reconnu stable ou non, ne m’empêche pas d’être tout ce qu’on dit que je suis, et n’a nul rapport à mes livres.
Sans être théologienne, je sais qu’il ne peut y avoir de suspension stable, qui était l’oraison de sainte Thérèse ; elle a fait consister l’union dans le simple ravissement ou extase très longtemps, et même tout son livre en est plein. Ensuite, elle parle d’un état plus parfait où ces extases sont ôtées. Il faut donc que ce soit une plus forte union qui soit sans extase. Non qu’elle le dise de la sorte, mais il y a cette conséquence à tirer de ses écrits mêmes, que ne connaissant rien de plus grand que l’union à Dieu (comme il est vrai) et ayant fait consister cette union dans les extases, [mais] elle parle ensuite d’un état bien plus élevé dans [f°1v°] lequel il n’y a plus d’extase ; ce doit donc être un état d’union plus parfaite que celle où elle était auparavant. Pour comprendre ceci, il faut dire qu’il y a un état d’union d’esprit à esprit ou de lumière passive ; celui-là ne peut jamais être continuel. Il y a un autre état qui gît dans la mort de la volonté et dans le passage de cette même volonté en Dieu ; je dis que celui-là est stable et que cette volonté demeure tellement changée en la volonté de Dieu qu’elle n’en sort plus pour vouloir, désirer et le reste. C’est l’affaire des savants. Un grain d’expérience en apprend plus que toute la science et tous les livres. Si les livres servent à nous appetisser, heureuse lecture ! S’ils servent à nourrir le goût de l’esprit, ils sont dangereux.
Si je ne mettais1 que les passages de gens peu connus, l’on aurait raison de les rejeter ; mais lorsqu’ils sont conformes en tout point aux saints que j’ai déjà cités, cette multitude de témoins est une preuve de la véritéb.
Qu’elle cite … des auteurs parce qu’elle ne prétend pas prouver par doctrine, mais faire voir qu’elle n’a point inventé un nouveau genre d’oraison, comme M. de M[eaux] le lui a dit, et que le même esprit se trouve en tous.
A qui Harphius 3, le principal des mystiques et plus ancien que les auteurs cités peut-il être inconnu ?
Henri Suso est en vénération par sa science et sa piété chez les dominicains.
Thaulère [Tauler] est bien connu puisqu’on l’a traduit à Port-Royal.
Qu’elle ne s’embarrasse point de ce qui fait la question des examinateurs et de M. l’ab[bé] puisqu’elle la dit ignorer, mais seulement de prendre les propositions de ses livres les unes après les autres, et en faire voir la conformité avec les auteurs, parce que c’est ce qu’elle peut.
A ces messieurs les examinateurs, ils en seront quittes. De là qu’ils ont déterminé leur jugement, il est assez indifférent ce qu’ils voient.
Cela lui donne occasion d’expliquer ses sentiments. Et qui donne ce qu’il a, ne peut donner davantage.
Qu’elle est prête cependant de finir son travail sans le poursuivre. Elle l’aurait fait si elle n’eût craint d’être infidèle. Elle ne fera rien de plus. Il n’y a qu’à ne point donner le neuvième cahier qu’elle a envoyé à P. Peut-être y avait-il [f°.2 v°] pour elle du goût naturel à montrer les convenances de ses écrits et de ceux des auteurs approuvés, et à expliquer surtout l’état de purification. Il est peut-être mieux qu’elle se laisse condamner en silence. C’est le parti qu’elle va prendre. Dieu sait que c’est celui qu’elle avait pris d’abord, et qu’elle n’a écrit que pour justifier les autres en se justifiant.
Il y a peu de choses d’Harphius et d’Henri Suso, ce peu est très fort et choisi par une meilleure tête que la sienne.
Donc, de deux partis à prendre, 1° se taire tout à fait. 2° me faire lire ses cahiers et me prier d’en ôter, avant qu’on les transcrive, ce qui me paraît superflu. Car elle n’est point capable de ce discernement.
Elle va suspendre son travail, jusqu’à ce qu’elle ait des nouvelles de Put4.
Il importe peu de ce qu’elle fait. Ce n’est pas ce qui lui tient le plus au cœur non plus que la persécution. D’autres choses la touchent bien davantage, et ce sont ces choses qui sont pour elle la matière de nouveaux sacrifices.
L’article dont parle P. doit être prouvé par M. l’ab[bé], car elle n’a point du tout le don de discernement. Qu’elle écrive tout ce qu’elle trouve qui l’accommode et qui aurait pu tout corriger.
Il faut que ces Messieurs lisent tout ou rien parce que les passages qu’elle cite lui donnent lieu d’expliquer ses sentiments et ce qu’elle a entendu. Ainsi lorsque j’ôterai les passages qui ne conviennent pas, il [ne] faut pas ôter son explication qui me paraît fort intelligible, quoiqu’elle se puisse tromper encore comme au reste. Elle va donc cesser son travail, quoiqu’il lui reste la plus importante nouvelle qui est l’épreuve et la purification car enfin plus il y a de gens qui éprouvent les mêmes choses et qui l’écrivent en mêmes termes plus cela sent l’esprit de vérité.
Ded la lettre du 1er ou 2 septembre 1694. Il se passe des choses entre Dieu et l’âme beaucoup plus fortes que celles que j’ai écrites. J’ai éclairci à M. de Meaux l’article de lier et de délier, qui consistait à une autorité intérieure pour tirer les âmes peinées de leur peine et les y replonger lorsque Dieu voulait. Plusieurs en ont fait l’expérience.
…..e sur l’impuissance de désirer son propre bonheur parce que la pure charité se termine à celui de Dieu, tout en Lui-même.
- A.S.-S., pièce 7546, « copie de la main de Chevreuse d’une lettre écritte au commencement de septembre 1694 à M. du P. », et pièce 7547, copie de la même main : « Vraisemblablement Dupuy », ajouté d’une main moderne. Une partie des copies est de Madame Guyon, l’autre de Chevreuse. Le ms. est barré d’un trait vertical au début jusqu’à : « Sans être théologienne… » Il est difficile à déchiffrer, d’où nos points de suspension fréquents signalant des mots manquants (les derniers points, « quoiqu’il… », et eux seuls, sont de la main de Chevreuse).
a ce paragraphe est barré d’un trait vertical léger. Il est suivi d’un trait horizontal plus prononcé.
b ici commence la courte pièce 7547.
c écrit tête-bêche ; points de suspension de la main de Chevreuse.
1 Il s’agit des Justifications rassemblées durant l’été. Chevreuse parlera plus bas, dans son commentaire, d’un « neuvième cahier ». Il se sentira le droit « d’en ôter … ce qui me paraît superflu. » ( !)
2 Le résumé qui suit, sous forme de liste critique, est de Chevreuse.
3Harphius (van Herp)(-1477), le « héraut de Ruysbroeck », auteur du Spieghel [miroir] et de textes traduits sous le titre de Théologie mystique… en 1616, dont Eden, Paradis des contemplatifs, p. 622 sq. Harphius ne théorise pas, il parle d’expérience et ne doit donc pas être considéré comme un auteur secondaire.
4 Dupuy (ce qui jette un doute sur le destinataire de la partie propre à Chevreuse).
8 septembre 1694
Vous savez que les vicissitudes sont de saison pour votre âme. C’est cette noirceur de l’Epouse que j’ai expliquée : Nigra sum sed formosa filiae Jerusalem1. Votre état sera poussé beaucoup plus loin, mais ne vous laissez point aller à la réflexion volontaire. Allez toujours tête baissée au travers des brouillards et des troubles : le lait est passé, il faut boire le vin mixtionné2 et recevoir, avec égalité du fond, tout ce qui se présente, quoiqu’avec les sens pleins d’inégalité. Votre état est plus sûr. Laissez les doutes et les incertitudes passer par votre esprit, et demeurez dans la suite sacrifié pour tout sans retenue. C’est ce qu’il me vient à vous direb.
De quelle manière M. de M[eaux] a t-il reçu ma lettre? Vous ne m’en dites rien. Je n’ai rien au cœur à vous dire sur madame de Montmorency. Toute à vous en Celui qui nous [f. 2 r°] est tout. Je compte que vous me servirez de témoin.
Je crois qu’il ne faut donner la Vie qu’après les Justifications.
- A.S.-S., pièce 7321, autographe, adresse : « Pour M. le d. de Che », cachet armorié couronné en bon état. En tête : « Reçue le 8e septembre 1694 », de l’écriture de Chevreuse. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°78v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [95].
bTrait de séparation, de l’écriture de Chevreuse.
1Cantique, 1.4 : Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem.
2Furetière signale mixtionné avec référence au vin mêlé de fiel (Ps. 69 repris par Mt 27, 34 de la Passion).
11 septembre 1694
Il serait bon, ena donnant la Vie, que ces messieurs fussent avertis, mais sous un secret de confession que je ne confie qu’à vous, monsieur, que les vœux qui sont effacés ne le sont que parce qu’il m’est de conséquence que ma famille ne sache pas surtout le vœu de pauvreté que j’ai fait, parce qu’ils disputeraient mon testament où je donne et récompense les personnes qui me servent depuis si longtemps. Je l’avais fait avant de faire les vœux, mais comme c’était en pays étranger, j’ai été obligée de le renouveler ici. Ce sont des dettes que de récompenser des filles qu’il y a quatorze ou quinze ans qui me servent.
J’avais fait cinq vœux en ce pays-là : le premier de chasteté, que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve ; celui de pauvreté ; c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens. Je n’ai [f. 1 v°] jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième, d’une obéissance aveugle, à l’extérieur, à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans, d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième, d’un attachement inviolable à la sainte Église, ma mère, non seulement dans ses décisions générales, où tout catholique est obligé de se soumettre, mais dans ses inclinations, et de procurer le salut de mes frères dans ce même esprit. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ, plus intérieur qu’extérieur. Et quoique mon âme ne fût plus en état d’avoir besoin de ces vœux, Notre Seigneur me les fit faire extérieurement et me donna, en même temps, au-dedans, l’effet réel de ces mêmes vœux.
Depuis ce temps, il n’est pas en mon pouvoir de garder de l’argent : je vis avec une entière pauvreté. J’ai eu une obéissance d’enfant, qui ne me coûte rien parce que je ne trouve pas même en ma volonté [f. 2 r°] un premier mouvement de résistance. Je peux dire le même sur tout le reste. Sur l’enfance, elle me fut communiquée d’une manière très parfaite, et ainsi ceux qui ont dit à Madame de M[aintenon] que j’empêchais qu’on ne fît des vœux, ont fait une grande calomnie. Vous ferez de ceci l’usage que Dieu vous inspirera, mais le secret inviolable à l’égard du vœu de pauvreté. Pour ce qui regarde l’Église, j’ai un tel attachement d’âme, de cœur, de volonté et de tout ce que je suis, que la plus sensible douleur que j’aie jamais ressentie a été d’être accusée de lui être contraire. Je n’ai tout abandonné que pour lui attirer des âmes. Pour mon corps, j’oserais dire qu’il ne m’incommode en nulle sorte. Je sens néanmoins que si Dieu me laissait à moi-même, je suis capable de tout. Je vous dirai qu’on m’a attaquée sur tous ces endroits, sur lesquels Dieu m’a le plus protégée. Car qu’est-ce qu’on n’a point dit de ma chasteté ? Quoique les gens qui me connaissent [f. 2 v°] savent ce qui en est. Que n’a t-on point dit sur mon imprudence à m’être défaite de mon bien ? L’on m’a accusée même de fausse monnaie. Avec quelle violence me veut-on faire passer pour hérétique, moi qui ne désire que de confirmer ma foi par mon sang ? C’est l’endroit qui m’a le plus touchée. Combien ai-je été exercée par l’obéissance et combien combattue sur cette dépendance au mouvement de la grâce ! Cette obéissance m’a été donnée de telle sorte que, sans y penser, j’obéis à un enfant ; je cède à mes filles sur tout, sans attention. Cela fait que souvent les choses extérieures et indifférentes vont moins bien. Elles n’oseraient même me dire quelquefois leurs sentiments à cause de cette extrême facilité de céder et de me déporter. Cet état est entièrement contraire à mon naturel. Je ne sais pourquoi j’écris ceci ; Dieu le sait, c’est assez.
Je trouve que vous n’agissez pas encore assez simplement avec moi. Vous faites trop de retours : vos lettres [pièce 7323, f. 1 r°] en sont pleines. Au reste, ne vous étonnez pas de vos défauts ; ce ne sont point de nouveaux défauts qui paraissent, ils étaient dans le fond, mais comme ils étaient connus par la raison et une vigueur vertueuse, vous ne les aperceviez pas. Mais comme il faut perdre et raison et vigueur de vertu, ces défauts paraissent à nu, alors on se connaît véritablement. De plus le maître exprime l’éponge du dedans et la saleté paraît au dehors, c’est le meilleur. Vous perdrez aussi cette paix goûtée que vous aviez, pour entrer dans la paix invariable et inconnue, goûtée et non sentie, de la foi pure et nue. Laissez-vous donc entre les mains de Dieu sans sentir ni délaissement ni abandon. Dieu sait à quel point je suis à vous en Lui-même.
Il est vrai que je justifie des choses qui paraissent inutiles. Mais comme je suis redevable aux forts et aux faibles, aux savants et aux ignorants, je ne veux pas laisser [f. 2 écrit en travers] une seule proposition sans l’éclaircir, car il n’y en a aucunes sur lesquelles je n’aie ouï crier le public. Les uns aboient comme les chiens parce que les autres le font. Je suivrai mon train puisqu’on me le permet, persuadée que ce qui abonde ne nuit pas et que ces messieurs auront assez de charité pour les lire, quoiqu’ils soient longs. De plus, comme j’ai beaucoup écrit, j’ai besoin d’éclaircir beaucoup et de faire sentir insensiblement qu’il y a peu de choses qui ne trouvent leur conformité.
- A.S.-S., pièces 7322 et 7323, autographes, adresse : « M / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet rouge armorié couronné. En tête : « Reçue le 11 septembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°78v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [96].
a bon, (avant biffé) en
Ce n’est qu’afin que vous disiez l’article des vœux effacés à ces messieurs en leur disant bien que je vous le l’ai mandé, mais seulement sous le sceau de la confession, leur faisant voir combien il m’importe que cela soit ignoré, et la raison que j’ai eue d’effacer cet endroit. Je crois qu’il n’est peut-être pas effacé dans l’original, vous pourriez l’y voir pour le leur dire, parce que cet endroit effacé pourrait leur être suspect.
Je ne puis rien ajouter à ce que j’ai mis du désir. C’est un grand malheur que M. de M[eaux] se fixe là, car cette fixation et arrêt qu’il ne croit pas avoir, est un grand obstacle ; qu’il ne veuille pas comprendre que le désir aperçu, procuré, étant un acte et une opération propre, doit mourir avec les autres actes, ou plutôt doit passer en Dieu, afin de n’avoir point d’autre désir que ceux que Dieu donne ; et comme l’on ne reprend plus sa propre volonté, aussi l’on ne reprend plus ses désirs, ce qui n’empêche pas que Dieu Se fasse désirer et vouloir comme il Lui plaît. Et Celui qui meut l’âme la peut mouvoir à désirer, quoiqu’elle n’ait plus de désirs propres, car si elle en avait de propre, ce serait une propre consistance et une fixation, mais l’auteur de la volonté essentielle 1 dit sur cela tout ce qu’on peut dire, aussi bien que saint François de Sales sur la volonté2, car il faut raisonner de l’un comme de l’autre. C’est que ce n’est point une mort ni une perte de désirs ou de volonté, mais un écoulement de ces mêmes désirs et de cette même volonté en Dieu, parce l’âme transporte avec elle tout ce qu’elle possède lorsqu’elle est en soi ; elle désire et veut à sa manière : lorsqu’elle est passée en Dieu, elle désire et veut à la manière de Dieu. Vous pouvez extraire ceci, si vous le jugez à propos.
Si M. de Meaux n’admet point d’écoulement de désirs en Dieu, il faut qu’il n’admette point de perte d’opération propre, ni d’acte, ni de volonté. [f. 1 v°] L’un est tellement attaché à l’autre qu’ils sont indivisibles, de même qu’on ne reprend plus ses propres opérations en aucun temps après les avoir quittées ; comme on ne rentre plus dans le ventre de sa mère après en être sorti, aussi ne reprend-t-on plus ses propres désirs. Mais de même qu’on ne quitte pas ses propres opérations pour devenir inutile, mais pour laisser opérer Dieu et opérer soi-même par Son mouvement, aussi on ne laisse écouler ses désirs en Dieu que pour désirer selona Son mouvement et vouloir par Sa volonté. N’avez-vous pas lu ce que j’ai écrit sur tout cela ? Voyez-le, s’il vous plaît, et faites-y attacher un petit extrait de ce que je vous mande si vous le jugez à propos. M. de M[eaux] ne peut condamner l’un sans l’autre, car c’est un enchaînement. Je ne vous envoie Henri Suso que pour vous faire voir que c’est un bon auteur3. Je n’ai aucun des autres livres que vous me citez. Sainte Catherine de Gênes ne mérite-t-elle pas d’être vénérée, aussi bien que Saint François de Sales ; pourquoi donc la rejeter ? car elle est décisive sur tout cela et d’une extrême profondeur.
Pour vous, je vous connais bien et je vous ai mandé, que je crois, la vérité. Je ne garde point de lettres : il n’y a rien à craindre.
La lettre des Clairets fait voir que je ne suis pas seule qui parle de désappropriation. Quand on condamnera mes livres, Dieu l’écrira dans l’esprit et dans le cœur de qui il Lui plaira. Il fera parler tous les animaux après avoir fait parler une ânesse comme moi ! Peut-être que M. de M[eaux] se trouvera forcé, comme Balaam, de bénir ce qu’il pensait maudire. Toute à vous en Celui qui nous est tout.
Ce que M. de M[eaux] dit sur les écrits se peut faire sur les livres, qui est de les corriger et expliquer et faire mettre l’explication à la tête.
- A.S.-S., pièce autographe 7324, adresse : « Mr. / Le d. de Ch. », cachet cire rouge armorié couronné. « Reçue le 11e septembre 1694 ou 12e » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°80] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [97]. L’autographe est particulièrement difficile à déchiffrer : nous nous sommes souvent reporté à Dupuy.
a désirer (par lui biffé) selon
3Madame Guyon lui emprunte souvent le thème du guenillon : « Dieu fit voir un jour à Henri Suso que, pour être à lui comme il le désirait, il fallait qu’il fût comme un guenillon dont un chien se joue… » (v. la Vie de Suso, ch. 20).
1Benoît de Canfield, La Règle de perfection, « Troisième partie traitant / De la volonté de Dieu essentielle et vie suréminante », (trad. Orcibal, P.U.F., 1982).
2Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, Livre huitième : « De l’amour de conformité par lequel nous unissons notre volonté à celle de Dieu », Livre neuvième : « De l’amour de soumission par lequel notre volonté s’unit au bon plaisir de Dieu. »
13 septembre 1694
Faites donc ce que vous voudrez par madame de Montmorency, mais je vous prie de lui faire prendre une cuillerée dudit remède tous les jours. Il ne lui fera nul mal et n’est nullement incompatible avec tous les autres que vous voudrez lui donner. Donnez-lui cette cuillerée ou à jeun ou une heure après le bouillon. Si vous ne pouvez, que madame de Marestein [Morstein] lui donne le remède. C’est innocent de lui-même ; qu’un faible respect humain ne vous arrête pas. Madame de Morstein lui peut donner une cuillerée de cela sans que cela paraisse. Faites-le, je vous en prie, et me croyez entièrement à vous.
- A.S.-S., pièce 7326, autographe, sans adresse, en tête : « Reçue le 13e septembre 1694 ».
13 septembre 1694
Je vous conjure au nom de Notre Seigneur de demander à ces messieurs, qui ont la charité de m’examiner, de lire avec attention tous ces cahiers de Justifications, sans en rien passer sous prétexte qu’ils le trouvent inutile. J’espère de la bonté de Dieu qu’Il récompensera leur charité.
- A.S.-S., pièce 7325, autographe, sans adresse, en tête : « Reçue le 13e septembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°81v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [98].
Le 15 septembre 1694 au soir.
C’est pour vous dire, monsieur, que j’enverrai règlement1 deux fois la semaine chez monsieur …a, savoir le mardi matin et le samedi matin depuis neuf heures jusqu’à midi. Il faut que, lorsque vous voudrez m’écrire, vous envoyiez les lettres dès le soir ou le matin, et vous aurez, s’il vous plaît, le soin d’envoyer, le mardi et le samedi après-midi, retirer ce qu’on y aura porté. Si M. …a n’y est pas, il n’y a qu’à laisser la lettre à madame La…b, qui reste toujours à la [f. 2 r°] maison et qui est fort sûre. J’attendrai de vos nouvelles et vos ordres sur tout ce qui me regarde, et lorsqu’il faudra voir ou parler à ces messieurs.
Je souhaiterais fort que M. de M[eaux] ne se fixât point sur aucune difficulté. Nous pouvons bien les éclaircir au-dehors, mais c’est à Dieu à remuer le dedans. Comment le fera-t-Il si nous restons retenus, quand ce ne serait que par un cheveu ? Pour moi, il ne m’importe ce que je devienne. Dans l’aigreur où est madame de M[aintenon], je m’attends, quoi qu’il arrive, à une lettre de cachet, mais je n’en ai aucune peine pourvu que Dieu Se contente et qu’il fasse briller Sa vérité au dépens de mon honneur et de ma vie. C’est tout ce que je veux, sans le vouloir.
Des nouvelles [f°.1 v° en travers] de notre malade ? Faites-lui le remède : il est innocent et n’est incompatible avec aucun. Si elle est sujette aux vapeurs, il faut retrancher l’eau rose.
A.S.-S., pièce 7327, autographe, adresse par la main d’une fille de Madame Guyon : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel à Paris », cacheté armorié couronné. En tête : « Reçu le 15 septembre au soir » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°81v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [99].
anom propre raturé.
bfin du nom illisible.
1ancien synonyme de « régulièrement ».
20 septembre 1694
Je viens d’apprendre tout à l’heure la mort de madame de Montmorency. Dieu s’est contenté de votre désir, et Il lui a donné une vie plus assurée dans les bonnes dispositions dans lesquelles vous l’avez mise. S’il eût été mieux pour son salut, Dieu vous l’aurait laissée ; Il vous a donné en sa place une autre fille. Ce n’est point le remède qui l’a fait mourir, car il était très innocent et m’a tirée d’une grande extrémité de pareille maladie ; il fallait que son âme fût bien disposée. Je n’ai jamais rien eu sur sa santé et j’étais étonnée de la joie de madame de Morstein. Mais croyez qu’elle est mieux que si elle avait vécu puisque Dieu l’a prise. Il me vient au cœur que la joie de madame de Morstein a eue qu’elle ne devait point mourir est que Dieu lui a donné en la place une fille, qui répare cette perte dans votre famille. Cela nous fait toujours plus voir qu’il ne faut point s’arrêter aux signes extraordinaires, mais marcher par la foi ; Dieu a accordé Son salut et votre foi, et c’est là la vie que vous espériez. Croyez que Dieu lui a fait miséricorde ; que pourriez vous espérer de plus ? [f. 1 v°] Il m’arriva à peu près la même chose qui vous est arrivée. Ainsi à la mort de M. le chevaliera Colbert, il me fut imprimé au cœur : « Il vivra trois jours après », étant à la messe entre onze heures et midi à St. cantin [Saint-Quentin], j’eus une certitude intérieure qu’il était mort et que Dieu lui avait fait miséricorde, et en même temps je compris qu’il m’avait été donné à connaître qu’il vivrait éternellement. Etant arrivée à Philippeville, j’apprisb sa mort et l’heure1 à laquelle j’avais eu cette impression. Recevez la petite de madame de Morstein en la place, puisque Dieu vous l’a donnée. Si c’était un autre que vous, je me donnerais bien de garde de vous parler d’autres choses que de votre douleur, à laquelle je prends toute la part que je dois. Mais je sais que vous pensez non en père, mais en chrétien : c’est pourquoi je ne vous parle que de l’âme, et non du corps. Je vous assure que Dieu a donné Son salut à votre foi. Je vous écris donc comme à un chrétien et sur ce pied je continue nos petites affaires.
J’ai songé cette nuit qu’on m’avait donné une petite fille, que je l’avais menée à Montargis aux bénédictines : je souhaiterais fort qu’elle y fut élevée. [f. 2 r°] Il me vint dans l’esprit que St Bi vérifie mon songe par son écriture, travaillant à m’ôter les épingles qu’un autre prêtre, qui est M. le c[uré] de V[ersailles], m’enfonçait de toutes ses forces. J’ai encore du travail pour du temps.
Je n’ai pu vous écrire plus tôt à cause que je me suis trouvée mal. Voilà un papier que j’ai eu mouvement d’écrire. Je le crois très nécessaire. Je n’ai pu en faire faire de copie parce que cela m’a paru être mieux et les obliger plus au secret. Il faut, s’il vous plaît, l’envoyer à M. Tronson, et ensuite à messieurs de Noailles et de M[eaux] : ils peuvent faire vérifier les faits. Il me semble d’avoir entièrement conservé la charité chrétienne, ne disant que les choses nécessaires à découvrir la vérité qui se trouve intéressée dans ma justification. Ne faites, je vous prie, nulle confidence sur moi à M. B[oileau], car assurément il en tirerait avantage.
Ce qui m’a obligée à vous proposer le remède est que M. Dupuy me manda la disposition de madame de Morstein. Je n’avais du tout rien sur cela, comme je vous l’avais mandé, mais je crus que ce remède, innocent de lui-même, si Dieu voulait faire quelque chose en faveur de Sa foi, serait une ouverture, car il me semble que les témoignages si authentiques ne sont ni de saison ni de notre voie. Lorsque je lus votre lettre et les dispositions dans lesquelles elle était, je [f. 2 v°] penchais pour sa mort sans savoir qu’elle fût arrivée, quoiqu’une réflexion imparfaite me fut venue sur l’état des affaires et qu’une pareille chose serait un témoignage. Cette réflexion involontaire m’importuna jusqu’au point de me faire dire à Dieu : Il ne faut pas que cela soit, puisque l’esprit s’est sali d’une réflexion involontaire. Ainsi, pour ne vous point cacher ma misère, mais sous le sceau de confession, je crois être cause de sa mort, car ensuite de cela, jeudi au soir, j’eus une défaillance de près de deux heures à propos de rien. Mandez-moi le jour de sa mort. Après avoir prié Dieu pour vous dans ma petite chapelle, il m’est venu au cœur que Dieu vous tentait et éprouvait par l’affliction, parce qu’Il vous trouvait agréable à Ses yeux comme Tobie, car dès que vous travaillez à Son œuvre, Il vous récompense par l’affliction. Je voudrais bien savoir si madame de Montmorency est morte le jeudi. Put [Dupuy] qui me mande sa mort ne me mande point le jour ; si elle est morte le jeudi, je ne doute point que je ne sois cause de sa mort, et ainsi il faut que je porte son purgatoire. Je m’y offre de tout mon cœur. Si elle est morte un autre jour, c’est une cause toute naturelle, mais soyez persuadé que Dieu l’a retirée du monde de peur qu’elle ne se corrompît. Lundi matin.
- A.S.-S., pièce 7328, autographe, sans adresse. En tête : « Achevé d’écrire le 20 septembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°82] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [99].
a du (de M. le add. interl.) chevalier
b à (sin cantin sic biffé) Philippeville add. interl.) j’appris
1[sic] : Le sens est « …et [vérifiais] l’heure… »
22 septembre 1694
S B [Fénelon] me mande une chose que je ne vois nul moyen d’exécuter. Voilà la lettre que je n’ose garder ici ; vous aurez, s’il vous plaît, la bonté de m’en faire ressouvenir, car je compte toujours que vous aurez la charité de m’accompagner aux interrogations. Quoique vous alliez à la campagne, je ne laisserai pas d’envoyer les lettres à l’ordinaire où vous savez. J’ai songé cette nuit qu’après avoir essuyé de madame de Main[tenon] tous les outrages d’un extrême emportement, elle était enfin venue jusqu’à m’écouter, et que m’ayant écoutée, elle avait commencé à se laisser toucher. Dieu veuille, plus pour moi que pour elle, que cela soit de la sorte. Effacez, s’il vous plaît, librement, ce qui vous paraîtra inutile dans les cahiers, car j’ai très peu de discernement.
- A.S.-S., pièce 7331, autographe, A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 100. Sans adresse. Cachet. Entouré d’un trait : « Nota. La conversation de N. avec Me de Maint. sur elle est du même jour mercredi 22e septembre. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°83] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [100].
22 septembre 1694
Voilà, monsieur, une lettre que je prends la liberté d’écrire à madame la duchesse de Chevreuse. Vous ne lui donnerez, s’il vous plaît, qu’autant que vous le jugerez à propos. Dieu assurément vous récompensera de votre charité, et le changement prodigieux de madame de Montmorency est un fruit de votre foi. C’est ce changement admirable qui vous était une certitude qu’elle vivrait, puisque assurément elle vivra éternellement. Cette paix singulière qu’elle a goûtée avant que de mourir est une marque qu’elle est morte dans le baiser du Seigneur, puisque Son baiser est toujours le baiser de paix. Je n’ai pu être affligée de sa mort, quoiqu’une réflexion involontaire que j’avais faite m’avait paru capable d’attirer le châtiment. J’étais déjà, en quelque manière, certaine que Dieu lui avait fait miséricorde, mais ce que vous me mandez me fait voir que sa mort, loin d’être une punition de ma faute, est un fruit de votre foi et de votre charité.
Je ne sais ce que veut dire M. Dupuy. Je n’ai aucune part aux lettres qui courent. Je suis à vous bien intimement en N[otre] S[eigneur]. Je vous prie de témoigner [f. 1 v°] à madame la d[uchesse] de B. que je ne l’oublie pas devant Dieu.
[f°.2 v° en travers] Je vous prie de ne point dire mon nom à madame B.
A.S.-S., pièce 7329, autographe, sans adresse, « 22e septembre 1694 ».
Je n’ai rien du tout à vous mander. J’attends vos réponses, monsieur, et si vous approuvez les cahiers qui justifient les mœurs. Ils m’ont paru nécessaires en les faisant, mais comme l’amour-propre se peut fourrer en tout, ainsi que le serpent se glisse sans être aperçu, vous pouvez les changer ou supprimer même tout à fait. Ce n’est pas que je m’aperçoive de m’être recherchée, mais c’est pour vous donner pleine liberté, vous conjurant même de le faire avec simplicité et petitesse, non seulement sur cet écrit, mais sur tous les autres.
J’ai plus d’union avec vous que jamais, et plus profonde, ce qui me fait comprendre que votre état s’approfondit.
- A.S.-S., pièce 7333, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel Paris » de la main d’une fille de compagnie. Cachet initiales couronnées. « Ecrite un peu devant celle du samedi 25e septembre 1694 et reçue en même temps », de la main du duc - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°83v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [101].
Samedi 25 septembre 1694
La lettre qui joint la vôtre ne me fait point changer de sentiment. Je ne sais ce qui en est, mais plût à Dieu que la lettre que j’ai écrite pût l’avoir touché au cœur. Quand Dieu aurait permis ces faiblesses, ce n’est rien, et je suis sûre que, si je lui parlais, il tomberait d’accord de la vérité, il dirait que c’est obsession ; je le veux croire. Dieu seul voit le fond des cœurs.
Je ne m’étonne pas que madame la d[uchesse] de Ch[evreuse] soit comme elle est, ayant chez elle M. B. [Boileau ?] : c’est encore beaucoup.
Je crois que j’aurai fini mes écrits la semaine qui vient à la fin, ou au plus tard celle d’après. Faites dépêcher, s’il vous plaît, les copistes, puisque vous allez sur le lieu. Si M. de M[eaux] voulait ouvrir ses oreilles, je dis celles du cœur, ô que la vérité serait bien entendue ! car elle parle dans le cœur, et elle ne peut dire que la même chose dans tous les cœurs, étant unique et uniforme.
La lettre cachetée était pour vous : ouvrez-là, s’il vous plaît, c’est une méprise. Je suis en peine comment vous, n’étant plus à Paris, ferez venir les cahiers à M. de M[eaux]. Je suis sûre que les preuves sont sans réplique, et s’il réplique, le même Dieu qui parle en tous en même langage, donnera de quoi répondre.
Si je n’étais pas sûre, par des voies qui ne peuvent manquer, de la nécessité de faire voir à ces messieurs les motifs de M. le c[uré] de Vers[ailles], je l’eusse laissé. Il me suffit de vous dire que la manière dont il s’est ouvert est au-delà de tout : ceci dans le dernier secret. Il m’est même venu dans l’esprit de lui rendre un service signalé, je le fais par ce billet ; qu’il ne voie pas que je vous l’ai confié ni qu’il soit écrit depuis la lettre. Un de mes amis, qu’il a fort maltraité, lui en a rendu depuis peu un digne de toutes les miséricordes de Dieu, car il a détourné de dessus sa tête une terrible tempête. C’est le père Al[leaume] ; ceci à vous uniquement. M. le c[uré] écrit de la sorte à cause de la conversation de madame de Main[tenon] qui a pu aigrir les esprits, et la lettre est plus pour vous que pour moi. Plût à Dieu qu’il pût revenir et que Dieu n’eût permis en lui ces faiblesses que pour le rendre plus fort ! Je l’en aimerais davantage. Je vous avais mandé d’effacer dans le cahier ce qui n’était pas1. [f. 1 v°] Si vous voulez ôter cela avant de les [le] donner aux autres, vous le pouvez faire ; je vous l’avais mandé déjà. Il me semble que c’est sans fiel, mais pour éclaircir les raisons qui l’ont poussé à agir contre moi. Sur la lettre, si la lettre m’avait été confiée, je n’en parlerais pas, non plus que de bien d’autres choses qui seraient ma justification, et sa condamnation, dont j’ai même témoins. Mais je ne lui nuirai jamais, au contraire je le servirai de mon sang. Cependant ôtez cet article, si vous le jugez nécessaire.
- A.S.-S., pièce 7332, autographe, adresse : « A Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en cour » de la main d’une fille de compagnie ; cachet couronné - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°83v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [101].
1Mot oublié en tournant la page ?
J’ai bien de l’obligation à M. de Meaux de vouloir bien prêter l’oreille à la justification des écrits. Mais que je serais contente s’il voulait ouvrir celle du cœur, et que je serais sûre du gain de la cause de l’oraison ! Pourvu que les droits de celle-là soient conservés dans toute leur étendue, sans altération ni adoucissement, il ne m’importe ce que je devienne. Je conjure ce saint prélat que tout tombe sur moi. Je suis sûre qu’en me jetant dans la mer1, ou m’enfermant dans une prison perpétuelle, la tempête contre l’oraison finira. C’est plutôt moi qu’on veut perdre, et je le mérite assez par tant d’infidélités et de propriétés2 secrètes que j’ai commises : si peu de pur amour et de pure souffrance. La seule grâce que je demande est que vous employiez tout votre crédit pour cela auprès de ces messieurs3. Que la compassion ne vous arrête point, ni eux aussi. Ces sentiments naturels sont indignes de Dieu. Mais que je sois la victime sacrifiée à Sa justice. Mais, hélas ! peut-être rejettera-t-Il cette victime à cause de son impureté. Quoi qu’il en soit, je trouverai dans Son sang ce grand lavoir qui nettoiera toutes mes taches et me rendra une victime agréable à Ses yeux. Ce sont là mes sentiments. Je vous prie d’avoir la bonté de leur dire ceci, car peut-être y va-t-il de la gloire de Dieu. J’achèverai, s’il plaît à Dieu, dans dix ou douze jours.
- BNF, N.a.fr. 16 316, Papiers Bossuet, IV, f° 64 r° seul, autographe sans paragraphes séparés - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°84v°] - A.S.-S., ms. 2173
(La Pialière), [102] - UL tome VI appendice III : « Cette lettre, que les éditeurs donnent, sans indication de mois ni de jour, pour adressée à Bossuet, se trouve dans le ms. Dupuy avec la date du 1er octobre 1694. A en juger par son contenu, on voit qu’elle a été écrite au duc de Chevreuse plutôt qu’à l’évêque de Meaux, à qui son destinataire a dû la communiquer. »
1Allusion à Jonas.
2Propriété : sentiment d’intérêt personnel.
3Les examinateurs au jugement de qui Mme Guyon s’était soumise.
3 octobre 1694
Je vous conjure, monsieur, d’envoyer cette lettre sans délai à M. de Meaux. Si le bon Dieu S’en veut servir, comme cela peut arriver, pour faire tomber sa prévention, il ne la saurait avoir trop tôt. Je vois toujours plus la conséquence de ne point étrangler ce jugement et d’y donner tout le temps. J’ai presque achevé, et les derniers cahiers, surtout ceux sur la purification et transformation, vous contenteront, je crois. Si St B. [Fénelon] veut bien lire la lettre que j’écris à M. de M[eaux], il me fera plaisir, montrez-la à mon bon [Beauvillier], s’il vous plaît. J’écris le plus succinctement que je puis, ayant besoin de mon temps pour quelque chose, lorsque ceci sera achevé.
- A.S.-S., pièce 7334, autographe, adresse « Monsieur / Le duc de Chevreuse’. En tête : « Reçue le 3e octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°85] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [103].
3 octobre 1694
J’ai écrit les Justifications des écrits1 avec une entière liberté, parce que M. le duc de Che[vreuse] me l’a ordonné de votre part. Dieu est témoin de la volonté sincère qu’il m’a lui-même donnée, de vous obéir et de penser sur moi et sur ce qui me regarde tout ce que vous m’ordonnerez d’en penser. Toutes les personnes qui m’ont connue dès mon enfance, et celles qui m’ont conduite dans tous les âges, pourraient vous assurer qu’entre toutes les grâces que Notre-Seigneur m’a faites, celle de la simplicité et de l’ingénuité à ne leur pas cacher une pensée que j’eusse connue et en la manière que je la connaissais, est ce qui les a toujours le plus frappées en moi.
Souffrez donc, Monseigneur, qu’en continuant mes manières simples et peu usitées parmi le monde, je prenne la liberté de vous dire que le cœur seul peut juger des écrits auxquels le cœur seul a part. Ce que j’écris, ne passant point par la tête, ne peut être bien jugé par la tête. Je vous conjure, Monseigneur, par le sang de Jésus-Christ, mon cher Maître, que la prévention qu’on vous a donnée contre moi ne vous empêche pas de pénétrer la moelle du cèdre, que les mauvais habits dont mes expressions peu correctes et mal digérées ont couvert la vérité, ne vous la fassent pas méconnaître. C’est moi, Monseigneur, qu’il faut punir, c’est ma témérité qu’il faut châtier. Mais il ne faut rien ôter à la vérité de l’intérieur, de son tout indivisible ; au contraire, il la faut tirer dans sa nudité et dans son éclat. Cela sera en l’expliquant nettement, comme je crois l’avoir fait ici. Que si quelque chose vous fait encore de la peine, j’espère de l’expliquer si nettement, avec la grâce de Dieu, que votre cœur entrera dans ce que votre esprit même paraît ne pas pénétrer, parce qu’il y a de certaines choses où l’expérience est au-dessus de la raison, sans être contraire à la raison. Pour connaître un ouvrage à fond, il faut entrer en quelque manière dans l’esprit de celui qui l’a fait. Je vous proteste, comme il est vrai, que je n’écris point par l’esprit, et qu’il me semble, lorsque j’écris, que cela vient d’une autre source, qui est le cœur, parce que la foi par laquelle le Seigneur m’a conduite, semble aveugler l’esprit, afin de donner plus de liberté au cœur ou à la volonté d’aimer et de goûter Dieu. Souffrez, Monseigneur, que, pour des moments, je récuse votre esprit et que j’implore la faveur de votre cœur, pour être juge des écrits que le cœur a produits.
Pour ma personne, je la livre volontiers à la peine et au châtiment ; et sur cela vous ne sauriez jamais vous méprendre, quelque rigueur que vous exerciez envers elle. Mais, pour l’intérieur, ô Monseigneur, c’est un tout auquel toutes les parties sont si nécessaires qu’on ne peut en retrancher aucune sans le détruire. Il n’en est pas des choses de l’esprit comme de celles du corps, auquel on peut ôter certains membres sans le détruire tout à fait. Songez, Monseigneur, que toutes les parties de l’intérieur sont des parties essentielles, des parties nobles, et que c’est le détruire que de l’altérer.
Je vous écris, Monseigneur, avec cette liberté qui ne craint rien, parce qu’elle n’a rien à perdre ; mais je vous écris néanmoins avec toute la soumission possible. Démêlez, je vous conjure, en ma faveur, la liberté qui naît de la foi et de l’amour, d’avec l’audace qui naît de la présomption. Laissez pour quelque temps toutes les impressions qu’on vous a voulu donner de moi, soit bonnes, soit mauvaises : je ne suis rien ; mais voyez la possibilité et la vérité de l’intérieur dans tous ces saints que j’expose devant vos yeux. Ne jetez point la vue sur moi, de peur que l’horreur que vous en auriez ne vous donnât du dégoût. C’est la même eau pure et nette, qui a passé par le canal pur et très pur de tant de saints, et qui passe aussi par un canal tout sale et impur par lui-même. Remontez à la source, Monseigneur, et vous verrez que c’est le même principe et la même eau. Brisez le canal, il n’importe. Mais que l’eau ne soit pas répandue sur la poussière ; recueillez-la, cette eau, faites-la rentrer dans sa source, ou souffrez qu’elle coule par le canal de tant de saints. Dieu, qui veut Se servir de vous afin de rassembler ce qui était dispersé2, ne le peut qu’autant que vous perdrez toute prévention. Faites donc voir, Monseigneur, que l’intérieur est de lui-même pur et sans tache, que c’est l’âme du christianisme. Et qu’on punisse cette téméraire qui, par son ignorance, a avili ce qu’il y a de plus précieux sur la terre ! C’est la grâce que vous demande, au nom de Dieu, la personne du monde qui vous honore le plus, et qui est avec plus de respect et de soumission, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.
DE LA MOTTE GUYON.
Permettez-moi d’en dire autant à Mgr. de Châlons.
- UL, Lettre 1112 : « L[ettre] a[utographe] s[ignée] Sorbonne, Bibl. Victor Cousin. Collection d’autographes, t. III, Affaires religieuses, p. 102. Copies dans les mss. de Saint-Sulpice, avec la date du 3 octobre. Publiée d’abord par Deforis, sans indication de mois ni de jour. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°85] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [103].
1« Ce travail considérable a été imprimé après sa mort sous le titre de : Justifications de la doctrine de Mme de La Mothe Guyon, pleinement éclaircie, démontrée et autorisée par les saints Pères grecs, latins et autres auteurs canonisés ou approuvés, Paris, 1790, 3 vol. in-8. Dans sa Vie, 3.16.7, Mme Guyon dit que Bossuet ne voulut pas lire ces Justifications, ni les faire voir aux autres commissaires. [Il n’est rien dit de semblable dans la Vie, 3.16.7, p. 831 de notre éd., qui explique simplement la genèse de « cet ouvrage immense. »] Cependant l’état du manuscrit (Bibl. Nationale, fr. 25092-94), criblé de coups de crayon et portant quelques notes autographes de Bossuet, prouve que ce prélat en avait fait une étude attentive. [Ce qui est exact.] « Durant sept ou huit mois que nous employâmes à une discussion si sérieuse, [Mme Guyon] nous envoya quinze ou seize gros cahiers, que j’ai encore, pour faire le parallèle de ses livres avec les saints Pères, les théologiens et les auteurs spirituels » (Bossuet, Relation, sect. III, n. 1). » [UL].
2Allusion à Jean, 11, 52.
Votre lettre m’a beaucoup réjouie et j’espère que monsieur le c[uré] de Vers[ailles] ne tiendra pas contre la dernière lettre. Je crois qu’il ne dirait rien contre moi si c’était à recommencer. Enfin le bon St B. [Fénelon] m’arrache donc les épines autant qu’il peut. Dieu le lui rendra bien : Il est puissant par-delà pour payer toutes mes dettes. S’Il ne l’était pas, comment ferais-je avec vous, à qui je dois tant, mais j’ai de quoi, en Lui, n’être jamais insolvable, quelque obligation que je puisse contracter.
Si Dieu pouvait ramener madame de M[aintenon], j’en aurais une joie infinie, non pour moi, mais pour elle-même et pour les amis. Je vous conjure de plus en plus de rogner et tailler sur l’ouvrage. J’en suis à L v.a Je ne puis douter du salut de M. le duc de Monfort, et il me semble que sa foi le sauvera ; je n’ai pas le temps de vous en dire davantage.
Je n’ai jamais eu la pensée que l’on fît voir à madame de N[oailles] ce qui regarde M. le curé ; c’est une méprise. J’en ai écrit trois fois à put [Dupuy] et je ne comprends pas qu’il n’ait pas reçu les lettres. J’en vis d’abord la conséquence ; c’est ce qui m’obligea à le lui écrire.
Puisque vous n’avez point eu de honte de confesser le Fils de Dieu devant les hommes, Il n’en aura point aussi de vous confesser devant son père.
Je vois bien clair sur bien des choses que je ne puis vous dire, et par songes, et autrement, qui me font connaître que certaines personnes dont on ne se défie pas, ne me laisseront jamais paraître, n’est-ce qu’aux yeux de madame de Maintenon. Ceci dans le dernier secret, s’il vous plaît. Il me semble que je vois [f. 1 v°] aussi vérifié ce qui me fut donné à connaître de St B et que je lui écrivis, qu’il serait ma langue, qu’il parlerait mon même langage et que nous accomplirions ensemble toute justice. Il me semble que nous comparons, lui et moi, le grain, mais l’un ne laisse pas de servir la conservation de l’autre et le grain serait défectueux sans cela. Soyons aussi, l’un et l’autre, le froment de Jésus-Christ, moulu et broyé par la croix, et surtout par la mort à nous-mêmes, afin que, servant à la bouche de Dieu, Il nous mange et nous change en Soi. Amen.
J’ai adressé cette lettre à p[ut][Dupuy] de peur que N. ne l’ouvrît, non à cause de moi, mais à cause des autres.
A.S.-S., pièce 7335, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse à lui-même », cachet initiales couronnées - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°87] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [105].
a[sic].
Ici peut prendre place le document : « A BOSSUET (Soumission). Début octobre 1694. ». Il est disponible au tome « 13. Témoignages et tables »
A Germigny, 5 octobre 1694
J’ai reçu, madame, la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire1. Je lis et confère tout avec attention, et je ne cherche autre chose que la possibilité et la vérité, comme vous-même le marquez. Si je suis ignorant par moi-même, je me mettrai du moins en état, s’il plaît à Dieu, de profiter des lumières et des expériences des saints. Je tâche sur toutes choses de ne point apporter mon propre esprit dans cette affaire. Je ne sais par où vous croyez qu’on m’a prévenu contre vous ; rien ne me fait impression sur cette matière que ce que je lis dans les livres, et tout le reste est à mon égard comme s’il n’était pas. Ainsi mes difficultés ne naissent pas du dehors, mais du fond. Si elles sont mal fondées, j’espère que la vérité les dissipera. L’Écriture et la Tradition seront ma seule règle. J’ai le cœur tourné à Dieu, afin que ce soit Lui qui me guide ; au moins, j’ai cette confiance, dans laquelle je ne crois pas me tromper ; nous prendrons tout le loisir qu’il faudra. Nous prions sans cesse, et Dieu est notre lumière. Je suis à vous, madame, en Son saint amour, et je Le prie de vous inspirer tout ce que Sa gloire demande.
J. BÉNIGNE, é[vêque] de Meaux.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°86v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [105] - Correspondance de Fénelon, Versailles, 1828, t. 7, p. 78. - UL, Lettre 1113.
1Celle du 3 octobre, n°206.
7 octobre 1694
Je serai ravie de ne rien faire en tout ceci sans vous, et que vous soyez présent à toutes les conversations générales et particulières. Le Seigneur vous a suscité pour cela. Faites donc sur tout ce que vous jugerez à propos. J’enverrai le lundi matin à l’ordinaire pour être instruite de ma leçon, et vous serez, en tout ce qui est extérieur, mon mouvement que je suivrai avec fidélité, s’il plaît à Dieu, comme mon cher Maître est mon mouvement ou plutôt mon moteur intérieur. Toute à vous en Lui-même.
Avez-vous reçu une lettre pour M. de M[eaux] ? Je crois finir aujourd’hui l’ouvrage en question.
- A.S.-S., pièce 7336, autographe, sans adresse. En tête : « Arrivée à Fontainebleau le 7 octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°87v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [106].
13 octobre 1694
Vous avez trop de bonté, madame, de vouloir bien vous informer de la vérité avant de vous arrêter à ce qu’on peut vous dire. Je n’ai jamais douté qu’on ne fît ce qu’on pourrait pour vous empêcher de me voir. Je vous l’ai dit bien des fois. J’ai fait même ce que j’ai pu pour vous faire comprendre que vous ne deviez point vous engager à me faire cet honneur. Je ne vous ai caché aucune des choses que l’on disait contre moi. Je vous ai priée de savoir de monsieur votre père et de madame votre mère s’ils agréeraient que vous me vissiez. Je vous ai exhortée à leur obéir sitôt qu’ils vous témoigneraient y avoir de la répugnance, qu’il ne fallait pas attendre une défense, mais prévenir en cela leur inclination. C’est tout ce que j’ai pu faire. Devais-je vous refuser ma porte [ ? Ce] serait manquera à ce que je vous dois. Je me suis absentée, j’ai été du temps, l’hiver passé, sans laisser entrer personne chez moi, afin de vous dégoûter de mes manières, mais Dieu a été le plus fort. Si je vous trompe, Il l’a plus fait que moi, puisque vous savez ce que vous avez éprouvé sur cela.
Pour ce qui regarde mes mœurs, les gens qui me connaissent à fond depuis tant d’années en peuvent mieux parler que moi, et ce n’est pas des personnes qui ne me connaissent point que je dois attendre la justice sur ce qu’ils ignorent et qu’ils ne savent que par un bruit de personnes prévenues, qui croient que, dès qu’on doute de la doctrine d’une personne, il faut décrier ses mœurs.
Quoique ce soit un faux principe et qu’on doive la justice à tout le monde, ce n’est pas sur cela que je m’étends, c’est sur ma foi. Je suis prête d’en rendre compte à toute la terre, et je suis sûre qu’il ne se trouvera jamais personne qui ait plus d’attachement inviolable à l’Église, et plus de respect et de soumission pour ses ministres. En sortant de Sainte-Marie, Mgr l’archevêque me fit signer que je ne ferais rien imprimer ; je le signai en assurant que je n’avais pas fait imprimer les autres livres. Quand je n’aurais pas signé cela, la défense de Mgr l’archevêque me fait une loi.
Ensuite, des particuliers me pressèrent d’expliquer certaines difficultés qu’ils avaient sur le Moyen facile. Je le fis dans le moment avec une extrême docilité. Ces explications ont depuis quatre ans été entre les mains de M. Ferret ou entre celles de M. le duc de Chevreuse. Mais lorsqu’on me proposa, après les avoir trouvées [f. 1 v°] bien, de les faire imprimer et mettre à la tête du livre, je représentai l’impuissance où j’étais de le faire à cause de la défense de M. l’archevêque, et que même ma famille, qui craignait qu’on ne me fît de nouvelles affaires, ne le souffrirait pas. Monsieur Boileau approuva alors mes raisons et depuis ce temps, je n’avais [n’ai] pas même retiré d’entre leurs mains les Explications1. J’ai toujours soumis les livres ; j’ai été très contente qu’on les défendît, j’ai donné liberté à toutes les personnes qui m’en ont parlé d’y ôter et ajouter ce qu’ils voudraient, que je n’y prenais aucune part, que je ne désirais que la gloire de Dieu. J’ai consenti même qu’on les brûlât. Que puis-je faire de plus pour des livres que je n’ai jamais fait imprimer ? J’ai écrit mes pensées, je ne prétends pas les soutenir, et je soumets ces mêmes pensées.
Qu’a-t-on jamais demandé pour la foi ? D’où vient m’attaquer sur un article pour lequel je donnerais mille fois ma vie ? J’ai vu ce que j’ai cru de gens habiles et de probité, je me suis soumise à leur examen : les uns ont eu assez de charité pour m’examiner, ils ont été contents de ma docilité et de mes sentiments ; les autres ne m’ont pas voulu voir ; pourquoi refuser de m’instruire si je suis trompée, ne demandant que cela ? Mais les mêmes personnes qui refusent de me voir, et bien d’autres encore, crient contre moi, tiennent pour suspect ceux qui ont assez de charité pour m’examiner.
Plût à Dieu que M. de Châlons fût ici ! je m’en rapporterais de bon cœur à lui. Je l’honore et sais quelle est sa capacité et sa droiture. Demandez qu’on s’en rapporte à lui ; il ne vous doit pas être suspect, il doit attirer votre confiance. Il peut être prévenu, mais il n’importe ; je ne cherche point d’excuse ou de tolérance, mais la vérité. Qu’avec plaisir je répondrai de ma foi partout ! Et rien ne m’a plus affligée qu’ayant été toute ma vie si attachée à l’Église, qu’ayant employé une partie de mon bien et de ma vie pour attirer à la foi les hérétiques, l’on m’accuse de la chose du monde dont je suis la moins coupable.
Voilà, madame, tout ce que je puis répondre là-dessus. Quand quelques personnes que j’ai priées encore d’avoir la bonté de m’examiner, l’auront fait, je suis résolue, étant suspecte, de me retirer pour toujours à la campagne. Je n’y irai point que je n’aie éclairci sur ma foi ceux qui s’en veulent bien donner la peine. Je me suis adressée à ceux que j’ai crus les plus savants et les plus éclairés. Il y a certaines choses qui tombent plus sous l’expérience que sous la raison et, si Dieu ne pouvait faire que [f. 2 r°] ce que la raison humaine conçoit, où serait notre foi ? Et Il ne serait pas Dieu. Ainsi que ceux qui, m’examinant à fond, me condamnent, je me condamnerai moi-même ; mais s’ils ne me condamnent pas, que puis-je faire que de souffrir en patience les calomnies ?
Je prends part à vos indispositions. Vous savez que le chemin du ciel est celui de la croix. Agréez que je présente à madame votre mère mes très humbles respects et que je la remercie de sa charité. Ce 13 o[cto]bre.
Si j’osais, je vous ferais faire réflexion : quelle est l’Église pour moi, ou de mon archevêque et des prélats que je prie de m’examiner, ou des particuliers prévenus, à qui dois-je obéir ?
- A.S.-S., pièce 7337, de l’écriture d’une fille servant Madame Guyon, sans adresse. En tête : « Copie d’une lettre que j’ai écrite à Madame La C[omtesse] de Guyche pour qu’elle la pusse montrer », à la fin : « Copie de la lettre qui répond à celle de Mr. L’Ab. De N[oailles] » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°87v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [106].
a ma porte? C’était manquer La Pialière.
1Dont les volumes manuscrits sont à la B.N.F. avec de nombreuses pièces provenant de Bossuet (tandis que les pièces recueillies par le cercle de Madame Guyon sont aux A.S.-S.)
[15 octobre 1694]
Il faut, que je crois, monsieur, donner tout le temps à ces messieurs de tout examiner. Si quelqu’un d’eux me veut voir, je suis toute prête. Sinon, c’est une affaire qui ne peut être trop approfondie ; plus elle sera éclaircie, plus elle sera bonne et excellente pour établir le règne de Dieu. Pour moi, rien ne me presse, parce que le Seigneur qui rend malade, donne la santé lorsqu’il est nécessaire. Vous êtes en tout ceci, après Dieu, mon pilote. Faites donc tout ce qu’il vous plaira, et moi je vous obéirai de tout mon cœur.
J’ai trouvé dans saint Jean Climaque des petits endroits semés, qui sont bien forts1. Il ajoute, lorsqu’il les dit : « Qui a [f. 2 r°] des oreilles pour entendre, entende ». Je crois que si l’on feuilletait les manuscrits de la bibliothèque du r[oi], l’on y trouverait de belles choses. Le P[ère] la C[ombe] me dit en avoir trouvé de divines, dans des manuscrits grecs et latins dans celle du Vatican. Il faudrait que d’autres que B. [Fénelon] fissent ce travail, car cela l’épuiserait. J’enverrai ce que je trouve dans saint Jean Climaque qui m’est venu trop tard pour le mettre dans mon ouvrage2. Vous vous êtes engagé de corriger les écrits, faites-le donc, s’il vous plaît, au nom de mon cher Maître. Je suis de plus en plus unie à vous. Cette lettre est pour St Bi. [Fénelon]. Je vous prie de tout lire les cahiers, sans rien passer.
- A.S.-S., pièce 7338, autographe, sans adresse. En tête : « Reçue le 15 octobre 94 venue à Paris le 13e » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°89] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [108].
1Pour un bref aperçu de l’histoire des premières traductions de l’Echelle sainte de saint Jean Climaque (mort vers 670), voir A. Villard, « L’échelle sainte à Port-Royal-des- Champs ou le moine et les trois solitaires », Chroniques de Port-Royal, La solitude…, 2002, p. 143 sq. Ce profond recueil d’aphorismes ainsi que de courts récits, autour des principaux thèmes de la vie spirituelle, est accessible de nos jours dans la traduction de P. Deseille, éd. de Bellefontaine, 1999.
2Les Justifications.
Permettez-moi, madame, de vous témoigner l’extrême reconnaissance que j’ai des bontés que l’on me mande que vous avez pour une personne qui les mérite si peu. Mais il faut que vous fassiez, s’il vous plaît, le jugement de Daniel, sans cela vous ne découvrirez jamais la vérité. Je vous le demande au nom de Jésus-Christ, et d’envoyer quérir ces filles du P. Vautier 1 deux à deux, témoignant être fort indignées contre moi, et lorsqu’elles seront où il vous plaira de les voir, ne point souffrir qu’elles se parlent, et les interroger l’une après l’autre, sans qu’elles puissent se rien dire avant que vous leur ayez parlé, leur demander le temps et le lieu où elles m’ont vue faire du mal, les tourner et retourner. Il n’est pas possible qu’elles ne se coupent en quelque chose, et que vous ne découvriez la fausseté. Car il y en a qui font semblant d’être converties afin d’éviter le châtiment, et d’autres qui le sont, à ce qu’on dit, en effet, mais qui ont été trompées par les autres, qui, pour les assurer dans leurs désordres, leur disent que je les approuve. Quoique Dieu soit témoin que je ne les ai jamais voulu voir, je vous fournirai des personnes de probité qui se sont trouvées chez moi lorsque quelques-unes de ces filles y sont venues pour me surprendre, sous prétexte de vouloir se convertir ; mais ayant découvert leurs mensonges, je les chassai. J’en ai, comme j’ai l’honneur de vous le dire, de bons témoins.
Je ne sais ce que vous direz de la liberté que j’ose prendre, mais c’est une charité digne de vous d’éclaircir une vérité que le démon tâche d’embrouiller ; plus elle paraît douteuse, plus il vous sera glorieux de l’éclaircir. Faites-le donc, je vous en conjure au nom de Dieu. Et si Dieu, après cela, permet que je succombe sous la calomnie, il faudra recevoir cette confusion pour l’expiation des péchés réels que j’ai commis, qui seront punis par ces crimes supposés2. Ce 16 octobre 1694.
- Lettre éditée par Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p.46.
1 « Le P. Vautier était un jésuite qui avait donné dans les erreurs du quiétisme, et ses pénitentes […] ayant abjuré leurs illusions, avaient dénoncé à l’archevêque de Paris les écarts de conduite de Madame Guyon et du père de la Combe », (note de Ravaisson).
2Une très longue note de Ravaisson, dont nous donnons quelques extraits suggestifs, illustre le jugement négatif porté sur Madame Guyon au XIXe siècle : « M. de Harlay et son Official étaient tous deux des hommes de plaisir, fort indulgents pour la faiblesse humaine […] Madame de Miramion, qui s’était engouée de notre mystique, demanda comme une faveur de la garder dans sa communauté […] Madame Guyon faisait aussi des visites à sa cousine, madame de Maisonfort, directrice de Saint-Cyr et favorite de Madame de Maintenon ; ces dames subirent le charme comme les autres, et la marquise prit sous sa protection la belle rêveuse, qu’elle appelait souvent dans le pensionnat. Les maîtresses et les jeunes filles écoutaient avec délices des conférences où on leur enseignait que l’amour était le plus sûr moyen d’arriver à Dieu […] Malheureusement l’évêque diocésain […] en prévit tout le danger pour des personnes destinées à exercer plus tard les vertus pratiques du mariage et de la maternité […] [chassée, Madame Guyon] ne put se taire ; la sensibilité chez elle, comme chez la plupart des femmes légères, étant plus vive sur cet article que sur les autres, elle cria à la calomnie… »
Il me vient toujours au cœur que le cœur de M. de M[eaux] est ulcéré contre moi, qu’il ne cherche point à éclaircir, mais à chercher quelque moyen de condamner. Il se retranche à présent sur la Tradition et sur l’Ecriture. Je crois que, si l’on entreprenait de prouver par l’Ecriture, par passages positifs, après avoir fait la Tradition, tout irait bien. Mais il faut laisser cela aux hommes à faire ; j’espère que Dieu l’inspirera au cœur à St B.[Fénelon]. Ne sont-ce pas mes petits livres de Henri Suso que vous avez donnés ? Ils sont bien jolis. J’ai encore Harphius : si l’on en a affaire, je l’enverrai. Je suis mortifiée de ce que M. de Ch[alons] n’a pas les éclaircissements.
- A.S.-S., pièce 7340, autographe, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet bien conservé initiales entrecroisées couronnées. Reçue le 20 octobre 1694, « elle est du 18 ou 19 et devant celle de même date dans laquelle elle est venue » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°89v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [108].
J’ai reçu la réponse de M. de M[eaux]. Je souhaite qu’il soit vraiment dans la constitution qu’il dit, et tout ira bien. J’attends de suivre de point en point toutes les démarches que vous me ferez faire, car je suis un enfant qu’il faut mener par la lisière. Tout ce que vous me mandez de M[adame] de M.1 est bon, mais qu’il est à craindre que lorsqu’elle reverra les gens qui la poussent, elle ne revienne à son premier état. Dieu sur tout ! J’espère que Dieu bénira madame la d[uchesse] de Ch[evreuse] de l’avoir confessée. Je crois qu’il serait bien à propos que M. de Châl[ons] eût les cahiers ; il faut lui faire donner ceux de M. Tronson.
Au reste, pour nouvelles, j’ai contracté une nouvelle alliance avec saint Michel : il m’a promis qu’il placerait en paradis tous ceux de mes enfants qui seraient des petits Michelins. Ceux de mes enfants qui voudront être grands et porter Dieu comme saint Christophe, je les appellerai les Christophlets, et ceux-là resteront longtemps à la porte. Mais les petits Michelins, comme trop petits pour [f. 1 v°] marcher, seront portés par le petit Maître, et ils s’appelleront les Michelins. Je vous prie de recueillir les voix et que je sache quels sont les Michelins et les Christofles [sic] : il est bon de savoir de quel rang chacun veut être. Vous voyez l’importance de cela. C’est pourquoi colligez les voix, je vous prie. Cet office vous disposera à devenir Michelin. Grâce à Dieu, la solitude n’engendre pas mélancolie.
Je suis bien aise que vous soyez content de l’éclaicissement. Put [Dupuy] le trouve long, mais je ne saurais qu’y faire. Il sera bientôt fini, car j’ai déjà fini il y a huit jours.
- A.S.-S., pièce 7339, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », fragments de cachet. En tête : « Reçu le 20 octobre 1694. Elle est du 18 ou 19 et après celle de même date qu’elle renfermait » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°89v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [108].
1Madame de Mortemart ?
J’oubliais à vous dire que madame de Noailles a été fort scandalisée de ce que, dans mes Justifications, je dis du biena de moi, comme si l’on pouvait refuser un mal sans dire le bien contraire au mal qui prouve que le mal ne peut être. J’avoue que je suis trop simple pour être humble d’une manière qui fasse éclat.
Voyez, s’il vous plaît, si, après la condamnation du livre, je dois me faire examiner de nouveau et s’il n’est pas mieux de me retirer tout à fait par soumission à M. l’[archevêque]. Consultez mon oracle : après le petit Maître, c’est S B. Carb ôté M. T[ronson], il y a peu à attendre du reste, surtout de monsieur de Meaux, qui ne cherche qu’à condamner, quoiqu’il dise qu’il cherche la vérité. Je vous proteste que dès qu’il la cherchera, il la [f°.2 r°] trouvera ; elle s’est même présentée à lui cette vérité, mais elle a été bannie par le respect humain.
Toute la nuit, j’ai vu en songe1 un homme dont les cheveux étaient blancsc, qui disait venir de votre part. Quoique cela ne fût pas, il a semé partout une multitude d’espèces de pigeons, qui se sont tous convertis en baragoins [baraquins2] et qui témoignent une grande activité pour me perdre. Mon Maître les tenait par une chaîne comme par un cheveu et leur laissait la liberté de courir. J’en ai aperçu quelques-uns qui paraissaient avoir rompu leurs chaînes et venaient vers moi. Ils étaient entourés d’araignées. Je leur ai commandé de retourner à leurs chaînes et d’avaler les araignées qui étaient autour d’eux : ce qu’ils ont fait, et aussitôt il en parut tout à fait ce qu’ils sont, c’est-à-dire [des] baragoins [baraquins], perdant la figure des pigeons qu’ils avaient prise auparavant. C’est la nuit du samedi au dimanche entre le 23 et le 24 que j’ai songé cela.
J’ai fait, il y a huit jours, un songe de madame de [f. 1 v° en travers] B., qui me prie de ne point [me] mêler d’elle et qu’elle voulait aller par la voie sûre, reprenant même, s’il était nécessaire, les prières vocales pour tout exercice. Elle parlait fort et m’accusait de découvrir à S B. jusqu’à ses pensées, qu’elle ne voulait plus de commerce avec moi et qu’elle me priait de la laisser en repos. Je vous dis cela par manière d’acquit3 et pour S B., et non afin que cela lui revienne comme une chose sur laquelle je sais quelque chose, car je n’en sais aucune. Sur tout cela, laissons les choses ce qu’elles sont, disant le bien et le mal de moi et des autres sans aucune façon, ce qui me fait voir que je ne suis nullement propre pour reparaître au jour, mais bien pour être cachée dans les torchons.
A.S.-S., pièce 7138, autographe, adressée à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », précédée de : « Recue le même jour 25 octobre 1694, c’est une suite de l’autre de même date » ; cachet à fragment d’initiales entrecroisées - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°91] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [110].
aDu (mal biffé) (bien add. interl.)
bLà-dessus (après le petit m. C’est S B. add.interl.) car
cHomme (dont les cheveux étaient add.interl.) blanc
1 Rêve rapporté déjà tout à la fin de la lettre n°206 adressée à Nicolas de Béthune-Charost : « J’ai vu toute la nuit b[araquin] fort intrigué pour faire du mal : il y avait un grand nombre de b[aragouins], mais ils étaient enchaînés par un cheveu et tout entourés d’araignées ; je leur ai commandé d’avaler les araignées, et ils l’ont fait en enrageant… »
2Baraquin : Diable ; baragoin désigne un langage inintelligible pour Molière comme pour Montaigne, originaire de la Basse-Bretagne (Littré).
3Par manière d'acquit : Pour n’avoir point sa conscience chargée. (Littré).
J’apprends que vous arrivez, et que vous avez un nouveau compagnon de voyage que j’aime de tout mon cœur.
L’on a condamné les livres : je n’en ai été ni surprise ni fâchée, non plus que s’ils n’étaient point sortis de mes doigts. Celui à qui tout est, fait bien d’en user comme Il fait. Vive, vive les Michelins ! Leur devise est : Quis ut Deus. Laissons faire à Dieu tout ce qu’Il voudra. Si nous tenons à quelque chose, c’est ce qu’il faut perdre. Je savais bien que M. de M[eaux] ne reculait pas pour des prunes, et facti sunt amici1, car je le savais bien sûrement. Voudront-ils achever après [f. 1 v°] cela leur examen ? J’en doute.
Il me roula au cœur, lorsque mon bon St B. me manda de voir monsieur l’[archevêque] et de me soumettre à lui, qu’il n’en serait plus temps et que j’avais manqué l’occasion. Ne doutez pas que la lettre de cachet ne suive après cela, mais que m’importe ? Un pourpoint de muraille ou un justaucorps de sapin, tout m’est bon, puisque je suis le guenillon de mon cher Maître, et que tout mon but est d’être guenillon parfait2.
Ayez la bonté d’ouvrir les lettres et les paquets qui sont pour M. Dupuy, vous y trouverez un joli petit ouvrage. Allons, chers compagnons, le cœur gai, l’âme large et libre ! il y a [f. 2 r°] un plus grand contentement que d’être en proie à l’amour et à la mort et que d’avoir tout perdu. Quand nous tenons à quelque chose, c’est nous écorcher que de nous l’ôter, mais lorsque nous ne tenons à rien, plus on nous ôte et plus nous sommes allègres, légers, contents et solidement heureux. Que peuvent faire les créatures pour nous rendre heureux, et [rendre] malheureux celui qui porte dans son fond l’auteur de la félicité ? Cette félicité se porte dans les cachots et sur l’échafaud, et se porterait en enfer.
Vous verrez qu’on prendra le temps de l’examen pour me faire [f. 2 v°] enfermer, mais comme je suis prête à tout, rien ne me fera reculer. Je sens toujours M. de M[eaux] plus éloigné lorsqu’il se retranche sur l’Ecriture et la Tradition. Mille fois toute à vous en Celui qui nous est tout.
J’ai écrit un mot d’honnêteté à madame de Noailles pour la remercier de ses peines, et aussi pour lui donner le moyen de voir les filles du P[ère] V[autier]. Elle en a été piquée contre sa fille, croyant que c’est elle qui m’a écrit ce qu’elle lui avait dit, quoique je le sache de vous et de Put [Dupuy]. N’y aurait-il pas moyen qu’incidemment vous lui fissiez entendre que vous m’avez fait savoir les obligations que je lui ai ? car [pièce 7342, f. 1 r°] la pauvre comtesse en est bien mortifiée de ce qu’elle croie cela : elle la trouve toute refroidie. Le P[ère] de Valois l’a assurée que des filles du père Vautier, qui se disent converties, disent de moi des maux [sic : mots ?] affreux. Elles font sans doute semblant d’être converties ou, si elles le sont, leur père leur aura fait croire que je suis dans leurs sentiments. Quoi qu’il en soit, madame de Noailles est toute refroidie et veut voir M. Bollo [Boileau].
Je laisse tout à mon cher petit Maître et à vous. Ne vous donnez rien, mais recevez ce que Dieu vous donne, soit par Lui, soit par autrui. Croyez-vous qu’en rien, lorsqu’on vous parle de petitesse, Il ne puisse pas vous la [f. 1 v°] donner par là ? car les moyens dont mon Dieu Se sert sont bien simples. Mon cœur est d’autant plus content que tout semble aller plus mal.
A.S.-S., pièces 7341 et 7342, autographes, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », « Reçue à Paris le 25e octobre 1694 ». Fragment de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°90] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [109].
1Luc, 23, 12.
2 v. la Vie de Suso, ch. 20.
Je vous envoie un brouillon de lettre pour vous. La pensée m’est venue de vous l’écrire afin que vous ayez la bonté de l’envoyer à ces messieurs. Ce sont mes sincères sentiments : ils peuvent achever de lire les éclaircissements, mais pour moi je crois qu’il faut me laisser là. J’ai au cœur qu’on ne donne point la Vie à M. de N[oailles] ; je vous en prie même. Renvoyez-moi ce brouillon si vous l’approuvez, et St B., et je le transcrirai. Mon cœur est bien gai et content. Je voudrais vous transporter à tous ma joie et mon contentement. Dieu soit à tous votre force et votre soutien dans la faiblesse micheline.
[pièce 7345] Il faut ajouter à la fin de l’ouvrage : « Je soumets encore de nouveau généralement tous mes écrits, tant les anciens que ce que j’ai mis dans ces nouveaux, protestant que je me trouve dans une entière démission d’esprit, de jugement et de volonté pour tout ce qu’on voudra m’ordonner, quoiqu’il me paraisse que je ne puis douter de la bonté de Dieu et des expériences qu’Il m’a fait faire, parce qu’elles portent avec elles un caractère ineffaçable, et ce serait mentir au Saint-Esprit si quelque crainte ou respect humain m’empêchait de les confesser.
Je n’y réfléchis néanmoins jamais, pas même pour en écrire. Ce que j’ai écris, je l’ai fait dans une entière ignorance. Et quoique je ne puisse, comme je dis, douter des bontés de Dieu et de mes expériences, parce qu’elles sont d’une nature à ne laisser aucun doute d’elles, je n’ai néanmoins aucune certitude si je suis digne d’amour ou de haine, mais je laisse l’un et l’autre dans Celui qui, m’étant toute chose, renferme pour moi toutes choses. Que s’il se trouve encore quelques difficultés, j’espère de la bonté de N[otre] S[eigneur] qu’Il les fera éclaircir. Pour ce que j’ai écrit de moi, je proteste que je ne l’ai [f. 1 v°] fait que pour obéir, que j’avais écrit d’abord plus de défauts que de vertus, qu’on me les fit brûler et qu’on me fit comprendre qu’il y avait à cela un reste de propriété, et il est vrai. J’ai donc écrit ensuite, parce qu’on me l’a commandé de la sorte, tout ce qui m’est venu plume courante. Peut-être l’orgueil s’y est-il mêlé sans que je le sache, à cause de la grande difficulté de réfléchir sur moi, mais je puis assurer, et mon Dieu en est témoin, que tant qu’il m’a été permis de me regarder moi-même, je n’ai eu sur moi que des yeux de condamnation et même d’horreur. Depuis que je ne me vois plus, il me semble n’avoir les yeux ouverts que sur Dieu, de sorte qu’on ne condamne ni n’approuve ce qu’on ne voit point. C’est ce qui fait que je n’ai nulle difficulté de croire que je suis mauvaise lorsqu’on me le dit ; non que je puisse rien voir de particulier en quoi cela consiste, ni que j’en puisse avoir de peine, parce que je trouve en mon Dieu toute bonté et qu’Il ne me reproche rien, car la moindre infidélité, ou le moindre entre-deux, me serait un enfer. Quoique ma conscience ne me reproche rien, je ne me crois pas néanmoins justifiée pour cela, mais je ne puis réfléchir si je la suis ou ne la suis pas, me laissant entièrement à Celui auquel je me suis donnée pour le temps et l’éternité, sans restriction ni réserve, pour Sa seule gloire et Sa seule volonté. »
- A.S.-S., pièces 7343 et 7345, autographes. En tête : « Reçu le 26 octobre 1694 ». Regroupées dans les copies, malgré les écritures différentes : large sur la première, laissant 3 folios blancs, serrée sur la seconde, particulièrement à la fin, ne laissant aucune place libre - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°91v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [111].
Je viens de voir le mandement de Mgr l’arch[evêque]1. Quoiqu’il y ait tout le tour malin et toute la finesse qu’il peut avoir, je n’en ai nulle peine, non plus que des choses qu’on y impute qui ne sont point dans les livres. J’y ai remarqué clairement certains tours et certaines expressions de M. de M[eaux], qui m’ont confirmée dans ce que je croyais déjà, et encore certaines choses qui m’ont été confiées sous le secret, qui font voir que M. de M[eaux] a été d’intelligence2, et c’est pourquoi il a empêché M. de Ch[artres] de venir ici. Je vous prie que tout cela ne vous ébranle pas. Mais soyez sûr que M. de M[eaux] [f. 1 v°] condamnera, et que tout cet examen ne servira qu’à autoriser la condamnation de monsieur l’arch[evêque] et la rendre spécieuse. C’est ma pensée que je soumets de tout mon cœur.
- A.S.-S., pièce 7344, autographe, sans adresse. En tête : « Idem, 26e octobre 1694 » de la main de Chevreuse. La lettre n'est probablement pas adressée au duc de Chevreuse, qu'elle cite. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°92v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [112].
1« Pendant que les assemblées se tenait secrètement à Issy, l'archevêque de Paris en fut averti par le curé de Saint Jacques du Haut-Pas. [...] il prit résolument [résolution] sur le champ, de condamner ses livres et sa doctrine. Il envoya quérir Monsieur l'abbé Pirot qui avait médité une censure dès le temps que cette femme fut arrêtée, et dès le lendemain il la fit imprimer et la publia le 16 octobre 1694 avec toute la précipitation possible. »( Phelipeaux, Relation..., 1732, t. I, p. 140).
2Bossuet s'opposa à la présence du duc de Chevreuse lors des premières conférences d'Issy.
Vous savez, monsieur, le dessein que j’avais pris de remettre ma cause entre les mains de Mgr l’archevêque, lorsque ces s[ain]ts prélats1, qui ont bien voulu examiner mes écrits, auraient fini leur examen, soit qu’ils condamnassent ou approuvassent les livres, ne prétendant pas me soustraire à son jugement, puisque le long temps que j’ai demeuré dans son diocèse l’a rendu mon pasteur légitime, quand bien même ces messieurs, éclairés de la conformité des propositions qui sont dans les livres avec ceux des s[ain]ts, ne les eussent pas trouvés condamnables. Ainsi puisque, comme je le viens d’apprendre, M. l’archevêque a condamné mes livres et que je me soumets de tout mon cœur à cette censure, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de faire d’autre examen. Je m’imagine même que ce serait commettre [f°46v°] ces s[ain]ts prélats. Dieu sait quel a [sic] toujours été mes dispositions sur toutes ces choses. Faites-moi la grâce, monsieur, de me mander quels sont les sentiments de ces messieurs, et le vôtre, afin que je prennea le parti de me retirer dans mon ancienne solitude et de n’avoir plus de commerce avec personne. Je ne vous fait point, monsieur, cette proposition pour éviter une seconde condamnation, mais parce qu’elle me paraît juste et que de chercher présentement à me justifier passerait pour rébellion. Il n’y a plus rien à décider sur ce qui l’est déjà. Je dois seulement me soumettre et me taire ; c’est le parti que je vais prendre, si vous voulez bien me le permettre. Honorez-moi b, s’il vous plaît, d’un mot de [f°47] réponse, qui sera ma règle sur tout cela, et me faites la grâce de me croire, avec autant de respect que de reconnaissance, monsieur, votre très humble et très obéissante servante de lamotte.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°46, autographe ; en tête, d’une autre main que celle de Chevreuse : « receu le 27e octobre 1694 » ; f°48, copie par Bourbon. - A.S.-S., pièce 7355, sans adresse, « Au commencement de novembre 1694 » de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°93v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [113] - Fénelon 1828, vol 7, lettre 43.
a afin que je reste s’ils veulent bien encore m’examiner, ou bien que je prenne pièce 7355 (addition de Chevreuse).
b le parti que je prendrai si les ordres de ces messieurs et les vôtres ne le changent pas. Honorez-moi pièce 7355.
1Les examinateurs : M. de Meaux, Mgr de Châlons, M. Tronson.
Voilà, monsieur, une lettre de la bonne comtesse : vous y verrez les dispositions de madame sa mère. Je ne comprends pas d’où vient que je me loue, car ce n’est pas mon dessein. C’est cette grande lettre que vous avez donnée à M. Tronson : il faut donc la supprimer tout à fait. Pourquoi me laissez-vous écrire des sottises ? Vous savez que je suis si simple que je mets tout sans réflexion. Je vous avais prié de corriger et vous ne le faites pas : vous méritez réprimande du général, devant lequel je porte mes plaintes ! Je vous prie derechef de ne point [f. 1 v°] donner la Vie à M. de M[eaux]1. Il sera mieux, je crois, de la retirer de M. Tr[onson] et de le prier de la brûler.
Je ne verrai donc pas Saint Clément : cela me consolerait trop, il faut que je reste souffre-douleur de l’ordre. Ne donnez point de copie de rien, faites sur tout comme vous l’entendrez. Je m’aperçois que j’ai besoin de tuteur ; soyez-le, je vous en conjure, car je deviens tous les jours plus simple et plus incapable de voir les conséquences de quoi que ce soit. Je croyais que je ne verrais point ces messieurs ; il suffit qu’ils voient mes Justifications. Je ferai sur cela tout ce qu’il vous plaira, mais je crains les grandes gens et qui ne discernent que par la raison. Toujours, je ne verrai personne sans [f. 2 r°] que vous y soyez. Peut-être me coffrera-t-on au sortir de là ; il ne m’importe. Faites comme il vous plaira, sans avoir égard à moi en rien. Mais je vous en prie, agréez que je présente mes respects à notre général que j’aime de plus en plus. Je vous prie que je ne réponde point aux questions de madame de N. J’aime mieux qu’elle me croie coupable en tous points ; qu’est-ce que cela me fait ? Je suis en bon prédicament2 dans la gazette. La pensée qui m’est venue est que j’étais bien obligée à ces personnes, parce que si je suis coupable, ils me font faire une bonne pénitence publique que je n’aurais pas le courage de faire moi-même, et si je suis innocente, ils m’honorent trop de me rendre en quelque façon [f. 2 v°] conforme à mon Maître ; ainsi tout va bien. Quand je me louerais un peu, l’on me le doit bien permettre : assez de gens me blâment sans que je m’en mêle.
Peut-être la lettre que je vous envoie ne vaut-elle rien. Je vous prie de ne rien faire de ce que je vous dis si St B. ne l’approuve, car véritablement je suis incapable de savoir ce qu’il faut dire et ce qu’il faut faire. C’est la souffre-douleur des michelins.
- A.S.-S., pièce 7348, autographe, sans adresse, « 27e octobre 1694 »- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°92v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [113].
1Madame Guyon avait déjà abordé ce point dans sa lettre à Chevreuse du 8 septembre : « Je crois qu'il ne faut donner la Vie qu'après les Justifications. »
2Prédicament : notion de qualification. Synonyme de « réputation » (Furetière).
Voilà une lettre du frère de Puta [Dupuy] qui confirme ce qu’on m’avait mandé que ces filles et ce petit misérable contrefont les convertis afin de dire du mal de moi. Ce qui me fâche en tout cela, c’est le bien d’Église et les bénéfices profanés à des gens qui mériteraient plus de punition que de récompense. Je vous avoue que je voudrais déjà être en prison, puisque c’est tout ce qu’on souhaite pour arrêter le cours de tant de maux. Je sais de bonne part que toutes ces créatures ont accès au père Lachaise [La Chaise]1, qu’il les croit et fait écrire ce qu’elles déposent afin d’en informer le roi comme choses très certaines et véritables, [f. 1 v°] et vous verrez que sur ces mémoires faux qui font horreur, on ne manquera pas de donner une lettre de cachet. Je voudrais qu’elle fût déjà donnée pour finir tout. On tient qu’on m’enfermera à Vincennes ou à Pierre Encise 2. Pour moi, tout m’est très bon. Je sais bien que, sans l’examen, on ne m’aurait pas trouvée, mais tout cela ne me fait rien. Je voudrait si bien voir Saint Clément 3 : si notre général4 me le voulait prêter, je ne le garderais point du tout et je le rendrais bien promptement. Je crois qu’il m’accordera cela, si vous le lui demandez. Toute à vous en Notre Seigneur.
Souffre-douleurs5.
A.S.-S., pièce 7349, autographe, sans adresse, « Reçu le 29 d’octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°94] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [114].
alettre de Lel. Copistes. (« du frère de Put », d’une écriture très nette sur l’autographe).
1Confesseur du roi. V. Index.
2Prison célèbre située à Lyon.
3Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie, traité majeur de Fénelon, publié en 1930 par Dudon.
4Fénelon.
5Madame Guyon se nomme ainsi dans quelques lettres comme dans la précédente. Précédé de « La » sur les copies.
Octobre 1694
Mon bon abbé1, faites-moi faire un cachet où il y ait un saint Michel qui marche sur le dragon - cela est nécessaire et mystérieux - sinon vous perdrez votre charge. La petite Cécile sera intendante des bouquets de la chapelle des Michelins, elle doit abattre l’oreille droite de Baraquin. Le chien doit lui mordre la gauche, la sœur Ursule lui écraser le bout de la queue. Tous les autres enfants ensemble lui écraseront le corps. S B [Fénelon], un autre et moi lui écraserons la tête. Ne voyez-vous pas P[ut][Dupuy] qui veut lui marchez sur la patte, mais il craint de lui faire mal, il ne lui touche qu’à l’ongle. Voyez Cal [abbé de Beaumont] qui le tient par une corne, croyant le colleter, et Mar[valière] qui avance un grand pied pour l’écraser, mais il se moque des Christoflets. De l’autre côté, voyez le bon abbé noir qui lui arrache ses grands poils. Ne voyez-vous pas Dom Al[leaume] qui a perdu son collet à la lutte, le bon marquis qui lui coupe une patte de derrière avec son épée ? Le Bon [Beauvillier] tient gravement une de ses cornes, mais il ne veut pas se déranger, il se tient bien compassé. Le Tut[eur] [Chevreuse] tient la corne du milieu et lui couvre les yeux le mieux qu’il peut. Voyez la doyenne des d[uchesses] qui tremble de peur, mais elle ne laisse pas de lui mettre un pied sur la croupière. Voyez d’un autre côté une petite d[uchesse] étourdie qui voulait sauter sur lui à pieds joints ; elle aurait fait une belle culbute si notre patron [saint Michel] ne l’avait soutenue par derrière. Allons, courage, montez peu à peu ! commencez par le bout de la queue jusqu’à ce que vous atteigniez la croupière. Regardez cette bonne c[omtesse] qui veut aider à Dom Al[leaume] à le colleter, mais elle a peur de lui faire mal. Courage, mettez-y les deux mains. Voyez comme il ouvre la gueule pour me manger, mais avec la main de S B j’entre dans sa gueule, je lui tiens la langue, il étouffe, il n’en peut plus. Ah ! c’en est fait ! S B lui arrache le cœur. Faites une copie de ceci et l’envoyez aux Enfants de loin et de près, car il en sera ainsi. Ainsi soit-il.
Les Michelins seront petits, joyeux, allègres, faibles, enfantins, n’attendant ni n’espérant rien d’eux, ne voulant rien pour eux, non par courage et soutien, mais en vérité par faiblesse et impuissance. Les Michelins ne diront de mal de personne, mais ils s’occuperont bonnement eux-mêmes avec simplicité, sans affectation ni recherche, disant également le bien et le mal, comme des enfants. Les Michelins seront simples, innocents, sans malice, banniront de chez eux l’esprit caustique et railleur, unis en charité et cordialité. Ils seront fort dévots à saint Michel, afin qu’il détruise en eux l’amour-propre et qu’il y établisse le pur amour, car c’est la commission que mon Maître lui a donnée. Le propre caractère des Michelins sera le pur amour ; leur perte : le propre intérêt et la propre réflexion ; leur devise : Quis ut Deus.
Les Michelins seront sous la main de mon petit Maître comme une girouette agitée du vent, et comme un guenillon dans la gueule d’un chien2. Il faut être girouette pour se laisser mouvoir à tous les vents du Saint-Esprit. La girouette est à tous vents sans être inconstante, car elle ne change point de situation, demeurant immobile quant au fond, quoique remuée sans peine par le moindre vent, et c’est où gît la fidélité. Le guenillon dans la gueule du chien se laisse saussera dans la boue ; le chien s’en bat les joues, il le mâche, il le laisse, il le reprend, il en fait tout ce qu’il lui plaît, sans que le chiffon lui fasse aucune résistance. Heureux guenillons dont le monde ne fait aucun compte, qui sont foulés aux pieds et regardés même avec horreur, vous êtes les délices de Dieu. Qu’est-ce que mon p[etit] M[aître] fait de ces chiffons ? Il les fait broyer dans Ses mortiers, et lorsque à force de coups, ils sont devenus bouillie, Il en fait un papier blanc sur lequel il écrit Son nom et Sa volonté : Son nom est Lui-même, Sa volonté est Son amour ; ensuite Il les cachète pour jamais et les scelle de Son sceau. Voyez quel bonheur d’être guenillon parfait. C’est ici le but où doivent tendre tous les Michelins, ils ne sont point propres pour être reçus de mon Maître sans cela.
Les péchés propres aux Michelins, c’est un péché de réfléchir sur soi, de vouloir quelque chose pour soi, d’être caché, dissimulé, critique et railleur. C’est un péché d’être haut, aisé à piquer, caustique pour les autres. C’est un péché que d’espérer et d’attendre quelque chose de soi. C’est un péché que de ne se laisser pas détruire en tout ce qui est du vieil homme pour se revêtir du nouveau. C’est une faute que de chercher quelque chose hors de Dieu, ni même en Dieu par rapport à soi. Il faut n’être rien, rien du tout en vérité, malgré les répugnances de la nature, dire ses faiblesses simplement sans honte et sans peine.
Ils seront grands, graves, sérieux, il leur est défendu de rire, si ce n’est avec esprit, ils railleront finement, ils seront cachés et ne diront que ce qu’ils voudront bien dire. Ils seront forts dans la pratique des vertus. Ils peuvent être mélancoliques et affligés tant qu’il leur plaira, retenus, renfermés, s’estimant, craignant la moindre confusion, voyant le bien qu’ils font, ayant peine à supporter la faiblesse des faibles, la petitesse des petits. Je ne dis pas que tous les Christofflets soient obligés d’avoir toutes ces qualités, mais il suffit qu’ils en aient quelques-unes pour être censés [être] Christofflets. Il est permis aux Christofflets de soutenir leur opinion, d’y être arrêtés aussi bien qu’à leurs pensées, mais cela est défendu aux Michelins qui doivent céder à tout le monde.
Voici, N[icolas]3, ce que je vous envoie pour tous les enfants du petit Maître qui sont présentement à Paris ou proches de Paris. Vous êtes tous avertis que j’ai fait une nouvelle alliance avec saint Michel, mon bon ami : il dit qu’il s’est accordé avec saint Pierre afin que tous ceux des enfants qui ne porteront pas la livrée, demeurent en pénitence en l’autre monde.
Il y a deux ordres dans les enfants du petit Maître : ceux qui Le veulent porter et qui sont grands comme saint Christophe, mais ceux qui sont si petits qu’ils ne peuvent marcher et que le petit Maître porte, seront appelés les petits Michelins. Il faut que chacun choisisse s’il veut être Michelin ou Christofflet, et qu’on m’envoie les noms de ceux qui se nomment Mi[chelins] et des C[hristofflets] à part, sans oublier le B[on] pa[pa]. Mettez à droite de la colonne ou à gauche chacun votre nom et votre choix, afin que je donne à chacun conformément à ce qu’il sera ce qui lui convient. Voilà l’état des officiers et officières du grand et merveilleux ordre des Mich[elins], sous les auspices intérieurs du petit Maître, sous la protection de la Sainte Vierge, sous la conduite de saint Michel et sous l’assistance extérieure, d p p4. Les enfants du petit Maître sont de deux classes, ou plutôt les enfants et les domestiques : les enfants sont les Michelins et les domestiques les Christophlets.
Charges des officiers et officières de l’ordre :
S B[Fénelon] Général, L G et son compagnon, discrets et assistants pour le conseil au général,
p a, secrétaire du général,
le p a de Ch, aumônier de l’ordre,
Dom a[lleaume], maître des novices,
le bon marq[uis], correcteur et geôlier des pénitents,
Lelé, chantre de l’ordre.
Put [Dupuis] second chantre et paquebot de l’ordre en cas qu’il cesse d’être mi-parti et qu’il se range dans l’ordre des Mi[chelins] ; que s’il veut être Chr[istophlet], il sera provincial de l’ordre des Chr[istophlets] et sa charge donnée à d’autres.
Cal, portefaix de l’ordre.
Si mar devient Mi[chelin], il sera secrétaire, sinon il sera surintendant de l’ordre des Christophlets.
M. de C., associé par amitié à l’ordre.
Madame la d[uchesse] de C[harost ?], zélatrice de l’ordre : c’est elle qui recevra les aspirants5,
M[adame] l[a] d[uchesse] de B[éthune], contrôleuse générale de l’ordre des Mi[chelins]. Si elle veut être Chr[istophlet], elle en sera généralissime.
La p[etite] d[uchesse], bouquetière de l’ordre et sacristine, surveillante de ceux qui ont l’esprit cristophlet.
L[a] Bonne C[omtesse], apothicaire et portière.
La petite ?f médecine chirurgienne et bouquetière.
La sœur ? intendante des récréations.
Mad[ame] de Mors[tein], novice.
Le P[ère] l[a] C[ombe], pp et moi, souffre-douleurs de l’ordre et la très humble servante des autres,
le chien, pour aboyer dans la basse-cour,
le chien du chien, garde cuisine.
[Lettre à la Bonne Duchesse, « la Colombe » :]
J’ai6 reçu, ma bonne d[uchesse], les jolies dentelles que vous avez envoyées au p[etit] m[aître] ; vous avez pris les mesures si justes qu’il ne s’en est pas trouvé un pouce de plus ni de moins. Le voile est admirable : j’y ai mis le Saint-Esprit, et la campanne6a est la plus jolie chose du monde. Vous méritez bien la charge que je vous ai donnée, je prie mon petit Maître de vous le payer. Grâce à Dieu, à vous et à la bonne p[etite] d[uchesse], ma chapelle est parfaite, je me suis ruinée après. Vous méritez d’être zélatrice assurément. On ne nommera plus personne par son nom : cela est trop laid, mais il faut dire ma d[ame] la zéla[trice], ma f[emme] la sacristine, ma f[emme] la surveillante, ma sœur souffre-douleur, qui est moi ; notre P[ère] Général, nos pères discrets, notre f[rère] paquebot, notre f[rère] le chantre, notre f[rère] portefaix, etc. ; ou bien nos fr[rères] Chris[tofflets] et nos fr[ères] Mi[chelins]. Pour nous, vous êtes Mi[chelin], et notre fr[ère] correcteur aussi bien que notre f[rère] l’aumônier. Ma fille bouquetière est fort jolie, l’intendante des récréations. Put [Dupuis] est encore amphibie, tantôt Mi[chelin] tantôt Chr[istofflet] : il a trois mois pour se déterminer. J’ai laissé le choix à M[adame] d[e] B[éthune] d’être générale des Chr[istofflets] ou bien contrôleuse des Mi[chelins]. Mar est Chr[istofflet].
J’ai envoyé à P[ut] les admirables statuts de l’ordre avec les noms et les charges d’un chacun, la fin qu’on se doit proposer dans l’ordre, et enfin les règles auxquelles tous les Mi[chelins] et les Chr[ristofflets] doivent se soumettre, les qualités que doivent avoir les uns et les autres. Les statuts sont merveilleux : vous êtes la zélatrice, et la p[etite] d[uchesse] la surveillante. Vous verrez les charges : elles sont bien distribuées. Travaillez donc, ma très chère, à devenir guenillon parfait, et vous serez comme vous souhaitez. La personne du monde qui vous aime et chérit le plus.
Si le G[énéral] le permet, il faut mettre notre devise au commencement de toutes les lettres que vous vous entre-écrirez. Au reste, il faut absolument que la zélatrice ait une copie des statuts, sans quoi elle ne peut exercer sa charge. Cette copie suffira pour tous. Vous savez qu’elle est sage assez, et peut-être trop. Je crois qu’on ne peut aller trop petitement et simplement, mais il suffit de copier les statuts sans les noms et les charges ; il suffit que chacun sache la sienne, sans en donner à tous des copies. C’est ce qui seul peut passer pour cabale, car pour tout le reste il n’est de nulle conséquence, quoiqu’il le soit beaucoup dans la pratique. Je prie Dieu de nous éloigner si fort de toute christoffletteries que nous n’en approchions pas même. J’aime mieux périr dans ma simplicité, comme dit l’Ecriture8 (et j’ajoute micheline) que de vivre selon la sagesse et la raison. Je fais chercher à Paris des tableaux de saint Michel pareils à celui que j’envoie à notre général dont je ne me suis défaite qu’avec douleur, afin de vous en donner à tous ; je me ruinerai, mais qu’importe à quel prix, si je peux vous inspirer l’esprit michelin et que mon Dieu règne en vérité aux dépens de la servante souffre-douleur pour l’ordre !
Ne vous affligez pas, mes enfants, le Seigneur, qui est notre maître, a donné puissance à Satan de nuire à la terre : il se fait un combat entre saint Michel et le Dragon, mais j’espère que saint Michel aura le dessus sur la terre, comme il l’a eu dans le ciel. Bon courage ! Tous ceux qui ne se réjouiront pas avec mon cher Maître de ce que l’enfer joue de son reste, qui s’affligeront ou se regarderont en tout ceci, seront appelés Christ[offlets] et ne seront plus Michelins. Je n’ai point reçu vos signatures à tous, car l[a] bonne p[etite] d[uchesse] a oublié de me les envoyer, mais je vous suppose Mi[chelins]. C’est en cette occasion que vous devez faire voir que vous l’êtes et que vous devez dire : Quis ut Deus. Soyons du parti de Dieu contre nous-mêmes, trop heureux que Dieu nous broie à Son gré. Soyez de chers guenillons que le monde foule aux pieds, et songez à notre règle. Je vous aime tous de tout mon cœur. J’ai vu toute la nuit b[araquin] fort intrigué pour faire du mal : il y avait un grand nombre de b[aragouins], mais ils étaient enchaînés par un cheveu et tout entourés d’araignées ; je leur ai commandé d’avaler les araignées, et ils l’ont fait en enrageant ; sitôt qu’ils ont avalé les araignées, ils ont perdu la forme de pigeons qu’ils avaient auparavant pour prendre celle de bar[aquin]. Ne les craignez pas, ils ne vous feront point de mal tant que vous serez Mi[chelins]. Dès que vous cesserez de l’être, vous deviendrez leur proie. Toute à vous, la servante souffre-douleur des Michelins.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°94] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [114]. Sur le destinataire, déterminé par Orcibal, v. Index, Béthune-Charost.
1Abbé de Béthune-Charost.
2 « Dieu fit voir un jour à Henri Suso [dans la Vie de ce dernier, ch. 20] que, pour être à lui comme il le désirait, il fallait qu’il fût comme un guenillon dont un chien se joue », etc.
3Abbé Nicolas de Béthune-Charost.
4Le duc de Bourgogne
5Donc Mme Guyon a confiance en elle, peut-être serait-elle son successeur ? Mais la duchesse de Charost, « la grande âme du petit troupeau, l'amie de tous les temps de Mme Guyon, et celle devant qui M. de Cambrai était en respect et en admiration et tous ses amis en vénération profonde » (Saint-Simon), est plus âgée que Mme Guyon et mourra en 1716 ; nous penchons pour la « petite duchesse » de Mortemart : une lettre de 1697 (« Vous m’avez bien consolée… ») indique qu’elle pouvait transmettre la grâce dans un cœur à cœur silencieux, comme Mme Guyon.
6A partir d'ici, le destinataire est féminin.
7La bisette, la gueuse, la mignonnette, la campanne, formaient primitivement des dentelles en fil de lin… (Littré).
aLecture incertaine : « Se laisser saucer » non par la pluie mais par de la boue ?
8I Macch., 2, 37.
La servante des michelins à tous les michelins1.
Consolamini, consolamini, popule, meus ; dixit deus vester loquimini ad cor Jerusalem.2 C’est tout ce que je puis dire au peuple du Seigneur. Pourquoi êtes-vous frappés et si fort peinés de la condamnation des hommes ? Vous leur devez être obligés de ce qu’ils contribuent à vous rendre guenillons parfaits. Bon courage, je vous prie. Il suffit que Dieu soit content afin que tout aille bien. Je vous l’avais mandé, il y a quelques jours, qu’il se faisait un grand combat sur terre entre notre patron3 et ses anges, et l’enfer et ses anges : ils se défendent tant qu’ils peuvent. Il me semble qu’il faut Le laisser faire : Il vaincra sans [aucun] doute. Bon courage.
C'est la souffre-douleurs des Michelins.
- A.S.-S., pièce 7351, autographe, « 29 ou 30e octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119].
1En adresse sur la pièce 7351.
2Isaïe, 40, 1.
3Saint Michel.
Quis est deus
Voilà une lettre de la bonne comtesse ; brûlez-la, s’il vous plaît, et ne faites pas semblant, si ce n’est à ceux que vous savez, que vous l’ayez vue. Je crois qu’il faut différer à envoyer ma lettre à ces messieurs que madame de N[oailles] ne vous ait mandé toutes choses. Je ne vous dis point tout ce que je vois et juge sur tout cela, c’est à Dieu à vous le faire pénétrer, et les raisons qui ont obligé monsieur de Meaux à arrêter1 M. de Ch[âlons] sont assez visibles. Dieu ne veut pas Se servir des hommes pour faire connaître Sa vérité, Il saura bien la manifester au cœur lorsqu’elle sera plus cachée aux yeux des hommes. Laissez-moi dans mon cher désert où je suis fort à mon aise. Mille remerciements.
- A.S.-S., pièce 7352, autographe, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse en diligence », «reçu le 1er novembre 1694 » ; fragments de cachet. – A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119], qui attache cette lettre à la suite de la précédente « Consolamini… ». Absente de Dupuy.
1Au sens de décider à être dans son camp.
Voilà la réponse pour notre père général. S’il n’a pas loisir de me répondre, j’espère que vous serez assez petit pour lui servir de secrétaire. Il me semble que je ne recule à rien ; si cela paraît dans ma lettre, c’est contre mon intention. Je ne comprends pas d’où vient que je me loue, car je n’en ai pas la volonté et, depuis le temps qu’on me fait la guerre là-dessus, si j’avais un peu de raison, je devrais bien m’en être corrigée. Il faut bien que j’aie toute honte perdue pour n’en avoir point de cela. Je vous renvoie les lettres de notre P[ère]a général. Je ne sais par quel bout me prendre à cela. Si vous avez la bonté de me mander comme il faut faire, je le ferai. Vous remarquerez qu’il dit l’avoir lu lui-même, et il croira sans doute que c’est pour justifier mes opinions. Je ne laisserai pas d’y travailler sitôt que j’aurai un modèle. Je crois qu’il suffira de mettre les articles censurés. Je vous souhaite un heureux voyage. Si l’on me donnait une copie, elle serait écrite bientôt, car je la ferais transcrire dans ma chambre.
C’est la souffre-douleur Micheline.
- A.S.-S., pièce 7350, autographe, « reçu le 30 octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119].
a de [St B. biffé] notre P[ère]
29 octobre 94
J’ai voulu essayer quelque chose, je n’en ai pas l’esprit. Je vous conjure, par le sang de Jésus-Christ, qu’on m’envoie un modèle. Si notre P[ère] g[énéral] voulait me faire une lettre et ensuite ses explications, je tâcherais de le mettre dans mon style et avec le plus d’humilité et de soumission que je pourrais. Ayez cette charité pour moi, car vraiment je ne suis qu’une bête.
- A.S.-S., pièce 7350, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119].
Vous savez qu’il faut que je dise toutes les sottises qui me viennent dans la tête. Je vous demande donc, mon tuteur, qui est le plus humble : de celui qui dit de lui-même des paroles d’humilité et ne dit rien à son avantage - ordinairement ceux-là sont loués des autres et auraient peine à supporter qu’on pensât d’eux le mal qu’ils en disent, - ou bien de dire simplement le bien et le mal, et de n’avoir nulle peine que tout le monde pense du mal et qu’on nous décrie de bonne sorte. De celui qui s’humilia ou de celui qui est très content d’être humilié. Cette question est digne d’être résolue entre le général et les deux discrets, car pour moi je dis ce que je sais de bon en moi parce qu’il appartient à mon Maître, mais je n’ai point de peine qu’on n’en [f°.2 r°] croie rien, qu’on me décrie au prône, qu’on me diffame dans la gazette. Cela ne me fait pas plus que lorsque je me loue, et comme je ne me corrige pas de mon orgueil apparent parce que je n’en ai pas de honte, aussi je ne m’embarrasse pas du décri public. Dame, si je disais des paroles humbles, on m’estimerait, et j’ai bien peur que, loin de dire des paroles d’humilité devant mes juges, je commencerais par les scandaliser et indisposer en m’élevant - à moins que notre g[énéral] ne me le défende et ne dise à mon cher Maître de m’en empêcher.
Demeurez tous trois quelques moments en silence comme moi étant un à vous, eta j’y serai, mon Maître y sera et notre protecteur saint Michel. Attachez dans le cabinet de notre g[énéral] le tableau de saint Michel que [f. 1 v° en travers] je lui envoie. Vous en aurez un, et mon bon aussi.
- A.S.-S., pièce 7354, autographe, adresse : «Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet rouge (abîmé) St Michel et le dragon, « reçu le 1er novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°100] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [120].
a étant (un add.interl.) à vous, et Trois en silence quelque temps comme étant avec vous et La Pialière.
Si notre génér[al] me le permet, je me retirerais dans ma première solitude et l’on [n’]aurait de mes nouvelles que lorsqu’on enverrait quérir ma pension. L’on me manderait alors si je dois revenir pour l’examen de ces messieurs, et en ce cas je vous ferais une belle lettre de remerciement, où je vous manderais que je m’en retourne dans mon ancienne solitude, car selon les effroyables mémoires qu’on a pris des filles du père V[autier], qu’on fait passer pour vrais, et qu’on dit être converties et ne dire cela que par conscience, qu’on doit faire voir au roi, il n’y a point d’extrémité où l’on ne se porte. Et par là, vous aurez de quoi assurer tous que vous n’avez plus de commerce avec moi, que [f. 2 r°] vous n’en aviez que par rapport à l’examen, ce qui n’empêchera pas que je ne me livre toutes fois et quantes1 qu’on le jugera à propos, à la prison et à la mort même ; mais ce dernier morceau est trop friand pour oser l’espérer. Que je sache sur cela la volonté de n[otre] g[énéral], s’il vous plaît, car je veux tout et ne veux rien, car je suis le guenillon de mon cher Maître. Quis ut Deus.
A.S.-S., pièce 7353, autographe, sans adresse, « reçu le 1 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [120].
1Quantes fois : toutes les fois que. (Rey).
Je me sens pressée de vous écrire pour vous dire, monsieur, que j’attends votre réponse sur la proposition que je vous ai faite, pour savoir si ces messieurs veulent bien avoir la charité de continuer leur examen. Pour moi, je déclare encore de nouveau que je me soumets à tout sans restriction ni réserve. Mais il y a la cause de Dieu qu’il faut séparer de la mienne : il y a la vérité de l’intérieur. Quand je serais un démon, telle qu’on me veut faire passer, Dieu n’en est pas moins ce qu’Il est. Il me semble qu’étant aussi odieuse que je le suis, tant que je serai mêlée dans la cause de Dieu, cela en empêchera l’éclaircissement. Quoique mon Dieu, qui est mon témoin et mon juge, sache bien que je n’ai fait aucune des choses dont on m’accuse, parce qu’Il ne l’a pas permis, Il sait aussi que je me sens assez coupable entre Lui et moi, pour mériter [f°50v°] le dernier supplice ; ainsi il n’est donc plus nécessaire de me justifier.
Tant que j’ai cru que ma justification était nécessaire à la connaissance de la vérité, je l’ai demandée, j’y ai travaillé ; mais comme je vois que cela ne sert qu’à multiplier les maux et qu’à faire faire de nouveaux crimes par de nouvelles faussetés qu’on invente, j’ai compris qu’il fallait que tout ce qui a été prédit à mon sujet s’accomplît, et que des témoins sortis de l’enfer séduisissent les hommes. Je ne vois point d’autre remède que d’être jetée dans la mer pour apaiser la tempête1, et d’examiner la cause de l’intérieur2, détachée de moi : elle est toute pure et toute sainte en elle-même. C’est cette cause pour laquelle je sollicite3, et si ma mort ou une prison perpétuelle est nécessaire pour apaiser l’indignation des hommes, je consens que je ne sois pas épargnée. Mais je demande en même temps qu’on sépare la cause de Dieu et l’intérêt de la vérité de ce qui me regarde, car quand j’aurai abusé de [f°51] tous les dons de Dieu, ils n’en seront pas moins saints, de même que l’abus des sacrements ne diminue rien de leur sainteté.
Je ne refuse point de paraître devant ces messieurs, pour leur expliquer toujours mieux ce que j’ai pensé, connu et éprouvé. Je veux bien même qu’ils fassent un examen particulier de ma personne, qu’ils me jugent même criminellement, si les témoins sont assez hardis pour soutenir ce qu’ils avancent ; je subirai toute condamnation avec plaisir, pourvu que la cause de l’intérieur n’y soit point mêlée, et qu’on en fasse un juste discernement. Comptez donc , monsieur, que je suis pour moi prête à tout et à rien, que cette afffaire a besoin d’être parfaitement approfondie ; ce qui ne se ferait qu’en superficie ne laisserait les choses que plus douteuses. Que je périsse donc, et que mon Dieu règne ; que le venin de l’enfer se répande sur moi seule. Vous connaissez assez la sincérité de mon cœur pour comprendre que je vous écris comme je pense, et que ce n’est point ma bouche qui parle, ou seulement ma main qui écrit, mais le fond de mon cœur. Voyez donc, avec ces saints prélats, ce qu’il leur plaît [de] faire, sans [f°51v°] nul ménagement pour mes intérêts, ni même pour ma sûreté. J’attends votre réponse, si vous voulez bien m’honorer de la continuation de vos bontés. C’est l’affaire de Dieu, et non la mienne.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°50, autographe ; en tête, de Chevreuse : « Au commencement de novembre 1694 » ; f°52, copie. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°100v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [120] - Fén. 1828, vol 7, lettre 44.
1Allusion à Jonas.
2La vie intérieure.
3Voir la lettre suivante.
Il y a déjà du temps que j’ai au cœur que M. de M[eaux] écrit contre ; ainsi toutes les lectures ne serviront qu’à lui donner matière pour combattre, mais Dieu saura bien faire son œuvre sans lui. Il imprimera dans les cœurs ce que l’on tâche de combattre par les écrits.
Voilà une autre lettre. Comptez, mon cher tuteur, que je ne veux ni reculer ni avancer, que je suis prête à tout et à rien, que la prison me sera une demeure fixe, que tout désastre ne fera que ma récréation parce que j’appartiens à mon Maître. Je vous donne donc à tous trois cartes blanches. J’irai à vos ordres, je me retirerai de même. Je crois seulement qu’il faut les laisser libres de me voir ou ne me voir pas.
Il me semble que je suis le Jonas. S’il n’était question que de l’intérieur, sans moi, peut-être tout irait-il mieux. J’ai tout dit à Put [Dupuy] pour vous dire à tous trois sous le secret : je me suis rendue en un endroit où il s’est trouvé inconnu aussi bien que moi ; je lui ai tout dit. Que personne que vous trois ne sache que je l’ai vu. Je copierai mon modèle [f. 1 v°] à loisir. Je prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses.
Je ne sais pourquoi mon cœur désire tellement, mais je vous serai bien obligée si vous me le donnez : voilà un saint Michel pour vous et un pour le bona.
Il me passe par l’esprit si vous montriez à madame de M[aintenon] cette lettre que je vous écris, et saviez sur cela si elle veut qu’on suspende ou [qu’on] achève l’examen. C’est une pensée, vous la communiquerez et en ferez ce qu’il vous plaira.
Je ressens comme je dois toutes vos bontés, mais je ne vous en remercie pas, car c’est à Dieu à tout faireb.
J’oubliais à vous dire que, dès que le roi voudra sincèrement que je sois en prison et qu’il ne sera pas content de ma prison volontaire, j’irai toujours m’y mettre de tout mon cœur, étant résolue de pratiquer l’Evangile jusqu’à la mort, qui me dit : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu1. »
- A.S.-S., pièce 7356, autographe, adresse : « pour mon Tuteur », cachet rouge brisé St Michel et le dragon. En tête : « 3e ou 4e novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°101] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [121].
a Ce paragraphe est omis par La Pialière.
bDieu de le faire. La Pialière.
1Le tribut à César : Matthieu, 22, 17-22 ; Marc, 12, 14-17 ; Luc, 20, 20-25.
3 novembre 1694.
Voici le projet que vous demandez. Je ne l’envoie que pour vous donner une idée de ce que vous avez à faire. Cela consiste uniquement, comme vous verrez, à expliquer vos véritables sentiments sur chaque article de la censure, et à faire voir, par tous les passages de vos livres qui y seront propres, que vous n’y avez eu autre chose en vue. J’ai sans doute oublié bien des passages pour n’avoir pas assez feuilleté les livres, et je n’ai pas suffisamment expliqué plusieurs de vos sentiments. Ainsi ne suivez rien de ce que j’ai écrit. Il est même important pour la chose de ne le pas faire, car il faut qu’on y voie votre tour et votre style ; et d’ailleurs vous devez suivre ce que Dieu vous donnera sur cela.
Ce projet a été refait une seconde fois, parce qu’on a trouvé beaucoup de choses à changer et à ajouter au premier que j’avais fait. On n’a pas vu ce second. Ainsi, quand vous aurez fait le vôtre, madame, on vous prie de l’envoyer avant que d’en faire aucun usage, et j’aurai soin de vous le renvoyer aussitôt.
Vous devez, ce me semble, commencer comme vous le faites dans le brouillon que vous m’avez envoyé, en marquant que vous avez lu la censure de M. l’archevêque1 avec beaucoup de respect, que vous condamnez de tout votre cœur les opinions qu’il condamne, et que vous vous condamnez vous-même pour l’avenir au silence exact que vous avez gardé depuis neuf mois que vous êtes retirée, sans voir ni parler à personne, etc.
Vous pouvez ajouter que, comme vous avez obéi à M. l’archevêque [de Paris], lorsqu’il vous ordonna, il y a six ans, de ne rien faire imprimer, - ce que vous n’aviez même jamais fait jusqu’alors, - vous lui obéirez aussi fidèlement en toute autre chose, étant incapable, moyennant la grâce de Dieu, de manquer jamais de soumission pour le pasteur que Dieu vous a donné ; mais qu’après cette sincère déclaration, vous croyez lui devoir encore celle de vos véritables sentiments sur les propositions qu’il a censurées, non pour défendre vos pensées, mais pour les lui soumettre absolument.
Puis, vous expliquerez ce que vous croyez sur chaque proposition en particulier, et ajouterez les passages des deux livres qui seront propres à le prouver. Par exemple :
1° Que vous n’avez jamais pensé à rendre la contemplation commune à tout le monde, que vous croyez ne l’avoir dit nulle part ; que vous marquez seulement, dans le premier chapitre du Moyen court, que tous les chrétiens peuvent et doivent faire oraison et y sont appelés, ce que vous prouvez en cet endroit même par saint Paul qui nous ordonne de prier sans cesse, et par Jésus- Christ qui dit : Je vous le dis à tous, veillez et priez ; que vous ajoutez que cette prière ordonnée à tous est celle du cœur, parce que tous ne sont pas propres à méditer, mais qu’il n’y a [f°56v°] personne qui n’ait un cœur pour aimer, et que l’oraison n’est autre chose que l’application du cœur à Dieu, et l’exercice intérieur de l’amour ; qu’enfin tous ceux qui veulent faire oraison le peuvent avec le secours de la grâce ordinaire et des dons du Saint-Esprit qui sont communs à tous les chrétiens ; que si vous montrez, dans la suite du
1 L’ordonnance de M. de Harlay du 16 octobre.
livre, les degrés par lesquels Dieu conduit plusieurs âmes, qui, secondant la grâce ordinaire, n’apportent point d’obstacles aux grâces extraordinaires dont il Lui plaît de les favoriser -, ce qu’on fait voir dans tous les livres spirituels, - vous ne dites ni ne prétendez pour cela que tous les chrétiens arrivent à la contemplation, et que vous savez au contraire que très peu en reçoivent la grâce.
2° Que vous croyez et avez toujours expliqué que la liberté subsiste en tout état ; que les avis donnés continuellement dans le Moyen court pour chaque état, marquent assez que vous craignez qu’on n’y manque, et par conséquent que l’on en a toujours la liberté ; que vous dites, en parlant de l’attrait de Dieu qui tire à Lui les âmes les plus avancées : « C’est une vertu attirante très forte2, mais une vertu que l’âme suit très librement », et plus bas : « L’âme sent alors qu’elle agit très librement et suavement » ; que cette vérité est répandue partout dans les deux livres, et qu’il faudrait en copier une bonne partie, si l’on voulait mettre tout ce qui l’établit ou la suppose ; que, dans l’Interprétation du Cantique des cantiques, lorsque vous parlez de l’état le plus sublime de cette vie où les chutes sont plus difficiles et plus rares, vous dites [page 187], sur le repos mystique et confirmé de cet état de contemplation parfaite, « qu’il ne sera jamais plus interrompu. Il pourrait pourtant l’être [f°57] absolument, puisque la liberté subsiste, et que ce serait en vain que l’époux dirait, jusqu’à ce qu’elle le veuille bien, si elle ne pouvait plus jamais le vouloir. Mais après une union de cette nature, à moins de la plus extrême ingratitude et infidélité, elle ne le voudra jamais3. » ; et dans la page 192 : « L’époux veut son épouse tellement toute pour lui, que si, par une infidélité autant difficile que funeste, elle venait à se tirer de sa dépendance, elle serait, de ce moment, rejetée de lui4. » Que s’il est parlé d’un consentement passif dans la page 130 du Moyen court au sujet d’un état moins avancé que celui dont vous venez de citer des passages, ce consentement n’en est pas moins libre pour être nommé passif, comme on le peut voir dans tout ce chapitre3b, car il n’est pas passif à l’égard de l’âme qui le donne, et peut toujours ne le pas donner, mais il l’est seulement à l’égard de l’épreuve dont il est question en cet endroit, et que l’âme souffre sans pouvoir l’empêcher. C’est malgré elle que Dieu la lui fait souffrir, parce qu’elle n’aurait pas le courage de se livrer elle-même à cette souffrance, mais elle peut résister par sa volonté à l’opération divine, ou y consentir, et elle a assez d’amour pour donner un plein consentement à ce qu’elle ne peut éviter ; que c’est donc le consentement très libre pour une souffrance très involontaire que vous avez appelé un consentement passif, à l’exemple des auteurs spirituels, et que vous condamnez cependant cette expression, si M. l’archevêque la juge mauvaise.
3° Que vous croyez l’examen de conscience très utile et nécessaire aux chrétiens ; et que, quand vous dites, au chapitre xv du Moyen court, que les âmes doivent s’exposer à Dieu, qui les éclairera sur leurs défauts, [f°57v°] vous ne parlez, dans ce chapitre, que de celles qui sont dans une manière d’oraison où Dieu les reprend de toutes les fautes qu’elles font ; que ces âmes n’en ont pas plus tôt commis qu’elles sentent un brûlement qui les leur reproche ; que Dieu fait alors un examen qui ne laisse rien échapper ; que cet examen de la part de Dieu est continuel3c, etc. Qu’ainsi, c’est uniquement pour ces âmes que vous dites qu’il faut que l’examen se fasse avec paix et tranquillité, attendant plus de Dieu que de votre propre recherche3d, etc. Que pour ces âmes mêmes, vous voulez donc qu’elles s’examinent, et que vous leur marquez seulement de le faire avec tranquillité, et de moins compter sur leur recherche que sur Dieu, qui leur remet sans cesse dans cet état toutes leurs fautes devant les yeux ; mais qu’enfin cela ne regarde que des âmes toutes pleines de Dieu dans un état extraordinaire dont Dieu fait Lui-même l’examen, parce que Son attrait puissant leur ôte la facilité de le faire; et que non seulement tous les autres chrétiens, mais ceux-là mêmes, doivent s’en tenir à la manière ordinaire de s’examiner, si leur attrait cesse et le leur permet.
4° Qu’il en est de même de l’oubli des péchés ; que c’est uniquement de ces âmes si remplies de « l’amour de Dieu infus et très pur, et à qui Dieu fait un examen continuel qui ne laisse rien échapper »3e ; que vous dites au même chapitre, que, quand elle « oubliera ses défauts, (non ses péchés considérables), il ne faut point qu’elle s’en fasse aucune peine, » car elle ne peut empêcher cet oubli que Dieu permet. De plus, elle n’oublie que les fautes légères, dont elle a « ressenti un brûlement qui les lui a reprochées, et dont l’oubli est une marque de la purification de la faute, » après le brûlement ou regret qui a formé sa pénitence ; car, « pour les plus grandes fautes, Dieu ne manque point, ajoutez-vous, de les lui faire voir », et ainsi ce n’est point de l’oubli de celles-là dont vous parlez. Que vous marquez cependant en propres termes, sur l’oubli des petites fautes, dont Dieu a inspiré le regret à cette âme pour l’en purifier : « Ceci ne peut être pour les degrés précédents » 3f, etc., parce que cela ne regarde, en effet, que l’état extraordinaire dont il est fait mention dans ce chapitre.
5° Que vous croyez l’acte de contrition très nécessaire pour la confession, et que vous le dites expressément dans ce même xve chapitre du Moyen court. Que vous y parlez toujours des mêmes chrétiens que Dieu porte à un état élevé par une grâce extraordinaire, et qu’après avoir marqué que l’amour de Dieu s’empare de leur cœur dans le temps de leur confession, vous ajoutez « qu’ils veulent se tirer de là pour former un acte de contrition, parce qu’ils ont ouï dire que cela est nécessaire ; « Et il est vrai3g. » Voilà l’acte de contrition marqué nécessaire. « Mais ils perdent la véritable contrition, qui est cet amour infus, infiniment plus grand que ce qu’ils pourraient faire par eux-mêmes. » Et vous expliquez pourquoi l’amour infus est plus grand, en disant tout de suite « qu’il est un acte éminent, qui comprend les autres avec plus de perfection, » c’est-à-dire qui comprend la haine du péché, le regret de l’avoir commis, la résolution de ne le plus commettre ; car vous croyez que tous ces actes sont nécessaires, et que la parfaite charité les renferme tous, comme vous le dites là même sur la haine du péché, que « c’est haïr le péché comme Dieu le hait, que le haïr de cette [f°58v°] sorte3h. » Mais quoique l’amour infus, dont vous dites, en cet endroit, que « c’est l’amour le plus pur que celui que Dieu opère en l’âme », quoique cet amour, dis-je, que saint François de Sales appelle aussi amour douloureux, fasse bien plus excellemment haïr le péché, regretter de l’avoir commis, résoudre de ne le plus commettre, que ces actes particuliers (qui n’ont dans la contrition d’autre fondement et motif que l’amour de Dieu même), vous n’en parlez pourtant, dans ce chapitre et ailleurs, que pour les âmes prévenues de grâces extraordinaires, dont Dieu fait Lui-même l’examen, et dont les fautes sont de très petits péchés ; car, pour les péchés considérables, ils ne pourraient compatir avec un amour si pur dont Dieu tient ces âmes sans cesse remplies, et ceux qui les commettent doivent former un acte de contrition distinct, à l’ordinaire.
6° Que, bien loin de mépriser les mortifications, vous dites, au contraire, dans le Moyen court, p. 563i, en parlant des âmes que Dieu a déjà fort avancées dans Son amour, « qu’Il ne leur permet pas un petit plaisir » ; puis vous ajoutez : « Quelle faim ces âmes amoureuses n’ont-elles pas de la souffrance ! A combien d’austérités se livreraient-elles, si on les laissait agir selon leurs désirs ! » Voilà donc les âmes qui marchent par la voie qu’enseigne ce livre, abandonnées par leur goût aux austérités. Mais de peur qu’elles n’en fassent avec excès, après avoir confirmé, dans le chapitre X De la Mortification, « que la mortification doit toujours accompagner l’oraison, » vous ajoutez tout de suite, « selon les forces, l’état d’un chacun, et l’obéissance. » [f°59] Que, puisque vous dites « selon l’obéissance », cela suppose nécessairement (comme vous le croyez en effet) qu’il faut faire exactement toutes les austérités réglées par les constitutions des ordres, ou par les supérieurs ou directeurs, et que, quand vous dites au même chapitre, qu’il ne faut pas se « fixer à telles ou telles austérités », vous ne voulez parler que des personnes libres à qui leurs directeurs n’en règlent point, et encore de celles-là seulement, dont vous dites que Dieu leur en fait faire « de toutes sortes », c’est-à-dire toujours de ces mêmes âmes prévenues de grâces extraordinaires, dont il est uniquement parlé dans ce chapitre. Que cependant ce chapitre et les précédents sont tout remplis de la nécessité des mortifications, des croix et des souffrances, (dont vous êtes bien persuadée), et que vous dites en particulier, page 413j, qu’on ne saurait trop excéder à mortifier les deux sens de la vue et de l’ouïe.
7° Que vous croyez qu’il faut se servir des règles et exercices de piété selon les différents degrés des voies intérieures où l’on se trouve ; que vous expliquez diverses manières de prières vocales, de mentales, de lectures méditées, de séparation des objets extérieurs, de mortification des sens, et autres semblables dans les chapitres 2e, 3e, 4e, 10e, 16e et autres du Moyen court ; et que vous supposez, en plusieurs de ces degrés, les exercices ordinaires dont vous ne parlez pas, parce qu’ils sont assez marqués dans les livres de piété. Que, dans l’état même d’union la plus sublime, vous admettez, pages 202 et 205 de l’Interprétation du Cantique des cantiques, « la louange extérieure de la bouche du corps7 », parce que « la perfection de la louange est que le corps ait la sienne, qui soit de telle manière que, loin d’interrompre le silence profond et toujours éloquent [f°59v°] du centre de l’âme, elle l’augmente plutôt, et que le silence de l’âme n’empêche point la parole du corps, qui sait donner à son Dieu une louange conforme à ce qu’Il est, etc. », ce qu’on peut voir plus amplement dans cet endroit.
8° Que pour l’indifférence à l’égard de ce qui serait le plus capable de contribuer à la sainteté et au salut, vous la croyez très dangereuse, et n’en avez jamais pensé ni proposé de semblable dans vos livres. Qu’afin de vous expliquer clairement sur cet article, et sur tout ce qui est compris dans la censure, vous protestez à M. l’archevêque que vous n’avez jamais parlé de bouche, ni par écrit, que de l’amour de Dieu pour Lui-même, sans vue de récompense directe ou indirecte. Que tout ce qu’il renferme, vous l’avouez ; tout ce qu’il rejette, vous vous en éloignez. Que cet amour pur attire infailliblement la récompense, mais que cette récompense, toute certaine qu’elle est, n’entre nullement dans son motif d’aimer ; qu’il fait faire, avec bien plus de vivacité et de fidélité que tout autre amour, ce qui peut contribuer au salut, parce que c’est un amour actif à qui il serait impossible de ne pas exécuter la volonté de Dieu dans toute son étendue, tant celle qui nous est marquée par Sa loi et par Son Église animée de Son Esprit, que celle qui nous est montrée par les événements ; qu’en un mot, vous n’avez point d’autre sentiment sur cet amour pur ou de bienveillance, que celui du plus grand nombre des théologiens de l’Église qui le soutiennent, et que vous n’en tirez, sans exception, d’autres conséquences que celles qu’ils en tirent. Que vous [f°9] n’admettez donc d’autre indifférence que celle que saint François appelle une sainte indifférence ; que vous en concluez tout ce qu’il en conclut, et rien de plus ; que vous n’avez jamais pensé autre chose dans tout ce que vous avez dit ou écrit, et que vous le protestez de nouveau ici à votre pasteur.
9° Que vous n’avez jamais compris d’autre manière de posséder Dieu en cette vie que par l’amour ; ce qui paraît en plusieurs endroits de vos livres, entre autres page 177 de l’Interprétation du Cantique des cantiques, où vous marquez que « tout ce qui est dit de cette ineffable union (c’est la plus intime et la plus excellente) s’entend avec toutes les différences essentielles entre le Créateur et la créature, quoique avec une parfaite unité d’amour et de recoulement mystique en Dieu8. » Et dans la page 8e, vous dites que ce recoulement qui forme l’union, est un recoulement amoureux, car, parlant de la transformation en union, vous ajoutez : « Or cela se fait lorsque l’âme perd sa propre consistance, pour ne subsister qu’en Dieu ; ce qui se doit entendre mystiquement, par la perte de toute propriété (ou amour- propre) et par un recoulement amoureux et parfait de l’âme en Dieu, etc9. »
10° Qu’enfin lorsque vous dites dans la page 5 du même livre, que la vue de Dieu, quoique nécessaire pour la consommation de la gloire en l’autre vie, n’est pas néanmoins la béatitude essentielle10, il est aisé de voir, par la lecture de cette page, que vous y avez considéré la simple vue ou connaissance toute seule, en l’opposant [f°60v°] à la jouissance dont vous parlez immédiatement après ; au lieu que sous le nom de vue intuitive, (qui n’est ni là ni ailleurs que vous sachiez), on entend communément la connaissance et la jouissance jointes ensemble. Que vous n’avez donc jamais douté que la vue intuitive, qui renferme la jouissance de Dieu, ne soit la béatitude essentielle. Qu’à l’égard de la jouissance ou possession de Dieu en cette vie, quand vous dites, dans la même page, que l’on jouit ici de Dieu dans la nuit de la foi où l’on a le bonheur de la jouissance sans le plaisir de la vue11, vous n’entendez pas que cette jouissance soit semblable à celle de l’autre vie ; qu’au contraire vous croyez que, quelque réelle qu’elle puisse être ici-bas, elle n’est qu’un commencement et comme un avant-goût de l’autre. Qu’enfin par le mot d’essentielle que vous avez donné à l’union la plus intime de l’âme avec Dieu, vous avez voulu la distinguer de celle qui est plus superficielle, et de celle qui n’est que passagère pour quelques moments12.
Que vous avez cru devoir ce compte à M. l’archevêque de tout ce que vous pensez sincèrement sur ces matières, parce qu’il ne le peut apprendre que de vous-même, mais que vous lui soumettrez de nouveau non seulement les expressions de vos livres, que vous abandonnez s’il les trouve mauvaises, mais vos propres sentiments s’il ne les croit pas conformes à ceux de l’Église, dont rien ne sera jamais capable de vous séparer, non plus que de l’obéissance que vous devez à votre archevêque et que vous conserverez toute votre vie pour ses ordres, etc.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°55, autographe de Chevreuse. - Fénelon 1828, vol 7, lettre 45.
3c « [65] Elle n'a pas plus tôt commis un défaut, qu'elle sent comme un petit brûlement qui le lui reproche, et l'en punit. C'est un examen que Dieu fait, qui ne laisse rien échapper, et l'âme n'a qu’à se tourner simplement vers Dieu, souffrant la peine, et la correction qu'il lui fait. Comme cet examen de la part de Dieu est continuel, l'âme ne peut plus s'examiner elle-même... » Id.
3d Id., p. 64.
3e Id., p. 66.
2Le thème de l’attirance est présent tout au long du Moyen court…, J. Petit, Grenoble, 1686 : Chap. 11, 4e § : Dieu a une vertu unissante qui presse toujours plus fortement l’âme d’aller à lui. » Noter les variantes sur le membre de phrase important : « unissante qui presse toujours ». Il devient : « attirante qui presse toujours » dans l’édition de Poiret. Il était : « attractive qui attire toujours » dans la première édition de Grenoble, 1685 (reprise par Gondal, 1995) ; la correction révélatrice de 1686 évite la maladresse du doublon].
3Chap. 8, commentaire au v. 4 (« Je vous conjure … de ne point interrompre le sommeil de ma Bien-aimée… »), précédé de la description des trois repos mystiques.
3b « [130] …l'âme n'arrive à l'union divine que par le repos de sa volonté [...] je ne dois pas dire que [135] Dieu agit absolument et sans le consentement de l'homme. Je m'explique, et je dis qu'il suffit alors qu'il donne un consentement passif, avec lequel il conserve une entière et pleine liberté. » Moyen Court..., J. Petit, Grenoble, 1686.
3f Id., p. 68.
3g Id., p. 66.
3h Id., p. 67.
3i Id., Chap. 12 (« De l’Oraison de simple présence de Dieu »).
3j Id., Chap. X (« De la mortification ») : « [43] Il y a deux sens que l'on ne peut assez mortifier, la vue et l'ouïe : parce que ce sont ceux qui forment le plus d'espèces, et des plus dangereuses ; Dieu le fait faire, il n'y a qu’à suivre son esprit. »
4Chap. 8, commentaire au v. 6 (« … car l’amour est fort comme la mort : Et la jalousie est dure comme l’enfer… »), précédé de : « Il est fort comme la mort, vu qu’Il la fait mourir à tout, afin qu’elle vive à Lui seul […] ».
7 Chap. 8, commentaire au v. 13 (« … faites-moi entendre votre voix. ») : « Dès cette vie même, lors que l’âme est consommée dans l’unité […] il est donné à la bouche du corps une louange qui lui est propre : et il se fait un accord admirable de la parole muette de l’âme et de la parole sensible du corps… »
8 Chap.7, commentaire au v. 11 : « L’épouse ne peut plus rien craindre : parce que tout lui est devenu Dieu et qu’elle le trouve également en toutes choses. Elle n’a plus que faire de moyens… »
9 Chap. 1, commentaire au v. 1, sur le « mélange que saint Paul appelle transformation. »
10 Chap. 1, v. 1.
11 Chap. 1, v. 1 : « L’on en jouit ici, dans la nuit de la foi où l’on a le bonheur de la jouissance sans avoir le plaisir de la vue. »
12 Chap. 1, v. 1 : « L’on peut encore ici résoudre la difficulté de quelques personnes spirituelles qui ne veulent pas que l’âme étant arrrivée en Dieu (ce qui est l’état d’union essentielle), parle de Jésus-Christ et de ses états intérieurs, disant que pour une telle âme cet état est passé. Je conviens avec eux que l’union à Jésus-Christ a précédé très longtemps l’union essentielle […] [cette union à Jésus-Christ] se fait dès le commencement de la vie illuminative : mais pour ce qui regarde la communication du Verbe à l’Ame [la participation de son être], je dis qu’il faut que cette âme soit arrivée en Dieu seul, et qu’elle y soit établie par l’union essentielle… »
J’ai écrit comme vous le verrez, mon tuteur, votre écrit jusqu’à près de la moitié et commea je sens bien que j’achèverai de le copier mot pour mot, ne m’étant rien donné sur cela, j’ai même au cœur que cela ne fera qu’aigrir, mais il n’importe. Avant que de continuer, il faut que n[otre] g[énéral][Fénelon] voie s’il le trouve bien, car je n’y ajouterai sûrement rien du mien, ne le pouvant. Voyez donc, mon bon tuteur [Chevreuse], si vous n’avez rien de nouveau à y mettre, et puis je le transcrirai tout à fait. Croirez-vous que j’ai été si sotte que de brûler ma petite lettre, et je ne pouvais plus en faire une autre. Jugez par là de ma bêtise. Corrigez ce qui [f°61v°] n’est pas bien. Je vous dirai que je ne me trouve pas la moindre capacité, que je ne m’entends presque pas et si je trouve cela parfaitement bien, ne trouvant pas un mot à ôter ni à ajouter. Voyez donc, s’il vous plaît, à tout corriger, car je suis incapable de le faire, et la bêtise que j’expérimente vous étonnerait. J’attendrai votre réponse, mandez-moi aussi, s’il vous plaît, de quelle manière il faudra m’y prendre pour la faire donner à monsieur l’archevêque : enfin, ma leçon tout au long. Vous êtes trop bon de me souffrir.
A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°26, autographe ; en tête, de Chevreuse : « Recue le 6e novembre 1694 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°101v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [122].
a J’ai transcrit ce que vous m’avez envoyé jusqu’à la moitié, comme vous le verrez, et comme Dupuy.
Pendant ce temps, Fénelon hésite et il écrira le 6 novembre à Tronson : « […] En tout cela il ne s’agit point de Madame G[uyon] que je compte pour morte, ou comme si elle n’avait jamais été. Il n’est question que de moi et du fonds de la doctrine sur la vie intérieure. Souvenez-vous que vous m’avez tenu lieu de père dès ma première jeunesse. […] » (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°62, autographe de Fénelon).
A mi ritorno qui in Cortemiglia, per obedire a commandi di V.S. illustrissima, discorsi con mia madre, per avere l’informazione delle qualità di madame Guyon : e mi disse che non poteva darle se non buone, mentre che in tutto il tempo che ha praticata detta signora, l’hà conosciuta per un dama di gran virtù, caritatevole, umile, senza fiele, con un gran disprezzo del mondo, divota ed esemplare ne’ discorsi, e conversazione. Del suo interne poi dice non poterne dar giudizio. Puol ben dire che ha avuta in sua casa molte volte mali gravi, e che sempre diede indizi d’une invitta pazienza, e d’una rassegnazione grande al divino volere. Questo e quelle posso far sapere a V.S. illustrissima sopra questa ; pregandola d’onorarmi d’altri suoi comandi, anco possi farmi cognoscere, di V.S. / Devotissimo. / Cortemiglia, li 6 novembre 1694.
À mon retour ici à Cortemiglia, et pour satisfaire à vos ordres, j'ai pris, dans un entretien particulier avec ma mère, des renseignements sur les qualités de Madame Guyon. Elle m'a dit qu'elle n'en pouvait donner que de favorables, et que, pendant tout le temps qu'ont duré ses relations avec ladite Dame, elle l'a connue pour une personne d'une grande vertu, charitable, humble, sans aucun fiel, pénétrée d'un saint mépris pour le monde, pieuse et exemplaire dans ses discours et dans sa conduite. Quant à son intérieur, elle m'ajouta qu'elle n'en pouvait former de jugement. Elle peut seulement assurer que Madame Guyon a été fréquemment éprouvée par de grands maux, et qu'elle a toujours donné des marques d'une patience invincible et d'une parfaite résignation à la volonté de Dieu. Voilà tout ce que je puis vous faire savoir sur le compte de cette dame. Et je n'ai plus qu’à vous prier de vouloir bien, en m'honorant de vos ordres ultérieurs, me mettre à même de prouver à votre seigneurie le zèle et le dévouement avec lesquels, etc.
A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°64, autographe ; en note, de l’écriture de Dupuy : « lettre de Mad. la marquise de Prunay, sœur je croy de M. le m[arquis] de saint Thomas, premier ministre de S.A.R. Mgr le duc de Savoye au sujet de Madame G[uyon]. » - Correspondance de Fénelon, 1828, tome 7, Lettre 48, page 98, texte italien et traduction. Nous donnons ci-dessous cette dernière :
Demandes de madame de Noaill[es]. 7 novembre 16941
Qui sont les trois personnes qui ont écrit les lettres de Dijon et Lyon?
- J’ai marqué les personnes sur les lettres.
Qui est la sœur Prudence ? Le prêtre qui devait lui écrire sur le vol de sa montre fait par la Desgranges ou Grangée, lui a t-il écrit, et pourait-on en ce cas avoir sa lettre ?
- Je ne sais point si le prêtre a écrit, n’ayant point écrit en ce pays-là.
Qui est la sœur Marie Flandres ? Elle devait envoyer l’ordinaire d’après le récit de ce qu’elle savait. L’a t-elle fait?
- Je croyais avoir envoyé cette lettre à M. Dupuy car elle l’envoya sûrement, mais je n’ai nulle mémoire à qui je l’ai donnée. L’on pourrait avoir des nouvelles par madame B[e]lof ; elle demeure rue de la Charité, proche la Charité, à Lyon.
Qui sont les personnes à qui vous avez montré la lettre du P. Vaut[ier] à une de ses filles, où il lui disait qu’il vous fallait perdre parce que vous n’étiez pas dans leurs sentiments ? On le demande pour avoir le témoignage d’une de ces personnes.
- Ce sont les filles qui étaient à mon service, mais si l’on interroge plusieurs de ces filles, elles s’indigneront. Je suis sûre qu’il s’en pourra trouver quelqu’une qui dira la vérité, car plusieurs ont vu cette lettre.
[f. 1 v°] Qui sont les témoins qui voudront dire qu’ils vous ont vue chasser ces filles de chez vous ?
- Madame Pechera [Pécherard] et M. l’abbé Couturier, et une nommée madame Van étaient au logis. Madame Pechera loge rue Tibotadéa chez madame Potub C’est la cadette, c’est au bout de la rue des Bourdonnais.
Mme la marquise de Prunay est-elle vivante, et où demeure-t-elle?
Par qui la lettre que Maillard a écrite comme étant de vous, fut-elle reconnue fausse?
- M. la Marvalière a parlé lui-même à Fontainebleau aux Pères de la mission pour les avertir et M. le c[uré] de Vers[ailles] sait que je l’avertis qu’elles allaient à Saint-Cloud. C’est moi qui découvris leur tromperie lorsqu’elles furent pour se confesser à M. Deville, et de celle qui voulait tromper le Père de Gennelieu [Gonnelieu].
Où est Me Salbert, qui sait la conduite d’autrefois de la Maillard chez vous lorsqu’elle y alla cinq ou six fois avant votre prison ?
- Madame de Salbert demeure à Puyberlant. C’est M. de Vle [Deville ?] qui la conduit.
Quelle fille du P. Vaut[ier] s’est confessée en dernier lieu à feu M. de la Barmondière, et par qui elle a été produite à M. de Chart[res]?
- C’est la Maillard qui s’est confessée à M. de la Barmondière et qui dit avoir parlé à M. de Ch[artres]. Je crois que ce n’est guère le temps ...c la vérité. Tout le monde est intimidé et personne ne voudra dire la vérité. Ne serait-il point mieux de [f. 2 r°]d laisser tout tomber et abandonner toutes justifications ? Il semble que Dieu n’en veuille point. Faites néanmoins tout ce que vous jugerez à propos. Pour moi, je ne veux rien et je veux tout ce qu’on voudra.
- A.S.-S., pièce 7357 : sur une colonne droite couvrant un tiers de la page figurent les questions de la main de Chevreuse, sur les deux tiers restant libres, à gauche, figurent les réponses autographes de Madame Guyon. On trouve ici l’équivalent de l’échange avec Fénelon de 1710, publié dans le premier volume : méthode assez commode lorsque le courrier est « porté » entre les correspondants.
Par ailleurs, illustrant l’enquête entreprise en toutes directions par la duchesse et Chevreuse, on a la « copie de la réponse faite le 8e ou 9e novembre 1694 par Mr Nicole à Madame la duchesse de Noailles » ; nous reproduisons, à la suite de l’enquête présente, cette lettre de Nicole, intéressante par le témoignage concernant le P. Vautier et la référence à sa rencontre avec Mme Guyon.
1Titre marqué par Chevreuse en tête et f. 2 v°.
a Lecture incertaine.
b Potu ou Palu ?
c Mot illisible.
d Rédigé sur toute la largeur de la page, les questions finissant en bas du f. 1 v°.
Vous me donnez, madame, une occasion de pratiquer la vertu du monde qui m’est la plus facile, puisqu’il ne s’agit que de dire sincèrement la vérité. C’est en suivant cette conduite que je vous dirai qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que vous me faites l’honneur de me demander. Une personne qui demeurait dans la paroisse de Saint-Eustache eut la fantaisie de me venir proposer il y a cinq ans plusieurs choses extraordinaires. Comme son entretien me donna quelque soupçon des nouveautés qui courent, je tâchai de savoir d’elle, si elle n’avait point de commerce avec Mme Guyon. Et il est vrai qu’elle me répondit que cette dame n’avait aucune liaison avec le Père Vautier, et qu’elle avait été envoyée même de sa part pour lui déclarer qu’elle le regardait comme le chef de l’armée de Satan. C’est le témoignage qu’elle me rendit en faveur de Mme Guyon, et je pense que Mme Guyon elle-même me l’a confirmé dans une visite qu’elle m’a rendue1. J’ai pourtant diverses raisons de croire qu’il ne faut faire aucun fondement ni sur cette fille qui est une visionnaire, ni même sur tout ce que peut dire Mme Guyon qui a d’autres règles dans son langage que celles que l’on suit ordinairement. C’est pourquoi je ne m’assure point ni à l’un ni à l’autre de ces deux témoignages, quoique je ne voulusse pas aussi leur imputer rien sur le sujet du commerce avec le P. Vautier.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°66, « copie de la réponse faite le 8e ou 9e novembre 1694 par Mr Nicole à Madame la duchesse de Noailles », de la main de Chevreuse ; la réponse est suivie de l’annotation par le même Chevreuse : « copié mot à mot sur l’original rendu à Mme la duchesse de Noailles le 11e novembre 1694. »
1Vie 3.11.6.
[…] J’ai trouvé son Cantique 1 entre les mains de nos filles chartreuses, qui leur aurait mis dans l’esprit de dangereuses rêveries si je ne leur avait retiré des mains ; et même je leur en ai dressé un autre, afin de leur arrracher de l’esprit ce que celui de la dame y avait déjà imprimé. Je me donne l’honneur de vous l’envoyer… […]
1Le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs, Lyon, 1688.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°72, autographe. - Correspondance de Fénelon, 1828, tome VII, Lettre 52, p. 108. – Correspondance de Tronson, 1904, par L. Bertrand, tome troisième, p. 466.
Dom Innocent (Le Masson) était le général des chartreux, v. Index, Le Masson.
L. Bertrand (Correspondance de Tronson, 1904) donne également en note, p. 467, en entier, la lettre dont l’autographe (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°74) suit celui adressé à Tronson, dont nous venons de donner un extrait. Adressée par dom Innocent à l’abbé de La Pérouse, cette lettre pouvait compromettre gravement Mme Guyon (v. sur tout ceci, l’étude exhaustive d’Orcibal soulignant la crédulité de dom Masson, Etudes…, « Le cardinal Le Camus », p. 810) :
« […] C’est à moi-même, monsieur, que la patiente [Cateau Barbe] l’a dit, flens et gemens. Elle me l’a dit comme un enfant à son père, pour tirer de lui instruction et consolation. C’est un sujet d’affliction qui lui reste au cœur d’avoir suivi, etc. […] Il y a des circonstances singulières que le papier ne peut souffrir ; mais je prie M. T[ronson] d’user de sa prudence en ceci : car si cette dame adroite [Mme Guyon] en avait la moindre ouverture, elle se douterait bien que c’est la patiente qui me l’a révélé, et elle envelopperait une fille angélique dans ses affaires. C’est un grand service pour le public que d’arrêter le cours du dommage que cette illuminée fera partout, si on la laisse faire. […] »
Enfin, l’original (non publié par L. Bertrand) d’une lettre de La Pérouse à Tronson informe ce dernier que « Mgr de Genève ne veut pas éclaircir les faits » (annotation portée au dos, A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°92) :
« Chambéry, le 12 décembre 1694. / Je viens , mon cher père, de recevoir la réponse de M. de Genève et elle suppose qu’il ne lui conviendrait pas d’éclaircir les faits que la Dame suppose pour se justifier, mais que lui peut faire voir ce qu’il a pensé de la doctrine par la lettre circulaire qu’il publia il y a sept ans […] ».
J’aurais bien copié la lettre pour M. l’archevêque si vous me l’aviez envoyée, mais je ne trouvais en moi nulle capacité de la faire. Peut-être était-ce parce que mon Maître l’ayant fait faire par mon tuteur, cela était suffisant, et je le crois assez comme cela. Si n[otre] g[énéral] a au cœur que je la récrive, envoyez-la moi s’il vous plaît. Je ne partirai point que je n’aie Saint Clément pour compagnon de voyage et que vous n’ayez réponse de ces messieurs. Je vous envoie pour vous divertir les sentiments populaires sur moi.
Je crois, puisque votre cœur entre en tout cela, qu’il faut achever mon désert et demeurer comme morte le temps qu’il me reste. J’attends donc des réponses et mon cher Saint Clément, fidèle compagnon de mes voyages soit pour la terre soit pour le ciel. J’ai voulu dire dans la lettre de l’aumônier que St B [Fénelon], le P[ère] l[a] C[ombe] et moi arracherons le cœur de Baraquin 1, nous deux par la croix et lui par l’épée de la parole, je veux dire St B.
Pour souffre-douleur, j’ai eu la pensée que le p p2 qui s’offre si fort à souffrir et qui dit qu’il souffre pour [f. 1 v°] l’empire d’union, méritait une petite place parmi les souffre-douleur.
Pour le petit p.3 , ô ce sera lui qui le fera fleurir ! Il en sera le chef, comme mon s[ain]t sera son protecteur spécial. Comptez que ses faiblesses seront heureuses pour combattre un fond de présomption qui lui serait naturel. C’est de ce message de foi, d’amour, de faiblesse, d’impuissance, que se composera son homme intérieur. S’il avait les qualités qu’il a sans mélange de défauts, il ne serait pas propre à aider à l’établissement du règne de mon Maître, qui est venu dans l’infirmité de la chair pour abattre l’orgueil de notre esprit : il a porté nos langueurs afin de nous les faire supporter. La voie véritable est mêlée de jours et de nuits, d’étés et d’hivers ; tout brûlerait dans la nature si le soleil était toujours dans une égale force. Croyez, espérez, soyez sûr que cet enfant sera le temple du Saint-Esprit et qu’il l’est déjà. Il aura de terribles éclipses, elles seront terribles, mais la miséricorde de Dieu ne l’abandonnera point ; s’il imite David dans son péché, il l’imitera dans la douleur. C’est assurément un vase élu4. Dieu lui a suscité en son frère une espèce d’Absalon, mais il le protégera après l’avoir humilié. [f. 2 r°] Il est selon le cœur de Dieu très assurément, c’est un vase d’élection, mais il lui sera montré combien il faudra qu’il souffre pour le nom de Dieu.
Je ne vous dis point adieu, mon cher tuteur, et ne vous fais point de remerciement, parce que mon Maître est mon remerciement : Il est mon adieu, c’est en Lui qu’on se trouve et qu’on ne peut plus être séparé qu’en se séparant de Dieu, ce que j’espère qui ne sera jamais.
- A.S.-S., pièce 7362, autographe, sans adresse. En tête : « Reçue le 10e novembre 1694 et écrite un jour devant celle qui m’est écrite en même temps » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°103] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [124].
a sera pas LaPialière.
1Le diable.
2Inconnu.
3Le duc de Bourgogne ?
4Actes, 9, 15-16. « Vase élu » est la traduction littérale du latin.
A Vienne, le 9e de novembre 1694
Sur ce qui m’a été dit, madame, que vous souhaitiez avoir quelque éclaircissement touchant une fille dont la mère s’appelle Rondet, qui a demeuré parmi les filles de l’Annonciade céleste de cette ville : à l’heure même, pour obéir à vos ordres et de celui qui me les portait, j’ai été moi-même dans le couvent où j’ai appris que cette fille y a été novice, qu’on l’y a reconnue pour une véritable hypocrite, et un peu sujette à prendre quand elle en trouvait l’occasion, de plus grande rapporteuse de son métier. Pour sa sortie de ce couvent, voici qu’elle en a été : elle fit croire qu’elle voulait divertir la communauté par un petit jeu si innocent, elle se fit porter pour cela des habits de paysanne dont elle se servit pour sauter les murailles, et nullement pour divertir les sœurs. Feu M. l’Archevêque, mon prédécesseur, la fit si bien chercher qu’on la trouva dans un prieuré à demi-lieue d’ici, qui s’appelle Notre-Dame de l’Isle : elle fut ramenée dans son couvent, où elle resta encore huit jours, et après ce temps, on lui donna tout à fait la clef des champs. La supérieure m’a dit qu’il y a de cela près de vingt ans et qu’elle n’en a eu aucune nouvelle depuis. Voilà, madame, tout ce que j’ai pu savoir là-dessus…
Addition1 :
Il faudra faire écrire à Lyon à Madame Belof sœur de M. Thomé, afin qu’elle parle à Melle Maton, autrement sœur Marie de Flandres : elles connaissent l’une et l’autre ce que c’est que la Mail[lard]
Le sacristain de Sainte-Croix de Lyon lui prêta l’argenterie qu’elle vola, mais il est un peu son parent, il en a dit fort mais la m[aillard] garde [l’argenterie] car je suis à lui.
- A.S.-S., pièce 7359, autographe, comportant l'indication suivante, d’une main inconnue ; au coin gauche, en haut : « Mgr l’arch. de Vienne [Armand de Montmorin, archevêque de 1694 à 1713] sur la Dame Maillard autrement Grangée ou Des Granges » - pièce 7358, copie Dupuy comportant un ajout d’une autre encre et avec une écriture changée (celle de Dupuy ou de Chevreuse ?), à la suite de la transcription de la lettre de M. de Vienne : cet ajout constitue l'addition précédente.
1Réflexion de Dupuy sur ce qu’il faut faire ?
Ce 10 novembre 1694.
Au seul Dieu soient honneur et gloire.
Je pensais avant-hier matin, à mon réveil, qu’il y avait longtemps que je n’apprenais rien de vous. Pénétré d’un vif sentiment de compassion, peu d’heures après, je reçus tout à la fois deux de vos lettres, toutes deux sans date ; vous devriez toujours l’y mettre. La plus courte me paraît la première. Que devons-nous sinon bénir Dieu de la grande et admirable histoire qui s’accomplit en vous pour Sa gloire ? Pendant cinq ou six jours après la réception de votre autre lettre qui nous apprenait de si terribles choses, je portais une profonde impression de votre supplice et du mien : il me paraissait tout assuré, tout réel. Dieu me faisait la grâce d’en être content, car, si l’on supposait comme preuves les crimes dont on nous accuse, mon caractère n’empêcherait pas une sanglante exécution. Puis tout cela me fut ôté, comme qui m’aurait enlevé un manteau de dessus les épaules. Il me sembla que vous et moi étions destinés pour bien d’autres choses. Ce fut aussi le pressentiment d’un [f°68v°] ecclésiastique de notre union, lequel ne s’y méprend guère. Nous attendons en paix l’accomplissement de ce qui en a été arrêté dans le ciel.
Le travail que vous avez entrepris, pour justifier les voies intérieures, est pieux et louable, mais je doute qu’il persuade ceux qui leur sont contraires. Ils ne veulent pas même lire ces sortes d’ouvrages, entêtés qu’ils sont qu’il n’y a rien de bon ; ou s’ils en lisent quelque peu, c’est avec tant de préoccupation et si peu d’intelligence qu’ils ne peuvent être éclairés ni édifiés des solides et pures vérités que [de] tels livres contiennent. J’avais entrepris un ouvrage foncier sur ces matières à dessein de convaincre les doctes, et par l’autorité des plus grands auteurs,
1Les Torrents.
2Bernières (1602-1659), condamné post-mortem. V. Index.
et par la théologie scolastique ; j’y travaillais avec des dégoûts et amertumes intérieurs qui me faisaient assez connaître que cela ne m’était pas inspiré de Dieu. A la fin, il m’a fallu brûler ce que j’avais fait et abandonner l’entreprise. J’ai néanmoins un traité tout fait en latin, pour la confirmation et la plus ample [f°69] explication de mon livre. J’ai retouché une seconde fois le Moyen facile : il est au net, mais comment vous l’envoyer dans une si grande incertitude de votre sort ? J’avais commencé à réduire en meilleur ordre votre écrit des Rivières1 ; il a fallu le quitter. Je me sens porté à entreprendre quelques compositions de cette nature ; puis ayant un peu avancé, on me les fait abandonner. Présentement toute lettre même m’est interdite : on me veut dans une si exacte dépendance que je ne puis former aucun dessein, ni disposer d’une action ou d’un quart d’heure de temps. Il faut que l’aveugle et rapide abandon entraîne tout, justement comme le torrent, qui, dans les plus violentes cataractes, ne peut ni regarder d’où il vient, ni prévoir où il va. Il ne m’a pas été permis de retenir dans ma chambre ce que j’avais d’écrits ; j’ai été obligé de les abandonner à un ami.
La doctrine du Saint-Esprit ne s’apprend que du Saint-Esprit même, et dans ces choses mystiques, la maxime de saint Bernard est toujours véritable, que l’homme ne peut entendre que ce dont il a l’expérience. Il est vrai que l’on peut faire voir [f°69v°] aux adversaires de cette divine science qu’il n’y a point d’erreurs ni de dangers dans les expressions qui lui sont particulières et nécessaires, s’ils veulent entendre patiemment ce qu’on leur en dit. Aussi Rome en condamnant plusieurs de ces livres ne déclare aucune de leurs propositions erronée ou hérétique, ce qu’elle n’omettrait pas, s’il y en avait. C’est seulement par manière de discipline qu’elle en défend la lecture. On dit qu’on a aussi défendu les œuvres de l’auteur du Chrétien intérieur 2. C’est aujourd’hui la mode que de très bons livres soient proscrits, et que de très méchants soient en vogue. Si, depuis sept ans, on avait trouvé quelques mauvais dogmes ou dans mes écrits ou dans mes réponses juridiques, on n’aurait pas manqué de me les produire et d’en triompher ; il en est de même des vôtres. On a condamné comme hérétique, dans nos jours, une proposition qui est en termes formels dans Sainte Catherine de Gênes depuis trois cents ans, sans que l’on y ait trouvé à redire ! Mais pour donner à nos contradicteurs de l’estime et du goût pour les voies intérieures, il faudrait pouvoir les engager à faire constamment oraison, et à se renoncer et poursuivre eux-mêmes. Alors la lumière naîtrait dans leurs cœurs. Ce fut la réponse que fit le savant et saint cardinal Ricci à un qui voulait disputer avec lui sur ces matières : «Allez, lui dit-il, faire oraison durant vingt ans, puis vous viendrez en raisonner avec moi». Ainsi il n’y a pas lieu de s’étonner que la doctrine mystique ait tant d’ennemis. Il faut qu’elle en ait autant que l’estime et l’amour-propre ont d’amis. Les uns se liguent contre elle pour donner un spécieux prétexte à leurs passions, les autres, par un mouvement de zèle non assez éclairé ; ainsi la troupe en est grande. Je crois pourtant que plus ces pures voies sont décriées et combattues aujourd’hui, plus elles vont s’établir et régner dans une infinité de cœurs : il y va de la gloire de Dieu à s’y prendre de la sorte.
Pour ce que vous me demandez, si vous devez aller vous présenter vous-même, après avoir achevé vos Justifications, je vous dirai, 1° qu’encore qu’il faille communiquer toutes choses avec les gens d’union, il est néanmoins mal [f°70v°] aisé de donner un bon conseil aux âmes, qui, ne se possédant plus elles-mêmes, sont conséquemment entre les mains d’un Maître jaloux de Sa possession, et qui ne prend pas conseil de nous : ainsi, je ne puis que vous dire de faire ce qui vous sera mis dans le cœur. 2° Puisque vous avez promis de vous présenter, il n’y a plus à consulter là-dessus. Ce sera une action digne de vous, digne de votre bonne cause, digne de Dieu, pour la gloire de qui vous la soutiendrez, même dans les liens et jusqu’au supplice, s’il le faut. Vous étant livrée pour tous, il vous faut paraître, parler, répondre, payer pour tous. A la bonne heure, que Dieu prenne Sa cause en main et confirme dans Sa vérité et dans Son amour tous ceux qui ne rougissent point de Le confesser et de Le défendre ! Pour moi, je n’ai que le silence et l’inutilité en partage. Une vie tracassière, traînante, abjecte, obscure est mon affaire. Si je pense m’en retirer pour peu que ce soit, je me trouve mal : le ver n’est bien que dans sa boue. Continuez-nous la consolation d’avoir de vos amples nouvelles. Toute la chère et constante société de ce lieu vous en prie, vous saluant de tout son cœur3.
[f°71] On dit aussi que, si l’on ne vous eût pas découverte à Versailles, j’aurais été élargi. Le P. Dom Julien 4 qui vous a vue souvent, m’est venu voir avec un grand courage, il y a un mois ; et je n’en apprends plus rien, ni de lui ni des autres. Vous êtes toujours mon insigne bienfaitrice. Ce que Dieu a lié tient bien fort : on n’est plus sujet à l’inconstance humaine. J’apprends que de pitoyables considérations empêchent des gens qui faisaient fort les empressés, d’avoir plus de commerce avec moi. Tout nous est fort bon, parce que tout nous est la volonté de Dieu. Je me persuadai quasi que vous étiez sortie du royaume. Dieu rend Son œuvre plus admirable en vous tenant cachée dans le lieu même où l’on vous cherche. Il saura vous couvrir de toiles d’araignées tant qu’Il ne voudra pas que vous paraissiez, et quand il faudra que vous paraissiez, Son Esprit parlera par votre bouche. Les filles extatiques, qui disent que vous êtes l’Antéchrist, sont fort habiles de croire que l’Antéchrist doive être une femme. Se trouve-t-il quelqu’un d’assez sot pour l’écouter ? C’est comme les Huguenots, qui, soutenant que le pape est l’Antéchrist, sont obligés de reconnaître une centaine d’antéchrists.
[f°71v°] Je n’ai pu deviner ce que vous entendez par ce P. V.5 enfermé, si c’est votre, ou vicieux. Je sais qu’il y en a un des nôtres enfermé, mais je doute qu’il eût des pénitentes, si souvent on se venge soi-même sous couleur de la cause de Dieu, ce qui fait qu’on laisse de gros vices impunis, quand l’homme d’autorité n’est point intéressé. Adieu donc, pauvre femme, puisque vous avez aussi contrefait les pauvres ; ce manteau vous a servi pour un temps, maintenant il est usé, il vous en faut un autre. La sacrée famille de ce lieu vous salue, vous honore, vous aime, vous embrasse très cordialement. Le chef, qui sert à notre commerce, est toujours obligeant et généreux, il me fait mille biens. Dieu suscite de bons consolateurs parmi nos traverses. Jeannette6, notre chère sœur et comme l’âme de notre société, souffre extraordinairement. Ô qu’elle vous aime !
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°68, autographe du P. Lacombe - Fén. 1828, vol 7, lettre 50.
3Le p. Lacombe avait constitué un cercle spirituel. La «sacrée famille» deviendra par la suite « la petite Église», faisant l'objet principal de l'un des interrogatoires de Madame Guyon (19 janvier 1696).
4 Non identifié.
5 Le P. Vautier, dont Lacombe semble demander s’il est un proche de Madame Guyon.
6 « Madame Guyon ne fait même aucune difficulté de dire que Dieu a donné réciproquement à Jeannette et à elle de grandes connaissances l'une de l'autre, sans qu'elles se soient jamais vues. » (lettre de La Reynie du 22 janvier 1696). Voir Index, Jeannette.
Il faut vous dire, mon cher tuteur, que depuis hier que je vous ai écrit, il m’est revenu je ne sais combien de fois que ce n’était point le temps des justifications. Tout le monde est intimidé et chacun craindra de se faire des affaires en disant la vérité, car les mêmes personnes méchantes qui me calomnient inventeront aussi bien des calomnies contre les témoins que contre moi, des personnes sans conscience qu’on soutient et qu’on intéresse même. Ainsi j’embarrasserais des gens de bien. Vous ferez cependant ce qu’il vous plaira, mais en laissant dormir les choses. La vérité se manifestera d’elle-même, et si madame de Noailles le veut absolument, en les confrontant elle-même, leur parlant séparément, elle verrait bien, malgré leur animosité, qu’elles se couperaient. De plus si l’on a intention, comme l’on m’en a assuré, que les personnes qui me poussent me veulent pousser criminellement comme étant sûrs de leurs témoins, c’est les rendre plus raffinés pour une [f. 2 r°] justice réglée par tout ce qu’on leur ferait, et m’ôter les moyens de les faire contrarier et se couper dans la confrontation. De plus, Dieu semble vouloir que tout ce qui me regarde demeure là sans être éclairci. Tout ce qu’on fait pour découvrir la vérité ne fait que l’embrouiller davantage. J’ai été pressée de vous mander tout cela. Si ces créatures sont convaincues, les gens qui me veulent perdre prendront d’autres mesures.
Et ainsi, laissez-moi noyer et qu’il ne s’agisse non plus de moi que si j’étais morte, à moins que vous ne jugiez, et les deux personnes, qu’il faille faire autrement, car je me soumets à tout et je ne vous dis mes pensées que par simplicité. Il faut qu’une périsse pour plusieurs. Voyez devant Dieu, car il me semble que je ne veux pour moi aucun intérêt ni pour le temps ni pour l’éternité, mais la seule gloire de mon Dieu en temps et éternité, telle qu’Il la connaît et qu’Il la veut tirer. Je vous parle du fond du cœur. Que je périsse et que mon Dieu règne.
- A.S.-S., pièce 7361, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », « reçu le 10 novembre 1694 », cachet abîmé - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°102] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [122].
J’ai trouvé à l’ouverture du livre de St Augustin, intitulé De la véritable religion 1, un endroit qui m’a paru bien beau dans la conjoncture présente. C’est au chapitre 6, page 33 :
« Souvent même la Providence de Dieu permet que quelques-uns de ces charnels dont je viens de parler, trouvent moyen par des tempêtes qu’ils excitent dans l’Église, d’en faire chasser de très gens de bien, et lorsque ceux qui ont reçu un tel outrage aiment assez la paix de l’Église pour le prendre en patience sans faire ni schisme ni hérésie, ils apprennent à tout le monde par une conduite si sainte jusqu’où doit aller la pureté et le désintéressement de l’amour qui nous attache au [f. 1 v°] service de Dieu. Ils demeurent donc dans le dessein et dans la disposition de rentrer dans l’Église dès que le calme sera revenu, ou si l’entrée leur en est fermée, soit par la durée de la tempête ou par la crainte que leur rétablissement n’en fît naître de nouvelles et de plus fâcheuses, ils conservent toujours dans le cœur de faire du bien à ceux mêmes dont l’injustice et la violence les a chassés ; et sans former de conventicules ni de cabales, ils soutiennent jusqu’à la mort et appuient de leur témoignage la doctrine qu’ils savent que l’on professe dans l’Église catholique, et le Père, qui voit dans le secret de leur cœur leur innocence et leur fidélité, leur prépare en secret la couronne qu’ils méritent. On aurait peine à croire qu’il se trouve beaucoup d’exemples de ce [f. 2 r°] que je viens de dire, mais il y en a plus qu’on ne saurait s’imaginer. Ainsi il n’y a point de sortes d’hommes, non plus que d’actions et d’événements, dont la Providence de Dieu ne se serve pour opérer le salut des âmes et pour instruire et former son peuple spirituel. »
Saint Augustin sème dans tout cet ouvrage, et surtout au chapitre 10, que la multitude des phantasmes que nous formons dans notre imagination est une source d’erreur. Le retranchement de ces phantasmes ne peut donc être une erreur.
A.S.-S., pièce 7360, autographe, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet abîmé enfant Jésus. En tête : « Reçue avec l’autre le 10 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°102v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [123].
1De vera religione, écrit en 390 ; P.L. Migne, 34. Ce passage « bien beau » sera de nouveau adressé au même, un an plus tard (lettre du 27 novembre 1695).
Voilà, mon cher tuteur, une lettre de la bonne comtesse. Vous verrez comme l’on change les espèces de toutes choses. Il serait bon de montrer à madame de N[oailles] les lettres de M. de Grenoble ; il est de fait que le père de la Combe demeurait actuellement à Verceil dont il était théologal durant que je demeurais à Grenoble. Il y vint de la part de M. de Verc[eil] pour tâcher de me ramener et porta à M. de Grenoble une lettre de M. de Verseil [Verceil], avec lequel il eut une conversation de plusieurs heures ; et comme il voulait se servir de cette occasion pour aller voir Madame sa mère en Savoie, il ne resta que très peu de jours à Grenoble et s’en retourna de chez Madame sa mère sans repasser à Grenoble. C’est un fait connu de tout Grenoble et il est aisé de le savoir. Vous voyez bien que tout le parti est en rumeur, car M. de Grenoble aurait parlé de moi tout différemment. Mais un peu plus un peu moins d’infamie n’est pas une affaire.
Voyez ce qu’il y a à faire avec madame de No[ailles], s’il vous plaît, mon bon tuteur, et faites-lui comprendre les dispositions où je suis de paraître par tout ce qu’on voudra1. Je vous dis ceci au cas que vous le jugiez à propos. J’attends put [Dupuy] pour vous mander autre chose. Croyez-moi en Celui qui nous est tout. Entièrement à vous. Permettez-moi d’en dire autant à n[otre] g[énéral] et à mon bon. J’attends de vos nouvelles sur la lettre.
- A.S.-S., pièce 7363, « à Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », « reçu à Paris le 15 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°104] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [125].
1Les dispositions où je suis de témoigner ?
Vous verrez par cette lettre que monsieur de Meaux écrit contre l’intérieur : ainsi il est fixé, mais qu’importe. Dieu sur tout. Vous verrez aussi des nouvelles de la Grangée ou Maillard. Je vous dirai que je sais de bon lieu, mais ceci en secret à la réserve de ceux à qui rien n’est caché, que M. Bol [Boileau] a fait voir Maillard et sa femme au directeur des filles pénitentes du Bon Pasteur, qui lui ont dit tous deux que lui, Maillard, étant venu me voir avec sa femme - ce qui est faux car il n’y est point venu avec elle -, j’allai d’abord au-devant de lui, et que troussant ma jupe jusqu’à l’estomac, je lui ai dit : « Viens, jouis de moi ». Si rien au monde n’est plus exécrable ! Ce prêtre fit une réflexion qui est : comment une personne qui pourrait, si elle voulait, avoir des hommes de quelque considération, allait se jeter à la tête d’un misérable ? Je crois qu’il ne faut ni empêcher l’examen, ni le reculer ni le presser, ni rien faire que suivre ce qu’on voudra, non plus qu’empêcher madame de No[ailles] de faire ce qu’elle voudra, car cela serait se mêler de quelque chose. J’ai pensé que M. Feret est trop ami de M. B[oileau], trop dans le parti zélé pour n’avoir pas éventé la mine de Maillard ; mais si ce supérieur du Bon Pasteur était requis de [f°.1 v°] rendre son témoignage, il faudrait bien qu’il le fît.
Pour ma personne, il me semble que je suis dans une entière indifférence d’être dans une prison ou d’une autre manière, pourvu que mon Dieu soit glorifié à mes éternels dépens. Il n’importe, car je suis à Lui pour tout, sans réserve et sans exception, et j’ose dire à mon cher tuteur qu’une réserve avec Dieu me serait pire que l’enfer.
Il me vient tout présentement dans l’esprit que M. de Meaux ne loue peut-être si fort ces auteurs que pour justifier la condamnation qu’il veut faire de moi. C’est une pensée, mais Dieu est assez puissant, comme vous dites, pour faire bénir ce qu’il veut maudire. C’est à madame de Mortemart que j’ai envoyé les deux livres du Nouveau Testament, écrits à la main pour le p. pr[ovincial ?]. J’ai découvert les énigmes du père Pini [Piny] ; cela me vint tout à coup après avoir lu ses lettres. Vous saurez tout par Puteus [Dupuy]. Il faut, que je crois, l’informer de M. de la Marval[ière]. Si madame la d[uchesse] de Mortemart ne lui a pas donné le livre en question, je crois en avoir quelque idée.
J’ai reçu votre lettre aujourd’hui mardi à cinq heures du soir, ainsi je ne sais si ma réponse vous trouvera encore. Je ne comprends pas la modération de madame de M[aintenon], car je sais que M. Brisacier est bien plus animé que jamais, et qu’il jette feu et flamme. Madame de M[aintenon] sait peut-être que monsieur de Meaux a écrit, et croit que cela suffit [f. 2 r°] pour vous gagner tous. Mais si Dieu est pour nous, qui sera contre1 ? C’est Son affaire. Tôt ou tard, saint Michel triomphera.
- A.S.-S., pièce 7364, sans adresse, « 16e novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°104] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [125].
1Rom., 8, 31.
Quis ut Deus
Je viens de recevoir cette lettre, m[on] c[her] t[uteur]. J’avais déjà appris d’ailleurs que M. B[oileau] et quelque autre avaient consulté la Sorbonne, mais je ne savais pas de quoi il s’agissait. Je vous proteste que je ne connais, ni n’ai vu aucun prêtre que ce petit prêtre dont vous savez l’histoire. Il y avait un aumônier chez M. le c[uré] de Vaux, nommé M. Jouasse, prêtre normand et passager, dont la physionomie me frappa d’abord pour être la plus mauvaise que j’ai vue. Je souffrais extrêmement de le voir et M. de Vaux m’a dit lui avoir ouï dire des choses si libres et si outrées qu’il crut ne le devoir pas garder. Ma fille, qui était lors fort jeune, lui dit imprudemment que je lui trouvais la plus mauvaise physionomie du monde et qu’elle le trouvait aussi ; il ne me l’a jamais pardonné. C’est un homme qui n’est jamais venu dans ma chambre, que je n’ai jamais vu qu’à table ou en passant, je ne sais pas ce qu’il peut dire. Dieu sur tout.
Je veux bien qu’on me fasse mon [f. 1 v°] procès, cela achèvera selon mon souhait mon sacrifice. Peut-être M. B[oileau] n’a t-il dit cela que pour intimider la Sorbonne, en cas qu’on y voulût examiner mes livres. Vous voyez que ce zèle est bien amer. Il faut que vous voyiez bien des sottises de moi. Pour les impiétés, bon Dieu, comment peut-on m’en accuser ? Le respect, l’amour, la vénération pour les choses saintes, les marques que j’en ai données, dans tous les lieux où j’ai été ! Mais qu’importe. Mon Dieu est mon seul témoin, ma cause est entre Ses mains, cela me suffit. C’est pour vous donner avis de tout. Vous voyez qu’on croit être sûr que je serai condamnée par les juges ecclésiastiques. Pour moi, je suis prête à répondre partout de mes moeurs, tout tribunal m’est bon. Mais s’il faut sceller ma foi de mon sang, les juges séculiers me conviennent mieux. Vous ferez, s’il vous plaît, voir cette lettre. Comment votre foi n’est-elle point ébranlée par tant de calomnies ? J’oubliais de dire que ce M Jouasse m’a attribué sa sortie de chez M. de Vaux, quoique je n’y eusse aucune part. Vous voyez bien qu’il faut un grand secret sur tout cela : c’est pourquoi cela ne doit pas passer vous trois. A moins que le diable ne se déguise en prêtre, je ne sais d’où cela peut venir.
[Ajout sur un côté visible lorsque la lettre est replié] J’ai demandé permission de vous faire savoir ceci.
- A.S.-S., pièce 7365, autographe, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », « reçu le 18e novembre 1694 », cachet abîmé - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°105] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [126].
J’ai été pressée de faire cette lettre. Je vous prie de la faire voir à ces messieurs et de me répondre ce qu’ils auront résolu. Il ne faut point reculer l’examen. Qu’importe pour moi, ni prison, ni mort. La prison serait plus à craindre, parce qu’on étoufferait par elle la connaissance de la vérité, et qu’un procès dans les formes la découvrirait mieux, mais tout sera bien reçu.
-A.S.-S., pièce 7366, sans adresse, « reçu le 20 novembre avec la lettre pour ces Messieurs » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°105v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [127].
Je viens de recevoir votre lettre, m[on] c[her] t[uteur]. Je vous en ai écrit une ce matin selon le mouvement que j’en ai eu. Je crois qu’il est de grande conséquence que vous ne disiez point à M. Bolo [Boileau] les raisons qui peuvent servir à ma justification, car c’est sur cela qu’on règlerait toutes choses, et je n’aurais plus de défense. Mais comme il ne serait point du tout juste que vous vous fiassiez à moi sur ce qui me regarde et qu’il est important que vous ne soyez pas trompé, demandez à M. B[oileau] de vous faire voir quelque personne de [f. 2 r°] probité qui m’ait vu commettre des crimes, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir. Je suis sûre qu’à moins que l’aumônier de M. de Vaux n’ait inventé cela, il ne s’en trouvera aucun. Vous l’interrogerez vous-même, et vous verrez en le retournant, s’il y a de la vraisemblance. C’est ma pensée que je soumets à la vôtre.
Comme je vous abandonne ce qui me regarde, dès que l’intérieur est sauvé, il n’importe pas pour moi. Il me serait même avantageux qu’on me fît mon procès en forme, parce qu’il n’y a que cela qui puisse faire connaître la vérité. Ces prêtres qui ont été chez [f. 1 v° en travers] M. de Vaux, l’un s’appelle Jouasse et l’autre Fremin. J’ai peine à croire que ni l’un ni l’autre me puisse rien soutenir1, parce que je n’ai jamais vu le premier qu’à table, et je me suis toujours confessée au dernier tant que j’ai été à Vaux. S’il m’a vu faire quelque mal, il devait m’en avertir.
Ce dernier est d’auprès de Genève, il était huguenot et s’est fait catholique et prêtre. M. de Genève lui a fait perdre sa cure : je ne sais pourquoi, il l’a obligée de la quitter. Il est venu à Paris et s’est introduit chez ceux qu’on appelle du parti [janséniste]. C’est un homme fort intéressé et fort intriguant, qui sait, à ce qu’il nous a fait voir par expérience, écrire de toutes sortes [f. 2 v°] d’écritures. Il m’a mille obligations, mais l’intérêt lui fera tout faire. D’ailleurs, je sais qu’il est fort intrigant, mais je ne crois pas qu’il pût me rien soutenir en face. Il ne croit point, quand ils accusent, qu’on en vienne là. Je sais qu’il va au Bon Pasteur, où il a fait connaissance par le négoce d’une maison qu’il veut vendre [et] qui appartient à un huguenot qui lui a promis, à ce qu’il dit, mille livres. Une personne bien intentionnée qui le verrait souvent, le ferait dire et dédire et se couper facilement en plusieurs conversations, et dès qu’il y trouverait de l’intérêt, il bénirait ce qu’il maudit et maudirait ce qu’il bénit. Notez, s’il vous plaît, que c’est moi qui, par [pièce 7368, f. 1 r°] charité, ai fait faire les études à son neveu : je l’ai mis à la Sainte-Maison à Thonon, et je payais sa pension rien que parce qu’il était nouveau catholique, car je n’avais jamais vu M. Fremin que deux fois au travers de la grille. Lorsqu’il vint à Paris, il se plaignait fort de M. de Genève. Je lui marquais que je n’entrais point dans ses plaintes, mais que je le servirais. M. de Vaux eut besoin d’aumônier : je le lui proposai. Il était toujours plein de toutes nouvelles, mais il n’a jamais été un moment seul avec moi, et comme je dis, rien ne serait plus aisé à un homme sans prévention de voir le pour et le contre. S’il croyait que [f. 1 v°] madame de M[aintenon] fût pour moi, qu’on lui pût procurer quelque chose, je serais une sainte le lendemain. Plusieurs visites le feraient connaître aisément. Il est venu me voir plus de vingt fois depuis que je suis hors de chez M. de Vaux. L’on lui a toujours dit que je n’y étais pas, parce qu’il est si grand parleur qu’il n’y a pas moyen d’y tenir.
Je vous mande tout le mal qu’on dit de moi non afin que vous en fassiez usage en ma faveur, mais afin que vous sachiez tout, car je n’ai pas envie de vous tromper ni d’abuser de votre foi. Je prie Dieu qu’Il vous fasse toujours plus connaître [f. 2 r°] et sentir Sa vérité. Que si c’est Dieu qui incite M. Bolo [Boileau] à me poursuivre, que le sacrifice Lui en soit agréable. Je ne contredirai point aux paroles du saint et je frapperai où Il frappera, ravie qu’Il accomplisse Ses desseins à mes éternels dépens. Je Le prie d’être votre vie et votre récompense immortelle.
Il serait aisé de savoir pourquoi l’on a ôté la cure à M. Fremin.
[Sur le côté, à la page d’adresse] Il est d’une grande conséquence que M. Bolo ne sache pas ce que je vous dis.
A.S.-S., pièces 7367 et 7368, autographes, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête : « 20e Nov[em]bre 1694 ce samedi après dîner », cachet enfant Jésus (endommagé). - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°105v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [127].
1Soutenir : « tenir jusqu’au bout » par ex. dans « soutenir la gageure » (1671). (Rey).
q[uis] u[t] d[eus]
J’attends vos ordres pour partir, mon cher tuteur. Vous voyez que la saison presse. Je croyais pouvoir le faire sur le congé que St Bi [Fénelon] m’a donné, auquel je vous prie de donner ce billet qui sera le dernier.
N[otre] S[eigneur] m’a fait voir en songe qui sont les personnes qui m’ont accusée. J’en ai été bien surprise, car je ne les croyais pas assez méchantes ; c’est que je suis trop simple. Ce sont des personnes que les filles du père Vautier accusèrent d’abord à l’abbé de Lagnon, et comme je suis simple et que je les croyais innocentes, je les avertis que ces créatures1 les accusaient pour leur en faire voir la malice et leur en donner plus d’horreur.
Il me parut tout à coup du changement sur le visage2, et en même temps avec une hardiesse maligne, elle me soutint que c’était moi qui les voyais. Je me mis à sourire et lui dis que j’avais bon témoin du contraire, et qu’elle m’avait elle-même consultée sur ces créatures qu’elles avaient écoutées, qu’il n’y avait qu’à ne les plus voir et dire ce qu’elle en savait. Je lui fit entendre qu’elle pourrait se justifier à M. Bolo, et tout cela parce que véritablement je la croyais bonne. J’ai su depuis qu’elle avait fait de grande caresse [f. 1 v°] à ses filles. Elle est parente de M. le c[uré] de Vers[ailles]. Elles l’accusaient de quelque commerce avec un prêtre que je ne connais pas, mais que je me souviens d’avoir vu une fois dans sa chambre, qui m’a paru être la même personne qui attacha les paniers où étaient les pigeons qui devinrent baraquins3. Rien ne serait plus aisé que d’avoir une copie de la lettre ou la lettre même de l’abbé de Lagnon où cette personne est accusée par ces filles.
…dansa une justice réglée, cela serait aisé à connaître car, quelque hardiesse que puisse avoir une personne coupable, il est aisé de remarquer certaines choses. Et ainsi il me paraît que, si on veut que je sois justifiée, l’on ne peut le faire qu’en me faisant faire mon procès. Mais comme je ne désire ni la justification ni la condamnation, je suis prête à partir, laissant à Dieu Sa vérité en Lui-même et Sa volonté en Lui et en moi, qui est la même. Si vous avez cette lettre de l’abbé de Lagnon, qui est la première qu’il écrivit, gardez-la, je vous en prie. Il n’y a que Dieu qui me puisse justifier par une justice réglée. Ce sont aussi ces personnes qui ont consulté la Sorbonne avec M. B. Car notre Seigneur me l’a fait connaître certainement.
Je n’ai jamais [f. 2 r°] eu plus de paix, quoique d’une manière insensible. Je trouve que rien ne l’altère le moins du monde, et que tous ces flots mutinés de la persécution sont comme des vagues qui se brisent contre un rocher. En quelque lieu que j’aille, je ne vous oublierai jamais en Celui qui nous est toute chose en toutes choses. J’admire votre foi : il paraît bien qu’elle est divine et non humaine. Si Dieu me fait passer en Angleterre ou en quelqu’autre lieu, ce sera pour Sa gloire. Il faut que personne ne m’écrive plus. J’attends votre réponse décisive.
[pièce 7370] L’on m’a mandé qu’il y avait quelqu’une de ces créatures du père Vautier qui disait s’être convertie par le moyen de mademoiselle de la Croix4 : ce sont toutes choses feintes et simulées, les fausses confessions ne leur coûtent rien pour accuser qui il leur plaît : ce fut par le moyen des confessions qu’on me décria la première fois. Ainsi M. B[oileau] pourrait croire connaître à fond qu’il n’en serait rien. Je vous prie que ceci ne lui revienne pas, parce que cela ne servirait qu’à faire chercher de nouvelles choses contre moi, et laissant tout tomber par ma retraite, tout ira mieux. Je me souviens que mademoiselle de la Croix dit que Dieu lui avait dit que Sa gloire n’était point en moi. J’eus bien mouvement, alors et depuis, de demander à Dieu de m’anéantir plutôt de toute manière que de ne Se pas glorifier en moi.
[Au verso du feuillet :] Ce secret s’il vous plaît.
A.S.-S., pièces 7369 et 7370, autographes, « 25e novembre 1694 » – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°107] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [128], regroupe les deux pièces et date la lettre du 23 novembre 1694.
aMots raturés : « J’ai des .… » dans
1Les filles du P.Vautier, initialement créditées de bonnes intentions.
2On passe au singulier, le rêve (?) porte maintenant sur une personne.
3Autre rêve : «…j’ai vu en songe un homme dont les cheveux étaient blancs […] il a semé partout une multitude d’espèces de pigeons, qui se sont tous convertis en baragoins [baraquins ?] et qui témoignent une grande activité pour me perdre». V. Lettre n° 215 du 24 octobre 1694.
4Sœur Sainte-Croix appelée mademoiselle Rose : Catherine Dalmeyrac, «dévote de M. Boileau», V. Index, Rose. Les filles du P. Vautier tentent ainsi d'influer sur ce dernier par son intermédiaire.
q[uis] u[t] D[eus]
Votre lettre m’a fait un véritable plaisir, y voyant vos dispositions qui sont meilleures que jamais. Plus votre amour sera pur, plus il sera certain en lui-même, moins il le sera en vous. Put [Dupuy] m’écrit une plaisante histoire ; je vous assure qu’elle est bien nouvelle pour moi et que, s’il y a une femme assez folle au monde pour une pareille imagination, il est certain que je ne la connais point. Cette affaire mérite d’être approfondie, et si cette prétendue dame soutient que je la conduis, je vous prie qu’on lui propose de me le soutenir, et en ce cas il lui faudrait faire voir une autre personne qu’elle crût être moi, et que cette personne lui parlât comme je pourrais faire, voir si elle me connaît ; et quand même on lui aurait dit comme je suis faite, j’espère que le Seigneur ferait démêler cela. Il ne fera que ce qui Lui convient pour Sa gloire, car c’est ce que je Lui dis : « Faites tout ce qui Vous convient, car tout m’est bon, le feu et l’eau. »
Vous ferez de la Vie, pour madame de Ch[evreuse], ce qu’il vous plaira ; mais ne s’en scandaliserait-elle pas d’y voir tant de misère ?
Je crois que je suis de pierre dure, car rien n’entre, et mon cœur est prêt à tout également, sans peine ni plaisir, cependant contente sans contentement, envisageant le dernier supplice comme un festin, c’est tout ce que je sais. Vous verrez ma chanson [f. 1 v°] et l’effroyable songe que j’ai fait. Si M. de N[oailles] veut bien que je me retire, et M. Tronçon [Tronson], n’est-ce pas assez ? Je me fie peu à monsieur de Meaux, et je crois qu’un procès en forme me serait plus avantageux, en regardant la seule gloire de Dieu, qu’une prison perpétuelle, car pour moi tout m’est bon, mais pour Dieu une justice exacte serait mieux qu’une lettre de cachet. Il me vient quelquefois la pensée, voyant tant de choses fausses, si Baraquin ne prendrait point ma figure, mais je laisse tout tel qu’il est.
J’ai été surprise, aussi bien que vous, de la supérieure des cent filles. Comme je la croyais calomniée à tort comme moi, je l’envoyai quérir et lui dis bonnement que les filles du P[ère] V[autier] l’accusaienta et qu’elle pouvait dire ce qu’elle savait d’elles, car elle m’en avait dit plusieurs choses. Tout à coup, elle me dit qu’elle ne voulait rien dire contre ces petites filles, ni avoir rien à démêler avec elles. Je lui dis simplement : « Mais justifiez-vous seulement envers M. B. [Boileau] qui est un honnête homme ». Elle me dit que cela lui serait aisé. Elle s’en alla brusquement. J’appris, à quelque temps de là, qu’elle avait fait des amitiés à ces petites créatures et qu’elles ne l’accusaient plus. Mais rien ne m’était entré dans l’esprit, jusqu’à mon songe où je connus comme elle avait cru se disculper en m’accusant, [f. 2 r°] voyant M. B. fort animé contre moi et craignant pour sa réputation. Elle aura inventé, par faiblesse peut-être, quelque chose, mais elle sera plus punie qu’un autre, parce qu’elle connaît bien et la fausseté de ce qu’elle dit et le mal qu’elle fait en le disant, et ceux qui veulent conserver leur réputation aux dépens de la vérité, pourront bien la perdre avec plus d’éclat. Cette vie est peu de chose. C’est elle aussi qui a indisposé M. Nicole : elle lui aura dit qu’elle entre en soupçon sur moi et certaines choses, car elle me voulut soutenir que j’avais commerce avec les filles du P[ère] V[autier]. Je trouvais cela si mauvais que je ne pus m’empêcher de m’en plaindre à M. Fouquet, qui connut bien que cette fille craignait pour sa réputation parce qu’elle les avait vues. Voilà toute l’histoire. Mais comme chaque jour il en vient de nouvelle et que je m’en vais, il n’y a qu’à laisser tout à la Providence. Si l’on voit le fond de l’affaire des prêtres et de la dame, l’onb verra peut-être les autres. Si Dieu ne le veut pas, je ne le veux pas non plus. Je vous dis donc adieu. J’espère que nous serons toujours unis en Lui, je le dis aussi à mon bon.
- A.S.-S., pièce 7371, adresse : « Mon bon tuteur », cachet enfant Jésus (fragmenté). En tête : « Reçu le 28 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°108] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [129].
a filles (du p v. add.interl.) l’accusaient
b prêtres (et de la dame add.interl.), l’on
q[uis] u[t] D[eus]
Voilà, mon bon tuteur, une lettre en confession de foi que je vous envoie pour ces messieurs. S’il faut que je la leur donne moi-même, vous me la rendrez, s’il vous plaît, lundi, sinon vous la leur donnez vous-même aux uns et aux autres. Je crois qu’on doit faire attention à tout ce que je dis car, enfin, l’on ne peut justifier madame la comtesse de Gui[se], madame de Mort[emart] et tous les autres qu’en les examinant. Je vous le répète, mon cher tuteur, si ma [f. 2 r°] justification est nécessaire à la gloire de Dieu et que madame de Min [Maintenon] veuille bien me faire donner des juges, l’on connaîtra la vérité. Voyez avec les deux que vous savez si l’on ne ferait point voir cette lettre à madame de M[aintenon] avant de la donner à ces messieurs, afin que s’il lui reste quelque doute sur mes moeurs, qu’elle ait de quoi être sûre.
Car pour les deux dames que j’ai vues à Saint Cyr, il est certain que madame du Tour1, qui est la plus avancée, avait été accusée, avant que je la visse jamais, des minces désobéissances qu’on lui impute. L’on la trouva même plus obéissante [f. 1 v° en travers] après que je la vis. Ses désobéissances consistent dans une impuissance de méditer parce qu’elle est avancée, et aussi de s’ouvrir à des personnes qui n’entendent pas sa voie, Dieu la mettant dans une espèce d’impuissance de le faire, car au-dehors il n’y a pas de fille plus obéissante. Lorsqu’elle était dans quelque classe, sa seule présence recueillait et contenait les filles. Il y avait sept ans qu’elle était de la sorte lorsque je l’ai vue. L’autre est madame Loubert ; c’est assurément Dieu et son confesseur qui l’ont fait entrer dans l’intérieur. Son crime est de n’avoir point de confiance en ces messieurs qui combattent leur attrait et leur grâce depuis le matin jusqu’au soir, et c’est cela qu’on m’impute.
[f. 2 v°] Il me semble qu’il est impossible que ces messieurs m’examinent en si peu de temps, et que ce ne serait pas d’un jour entier pour M. Tronçon [Tronson] et d’un autre jour pour les autres. Je verrais le matin M. de Chal[ons] seul, et l’après-dîner je le verrais avec monsieur de Meaux. Pensez-y et voyez ensemble, car une affaire de cette conséquence ne se jette pas en moule, et pour moi je ne fais aucun cas ni de ma vie ni de ma liberté, pourvu que la vérité de Dieu ne souffre point. Voyez donc, au nom de Dieu, ce qu’il faut faire, car je ne dois être comptée pour rien si je ne sers de rien à la connaissance de la vérité, mais si j’y sers, je n’ai rien à ménager, rien, rien du tout.
1er décembre
Je proteste de nouveau, monsieur, que je soumets encore tout ce que j’ai écrit à vos lumières pour en faire tout ce qu’il vous plaira... [v. mémoire]
A.S.-S., pièce 7373, autographe, sans adresse, « 2e décembre 1694 » – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°109] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [130] – Fénelon 1828, vol.7, lettre 53.
1 « 1698. Le 5, l'émotion causée à Saint-Cyr, par le renvoi de Madame de la Maisonfort, et de Montaigle, n'était pas encore calmé ; des âmes compatissantes murmuraient : « Patience, le roi ni Mme de Maintenon ne sont éternels ; plus tard, on verra ». À cela, Mme de Maintenon pourvut, et Louis XIV écrivit à la communauté : « L'intérêt particulier que je prends aux biens de votre maison, et la connaissance que j'ai de quel préjudice il serait, pour elle, que les dames Du Tourp, de la Maisonfort et de Montaigle, qui en sont sorties par mon ordre avec l'obédience du Seigneur évêque de Chartres, pour des raisons que j'ai connues et que je lui ai communiquées, y rentrassent quelque jour, m'engage à vous déclarer ici que mon intention, en les renvoyant, a été que ce fût sans espérance de retour ; et, pour vous mettre à couvert des entreprises qu'elles pourraient faire sur cela à l'avenir, après y avoir bien pensé, par toute mon autorité de roi et de fondateur, je vous défends, à vous et à toutes celles qui vous succéderont, de souffrir jamais que ces trois dames rentrent parmi vous, sous quelque prétexte que ce soit. Je ne doute pas que ceux qui voudraient peut-être par la suite les y faire rentrer, ne soient arrêtés par une déclaration aussi expresse de ma volonté. Fait à Compiègne le 5 septembre 1698. Louis. » (Archives de Seine-et-Oise, D 105.)
Ici prennent place deux mémoires (v. tome 13 Témoignages): «AUX EXAMINATEURS. 1er décembre 1694» et «AUX EXAMINATEURS. 6 décembre 1694».
q[uis] u[t] D[eus]
Il me paraît, mon bon tuteur, que les raisons qu’on a eues pour faire que l’assemblée ne se fît point avec M. Tronçon [Tronson] est que, comme on voulait embrouiller les choses, on ne voulait pas qu’un homme d’expérience fût témoin de la vérité de ce que je dirais, ni qu’il pût prendre mes réponses dans le sens que je les disais. Car vous remarquerez qu’on n’a rien écrit des réponses justificatives, mais bien de celles auxquelles on peut donner un sens qui détruise. Par exemple sur les désirs, j’ai fait une distinction [f. 2 r°] du désir et j’ai dit : si l’on prend le désir pour cela, l’on désire plus que jamais. Ils ont écrit que l’âme désirait plus que jamais.
Tout le soin de M. de Meaux était de prouver que les chrétiens communs avaient la même grâce ; j’ai tâché de lui prouver le contraire, mais comme il ne s’agissait que de justifier mes expressions sur des choses de plus de conséquence, je lui ai laissé ce qu’il a voulu. De plus, il revient toujours à vouloir qu’on donne à cette vie un état trop parfait, et tâchait d’obscurcir et de rendre galimatias tout ce que je disais, surtout lorsqu’il voyait M. de [f. 1 v° en travers] Châlons touché, pénétré et entrant dans ce que je lui disais. Vous comprenez bien que ce que je devais faire n’était pas de disputer, mais de me soumettre, d’être prête à croire et à agir conformément à ce qu’on me dirait. Comme véritablement mon cœur est soumis à l’Église ma mère, je n’ai nulle peine à me démettre de mon jugement.
La malignité du tour qu’il a donné à la lettre si simple que je lui ai écrite, où je mandais que je n’aurais nulle peine à croire que je me suis trompée, il l’a produite comme un aveu que je fais de m’être trompée en matière de foi, et que, connaissant mes erreurs après qu’il me l’a fait connaître, [f. 2 v°] je déclare comme par mépris ne m’en point soucier. Que je dis par le même esprit que j’étais aussi contente d’écrire des ridiculités que de bonnes choses, ne prenant point le sens de l’obéissance, et que comme cela passerait par mon directeur, j’espérais qu’il corrigerait tout et que mes méprises serviraient à me faire connaître. L’on se sert de cette lettre si pleine de petitesse, écrite avec tant de simplicité à monsieur de Meaux, pour en faire des crimes. Mais pour M. de Ch[alons], c’est un bon et saint prélat, susceptible de la vérité, que j’ai vu touché bien des fois. Ceci en secret : c’est pour nos amis.
- A.S.-S., pièce 7375, sans adresse. En tête : « 7e décembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°111] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [133]
Il est de conséquence, mon bon tuteur, que M. de Châlons sache, en lui donnant les épîtres de saint Paul, que cette copie, qui est corrigée, l’est de la main de mademoiselle Salbert, qu’il y a huit ans qui est à Puy Berland, parce qu’elle me la lisait et que je raccommodais les mauvais mots et c’était elle qui écrivait ; ainsi l’on ne peut point dire qu’elle est nouvellement faite. De plus M. de Meaux me reprocha quantité de fois mon ignorance, que je ne sais rien, et se récriait sans cesse, après m’avoir fait des galimatias de toutes mes paroles, qu’il était étonné de mon ignorance. Je ne répondais rien, mais cela lui devrait faire voir que je dis vrai lorsque j’écris, puisque c’est une lumière [f. 2 r°] actuelle qui m’est donnée : hors de là, rien ne me demeure dans l’esprit. Il y eut de certaines choses où je lui eusse répondu bien juste, mais comme ce que j’eusse dit eût approché de Saint Clément et qu’il était important qu’il ne crût pas que je l’eusse vu1, Dieu me fit demeurer court sur ces choses. Il me fit un crime de ce que j’ai mis qu’adhérer à Dieu, c’est un commencement d’union. Enfin tout roule sur vouloir prouver que tous les chrétiens, avec la foi commune sans intérieur, peuvent arriver à la déification2.
J’ai oublié de dire à M. de Châlons que tant [f. 1 v° en travers] que j’ai demeuré en Savoie, j’ai toujours eu auprès de moi ma sœur, la religieuse, qui était une fille pleine d’honneur, qui avait vingt-trois ans [de] plus que moi, et que M. de Monpezat, archevêque de Sens, m’avait envoyée sur ma prière ; et elle ne s’en retourna en France que lorsque je partis pour Turin ; nous nous séparâmes à Chambéry. Cette circonstance est nécessaire.
Il m’est revenu plusieurs fois que si M. de Ch[alons] voulait voir la Vie, il fallait l’expliquer et la lui donner, ou bien lui dire ce que vous savez. Mais je crois que son cœur est bon pour Dieu. Je voudrais bien plutôt aller dans son diocèse que dans celui de monsieur de Meaux. Quoiqu’il y ait bien des gens morts, il se trouverait encore des personnes qui ont su l’histoire de la fille qui s’était donnée à Baraquin. Madame Fouquet vit encore et d’autres personnes.
Mon pauvre tuteur, je n’avais point du tout un extérieur saint et composé. [f. 2 v°] Je suis trop simple et naturelle pour édifier. Je fis une sottise, car ma jupe noire, qui est toute neuve, fut brûlée d’un petit charbon, sans y penser, je la retroussai un peu afin qu’elle ne se brûlât plus. Je fis encore une sottise : je me mis devant M. de Meaux pour m’approcher et je lui cachai le feu. Voyez combien j’en ai faites ! Mais je n’y puis que faire ; je suis trop sotte pour être prudente, à moins que ce ne soit les gens de mon petit Maître. Si l’on me laissait dans mon désert, je serais bien contente, car je n’ai pas les grimaces qu’il faut pour édifier les religieuses.
Sur la demande, je dis qu’en disant le pater avec l’union à Jésus-Christ, c’était demander comme Il l’ordonnait et avec l’Église, mais que je ne faisais point hors de là de demande distincte. A moins que mon Maître ne m’ouvre l’esprit, je suis toujours bête. Et puis M. de Meaux me terrasse d’abord ; je perds le fil de ce que je veux dire et ne m’en souviens plus. Je parlerais bien mieux à M. de Châlons. J’aimerais bien mieux qu’il se chargeât de moi que l’autre, mais je suis prête à obéir, non pour me justifier mais pour les autres.
[7377 r°, feuille séparée] J’oubliais de vous dire que M. Fouquet fut consulter M. B. sur cette fille qui s’était donnée au diable, et que M. B. ayant su où elle était, ils l’ont gagnée ; elle m’accuse à présent de toutes les diableries qu’elle a faites, et dont j’ai tâché de la tirer, parce que M. Fouquet est mort et le père Berton aussi bien que M. Robert.
Pour les actes, j’ai fait comprendre qu’on ne faisait point d’acte réfléchi, mais des actes directs ; c’est ce que j’ai toujours dit, et cela a été passé. Mais il est impossible de répondre à un homme qui vous terrasse, qui ne vous entend pas, qui donne le nom de galimatias à tout ce qu’il n’entend pas et qui écrase [v°] incessamment, n’ayant personne pour expliquer ce qu’on dit et qui y donne le tour qu’il faut donner. Mais c’est le temps de douleur à porter pour nous.
1Il s’agit de l’écrit de Fénelon.
2Remarque importante pour la vie mystique, qui accepte une telle ambition. La foi commune sans intérieur ne peut arriver à la divinisation.
- A.S.-S., pièces 7376/7, autographes, sans adresse, trace de cire. En tête: « du 7e décembre 1694 aussi je crois » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°111v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [133].
Je ne vous ai pas mandé, mon bon tuteur, que le livre fut écrit de la main de mademoiselle de Salbert, mais bien les corrections qui sont de sa main, car le livre était écrit longtemps devant cette correction, comme vous pouvez le voir. Il faut bien se donner de garde de dire une chose pour l’autre. Vous verrez des mots corrigés d’une grande écriture : c’est celle de Mlle Salbert.
L’on me mande que les ennemis de l’intérieur triomphent et sont comme sûrs de la condamnation de monsieur de Meaux. Pour moi, je n’ai rien à perdre, mais il ne faut point que je sois mise entre ses mains : elles sont dangereuses. Si l’on pouvait faire que M de Ch[alons] se chargeât de [f. 2 r°] moi, cela serait mieux, sinon laissez-moi dans mon désert, où je suis si contente. Je partirai sitôt que j’aurai vu M. Trons[on], et je vous écrirai que je suis partie afin qu’ils le sachent. Que néanmoins dans une justice réglée si l’on veut me poursuivre, je m’y rendrai toujours. Mais si je tombe entre les mains de M. l’arch[evêque] ou de monsieur de Meaux, ce sera le moyen d’étouffer la vérité, car on fera croire ce que l’on voudra. Voilà la copie de l’attestation des filles de Sainte-Marie ; il ne la faut pas donner, mais vous en ferez l’usage auprès de M. de Châlons que vous jugerez à propos.
Je vous aime bien en N[otre] S[eigneur], mon bon tuteur. Vous ne sauriez croire combien j’aime M. de Morstin [Morstein]. Je pense que si l’on [me] met [f. 1 v° en travers] dans un couvent à la dévotion de monsieur de Meaux, si les religieuses disent du bien de moi, l’on dira que je les ai gagnées, si elles en disent du mal, l’on triomphera. Laissez-moi aller après [avoir vu] M. Tronson, je reviendrai toujours bien.
Il me semble, mon bon tuteur, qu’il ne faudrait pas faire connaître à M. de Châlons que je vous eusse rien dit de l’interrogation et des manières de monsieur de Meaux, car cela me ferait encore tort et m’attirerait davantage [les fureurs de ?] monsieur de Meaux.
- A.S.-S., pièce 7378, autographe, à « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », « 9e décembre 1694 » ; cachet bien conservé : « Quis ut Deus », ange victorieux - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°112v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [135].
Plus je pense à la lettre du P. Paulin 1, plus je suis convaincue qu’il se méprend et confond toutes choses, car je suis certaine de ne lui avoir jamais dit ce qu’il dit, et je suis comme sûre qu’il ne l’a imaginé lui-même que longtemps après. Je me souviens fort bien que, m’ayant parlé lui-même d’une religieuse de Ste Avoye [Saint-Avoie] fort peinée, je lui contai l’histoire d’une fille dont le directeur m’avait écrit, et qui, dans ses grandes peines, courait la nuit dans les neiges, et revenait demi-morte et mouillée jusqu’à la ceinture. Comme il est un peu sourd, je veux croire qu’il entendit 1’un pour l’autre. Je ne lui [f°82v°] ai jamais dit ce qu’il dit des personnes de qualité. J’ai pu lui dire, quoique je n’en aie nulle idée, que les personnes de qualité avaient plus de peine à mourir que les autres - je le leur ai dit à elles-mêmes -, parce qu’elles tiennent à une infinité de choses. D’où vient donc que, depuis cette conversation, j’ai vu le P. P[aulin] bien des fois, qu’il témoignait même m’estimer beaucoup, qu’il dit beaucoup de bien de moi à Sainte-Marie, lorsque j’y fus mise, quoique cette conversation eût été longtemps auparavant, qu’il en dit tant de bien à la mère du Saint-Sacrement2 qu’elle me le dit devant lui, l’étant allée voir comme j’étais entrée dans ce couvent. Mais il est vrai que, ayant, depuis ce temps, vu des filles du P. Vautier qui [f°83] l’assuraient que j’étais dans les mêmes sentiments qu’elles, quoiqu’elles ne m’eussent jamais vue, et que je voulais dire les mêmes choses dans le Cantique, il dit qu’il avait la clef du Cantique, et parla fort contre, sans rien dire contre moi. Je le trouvai à Montmartre et l’assurai que je n’avais jamais été dans ces sentiments, et lui expliquai le Cantique ; il en fut fort content, à ce qu’il me dit devant le Saint Sacrement, et dit m’avoir toujours estimée. Lorsque je fus mise à Sainte-Marie, étant fort malade, il entra pour me confesser, me témoigna mille bontés ; je lui parlai d’intérieur, ayant peu de chose à confesser, l’ayant été il n’y avait que quatre jours ; je lui dis que je ne me souvenais de rien ; il me dit de me confesser de quelque chose du passé. Comment ne me disait-il pas alors ces choses, puisque les conversations avaient [f°83v°] été faites auparavant ? Et s’il m’avait crue dans de pareils sentiments, comment me laisser mourir sans me les dire ? Lorsque je fus demeurer derrière les Pères de Nazareth, ce fut en janvier 1692, je me confessai à lui d’abord, et je m’y suis toujours confessée jusqu’au mois de juillet 1693, que je me suis retirée.
Je vous envoie le livre des Juges tel qu’il est sorti des mains du P. Paulin, et l’on le mit entre celles d’un docteur de Sorbonne qui n’y a rien trouvé à reprendre. Au commencement que je fus à confesse au P. P[aulin], il me demanda si je n’écrivais plus ; je lui dis que non ; il me demanda si je n’avais point quelque écrit ; je lui portai celui-là, qui était le seul que j’eusse alors ; il m’y fit de grandes difficultés, donnant à tout un tour que je ne croyais pas qu’on pût imaginer, et auquel je n’avais jamais pensé. Mais comme il s’était frappé, à ce qu’il me dit, des filles du P. Vautier, qui étaient [f°84] allées à lui, il avait la clef, disait-il, de tous les mauvais sens qu’on peut donner à des livres. Je lui expliquai ce que je pensais, il en fut content. Je lui dis même que, s’il avait peine à me confesser et qu’il doutât de ma sincérité, j’irais à un autre, ne me parlant jamais que j’eusse autrefois eu avec lui une conversation qui l’eût peiné, mais seulement sur le sens qu’on pouvait donner au livre. Il m’a depuis confessée plus d’un an, s’intéressant même à ma santé, et me renvoyant de l’église des jours où il voyait que je me trouvais mal, me défendant d’y venir que je ne fusse mieux, et cela jusqu’au jour que j’ai été obligée de me retirer.
Pour le frère carme, comme je n’ai nulle idée de lui avoir conseillé le P. V[autier], si je l’ai fait, sur peut-être ce qu’il m’a demandé, il faut que ce soit au commencement que je vis le frère. Il n’y avait que trois mois que j’étais à Paris ; j’avais ouï parler alors, au [f°84v°] Saint-Sacrement, du P. Vautier et du P. Paulin, comme de deux hommes intérieurs ; c’était avant d’être mise à Sainte-Marie, et je n’ai connu le P. Vautier pour ce qu’il était, que du temps après en être sortie. Si en ce temps tout le monde m’eût dit avoir confiance en lui, ne sachant rien, je ne les aurais pas détournés, au contraire, car je n’avais garde d’imaginer qu’il y eût des personnes au monde comme il y en a, ni que le P. Vautier, que je ne connaissais pas, fût mauvais. Voilà devant Dieu ce que je crois là-dessus, et ce que je sais.
Ce ne fut qu’en écrivant le second tome des Épîtres de saint Paul que j’appris que Molinos était arrêté. L’on ne disait point alors de quoi on l’accusait. J’avais fait un grand voyage entre le premier et le second tome.
Je me viens de souvenir que l’histoire de cette fille, que je contai au P. Paulin, est écrite dans ma Vie. Lorsqu’elle fut délivrée de ses peines, Dieu lui faisait des grâces fort extraordinaires, qui ont été bien éprouvées dans une grande maladie. Un ange la communiait tous les jours, et l’on voyait l’hostie sur sa langue sans voir qui la lui [f°85] apportait. Le grand-vicaire et deux prêtres prièrent beaucoup Dieu de leur faire connaître si cette fille n’était point trompée. Ensuite ils comptèrent les hosties d’un ciboire, en écrivirent le nombre, prirent les clefs du tabernacle et de l’église et, après avoir demandé à Dieu que, si c’était lui, l’ange prît une hostie dans le ciboire où ils les avaient comptées, le lendemain ils l’allèrent trouver, et elle avait encore la sainte hostie sur la langue, lui ayant défendu de l’avaler qu’ils ne fussent arrivés. Ils allèrent ensuite à l’église, comptèrent les hosties, et en trouvèrent une de moins dans le saint ciboire. Voilà le fait que j’ai dit à beaucoup de personnes ; mais je n’ai jamais dit qu’elle troussât sa jupe. Le P. Paulin ou a mal ouï, étant sourd, ou il m’attribue, depuis peu, ce qu’il ne m’avait jamais attribué.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°82, autographe, en tête de Chevreuse : « Reçue en décembre 1694 avant le 15e de ce mois. Cette lettre est sur celle du P. Paulin qu’il a depuis désavouée comme supposée, assurant M.L.D.D.C. [Madame La Duchesse De Charost] qu’il n’avait jamais [écrit] ni celle-là ni aucune autre sur ce sujet ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°113], annoté à la fin de la copie : «…attribué. 10 décembre 1694. / Le P. Paulin a désavoué cette lettre. » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [136] - Fen 1828, vol. 7, lettre 25.
1Voir la lettre du P. Paulin à la fin du volume, et notre notice.
2 Mère Mectilde (Catherine de Bar).
Ici prennent place une lettre et un mémoire (v. la série des documents tome 13. Témoignages) : « Du P. PAULIN d'AUMALE. 7 Juillet 1674 » et « DES EXAMINATEURS. 12 décembre 1694».
Je ne saurais assez vous témoigner, monsieur, mon extrême reconnaissance pour toutes vos bontés et les charités que vous avez eues pour mes affaires. Celui pour l’amour duquel vous avez fait toutes ces choses saura bien vous en récompenser. Je pars, puisque ces messieurs me veulent bien donner congé, et je ne diffère pas d’un moment de peur que les chemins ne se rompent. J’enverrai après Pâques quérir ma pension. S’ils ont quelque chose à m’ordonner, j’espère que vous aurez la bonté de me le faire savoir, et j’obéirai toujours, s’il plaît à Dieu, quoi qu’il en puisse arriver. J’espère qu’on n’entendra plus parler de moi et que ma solitude sera entière. Je ne l’ai interrompue depuis dix-huit mois que pour voir monsieur de Meaux. Celle-ci durera, selon mon inclination, [f. 2 r°] autant que ma vie, aussi bien que mon respect et ma reconnaissance.
- A.S.-S., pièce 7380, autographe, sans adresse, d’une grande écriture avec marges supérieures : il s’agit de la lettre promise, pouvant être montrée, établissant son départ. En tête : «13 décembre 1694 reçu le 14 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), 115r° - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 138.
Ce mardi 16e décembre.
Il me vint trouver, Ma c[hère] m[adame], avant-hier, une personne qui est une de mes amis intimes, et très habile dans les matières de droit canon et de juridiction ecclésiastique, pour me donner avis de ce qui suit sur un entretien que j’avais eu avec lui, il y a quelques temps, touchant la persécution qu’on vous fait. Il me dit qu’on l’était venu consulter - il faut que ce soit samedi dernier comme il m’a parlé - sur la manière dont il se fallait conduire à l’égard d’une personne à qui on voulait faire son procès pour des crimes considérables, dont on prétendait qu’elle serait convaincue. C’était vous dont ces personnes-là voulaient parler, mais ils ne vous nomment point d’abord, dont bien en [f°1v°, p. 2] a pris, car mon ami dit que si on vous avait nommée d’abord, il ne serait point entré dans la consultation à cause de l’intérêt qu’il savait que je prenais à ce qui vous touche, et ainsi je n’aurais rien su du tout. Mon ami leur répondit donc que si la personne à qui l’on voulait faire le procès était laïque, les juges ecclesiastiques n’en pouvaient prendre connaissance, et afin qu’ils n’en doutassent point, il leur montra une ordonnance - je pense de François Ier - qui [le] leur défend expressément. La lecture de cette ordonnance parut les déconcerter. Cependant ils dirent qu’il y avait des prêtres mêlés dans cette affaire-là et qu’on se servirait de l’autorité royale. Sur cela, mon ami leur dit qu’on ferait très mal d’avoir [f°2, p. 3] recours à l’autorité royale, et que ce serait ouvrir une porte à la persécution des gens de bien, par exemple d’un saint évêque, qu’on voudrait opprimer dans la suite, et contre qui les procédures ne seraient pas suffisantes1. Ils répondirent là-dessus qu’on l’avait évité le plus longtemps qu’on avait pu, mais qu’il y faudrait bien venir. Je pense qu’ils vous nommèrent ensuite. Sur cela, il leur dit, ne pensant qu’à l’erreur, parce qu’il avait lu la censure des livres, qu’il ne suffisait pas, pour qu’une personne fût coupable, qu’elle eût des erreurs, mais qu’il fallait qu’elle y fût attachée avec opiniâtreté, et que de plus toute cette affaire-là, prenant son origine de la condamnation d’un livre imprimé en premier lieu à Grenoble, [f°2v°,p. 4] il croyait, pour que la procédure fût bien régulière, qu’il fallait commencer par intenter le procès à Grenoble. On lui répondit sur cela que M. le C[ardinal] Le C[amus] s’y joindrait aussi et qu’il était fort contre vous ; et que de plus, il s’agissait d’impuretés et d’impiétés dont il y avait de bons témoins qui vous le soutiendraient. Mon ami leur dit, sur cela, que la plupart de ces crimes-là étaient réservés à la justice de Dieu seul, et qu’il fallait pour que les impuretés fussent justiciables des hommes, qu’elles allassent jusques au point de renverser les lois de la société humaine et de troubler le repos public. De plus, sur ce qu’il m’avait ouï dire que toutes les accusations qu’on répandaient contre [f°3, p. 5] vous étaient fausses, il leur ajouta : « Prenez bien garde que tous vos témoins sur qui vous comptez, ne vous manquent. » A cela, on lui répondit qu’on était très sûr qu’ils soutiendraient ce qu’ils avançaient et qu’on avait de très bonnes preuves. Mon ami leur dit encore qu’il était contre les règles de condamner une personne sans l’avoir citée auparavant suivant les formes du droit.
Voilà à peu près, ma c[hère] m[adame], où finit la consultation. Tout aussitôt après, mon ami, qui m’aime tout à fait et sait combien je suis pour vous, touché de votre intérêt à cause de moi, alla consulter des docteurs [pour savoir] jusqu’où on pouvait s’ouvrir d’une affaire où on avait été consulté, à un tiers qui avait quelque [f°3v°, p. 6] mesure à prendre pour son propre intérêt ; on lui a répondu qu’on ne pouvait premièrement en aucune façon nommer les personnes qui avaient consulté ; de plus qu’on pouvait s’ouvrir à ce tiers, pourvu qu’on ne lui en découvrît pas assez pour faire échouer l’affaire pour laquelle on avait consulté. […]2
[f°4, p. 7] On a ajouté (ce me semble) encore à mon ami que vous étiez très fine et très adroite, que vous paraissiez, avec les personnes de piété, encore plus vertueuse qu’elles, mais que vous étiez dangereuse avec les faibles. […]
Il m’a promis qu’il m’avertirait de ce qu’il savait [f°4v°, p. 8] […] J’ai raconté cela à ma mère sous le secret et le dirai de même à St Bi [Fénelon]3. Tout à vous de tout mon cœur, Ma bonne m[adame].
Je vous ajoute que nous avons appris d’ailleurs que M. l’évêque de Grenoble est contre vous, ce qui cadre avec ce que je vous mande.
- A.S.-S., pièce 7372. D’après le style la correspondante pourrait être une femme ?
1Fénelon ?
2Nous omettons la suite qui n’apporte aucun renseignement nouveau.
3L’auteur de la lettre est donc un membre du cercle « quiétiste ».
Je reçois, Monseigneur, avec beaucoup de reconnaissance les bontés que vous me témoignez. Je vois bien même quea vous voulez charitablement mettre mon cœur en paix. Mais j'avoue qu'il me paraît queb vous craignez un peu dec me donner une vraie et entière sûreté1 dans mon étatd. Quand vous le voudrez, je vous dirai, comme à un confesseur, tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma vie2, et de tout ce qui regarde mon intérieur. Quand je vous ai supplié de me dire la vérité sans m'épargnere, ce n'a été ni un langage de cérémonie, ni un art3 pour vous faire expliquer. Si je voulais avoir de l'art, je le tournerais à d'autres choses, et nous n'en serions pas où nous sommes. Je n'ai voulu que ce que je voudrais toujours, s'il plaît à Dieu, qui est de connaître la vérité. Je suis prêtre, je dois tout à l'Église, et rien à moi, ni à ma réputation personnelle.
Je vous déclare encore, Monseigneur, que je ne veux pas demeurer un seul instant dans la moindre erreurf par ma faute. Si je n'en sors point au plus tôt, je vous déclare que c'est vous qui en êtes cause, en ne me décidant rien4. Je ne tiens point à ma place5, et je suis prêt à la quitter, si je m'en suis rendu indigne par mes erreurs. Je vous somme au nom de Dieu, et par l'amour que vous devez àg la vérité, de me la dire en toute rigueur. J’irai me cacher et faire pénitence le reste de mes joursh, après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui m'a séduit. Mais si ma doctrine est innocente, ne me tenez point en suspens par des respects humains. C'est à vous à instruire avec autorité ceux qui se scandalisent, faute de connaître les opérations de Dieu dans les âmes.
Vous savezi avec quelle confiance je me suis livré à vous, et appliqué sans relâche à ne vous laisser rien ignorer de mes sentiments les plus forts. Il ne me reste toujours qu’à obéir, car cej n'est pas l'homme ou lek très grand docteur que je regarde en vous : c'est Dieu. Quand même vous vous tromperiez, mon obéissance simple et droite ne sel tromperait pas, et jem compte pour rien de me tromper en le faisant avec droiture et petitesse sous la main de ceux qui ont l'autorité dans l'Église. Encore une fois, Monseigneur, si peu que vous doutiez de ma docilité sans réserve, essayez-la sans m'épargner. Quoique vous ayez l'esprit plus éclairé qu'un autre, je prie Dieu qu'Il vous ôte tout votre propre esprit et qu'Il ne vous laisse que le Sienn. Je serai toute ma vie, Monseigneur, plein du respect que je vous dois.
B.N.F., f. Rothschild – UL, t. VI – CF, t. II (et III), lettre 288 : « Texte inséré par Bossuet dans sa Relation sur le quiétisme, sect. III, n. 4. Nous en possédons : 1° l’original qui a appartenu à Aimé Martin, figuré dans le Catalogue Pearson (1931, n° 73) et se trouve actuellement dans le fonds Rothschild de la Bibliothèque Nationale. Il a été publié par UL, t. VI, p. 483 sqq. ; 2° La minute autographe (A.S.-S., t. XI, ff. 94 sq.) qui présente sept variantes littéraires et contient en plus une phrase importante qui n’a pas été reproduite dans l’original. » [O].
Il a été publié par Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 144-146, qui le présente puis le commente ainsi : « Quelques jours après, savoir le 16 du même mois de décembre, il [Fénelon] écrivit de Versailles à M. de Meaux une deuxième lettre où il marquait encore et plus de confiance et plus de soumission, que dans la première. / "Je reçois [...] le Sien" » / Il ne témoignait pas moins de soumission à M. de Châlons, quand ce prélat lui disait avec une douceur et une tendresse paternelle, « Pourquoi faites-vous un tel personnage, vous devriez être juge et non partie. Ne voyez-vous pas à quoi vous vous exposez, en soutenant avec tant d'ardeur une femme... » ; Fénelon note sur son exemplaire de la Relation : « M. de Châlons qui me parlait de temps en temps m’avait dit que M. de Meaux croyait que j’étais dans l’erreur. Pour M. de Meaux, il ne me parlait point et M. de Châlons me disait : « J’évite de vous mettre ensemble, de peur que les choses ne se passent pas assez doucement. »
La ressemblance de style avec celui des lettres de Madame Guyon de la même époque est remarquable. Nous donnons cette lettre « entre tiers » car elle montre l’attachement de Fénelon pour son ancien protecteur.
abien que Relations de Bossuet et de Phélipeaux.
bparaît aussi que minute autographe.
ccraignez de minute.
dsûreté sur mon état minute.
esans ménagement minute.
fdans l'erreur Relations.
g vous avez pour Relations.
h de ma vie minute.
iVous savez que j’ai voulu d’abord vous croire tout seul sans atttendre l’avis des autres minute. (les autres examinateurs : Noailles et Tronson).
jobéir. Ce minute.
kni le minute.
lne me minute.
mpas, je minute.
n fin de la minute.
1de securitas. En droit, sûreté « garantie fournie pour l’exécution d’une obligation » (1685). (Rey).
2Il ne s’agit pas d’une confession sacramentelle, mais d’un compte de conscience couvert par le secret de la direction. Fénelon écrit en marge de son exemplaire de la Relation : « M. de Meaux doit avoir oublié qu’il a désiré de savoir toutes mes dispositions intérieures et que je lui ai laissé quelque temps par écrit une confession générale de toute ma vie » […] [O].
3Au sens d’habileté.
4En ne tranchant rien.
5De précepteur des princes.
Je ne saurais assez vous exprimer et ma joie et ma reconnaissance sur la bonté que vous avez d’accepter la demande que j’ai pris la liberté de vous faire1. Je vous obéirai, Monseigneur, avec une extrême exactitude. J’accepte les conditions2, et j’espère, avec la grâce de Dieu, que vous serez content, Monseigneur, de mon obéissance, s’il plaît à Dieu. Si j’osais, je vous demanderais une grâce, pour éviter toutes sortes d’inconvénients, qui serait, Monseigneur, que vous eussiez la bonté de me confesser lorsque vous serez à Meaux3 : vous verriez par là tout mon cœur, et je ne serais point exposée à un confesseur qui peut être gagné. C’est une pensée qui m’est venue, que je soumets néanmoins à tout ce qu’il vous plaira d’en ordonner. Pour le nom, ce sera, s’il vous plaît, celui de La Houssaye4. J’attends l’obédience incessamment, et je partirai sans retarder sitôt que je l’aurai reçue5, n’ayant point de plus forte inclination que de vous marquer et mon profond respect et ma parfaite soumission. Je suis, de Votre Grandeur, la très humble et très obéissante servante,
DE LA MOTTE GUYON.
J’attendrai aussi vos ordres, Monseigneur, pour la communion : je ne communierai qu’autant qu’il vous plaira.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°115] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [138] - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 149 - UL, lettre 1152 : « L[ettre] a[utographe] s[ignée], collection H. de Rothschild […] placée dans les éditions à la fin de décembre 1694 ; mais elle est, à en juger par son contenu, antérieure de quelques jours à celle du 23 du même mois. »
1Ne se croyant pas en sûreté du côté de l’archevêque de Paris, Mme Guyon avait demandé à Bossuet de la recevoir dans un couvent de son diocèse. Le 31 décembre 1694, Mme de Maintenon écrivait à l’évêque de Châlons : « M. de Meaux accorde tout, et nous allons lui envoyer Mme Guyon ; le Roi le dira à M. l’Archevêque et lui parlera comme croyant qu’il ne faut plus parler de cette affaire. J’espère qu’avec cela le zèle du prélat se refroidira. Je viens d’écrire à M. de Meaux ; je ne l’avais pu ces jours passés, m’étant trouvée incommodée d’un rhume. Je le presse de tout finir et de déclarer à nos amis ce qu’il pense de la doctrine de cette femme ... » (Correspondance générale, éd. Lavallée, t. III, p. 421). [UL].
2 « C’est avec plaisir que j’accepte les conditions, car j’aime bien mieux voir peu de religieuses que d’en voir beaucoup . Je me passe aisément de compagnie […] J’aime mieux ne point voir les religieuses que de les voir, car, si elles me tendent des pièges, moi, qui n’aime que mon petit Maître, je me laisserai prendre comme une sotte. De plus, je ne puis faire toutes ces façons... » (Mme Guyon au duc de Chevreuse, 7 et 8 janvier 1695).
3 « Faites que M. de Meaux me confesse, car cela sera mieux, et je n’irai pas si souvent » (Mme Guyon à Chevreuse, 7 janvier 1695). « Je ne me suis jamais voulu charger ni de confesser ni de diriger cette Dame, quoiqu’elle me l’ait proposé, mais seulement de lui déclarer mon sentiment sur son oraison et sur la doctrine de ses livres. » (Bossuet, Relation, section II, n. 2).
4Nous ne savons pourquoi Mme Guyon fit choix de ce nom.
5Elle partit seulement le 13 janvier 1695. Sans doute, Bossuet, comme on le verra par la lettre du 23 décembre 1694, lui avait dit de ne pas se mettre en route sans un nouvel avis. Madame Guyon se retira donc au Monastère de la Visitation de Meaux, le 13 janvier 1695 : « Madame la Duchesse de Mortemart l'y conduisit dans son carrosse; elle eut ordre de ne communiquer avec qui que ce soit au-dehors, ni par lettre, ni autrement; dans la maison, elle ne pouvait parler qu'avec la mère Picard supérieure du monastère, d'un esprit ferme et d'un âge avancé, et avec M. Bobé, chanoine de Meaux, et supérieur du monastère, que M. de Meaux lui donna pour confesseur. » (Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 150).A BOSSUET. 23 décembre 1694.
Je n’ai garde de partir, Monseigneur, devant le temps que vous me l’avez précrit : j’ai laissé les places retenues1. Je veux vous obéir en tout ; mais dans les choses qui ne seront pas en mon pouvoir, je vous les dirai simplement, pour ne pas tromper Votre Grandeur. Je prends la liberté de vous envoyer la Vie de sainte Catherine de Gênes 2. Il y a bien des choses qui ont rapport à certaines difficultés : j’ai cru que vous seriez bien aise de les voir.
Je vous ai dit, Monseigneur, que je ne priais point pour moi, et il est vrai. Mais je suis souvent portée à prier pour les autres, et lorsque l’instinct m’en est donné, la facilité m’en est aussi donnée. Je n’ai cessé depuis hier de prier pour Votre Grandeur ; et je sens dans mon fond quelque chose qui fait que je donnerais mille vies, si je les avais, pour l’entier accomplissement des desseins de Dieu sur Votre Grandeur. J’attendrai vos ordres3, Monseigneur, ne voulant que vous obéir, et vous donner des marques du profond respect avec lequel je veux être toute ma vie, etc.
De la Motte Guyon, le 23e, au soir.
- UL, lettre 1155 - Copie Dupuy, à Saint-Sulpice, datée par erreur du 23 février 1694.
1Les places déjà retenues à la diligence.
2Sans doute la nouvelle édition donnée à Paris par J. Desmarets de Saint-Sorlin, en 1667, en 2 vol. in-12, De la Vie et les œuvres spirituelles de Catherine d’Adorny de Gennes, adaptation de la traduction par les chartreux de Bourg-fontaine, cette dernière publiée dès 1598. Poiret avait publié la même traduction des chartreux, en la respectant, dans sa Théologie de l’Amour, Amsterdam, 1691.
3Le 7 janvier 1695, Mme Guyon charge le duc de Chevreuse d’une lettre pour Bossuet, dont il ne reste rien (ms. Dupuy, Relation).
L’on m’a mandé qu’il courait à Paris une lettre qu’on attribue à Votre Éminence, laquelle contient que vous m’avez chassée de votre diocèse après que vous m’avez convaincue de crime, et que je vous ai dit à vous-même des choses que je n’ose répéter, tant elles sont contraires aux bonnes mœurs. Je n’ai point cru que la lettre fût de Votre Éminence, et je pouvais même faire voir qu’elle n’en pouvait être, par les lettres pleines de bonté que Votre Éminence m’a fait l’honneur de m’écrire, et que je gardais avec un profond respect. Mais je n’ai rien voulu faire sur cela, ni me défendre, que je ne susse l’intention de Votre Éminence, qui se souviendra, s’il lui plaît, que ce fut une fille qui, par un dépit, me fit accuser ; que Votre Éminence n’ajouta point de foi à ce que lui dit cette fille ; et qu’elle eut la charité d’en écrire à Verceil, où j’étais pour lors ; que j’eus l’honneur de lui répondre à cette lettre, par une parabole du loup et de l’agneau, dont vous fûtes, Monseigneur, pleinement content. Vous le fûtes néanmoins beaucoup davantage, ainsi que vous m’avez fait l’honneur de me le dire à moi-même, après me l’avoir fait dire par M. Giraut, conseiller, lorsque cette fille écrivit une lettre de rétractation à Votre Éminence, où elle lui marquait que le dépit lui avait fait avancer une chose fausse. Elle m’écrivit à moi-même une lettre très forte pour me demander pardon, m’assurant qu’elle avait été rigoureusement punie de son péché et de sa calomnie. J’envoyai cette lettre, Monseigneur, à M. Giraut, pour la faire voir à Votre Éminence, qui assura en avoir reçu une pareille.
J’ai cru, Monseigneur, devoir faire souvenir Votre Éminence de toutes ces choses, étant persuadée de sa justice et de sa charité pour ne refuser pas un témoignage à la vérité, en faveur d’une personne qui ne s’est jamais écartée un moment du profond respect et de la parfaite estime qu’elle doit à Votre Éminence, et qui aimerait mieux passer pour coupable que de se justifier par la moindre chose qui pût déplaire à Votre Éminence, de laquelle je serai toute ma vie. / Ce 27 déc[embre] 1694. / La très humble et très obéissante servante. Signé de la Motte Guion.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°96, en tête : « copie d’une lettre de Mme Guyon envoyée à M. le cardinal Le Camus, envoyée à Grenoble le 10e janvier 1695 » ; la copie est de Chevreuse ; ajout en travers de la dernière page : « lettre de Madame G[uyon] à M. le cardinal Le Camus qu’il faut confronter avec les réponses du P. Richebraque prieur de Saint Robert. » - Fén. 1828, vol. 7, lettre 64.
q[uis] u[t] D[eus]
Il m’est venu tout à coup au cœur d’écrire à M. le duc de Monfort. J’ai obéi à Dieu, j’ai écrit et je vous envoie la lettre afin que vous en fassiez l’usage que Dieu vous inspirera. Le respect humain, qui ne m’a pas empêchée de l’écrire, ne vous empêchera pas de la donner. J’espère même que vous ne tarderez pas à le faire, car vous savez que la grâce a ses moments. Si Dieu veut Se servir de cette lettre, à la bonne heure ! S’Il ne veut pas s’en servir, j’aurai toujours la consolation d’avoir obéi, et peut-être aura-t-elle un jour son effet.
- A.S.-S., pièce 7374, autographe, sans adresse, fragments de cire pour cachet. En tête : « Je crois que c’est en décembre 1694 ».
Mes chers enfants,
Je vous souhaite une bonne année : elle sera toujours bonne, si nous nous renouvelons dans la charité. Nous passons de longues années sans devenir meilleurs, parce que nous restons toujours attachés à nous-même, que nous ne voulons point nous quitter, que nous nous approprions toutes choses, et que par conséquent nous n’aimons pas Dieu, ou nous L’aimons très peu. Ne mesurons point l’amour que nous avons pour Dieu sur ce que nous sentons ou ne sentons pas, mais sur l’éloignement de nous-mêmes. Combien sommes-nous éloignés de cet amour, nous qui voulons être flattés, que la vérité blesse, qui cherchons ce qui nous accommode, qui voulons être appuyés de plume et de duvet, qui disons à la croix : « Retirez-vous de nous, vous avez trop de dureté », nous qui désirons être comptés pour beaucoup, qui nous jugeons de nous-mêmes, qui nous approprions, qui avons de vaines joies lorsqu’on nous estime, et de vaines tristesses lorsque nous nous imaginons être déchus de cette estime, nous qui ne nous renonçons en rien, qui nous disons enfants du petit Maître, sans Le suivre et sans marcher où Il a marché, qui conservons non seulement notre propre esprit, mais même nos caprices, qui voulons ce que nous voulons, et le voulons opiniâtrement, nous qui croyons toujours avoir raison, qui nous soutenons jusques à [319v°] l’extrémité, et lorsque nous ne pouvons plus soutenir, feignons de nous soumettre, et faisons valoir cette soumission feinte comme une grande vertu, de sorte que nous nous donnons ce double mérite devant les hommes d’avoir raison et de soumettre cette raison, quoique l’un et l’autre soient imposture, qui affectons d’être simples et voulons le paraître, quoique nous ne soyons rien moins que cela, nous qui prenons toutes formes pour nous faire estimer, qui sommes idolâtres de nous-mêmes et de tout ce que nous faisons, qui nous élevons au-dessus des autres, nous qui voyons une paille dans l’oeil de notre frère et ne voyons pas une solive dans le nôtre, nous qui avons des attaches et aux autres et à nous-mêmes, et qui retirons notre cœur de Dieu pour le donner aux créatures, nous qui sommes des âmes adultères et partagées, nous qui disons à Dieu par nos œuvres : « Retirez-Vous de nous. Vous êtes un Dieu jaloux, nous voulons vivre comme il nous plaît, et Vous ne le savez souffrir » ! Et nous nous flattons d’être les enfants du petit Maître ! Nous n’avons aucun de Ses traits, nous n’aurons point Son héritage, Il ne connaît point ces enfants illégitimes qui viennent de l’alliance de la chair avec l’esprit. Où est la charité mutuelle qu’Il nous a si fort recommandée ? Si vous étiez unis à Lui, vous le seriez avec vos frères. Mais j’ai beau tourner, je ne connais le petit Maître en aucun de nous. Ne nous flattons plus, renouvelons-nous dans la charité, quittons le vieux levain de l’amour-propre, soyons une nouvelle pâte, quittons le vieil homme pour [320r°] nous revêtir du nouveau. Où est notre foi et notre charité ? Je n’en sais rien, je n’en sais rien. Nous sommes nus et nous croyons être bien vêtus, et je dis à d’autres : « Vous êtes vêtus et vous vous croyez nus ».
Malheur à la terre car elle est corrompue, malheur au ciel car il a couvert son iniquité, malheur au soleil qui l’a éclairée, malheur à moi parce que je me suis tue 1, malheur davantage à ceux qui ont donné le nom de vérité au mensonge, et le nom de mensonge à la vérité, qui ne regardent comme vérité que ce qui leur plaît, qui regardent comme tromperie ce qui blesse l’amour-propre ! Je pleure la fille de mon peuple, je pleure mon peuple même : qu’est devenu ce peuple docile ? Il a quitté sa voie. Sion, pleure tes voies : personne ne vient à tes sabbats, car ceux que tu croyais tes enfants, n’y marchent plus, ils ont pris le change. Le peuple qui n’était point mon peuple est devenu mon peuple3, dit Sion, et le peuple qui était mon peuple s’est retiré de moi. Elargis tes sentiers, ô Sion, pour laisser passer ceux qui sortent de ton sein, mais ouvre tes portes pour recevoir ceux qui viennent en foule chez toi. Tes chemins sont battus de ceux qui viennent et qui s’en retournent, tu pleures les uns et chantes avec allégresse pour les autres. Jérusalem, convertissez-vous au Seigneur votre Dieu1.
Il y en a bien qui suivent les vouloirs du petit Maître, mais j’ai quelque chose à leur reprocher : ils se croient pauvres, quoiqu’ils soient riches. Ils ont mal aux yeux, [320v°] il leur faut un collyre4 ! Ils sont pourtant ma consolation. Je leur envoie la bénédiction du petit Maître, je les porte dans mon cœur.
A.S.-S., ms. 2057, f° 319r° à 320v°, copie très soignée ; Dutoit, lettre 3.19.
1Ensemble de paraphrases à partir des Lamentations de Jérémie, et probablement d’Isaïe.
2Rm 9, 25-26.
3Osée, 14, 2.
4Inspiré de Apoc., 2, 4 à 3, 18.
J’attends mon obéissance1 pour partir, et quelque incommodée que je sois, je ne retarderai pas un instant2. J’ai deux filles : l’une me sert depuis quatorze ans, et l’autre depuis six ans ; elles n’ont ni bien ni retraite. Si M. de M[eaux] veut bien qu’elles entrent dans le couvent, j’en emmènerai une avec moi, et l’autre me viendra trouver avec les petits meubles et hardes nécessaires à une personne aussi incommodée que je le suis. Elle amènerait mon lit, et de quoi meubler une chambre. J’ai deux petits oiseaux qui me tiennent compagnie ; je souhaiterais bien de les avoir, si M. de M[eaux] le veut bien. Pour ma petite chienne, je la donnerai, car je n’ose proposer de l’emmener. Je voudrais bien aussi porter mon petit Jésus et quelques petits tableaux. Mandez-moi, s’il vous plaît, monsieur, sans retard, les intentions de M. de M[eaux]. Je [f°98v°] vous assure que j’ai eu une sensible joie de la charité de ce bon prélat. J’espère que Dieu lui fera connaître le fond de mon cœur. Je souhaiterais fort qu’il eût la bonté de m’accorder la grâce que je lui demande dans la lettre ci-jointe. C’est avec plaisir que j’accepte les conditions, car j’aime bien mieux voir peu de religieuses que d’en voir beaucoup. Je me passe aisément de compagnie. Je serais fort aise de porter tous mes petits ouvrages, car c’est toute ma consolation, et quelque livre de la Bible. Si, par votre moyen, je pouvais avoir l’Histoire ecclésiastique3, j’ai fort envie de me la faire lire. Du reste, il ne faut point que ces dames se gênent pour me tenir compagnie : la solitude ne m’ennuie jamais.
Je vous prie de faire faire attention à M. de Meaux que je suis fort simple et franche, que c’est peut-être ce qui pourra peiner, mais je ne puis être autre que [f°99] très simple, car c’est mon caractère, et je serais bête au dernier point s’il faut être sur le compliment, la façon et la précaution. J’ai aussi quelques remèdes qu’il me faut porter à cause de mes vomissements. Un mot sur tout cela, s’il vous plaît. Je m’approcherai assez pour partir promptement après l’obéissance reçue. Je ne vous fais point de remerciements de toutes vos peines : Celui pour lequel vous faites ces choses vous en récompensera. J’apprends la mort de M. de Luxembourg. Je sais l’intérêt que vous y avez. Je souhaite qu’il ait connu Dieu avant de mourir. Permettez-moi de présenter mes respects à madame de Ch[evreuse]4
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°98, autographe ; en tête de Chevreuse : « reçue le 9e janvier 1695 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°115] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 65.
4Mme de M[ortemart] selon Fénelon 1828.
1 Au sens d’obédience, affectation donnée par un supérieur.
2« Je partis … dans le plus affreux hiver… » Vie, 3.18.1.
3Probablement l’Histoire ecclésiastique [d’Eusèbe], translatée de latin en français par messire Claude de Seyssel […], 1532, 1567, 1579, puis sans date par Gauterot à Paris. (L’Histoire ecclésiastisque du XVIIe siècle, de L. Ellies Du Pin, 4 vol., est de 1714).
Mon bon tuteur, je m’en irai sitôt que j’aurai reçu l’obédiencea, mais vous savez que je suis si simple. J’aime mieux ne point voir les religieuses que de les voir car, si elles me tendent des pièges, moi qui n’aime que mon petit Maître, je me laisserai prendre comme une sotte. De plus, je ne puis faire toutes lesb façons. Je veux alors bienc mon perroquet, mon serin et ma petite chienne. Faites que monsieur de Meaux me confesse, car cela sera mieux et je n’irai pas si souvent. Ecrivez-moi tout au long car on me donnera la lettre : [f. 2 r°] je suis assez près, présentement, pour la recevoir. J’aime bien Mme de Morstin [Morstein] et j’espère qu'un jour M. de Mon[fort ?] [sera] à Dieu. Ecrivez librement. Tâchez que j’aie mon lit et mes petits meubles.
- A.S.-S., pièce 7381, « 8 janvier 1695 reçu le 9 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [139].
amon obéissance Dupuy.
bces Dupuy.
cje voudrais bien Dupuy.
Si l’on m’arrête sur le chemin par l’ordre de M. l’arch[evêque], que répondrais-je ? Car cela se peut faire et ce n’est pas sans sujet1, monsieur, que je vous demande cela. Comme vous me mandez de partir sans attendre l’obéissance, je pars et je serai, s’il plaît à Dieu, samedi quinzième du mois à M[eaux]2. Ayez la bonté d’en faire avertir, afin que je sois reçue quoique je n’aie pas l’obédience. J’ai cru, comme votre lettre est écrite depuis celle de monsieur de Meaux, lui obéir plus exactement en suivant le dernier ordre. Je ne me porte pas bien, mais je n’ai nul égard pour obéir3. Voulez-vous bien que, pour la dernière fois, je présente mes respects à ceux qui ont tant eu de charité pour moi ? Ma reconnaissance sera éternelle.
A.S.-S., pièce 7382, autographe, à « Monsieur le duc de Chevreuse », «Reçue le 9e janvier 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [139].
1Madame Guyon craint la colère de l’archevêque, tenu à l’écart de toute cette histoire. V. note 4 à la lettre suivante, n°266.
2Le 13 janvier elle sera à Sainte-Marie de Meaux.
3« Je partis dans le plus affreux hiver […] j’en eus une maladie de six semaines de fièvre continue », Vie 3.18.1.
Monseigneur, je prends la liberté de vous offrir ce tableau1, qui passe, parmi ceux qui s’y connaissent, pour être assez bon. Il y a longtemps que j’aurais pris la confiance de le présenter à Votre Grandeur, mais je voulais que toutes ces affaires2 fussent terminées auparavant. Faites-moi la grâce de l’agréer comme un témoignage de mon respect et de ma reconnaissance. Je vous envoie aussi deux petites boîtes pour vous récréer par leur nouveauté ; la plus petite est l’emblème de la confiance que je veux avoir toute ma vie en Votre Grandeur, étant avec une parfaite soumission, de Votre Grandeur, la très humble et très obéissante servante de la Motte[-Guyon].
- BN, N. acq. fr. 16313, f°66, autographe - UL, lettre 1165. D’après la place qu’elle occupe dans les éditions, cette lettre aurait été écrite de Meaux en juillet 1695, après que Bossuet eut accepté la soumission de Mme Guyon et lui en eut donné un certificat conforme. Mais la confiance qu’elle exprime est en contradiction avec les sentiments intimes que révèle la correspondance de Mme Guyon au mois de juillet. Nous croyons donc la présente lettre antérieure de plusieurs mois : elle a dû être écrite lorsque, son départ pour Meaux étant résolu, Mme Guyon put croire qu’elle allait, grâce à Bossuet, retrouver la tranquillité. Elle écrivait, le 7 janvier, au duc de Chevreuse [lettre n°264], au moment où elle faisait ses préparatifs de départ : « Je voudrais bien aussi porter mon petit Jésus et quelques petits tableaux. Mandez-moi, s’il vous plaît, sans retard les intentions de M. de Meaux ; je vous assure que j’ai une sensible joie de la charité de ce bon prélat. » (Ms. Dupuy, f°159, v°). [UL].
1» M. l’abbé Ledieu nous apprend que ce tableau représentait une Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses bras « (Deforis). Ni Bossuet, ni Phelipeaux, dans leurs Relations, ni Mme Guyon dans sa Vie, n’ont parlé de ce cadeau. [UL] – En effet il en est probablement question à la fin d’une lettre à la « petite duchesse » de mars 1697 : « Je vous ai envoyé une petite croix et le portrait de [interprété comme : appartenant à] M. de M. » Ce portrait aurait été rendu par Bossuet.
2Les négociations relatives à son départ pour Meaux : « M. de Meaux accorde tout », écrit Mme de Maintenon à M. de Noailles le 31 décembre I691, « et nous allons lui envoyer Mme Guyon. Le Roi le dira à M. l’archevêque et lui parlera comme croyant qu’il ne faut plus agiter cette affaire. »
Grenoble, 18 janvier 1695.
Il y a plus de quinze jours, monsieur, que j’ai envoyé à mon frère les éclaircissements que vous lui aviez demandés sur ce qui s’était passé à Grenoble touchant Mme Guyon. Ainsi, je crois qu’il vous les a communiqués ; et, pour ne vous point fatiguer, je n’userai point de redites.
J’ai écrit, il y a plus d’un mois, deux lettres à M. le curé de Saint-Jacques1 sur le même sujet. Je vois à peu près qui l’a engagé à m’écrire pour avoir ces éclaircissements, mais je le crois trop sage pour avoir divulgué cela par le monde. Mais je m’en remets à celle que j’ai écrite à mon frère, qui marque nettement et sincèrement ce qui s’est passé en ce diocèse à l’égard de Mme Guyon. J’y ai omis exprès une déposition très fâcheuse d’une Cateau Barbe, qu’elle avait emmenée à Gênes contre le gré de sa mère, parce que cela aurait été trop injurieux à Mme Guyon.
Pour les lettres qu’elle a publiées dans Paris2, [f°103] elles n’affaiblissent point les faits que j’assure qui se sont passés à Grenoble. Autant que ma mémoire me le peut fournir, je lui ai écrit pour retirer cette jeune fille de ses mains, que son frère alla chercher à Gênes, ou à Verceil. Mais cela ne lui est pas fort avantageux.
Il y a environ six ans qu’elle m’écrivit qu’elle s’était bien trouvée de mes bons avis et qu’elle avait réussi pour le temporel et le spirituel, et qu’elle avait été trouvée avoir des sentiments orthodoxes. Cela fait voir que je lui avais donné des avis sur sa conduite, et ces avis étaient de quitter cette attache éclatante qu’elle avait pour un barnabite et d’avoir soin de ses enfants et de ses affaires domestiques ; 2° de ne point se mêler de dogmatiser comme elle faisait ; 3° de prendre garde à la manière dont elle expliquait son oraison de quiétude, dont un prieur de la réforme de Saint-Benoît m’avait fait un rapport désavantageux pour elle.
[f°102v° en travers] Elle me demanda alors une lettre de recommandation pour mon frère, le lieutenant civil3. J’y peux bien avoir mis ce que vous me marquez, que c’était une dame de vertu et de piété ; c’est le moins que je pouvais mettre, après l’assurance qu’elle me donnait qu’elle s’était bien trouvée de suivre mes avis et qu’on avait jugé à Paris ses sentiments orthodoxes. Ainsi, comme dit saint Augustin des louanges que le concile de Palestine donna à Pélage : Voluntas emendationis, non falsitas dogmatis approbata est4.
Enfin, si je l’ai trop louée en la recommandant, cela n’empêche point que tout ce que j’ai mandé, qui s’est passé à Grenoble, ne soit vrai. Il ne me reste qu’à vous assurer, monsieur, que je suis à vous avec toute l’estime et la distinction possible.
Le cardinal Le Camus.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°102, autographe. - UL, appendice III, « II Témoignages », B2.
Cette lettre répond à une lettre qui lui avait été adressée par Chevreuse le 10 janvier (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°100, autographe) :
« Votre Eminence me permettra d’interrompre quelques moments ses saintes et continuelles occupations pour lui expliquer une difficulté dont on ne peut recevoir la solution que d’elle-même. Il court dans Paris des copies d’une lettre adressée, dit-on, à M. le curé de Saint-Jacques par Votre Eminence. Il y est marqué que vous avez convaincu à Grenoble Madame Guyon d’une doctrine abominable et d’assemblées nocturnes sous prétexte de charité ; et cependant on voit d’autres lettres de V. E. à la même dame depuis son départ de Grenoble par lesquelles vous témoignez beaucoup d’estime de sa vertu et de sa piété, et vous répondez à Mr le Lieutenant Civil de sa droiture en recommandant ses affaires temporelles. Mme la duchesse de Noailles a un intérêt particulier d’éclaircir sur cette apparente contradiction parce que Mme la Comtesse de Guiche sa fille est amie de Madame Guyon, et que plusieurs personnes de beaucoup d’esprit et de piété qui connaissent cette Dame rendent un témoignage très avantageux de sa vertu. […] ».
1Le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, à Paris.
2Les lettres que Le Camus avait écrites le 28 janvier 1687 à Mme Guyon et à son frère le lieutenant civil de Paris.
3Lettre du 28 janvier 1687: « Je ne saurais refuser à la vertu et à la piété de Mme de La Motte la recommandation qu’elle exige […] J’en ferais quelque scrupule, si je ne connaissais la droiture de ses intentions et votre intégrité. […] ». En même temps, il écrivait à Mme Guyon: « Je souhaiterais d’avoir, plus souvent que je n’ai, des occasions de vous faire connaître combien vos intérêts temporels et spirituels me sont chers.[…] » (Lettres reproduites dans notre volume I comme des témoignages sur Madame Guyon précédant son arrivée à Paris.)
4De gestis Pelagii, 35 (P. L. XLIV, col. 358), pour le sens, non pour les termes.
Février 1695
... Dieu est un grand roi, dont la faveur est plus à rechercher qu’on ne peut dire. Mais pour la faveur ou défaveur de la terre, c’est ce dont un cœur chrétien doit faire peu de cas. Comment aurais-je révolté tout Saint-C[yr] ? [116v°] Je n’y ai vu que trois filles, une seulement deux fois, et l’autre, qui est ma parente, sait combien je les ai portées à la soumission. C’est assurément ma seule présence au-dehors qui, de loin, leur a inspiré cet esprit. Il me paraît que N [madame de Maintenon] ne se sert pas de tout son bon esprit, quoiqu’elle se serve de tout son crédit. Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles1. Peut-être, après avoir cru avoir passé des ténèbres à la lumière, verra-t-elle qu’elle a passé de la lumière aux ténèbres.
Je vous prie de demander à l[a] bonne c[omtesse] si elle a de l’eau de seiche : il me prend, depuis quelques temps, des défaillances le soir. Jeudi, j’en eus une de deux heures ; en voilà quatre depuis un mois. J’en eus une, il y a quelques jours, qui me dura près de quatre heures, et je n’en avais jamais eu surtout le soir : cette eau me fit revenir ; une personne en avait, qui m’en donna.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [140].
1Luc, 1, 51 : Il a fait tomber les Monarques de leurs trônes, et a élevé les petits. (Amelote). (Paroles du Magnificat).
M[onsieur]
Quand j’ai reçu votre lettre du dernier jour de l’année 1694, j’en avais déjà anticipé la réponse par une lettre que j’ai confiée à M. B. docteur de Sorbonne. Je vous avoue que j’ai de la peine de prendre le sens de la vôtre, parce que vous y paraissez préoccupé de certaines idées qui n’ont rien de commun avec la situation où je me trouve à votre égard. On vous a fait une injustice, si on vous a imputé d’être venu dans ce pays pour y prendre des armes 1 contre la dame que vous me nommez. C’est à quoi nous n’avons songé ni vous ni moi. Dieu le sait et les hommes le connaîtront un jour. Je ne vous ai jamais ouï parler d’elle qu’avec beaucoup d’estime et de respect, et ma mémoire ni ma conscience ne me reprochent pas d’en avoir jamais parlé autrement. Si elle a eu quelques chagrins à Paris, elle ne les doit imputer qu’aux liaisons qu’elle a eues au P. de la Combe 2, avant même que j’eusse le bien de la connaître. Et l’on ajoute qu’elle s’est faite des affaires par des communications et des [282v°] conférences qu’elle a eues dans Paris avec quelques personnes du parti du quiétisme outré. Quelque éloignement que je lui ai toujours témoigné d’avoir pour cette doctrine et pour les livres du père de Lacombe, j’ai toujours parlé de la piété et des moeurs de cette dame avec éloge. Voilà en peu de mots, les véritables sentiments où j’ai toujours été à son égard, et qui vous doivent faire connaître dans quelles dispositions je suis pour tout ce qui peut vous intéresser, etc.
- Fénelon, Réponse à la Relation sur le quiétisme [de Bossuet], ch. I. - B.N.F., ms. 5250, copie, f°282, suivie de : « On voit que ce prélat malgré tout ce qu’il blâmait fortement dans la conduite de cette personne pour des choses qu’il regardait sans doute comme des indiscrétions, n’en parlait jusqu’en ce temps-là, qu’avec estime, respect, éloges pour sa piété et pour ses moeurs, que c’était ses véritables sentiments, et que sa conscience lui eût fait des reproches s’il en eût jamais parlé autrement. » - Cor. Fénelon 1828, t. 7, l. 70, p. 148.
Nous publions cette lettre entre tiers parce qu'elle témoigne de l'enquête menée par le duc de Chevreuse, et parce qu'elle fût reprise par Fénelon dans sa défense.
1 Fénelon cite au même endroit une autre lettre de l’évêque de Genève, du 19 juin 1683, où il s’exprime ainsi sur Mme Guyon : « Elle donne un tour à ma disposition à son égard qui est sans fondement. Je l’estime infiniment, et par-dessus le P. de Lacombe ; mais je ne puis approuver qu’elle veuille rendre son esprit universel, et qu’elle veuille l’introduire dans tous nos monastères, au préjudice de celui de leurs instituts. Cela divise et brouille les communautés les plus saintes. Je n’ai que ce grief contre elle. A cela près, je l’estime et je l’honore au-delà de l’imaginable. » Cor. Fénelon, 1828.
2 Une lettre de M. d’Aranthon, du 31janvier 1688, donne les raisons de son opposition à ce religieux : « L’on publie ici, dit-il, que le P. de Lacombe va être renvoyé glorieusement. Je souhaite de tout mon cœur que cela soit ainsi, si Dieu le veut ; mais au nom de Dieu, obtenez de Mgr l’archevêque et du R. P. confesseur, qu’on ne le renvoie point dans mon diocèse. Vous verrez, par ma dernière lettre circulaire, que je vous conjure de leur communiquer les précautions que j’ai été forcé de prendre pour arrêter les progrès de sa mauvaise doctrine dans mon diocèse. Si ce père paraît ici, la moitié du Chablais est perdue. [...] » Cor. Fénelon, 1828
J’ai bien reçu votre lettre, ô personne qui m’êtes inconnue, mais comme vous dites, bien unie selon Dieu. J’en ai eu d’autant plus de joie que je ne m’attendais plus à avoir aucunes nouvelles de la Ch[ère] M[ère]. Vous pouvez encore nous en donner, ce qui ne me sera pas une petite consolation. J’avais mandé à N[otre] Ch[ère] M[ère] de ne faire qu’une enveloppe, avec l’adresse à Mgr de Cossier, sans parler du tout de l’autre ami ; elles me seront rendues avec autant de sûreté. Mais elle n’a reçu ni cette lettre-là ni quelques autres, témoin celles qui sont tombées entre vos mains. Je bénis Dieu d’en avoir sauvé quelques-unes de la trahison ou du naufrage. On ne m’avait pas encore donné l’adresse que je reçois de vous, on s’en servira tant que le ciel nous laissera encore quelque ressource. Ne peut-on point confier à l’ami Le Sieur où est renfermée l’illustre souffrante ? Illustre à la vérité devant Dieu si, suivant la règle évangélique, on juge de la grandeur d’une âme par la grandeur de ses croix et de ses opprobres, portés [f. 1 v°] chrétiennement. Cette personne que j’honore véritablement comme ma mère en N[otre] S[eigneur] vous a pu dire quelle est notre union. Mais je ne saurais assez vous exprimer ce que je porte dans le cœur pour elle, et combien je lui suis acquis malgré les tempêtes dont nous avons été battus. Si vous trouvez quelque ouverture, faites-lui savoir ma sincère disposition à son égard ; rien du monde n’est capable de l’altérer. Je m’étonnais qu’elle ne faisait aucune mention de mes réponses, quoique je les lui fisse fort régulièrement : une partie a été interceptée. L’autre vous a été heureusement rendue. Je n’ai pas envoyé le paquet qu’elle vous a fait chercher, parce que je ne voyais pas qu’elle pût le recevoir. On n’a pas reçu non plus celui qu’elle m’a envoyé par le messager de Toulouse, ainsi que les dernières lettres le portaient. Il y a à craindre qu’elle n’ait pas été servie fidèlement non plus que pour le premier surplis, dont le paquet fut perdu. Ayez la bonté de nous faire savoir ce que vous jugerez se pouvoir hasarder. De ce côté-ci, il ne s’est perdu aucune lettre. L’adresse est sûre de l’ami très fidèle et très [f. 2 r°] généreux.
Pour ce qui est de vous, chère personne, qui, quoique inconnue, êtes si aimante et si aimée de la pauvre persécutée, daignez me donner quelque part à votre souvenir devant Dieu, ou dans votre cœur telle place qu’il plaira de m’y donner à Celui qui le possède pour Son amour et pour Sa gloire. J’avais vu, il y a longtemps, votre caractère [écriture] sur les paquets de la ch[ère] M[ère] et dans quelques chansons ; mais je ne me serais jamais imaginé que ce fût le caractère d’une femme, surtout y remarquant une si bonne orthographe, ce qui est rare pour le sexe. Il y a bien des morts à essuyer par la privation de tant de personnes que l’on verrait de si bon cœur, et pour qui l’on conçoit tant de correspondance, de par la nécessité de se trouver parmi tant de visages que l’on ne goûte point. L’amour et la volonté de Dieu rend tout supportable : plaise à Sa divine bonté de nous la faire aimer éternellement, quoi qu’il y ait à souffrir pour Lui plaire. C’est dans Son même amour que je vous embrasse cordialement.
- A.S.-S., pièce 7383, autographe. En tête : « Du P. Lacombe à Mme de (Guyon biffé), XXX, Février 1695 ». .
Ce 4 mars 1695
J’ai reçu heureusement la vôtre dernière aussi bien que la précédente. L’incertitude où vous me mettez de pouvoir plus vous en faire tenir des miennes, fait que je ne me sens pas dans celles-ci. Nous avons suivi les différentes adresses que l’on nous a données : comme je les supposais sûres, j’écrivais plus rondement. Mais comme vous dites fort bien, tous ne sont pas capables des vérités singulières, et la préoccupation où l’on est peut donner lieu à de sinistres jugements. Nous attendrons ce qui arrivera par les ordres de la divine Providence, et ce que vous pourrez nous en apprendre. Si vous voyez la chère M[ère]1, assurez-la de la constante continuation de tout ce que je lui suis, aussi bien que de l’attachement de la petite société de ce lieu2. Le paquet de papiers qu’elle disait avoir envoyé à Toulouse ne s’y est point trouvé ; il faut le faire chercher au Bureau de Paris pour Toulouse. Peut-être y trouverait-on [f. 1 v°] aussi le paquet du premier surplis dont on n’a jamais eu de nouvelle3. Je finis pour reprendre mon silence jusqu’à ce que je sache si l’on pourra encore vous écrire ; il ne s’en perdra aucune lettre de ce côté-ci, par la protection divine et par les soins de la personne qui nous rend depuis si longtemps un si bon office.
Depuisa que la personne préposée à Toulouse pour la réception des paquets à nous adressés, a su la remise de celui qu’on envoyait, elle a été au bureau à l’arrivée de chaque messager, mais inutilement. Si vous le jugez à propos, mad[emoise]lle ma très chère sœur en N[otre] S[eigneur] J[ésus]-C[hrist], vous en ferez faire la recherche : peut-être l’a-t-on oublié au bureau. L’adresse en est à M. de Normande chez M. de Colomès, banquier à Toulouse, pour faire tenir à M. de Lasherous4. On avait même déclaré au bureau que c’était des sermons et un livre que M. Mamelus envoie à M. de Lasherous. Le premier, qui s’est perdu aussi au Bureau de Paris, à la réserve que par oubli il y fût encore, <il> s’adressait à M. de Vergès chez M. Bousat, droguiste à …, [f°.2 r°] pour faire tenir à M. de Lasherous de Caubotteb à Lourdes ; il y avait un surplis et quatre louis dedans. Les âmes unies de ce lieu saluent et embrassent très cordialement l’illustre souffrante et persécutée : vous êtes mise et comprise dans le ballot, ma très chère sœur en Notre Seigneur Jésus-Christ. Que le grand Maître règne en nous par amour, et c’est dans cet amour que je vous embrasse très cordialement, bien que je n’aie l’honneur et l’avantage de vous connaître.
- A.S.-S., pièce 7384, autographe, sans adresse. En tête : « Du P. Lacombe à Mme de Guyon ». La seconde partie de la lettre est peu lisible, d’où nos points de suspension.
a Cette fin de lettre est d’une autre écriture, probablement de l’intermédiaire côté Lacombe..
b Lecture incertaine.
1Madame Guyon à qui cette lettre est adressée par un intermédiaire.
2Le groupe dévot constitué par Lacombe, «âmes unies» de la fin de la lettre.
3 Indice de l'aide envoyée par Madame Guyon, probablement sous forme de louis cousus dans le surplis.
4 « Ce prêtre [aumonier de la prison] … assure Madame Guyon qu'il soutiendra partout sa doctrine et qu'il n'en rougira jamais. Tout cela supposé, il semble, Monsieur, qu'il y ait dès cette heure quelque chose à faire du côté de Lourdes... » (lettre de La Reynie du 22 janvier 1696). Voir Index, Lasherous.
Mars 1695
J’ai vu un papier d’articles qu’on dit avoir été conclus avec une personne en qui vous avez toute confiance. Plût à Dieu que je fusse morte il y a un an ! je serais morte avec la consolation et l’espérance. Mais je suis bien à rebours du Nunc dimittis1. Le premier article est qu’il faut croire distinctement au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qui a jamais douté de cela ! Et n’est-ce pas pour rendre l’oraison odieuse, et persuader à toute la terre que ceux qui la font ne croient point en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ? Je vous avoue que depuis que je suis au monde, rien ne m’a tant affligée que cela. Tout le reste est une confusion de choses qui se démentent ou qui ne s’entendent pas. Qui ne sait que les mystères et les attributs sont l’objet [117r°] de la contemplation? Mais l’oraison de foi n’embrasse point d’objet distinct, parce qu’elle les embrasse tous dans le temps de l’actuelle oraison, quoiqu’elle soit toujours prête de donner sa vie à tout instant pour chacun des articles de notre foi en distinction.
Je proteste devant Dieu et devant toute la cour céleste que je n’ai jamais douté un moment de ces vérités, et que rien n’est plus odieux que d’en faire des articles pour persuader aux hommes que ceux qui font oraison ne croient ni en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, ni en Jésus-Christ ; c’est une invention de Baraquin. Pour moi, je sais mourir comme on doit mourir, mais je ne sais point signer de faussetés et des choses qui pourraient laisser le moindre soupçon que j’aie jamais douté de ces vérités, sur lesquelles même je n’ai jamais été tentée. Ce que je dis ici, je suis prête de le sceller de mon sang.
Bien loin que ce soit là finir une affaire, c’est une source de difficultés et d’embarras. Mais les hommes n’ont qu’un temps, et Dieu dure éternellement. Malheur à l’homme qui se confie à l’homme, malheur à qui cède à la politique. La désertion de tous mes amis ne me fait aucune peine, mais l’horreur d’écrire des articles de foi en Dieu et en Jésus-Christ, comme si les âmes d’oraison ne croyaient ni en Dieu ni en Jésus-Christ, est ce qui me blesse autant qu’il a blessé le cœur de Dieu. Je ne m’étonne pas de ce que j’avais le cœur si serré et si flétri.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [140]. - Fén. 1828, vol. 7, lettre 74.
1Luc, 2, 29 : Dimittis servum tuum Domine secundum verbum tuum in pace : Maintenant, Seigneur, vous permettrez à votre serviteur de mourir en paix selon votre parole. (Amelote).
Mardi 8 mars [1695]
Je croyais, Monseigneur, aller hier au soir chez vous, et recevoir vos ordres pour aujourd’hui, mais je ne fus pas libre. Je comprends par votre dernier billet que vous ne comptez pas que j’aille à Issy aujourd’hui, et que vous ne souhaitez que j’y aille que jeudi pour la conclusion. Mandez-moi, s’il vous plaît, si j’ai bien compris. Je ferai tout ce que vous voudrez sans réserve à l’extérieur et à l’intérieur. Pour le b[ien]h[eureux] J[ean] de la Croix et pour saint Fr[ançois] de Sales, j’écouterai avec docilité les endroits dont vous me voulez instruire, mais il faut observer bien des circonstances. Si vous aviez la bonté de m’indiquer ces endroits par avance, je les examinerais à loisir sans envie de les éluder ni de disputer.
Pour l’excitation que j’exclus, elle ne regarde qu’un nombre d’âmes plus petit qu’on ne saurait s’imaginer. Je n’exclus qu’un effort qui interromprait l’occupation paisible. Je ne l’exclus qu’en supposant, dans l’entière passiveté, une inclination presque imperceptible de la grâce, qui est seulement plus parfaite que celle que vous admettez à tout moment dans la grâce commune. Je ne l’exclus qu’en supposant que cette libre quiétude est accompagnée de fréquents actes distincts qui sont non excités, c’est-à-dire auxquels l’âme se sent doucement inclinée sans avoir besoin d’effort contre elle-même. Faute de ces signes, la quiétude me serait d’abord suspecte d’oisiveté et d’illusion. Quand ces signes y sont, ne font-ils pas la sûreté ? Et que demandez-vous davantage ? Pourvu que les actes distincts se fassent toujours par la pente du cœur, qui est celle d’une habitude très forte de grâce, à quoi servirait de s’exciter et de troubler cet état ?
Enfin il ne faut ni donner pour règle à l’amour de ne s’exciter jamais, ni supposer absolument qu’elle1 ne le doit pas. Je crois bien que Dieu ne manquant jamais le premier, Il ne cesse point d’agir de plus en plus à mesure que l’âme se délaisse plus purement à Lui, et l’enfonce davantage dans l’habitude de Son amour. Mais la moindre hésitation, qui est une infidélité dans cet état, peut suspendre l’opération divine, et réduire l’âme à s’exciter. De plus, Dieu, pour l’éprouver ou pour elle ou pour les autres2, peut la mettre dans la nécessité de quelque excitation passagère. Ainsi je ne voudrais jamais faire une règle absolue d’exclure toute excitation. Mais aussi je ne voudrais pas rejeter un état où l’âme, dans sa situation ordinaire, n’a plus besoin de s’exciter, les actes distincts venant sans excitation. Donnez-moi une meilleure idée de l’état passif, j’en serai ravie. Quoi qu’il en soit, j’obéirai dans la plénitude du cœur. [Fin du folio].
- B.N.F., N.acq.fr. 16 313, f°38-39.
1L’amour.
2Peu clair : pour que les « autres » reconnaîssent la grâce comme distincte de son canal humain ?
14 avril 1695
Monseigneur,
Je réponds autant précisément que je puis à la lettre1. En voici la réponse2, que je ne prendrais pas la liberté de vous faire remettre, Monseigneur, sans l’ordre exprès que vous m’en donnez. Dans la disposition où la miséricorde de Dieu me conserve encore, je ne me trouve pas capable de parler de la manière qu’on veut que j’aie fait, et j’ose dire que c’est me faire justice de me croire sincère et entièrement [f°109] éloigné de ce qui s’appelle fausseté, et beaucoup plus de ce qui s’appelle calomnie. C’en serait une insigne, si j’avais parlé de la sorte. Je déclare, au contraire, Monseigneur, que je n’ai jamais rien entendu de la bouche de cette dame que de très chrétien et de très honnête. C’est un témoignage que j’ai déjà rendu plusieurs fois, que je rendrai encore toutes les fois que j’en serai requis, parce que je le dois tel à la vérité, et que je m’estime heureux de rendre à présent, puisque c’est en exécution de vos ordres, et en vous y marquant la respectueuse soumission avec laquelle je suis, Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Fr. Richebracque.
À Blois, 14 avril 95.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°109, autographe, annotée par Chevreuse : « lettre du P. de Richebraque prieur de Blois en 1694 et de Saint-Robert proche Grenoble en 1686 en réponse d’une lettre que lui avait écrite M. le duc de Chevreuse au sujet de Madame G[uyon]. » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [141] - A.S.-S., pièce 7385, « copie des réponses du R.P. de Richebraque aux lettres de M. le d. de ch. Et de M. g. au sujet de la lettre de M. le car. Le Camus au curé de St Jacques ou qui lui fut attribuée en 1695 » - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 76. - UL, t. VII, « Témoignages », C1.
1« Une lettre de Mme Guyon, envoyée à D. Richebracque par le duc de Chevreuse, et dans laquelle elle faisait appel aux souvenirs du religieux bénédictin, parce qu’on prétendait autoriser de son témoignage les accusations portées contre elle. » [UL].
Le duc de Chevreuse avait joint la lettre qui suit (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°107, brouillon autographe avec ratures et additions, intitulé « Copie de la lettre écrite au R. P. de Richebraque à Versailles le 11e avril 1695 ») :
« Quoique je ne sois pas connu de vous, mon Révérend Père, trouvez bon que je vous demande une réponse précise à la lettre ci-jointe [de Mme Guyon], et que je vous prie de vouloir bien me l’envoyer au plus tôt par la même voie dont je me sers pour vous faire parvenir ce paquet. Je sais assez que vous êtes incapable d’avoir avancé aucune fausseté et encore moins de celles qui préjudicient à autrui. Je sais aussi que l’histoire (qu’on m’a apprise) de la personne qui s’est rétractée peut avoir donné lieu à ce qu’on vous a attribué. Mais je me trouve engagé, d’ailleurs, à vous demander ce petit éclaircissement. Et me sers avec joie de cette occasion pour vous exprimer, Mon Révérend Père, l’estime sincère avec laquelle je suis très véritablement à vous. »
2Voir la lettre qui suit.
Madame,
Est-il possible qu’il faille me chercher dans ma solitude pour fabriquer une calomnie contre vous, et qu’on m’en fasse l’instrument ? Je ne pensai jamais à ce qu’on me fait dire, ni à faire ces plaintes dont on veut que je sois auteur. Je déclare, au contraire, et je l’ai déjà déclaré plusieurs fois, que je n’ai jamais rien entendu de vous que de très chrétien et de très honnête. Je me serais bien gardé de vous voir, madame, si je vous avais crue capable de dire ce que je n’oserais pas écrire et que l’Apôtre défend de nommer1. S’il est pourtant nécessaire que je le nomme à votre décharge, je le ferai au premier avis, et je dirai nettement qu’il n’en est absolument rien, c’est-à-dire que je ne vous ai jamais ouï dire rien de semblable, ni rien qui en approche le moins du monde, et que, de ma part, je n’ai rien dit qui puisse faire croire que je l’aie entendu de vous. On m’a déjà écrit là-dessus, et j’ai déjà répondu de même. Je le ferais encore mille fois si j’en étais mille fois requis. On confond deux [f°111] histoires qu’il ne faudrait pas confondre. Je sais celle de la fille qui se rétracta2 ; et vous savez, de votre part, madame, le personnage que j’y fis auprès du prélat3 par le seul zèle de la vérité, et pour ne pas blesser ma conscience en me taisant lâchement. Je parlai pour lors librement, et je suis prêt à le faire de même, si Dieu le demande à présent de moi, comme pour lors. Je croirai qu’Il le demande, si j’en suis requis. Mais que dirais-je de plus précis que ce que je dis ici ? S’il faut néanmoins quelque chose de plus, prenez la peine de me le mander, et je rendrai témoignage à la vérité. C’est dans cette disposition que je suis très sincèrement en Notre-Seigneur, en vous demandant auprès de Lui vos prières.
Madame, votre très humble et très obéissant serviteur. Fr. Richebracque.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°110, autographe, en tête : « 14 avril 1695 », adresse autographe : « à Madame / Madame de Guyon etc. / à Paris », annotée par Chevreuse : « réponse du P. de Richebraque à Madame G[uyon]. » ; et f°112, copie Chevreuse, suivie de l’annotation : « Jusqu’ici c’est la copie mot à mot d’une lettre écrite par le P. de Richebraque supérieur des Bénédictins de Blois de la congrégation de Saint Maur à Madame Guyon. J’ai l’original entre les mains […] et me contente de remettre cette copie de ma main à celui qui fait les affaires de Mme Guyon à Paris. Je montrerai cet original à M. l’évêque de Meaux dès qu’il sera à Versailles. A Paris le 20e avril 1695. [signature :] Le duc de Chevreuse.» ; f°113 et f°115, autres copies des deux lettres de Richebracque à Mme Guyon et au duc, dont une par ce dernier. - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [142] - A.S.-S., pièce 7385, « copie des réponses du R.P. de Richebraque… » - Vie 3.18.4, précédé de : « Il arriva dans ces entrefaites que ceux qui me persécutaient firent courir une lettre qu’ils disaient être de M. de Grenoble, où il était marqué qu’il m’avait chassée de son diocèse, que j’avais été convaincue en présence du père Richebrac[que], alors prieur des bénédictins [de Saint-Robert] de Grenoble, de choses horribles, quoique pourtant j’eusse des lettres de M. de Grenoble depuis mon retour qui faisaient voir tout le contraire, et qui marquaient l’estime qu’il avait pour moi. J’écrivis au père de Richebrac. Voici la réponse que j’en reçus… » [suit le texte de la lettre reproduite ici] - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 78. - UL,VII, «Témoignages », C2.
La lettre ancienne « que ceux qui me persécutaient firent courir », du 18 avril 1685, adressée par le cardinal Le Camus à d’Arenthon d’Alex, a été publiée dans notre premier volume sous le n° 69. Ses propos sont modérés ; voici le passage où ils le sont le moins : qu’ « elle a écrit qu’elle avait un grand éloignement de la confession, jusqu’à croire s’en pouvoir passer quinze ans entiers. Elle a écrit à un autre qu’on venait à un tel état d’union avec Dieu qu’on ne sentait plus aucun mouvement de concupiscence… ». Dans l’autre lettre, de 1697, publiée dans le présent volume, du même cardinal Le Camus au successeur de d’Arenthon d’Alex, Michel-Gabriel de Rossillion de Bernex, sacré le 6 octobre 1697, tardivement, on en vient à une « horrible » insinuation : « … De là, elle s’en alla dans des monastères de chartreuses [en particulier à Prémol], où elle se fit des disciples. Elle était toujours accompagnée d’une jeune fille qu’elle avait gagnée, et qu’elle faisait coucher avec elle […] On s’est convaincu que Mme Guyon a deux manières de s’expliquer : aux uns, elle ne débite que des maximes d’une piété solide ; mais, aux autres, elle dit tout ce qu’il y a de plus pernicieux dans son Livre des Torrents, ainsi qu’elle en a usé à l’égard de Cateau Barbe…»
Le duc de Chevreuse écrivit à Richebracque en réponse à ses deux lettres du 14 avril, lui posant des questions complémentaires. De même le duc avait écrit au frère du cardinal Le Camus. La seconde lettre de Richebracque à Chevreuse ainsi que le témoignage du frère du cardinal adressé au duc ont été reportés en fin du présent volume, dans la section consacrée aux témoignages, afin de ne pas alourdir la lecture de la séquence principale axée sur la correspondance propre à Mme Guyon.
1 « Selon une interprétation assez commune de l’épître aux Éphésiens, 5, 3, saint Paul ne permettrait pas même aux chrétiens de nommer les actes contraires à la chasteté. Pour cette première accusation, le cardinal Le Camus ne paraît pas s’être rapporté au témoignage de dom Richebracque, mais bien à celui d’un autre bénédictin, dom Falgeyrat. » [UL].
2Cateau Barbe, par qui on avait, disait-on, découvert d’ « affreux mystères. »
3Le Camus, évêque de Grenoble. « Les accusations portées par le cardinal Le Camus, ayant été démenties par le seul témoin qu'il citât, dom Richebracque, les lettres de celui-ci furent montrées au Roi, et Bossuet écrivit le 3 juin [1695] à P. de la Broue : « Quant à la déclaration d'un certain prélat éloigné que vous avez vue, c'est moins que rien. Je vois dans certaines gens, et je vous nomme sans hésiter M. B[oileau], un grand zèle, mais faux... » » (CF, T. IV, 108, note 37).
µµµIci prennent place (v. la série des documents au tome 13.Témoignages...) : « PROTESTATION EN FORME DE TESTAMENT. 14 avril 1695 ». […]. « DU FRERE DU CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 19 avril 1695 ». « DE RICHEBRACQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 avril 1695. »
M. de M[eaux] vient de venir, voulant toujours que je déclare ce que vous savez. Il y a quelque chose de tout dressé que je lui ai demandé à voir et à examiner. Je lui ai donné l’acte de soumission que nous étions convenus. Avant de l’avoir entre les mains et lorsque je le lui ai lu, il a témoigné en être content, mais sitôt que je le lui ai donné, il a dit qu’il voulait que je me déclarasse hérétique reconnue ! Je lui ai parlé avec la plus extrême douceur ; cela n’a servi de rien : il m’a dit qu’il viendrait dans quatre jours avec des témoins, après quoi il me dénoncerait à l’Église, comme il est porté par l’Evangile, afin d’en être retranchée. J’ai dit : « Je n’ai point d’autre témoin que Dieu, qui sait que c’est pour ne point pécher ni parler contre ma conscience que je ne signe pas ces choses, qu’Il me fera la grâce de ne m’écarter jamais du respect et de la soumission que je vous dois, de souffrir tout ce que cela m’attirera, et déclarer toujours que je soumets mes livres et mes expressions, que je ne prétends jamais les soutenir ». Il m’a répondu : « Tout cela ne dit point que vous avez été hérétique, et je veux que vous le disiez et que vous déclariez que nous vous avons atteinte1 et convaincue d’erreurs réelles, non seulement dans vos termes, mais dans votre foi : c’est pourquoi vous approuvez ce qui est dans nos ordonnances, et vous déclarez véritablement atteinte et convaincue ». Il me doit envoyer tout dressé ce qu’il veut. La Mère lui a parlé assez fortement, il a toujours répondu la même chose et fait d’étranges menaces. Sitôt qu’il m’aura donné ce qu’il veut que je signe, je l’enverrai, mais je prie, pour l’amour de Dieu, qu’on en examine tous les termes et qu’on me marque ceux que je dois retrancher ou mettre.
L’on ne doit avoir nulle peine des lettres que j’ai écrites, car il me dit, la semaine sainte, en présence de la Mère et de deux religieuses, que je n’aurai qu’à écrire autant que je voudrais et à qui je voudrais, nommément à la maison de Cha2. Il l’a encore dit à la Mère : ainsi je n’ai rien fait contre l’obéissance, ne l’ayant fait qu’après des permissions réitérées. La Mère vient encore de me protester que jamais M. de M[eaux] ni personne ne saurait qui m’écrit, qu’elle lui dira que je n’écris que pour mes affaires et à qui il a ordonné. Il m’a dit d’écrire au tut[eur][Chevreuse] afin qu’il tirât une lettre du P. de Richebracque. Comme je ne l’ai point vu chez M. de Grenoble ni en même lieu, je lui ai répondu que je n’écrivais point à mon tut[eur] ni qu’il ne m’avait point écrit. Il m’a dit que je n’avais qu’à écrire tant que je voudrais, mais je n’en ferai rien pour cela. Il m’a dit qu’il voulait me rendre garant de tous les auteurs que j’avais cités, que je déclarasse que le P[ère] l[a] C[ombe] est hérétique et que je reconnaissais son livre bien censuré ; et en même temps il me fait déclarer que je n’ai jamais lu l’Analyse3 du P[ère] l[a] C[ombe]. Je ne crois pas qu’on lui puisse parler avec plus de douceur et de respect que je l’ai fait, lui faisant entendre que si je pouvais faire en conscience ce qu’il me demandait, je le ferais de tout mon cœur, que je ne prends pas plaisir à me faire [f°.136r°] tourmenter, qu’il n’y a que la peur de blesser ma conscience et d’offenser Dieu. Tout ce que j’ai pu faire ne l’a point apaisé, il a toujours dit qu’il ferait cela. Il est aisé de juger qu’il ne veut qu’opprimer sans finir. Mais ce qui m’embarrasse, ce sont ces témoins, car ce seront gens à lui qui déclareront ce qu’il voudra. Dieu sait ce que c’est qu’une pareille chose.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°135] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [145]. Nous datons la lettre de la mi-avril sachant que Bossuet rendit visite à Madame Guyon les 12, 14 et 15 avril.
1Au sens concret ancien de frappée par un « coup par lequel on atteint. » (Rey).
2Visitandines de Charonne ?
3Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686 - ouvrage condamné du P. Lacombe.
A Versailles, le 18 avril 1695.
J’ai reçu, mon R[évérend] P[ère], l’éclaircissement que je vous avais demandé avec la lettre pour Mme Guyon. Je vous rends grâces de votre exactitude. Mais il me reste encore quelque chose à savoir sur cette matière : ce serait 1° si vous étiez prieur de Saint-Robert en 1686 et 1687, et si cette maison de votre congrégation n’est pas dans Grenoble ou auprès ; 2° si (laissant désormais à part la calomnie contre cette dame qu’on vous avait faussement attribuée) vous avez reconnu quelque chose dans sa doctrine touchant l’intérieur qui ne soit pas orthodoxe et conforme aux sentiments des saints et des auteurs mystiques approuvés ; 3° s’il s’est fait chez elle, ou ailleurs par elle, pendant son séjour à Grenoble, quelques assemblées scandaleuses dont vous ayez eu connaissance ; 4° enfin ce que vous savez de la fille qui se rétracta, et s’il ne vous est rien revenu de certain d’ailleurs sur les mœurs de cette dame, qui soit mauvais1. Je vous demande sur cela, mon R[évérend] P[ère], le témoignage que la vérité vous obligera de rendre sans acception de personnes, et ne puis trop louer votre droiture, aussi bien que le zèle pour cette même vérité que vous marquez dans votre lettre d’une manière si chrétienne et si éloignée de tout intérêt humain. Accordez-moi, s’il vous plaît, quelque part à vos prières devant le Seigneur que vous servez si purement, et me croyez toujours, mon R[évérend] P[ère], très sincèrement à vous.
LE DUC DE CHEVREUSE.
- UL,VII, «Témoignages», C3.
1Le duc cherche à remonter à l’origine de la calomnie concernant des rapports entre Cateau Barbe, qui se rétracta, et Madame Guyon.
Monseigneur,
Un petit voyage que j’ai été obligé de faire, m’a empêché de répondre plus tôt à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je le fais, quoique je ne connaisse pas de quelle utilité puisse être ma réponse, ni pourquoi vous m’ordonnez de la faire ; je ne le veux savoir qu’autant qu’il vous plaira, Monseigneur. Vous le voulez, j’obéis, et je réponds à chaque chef en particulier.
Au premier, qu’en 1686 et 1687, j’étais prieur de Saint-Robert, et que ce monastère n’est pas dans Grenoble, mais à trois grands quarts de lieue de ce pays-là1.
Au deuxième, que je n’ai ni assez de lumière ni assez d’expérience pour juger de la doctrine de la dame ; mais elle a écrit, et il paraît naturel que sur ses écrits elle soit ou condamnée ou justifiée par des personnes plus éclairées et plus expérimentées que moi.
Au troisième, qu’il ne m’est jamais revenu qu’il se soit tenu, chez la dame ou en sa présence, des assemblées nocturnes. Il s’en tint une (et c’est peut-être ce qui fait l’équivoque), non pas dans Grenoble, mais dans le petit bourg où notre monastère est situé, de laquelle je me crus pour lors obligé de donner avis à Monseigneur l’évêque, et sur laquelle je ne pourrais pas ici m’expliquer. Mais Mme Guyon n’y avait nulle part, et je ne crois pas même qu’elle fût actuellement à Grenoble. Cette assemblée n’eut aucune suite, et peut-être le hasard y eut-il sa part, au moins à l’égard de certaines personnes qui s’y rencontrèrent.
Au quatrième enfin, que j’ai su en effet l’histoire de la fille qui se rétracta, mais que ce n’a été que sur des ouï-dire et par des bruits publics. Ces bruits étaient, autant que ma mémoire peut encore fournir, que cette fille, après le départ pour Verceil de Mme Guyon avec laquelle elle avait demeuré, avait dit de la dame à un P. Siméon, augustin déchaussé, bien des choses qui ressentaient la turpitude, et desquelles on crut devoir avertir le seigneur évêque, ce qui fit grand bruit dans Grenoble, et principalement au palais épiscopal, où je l’appris. Mais le bruit s’apaisa bientôt après, parce, disait-on, que la fille s’était rétractée, ayant, par les remords de sa conscience, reconnu que le seul dépit de n’avoir pas fait le voyage l’avait fait parler si mal à propos2. On disait aussi que cette fille avait eu quelque temps l’esprit égaré. C’est ce qu’on disait.
Vous voulez, Monseigneur, que j’ajoute s’il ne m’est rien revenu d’ailleurs de mauvais des mœurs de la dame. Je le fais en vous assurant que non. On disait au contraire beaucoup de bien de sa grande retraite, de ses charités, de son édifiante conversation, etc. Un M. Giraud, entre autres, conseiller, et, si j’ose le dire d’un si saint homme, mon ami, homme d’une probité reconnue, et que l’on m’a mandé être mort depuis quelques mois en odeur de sainteté, ne pouvait s’en taire, et prenait généreusement son parti quand la prudence ou la charité l’exigeaient de lui. Un P. Odile, récollet, ne parlait pas si favorablement d’elle ; mais c’était contre sa doctrine, et non pas contre ses mœurs qu’il parlait. Je ne me souviendrais pas aisément de ce qu’il disait.
C’est devant Dieu, en la présence duquel j’ai la confiance que je suis en écrivant cette lettre, tout ce que je crois pouvoir dire sur ces quatre ou cinq chefs. Vous me ferez mander quand il vous plaira, Monseigneur (si pourtant il n’y a pas d’inconvénient que je le sache), pourquoi vous avez voulu que je me sois expliqué là-dessus. Je ne le saurais deviner ; mais j’ai obéi simplement. Je suis dans la même simplicité et avec le plus profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
FR. RICHEBRACQUE.
A Blois, 23e avril 1695.
- UL,VII, «Témoignages», C4.
1Saint-Robert-de-Cornillon (commune de Saint-Egrève).
2La famille de Cateau Barbe l’avait réclamée, et Mme Guyon, faisant droit à ces instances appuyées par l’évêque, n’avait pas voulu la garder avec elle dans le voyage qu’elle faisait en Italie.
J’ai entre mes mains votre fouet qui ne sera pas perdu. J’ai essuyé une étrange scène, mon cher enfant, et je vois bien que la consolation que j’ai eue de vous voir me devait être cher vendue. Il est venu, je lui ai marqué tout le respect possible. Il m’a demandé de signer sa lettre pastorale et d’avouer que j’ai eu des erreurs qui y sont condamnées. J’ai tâché de lui faire voir que ce que je lui avais donné comprenait toute sorte de soumission et que, quoiqu’il m’eût mis dans sa lettre au rang des malfaiteurs, que je tâchais d’honorer cet état de Jésus-Christ sans me plaindre. Il m’a dit : « Mais vous m’avez promis de vous soumettre à ma condamnation ! - Je le fais, Monseigneur, ai-je dit, de tout mon cœur, et je ne prends non plus d’intérêt à ces livres que si je ne les avais pas écrits. Je ne sortirai jamais, s’il plaît à Dieu, du respect ni de la soumission que je vous dois de quelque manière que les choses tournent, mais, Monseigneur, vous m’aviez promis une décharge. - Je vous la donnerai lorsque vous ferez ce que je veux. - Monseigneur, vous me fîtes l’honneur de me dire qu’en vous donnant signé cet acte de soumission que vous m’aviez dicté, que vous me donneriez ma décharge. - Ce sont, dit-il, des paroles qui échappent avant d’avoir mûrement pensé à ce qu’on peut et doit faire. - Ce n’est pas pour vous faire des plaintes que je vous dis cela, Monseigneur, mais pour vous faire souvenir que vous me la promîtes. Mais pour vous faire voir ma soumission, j’ai écrit au bas de votre lettre pastorale tout ce que j’y ai pu mettre. » Il l’a prise, mais ne la pouvant lire, il me l’a rendue ; je la lui ai lue ; il m’a dit qu’il la trouvait assez bien, puis après l’avoir mise dans sa poche, il m’a dit : « Il ne s’agit pas de cela, tout cela ne dit point que vous êtes formellement hérétique, et je veux que vous le déclariez, et que la lettre est très juste et que vous reconnaissez avoir été dans toutes les erreurs qu’elle condamne. - Monseigneur, je crois que c’est pour m’éprouver que vous dites cela, car je ne me persuaderai jamais qu’un prélat, si plein de piété et d’honneur, voulût se servir de la bonne foi avec laquelle je suis venue me mettre dans son diocèse pour me faire faire des choses que je ne puis faire en conscience. J’ai cru trouver en vous un père, je vous conjure que je ne sois point trompée en mon attente. - Je suis père de l’Église, m’a-t-il dit. Enfin il n’est point question de paroles. Je viendrai, si vous ne signez ce que je veux, avec des témoins, et après vous avoir admonestée devant eux, je vous déférerai à l’Église, et nous vous retrancherons, comme il est dit dans l’Evangile - Monseigneur, je n’ai que mon Dieu pour témoin, mais donnez-moi ce modèle, je verrai de quoi il s’agit ; et après avoir fait dire des messes, je ferai ce qui ne blessera pas ma conscience. Du reste, Monseigneur, je suis préparée à tout souffrir et j’espère que Dieu me fera la grâce de ne sortir jamais du respect que je vous dois, de tout souffrir en patience et de ne rien faire contre ma conscience ». Il a fait appeler la Mère, et je me suis retirée.
Voilà toute la conversation que je n’écris qu’à vous en détail de cette sorte. Vous en ferez l’usage que Dieu vous inspirera. Croyez que je vous porte dans mon cœur. Sitôt que j’aurai le modèle, je vous l’enverrai. Il est plus aigre que jamais et résolu de pousser à toute extrémité. Quand je lui donnerais tout ce qu’il veut, il ne serait pas content. J’écris si fort à la hâte que je ne sais si vous pourrez lire mon écriture. Il m’a encore dit, et à la Mère, que je pouvais écrire à qui je voudrais ; il m’a dit d’écrire à mon tuteur, afin de savoir s’il est vrai que je n’ai point vu le prieur de Saint-Robert en présence de M. de Grenoble. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur et vous remets entre les mains de mon cher petit Maître. Vous voyez bien qu’il faut avoir bien de la patience. Lorsqu’il m’a dit d’écrire au tuteur, je lui ai dit que je n’écrivais ni recevais de ses lettres. « Vous pouvez écrire », m’a-t-il dit encore un coup. Mille fois toute à vous en Celui qui nous doit être tout. Il veut que je déclare que je reconnais qu’il y a des erreurs dans le livre latin du P[ère] la Combe, et déclarer en même temps que je ne l’ai point lu. Voyez, je vous prie.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°136] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [146].
Puisque Jésus-Christ se consolait avec les Apôtres, il faut que je me console avec vous, s’il est vrai qu’on puisse être consolée dans l’état où la divine main me réduit. Je vous ai mandé la conversation ; elle a été suivie d’un papier pour signer que j’ai envoyé à qui vous savez, mais comme on ne souhaite pas là que j’écrive et que je ne veux pas leur faire peine, je me contente de vous mander ce que je ne leur écris pas, puisque vous m’avez marqué le souhaiter. On vient demain avec quatre témoins pour essayer par les dernières violences à faire faire ce que je ne dois ni ne puis. Il n’y a point d’extrémité où l’on ne soit résolu de pousser les choses. Je suis comme David, poursuivi de Saül et entouré de toutes parts. Je ne vois nulle issue et il me paraît qu’il n’y a que la main toute-puissante de mon Dieu qui me puisse tirer d’une telle oppression. Je l’attends tranquillement, prête à essuyer toutes les disgrâces imaginables, n’en connaissant qu’une pour moi, qui serait de déplaire à Dieu. Il a quatre témoins et je n’en ai point, et les témoins ne veulent rien écrire de ce que je réponds. Je dis à cela : « Vous êtes, ô mon cher p[etit] M[aître], le témoin fidèle et véritable. Vous qui connaissez le fond des cœurs, Vous savez que si je ne fais point ce qu’on demande de moi, c’est que je crains plus Dieu que les hommes ». L’on n’a jamais vu de pareilles violences. Il a déclaré aujourd’hui mon nom1, et a fait voir un fiel si amer et des emportements assez grands. Mais Dieu seul voit ces choses et c’est à Lui seul que j’ai recours, n’espérant nulle consolation des hommes et n’en désirant pas même. Je vous prie de faire connaître mon respect profond pour S B [Fénelon], le T[uteur] et les autres. Si je suis obligée de sortir d’ici comme il y a apparence, ayant dit qu’il me chasserait de manière infamante, ou je vous ferai savoir ma destinée ou je ne pourrai, car vous êtes bien cher à mon cœur. Je prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses. Il a dit à la Mère que ceux qui étaient de mes amis lui ont dit qu’ils ont remarqué en moi un esprit double et fourbe : oui, ses amis et meilleurs amis ! Il ne tient aucune parole.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°137] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [147].
1Bossuet livre le nom de Madame Guyon dans ses écrits sur les entretiens d’Issy.
Grenoble, 3 mai 1695.
Il court, mon révérend père1, une lettre sous votre nom dans Paris, touchant Mme Guyon, que vous avez vue autrefois dans mon diocèse. Comme cette lettre est entièrement contraire à ce que vous me dîtes alors, j’ai cru que c’était une lettre supposée. Je vous écris pour en savoir la vérité et pour vous prier de me mander si vous ne vous souvenez pas que vous me dîtes, par deux fois différentes, après avoir conféré avec elle, qu’elle disait qu’on pouvait être tellement uni avec Dieu qu’on pourrait tomber dans des pollutions, même avec un autre, étant éveillé, sans que Dieu y fût offensé2.
Comme je me souviens très bien que vous m’aviez dit cela, je vous prie de me marquer si vous vous en souvenez, et de faire mes compliments à M. l’abbé Bonneau3, mon ancien ami, et de me croire à vous avec toute la cordialité possible.
Le cardinal LE CAMUS.
- UL, VII, «Témoignages».
1Jean Placide Falgeyrat (al. Falgérat), né à Limoges, fit profession à dix-neuf ans, le 15 septembre 1658, à l’abbaye Saint-Augustin de cette ville. Il fut nommé visiteur de la province de Bretagne par le chapitre général tenu à Tours le 14 juin 1699, et mourut à Saint-André d’Avignon, le 1er juin 1703.
2Cela rappelle la quarante-deuxième proposition de Molinos […]. « Mme Guyon disait seulement, dans son livre des Torrents, vers la fin : « C’est la volonté maligne de la part du sujet qui fait l’offense, et non l’action. Car si une personne dont la volonté serait perdue et comme abîmée et transformée en Dieu, était réduite par nécessité à faire des actions de péché, elle les ferait sans péché. » C’est la quarante-deuxième proposition condamnée par l’évêque de Chartres dans son ordonnance. Pour justifier cette proposition, l’éditeur des Torrents, en 1704, a ajouté après les mots actions de péché, ce membre de phrase : « comme certains tyrans ont fait à des vierges martyres. » [Chap. 4, §11.] Addition évidente, et qui ne cadre pas avec le contexte. Le texte de Mgr de Chartres était pris sur le manuscrit de Mme Guyon. » [UL].
3René, fils de Thomas Bonneau, seigneur de Vallemer, fut conseiller et aumônier du roi et abbé de Saint-Martin d’Autun de 1670 jusqu’à sa mort, le 23 janvier 1711.
Au seul Dieu soit honneur et gloire.
J’ai vu l’Ordonnance du seigneur prélat dans le diocèse duquel vous êtes présentement. Je ne puis que louer et bénir Dieu avec votre cœur, qui le fait sans doute constamment, pour la nouvelle flétrissure qu’Il a permis qui nous soit arrivée par cette nouvelle condamnation de nos petits ouvrages, lesquels néanmoins ne sont pas tant de nous que de tant de graves auteurs qui ont écrit sur ces matières avec beaucoup plus d’étendue et plus de liberté. Nous ne sommes que leurs échos, qui avons tâché de répéter fidèlement les paroles que nous avions reçues d’eux.
Dans mon Analysis 1, j’ose dire qu’il n’y a rien du mien que la préface, à laquelle on ne trouva rien à redire lorsque je fus interrogé à Paris. Tout le reste est tiré de bons auteurs qui y sont cités ; et si, vers la fin de 1’ouvrage, je ne les allègue pas, je ne laisse pas de rapporter leurs propres termes, comme il me serait aisé de le justifier si j’étais en liberté et que je pusse être écouté. Mais puisque les pasteurs des églises du Seigneur réprouvent ces opuscules, nous les devons nous-mêmes réprouver quant à l’usage qu’on n’en veut pas souffrir, et aussi quant aux propositions qu’ils déclareraient erronées, dès qu’on nous les montrerait en propres termes dans nos écrits. Le bien de l’union, de l’obéissance, de la charité est préférable à toute contestation, ou résistance, ou justification ; outre que, dans le fond, vous et moi [f°127v°] trouvons, dans ce succès de nos petits traités, tout ce que nous avons prétendu, savoir : l’accomplissement de la volonté de Dieu, en cela comme dans tout le reste. Qui ne se propose point d’autre but, n’est jamais frustré de ses espérances. Il n’arrive rien dans le monde dont Dieu ne fasse un sujet de Sa gloire. Si l’amour de cette adorable gloire fait tout notre contentement, comme nous le demandons à la divine bonté, rien ne manquera à notre satisfaction, comme rien ne saurait empêcher l’accomplissement de notre unique dessein. C’est là que se trouve l’heureuse immobilité du cœur, si combattue, et néanmoins si nécessaire en nos jours.
Je m’étonnerais qu’en épargnant tant d’écrivains qui en ont dit infiniment plus que nous, on nous eût singulièrement entrepris, n’était que les désordres qu’on a reconnus en nos jours ont donné lieu de se plus défier. Cependant j’ai devant Dieu, dans ma conscience, la consolation de ne voir, ni dans mon écrit ni dans mon opinion, les erreurs qui sont justement condamnées dans les articles de l’Ordonnance. Et si je pouvais produire ce que j’en ai écrit, on verrait que je combats directement les principales qui y sont marquées, et contre Molinos, la continuation de son acte de foi non interrompu, ce qui est d’autant plus ridicule qu’il la veut établir même dès les premiers pas de la vie intérieure, au lieu que ce privilège n’est que pour les parfaits contemplatifs gratifiés d’une contemplation infuse, et contre l’aveugle Malaval2, qui a exclu de l’objet de la [f°128] contemplation les attributs divins et l’humanité de Jésus-Christ, contre le sentiment de tous les anciens, et contre la définition même de la contemplation. Si je pouvais vous envoyer ces écrits que j’ai faits, je le ferais volontiers, mais je doute que vous puissiez les recevoir.
Pour ce qui est des actes, il est certain qu’il en faut faire. Qui ne ferait point d’actes, ne ferait rien, puisque ces actes sont l’action de l’âme. Mais comme il y en a de plus ou moins parfaits dans leur étendue, dans leur durée, dans leur élévation, dans le dégagement des sens, il faut, de nécessité, que ceux des personnes plus avancées ou parfaites soient plus simples et plus élevés, et conséquemment moins sensibles que les autres. Je vous ai déjà mandé que je signerais sans difficulté les articles qu’on vous a fait signer. Encore qu’il soit vrai que la théologie mystique, comme les premiers écrivains en ont averti, ne se puisse comprendre que par ceux qui ont l’expérience, et qu’en ce sens on puisse dire qu’elle est la pierre blanche, et le nom nouveau que nul ne connaît que celui qui le reçoit3, il est néanmoins certain qu’elle ne contrarie en rien la théologie commune, qui discerne très bien ce qui est erreur d’avec ce qui ne l’est pas, et qui conserve, défend, explique, propose les règles de la foi, selon la parole de Dieu ou écrite ou transmise par tradition. Je ne voudrais point de théologie mystique, si elle était contraire à la scolastique ; mais pour lui être ou cachée ou supérieure en certaines choses, elle ne la contrarie pas ; elle n’est même que la suite, le progrès [f°128v°] et le couronnement de l’autre, en ce que, sur les principes que celle-ci établit, celle-là tâche de s’élever par les degrés anagogiques jusqu’à l’union divine et à la jouissance de Dieu, telle qu’on la peut obtenir dans cette vie par un parfait amour, quoique sous le voile de la foi.
Pour nous, ma chère sœur, frappés, flétris, décriés depuis si longtemps, laissons à Dieu le soin de Sa vérité, de Son Église, des âmes où Il veut régner, et contentons-nous, pour tout bien, de l’amour de Sa volonté et de l’accomplissement de Ses plus que justes desseins. Rien ne périt pour nous, puisque rien ne périt pour Dieu. Demandons-Lui d’un même cœur le véritable amour de Sa gloire plus que de nous-mêmes, plus que de tout bien créé : vivons et mourons dans le total abandon que Son amour nous doit inspirer. Ô que cet abandon est bien exprimé dans ces beaux mots de saint Cyprien et de saint Augustin : ut totum detur Deo ! que tout soit donné à Dieu, tout remis, tout délaissé, et pour le temps et pour l’éternité ; que ce soit l’unique terme où tende fidèlement notre cœur ! Avec cela seul, il ne lui manquera jamais rien, car c’est là la parfaite charité à laquelle rien ne manque, puisque Dieu est charité. Je Le prie d’être votre force et votre protection parmi vos traverses et vos maux de toutes sortes, jusqu’à ce qu’Il opère votre bienheureuse consommation. Tous les amis et les bonnes âmes de ce lieu vous saluent très cordialement. On a fait de cœur beaucoup de prières pour vous. Des personnes d’une vertu éprouvée se sentent unies à vous sans vous avoir vue, quelques-unes même sans avoir guère ouï parler de vous. Pour moi, je demeure constamment votre très acquis en notre Seigneur Jésus-Christ crucifié.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°127, en tête : « mai ou juin 1695 ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 84.
1 Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.
2Sur le mystique aveugle de Marseille, v. Index.
3Apocalypse, 2, 17.
Ce 12 mai, jour de l’Ascension, 1695.
J’ai été également surpris et réjoui, lorsqu’à l’ouverture du paquet, que mon tout-puissant Maître a conduit heureusement, j’ai reconnu votre caractère [écriture], dans un temps où il y avait si peu d’apparence que je pusse recevoir de vos nouvelles, de vous-même, ni guère par autre voie. La divine Providence se rend admirable en nous ouvrant toujours des moyens de nous communiquer nos croix et nos confusions, afin que notre union de foi et de croix ait toute l’étendue et toutes les suites que Dieu lui a destinées. Que je suis obligé, en mon particulier, à la charitable personne qui vous a permis de m’écrire ! Je prie Dieu de lui en donner une immortelle couronne, et de bénir de ses plus grandes grâces la maison1 où vous êtes traitée si charitablement, pendant que d’ailleurs on vous exerce et poursuit avec tant de rigueur. Je vous croyais en repos dans une profonde retraite, et j’apprends que c’est là-même que vous êtes plus tourmentée. De toutes les lettres, si bonnes, si utiles, si fidèles, que j’ai reçues de vous, nulle ne m’est si chère que la dernière, parce qu’aucune ne m’a tant fait voir jusqu’où la divine main vous immole, et quelle est la pesanteur de la croix dont elle vous a chargée. A en juger évangéliquement, et à remarquer les dispositions dans lesquelles vous la portez, assistée d’une puissante grâce qui vous rend immobile dans l’amoureuse résignation, ce n’est pas mauvais signe ; au contraire, la conduite et le règne de Dieu y paraissent sensiblement. Pour peu qu’on y fît d’attention, on y découvrirait les caractères [f°125v°] de l’Esprit de Dieu, mais, dans le temps d’obscurcissement, de si claires et de si pures vérités sont méconnues et traitées d’erreurs. Dieu qui permit que les prêtres et les docteurs de la loi fussent aveuglés au sujet de la vie et de la doctrine de Jésus-Christ Son Fils, le permet de même à l’égard des âmes qu’Il veut rendre plus conformes à cet adorable Fils. C’est 1’amour-propre qui aveugle le cœur de l’homme ; la science et l’autorité l’enflent ; le désir de plaire aux puissances, de se faire un mérite auprès d’elles, de s’acquérir un nom dans le monde, détournent facilement de la droite voie et du juste jugement. Quoi qu’il en soit, vous avez appris de Dieu même à recevoir tout de Sa main et à Lui tout délaisser : avec cela, tout va très bien pour vous. Dieu laisse fort embrouiller les choses pour les démêler un jour avec plus d’éclat, ne fût-ce qu’au grand jour de Son jugement.
Pour moi, par l’intime conviction que j’ai que vous êtes à Dieu, et qu’Il habite et règne en vous, je m’estimerais heureux de vous tenir compagnie dans le supplice, en criant hautement que je tiens pour vous, persuadé que vous tenez pour Dieu. Et certes, je ne suis pas sans supplice : grâce, gloire à la divine Providence ! il est assez rude et assez long, sans savoir ce qui m’en reste à essuyer. Dieu nous réserve vers la fin les choses les plus extrêmes, les plus surprenantes, les plus écrasantes. Il me souvient de ce que vous disiez de cette année 1695, que ce serait la queue de la persécution. Il est bien vrai, car rien n’est plus malaisé à écorcher que la queue. De toutes les croix, je n’en connais pas de plus rude que [°126] celle d’être traité comme vous l’êtes. Quand je commençai d’être interrogé et contredit avec tant de préoccupation et d’aigreur sur des vérités si claires et si importantes, j’en fus si démonté et si accablé, que rien ne me paraît plus sensible. Mais je ne comprends pas comment vous pouvez signer, pour erreurs, des dogmes qui ne sont pas certainement de vous. A moins qu’on ne vous les montre dans leurs propres termes en vos écrits ou en vos réponses, il faut constamment refuser de les avouer pour vôtres, et persister dans la soumission que vous avez tant protestée, demandant un jugement sur le tout, et vous excusant de tant de signatures. Dieu vous veut sans autre conseil que le Sien ; c’est bien assez ; ce qui paraît renversement et désordre à l’esprit humain, sera reconnu de Dieu pour vérité, pour justice, pour amour. Que de bon cœur je vous aiderais de tout ce qui dépendrait de moi ! Mais Dieu, pour Sa gloire et pour la consommation de votre sacrifice, vous veut abandonnée des hommes, et délaissée à Lui seul. Il s’accomplit en votre personne une histoire si singulière que la divine volonté, qui l’a inventée et qui l’exécute sur son projet éternel, en tirera une gloire immense.
Nous avons reçu le paquet des écrits depuis peu de jours seulement. J’ai lu le Purgatoire 2 : il est fort bon et solide. Il y aurait quelque chose à ajouter et à expliquer. Un seul endroit doit être raccommodé ; c’est où il est parlé du jugement particulier : il est certain que chaque âme le reçoit à l’heure de sa mort ; mais celles qui doivent être plus sévèrement punies l’oublient aussitôt après, le souvenir leur en étant ôté pour les faire plus souffrir. Saint Clément 3 alexandrin est un excellent ouvrage ; il paraît que son auteur a été singulièrement inspiré pour déterrer d’un auteur si grave et si ancien la véritable théologie mystique et l’illustre témoignage qu’elle en reçoit. [f°126v°] Le Job 4 est beau et plein d’une véritable et salutaire doctrine, tirée du sacré texte avec beaucoup de justesse, non sans une particulière inspiration ; néanmoins il aurait besoin d’être un peu retouché.
Toute facilité d’écrire et de lire m’est ôtée, et mon étourdissement augmente de jour en jour. Je n’attends que la mort, et elle ne vient point ; ou plutôt elle vient assez cruellement chaque jour, sans nous achever par son dernier coup. Le jardinage que j’exerce depuis cinq ans m’est insupportable, et d’une amertume extrême ; cependant il faut que je le continue. Le corps est fort épuisé de forces et languissant, et si la divine main le pousse plus loin que jamais, une peine intérieure, laa plus bizarre que j’aie eue de ma vie, me fait beaucoup souffrir depuis quelques mois. Tout se verra en Dieu, si nous ne pouvons plus nous voir en ce monde.
Les enfants de Dieu dans ce lieu-ci sont constants dans leurs voies. Tous ceux qui ont ouï parler de vous vous honorent et vous aiment. Le principal ami5 ne se lasse point de me continuer ses charités et ses libéralités. Le jeune ecclésiastique comprend toujours mieux les voies de Dieu. Jeannette 6 ne vit presque plus que de l’esprit, son corps étant consumé par des maux si longs et si cruels. Elle vous aime et vous est unie au-delà de ce qu’ou peut en exprimer, vous goûtant et vous estimant d’autant plus que plus on vous décrie et vous déchire. Elle vous salue et embrasse en Notre Seigneur, avec toute la cordialité dont elle est capable. Nous n’attendons que l’heure que Dieu nous l’enlève. Elle a une compagne et confidente, entre autres qui est d’une simplicité et candeur admirable. Pour moi, je vous suis acquis plus que jamaisb, mais comme cela est toujours plus intime, je le sens et l’aperçois moins, et il faut que je vous …c
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°125. - Cor.Fénelon 1828, t. 7, lettre 82.
a et si (mot illis. raturé) (la divine main ajout interligne) le pousse plus loin que jamais. Une (mot illis. raturé) (peine intérieure ajout interl.) la
b fin de l’édition de 1828.
c fin du feuillet.
1 Sainte Marie de Meaux.
2Le Traité du Purgatoire de Mme Guyon. Sur le jugement particulier, I.3 : « Je ne crois pas que Dieu la juge d’un jugement particulier […] notre divin juge attendra à la fin du monde à se montrer ou favorable aux justes, ou rigoureux aux pécheurs. »
3Le Clément de Fénelon (réédité par Dudon : Le Gnostique de saint Clément d'Alexandrie..., Beauchesne, 1930.)
4L'Explication de Job par Madame Guyon.
5Probablement Lasherous, prêtre aumônier de Lourdes, v. note à la lettre n°271, de Lacombe, du 4 mars 1695.
6 Voir Index, Jeannette.
Ce 25 mai 1695.
J’ai reçu heureusement deux de vos lettres de Meaux. Plaise au ciel que vous receviez de même mes réponses ! Je ne puis assez admirer ni assez louer la divine Providence de ce qu’elle me fait savoir une bonne partie de vos croix, auxquelles il est juste que je prenne part, et parce que leur cause nous est commune et par la compassion que je dois avoir de vos maux. Vos croix extrêmes ayant opéré votre parfait anéantissement en Dieu seul selon Son dessein, feront jusqu’à votre dernière heure la couronne et le voile glorieux de ce même anéantissement. Tout ce que vous me marquez de votre état en est une preuve plus que probable. Depuis que l’on n’est plus et que l’on ne subsiste plus en soi, mais en Dieu seul, il faut de nécessité qu’on ne se trouve plus, et qu’on ne se sente plus être ce qu’on était. Dieu tirera une grande gloire d’un ouvrage si profond et si caché en Lui, lorsque, l’ayant couronné et glorifié, Il le [f°129v°] mettra en parfaite évidence. Cependant il faut que les plus extrêmes souffrances, et de toutes sortes, avancent, conservent et consomment cette œuvre admirable. Ces extrêmes souffrances ne sont point séparées des extrêmes humiliations. Il n’est plus question de voir ni de sentir l’abandon, dès qu’il est arrivé à son comble : on demeure abandonné sans l’abandonnement. En un mot, j’éprouve un peu que l’on est tellement tiré hors de soi-même que l’on ne se trouve plus que pour souffrir. Mais Dieu ne soutient jamais plus puissamment une âme si accablée, que quand tout soutien créé lui manque, et même tout soutien divin aperçu. Alors, la protection de Dieu est d’autant plus forte et plus étendue que le délaissement est plus désolant. Souffrons donc autant qu’il Lui plaira, sans autre appui ni confiance que Lui seul. Grâce à Son infinie bonté, tout autre soutien vous est bien retranché.
Dans les Articles1 que l’on vous a fait [f°130] signer, je ne vois rien à quoi je ne voulusse souscrire après les prélats et les docteurs qui les ont dressés. Je ne remarque pas qu’on ait prétendu qu’ils soient dans vos écrits, ni les erreurs qu’ils condamnent, mais ce sont des vérités orthodoxes qu’il faut absolument sauver, sans y donner aucune atteinte sous prétexte de théologie mystique ; ce qui n’empêche qu’il n’y ait une autre façon de produire ces actes, laquelle, pour être plus simple, plus durable et réunie dans le regard amoureux de Dieu, ne laisse pas d’être très réelle, et de satisfaire encore plus parfaitement aux obligations communes à tous les fidèles. J’ai expliqué cette difficulté dans le Moyen court et facile que j’ai retouché2, et il y en a des passages de très graves auteurs dans mon infortunée Analysis 2b. J’ai aussi fait un chapitre exprès dans un ouvrage latin plus ample que j’ai fait, pour prouver contre l’aveugle de Marseille3 et quelques autres l’article 244 des 34 qu’on vous a présentés ; il est très solide. [f°130v°] Votre soumission et souscription auxdits Articles me paraît complète et édifiante. Je ne sais ce que l’on peut exiger davantage, à moins qu’on ne prétende vous faire rétracter des erreurs formelles qu’on supposerait être dans vos écrits. C’est tout ce que peut faire une femme que de se soumettre aux pasteurs de l’Église, sans qu’elle soit obligée de résoudre des difficultés scolastiques.
Depuis mon autre lettre, j’ai lu tout votre Job. Il me paraît très bon, plein d’une connaissance profonde des voies les plus intérieures, et d’un don singulier de les bien expliquer. Il n’y a que deux ou trois endroits que je voudrais tant soit peu raccommoder, et en quelques autres, ajouter quelques petits éclaircissements. Il y a bien des choses qui m’ont été gravées dans le cœur depuis ma prison et que j’ai lues avec plaisir dans votre écrit telles que je les lisais en moi-même. Je prie Dieu d’être d’autant plus votre consolation, votre fidélité, votre force, votre tout, que plus Il vous retranche tout le reste. Je ne puis travailler à aucun ouvrage de l’esprit, mais seulement à mes jardins, encore avec un extrême dégoût. La petite Église d’ici5 vous salue.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°129. - Fénelon 1828, tome 7, lettre 85.
1Les 34 articles, compromis entre Fénelon et Bossuet résumant les entretiens d'Issy, publiés dans les instructions pastorales des 16 avril, 25 avril, 21 novembre, assortis d’une condamnation des écrits de Madame Guyon ainsi que de l'Analysis du P. Lacombe.
2Travail perdu.
2b Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.
3Malaval.
4Article 24 : C’en est une [d’erreur] également dangereuse d’exclure de l’état de contemplation, les attributs, les trois personnes divines et les mystères du Fils de Dieu incarné, surtout celui de la croix et de la résurrection ; et toutes les choses qui ne sont vues que par la foi sont l’objet du chrétien contemplatif.
5Le cercle spirituel animé par le P. Lacombe.
Jusqu’à présent, monsieur, je n’ai point pris la liberté de vous écrire pour ne point faire contre votre intention. J’ai tâché de souffrir toutes les violences de M. de M[eaux], mais aujourd’hui qu’elles sont venues à leur comble, j’ai cru devoir vous en donner avis, et vous demander la permission de lui dire que je vous écrirai et vous prierai de consulter les actes que je vous ai donnés. En voilà quatre qu’il a à présent, dont je vous ai donné la copie. Il y en a un dont j’envoyai la copie de ma main et je ne l’ai plus ; c’est celui où il me fait déclarer que je n’ai point vu M. de Grenoble avec le prieur de Saint-Robert1. Il ne veut plus à présent de cette déclaration.
Il vint hier au soir, lendemain de la petite Fête-Dieu. La Mère supérieure lui parla d’abord1b. Mais comme j’ai mandé les autres scènes, je ne les répète pas. Il dit à la Mère : « Eh bien, a- t-elle signé ce que je lui ai donné ? ». Elle lui répondit : « Monseigneur, je la vois dans le dessein de faire tout ce qu’elle pourra pour vous contenter, et si elle ne le fait pas entièrement, c’est qu’elle ne le pourra en conscience. » Sur cela il se mit dans de grands emportements, disant qu’il me perdrait et abîmerait, qu’il m’allait confondre par une foule de témoins, me déclarant contumace2, que tous mes amis que j’avais abusés le lui déclarèrent [déclaraient] de bonne foi et avouèrent [avouaient] que je les avais égarés, et qu’il faut que j’avoue que je suis hérétique et qu’il m’a fait revenir de mon hérésie, sans quoi il me déclarera contumace et jettera sur moi les censures de l’Église ; que je suis un Lucifer en présomption, qu’il a haut de deux pieds de papiers pour me confondre, et qu’il me rendra garant de tous les auteurs que j’ai cités dans mes Justifications. La Mère lui dit : « Mais, Monseigneur, nous y voyons tant d’humilité, tant de droiture. » Sur cela, il se mit dans une fureur qui l’étonna, lui répétant qu’il me perdrait et qu’elle ne se mêlât jamais de lui parler de moi.
Il en a dit beaucoup à madame la princesse de Furstemberg, qui est ici, et le dit tout haut à table à tout le monde. Il dit qu’il allait écrire contre moi, et un fort homme de bien a assuré que le livre était sous la presse, et qu’il ne voulait cela que pour autoriser son livre. Il me demanda ensuite ; j’y allai. Il me dit, fort en colère : « Avez-vous signé ce que je vous ai donné ? » Je lui dis : « Monseigneur, il y a certains termes qui m’empêchent de le pouvoir faire. Si vous agréez de les ôter afin que je ne blessasse pas ma conscience, il n’y a rien que je ne voulusse faire pour vous obéir. » Sur cela il entra dans un fort grand emportement, m’appelant Lucifer, orgueilleuse, pleine de présomption, qui ne veut point avouer d’être coupable d’erreur, mais qu’il me le ferait bien faire, qu’il viendrait disputer avec moi en présence de témoins, et qu’il m’accablerait et me perdrait. Sur cela, je lui répondis avec beaucoup de respect et de douceur : « Monseigneur, je crois que je suis pleine d’orgueil et de présomption, puisque vous me le dites, et je vous prie même de demander à Dieu qu’Il m’humilie, mais mon cœur est droit, et Dieu sait bien que, si je ne craignais pas plus de Lui déplaire qu’aux hommes, je ferais pour me mettre en repos ce que vous me demandez. Mais, Monseigneur, ce que je demande ne consiste qu’à ôter le terme de révoquer ; à part ce terme, je l’ôterai si mes amis me le conseillent. Agréez-vous que je vous donne un modèle comme je le puis signer ? - Eh bien, donnez. -Après je ne le verrai point, mais je le ferai voir à mes amis, si l’on en est content ». Ensuite, sans que je dise rien, il recommence mon orgueil et ma présomption, disant qu’il rendrait publiques les folies de ma vie, que j’étais une cervelle tournée, un cerveau gâté et altéré, puis me parla d’un songe3, et se moquant de moi avec des rires : « Qu’aviez-vous fait dans ce lit avec l’Epoux ? Qu’est-ce qui s’y passa ? » Je lui dis : « Monseigneur, c’est un songe que je raconte naïvement. Vous savez que je ne vous ai donné cela que par excès de bonne foi et de confiance, et sous le sceau de la confession. » Enfin, sans me répondre, m’appelant cerveau gâté, qu’il me ferait faire pénitence publique, puisque le scandale de mes livres était public, il s’en alla, emportant mon modèle dans sa poche sans le vouloir voir. « Faites votre devoir, me dit-il, je veux bien m’acquérir le titre de persécuteur, mais je vous le ferai bien faire, sinon je vais vous déclarer contumace et jeter sur vous les censures de l’Église. Je ne fais rien que de concert avec les quatre qui ont signé ». Il l’a dit de même à la Mère, et que mes amis lui ont avoué de bonne foi qu’ils m’ont reconnue pour fourbe. La Mère lui dit : « Mais, Monseigneur, nous l’avons tant observée depuis cinq mois et nous ne l’avons jamais trouvée en deux paroles. - Ne vous mêlez pas de cela, vous n’y entendez rien. »
Je vous demande si vous agréez que je propose à M. de M[eaux] de vous envoyer toutes les copies des actes que je lui ai donnés, et que si les docteurs que vous consulterez trouvent que je puis faire autre chose, qu’ils dressent avec vous et la décharge et ce qu’il veut que je signe ; il n’y a que ce moyen de me tirer de l’oppression . Cependant, je n’ai osé le proposer sans savoir si vous l’agréez. Un mot de réponse, s’il vous plaît, par qui il vous plaira. L’on croit, où vous êtes, que je me suis attirée cela par mon peu de soumission. Dieu a tout vu, cela me suffit, et il était juste pour comble que cela fût de la sorte. Ce n’est pas pour me plaindre que je vous le dis, non plus que les choses dures que je reçois, mais afin que Dieu soit glorifié.
J’ai oublié de vous dire que M. de M[eaux] me dit toujours ce terme qui fut dit à l’aveugle-né4 : « Rendez gloire à Dieu, et avouez que vous êtes hérétique, mais que, vous ayant convaincue, vous reconnaissez vos erreurs ; rien à moins, rien à moins, je vous perdrai. J’ai toujours eu de l’opposition pour vous, mais plus je vais en avant, plus j’en ai ; cela vient jusqu’à l’horreur, présomptueuse qui nous a voulu donner ses erreurs et rêveries comme de belles choses. » Voilà toute la conversation. Je lui dis : « Qu’ai-je fait de nouveau, Monseigneur, qui vous indigne si fort ? - Rien, rien, mais j’ai cru dans le commencement que vous étiez ce que je vous vois aujourd’hui, et je m’y confirme. » Il dit à tout le monde mon nom.
L’acte de déclaration est entre les mains de madame de Char[ost], à qui je l’envoie : je n’en ai point de copie. Je vous prie de voir si, par tous ces actes, je n’ai pas témoigné ma soumission. Sur ce que je lui dis que c’était par confiance que je lui avais donné la Vie et le reste ; il dit : « C’est par providence que cela est venu et j’en ferai usage. » Il dit à la Mère que je lui avais fait voir des écrits abominables et infâmes.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°143] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [165] (renvoi de [151]). Nous ne sommes pas certain de l’ordre des lettres du mois de juin.
1Dom Richebracque, qui écrivit ci-dessus une lettre pour la défense de Mme Guyon. V. Index, Richebracque.
1bLa mère Le Picart, que Bossuet avait en estime, et qui se liera d’amitié avec Madame Guyon. V. Index, Le Picart.
2contumace : non comparution de prévenu devant le tribunal.
3Le trop fameux songe dans Vie, 2.16.7 : « Cette montagne s'appelait le mont Liban. Il y avait dans ce bois une chambre où l'Epoux me mena et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits, il me répondit : « Il y en a un pour ma Mère et l'autre pour vous, mon Epouse. » Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et opposés, qui vivaient ensemble d'une manière admirable… »
4Jean, 9, 14 : injonction des ennemis de Jésus à l’aveugle-né qu’il vient de guérir.
Vous apprendrez la dernière injustice de M. de M[eaux] dont mon cœur est pénétré de douleur, tant par la surprise avec laquelle il m’a fait signer, que de ce que je ne puis dire ce que c’est, n’en ayant nulle copie. Par cette signature, il peut me faire dire ce qu’il voudra. Dieu seul peut me tirer de ses mains. Je suis triste jusqu’à la mort, incommodée au-delà de tout. Je lui ai demandé d’aller à Bourbon ; il m’a dit qu’il fallait voir ce que madame de M[aintenon] voulait faire de moi. Si elle n’est pas satisfaite de tous les maux qu’elle m’a faits et qu’elle veuille être cette seconde E.1, j’y consens : le Seigneur soit béni ! Après tant de trahisons, que faut-il attendre ? Si vous recevez ma pension, donnez les 310 livres à M. Theue, et vous me ferez tenir le reste ou vous le garderez, comme vous jugerez à propos.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°138] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [148]. L’ordre des lettres du mois de juin est difficile à établir : nous suivons celui du copiste La Pialière qui fait précéder les lettres de : « juin 1695 ».
1pour Eudoxie. Surnom de Mme de Maintenon. Eudoxie était la femme de l’empereur Arcadius : ambitieuse et intrigante, elle eut une grande influence dans le gouvernement de l’empire. Elle fut blâmée par saint Jean Chrysostome et contribua à son exil.
Vous me faites grand plaisir de me mander que le Chi[nois] n’a point de part à la connaissance de la sœur grise1 et je croyais avoir assez marqué combien j’étais opposée à ce commerce, quand je vous dirai, sous le dernier secret, que j’ai découvert qu’elle avait de grands commerces avec les filles du P[ère] V[autier], et qu’après lui avoir défendu de la voir, elle n’a pas laissé de le faire et m’a donné mille mensonges. C’est elle qui m’a attiré la première affaire de l’abbé de Lannion, source de toute autre, et je sais qu’elle aura triomphé de mon absence d’avoir vu ...a, après que j’avais cessé de la voir elle-même. Sous une simplicité affectée, elle porte une duplicité sans égale. Elle va à confesse aux Pères de l’Oratoire pour être de tous côtés mais lorsque je représente ces choses aux Enfants2, l’on croit toujours que je me trompe, et l’on croit toutes ces personnes plus que moi.
A tout cela je garde le silence, et je me contente de souffrir entre Dieu et moi des peines que Lui seul sait, par le peu de foi que l’on a de ce que je dis. Dieu l’a permis. Ce qui est passé est passé. J’admire le peu de discernement pour tout le reste des frères et sœurs ; il n’y en a pas un que je ne sois fort aise que vous voyiez et à qui je ne souhaite que vous ne soyiez fort uni.
Le Chi[nois] néanmoins a vu la sœur grise et l’a produite à la petite Céc[ile?]. C’est moi qui porte le mal de toutes les fautes, car quelles croix ne m’a pas attirées un voyage du Chi[nois] avec la sœur grise ! En ce temps, le Chi[nois] me promit toutes choses. Il y a deux ans que je ne vis point la sœur grise parce qu’elle avait encore vu ces filles, quelque chose que je lui eusse pu dire.
Il y a de certaines choses comme cela qui m’affligent à la mort car je crois qu’on ne me croit point. Je m’imagine que peut-être Dieu ne veut pas que je me mêle de dire mes pensées, et si je n’en étais fortement pressée, je ne le ferais pas.
M. de M[eaux] a passé bien du temps ici sans me demander : depuis qu’il a mis dans sa poche la dernière soumission, je n’en ai pas ouï parler. Il avait dit qu’il en emplirait les poches.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°138] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [148].
a Points de suspension de La Pialière.
1 Surnoms non élucidés.
2Enfants du Petit Maître.
Je vous avoue, ma bonne p[etite)] d[uchesse], que je crains pour vous le voisinage de la femme autant que je vous désire celui du M. : l’on voudra éplucher toutes vos actions, l’on s’en fera une matière de chagrin à soi-même et à nous aussi. D’un côté, je vois les commodités que cela vous apporterait, mais en vérité les troubles de cœur que vous en pourriez recevoir l’emportent beaucoup. Que la petite C[omtesse] vous en dise simplement sa pensée. La liberté est au-dessus de tous les accommodements, c’est ce qui me vient à vous dire.
Il est vrai que les duretés de M. de M[eaux] et ses menaces, qu’on ne peut point exprimer comme elles sont, vont à l’excès. Jusqu’à présent Notre Seigneur m’a donné des réponses : une égalité, une douceur à son égard qui ne me seraient point naturelles. La Mère1 croit que ma trop grande douceur et honnêteté le rend hardi à me maltraiter parce que son caractère d’esprit est tel qu’il en use toujours de la sorte avec les doux, et qu’il plie avec les gens hauts. Cependant je ne changerai pas de conduite.
J’espère que Dieu me donnera la grâce qui me sera nécessaire pour achever ma vie en patience. Le livre qu’il fait est presque imprimé. L’on ne voit pas d’apparence que je reste dans son diocèse. Je vous prie de ne dire ceci à personne de peur que l’inquiétude ne prenne. Je ne tomberai sur les bras de personne et je saurai si bien laisser ignorer à toute la terre où je serai, qu’on ne doit point se faire de la peine là-dessus. Dieu, qui ne manque pas aux corbeaux, ne me manquera pas en cela. Je vous manderai sûrement lorsque je ne serai plus ici sans rien mander autre chose ; ainsi tout commerce cessera. Mais comme je dis, ne dites ceci à personne, afin que la sagesse ne fasse pas prendre des [119v°] mesures pour me faire rester dans un lieu qui m’est un enfer et où je ne puis croire que Dieu me veuille longtemps. Les plus rudes coups ne nous sont pas toujours portés de nos ennemis, mais tout est bon de la main de Dieu, et Il suffit tout seul, même à un cœur qu’il semble accabler au- dedans aussi bien qu’au-dehors du poids de Sa rigueur. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Une religieuse de vingt et un ans est morte en quatre jours, je ne l’ai point quittée qu’après son dernier soupir. Que la mort est digne d’envie, mais il faut supporter patiemment la vie. Adieu.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°119] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [149].
1La mère Le Picard, supérieure du couvent de Meaux.
... J’admire comment l’on peut encore se persuader, après ce que monsieur de M[eaux] a fait, qu’il ait quelque légère intention favorable. Rien n’est plus sanglant que sa lettre pastorale1 [117v°], et il n’y a rien à y ajouter. Les maux qui ne touchent point se voient avec d’autres yeux. Pour la confiance, on ne peut lui en marquer davantage. Les religieuses en sont témoins, jusques à lui dire que je m’étais mise entre ses mains comme entre celles d’un père, que je ferais ce qu’il me dirait, mais que je lui demandais non seulement comme à un saint prélat, mais comme à un homme d’honneur de ne me rien demander que ce que je puis faire. L’on a vu l’affectation qu’il a marquée à faire connaître, comme si je lui avouais dans le secret, des choses qui ne sont point dans les livres. Il n’y a rien à ajouter au fond de malignité qui est dans la lettre pastorale. Toute personne sans prévention, et même les gens prévenus, en voient toute la force et la malignité telle qu’elle est. Mais les gens d’honneur, je crois, s’aveuglent et croient qu’on a toujours de bonnes intentions lorsque les actions sont même pleines de noirceur. Dieu soit béni de tout. Je veux bien encore qu’on attribue à un défaut de soumission ce qui vient de l’artifice des hommes. Les religieuses m’en trouvent trop. Je crois que si l’on s’employait auprès de lui pour qu’il me donnât un billet de décharge, il le ferait, mais croyant que personne ne s’intéresse à ce qui me regarde, il ne le fera pas, ou me le donnera en de mauvais termes. A présent que vous avez vu la lettre pastorale, peut-être changerez-vous de langage, à moins qu’on ne se veuille aveugler. Cependant, si l’on ne s’emploie pas pour me faire avoir un billet de décharge, je serai tourmentée toute ma vie et ce sera (f°.118r°) toujours à recommencer. Mais j’espère que Dieu, en me tirant bientôt du monde, mettra des bornes à la malice des hommes. Je salue les enfants du Seigneur et me réjouis de la meilleure santé de monsieur votre fils.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°117] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [141].
1Lettre pastorale publiée le 16 avril. La lettre présente serait du mois d’avril ou du mois de mai ? Nous la plaçons en juin, précédant la lettre à la « petite duchesse » : « […] L’on peut dire à Madame de Chevreuse que j’ai écris au t[uteur] ».
Lorsque j’ai prié qu’on gardât le secret sur le passage de M. de Mors[tein], c’est plutôt pour les autres qui prennent facilement des ombrages que pour moi, et aussi pour lui-même. Je vous prie donc qu’on le garde avec la même exactitude qu’il est gardé ici. L’on peut dire à madame de Chevreuse que j’ai écrit au t[uteur]. Elle comprendra facilement que je l’ai adressée à madame de Mors[tein] comme étant à portée de la lui donner plus que personne.
Lorsque je vous ai mandé que je me retirerai, c’est parce que j’espérais que M. de M[eaux] finirait, mais l’on prétend qu’il ne veut rien finir. La dernière soumission que je lui ai donnée, il y eut samedi huit jours, a été mise comme les trois autres dans la poche. Il dit à présent qu’il viendra disputer avec moi et qu’il attend qu’il ait cinq heures pour faire sa dispute en présence de témoins, puis qu’il m’excommuniera. J’ai répondu que je n’avais garde de disputer contre lui puisque j’étais soumise à tout, et que c’était des vérités que j’avais toujours crues. Voilà où en sont les choses.
Je vous prie [120r°] de ne point dire que j’ai eu ni que j’ai dessein de me retirer tout à fait, de peur que certaines personnes, qui se disent mes amis et qui ne le sont, je crois, guère, m. B., ne se prévalussent de cela pour avoir une lettre de cachet pour me faire rester de force où je suis volontairement. Je vous demande donc cette seule marque d’amitié, qui est de ne dire cela à personne.
Si je sors, je vous le manderai afin qu’on ne m’écrive plus, mais assurément je n’embarrasserai personne, et mon dessein est de me retirer de tout commerce, étant aussi inutile que je le suis, et ne pouvant que nuire de toute façon. C’est le seul parti que je puis et dois prendre. Je ne puis même que nuire aux personnes que j’ai le plus voulu servir.
J’espère que Dieu vous maintiendra dans l’union les uns avec les autres ; cela suffit pour moi. Il me faut laisser là comme un vieux meuble pourri. Il me suffit que Dieu connaisse la sincérité de mon cœur et pour Lui et pour vous tous. Ne me répondez point sur tout ceci, car j’ai peur qu’on n’ouvre les lettres.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°119v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [149].
Je vous suis tout à fait obligée des marques d’amitié que vous me donnez. J’en conserverai toute ma vie, dans le fond de mon cœur, toute la reconnaissance que je dois, et pour celles de tous ceux qui ont la même charité pour moi. Je prie Dieu qu’Il vous soit à tous toutes choses.
J’avais prié qu’on n’eût point de familiarité avec les s[oeurs] grises ; j’avais pour cela de fortes raisons, mais l’on a cru devoir suivre plutôt l’inclination de certaines personnes que ce que je connaissais. Je prie Dieu que cela ne fasse tort à personne. Je crois qu’on craint où il ne faut pas, et l’on ne craint pas où il faut ; mais Dieu permet à Baraquin, je crois, [120v°] de pervertir le jugement, en sorte qu’on craint ceux que Dieu semblait avoir donnés et l’on ne craint pas où il faut craindre. Je prie Dieu de nous donner à tous une lumière sûre, et qu’Il ne permette pas qu’on s’égare : c’est Son affaire. Je n’ai pu m’empêcher de dire encore cela, car le Chi[nois] qui nous l’a fait voir, sait mon intention mieux que personne sur cela, mais peut-être est-elle1 plus éclairée que moi. Je n’ai pas dessein de nous géhenner2. Je ne dis cela que parce que j’en suis pressée. Je ne prétends pas que mes amis prévalent sur ceux des autres, Dieu le sait, mais je le dis parce que cela m’afflige.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°120] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [150].
1[sic] : une personne vue par l’intermédiaire du « Chinois » ? Le « Chinois », comme la « sœur grise », restent indéterminés.
2Dans l’emploi figuré, être soumis à une douleur intense.
J’ai reçu avec joie la réponse de mon t[uteur]. La conversation que j’ai écrite à M. de Mors[tein] a précédé de huit jours celle que j’ai écrite à mon t[uteur]. Pour ce que j’ai dit à M. de Mors[tein] qu’on voulait couler à fond, il faut, s’il vous plaît, que cela soit du dernier secret, parce qu’il m’est venu par la Mère. Vous jugez bien le tort [121 r°] que cela lui ferait, et je suis d’autant plus obligée de lui garder le secret qu’elle s’est confiée sur des choses de cette importance. Elle m’a encore dit que M. de M[eaux] lui avait dit que mes amis reconnaissaient à présent de bonne foi qu’ils s’étaient égarés et qu’ils revenaient.
J’attends ce qu’il dira sur le modèle que je lui ai donné, qu’il a mis dans sa poche et dont il ne dit plus rien. Il fait comme cela de tous, puis il revient, à huit jours de là, plus échauffé qu’auparavant. Je vous prie donc que la Mère ne soit compromise en rien, car c’est la chose du monde qui me répugne davantage que de compromettre quelqu’un. J’aime mieux encore tout porter. Faites savoir à M. de Mors[tein] la dernière conversation accompagnée d’un bon nombre d’injures.
J’ai bien de la joie que ma petite fille se porte mieux. Je ne vois nulle nécessité que vous écriviez, ni la bonne p[etite] d[uchesse] à la Mère ; il suffit de me mander des amitiés pour elle. Comme madame de Cha[rost] est sa parente, sa lettre était fort à propos.
Soyez persuadée que je vous aime tendrement tous deux, je ne puis vous séparer l’un de l’autre, parce que Dieu qui vous tient unis en Lui nous unit aussi ensemble. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous prie que personne ne sache que j’ai vu M. de Morst[ein], personne du monde ne s’en est aperçu ici et la Mère est d’un grand secret.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°120v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [151].
J’ai donné le modèle que je vous ai envoyé il y a samedi huit jours. L’on me dit qu’on verrait s’il accommodait ; depuis ce temps, l’on ne m’a dit ni oui ni non ni rien. Je n’ai point encore fait la proposition parce que je ne reçus la lettre où vous me faisiez la grâce de me permettre de la faire qu’après que j’eus parlé. Je la ferai, car je ne vois que ce moyen de sortir d’affaire. Il a fait dire seulement qu’il viendrait disputer contre moi en présence de témoins, puis qu’il me ferait rejeter de l’Église. J’ai répondu que je ne disputerais point contre lui, que j’étais bien éloignée de le vouloir faire, puisque j’étais entièrement soumise et que je n’avais, par la grâce de Dieu, jamais douté de ces vérités.
Si c’était une épreuve, il ne prendrait pas à tâche de me déclarer à tous ceux qui lui parlent hérétique et entêtée ; il n’aurait pas dit à la Mère tout ce qu’elle dit qu’il lui a dit, et aussi aux chanoines et prêtres qui lui parlent ; il ne dirait pas à tout le monde qu’il est obligé de faire un livre contre moi. Je me donnerai l’honneur de vous écrire, s’il va à Paris avant de me voir ou s’il accepte la proposition, une lettre que vous pourrez lui montrer, où après vous avoir protesté que si je ne signe pas aveuglément tout ce que M. de Meaux me donne à signer, c’est parce que je ne le puis en conscience ; que j’ai cru avoir satisfait beaucoup plus qu’une autre à ce que je dois à l’Église et aux prélats, et qu’en cela j’ai suivi l’inclination de mon cœur porté à la soumission, mais que je ne puis avouer des erreurs que je n’eus jamais, et que je crois même, en n’avouant jamais cela, marquer davantage mon respect et ma soumission (f. 1 v°) à l’Église ; que je vous envoie les modèles de tout ce que j’ai donné et de ce qu’on me demande, et un blanc1 signé afin que vous ayez la bonté de finir cette affaire et de tirer la décharge que M. de M[eaux] m’a promise ; que j’espère obtenir cette grâce par la charité que vous avez eue autrefois pour moi, que je voudrais au prix de mon sang pouvoir contenter M. de M[eaux], mais que je ne le puis aux dépens de ma conscience, quelque chose comme cela. Il me dit encore, et j’ai oublié de vous le dire, que si je ne donnais pas une déclaration d’erreurs reconnues, qu’on dira toujours que le livre est mal condamné.
Je crois qu’on peut fort bien dire à madame de Cha[rost] que j’ai pris la liberté de vous écrire cette autre conversation. Elle comprendra aisément que, voulant le faire, je ne le pouvais par une personne plus à portée de vous donner ma lettre que par madame de M[orstein ?]. Je n’ai que des remerciements à ajouter à ceci pour toutes vos bontés. Quand même l’on aurait changé pour moi, je n’y trouverais pas à redire, mais je n’ai pu croire qu’on eût dit cela, ni qu’on eût avoué en confiance au prélat que l’on m’a reconnue fourbe. Tout homme est menteur, mais pour la fourberie, elle est bien éloignée de mon naturel par la grâce de Dieu.
Je vous prie instamment de me faire savoir par quelqu’un lorsque le prélat sera à Paris si je ne le sais pas ici. Son livre est sous la presse.
J’enverrai l’adresse et je crois qu’on enverra les livres. Je prie Notre Seigneur de vous être toutes choses.
(f. 2 r°) Si j’osais, je présenterais mes respects à des personnes que j’honore beaucoup, mais je n’ose le faire : c’est le bon [Beauvillier] et M. S B [Fénelon]. Vous ferez ce que vous jugerez à propos.
A.S.-S., pièce 7387, « A Monsieur le duc de Chevreuse rendre en main propre », cachet Enfant Jésus - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°144v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [167].
1Blanc-seing : mandat en blanc au bas duquel est apposé une signature, et que l’on confie à quelqu’un pour qu’il le remplisse. (Littré).
(signe) ce Saint-Esprit est pour madame de Ch[evreuse].
recommandez au petit m[aître]
passeport
Je ne sais pourquoi j’ai une certaine répugnance à voir les deux sœurs si fort voisines ; je crains qu’elles s’en aiment moins et que cela ne puisse durer. Cependant décidez avec St B [Fénelon] et qu’il suive son cœur. Il me prend souvent pour lui des renouvellements d’union si intime : je ne sais à quoi les attribuer, car je crains que Baraquin ne fasse ses efforts pour diviser ce que le p[etit] M[aître] a voulu et veut qui (f. 2 r°) soit uni en Lui à jamais. Quoiqu’il soit quelquefois rude à pauvres gens, je ne l’aimais jamais d’une manière et plus forte et plus intime.
Pour le prélat, il commence à parler contre moi publiquement en des termes très offensants, mais depuis que vous voulez bien que je vous renvoie l’affaire à terminer, je n’ai pas tant de peines. Il s’échauffe tout seul, car lorsqu’il vient, il est toujours plus en colère. Les dernières fois, avant que je lui parle, il se décharge envers la Mère. (f. 1 v° en travers) Peut-être après tant de tempêtes, le repos viendra-t-il. Si, par votre moyen, je le puis obtenir, vous serez véritablement le tuteur. Les domestiques disent tout haut et dans les voitures publiques la récompense qu’on espère de tout ceci, et l’on se vante fort d’être tout-puissant par le moyen de la dame [madame de Maintenon]. Mais quelquefois Dieu renverse les projets, fait vivre les infirmes et mourir ceux qui ont le plus de santé. Je ne crois pas que je puisse exprimer ce que j’ai souffert depuis que je suis ici : les agonies intérieures auxquelles je n’avais nulle part que de les souffrir, car elles (f. 2 v°, en travers) viennent sans occasion - elles diminuent lorsque les choses extérieures les devraient augmenter -, un accablement général du corps, de l’âme, de l’esprit, une faiblesse qui redoublait à proportion de la peine, et une persuasion de n’être pas où Dieu veut, comme dans une terre étrangère où Il ne me veut pas. Je ne sais à quoi bon écrire cela, mais ce qui est écrit est écrit. Il ne paraît rien de tout ceci aux religieuses car, quoique je vive dans une agonie et une contrainte continuelles, Dieu me donne à l’extérieur une sagesse et une conduite bien éloignées de mon naturel, car quand j’aurais tout l’esprit de St B. [Fénelon] et toute l’attention de la sagesse humaine, je ne pourrais pas agir autrement. Je vois bien que c’est Dieu seul, car je n’ai point assez d’esprit naturel, et dans la faiblesse dont je me sens impressionnée au-dedans, je dev[r]ais agir tout autrement. Que Dieu vous soit toutes choses.
- A.S.-S., pièce 7388, autographe. Date autographe en tête. – A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [168].
Le procédé de M. de M[eaux] étonne fort la Mère et tout le monde : il a mis les quatre actes de soumission dans sa poche comme les autres, et puis l’on n’en entend plus parler, il menace et c’est tout. Il y a quinze jours qu’il ne m’a vue, quoi qu’il atteste ici. Mon tut[eur] veut bien que, s’il me tourmente encore, je propose de lui envoyer un blanc signé pour terminer l’affaire avec Mme de M[aintenon]. Sitôt que M. de M[eaux] sera à Paris, je lui manderai que j’ai tout remis entre les mains de mon tut[eur]. Je suis infiniment contente de madame de Mors[tein]. J’ai un si effroyable mal de tête que je ne sais presque ce que j’écris. Si vous êtes obligé à quelque action et à quelque péril, nous y serons ensemble. Souvenez-vous que le p[etit] M[aître] nous a unis pour le temps et l’éternité. Je Le prie d’être votre force et toutes choses.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°120v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [150].
M. de M[eaux] sort d’ici. Il a d’abord paru en colère, me disant les mêmes choses. Je lui ai fait la proposition de vous envoyer un blanc[-seing], il l’a rejetée bien loin et ensuite s’est radouci, me disant qu’il fallait finir. Il a ôté le mot révoquer et a ajouté qu’il y avait que : « Je suis et serai toujours soumise à l’Église, que j’y ai toujours été » ; mais du reste n’a rien du tout voulu changer. Il me fait mettre cela au bas de l’autre acte. Il viendra samedi quérir le tout. Il me promet une décharge ensuite, mais il faut encore s’en fier à lui, car il veut tout avoir signé. Il n’a point voulu passer que je n’ai jamais voulu douter des trente-quatre articles. Ce qui me fâche le plus, c’est qu’il a effacé du premier acte beaucoup de choses et en d’autres s’il y en a ; s’il efface ainsi les meilleures choses après qu’elles sont signés, quel ménagement y a-t-il à avoir ? Il viendra samedi matin. Je puis avoir réponse par la poste si vous me la voulez faire, mon tuteur, et me mander ce que je dois faire, car il ne veut écouter nulle proposition. Cependant comme on m’a mandé de ne m’arrêter qu’au mot rétracter, cela fait que j’ai passé de crainte d’être blâmée. Je ne sais que faire. Je suis si pressée que je n’ai point de sens. Réponse s’il vous plaît sans retard.
- A.S.-S., pièce 7389, « Madame la comtesse de Morstin en son hôtel proche le collège des quatre nations à Paris », fragment de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°142v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [169]
La Providence a permis que vous m’ayez dit que vous avez un équipage à vous, et j’ai au cœur de jeter les yeux sur vous pour me venir quérir ; voyez si cela se peut sans vous faire peine et sans vous incommoder, mais je vous demande le secret [122 v°]. M. de M[eaux] m’a permis de me retirer quand je voudrai. Il faut que j’aille nécessairement à Bourbon, et pour mettre ordre à mes petites affaires, je suis résolue de partir bientôt. Si vous trouvez difficulté à me venir trouver, mandez-le moi simplement, mais surtout ne dites à qui que ce soit que je vous l’ai proposé ni que j’ai ce dessein. Vous coucheriez ici. Votre équipage serait à l’hôtellerie une nuit, et je partirais le matin avec vous pour aller à la petite maison. Il serait mieux, à cause des religieuses, qu’on me vînt quérir que d’aller dans le carrosse de voiture. Si vous ne le pouvez ou ne le jugez pas à propos, dites, comme de nous, à la p[etite] d[uchesse] : « Mais si n[otre] m[ère] sortait, ne l’irions-nous pas bien quérir ? », et vous verrez son sentiment et me le manderez simplement et au plus tôt. Après quoi, je vous manderai le jour précis. Sinon et que ma fille soit à Paris, je lui écrirai, mais c’est qu’elle n’a point de secret, et cela me fait peine. Réponse sans retard, je vous en prie. Ne vous géhennez point et faites librement ce que vous aurez au cœur. M. de M[eaux] promet de me donner entre ci et deux jours1 ma justification, et d’y mettre qu’il n’a point prétendu me comprendre dans les infamies de sa lettre ; mais je ne compte sur rien que je ne le voie.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°122].
1Entre le moment présent et deux jours. V. Littré.
Je suis fort en peine du paquet que je vous ai envoyé où étaient les deux billets de M. de M[eaux]. Mandez-moi si vous les avez reçus, et ne me manquez pas pour dimanche, car il faudrait aller coucher à Claye. Si vous ne pouviez venir, envoyez-moi un carrosse de louage et je le paierai, et ce qu’il faudra, mais j’eusse été plus consolée que c’eût [121 v°] été vous, mais à petit bruit. Je vous aime de tout mon cœur. Je crains des ordres nouveaux de M. de M[eaux], et lorsque je vous verrai, vous saurez les puissantes raisons, qui regardent l[e] p[etit] M[aître], que j’ai de n’y demeurer pas. Adieu. Ecrivez-moi un mot pour m’ôter de peine.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°121] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [151].
Ici prennent place deux attestations et une soumission : «PREMIERE ATTESTATION DE M. de MEAUX. 1er juillet 1695»., et «SECONDE ATTESTATION DE M. de MEAUX. 1er juillet 1695». Puis trois «SOUMISSIONS».
Ce 3 juillet 1695.
Je reçois heureusement, ma très chère et toujours uniquement aimée en Notre Seigneura, toutes vos lettres de Meaux ; avez-vous reçu de même mes réponses ? Voici la quatrième. Je bénis Dieu d’un même cœur avec vous de tout ce qui nous arrive par Sa plus qu’aimable volonté. La grandeur de votre croix me fait juger de la grandeur de Son amour pour vous. Il faut que, par toutes sortes de souffrances, d’opprobres, de contradictions, vous ressembliez à Jésus-Christ, qui a paru comme un lépreux, frappé de Dieu, humilié et anéanti en toutes manières. Mais pour signer ou reconnaître que vous ayez jamais rejeté Sa médiation, ou nié Sa personne divine, c’est ce que vous ne devez jamais faire. Il n’est point d’autorité qui ait droit de vous y contraindre, à moins que de si exécrables erreurs ne se trouvassent en propres termes dans vos dogmes. Dieu nous garde d’être jamais intimidés jusqu’à avouer que nous ayons blasphémé contre l’adorable Sauveur, en qui nous avons toujours cru et espéré, comme fait toute l’Église, fallût-il être frappé de tous les maux et de toutes les flétrissures possibles, et dans le temps et dans l’éternité ! Ne confessons jamais d’avoir douté le moins du monde de ces vérités fondamentales du christianisme, qui, par la grâce de Dieu, ont toujours fait le principal objet de notre foi, le fond de nos espérances, et le centre de notre amour. Si cela paraissait dans vos écrits, il faudrait le détester dans les formes ; s’il n’a été écrit que dans votre cœur, comment présume-t-on de l’en déterrer ? Ceux qui vous écrivent différemment là-dessus reçoivent sans doute de différentes relations, qui leur font changer d’avis.
Je vous compatis infiniment, mais je goûte d’autant plus votre état qu’il est plus dénué d’appui créé, et même de l’incréé en manière aperçue. Mais notre Dieu et tout-puissant maître, qui vous fait boire à longs traits le calice de la contradiction extérieure et du délaissement intérieur, vous enivrera bientôt de Ses divines consolations, et vous recevra pour jamais dans la paix et dans la joie qui ne peuvent manquer à ceux qui aiment la vérité, et qui marchent dans la justice, et qui ne respirent que l’amour. Il y a longtemps que je sais que c’est là l’esprit et la vie de votre
âme que j’aime toujoursb fortement et tendrement en notre Seigneur Jésus-Christ, ce qui fait que je ne saurais craindre pour vous. Dieu est fidèle, Il n’abandonne pas à l’erreur ou à la corruption des mœurs ceux qui, par Sa grâce, n’ont d’autre volonté que la sienne, ni d’autres prétentions que de le voir régner avec une gloire immense. L’heure viendra que cette longue et effroyable tragédie prendra fin. Il y a près de huit ans que nous sommes sur le théâtre avec tant d’ignominie, sans compter les cinq ou six années précédentes de nos premiers renversements.
Toutes les lettres que je reçois de vous depuis ce temps-là m’apprennent des choses funestes selon l’homme, mais bonnes, mais avantageuses selon le dessein de Dieu. Qui sait si, un jour, après tant d’épines qui nous ont si fort piqués et déchirés, nous ne recevrons point du ciel quelques roses de paix et de repos ? Du côté des hommes, je n’en vois aucune apparence. Dieu est tout-puissant. On m’a décrié de nouveau en ces quartiers sur des récits qui sont venus de loin. Je m’étonne que l’on ne m’entreprenne pas une autre fois. Quoi qu’il arrive de vous et de moi, Dieu, Sa vérité, Son règne, Sa volonté, Sa gloire subsistera toujours et triomphera en nous. Avec cela, rien ne peut nous manquer, puisque c’est là que se terminent toute notre ambition et tous nos vœux. Il se rend singulièrement admirable dans la conduite qu’Il tient sur nous et sur nos semblables. Il y paraît Dieu hautement, puissamment, terriblement. Tous les esprits L’en loueront dans l’éternité.
Tous les amis de ce lieu vous honorent constamment, vous estiment, vous aiment, quoique je ne leur cache pas tout le mal que l’on dit de vous. Les meilleures âmes que nous y connaissions vous sont les plus unies. Pour moi, je vous suis toujours très sincèrement attaché en Notre Seigneur. Encore un peu de patience, et le souverain Juge viendra prendre notre cause en main. Par Sa miséricorde, depuis qu’Ilc nous a singulièrement appelés à Son service, nous n’avons prétendu que Son règne, ni cherché que Son amour. Quand on cherche sincèrement Dieu, on ne peut s’écarter de la vérité ni de l’amour, puisque quiconque Le cherche sans feinte Le trouve infailliblement, et que, L’ayant trouvé, on possède en Lui-même toute vérité et le parfait et immortel amour.
On salue cordialement vos filles2, et toutes ces bonnes âmes à qui Dieu donne des sentiments de compassion et de tendresse pour vous. Ô chère mère, Dieu vous a bien livrée pour tant d’autres ! Ô gloire de Dieu, ô empire du Très-Haut, établissez-vous, paraissez avec éclat, n’épargnez pas ces néants où ils peuvent y servir ! Ils sont à vous sans réserve, non seulement par le droit de la création, mais par l’amoureux assujettissement qu’ils vous ont mille fois voué sans bornes et sans exception.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°131, autographe et XI2, f°133, copie. - Fénelon 1828, t. 7, lettre 86, p. 184.
Il y a des reprises dans la lettre suivante de Lacombe, du 28 juillet, mais les deux lettres s’avèrent cependant distinctes. On est partagé entre le doute sur l’édition de 1828 (cependant très bonne pour l’époque et très exacte pour le début de cette lettre), sur l’état mental de Lacombe, peut-être déjà perturbé, mais il se peut aussi que Lacombe reprenne volontairement des fragments, compte tenu de la perte prévisible de courriers. Les répétitions ont lieu au sein même de la lettre suivante, ce qui semble malheureusement favoriser l’hypothèse d’un état mental perturbé. L’écriture est ici moins ferme que celle des lettres précédentes ; plus fréquemment qu’auparavant les jambages des lettres sont inclinés tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche.
Noter la répétition de la fin de la lettre présente, dans celle du 29 juillet suivant. Cependant on ne dépend ici que de l’imprimé de 1828 pour cette fin et une confusion de cet éditeur entre deux sources est possible.
a« Ma très chère et toujours uniquement aimée en n.s. » biffé sur la copie, manque sur l’imprimé de 1828.
bfin de notre source autographe, nous poursuivons à partir de la copie reprise par Fénelon 1828.
cfin de la copie, nous poursuivons à partir de l’imprimé de 1828.
1 Famille (Marie de Lavau) et Françoise Marc.
Je vous envoie la copie de ce que monsieur de Meaux m’a donné, mais vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez qu’il m’a fait encore signer une page : il a mis dedans toutes sortes de choses qu’il ne m’aa laissé que le temps de signer. Il avait mis, à ce qu’il m’a lu, qu’il m’avait admonestée à me conformer aux trente-quatre articles comme à faire des actes, etc., et des défenses qu’il m’a faites. Je lui ai dit qu’il fallait ôter le mot d’admonester qui est diffamant, et ajouter que, m’ayant dit de faire des actes, j’ai dit que j’en faisais. J’ai le cœur bien affligé de tant d’injustices, Dieu seul sera ma force. Je n’ai point de copie de ce que j’ai signé le dernier, et comme je n’ai pas eu le temps de rien examiner, je ne doute pas qu’il ne me soit fort nuisible. Il m’a fait signer que je lui avais promis obéissance volontaire, outre celle que je lui dois comme évêque, et cent chosesb de cette sorte. Mille fois toute à vous en Notre Seigneur. Vous direz, s’il vous plaît, ceci à …c et je communierai dimanche par lui.
- A.S.-S. pièce 7391, à « mon tuteur », sur folio 2 v°. En tête : « 4e ou 5e juillet 1695 » de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°141] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [169].
a ne (me retouché voulait pas biffé) m’a
b cent (fadaise raturé) choses. Nous regrettons la rature : elle affaiblit le texte.
c Les trois points sont d'origine.
Ici prennent place les attestations de Bossuet datées du 1er juillet par ce dernier, du 5 juillet (selon la lettre datée du 6 juillet de Madame Guyon, donnée ci-dessous) : «PREMIERE ATTESTATION DE M. de MEAUX. 1er juillet 1695». Et : «DEUXIEME ATTESTATION…» du même jour.
Ce mercredi à 4 heures du soir.
M. de Meaux vient de venir quérir la décharge qu’il me donna hier, disant qu’il m’en apportait une autre ; elle est bien différente et, si vous en pesez les mots, vous verrez que l’une me décharge et m’est avantageuse, et l’autre ne l’est pas. Afin que vous ne vous mépreniez pas, la bonne est celle qui a cette marque en bas : « #a », [avec] ce mot : « Nous ne l’avons trouvée impliquée en aucune manière dans les abominations de Molinos et autres condamnées, etc. » : c'est tout comme celle que je vous avais envoyé la copie, et une à Mme de Charost.
Je n’ai pu me défendre de rendre la première qu’il m’a donnée qu’en disant que je l’avais envoyée à madame de Charostb. Je vous conjure, monsieur, d’être le dépositaire de cette première décharge, et je vous demande comme à un homme d’honneur et serviteur de Dieu, de ne lui point rendre la première qui est marquée #, mais l’autre, le lui faisant [f. 2 r°] agréer si vous pouvez. S’il veut sa décharge, qu’il rende donc mes signatures. Je vous prie d’aller à Issy, faites-moi cette grâce, je vous en conjure. Après m’avoir fait signer mille choses, me redemander ma décharge donnée ! Dieu seul peut faire justice de tant d’injustice[s]. Je vous conjure de m’être ami fidèle et je vous en conjure, lui disant qu’il n’y a pas de justice à redemander cela, lui demandant les quatre papiers qu’il m’a fait signer pour les voir. Je n’ai jamais vu tant manquer de parole. Priez Dieu qu’Il me donne toujours la patience, car rien ne fâche comme la mauvaise foic.
[f. 2 v°]d Vous ne pouvez pas vous défaire de cette première décharge ; il faut, s’il vous plaît, avec le plus de douceur que se pourra, qu’il agrée que vous la gardiez, car l’autre est inutile.
Voilàe, monsieur, les lettres que j’ai reçues ; ayez la bonté d’agir conformément à cela et de me mander ce que vous ferez, et de me renvoyer ma lettre.
- A.S.-S., pièce 7392. En tête : « 6e juillet 1695 » de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°141v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [170].
a Les marques de l'autographe ne comporte qu'un seul trait horizontal : dièse inachevé ou signe égal barré.
b Phrase omise par les copistes.
c Fin de page blanche.
d Ecrit à l’envers sur un quart de feuille.
e A l’endroit sur le même quart de feuille, barré de traits verticaux.
Ici prend place (v. la série des documents à la fin du volume) : l' «ATTESTATION DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 7 juillet 1695».
q[uis] u[t] D[eus]
Je vous prie, mon bon tuteur, de dire à monsieur de M[eaux] que c’est madame de Char[ost] qui vous a envoyé les décharges de monsieur de Meaux, surtout la première, car effectivement j’avais envoyé la première copie à madame de Char[ost], et c’est ce qui me donna lieu de lui dire que je l’avais envoyé à madame de Charost. Et effectivement, elle a envoyé cette première décharge à madame de Morst[e]in. N’écrivez rien à madame de Maintenon que vous n’ayez vu comme monsieur de Meaux en usera, s’il me justifiera auprès d’elle. Je vous honore et aime de tout mon cœur. Je serai au sacre1.
1 « 9 juillet. Munie de certificats de Bossuet, Mme Guyon quitte à son insu la Visitation de Meaux. / 10 juillet. Fénelon est sacré à Saint-Cyr par Bossuet assisté par les évêques de Châlons et d’Amiens. Les trois princes y assistèrent dans une tribune, mais, en dehors de leur petite cour, peu de gens se trouvèrent à la cérémonie. » (Orcibal, CF, chronologie).
- A.S.-S., pièce 7393, sans adresse. En tête : « environ le 7 ou 8 juillet 1695 », de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°146v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [171].
Ma bonne et chère c[omtesse], les inégalités de M. de M[eaux] me font craindre qu’il ne se rétracte de la permission qu’il m’a donnée de sortir ; c’est pourquoi, si vous m’aimez, et la p[etite] d[uchesse], venez ici dès le dimanche1. C’est un coup de partie pour moi car, s’il n’a pas la décharge qu’il m’a donnée [122 r°] et qu’il veut ravoir, il n’y a sorte de persécutions qu’il ne me fasse pour la lui rendre. Les religieuses sont aussi en peine que moi, elles craignent un contre-ordre, et après ce qu’il m’a fait souffrir, elles en ont toutes compassion. Je remets tout entre vos mains et de la bonne p[etite] d[uchesse], après celles du p[etit] M[aître].
Je vous prie que mon tuteur ne rende point le papier marqué /-/a qui est le premier, car il est bien différent de l’autre, quoique cela ne lui paraisse peut-être pas d’abord. Mandez moi si vous avez reçu le paquet d’hier où étaient les deux billets de M. de M[eaux], car j’en suis en peine.
Comme il a permis à la Mère de me laisser sortir, il ne manquera pas, s’il change, d’écrire dimanche par la poste ; c’est pourquoi, si vous avez des relais et que vous partiez dimanche prochain de bon matin, je sortirais le même jour quand nous devrions coucher à Clayes. Prenez vos mesures avec la p[etite] d[uchesse]. La charité que vous me ferez ne sera pas sans récompense. J’espère que Dieu conservera M. de Mors[tein].
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°121v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [152]. La comtesse de Morstein («Ma bonne et chère c[omtesse]…») est la destinataire probable ; selon la lettre de Bossuet du 16 juillet : « On dit ici que Mme de Mortemart [la «Petite duchesse»] et Mme de Morstein sont allées vous voir à Meaux».
a sigle # incomplet : voir la lettre du 6 juillet, n° 300.
1 « Dimanche » paraît incompatible avec le samedi 9 juillet retenu comme la date où Mme Guyon aurait quittée la Visitation (v. note 1 à la lettre 305). Il en est de même pour « lundi au soir » cité à la lettre suivante.
Ma bonne et ch[ère], je vous prie d’envoyer incessamment ceci à mon tuteur, mais par gens bien sûrs. Je vous attends lundi au soir avec la bonne p[etite] d[uchesse], mais grand secret. Vous coucherez au-dedans, dans ma chambre. Aimez-moi autant que je vous aime. A lundi. Faites que madame de Cha[rost ?] s’absente depuis le vendredi jusqu’au dimanche, ou bien qu’elle fasse comme je dis. Ne me manquez pas lundi, je vous prie.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°122] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [152].
J’espérais bien être la première, ma très honorée et chère sœur, à vous demander des nouvelles de votre voyage1 ; mais nonobstant la lassitude d’icelui, je me vois prévenue de votre bon cœur. Que ce que Dieu a lié tient ferme ! Non, rien ne rompra le lien qui nous unit en Son amour. C’est sans compliment, je n’en suis pas capable, mais la vérité pour tous les temps, sans qu’il soit nécessaire de le répéter. Ma très aimée, je suis à vous comme Dieu le veut, pleine de confiance que Sa bonté achèvera ce qu’Il a commencé. Toutes nos chères sœurs continueront, mais redoubleront leurs prières ; n’en doutez jamais, mais souvenez-vous de la parole que vous nous avez donnée de votre souvenir.
Je sors d’une exhortation que M. de Rocmont2 nous vient de faire avec sa ferveur ordinaire. Je vous prie de recevoir le cordial salut de notre chère directrice3. Toutes nos [f°143v°] chères sœurs vous assurent de leurs respects. Elles vous écrivent par la chère petite Marc 4, qui part demain avec votre bagage. Nous avons cru qu’il valait mieux prendre une voiture à part5. Elle vous dira qu’il n’est arrivé rien d’extraordinaire depuis votre départ ; mais elle ne pourra vous dire combien nous sentons toutes votre séparation, et à quel point je vous suis et serai en Jésus, notre maître.
Ma plus chère sœur / Votre très humble et obéissante et fidèle servante et amie en Notre-Seigneur. Sœur E. Le Picart, de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni.
Nos dames, duchesse et comtesse6, trouveront, avec leur permission, les très humbles respects de celle qui fait gloire de se dire leur très humble servante.
Ma Sœur Marc arrivera demain à Paris, je crois, de bonne heure.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°143, autographe, adresse : « Madame / Madame guyon / A Paris. » - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 88. - UL,VII, « Témoignages », E2.
1Mme Guyon ayant quitté Meaux le vendredi 8, on plutôt le samedi 9 juillet, il semble difficile que les religieuses aient pu avoir, dès le 9, des nouvelles de son voyage.
2François Hébert de Rocmont était fils de Denis Hébert, lieutenant particulier à Meaux, et de Marguerite Musnier. Il était prêtre, mais ne semble avoir occupé aucun poste ni avoir été titulaire d’aucun bénéfice. Il fit d’importantes libéralités à l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital général de Meaux, et demanda que Bossuet installât deux sœurs grises dans ce dernier établissement (note de Levesque à la lettre 511 de Denis Hébert à Bossuet, UL, t. XIV).
3La maîtresse des novices, qui était alors sœur Marie-Eugénie de Ligny. Elle succéda à la Mère Le Picart dans la supériorité de la Visitation de Meaux.
4Françoise Marc, née à Rouen, âgée d’environ trente-cinq ans, était depuis six on sept ans au service de Mme Guyon.
5Au lieu de la voiture publique.
6La duchesse de Mortemart et la comtesse de Morstein.
Ici prennent place un mémoire et une attestation (v. la série des documents ) : «DE LA MERE LE PICARD ET DE RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 7 juillet 1695». Et «ATTESTATION. Juillet 1695».
Vive + Jésus / Madame. / Vous avez si puissamment gagné les cœurs de cette communauté par vos bontés et les exemples de votre vertu, qu’il nous est impossible de laisser partir Mademoiselle Marc sans la charger de ces faibles témoignages qui ne vous prouveront jamais assez la juste estime dont nous sommes prévenues en votre faveur. La connaissance que nous avons de la générosité et de la tendresse de votre cœur, nous fait espérer que vous nous ferez l’honneur de nous aimer toujours un peu, ne croyant pas, madame, avoir jamais mérité les honnêtetés que chacune a reçues de vous. Il nous est pourtant si avantageux d’être aidées du secours de vos saintes prières, que, malgré notre indignité, nous vous demandons la grâce de vous en souvenir devant le Seigneur. Si nos vœux sont exaucés, vous aurez une meilleure santé ; et si nous sommes assez heureuses pour vous assurer de vive voix de la continuation de notre parfaite amitié, vous serez persuadée, madame, des respects et du sincère et parfait attachement
De vos très humbles et obéissantes servantes en Notre Seigneur, les sœurs de la communauté de la visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni.
De notre monastère de Meaux, ce 9 juillet 1695.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°134. – Correspondance de Fénelon, 1828, t.7, lettre 87. - UL, VII, « Témoignages », E3, p.504-505.
Du 13 juillet 1695.
Je vous assure que vous m’avez fait un grand plaisir de me mander qu’on approuvait ma sortie, car je craignais extrêmement deux choses : l’une qu’on n’en fût pas content et l’autre qu’on ne m’obligeât à y retourner. Je sentais d’un côté que par là je me mettais dans de très grands inconvénients, car je ne me sentais pas assez de force pour résister à l’ordre que St B. [Fénelon] m’en eût imposé, et de l’autre c’était pour moi un enfer. Ce qui m’étonne est que mes terreurs n’en diminuent point. Je crus, hier au matin, qu’elles venaient d’une autre cause que de la crainte de St B.1 car, lorsque je les avais si fortes, Madame de Morst[ein] n’en avait plus et ne sentait plus son inquiétude et sa douleur ; c’est ce qui m’a fait rester auprès d’elle jusqu’à ce matin2 que je vais dans ma chère solitude. Avant que personne soit levé, j’ai eu une sorte de peine de ce que vous avez dit à madame de B.3, mais aux choses faites il n’y a point de remède.
Je crois qu’il n’y a rien dans ce dernier acte [f. 1 v°] dont on puisse se prévaloir contre moi que de ce qui regarde l’obéissance et de ce qu’il a mis que je lui avais donné deux actes, car il peut sur cela faire tels actes qu’il lui plaira ; mais comme il n’ignorera pas que j’ai des copies des autres, je ne crois pas qu’il fasse d’autres actes, les miens étant au bas des trente-quatre articles. Cependant j’abandonne tout cela à Dieu qui a permis qu’on m’ait surprise. Je crois qu’il ne faut point parler de cela en aucune sorte, afin que rien ne revienne à monsieur de Meaux. Puisqu’il a commencé à dire du bien, il faut espérer qu’il continuera. Nous sommes convenues avec les jeunes dames qu’elles ne me verront presque point, et avec des précautions très grandes. Si le petit Maître veut que la persécution finisse, en quatre-vingt-quinze tout doit être fini ; s’Il ne le veut pas, Sa sainte volonté soit faite.
Permettez-moi donc de saluer ici St B. et de le prier que, si je ne puis avoir de commerce extérieur avec lui, qu’au moins il agrée que nos cœurs soient unis en J[ésus]-C[hrist], notre petit Maître. Si vous jugez à propos de saluer le bon [Beauvillier] vous le ferez aussi, mais rien [d’]autre. Je suis fâchée de l’indisposition de madame de Che[vreuse] et la remercie de la part qu’elle a prise à mes peines. Madame de Morst[tein] me fait grande pitié. Vous savez ce que je vous ai dit. Il ne me reste qu’à vous remercier. Voilà le papier de Sainte-Marie qui s’adresse aux autres dépôts. Mon nom [f. 2 r°] sera saint Michel.
- A.S.-S. pièce 7394, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°146v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [171].
1Baraquins (diables) pour les copistes !
2Madame Guyon porte l’angoisse de Madame de Morstein. Cette dernière, fille du duc de Chevreuse, a épousé Michel Adalbert, comte de Morstein et de Châteauvillain, qui sera tué au siège de Namur cinq jours après cette lettre, le 18 juillet 1695.
3Béthune ou (plus probable) Beauvillier.
Ce 15 juillet 1695.
Je viens de recevoir votre bonne lettre, ma chère et très honorée en Notre Seigneur, avec toute la joie qu’on peut avoir en apprenant de vos nouvelles et voyant ces propres caractères de la personne du monde que l’on aime le plus. Vos persécutionsa et tous vos autres maux ne font que raffermir notre union, de même que mon ignominie ne vous rebute pas. Il vient quelque ennui de vivre parmi d’inconcevables misères, mais l’esprit ne se lasse pointb de voir accomplir la volonté de Dieu, à l’empire et à la gloire de laquelle on s’est uniquement dévoué.
Je voudrais bien faire ce que vous souhaitez, touchant les écrits que j’ai. Ce me serait un véritable plaisir d’être occupé à de si belles choses, au lieu que je ne fais que me traîner sur la terre et parmi la boue, outre que la plupart du temps je ne sais que faire. Mais je ne puis souffrir aucun ouvrage de l’esprit. J’en ai un presque achevé, auquel je n’ai pu toucher depuis quatre ou cinq mois. J’essaierai néanmoins de passer la main sur les vôtres. Priez le tout-puissant Maître de m’en donner la facilité avec le discernement nécessaire. [f°146v°] Cependant on vous enverra, sous l’adresse que vous nous donnez, ce qu’il y a de prêt. Je bénis Dieu de ce qu’Il Se choisit des cœurs pour les éclairer de Ses pures vérités jusque dans des lieux et des états où il paraît moins de dispositions pour un si grand bien. Le souverain Monarque et Roi des rois ne craint point d’opposition, et ne dépend d’aucune disposition, quand Il veut signaler Ses miséricordes.
Je verrais volontiers votre Apocalypse, ne l’ayant pas lue, mais ne me l’envoyez que dans deux mois d’ici. Si je puis travailler aux autres ouvrages, je vous le ferai savoir. L’esprit humain, quoique savant, ne pouvant comprendre les pures voies de Dieu, les altère et les brouille, croyant les bien démêler et les découvrir à fond. Rien n’empêchera l’Esprit de Dieu de Se communiquer à qui il Lui plaira. Pour être éclairé par Lui, on n’a que faire de livres : il n’y a qu’à s’abandonner à Lui, Le suivre, et Lui demeurer bien soumis. Aussi, plus on Lui est assujetti en foi nue et par un pur amour, moins on a besoin de [f°147] livres. Sa divine onction enseigne tout ce qu’il nous faut savoir pour Lui plaire, et c’est tout ce qu’il nous faut savoir. Je ne doute point qu’en voulant mettre en beaux termes les ouvrages de ces grands hommes, on ne les affaiblisse et les altère, surtout si leurs traducteurs ne sont pas conduits par le même Esprit qui animait ces divines plumes. Saint François de Sales n’est pas si vieux qu’on ne l’entende fort bien, et qu’il n’ait beaucoup de netteté et de grâce. Un habile avocat de Paris, célèbre il y a environ vingt-cinq ans, avant que de composer un plaidoyer, lisait toujours quelques chapitres de saint François de Sales, pour imiter sa clarté et ce flux si aisé de son style.
Tous les enfants d’ici vous saluent très cordialement : plus que tous, les deux ecclésiastiques, et Jeannette. Celle-ci est toujours aux portes de la mort, et si [sic], elle ne saurait passer. Le règne de Dieu s’établit ici comme ailleurs, en très peu d’âmes, mais par les mêmes voies d’abandon et de perte. Tout à vous en notre Seigneur Jésus-Christ.
A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°146, autographe. Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, Lettre 89, p. 193, (cette édition s’avère très fidèle, atténuant seulement les expressions trop affectueuses, ici comme dans les autres début ou fin de lettres de Lacombe).
a Ma très chère et très honorée en notre Seigneur, avec toute la joie qu’on peut avoir en apprenant de vos nouvelles. Vos persécutions Fénelon, 1828, omissions.
bjamais Fénelon, 1828.
A Paris, 16 juillet 1695
Vous pouvez, madame, aller aux eaux1. Vous ferez fort bien d’éviter Paris, ou en tout cas de n’y point paraître2. Ne faites de bruit nulle part. Donnez-nous une adresse pour vous écrire ce qui sera nécessaire. On dit ici que Mme de Mortemart et Mme de Morstein sont allées vous voir à Meaux. On les a trouvées toutes deux sur ce chemin vendredi3 que j’arrivai ici ; et je crois même avoir vu leur livrée et leur équipage en passant4. Cela vous fera des affaires, s’il est véritable, et on ne trouvera pas bon que vous ramassiez autour de vous des personnes qu’on croit que vous dirigez. Si vous voulez, hors du monastère, être en sûreté, vous devez agir avec beaucoup de précaution et demeurer partout fort retirée.
Donnez-nous une adresse5 pour vous écrire ce qui sera nécessaire. Je suis très sincèrement, madame, votre très humble serviteur.
J. BÉNIGNE, é[vêque] de Meaux.
Je suis un peu étonné de n’apprendre aucune nouvelle de Mme la duchesse de Charost sur ce que vous m’avez promis7.
UL, tome VII, lettre 1253 : « A Madame, Madame Guyon. L[ettre] a[utographe] s[ignée], Archives de Saint-Sulpice. Publiée pour la première fois dans l’édition de Versailles, t. XL, p. 135. Adressée à la Supérieure de la Visitation de Meaux, cette lettre fut envoyée le 18 par cette religieuse à Mme Guyon qui avait quitté le couvent, où Bossuet la croyait encore. (v. lettre n°308).
1Levesque explique, citant Bossuet : « Elle me demanda la permission d’aller aux eaux de Bourbon ; après ses soumissions, elle était libre » (Bossuet, Relation, sect. III, 18). Si elle était libre, elle put se croire autorisée à quitter la Visitation, et la supérieure était de cet avis ; autrement, on ne comprendrait pas qu’elle eût attendu huit jours avant d’informer de son brusque départ le prélat qui la lui avait donnée en garde. Mais Bossuet l’entendait autrement ; il croyait avoir des mesures à prendre avec la Cour, de l’aveu de laquelle Mme Guyon était venue à Meaux : « Je partis le lendemain, « dit-il, pour Paris, où l’on devait aviser à la conduite qu’on tiendrait « dorénavant avec elle. » (ibid.). Et Phelipeaux écrit dans le même sens : « Mme Guyon, feignant une indisposition, demanda la permission d’aller aux eaux de Bourbon [...] Le prélat lui dit qu’il allait incessamment à Versailles, qu’il rendrait au Roi un compte exact de sa soumission, qu’il ne doutait point que le Roi n’accordât la permission qu’elle demandait, et qu’en peu de temps, il lui ferait savoir ses intentions... » (Phelipeaux, Relation…, p. 170). Quant à Mme Guyon, dès le 30 juin, elle informait Mmes de Mortemart et de Morstein que Bossuet lui permettait de partir et devait lui remettre avant deux jours un certificat (Ms. Du Puy, f°106v°). Elle avertissait en même temps ces deux personnes, les plus engagées dans sa doctrine, de ne dire à personne que c’était elle-même qui les avait priées de venir la chercher, ni qu’elle avait dessein de partir au plus tôt. Et dans sa Vie (t. III, p. 225 et 226), elle raconte que, Bossuet étant sur le point de partir pour Paris, elle lui annonça qu’on viendrait la chercher et qu’il y consentit, mais qu’après avoir vu Mme de Maintenon, il s’en repentit. »
2Ceci est un conseil, et non une défense formelle.
3Ce vendredi n’est pas le 15 juillet, car Bossuet dirait : « hier » ; ce n’est pas non plus le 1er juillet, car, ce jour-là, Bossuet était à Germigny. Ce peut être le 8. Cela s’accorde mal avec ce que dit Phelipeaux, fixant le départ de Bossuet au 11 juillet, et même avec l’affirmation de Bossuet : « Cette attestation était du premier de juillet 1695. Je partis le lendemain pour Paris». (Relation, ibid.). D’ailleurs, on a vu des lettres de Bossuet écrites de Meaux le 3 juillet. [UL].
4Phelipeaux dit plus nettement : « Il partit pour Versailles le 11 juillet de la même année et, le même jour, nous rencontrâmes sur le chemin de Paris la duchesse de Mortemart et la comtesse de Guiche [sic], qui allaient à Meaux. »
5On voit que Bossuet se répète ; donc il attache de l'importance à cette adresse et ne juge pas son rôle terminé. C'est bien ce que pensait la mère Le Picart : « ...Puisqu'il vous écrira, il prétend garder commerce avec vous... » (lettre du 18 juillet). [UL].
7D'après la lettre à Chevreuse du 21 juillet, il est clair que Bossuet fait ici allusion au certificat qu'il lui avait donné et qu'il lui avait ensuite réclamé; Mme Guyon s'était excusée de le rendre, en disant qu'elle l'avait envoyé à Mme de Charost.
Monseigneur de M[eaux] me vient d’adresser cette lettre, ma très chère fille. Il me mande de lui mander qui nous est venu voir, qu’il a vu les couleur[s]1 sur le chemin, que pour ne point faire de répétition, il envoie sa lettre ouverte. Je lui mande que vous vous en êtes allée avec ces dames qui vous sont venues quérir sans vous donner autre réponse sinon que m[a]d[ame] de Vaux n’était point à Paris, que le tout s’est fait sans bruit, et que vous m’avez mandé que vous sortiez de Paris incessamment, et que bientôt vous iriez à Bourbon. Je dis la vérité, car je ne sais que cela, que vous m’avez dit de vous adresser nos lettres par madame de Charost. Je vous prie [de] me dire comme vous comprenez la lettre et ce que vous ferez ensuite. Brûlez ma lettre et je brûlerai la vôtre, et croyez que rien ne me fera douter de votre cœur, mais cette lettre me fait bien craindre de ne vous revoir de longtemps. Ma crainte est-elle bien fondée ou non ? Puisqu’il vous écrira, il prétend garder commerce avec vous. Toute notre communauté vous salue au cœur sacré de Jésus, en particulier ma sœur la directrice et toutes les autres que vous savez, et généralement toute la communauté, et moi, ma chère fille, comme la moindre de toute[s], mais la plus forte en l’affection. Ce 18 juillet.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°145, autographe, adresse : « A Madame / Madame guyon / en diligence ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°152] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].
1Voir la lettre n°309 de Bossuet, « …je crois même avoir vu leur livrée… ».
19 juillet 1695
q[uis] u[t] D[eus] +
Voilà une copie ou plutôt l’original de la protestation que j’ai corrigée en la récrivant. Vous verrez, s’il vous plaît, si elle peut servir dans la suite, mais je crois que cela doit être d’un fort grand secret. J’ai beau changer de lieu, ma peine est inutile, je porte partout ma douleur et je n’en suis pas plus tranquille, etc. Je ne puis exprimer ce que je souffre. Dieu sait ce qu’Il veut faire ; cela me suffit. La mort de M. de Genève est terrible1. J’ai oublié [f. 2 r°] de vous dire que j’ai mandé au P[ère] l[a] C[ombe] d’envoyer ses écrits à l’adresse que vous m’avez donnée. Je suis dans ma petite solitude.
- A.S.-S., pièce 7396, autographe, sans adresse, « Reçu le 20e juillet » en tête, de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°151v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [172].
1 « Ce fut le 10 de juin qu’il partit d’Annecy pour aller continuer sa quatrième visite dans les montagnes du Chablais […] [il meurt le 3 juillet] d’une méchante pleurésie qu’il avait contracté par les fatigues […] les grandes douleurs de côté et le grand accablement […] n’empêchèrent pas qu’il n’eût une liberté et une tranquillité d’esprit tout entière… », La Vie de Mgr Jean d’Arenthon […] par dom I . Le Masson, réimpr. 1895, p.366-369.
Ce jeudi 21
Je viens de recevoir votre lettre, et une de monsieur de Meaux qui me redemande la décharge qu’il m’a donnée. Il me demande en même temps une adresse pour m’écrire, comme s’il voulait recommencer une nouvelle procédure et comme un homme qui ne compte pas mon affaire finie. La Mère m’écrit sur ce pied et me paraît voir que je ne dois pas retourner. Je ne crois pas que Dieu le veuille non plus. Je vous fais une confiance des lettres, mais je vous demande, au nom de Dieu, de ne les montrer à personne ; obligez-moi de cela. Je ne sais quelle réponse y faire. Au reste, je ne verrai ni n’entretiendrai commerce avec les petites dames ni avec personne. Soyez en repos de ce côté-là. Je ne suis plus à Paris. Il faut, s’il vous plaît, que cela passe sur ce pied, car je suis en effet hors de Paris. Ces dames sont [f. 1 v°] d’accord de ne me point voir du tout, et pour moi je trouve mon repos dans la séparation de toutes choses. On peut, en envoyant à la marquise ou à l’abbé de Charost les lettres, me les faire tenir par M. Thevenier où j’enverrai. Mes peines s’en sont allées tout d’un coup, quoiqu’il se soit passé des choses qui aurait dû les renouveler. Je vous prie que le Bon ne prenne point l’alarme, car assurément je ne verrai âme qui vive.
Je n’irai point à Bourbon, aussi bien mes affaires temporelles sont trop délabrées pour cela. Madame de M[ortemart ?] n’a qu’à y aller. Entre ci et le printemps, les choses pourront changer. Pour madame de M[aintenon], je ne puis m’ôter de l’esprit qu’elle est le plus grand obstacle au salut du grand-père [Louis XIV] pour n’avoir pas pris la route que Dieu voulait. Pour ce qui me regarde, je la justifie autant que je puis, et laisse [f. 2 r°] le reste à Dieu ; je vous crois tous trop prévenus pour elle, mais cela ne fait point de mal pourvu que vous soyez plus à Dieu que bons courti[sans]. Quitttez, je vous prie, la propre sagesse, car c’est la perte de cette voie. Vous n’avez pas donné votre cœur comme les autres à mon p[etit] M[aître].
Voilà une lettre pour monsieur de Meaux. Si vous croyez qu’il soit mieux de lui écrire, vous aurez la bonté de la faire tenir dans quelques jours par une personne inconnue. Si vous jugez que je ne doive point écrire, vous la supprimerez, s’il vous plaît.
- A.S.-S., pièce 7397, autographe, sans adresse, « juillet 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°151v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [172].
Si je savais où prendre madame de Morst[ein]1, j’irais sans faute : je ne puis ne le point faire, et je me reprocherais éternellement de lui avoir manqué au besoin. Qu’on me mande donc l’heure et le jour, je vous en prie.
- A.S.-S., pièce 7398, autographe, adresse : « Pour Mr. de Chevreuse ». En tête : « 23e ou 24e juillet 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°152v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].
1Dont le mari vient d’être tué au siège de Namur, le 18 juillet.
Ce 29 juillet 1695
Grâces et gloire à Dieu, ma très honorée et très chère en Notre Seigneur, sous toutes les qualités que vous n’ignorez pas. Je viens d’apprendre par votre lettre votre heureuse délivrance d’une cruelle persécution. Dieu avait daigné m’en donner un signe sensible le jour de Notre-Dame du Mont Carmel, le 16 de ce mois, lorsqu’étant à genoux devant mon feu pour apprêter mon pauvre souper, je vous vis en esprit passer devant moi vite comme un éclair, mais avec un visage gai et un air tout riant, sans que je comprisse ce que cela voulait dire, car vous ne me disiez rien, jusqu’à ce que, venant à disparaître, il me fut dit dans le cœur que vous veniez d’être mise en liberté. Je doutai néanmoins si vous n’étiez point morte. Toute la petite Église de ce lieu1 s’en réjouit avec moi et glorifie Dieu, qui tire si puissamment des plus mauvais pas ceux qu’Il a jugés d’y abandonner pour Sa gloire. Nous espérons qu’Il en fera de même des autres épreuves auxquelles Il veut encore vous livrer, afin qu’Il ne manque aucun ornement ni éclat à la couronne qu’Il vous a destinée. [f°1v°] Ne me diriez-vous pas quelle est cette persécution nouvelle qui vient encore fondre sur vous, ô femme très heureuse pour en avoir tant à essuyer, et de très rudes et très ignominieuses ? Ce sont autant de joyaux de grand prix dont le céleste Epoux vous pare et enrichit pour la noce éternelle. Quand même il faudrait sortir de ce monde comme Lui, par un infâme et très rigoureux supplice, ce serait la plus glorieuse issue des travaux de cette vie que nous puissions espérer. Mais sa seule volonté est tout notre Dieu. Elle seule nous suffit pour toute prétention à toute félicité. Vous souvient-il que, quand, à Montboneau 2, il fallut nous livrer à elle pour les plus ineffables sacrifices, elle exigea en même temps de nous que nous fussions abandonnés pour plusieurs années à l’ignominie et au supplice ? Pensant quelquefois à la conduite qu’il a plu à Dieu de tenir sur nous, et qu’Il garde de même sur plusieurs autres, je Lui dis, dans ma respectueuse simplicité, qu’Il est en puissance unisseusea, mais tôt après cruel séparateur. Il faut néanmoins avouer que par la séparation même, Il unit plus fortement.
De plus, [f°2] je n’ai pas cru non plus qu’il faille vous envoyer si tôt les écrits que vous souhaitez, tant parce que je voudrais les retoucher et y en ajouter d’autres qui sont presque achevés, qu’à cause que, dans l’incertitude où nous sommes, étant battus d’une si longue et si furieuse tempête, nous pourrions trop exposer ces ouvrages et ne rien faire. Si vous jugez, nous différerons encore, en attendant si Dieu daignera nous accorder le repos de la paix avec ceux qu’Il a revêtus de son autorité. Je deviens de plus fort infirme, épuisé de forces et capable de très peu de chose. Il ne faut qu’un néant sans résistance à un Dieu tout-puissant pour en faire ce qui Lui plaît. La peine bizarre dont je vous touchai deux mots dans une des miennes me dure encore ; je ne puis encore vous l’expliquer clairement3. Rien ne m’avait causé de peines et si extravagantes et si cruelles, quoique au fond ce ne soit qu’une bagatelle, dont autrefois je n’aurais fait que me moquer. Les misères croissant, bien loin de diminuer, il en faut éprouver de toutes sortes. Ô combien de sacrifices Dieu exige-t-Il d’une âme qu’Il a destinée pour signaler en elle les droits souverains de Sa [f°2v°] toute-puissante volonté !
Tous les amis et amies vous saluent très cordialement. En particulier Jeannette4, plutôt de l’autre monde que de celui-ci. Ses maux corporels sont extrêmes, sans pouvoir encore s’achever. Son esprit, tout tiré hors d’elle, trouve tout en Dieu. Il est croyable que l’Epoux céleste la rend mère de plusieurs enfants de grâce ; vous savez par expérience qu’il en coûte de cruelles douleurs. Recommandez-nous tous à l’immense petit Maître, comme nous vous offrons très particulièrement à Lui. Nos salutations à vos bonnes filles, Marc et Famille 5. Envoyez-nous de nouveau l’adresse pour vous écrire. Votre bon ami, l’abbé nommé à l’archevêché6, n’a t-il point été ébranlé, affaibli, ou ébloui par l’éclat de sa dignité et par l’amour de la réputation et de la paix qu’il est si doux de conserver, et si précieux de ménager avec soin dans le monde ? Pour votre ancien ami, tout malheureux, tout décrié, tout ruiné, il vous est invariablement acquis, et vous honore et vous aime parfaitement en Jésus-Christ Notre Seigneur [f°3] purement ; et que rien ne peut séparer les cœurs qu’Il a unis.
La mort subite et violente de mon évêque et principal adversaire [d’Arenthon] me paraît un peu funeste, quelque homme de bien qu’il fût d’ailleurs. Quand on est emporté si inopinément, on ne peut qu’on ne laisse à faire …b Le spirituel et pour le temporel, bien des choses préméditées. Heureux ceux ou qui ont tout fait, ou qui n’ont rien à faire. Cette mort est arrivée à peu près dans le temps que vous aviez marqué
1La « petite église » sera remarquée des enquêteurs !
2Montboneau, où eut lieu un événement inconnu, probablement d’ordre intérieur, très présent à la mémoire de Lacombe, v. ses répétitions.
3Une dépression ?
4Nous ne savons rien de plus sur cette figure de la « petite église », qui revient plusieurs fois dans les lettres de Lacombe.
5v. l’Index sur ces deux fidèles filles de compagnie.
6Fénelon. On devine une pointe d’amertume, mais la franchise du propos est méritoire.
dans votre prophétie de la chaise grise7, il y a prèsa de sept ans. Je ne sais si cela pourrait donner lieu à mon élargissement, mais je ne doute point que ce prélat n’ait le plus contribué à ma ruine selon le monde. J’ai tant de fois prié si affectueusement pour lui, surtout dans les moments de douce et sensible amour, et, dans le fond, je l’aimais comme mon père. J’adore les incompréhensibles jugements de Dieu.
Je comprends un peu ce que vous souffrez au-dedans par ma propre expérience. Ce sont des peines d’autre nature que les précédentes, et plus cruelles sans comparaison, car l’âme et le corps en sont pressés jusqu’à la [f°3v°] défaillance, sans consolation, sans soutien, sans savoir ce que c’est, sans comprendre à quoi il tient qu’on ne rentre dans la liberté, dans le large, dans la paix d’autrefois. Toute l’humanité est accablée et abreuvée d’une inconcevable amertume, ce qui fait qu’on ne peut comparer cet état qu’à un enfer. Mais si c’est un enfer pour le tourment qu’il souffre, c’est bien un paradis pour la souveraine résignation qui reste dans le fond. Je crois que c’est un genre de peine propre aux âmes déjà fort anéanties, et qui sert également et à annoncer de plus en plus leur anéantissement, et à se couronner pour la plus inconcevable croix ; à qui ne l’a pas éprouvée aussi sans un profond anéantissement, il serait impossible d’en porter le poids. Dieu la réserve pour le temps qu’il faut. Ce que vous en éprouvez me marque d’autant plus le pur règne de Dieu en vous.
La croix intérieure du délaissement et de la générale défaillance de la nature fut celle qui mit Jésus-Christ en état de souffrir plus cruellement dans Sa passion, et qui enfin épuisa Sa vie et Le livra à la mort, non sans qu’Il en eût fait Sa respectueuse plainte à Son père. On en dit et écrit quelque chose scolastiquement, mais ce n’est presque rien au prix de [f°4] l’expérience. Il me semble que ce martyre intérieur sert particulièrement à ruiner, à faire fondre et disparaître ce qui reste d’être, même après la mort et la résurrection mystiques, et en même temps, les derniers appuis et effets de notre être, qui sont la raison, le conseil, la préméditation, la conduite naturelle à l’homme, choses qui coûtent infiniment à perdre, surtout dans ceux qui avaient été forts en eux-mêmes et plus habitués aux façons humaines. Il faut néanmoins en venir là, afin que Dieu soit parfaitement toutes choses en nous et qu’Il opère en nous toutes nos œuvres. La grâce qui est donnée aux âmes, en manière de ruine et de perte, trouve toujours de quoi s’occuper à ruiner et à perdre, faisant tomber l’âme de pauvreté en pauvreté, de défaillance en défaillance, et par telle conduite elle la tire tellement d’elle-même qu’il est impossible que cette âme, voulant se chercher et se regarder, se trouve plus en soi, ni autre part qu’en Dieu, qui seul est, et est Tout. Il n’y a plus de soi, ni de chez soi, pour une telle âme qu’un néant entre les mains de l’adorable Tout qui en fait ce qu’Il veut. [f°4v°].
Vous pouvez croire, mon unique, ma chère en Notre Seigneur, qu’il n’y a pas femme au monde à qui je voulusse plus complaire qu’à vous. Cependant il m’est impossible de travailler aux ouvrages que vous m’avez envoyés, ni aux miens propres qu’il faut que je laisse imparfaits, ne trouvant aucune ouverture intérieure pour m’y appliquer ; au contraire tout m’est fermé de penser, de faire, et je demeure incapable de toute fonction de l’esprit, infiniment éloigné de toute littérature, outre que, ne pouvant encore être déchargé du soin des jardins, il m’occupe beaucoup. Au sortir de là, il faut venir m’apprêter moi-même de quoi manger. Le peu de temps qui me reste me dure beaucoup parce que je ne sais que faire. Qu’il me serait doux de pouvoir m’occuper à de si belles choses, de manier tant de pierreries, d’être parfumé de ces célestes senteurs ! Mais tout m’en interdit. Parlez-en au petit Maître : demandez-Lui si ce que je vous en dis n’est pas véritable. Il a tout pouvoir entre ses mains, tout crédit auprès de l’éternel Papa8 ; qu’Il me livre à toutes Ses volontés ! Qui sait si le temps qui n’est pas encore venu, ne viendra point [f°5] fortement et tendrement en N.S.J.C., ce qui fait que je ne saurais craindre pour vous. Dieu est fidèle ; Il n’abandonne pas à l’erreur ni à la corruption des créatures ceux qui, par Sa grâce, n’ont d’autre volonté que la Sienne, ni d’autre prétention que de Le voir régner avec une gloire immense.
L’heure viendra que cette longue et effroyable tragédie prendra fin. Il y a près de huit ans que nous sommes sur ce thrône avec tant d’ignominie, sans compter les cinq ou six années précédentes de nos premiers renversements. Toutes les lettres que je reçois de vous depuis ce temps-là m’apprennent des choses funestes selon l’homme, mais bonnes, mais avantageuses selon le dessein de Dieu. Qui sait si, un jour, après tant d’épines qui nous ont si fort piqués et déchirés, nous ne recevrons point du ciel quelques roses de paix et de repos ? Du côté des hommes, je n’en vois aucune apparence. Dieu est tout-puissant. On m’a décrié de nouveau en ces quartiers sur des récits qui sont venus de loin. Je m’étonne que l’on ne m’entreprenne pas une autre fois. Quoi qu’il arrive de vous et de moi, Dieu, Sa vérité, Son règne, Sa volonté, Sa gloire subsistera toujours et triomphera en nous. Avec cela, Dieu ne peut nous manquer, puisque [f°6] c’est là que se terminent toute notre ambition et tous nos vœux. Il se rend singulièrement admirable dans la conduite qu’Il tient sur nous et sur nos semblables. Il y paraît Dieu, hautement, puissamment, terriblement. Tous les esprits bienheureux L’en loueront dans l’éternité.
Tous les amis de ce lieu vous honorent constamment, vous estiment et vous aiment, quoique je ne leur cache pas tout le mal que l’on dit de vous. Les meilleurs âmes que nous y connaissions vous sont les plus unies. Pour moi, je vous suis toujours très sincèrement attaché en Notre Seigneur. Encore un peu de patience, et le souverain Juge viendra prendre notre coupe en main. Par Sa miséricorde, depuis qu’Il nous a singulièrement appelés à Son service, nous n’avons prétendu que Son règne, ni cherché que Son amour. Quand on cherche sincèrement Dieu, on ne peut s’écarter de la vérité, ni de l’amour, puisque quiconque Le cherche sans feinte le trouve infailliblement et que, L’ayant trouvé, on possède de Lui-même toute vérité et le parfait et immortel amour. Agréez que je vous embrasse en Jésus-Christ de toute l’affection de mon cœur. Tous les intimes en font ici de même. [f. 5 v°, en travers] Jeannette est toujours mourante et toujours vivante. Il ne lui reste guère que l’esprit ; encore est-t-il hors d’elle, reçu dans le sein de Celui qui la possède.
On salue cordialement vos filles et toutes ces bonnes âmes à qui Dieu donne des sentiments de compassion et de tendresse pour vous. Ô chère mère, Dieu vous a bien livrée pour tant d’autres9. Vous souvient-il qu’à Montboneau il fallut nous livrer pour porter le supplice10 ? Nous ne savons encore quelle sera notre fin. Mais jusqu’ici, grâce à Dieu nous avons été assez bien pris.
Ô gloire de Dieu, Ô inspirée du Très-Haut, établissez-vous, paraissez avec éclat, n’épargnez pas ces néants où ils peuvent y servir : ils sont à vous sans réserve, non seulement par le droit de succession de Sa création, mais par l’amoureux assujettissement qu’ils vous ont mille fois voué sans bornes et sans exception11.
- A.S.-S., pièce 7395, autographe de lecture délicate, sans adresse. Sur les répétitions, v. notre commentaire à la lettre précédente du 3 juillet.
aLecture incertaine.
7Prophétie inconnue ! (à moins qu’il ne s’agisse d’une erreur de lecture).
8Il s’agit de Dieu le Père et non du pape !
9Répétition du troisième paragraphe : « Tous les amis et amies vous saluent très cordialement. En particulier Jeannette… » - ainsi que de la fin de la lettre précédente du 3 juillet : « On salue cordialement vos filles, et toutes ces bonnes âmes à qui Dieu donne des sentiments de compassion et de tendresse pour vous. Ô chère mère, Dieu vous a bien livrée pour tant d’autres ! Ô gloire de Dieu… ».
10Répétition du premier paragraphe : « …à toute félicité. Vous souvient-il que, quand, à Montboneau, il fallut nous livrer à elle pour les plus ineffables sacrifices, elle exigea en même temps de nous que nous fussions abandonnés pour plusieurs années à l’ignominie et au supplice ? Pensant quelquefois à la conduite… ».
11Les deux derniers paragraphes apparaîssent dans la lettre précédente du 3 juillet : il peut toutefois s’agir d’une erreur de l’imprimé de 1828 qui est la seule source pour la fin de cette précédente lettre.
Il m’est venu dans l’esprit qu’il ne fallait pas rendre à M. de M[eaux] un papier que le p[etit] M[aître] avait comme forcé M. de M[eaux] de me donner, et je crois que c’est aller contre Sa volonté de le lui rendre, car si les autres ne voient pas la différence du dernier au premier, je la sens tout entière. Que si vous le voulez rendre malgré les prières et remontrances que je vous fais, je vous conjure, au nom du p[etit] M[aître], de le faire inscrire chez le notaire et de dire qu’un tel jour à telle heure, Un tel, qui est mon homme d’affaire, a apporté cet acte, signé et conçu de telle et telle manière que le divin Seigneur m’a donné comme le croyant devoir faire, et après m’avoir fait signer bien des choses que je répugnais à signer et d’autres que je n’ai pas comprises, que je le rends pour éviter de plus grandes et longues persécutions, etc. ; même mieux que cela. Mais j’aime encore mieux son billet, si l’on peut le garder. Je crois que si mon bon tuteur est ferme qu’il ne le rendra pas, c’est un dépôt. Je remets le tout à S. B., mais qu’il se mette en ma place, et qu’il se souvienne encore de ses anciennes bontés, sans entrer dans l’intérêt d’un homme qui n’a nulle probité. Priez Dieu pour moi et songez à ce que je vous ai dit.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°121v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [152].
Je vous avoue, ma p[etite] d[uchesse], que je suis toute prête de me livrer plutôt que d’être cause que les autres souffrent pour moi. Brûlez la lettre pour [destinée à] être montrée à Eud[oxe]1, et montrez seulement à mon t[uteur] celle pour M. de M[eaux]. J’aimerais mieux aller chez Cal.2 que chez madame de Mors[tein] à cause que c’est leur faire tort, mais je crains aussi d’en faire à Cal. Ainsi, ou je resterai ici à attendre la Providence, ou je retournerai à Meaux avec serment de ne signer jamais [123r°] rien de nouveau, quelque tourment qu’on me puisse faire ; mais je sais qu’il n’y a tourment que M. de M[eaux] ne me fasse souffrir. Voyez donc avec le t[uteur] la lettre que je lui écris ; et si je demeure ici, que tous, à la réserve de vous, croient que je n’y suis pas. Il n’y a que les lettres, car je voudrais aussi que M. Thev[enier] me crût hors d’ici, et je n’ai personne de connaissance. Il vaut pourtant mieux se fier à Dieu qu’aux hommes.
Si vous croyez qu’en me livrant, j’arrête la tempête3, voyez avec L B [Fénelon], car j’irai me mettre à la Bastille si mon t[uteur] et L B le jugent à propos. J’aime mieux ce dernier parti que d’être tourmentée par M. de M[eaux] comme je l’ai été. Si en me tenant cachée, je ne leur nuis pas, je resterai comme je vous dis. Proposez-leur aussi la Bastille, ou rester cachée en quelque lieu, mais ne leur dites pas où. Ou bien s’ils croient que je fusse en assurance chez mon fils, dites-leur bien tout cela, ensuite répondez-moi. Dans les terres, les gens d’affaires, les curés et tout cela nuit. J’ai encore un parti, c’est d’aller à Lyon incognito, mais je ne sais où trouver des maisons. Sur les chemins, l’on m’arrêterait : il faut passer par une route où je suis connue. Enfin je ne vois d’autre parti que de rester cachée, d’aller chez mon fils ou à Meaux. Réponse ?
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°122v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [153].
1Mme de Maintenon.
2L’abbé de Beaumont.
3La persécution du cercle « quiétiste ».
Il m’est venu dans l’esprit, mon bon t[uteur], que pour tirer tout le monde d’embarras, il faudrait que madame de B[eauvilliers], avec son tour et son adresse ordinaire, fît une grande confiance à Eud[oxe]1 et qu’elle lui dise qu’elle a pensé que mon fils aîné a une terre à quarante-cinq lieues d’ici, que peut-être y suis-je allée, qu’il s’est retiré là parce qu’il est entièrement estropié2 et ne peut plus servir, que c’est une homme de trente ans qui est marié, et que si je suis là, ce serait le plus honnête parti que je pusse prendre, et qu’il n’y aurait qu’à faire donner [123v°] un ordre que je ne vinsse plus à Paris ; que je puis avoir de l’appréhension de me remettre entre les mains des ecclésiastiques, si je suis persuadée, faux ou vrai, qu’on ne m’ait pas fait justice ; qu’après la décharge que l’on m’a donnée, tout ce qu’on me fera aura toujours un air de violence, au lieu que m’envoyant à moi-même un ordre de rester chez mon fils et de ne point approcher de Paris de quarante lieues, cela serait approuvé, et que je ne pourrais plus voir personne ; qu’elle se chargera elle-même de l’ordre, que, si je suis là, on me le mettra en main, sinon que la d[ame] en agira comme il lui plaira, que ceci se fera sans éclat qu’il faut toujours éviter. Il faut qu’elle lui demande le secret sur cette confiance, disant que si cela est su, cela m’empêchera peut-être d’y aller et que c’est manquer son coup. Voyez si cela vous semble bien. Cela me paraît la meilleure chose que l’on puisse faire, mais il ne faudrait pas que mon fils le sût, afin qu’il m’eût obligation de ce que je vais chez lui. Réponse, je vous prie, après avoir consulté Le B [Beauvillier] et madame de B[eauvilliers] ? Je laisse une personne à Paris pour me rapporter votre lettre. Dieu nous afflige jusqu’à la mort. On peut ajouter : si l’on croit qu’elle gâte, elle ne gâtera personne puisqu’il n’y a que des paysans. Je prie Dieu d’être votre lumière.
- Dupuy, 122 v° - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 153. Suite de la lettre précédente du mois d’août qui la transmet.
1Madame de Maintenon, la « dame » citée dans la suite de la lettre.
2Armand-Jacques, blessé en 1689 à l'engagement de Valcourt.
Vous voyez bien que monsieur de Meaux, avec toute sa douceur prétendue, a parlé à madame de Maint[enon] et elle au Roi. J’avais déjà eu au cœur de ne voir plus ces dames, et je le leur avais mandé avant de savoir tout ceci. Je souhaite fort que le Bon montre votre lettre ; il le devait, mais je doute qu’il ait le courage de le faire. Je vous prie que je sois tenue comme fort loin, car je ne prétends point retourner à M[eaux], qui est tout le dessein de M. de Meaux, et j’ai juré aujourd’hui à mon Maître, par tout ce qu’Il est, de ne me remettre plus en ses mains, ni de ne prendre nulle mesure autre que de rester ici cachée à tout le monde. S’il me livre, qu’Il le fasse : je suis à Lui, mais Il ne le fera pas. Je ne crois aucun des enfants assez infidèle pour ne me garder pas un secret de cette importance. Quand tout me manquera, Dieu ne me manquera pas, et quand Il me manquerait, Il ne manquerait pas à Lui [f. 1 v°]-même. Je n’ai garde de rien dire de ce que vous me mandez, puisque je ne veux pas même qu’on sache que je suis à portée de vous rien mander, car il m’est d’une extrême conséquence qu’on me croie loin et qu’on m’oublie.
Je vous prie de faire placer quelque part un pauvre garçon de Monfort, fou et qui tombe du haut mal1. Sa mère me viendrait servir et j’ai besoin, pour être cachée, d’une femme comme celle-là. Je crois que c’est une bonne œuvre : Leschelle2 vous en a parlé. Du reste je suis très contente ici, et je m’y trouve dans ma place. J’ai appris des choses bien fortes de la d[emoise]lle dont je vous ai parlé. Je prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses.
- A.S.-S., pièce 7399, autographe, adresse : « Monsieur le duc de Chevreuse » ; « 5e aout 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°152v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].
1Epilepsie.
2L'Echelle, qui fut cassé en même temps que Dupuy, au moment de « l’exil » de Fénelon à Cambrai.
Ma lettre était écrite d’hier au soir. J’ai songé cette nuit, et je ne sais pas par quel hasard, m’étant trouvée devant le Roi, je me suis mise à genoux devant lui, lui voulant expliquer toutes choses. Il m’a paru que le Roi en a été si fort touché qu’il s’est mis lui-même à genoux comme j’étais. Il m’a fort embrassée et m’a promis toute sorte de protection et qu’il ne souffrirait plus que je fusse persécutée. Madame de M[aintenon] est venue comme il m’embrassait, elle était comme un tigresse affamée. Mais tout ce qu’elle a fait, loin de faire changer le Roi, lui a fait voir sa haine et son emportement. Il m’a fait les mêmes protestations et m’a dit de me retirer et que je ne craignisse rien. Ensuite j’ai trouvé M. de Noailles, qui m’a fait mille amitiés à cause que le Roi m’avait bien reçue ; je lui ai parlé du pur amour, il y est entré et je me suis éveillée. Le Bon devait donner votre lettre.
- A.S.-S., pièce 7400, copie de la main de Dupuy - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°153] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].
Enfin, l’archevêque de Paris est donc mort, et mort subitement ; j’en souffre une douleur extrême à cause de la perte de son âme. Hélas ! Seigneur, donnez-lui un successeur qui répare tout ! Je vous prie de le mander à S. B. Je ne me porte pas bien et peut-être ne vivrai-je pas longtemps. Adieu. Il sait ce qu’Il veut faire de moi. Ecrivez sans différer à S. B.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°123v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [154].
Je me suis trouvée si mal depuis hier que j’appris la mort imprévue de M. l’archevêque que je ne suis guère en état d’écrire. [124r°] Une douleur de tête fort grande m’a même empêchée quelques temps de lire vos lettres. Cette nouvelle qui vraisemblablement me dev[r]ait faire plaisir, m’ayant trouvée assez dépouillée de mes propres intérêts, ne m’a laissée que l’horreur effroyable de sa destinée éternelle. Je ne crois pas que notre ami soit archevêque de ce coup. Je n’en sais pourtant rien, mais comme j’ai cru longtemps qu’il y en aurait un entre, je vous écris ce que je pense. Si c’est l’homme à la pension1 qui est archevêque, j’en serai d’autant plus fâchée que nos amis le connaissent peu. Le t[uteur], sur une conversation qu’il a eue avec lui, le croit le mieux intentionné du monde et est plus pour lui que jamais, au lieu de juger de la duplicité par les différents personnages qu’il fait.
Pour ce qui nous regarde tou[te]s deux, je crois que le démon fait tous ses efforts pour nous désunir dans ce temps où il voit qu’il est de la dernière conséquence pour madame de Mors[tein] qu’elle soit bien avec nous. Ce que je crois donc, c’est qu’elle doit se faire violence pour ne se rien cacher à elle-même et à nous. Je suis fâchée qu’elle ait été voir la maison, cela ne convient pas. Je la prie donc de vous croire absolument, et vous de lui dire vos pensées avec moins de véhémence et plus de douceur. Défiez-vous de l’ennemi, et je vous dirai ce que dit le bon abbé Abraham 2 à un solitaire qui vint le consulter pour le défaire d’un autre qui le chargeait fort : ils se voulaient séparer. Il leur dit : « Prenez garde que, lorsque le Maître viendra, Il ne vous trouve pas divisés, car Il vous demandera compte à vous de l’âme de votre frère, et à lui de l’abus de Ses grâces ».
Quand je serai en état, je vous écrirai plus au long. J’écrirai aussi à la Colomb[e]. Mandez-lui en attendant que je m’appelle Jeanne de baptême et Marie de confirmation. J’ai toujours oublié de vous dire que je devais recevoir des lettres de conséquence par l’hôtel de Mors[tein]. J’ai peur que les domestiques ne s’en soient saisis. Je vous prie de les faire chercher : il doit y en avoir une du P[ère] l[a] C[ombe] et l’autre des Ben[édictines]. Si vous avez reçu toutes mes lettres, faites-le moi savoir. Je prie Dieu qu’Il unisse votre cœur avec celui de la p[etite] c[omtesse] ; cela est nécessaire. Cela eût été bien joli que nous eussions été à Château3, mais le t[uteur] ne le voulant pas, il faut avoir patience. Je suis si certaine que madame de M[aintenon] fait à leur égard un personnage faux sur l’affaire du Général [Fénelon] que je n’en puis douter. Cela m’est trop imprimé pour en douter, mais comme on ne me croit pas, je laisse toutes choses. Adieu, je vous embrasse toutes deux.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), 123v° - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 154.
1Noailles ?
2Père du désert.
3Châteauvillain ? Le château de Châteauvillain appartenait à l’époux de Mme de Morstein, qui venait d’être tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695.
Ma bonne p[etite] d[uchesse], je ne manquerai pas d’avoir des affaires avec M. de M[eaux]. Il faudrait que le t[uteur] lui écrivît pour ne l’irriter pas, et lui mandât qu’il a appris que madame de Cha[rost] lui a renvoyé une lettre pour moi, qu’il croit lui pouvoir dire qu’il sait de bonne part que je me suis retirée dans une solitude ou pour y être en repos - je n’ai voulu dire à personne le lieu où je me retirais - ; qu’il doit être fort en repos sur mon chapitre, ces dames n’étant plus à portée de me voir ni personne ; que j’ai dit que j’enverrai quérir ma pension tous les trois mois : comme je ne suis point à Paris, l’on peut toujours l’assurer. Il ne s’agit que de couler le temps, car Dieu est tout-puissant ; ou Il m’ôtera bientôt du monde ou Il mettra les choses sur un autre pied. Je vous prie que mon t[uteur] parle à M. et à Mme de No[ailles]1, qu’il leur montre la décharge [125r°] et qu’il leur dise ce que M. de M[eaux] dit, car il parle aux autres bien différemment qu’à lui. Cela est nécessaire pour le repos de la petite Colomb[e]2 qu’on mette les choses sur un pied que M. de M[eaux] ne pense plus à moi.
Si madame de Maintenon continue de me persécuter, je lui écrirai, quoi qu’il m’en puisse arriver, une lettre si forte que, si elle m’attire des malheurs, j’aurai la consolation de lui avoir dit ses vérités que la lâcheté de tous les hommes lui cache et que la justice de Dieu découvrira un jour et peut-être plus tôt qu’elle ne pense. Il y a un juge qui ne reçoit point les mauvaises excuses et qui la fera payer pour elle-même et pour le salut du roi.
Vous pouvez montrer au t[uteur] cette première partie de votre lettre, je vous en prie même. Pour madame de Mors[tein], n’ayez nulle complaisance mauvaise pour elle, mais aussi tâchez par la douceur de gagner sa confiance : je crains tout, mais plus il y a à craindre, plus il la faut ménager de vous à elle. Je vous plains bien, mais vous êtes engagée : il faut enterrer la synagogue avec honneur3. Faites-lui prendre le deuil et meubler de noir. Cela serait mal ; voilà ce qu’elle m’écrit. Je ne sais que lui dire car il ne la faut pas rebuter, il faut plutôt tirer que rompre. Offrez-lui la pensée de me voir, vous en voyez la conséquence.
Attendons, cette année débrouillera peut-être bien des choses. Vous ne sauriez croire combien j’ai été touchée de l’effroyable mort de cet homme4 ; l’horreur de sa destinée m’a rendue malade. S’il avait été en état de recevoir du soulagement, il n’y a rien à quoi je ne me fusse offerte pour cela. J’ai même prié que, s’il était en état de cela, que Dieu m’exauçât, [125v°] et s’il n’était pas encore jugé, que Dieu reçût mes vœux et mon sacrifice.
Je ne sais si vous faites réflexion que cinq personnes des persécuteurs sont déjà mortes subitement : M. l’Official 5, M. de la Pérouse 6, madame de Raffetot, M. de Gus.7 et celui-ci. Peut-être en mourra-t-il bien d’autres avant la fin de l’année. Je prie Dieu qu’ils aient le temps de se reconnaître. C’est être trop vengée que de l’être une éternité. Cette pensée me fait tant de peine que je me livrerais à tous les maux possibles pour leur salut.
Je ne laisse pas d’être indignée contre nos amis pour leur aveuglement sur madame de M[aintenon] et sur M. de M[eaux]. Adieu, petite femme que j’aime tant. Dites-moi ce que je pourrai donner à M. Thev[enier]. Parlez-moi simplement.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°124v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [155]
1 Marie-Christine de Noailles (1672-1748), « La colombe », mariée le 12 mars 1687 à Antoine de Gramont, comte de Guiche. V. Index.
2petite colom[be], fille de la « colombe. »
3Familièrement, bien finir une chose. « Ils [les premiers chrétiens] vivaient à l’extérieur comme les autres juifs […] ce qu’ils continuèrent tant que le temple subsista, et c’est ce que les Pères ont appelé enterrer la synagogue avec honneur. » (Fleury cité par Littré).
4L’archevêque de Paris Harlay. Il mourut d’apoplexie le 6 août 1695, sans trouver de secours.
5L’Official Nicolas Chéron, « homme assez connu dans le monde par le dérèglement de ses mœurs. »
6 « L'abbé de la Pérouse, et plusieurs docteurs de Sorbonne faisant au commencement de l'année 1689, une grande mission dans la paroisse de Saint Michel de Dijon, découvrirent que le sieur Guillot [Quillot] dont j'ai déjà parlé, enseignait à ses dévotes la nouvelle spiritualité. Le Moien court était répandu dans toutes les maisons, et ils en firent brûler 300 exemplaires par Madame Languet, veuve de M. Languet, Procureur Général du Parlement. Cette bonne dame très vertueuse, était chargée de les distribuer sans en connaître le poison et l'illusion… » ( Phelipeaux, Relation…, 1732, t. I, p. 35).
7Ces deux derniers noms nous sont inconnus.
Vous ne me répondez pas aussi simplement que je vous écris, ma p[etite] d[uchesse], sur ce qui regarde M. Thev[enier]. Il est question que je dois et veux lui donner quelque chose, mais comme il ne me rend autre service que les lettres et de payer la maison, ce quelque chose ne doit pas être bien considérable. Or comme je n’imagine rien, je vous prie dans votre simplicité de me mander ce que je dois donner selon ce que je suis et ce qu’il fait. Voilà tout.
Pour ce qui vous regarde, souffrez la vue de vos misères ; ces pensées que ce que vous faites est bon ne sont pas volontaires, il les faut laisser tomber. Ne vous inquiétez de rien, je vous aime fort.
Pour madame de Morst[ein], je crains beaucoup. La voilà privée de tout secours, monsieur son père ayant droit d’empêcher qu’elle ne m’écrive ; quoiqu’il demande la même chose pour vous, je ne vous crois pas sujette ni à son obéissance ni à celle d’Eud[oxe]. Cette jeune veuve fera sans doute quelques écarts, mais que faire ? Si elle n’a point de confiance, on ne la donnera pas : Dieu seul [126r°] la peut donner. Il faut souffrir et ne pas rompre. Tâchez de couler1 jusqu’à la fin du mois. Je prends part à vos peines, mais elle me fait bien plus de pitié à cause des suites. Bon courage sans courage.
Tout le baraquinage est une momerie, ceci dans le dernier secret de madame de M[aintenon], qui fait semblant de souhaiter que S B [Fénelon] ait la place que vous savez2 ; elle l’empêche assurément et fait croire le contraire, disant que c’est lui qui ne le veut pas, et sur cela emploie le bon [Beauvillier], quoiqu’elle sache, à ce qu’elle dit, que c’est inutilement, et fait cent momeries, qu’ils croient ; et j’ai la certitude que c’est elle seule qui s’y oppose : ceci m’est donné sous un grand secret, ne le dites à personne. Si on vous en parle, dites, comme l’apprenant dans ce moment, que c’est un jeu joué de cette femme, qui est si bonne comédienne qu’ils la méconnaissent toujours : elle et M. de M[eaux] sont deux bons acteurs de théâtre.
Je ne me porte point bien. J’ai des maux de cœur continuels. Demandez pour moi au t[uteur] une bible de M. de Sassi [Sacy] sans explications : il m’est venu de lui demander cela par vous, et je le fais.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°125v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [156].
1Tâchez d’être souple, de laisser s’écouler le temps.
2Les amis de Fénelon espéraient l’archevêché de Paris pour lui en remplacement de Mgr de Harlay. On sait qu’ils furent déçus et que Fénelon avait été éloigné de la Cour en étant nommé archevêque de Cambrai.
Voilà m b p d [ma bonne petite duchesse] un brouillon de lettre que j’ai fait pour M. de M[eaux]. Si le t[uteur][Chevreuse] le trouve bien, qu’il me le renvoie afin que je l’écrive. J’écrirai, comme de loin, à la mère et lui adresserai la lettre au prélat tout ouverte1. Je crois qu’après, le t[uteur] pourra parler à madame de M[aintenon] et lui proposer ce que j’ai dit sans montrer ma lettre, car j’ai peur qu’elle ne soit pas bien. Enfin, consultez avec lui, et si l’on veut me donner parole de ne me point inquiéter chez mon fils ni ne point envoyer de lettre de cachet, je m’y retirerai. Ne serait-il point mieux d’y aller d’abord secrètement, ensuite de faire voir le [126v°] parti que j’ai pris, qui est bien éloigné de vouloir avoir commerce avec personne, m’étant retirée à plus de quarante cinq lieues de Paris, en une campagne déserte ? Consultez sur cela le B[on] [Beauvillier] et le T[uteur]? Réponse au plus tôt. Ou si je resterai cachée, si on le trouve mieux ; on ne me découvrira pas, sûrement. Je suis bien fâchée de l’exil, non à cause de lui, mais de vous tous. C’est un tour de messieurs de No[ailles] et Ch[alons]. Ce dernier avait parlé assez mal, comme j’étais à Meaux, du père A[lleaume]. Voilà un mot pour la pauvre Colom[be].
Je vous laisserai mes quittances : je vous prie d’écrire tout ce que vous avancez pour moi. Adieu, je vous plains, mais vous êtes trop vive. Si m[on] B[on] [Beauvillier] continue la charité qu’il fit l’année passée au P[ère] l[a] C[ombe] et qu’il fait tous les ans, qu’il vous la donne avant que je parte. Demandez-moi une bible au t[uteur].
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°126] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [156].
1Il s’agit de la lettre n° 335 transmise à Bossuet par la lettre n°334 de la mère Le Picard. Elle avait été envoyée au duc de Chevreuse (lettre n°331).
J’ai pensé, Ma p[etite] d[uchesse], que peut-être ne me laissera-t-on pas en repos chez mon fils si l’on sait que j’y suis. Cependant la violence en paraîtra beaucoup plus grande de m’aller chercher à cinquante lieues de Paris pour me tourmenter. Parlez-en au tut[eur] sous le secret de confession, et en ce cas j’écrirai à mon fils selon ce qu’on aura résolu. Si la lettre n’est pas portée, ne l’envoyez pas que vous n’ayez vu le tut[eur]. Voilà une lettre que je lui écris à telle fin que de raison : il en fera l’usage qu’il lui plaira. Je m’adresse à vous pour cela et, à la réserve de la personne destinée à mes commissions, je n’écrirai à personne.
Vous pouvez en assurer. Voilà ce que j’ai pensé. Réponse lorsque vous aurez vu le tut[eur].Voilà un mot pour Dom Al[leaume]. Madame de No[ailles] n’a rien dit que de concert avec ma[dame] de M[aintenon] au tut[eur] ; je l’ai connu, mais je ne retournerai point à Meaux du vivant de M. de M[eaux] : j’en ai [f°127r°] fait serment à mon Maître. Vous me ferez, s’il vous plaît, réponse sur tout ceci. La fièvre ne me quitte pas depuis la Notre-Dame1, et de grands maux de cœur.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°126v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [157].
1Le 15 août.
Le tut[eur] me mande de sortir d’ici sans délai et de chercher une maison. Je vous envoie la lettre, brûlez-la lorsque vous l’aurez lue, et voyez où je puis aller. L’aum[ônier] me propose Beaurepaire. Cela vaut bien la peine que vous fassiez un tour à Paris pour voir où l’on me peut mettre, sinon je resterai ici. Je connus le jour de la Vierge, à la messe, que ce serait M. de Cha[lons]1 : je le dis à l’aum[ônier] au sortir de la messe, et j’en pensais mourir de douleur. Je suis bien affligée de l’exil du P[ère] Al[leaume], mais je la suis bien plus du prélat ; nos amis ne le connaissent point. Faites pour une maison ce que vous voudrez. Je prétends vous écrire toujours. Vous n’êtes redevable qu’à vous-même. Envoyez cette lettre au tuteur.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°127] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [157].
1Louis-Antoine de Noailles (1651-1729) fut nommé évêque de Cahors, rapidement transféré à Châlons, et le 16 août 1695 nommé archevêque de Paris après la mort de Mgr de Harlay. « D'abord déclaré pour Fénelon dans l'affaire du quiétisme, il se livra ensuite à Bossuet… », v. Index.
Je n’ai point été fâchée contre vous et je ne veux pas même que vous fassiez réflexion sur tout cela. Les fautes que vous faites servent à vous humilier et à vous [128r°] éclairer. Avez-vous reçu tant de lettres que je vous ai envoyées, et une si ample que je vous ai écrite, où il y en avait une du tut[eur] [Chevreuse] ? Je suis étonnée que vous ne l’accusiez pas ; elle avait huit pages. Je vous ai aussi écrit des lettres pour le Ch.1 ? Je vous prie que j’aie l’Apocalypse qui est en cahiers : le P[ère] l[a] C[ombe] me le demande et je l’attends pour lui envoyer les autres livres. Tâchez, lorsque vous parlez, de ne point suivre votre naturel ; lorsque cela vous est échappé, ne vous en étonnez pas.
Il faut ménager madame de Mors[tein]. Que dites-vous de l’envie qu’elle a d’aller à Chateauvilain [Châteauvillain]2 avant ses couches ? Dites-lui ce que vous en pensez, et voyez avec M. et Mme de Ch[evreuse]. M. de Ch[evreuse] m’ayant interdit de lui écrire, comme vous l’avez vu dans sa lettre, souffrira encore moins que j’y aille avec elle. Ainsi il faut se préparer à tout. J’y aurais été volontiers si monsieur de Chevreuse, à qui elle doit l’obéissance, ne m’avait priée de n’avoir plus de commerce avec elle. Je le lui ai mandé, il y a plus de quatre jours ; je suis étonnée que vous n’ayez pas recu la lettre. J’admire comme M. de Ch[evreuse] est toujours la dupe de madame de M[aintenon] et de M. de M[eaux]3. Dieu les bénisse tous. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Je n’en serai pas moins unie à Mme de Mors[tein], pour ne lui oser écrire. Je vous mande dans cette lettre que je ne croyais pas que N.3 fut cette fois archevêque de Paris. Je salue votre compagne.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°127v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [158].
1 Il peut s’agir aussi de « M. de Ch. » : le chevalier de Gramont (v. lettre du 13 octobre 1695 à son fils de La Sardière).
2 Le château de Châteauvillain appartenait à l’époux de Mme de Morstein, qui venait d’être tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695.
3 Sur la conduite étonnante de Chevreuse, compte tenu de la situation, on tiendra compte du jugement de Saint-Simon : « J’ai parlé ailleurs [...] de la droiture de son cœur, et avec quelle effective candeur il se persuadait quelquefois des choses absurdes… », v. Index.
4 Fénelon.
Je connus le jour de la Vierge que ce serait M. de Châlons qui serait arch[evêque], et je le dis aussitôt après la messe à mes filles et le fis savoir à l’abbé de Cha[rost]. Je connus même que tout ce que Madame de Maint[enon] faisait écrire au Grand-père1 était une momerie, et il me fut mis que c’était une excellente comédienne que vous ne connaissiez pas : je suis contente que Dieu vous la fasse connaître. Elle a des vues pour sa nièce auprès de M. de Noailles. Je compris que j’étais plus mal d’avoir M. de Châlons que je n’étais auparavant, et tout cela le jour de la Vierge [f. 1 v°] durant la messe. Je n’ai rien à dire sur les violences de Madame de M[aintenon].
Si Dieu veut me faire trouver naturellement quelque lieu où me mettre, j’irai, sinon j’attendrai de pied ferme la violence que madame de Maint[enon] me voudra faire. Il n’y a que nos amis qui savent où je suis. Si on me décèle, je ne puis qu’y faire. Je ne me livrerai pas entre les mains d’un homme plein de duplicité et qui fera sa cour en m’opprimant. Ce n’est point la lettre à monsieur de Meaux que j’ai dit que vous renvoyassiez, mais je vous ai prié d’écrire à monsieur de Meaux [f°.2 r°] que vous aviez les deux décharges en main, qu’il n’en fût point en peine et que vous lui diriez votre sentiment lorsque vous le verriez. La marquise de Charost m’offre d’aller à Beaurepere : mandez-moi ce que vous pensez ; mon goût est pour rester ici et me laisser traiter comme il plaira à la fureur de madame de Maint[enon]. Adieu.
- A.S.-S., pièce 7402, autographe, adresse : « Pour Mr. le duc de Chevreuse », en tête : « Reçu le 18 août 1695 celle-ci est sans doute devant l’autre du même jour », traces de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°153v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [174].
1Louis XIV.
Je vous ai mandé, mon tuteur, que je ne pouvais en nulle manière me remettre entre les mains de monsieur de Meaux, parce qu’il n’a nulle parole et qu’on ne peut faire aucun fond sur un homme sans parole. M. de Châlons sera arch[evêque] de Paris, car je l’ai connu le jour de la Vierge et en ai beaucoup souffert, car je sais qu’il est gouverné par M. Bolo [Boileau], qui l’incitera toujours contre moi1. Je n’ai donc qu’à rester en repos, abandonnée à Dieu. Si Eudoxie [Madame de Maintenon] me fait violence, Dieu est assez puissant pour me tirer de ses mains ; s’il ne le fait pas, j’aime mieux souffrir [f. 1 v°] dans Son ordre que de me livrer de nouveau par défiance. Laissez couler le temps2. Sitôt que notre homme sera placé, envoyez-moi la bonne femme : Leschelle l’installera à merveille. Je suis fâchée des peines que je vous cause, mais les menaces ne me peuvent étonner. Je ne puis qu’être renfermée, mais nul ne me conseillera jamais de me mettre entre les mains d’un homme qui a trahi toutes les lois de l’honneur et de la probité, ni entre celles d’un homme poussé par M. Bolo [Boileau]. Ce sont mes sentiments. Ce n’est point le couvent de Sainte-Marie qui me fait peur, mais le prélat.
A.S.-S., pièce 7401, autographe, adresse : « A mon tuteur », en tête : « Reçu le 18e août 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°154] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [174].
1 Sa lettre à Fénelon du 26 novembre 1696, « Pour la Dame, j'avoue que son état m'épouvante… » (no. 374A dans la CF, t. IV, p. 106 à 111), est un « réquisitoire virulent » qui traduit cette opposition de J.-J. Boileau. Il rassemble tout ce que les ennemis de Mme Guyon avaient dans l’esprit, et pour cette raison, on la lira avec intérêt. Sa longueur comme la possibilité d’y accéder aujourd’hui facilement, nous ont toutefois dissuadé de la reproduire, malgré le grand intérêt de son contenu, bien éclairé par les quatre-vingt dix-sept notes d'Orcibal…
2couler le temps : laisser passer du temps.
Ce 20 août 1695. / Soli Deo honor et gloria.
Ce n’est pas une petite consolation pour moi, ma très chère et toujours constamment aimée en Notre Seigneur, duranta ma longue captivité, et avec ma désolation extérieure et intérieure, d’avoir encore de vos lettres ; et je ne puis assez louer la divine Providence de ce qu’elle me conserve un si grand bien, malgré tout ce qui s’y est opposé. Soyez persuadée que mon cœur répond au vôtre autant qu’il en est capable. Une union liée par la croix, et sous les sûrs nuages de la foi, comme il vous souvient bien que commença la nôtre, se soutient, se raffermit, se consomme par la contradiction et par les traverses, son progrès répondant à sa naissance, afin qu’elle soit cimentée comme elle a été fondée. Je me réjouis du repos et de la paix que Dieu vous accorde présentement dans votre solitude ; cela durera selon Sa volonté. L’amour d’infinie préférence que nous Lui devons nous rend indifférents pour toutes les dispositions où il Lui plaît de nous mettre ; et il est certain que tout état fait notre félicité, depuis que nous ne l’établissons plus que dans le bon plaisir de Dieu que nous savons en être l’auteur. C’est ce que peut la souveraine résignation : de l’enfer elle se ferait un paradis, dès que l’ordre de Dieu l’y tiendrait. Ô la grande grâce que Dieu fait à une âme, que de la tenir dans l’amoureuse et aveugle soumission à toutes Ses volontés ! Grâce des grâces, avec laquelle rien ne lui manque. Aussi, ayant ce trésor inestimable, elle ne peut rien désirer au-delà, ni craindre d’autre mal que d’en être privée.
Vous ne l’apercevez point, dites-vous, cette parfaite résignation, vous l’avez d’autant plus, étant toute passée dans ce bienheureux état : queb votre intérieur se cache de plus en plus, jusqu’à disparaître. C’est la suite naturelle et le progrès de la voie de perte et d’anéantissement, à laquelle vous avez singulièrement été appelée. Puisque le parfait anéantissement doit réduire l’âme au pur rien, il n’y doit plus rien paraître. Tant qu’on se trouve, qu’on se voit, et qu’on remarque en soi quelque chose, soit bonne ou mauvaise, on n’est pas réduit au seul néant. Dans le [f°148v°] vide de tout, rien ne paraît, ni bien ni mal. Que si l’on agit encore, on ne peut l’attribuer qu’à Celui qui est, et qui seul fait aussi bien toutes choses, comme Il est tout en toutes choses. Si l’on se retrouve quelquefois, ce n’est plus en soi, mais en Dieu seul, en qui tout est passé, en qui tout a été reçu. Il ne reste au néant qu’une inexplicable figure d’être, avec toute la misère qui fait son apanage, et avec la seule capacité de souffrir, et de souffrir beaucoup plus qu’on ne faisait quand on était dans son être propre.
M. l’abbé Nicole a eu un beau champ pour exercer sa bonne plume1, en écrivant contre des gens sans défense, et de qui les écrits ont été flétris par les prélats et par les docteurs. Avec de tels préjugés contre nous, comment pourrions-nous lever la tête ? Quand nous aurions écrit infiniment et le plus solidement, de quoi servirait-il, sinon pour plaire à ceux qui sont déjà enseignés et persuadés par l’onction de l’Esprit ? Car pour les autres, prévenus aussi puissamment qu’ils le sont, ils ne daigneraient pas seulement regarder nos défenses, ou s’ils y jetaient les yeux, ce ne serait que pour y chercher les erreurs qu’ils prétendent qui y sont. De quoi a servi tout ce que vous avez écrit avec tant de peine, faisant, comme vous dites, la concordance de vos maximes2 avec celles des bons auteurs ? De quoi a servi le Saint Clément d’Alexandrie3, tout utile qu’il est dans le fond ? Son auteur a lui-même souscrit contre, en rejetant, avec ceux de l’assemblée d’Issy, les traditions secrètes que reconnaît cet ancien Père de l’Église. Dans la préoccupation où l’on est, on n’écoute rien. Vous savez que la Sorbonne ne veut plus approuver aucun ouvrage mystique où il soit parlé de voie passive. De plus, tout ce qu’on soupçonnerait qui viendrait de nous, frappés et décriés comme nous le sommes, serait d’abord rejeté comme anathème. Ainsi je crois que nous devons demeurer en paix, abandonnant à Dieu le soin de Sa cause, sans plus nous tourmenter inutilement.
Voulez-vous bien que je vous dise encore que nous n’avons [f°149] que trop écrit et imprimé, quoique nous n’ayons mis au jour que de fort petits ouvrages ? Jugeons-en par le succès, et par les contradictions et les flétrissures qui nous en sont arrivées. Les voies intérieures étant si fort décriées dans nos jours à cause des scandales du quiétisme, on s’en défie partout ; et par une funeste méprise, on impute à la pure et parfaite oraison les désordres et les erreurs qu’on a vus naître de la corruption de ceux qui se couvraient d’un si beau manteau. Voilà, ma très chère, ce que j’en pense, outre que je me trouve encore dans la même impuissance de composer et d’écrire, étant au contraire toujours plus hébété et épuisé d’esprit et de corps. Il faudrait, de plus, beaucoup de livres pour convaincre par autorité ceux qui se sont fort préoccupés et destitués de l’expérience, qui est la maîtresse de l’Intérieur.
Je conçois plus que jamais que les livres non seulement ne sont pas nécessaires, mais même qu’ils sont peu utiles pour la vie fort intérieure, car, puisque le Saint-Esprit en est l’auteur et le maître et qu’on ne la comprend qu’autant qu’on l’éprouve, il n’y a que cela de nécessaire. Si l’on n’est pas dans les états, on ne les comprendra pas pour les lire. Si l’on y est, on a quelque plaisir de les voir bien décrits, et c’est tout, on peut même aisément s’y flatter, se brouiller, s’attribuer ce que l’on n’a pas, s’écarter de son chemin. Aussi voyons-nous que les âmes les plus simples, qui ne lisent point, marchent, avancent, arrivent plus sûrement, plus promptement, plus heureusement que celles qui lisent beaucoup. Et n’éprouvons-nous pas tous, que quand nous sommes établis dans l’intérieur, et assez persuadés et rassurés par l’expérience, nous ne goûtons plus les livres, et nous nous passerions de tous sans peine ? Il n’y a que les nôtres propres, et ceux de nos amis, que nous aimons toujours à voir, et que nous souhaiterions de faire valoir, par un sentiment de nature qui n’est jamais entièrement détruit tant que nous sommes revêtus de chair. Une infinité de très grands Intérieurs ont été formés sans livres, et le même Esprit qui les a formés Lui seul, en formera dans tous les siècles une infinité d’autres. Je ne puis apprendre que de l’Esprit de Dieu ce que Dieu veut de moi en particulier.
[f°149v°] Cec me serait un sort bien doux de finir mes jours solitaires auprès de vous et de vous rendre tous les services dont je serais capable mais je ne crois pas que l’on fût d’humeur à m’y souffrir. Trop heureux que je serais de vous revoir encore une fois. Cela serait si un songe que j’ai fait depuis peu était véritable ; mais hélas ce ne sont que des songes. Ceux que j’avais faits dans le commencement de notre ruine se sont terriblement accomplis. J’en ai fait un depuis que vous m’avez appris la mort de Mr de Genève, où je me voyais avec de petites bergères dans la campagne et ce prélat y survenant me demanda si j’avais des livres. N’avez-vous rien appris de particulier touchant sa mort, son testament, les dispositions du diocèse, qui l’on destine pour son successeur ? Ces idées d’autrefois m’ont souvent tourmenté et me tourmentent encore.
Toute la petite Église de ce lieu se soutient, grâce à Dieu ; elle n’augmente ni ne diminue. On vous y estime et honore et aime particulièrement ; dès qu’on se sent uni à nous, on l’est aussi à vous. L’ecclésiastique qui, depuis sept ans, nous rend mille bons offices, ne se lasse point : il redouble plutôt ses amitiés et ses charitables soins. Il fait toute la dépense des lettres et des paquets, sans souffrir que j’y contribue d’un sou. L’autre ecclésiastique va son train. La mort le talonne et l’abandon le tient à la gorge. Jeannette vous aime inconcevablement : elle se trouve si unie à vous que rien plus, vous apercevant tout absorbée en Dieu comme une âme qui n’est plus de ce monde.
Elled a pleuré le comte Moressis, polonais, comme son cher frère, par l’intime union qu’elle a sentie pour lui. Cette bonne fille, toute fille qu’elle est, est Mère de plusieurs Enfants spirituels, dont quelques-uns lui sont manifestés. Une seconde confidente a été ajoutée à la première, toutes deux fort simples et fort bonnes. Si l’on y regardait de près, on reconnaîtrait qu’il n’est point de voie plus sûre ni plus pure dans l’Intérieur que celle qui faisant outrepasser tout intérieur de la créature, tend uniquement à ceux du Créateur, à l’accomplissement de sa volonté et à l’établissement de sa gloire, ce qui se fait plus par les extrêmes abandons.
Pour moi, je suis et serai éternellement tout à vouse, ma très chère en Jésus-Christ Notre Seigneur. Salut à vos filles Famille et Marc.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°148, autographe. – Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 90.
amoi, durant Fénelon 1828 (Omission).
bprivée. (Vous ne l’apercevez […] état add.interligne). / Que autographe.
cCe paragraphe est omis par Fénelon 1828.
dCe paragraphe est omis par Fénelon 1828.
e éternellement à vous. Fénelon 1828 (Omission).
1Nicole venait de publier sa Réfutation des principales erreurs des Quiétistes.
2Allusion aux Justifications de Mme Guyon.
3Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie, texte majeur de Fénelon, resté inédit en un seul manuscrit, A.S.-S. 2043, « 6e carton Le Gnostique », et publié seulement en 1930 par Dudon.
Quis ut deus
Je suis bien fâchée, mon bon tuteur, de vous causer tant de peine. Je suis prête à me livrer pour ne plus vous causer d’embarras. J’offre trois partis en vous envoyant une lettre pour monsieur de Meaux, c’est-à-dire un brouillon. Si vous l’agréez, je la transcrirai lorsque vous me l’aurez envoyée.
L’un de rester cachée, dans un endroit que vous ignorerez, car enfin vous ne savez point le lieu où j’habite dans ma petite maison, et vous ne devez pas faire [f. 1 v°] difficulté de dire ferme non sur un secret comme celui-là.
Le second parti est que j’aille chez mon fils, mais je n’y puis être cachée et Eud[oxie] [madame de Maintenon] m’y fera prendre.
Le troisième parti est : si on avait la charité de me faire avoir un passeport sous un autre nom, j’irais en Angleterre. Ou bien je m’en irai, si l’on le juge à propos et si cela est nécessaire pour le bien public, à la Bastille ; je n’aurai nulle peine à celui-là.
Si monsieur de Meaux avait été homme de parole, je serais volontiers retournée à Meaux au [monastère] Sainte-Marie, [f. 2 r°] mais avec un homme comme celui-là, la place n’est pas tenable. Je crois que si vous lui parliez, ou plutôt que s’il vous parle, vous pourriez lui dire que vous savez de bonne part que ce qui fait que je ne puis vouloir y retourner, c’est la crainte d’être tourmentée, après avoir vu qu’ayant fait exactement ce qu’il m’a dit, qui est de rester durant quelque temps cachée, on ne laisse pas de me faire des violences. Je crains encore plus M. de Châlons que lui.
Je ne sais quel [f. 2 v°] parti prendre que de rester en paix, attendant que l’orage finisse, ou me livrer. Réponse, je vous prie. Ecrivez à saint Michel et non à moi, et je lirai ses lettres1.
- A.S.-S., pièce 7403, autographe, « pour mon tuteur », cachet rouge ange, bon état ; « 20 ou 21 août 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°154v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [175].
1Humour ?
La lettre que vous m’avez envoyée pour monsieur de Meaux est parfaitement bien. Mon dessein était de l’envoyer à la Supérieure comme d’un lieu fort éloigné. Je la transcrirai donc. Mais pour me livrer entre ses mains, à moins que cela ne vous soit utile, je ne le ferai pas, car c’est le dernier mal que je pourrai craindre. Si la Providence permet qu’on me prenne, à la bonne heure, sinon je resterai cachée. Dieu me peut cacher tant qu’il Lui plaira. J’ai mandé au père L[a] C[ombe] qu’il pouvait vous envoyer les écrits. Je prie Dieu d’être Lui-même à tous votre consolation et votre force. Pour moi, il me traite bien durement.
J’avais prié madame de Mortemare [Mortemart] de vous demander pour moi une bible de M. de Sassi [Sacy] sans les explications. Tout le monde me croit partie et je recevrai peu de lettres, à moins de nécessité absolue. Je suis fâchée de toutes les peines que je cause et suis à vous, en n[otre] p[etit] M[aître], tout ce qu’Il sait et fait.
- A.S.-S., pièce 7404, autographe, en-tête : « Reçue le 25 août 1695 », adresse : « Monsieur le duc de Chevreuse », trace de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°155] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [175].
Ce trentième.
Vous me mandez bien les conversations, mais vous ne me mandez pas votre sentiment ni celui du Bon [Beauvillier]. Je vous avoue que je ne puis en nulle manière me fier à monsieur de Meaux après ce qu’il m’a fait, et je l’ai toujours trouvé beaucoup plus dangereux lorsqu’il était en apparence le plus doux. J’ai encore du moins autant sujet de ne me point fier à M. de Châlons [f. 1 v°] à cause de ses effroyables préventions. Dieu peut me garder partout. Quand on me prendra, je ne puis que tomber entre leurs mains, et c’est le pis qui me puisse arriver. Cependant si St B., mon b[on] et vous jugez qu’il soit nécessaire pour le bien de la voie que je retourne à M[eaux] et que cela vous soit utile à tous, je ne manquerai pas d’y aller, et je crois que c’est pour moi un horrible purgatoire. Mais je suis à Dieu. [f°.2 r°]
Je crois que nous gagnerons la bataille si on en donne, mais que nous perdrons tant de monde que ce n’est pas la gagner. C’est peut-être parce que je crains que je vous dis cela. Il semble que Dieu travaille à tout perdre. Je ne doute point que madame de M[aintenon] n’ait dit à monsieur de Meaux ce que vous lui avez dit. Je vous assure que vous êtes trop bon : vous jugez des autres par ce que vous êtes. Mandez-moi donc votre pensée sur tout cela. Lorsque monsieur de Meaux vous disait tout cela, paraissiez-vous savoir où j’étais ?
- A.S.-S., pièce 7405, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°156] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [177].
Venant de recevoir cette lettre de Mme Guyon toute ouverte, je vous l’envoie, Monseigneur. Elle me prie de vous la faire tenir, sans me dire où elle est, ni par où je lui pourrai récrire ; ainsi je ne suis pas plus savante de son séjour que quand nous eûmes l’honneur de vous voir1.
- UL, t. VII, Lettre 1273. Cette lettre accompagnait la suivante. A plusieurs reprises, la mère Le Picart fut choisie pour supérieure. Bossuet l’avait en haute estime. Elle mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, le 28 novembre 1705. V. Index, Le Picart.
1D’après cela, M. Crouslé (Fénelon et Bossuet, t. II, p. 68) soupçonnait un voyage que Bossuet aurait fait à Meaux entre le départ de Mme Guyon et le jour où fut écrite cette lettre, qu’il croyait du mois de juillet, au lieu du 25 août. [UL].
Monseigneur,
J’ai satisfait durant six mois à la parole que je vous avais donnéea de me mettre quelque temps entre vos mains, afin qu’on pût juger de ma conduite, et je ne suis sortie ensuite de Sainte-Marie de Meaux que sur ce que vous me fîtes l’honneur de me dire, il y a six semaines, queb je pouvais me retirer1. Vous me demandâtes seulement que je fisse peu de séjour à Paris, et qu’ensuite j’allasse à Bourbon le plus secrètement que je pourrais2; et vous ne me donnâtes, Monseigneur, pour raison de cette demande que celle de Monseigneur l’archevêque de Paris, qui pourrait me faire de la peine à cause de vous. J’ai exécuté exactement ces choses ; je n’ai vu qu’un moment, en passant, ma famille à Paris. Je me suis retirée à la campagne3, afin d’aller à Bourbon avec le plus de secret que je pourrais. J’ai même caché à tout le monde le lieu où je me retire, afin de n’avoir commerce avec personne. Et cependant, aujourd’hui, j’apprends d’une fille que j’avais laissée à Paris pour quelques commissions, que vous publiez, Monseigneur, que je me cache, que vous voulez me poursuivre avec rigueur, et que vous avez pris criminellement et tourné de même à la Cour le voyage des deux dames qui me sont venues quérir à Meaux. La R. M. supérieure [de Sainte-Marie] vous a pu dire, sur ce voyage, que ces dames, ayant appris que j’avais demandé une voiture pour me ramener, et sachant que madame de Vaux4 était à Vaux, et madame de Charost à Forges, non seulement elles voulurent, à leur défaut, m’envoyer un carrosse, mais venir elles-mêmes, comptant tout ce qui me regardait fini, après le certificat et la permission de sortir que vous m’aviez donnés. Comment pouvais-je, Monseigneur, les refuser5 dans cette conjoncture où je ne devais être que cinq heures avec elles et me retirer ensuite ?
En vérité, Monseigneur, permettez-moi de vous le dire avec respect, et en vous demandant pardon de ma liberté ; il me semble qu’avant de faire aucun bruit, vous pouviez avoir la bonté d’examiner la conduite que je tiendrais à Bourbon, et, au retour des eaux, si je verrais en effet ces dames, ou si je me retirerais dans mon ancienne solitude6.
Vous savez, Monseigneur, quelle a été ma bonne foi, et que je vous demandai, après que vous m’eûtes permis de me retirer, si vous agréeriez que je retournasse passer les hivers à Sainte-Marie de Meaux, en cas que l’envie m’en prît : sur quoi vous me fîtes la grâce de me répondre que je vous ferais plaisir. Je l’eusse fait, sans doute, et je le ferais encore, si la calomnie, que vous m’avez souvent dit que vous n’écoutiez pas, ne paraissait faire néanmoins plus d’impression sur votre esprit que la vérité, dont vous avez tant de preuves. Car vous ne pouvez ignorer ma franchise, ma soumission, mes sentiments, qui ont toujours été et sont véritablement conformes à la foi catholique et aux trente-quatre articles de votre Lettre pastorale, mon attachement pour l’Église d’une manière particulière, mon désir sincère de vivre retirée et sans me mêler de ce qui ne me regarde pasC. Vous le savez, Monseigneur, je vous l’ai dit, et ne vous ai jamais parlé autrement, je l’ai même signé entre vos mains et, si je l’ose dire sans sortir du respect, vous en devez témoignage à la vérité, quand il en sera question. Combien de fois me l’avez-vous promis, Monseigneur ! La bonne foi et la confiance avec laquelle je me suis livrée à vous, me le doivent-elles pas faired attendre de votre droiture ? Souffrez, s’il vous plaît, qu’après mes plaintes respectueuses et soumises, je vous demande ici votre bénédiction et vos prières devant le Seigneur, et que je vous assure du profond respect avec lequel je suis et serai toute ma viee, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.
- BNF, N.acq.fr., 16 313, f°67-69, autographe - A.S.-S., pièce 7390, de l’écriture de Chevreuse, en tête : « Juillet 1695 », d’une autre main - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°155] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [176] - Phelipeaux, t. I, p. 171-173. - UL, tome VII, p. 196, lettre 1272.
La lettre n° 332 du 24 août 1695 à Chevreuse indique que cette réponse a été préparée par ce dernier, ce qui est confirmé par l’ajout en haut du f° 2r° de la pièce 7390 proposant un choix entre deux rédactions (v. la variante c).
aque j’avais donnée. Phelipeaux.
b dire, que Phelipeaux. (L’omission de « il y a six semaines « indique que notre lettre doit être placée à la fin du mois d’août).
C mêler de rien en ce monde. (ajout en haut du f° 2 r° : ce qui ne me regarde pas). Pièce 7390 de Chevreuse.
D question. C’est au moins ce que la confiance et la bonne foi avec laquelle je me suis livrée à vous me doit faire. Pièce 7390 de Chevreuse.
E ma vie. / Mgr / Vostre etc. Pièce 7390 de Chevreuse.
1 Le 30 juin, Mme Guyon avait annoncé que Bossuet lui rendait la liberté : « M. de M[eaux] m’a permis de me retirer quand je voudrai. » (lettre du 30 juin, ms. Dupuy, f°122 v°).
2 Comme l’indiquait Madame Guyon dans sa lettre du 30 juin, à la suite de l’annonce précédente : « … quand je voudrai. Il faut que j’aille nécessairement à Bourbon [station thermale] et pour mettre ordre à mes petites affaires, je suis résolue de partir bientôt. » Elle s’apprêtait donc bien à accomplir « nécessairement » la volonté de Bossuet, exprimée le 16 juillet : « Vous pouvez, madame, aller aux eaux. Vous ferez fort bien d’éviter Paris, ou en tout cas de n’y point paraître. Ne faites de bruit nulle part. » Ce dernier évoquera plus tard sa « fuite ».
3Deforis, sans en apporter du reste aucune preuve, dit que c’était dans une petite maison du faubourg Saint-Germain. Phelipeaux raconte que ce fut au faubourg Saint-Antoine, où de fait Mme Guyon fut trouvée plus tard. [UL].
4Mme de Vaux, la fille de Mme Guyon.
5 « C’est Mme Guyon elle-même qui avait demandé qu’on la vînt chercher, et sans perdre de temps (Ms. Dupuy, f° 165 et 166). » [UL]. Ce qui est exact. Madame Guyon répond en fait sur le point du secret demandé par Bossuet dans sa lettre du 16 juillet.
6 « Mme Guyon, le 21 juillet, avait écrit au duc de Chevreuse qu’elle n’irait point à Bourbon, ses affaires étant trop délabrées pour cela (ibid., f° 196). Phelipeaux dit à ce sujet : « On connut alors son mauvais dessein ; elle n’alla point aux eaux de Bourbon, Elle demeura cachée à Paris, au faubourg Saint-Antoine » (t. I, p. 170). On ne voit pas bien comment l’état de ses affaires avait changé entre le 8 juillet, qu’elle manifestait encore son intention d’aller aux eaux, et le 21 du même mois. Il semble qu’il eût été plus prudent à elle d’aller à Bourbon, au lieu qu’en se retirant si complètement, elle donnait à quelques personnes l’occasion de penser qu’elle continuait, malgré ses promesses, à diriger les âmes. » [UL]. Exact : « Mes peines s’en sont allées tout d’un coup, quoiqu’il se soit passé des choses qui auraient dû les renouveler. Je vous prie que le bon ne prenne point l’alarme, car assurément je ne verrai âme qui vive. Je n’irai point à Bourbon ; aussi bien mes affaires temporelles sont trop délabrées pour cela. » (lettre du 21 juillet). On peut cependant comprendre que les peines physiques ayant disparu au départ de Sainte-Marie, ce qui se conçoit aisément, les eaux de Bourbon n’aient plus paru nécessaires.
Il paraît, par la suite de vos maux, que Dieu vous avait préparé un calice fort grand et bien rempli ; il le faut boire jusqu’à la dernière goutte. Pour être dans une prison fixe1, je ne suis pas sans incertitude. Au-dedans de moi, j’ai été très souvent dans des impressions effrayantes de changements, et du dehors, je suis tous les jours à la veille de me voir ou renfermé à la rigueur ou transféré ailleurs. Quoi qu’il en soit, buvons chacun notre calice tel qu’il nous a été préparé. Hélas ! qu’on souhaiterait de vivre la dernière heure qui en doit épuiser la dernière goutte !
Pourquoi tant d’habiles, sans éclairer touchant l’intérieur, n’entreprennent-t-ils pas sa défense ? Quoi ! personne n’ose se déclarer, non seulement contre la préoccupation, mais même contre l’imposture ? Si Dieu n’en suscite pas quelqu’un, c’est qu’Il veut laisser opprimer Sa cause en apparence et pour quelque temps, afin de la rendre un jour victorieuse avec plus d’éclat. Cependant rien n’empêchera le Roi des cœurs de régner dans ceux qu’Il S’est particulièrement choisis, et de les conduire sûrement dans les voies admirables qu’Il leur a destinées. Quelqu’un de vos amis, ma très chère en N[otre] S[eigneur], aurait bientôt fait la vérification des passages asseza corrompus ou supposés dans vos livres, pour en donner le démenti au célèbre critique. Pour moi, outre que je ne trouve ni génie ni inclination, je suis de plus dans l’impuissance de faire autre chose que de traîner une très inutile et très misérable vie.
Tous les amis et amies de ce lieu vous sont toujours très constamment acquis et unis en Notre Seigneur. Je ne leur cache pas vos croix et vos persécutions, je leur communique vos lettres, du moins aux principaux et avec choix ; loin que cela les rebute, ils vous aiment de plus en plus. Si l’on vous savait en repos, on vous écrirait plus ouvertement, mais l’incertitude de votre sort nous arrête un peu. Jeannette surtout vous estime, vous aime, se sent unie à vous très particulièrement. Elle vous appelle sa chère maman avec une cordiale tendresse. Elle vous aperçoit toujours plus absorbée en Dieu. Quand elle lut l’endroit de votre lettre où vous l’appelez votre sœur, elle fût attendrie jusqu’à tomber en défaillance. Il se passe des choses assez merveilleuses entre elles, et ces confidences [sic] ! surtout la première. La seconde est, comme la sœur Trinson a, à l’état de perte, avec des communications divines ; celle-là est d’une rare simplicité, et Dieu Se communique à elle par celle [f°1v°] qu’il lui a donnée pour mère. Jeannette a des entrailles de mère ; l’union qu’elle a avec vous se fait sentir à l’égard des personnes qui vous sont unies2. Elle a pleuré le comte de Morstein, puis la désolation de sa veuve, qu’elle vous prie de saluer cordialement de sa part. Les cœurs unis en Dieu se sentent de loin. Notre chère Jeannette, que j’aime tant sans la voir, tant le Séparateur nous est cruel, mérite bien que vous lui fassiez un petit billet, et je vous en prie.
Puisque vous voulez bien me continuer vos charités, je les accepte de bon cœur et avec toute la reconnaissance dont je suis capable, mais à votre commodité. Il se passera encore quelques mois avant que je puisse la recevoir. Grâces à Dieu, avec vos puissants secours, j’ai été toujours soulagé de pourvoir du nécessaire, quoique le retranchement que vous savez dure encore. Si Dieu veut que l’on vous fasse mourir, d’où vient que la dévote prétendue ne connaisse pas par révélation le lieu où vous êtes, et que ne le dit-elle, sans qu’il soit besoin d’employer pour cela les courses des archers. Peut-être que Dieu voudra renverser l’ordre de la justice, et que les tribunaux qui la rendent en Son nom, feront mourir les gens sans forme de procès sur la seule révélation d’une personne privée.
La Garasse nous a appris que c’est M. de Châlons qui est nommé à l’archevêché de Paris. A la bonne heure, puisque tel est l’ordre du ciel ! Nous verrons, pauvres victimes, de quelle manière il s’y prendra. Lorsque notre capitaine fut à Paris, l’hiver dernier, le supérieur de notre maison lui dit qu’à son retour du chapitre général, il voulait les principaux d’entre eux aller encore me demander au roi. Il est assez surprenant que, depuis si longtemps que l’on me tient ici, l’on ne remue rien sur mon compte. Allons, ma très chère de toujours, constamment aimée en Notre Seigneur, allons jusqu’au bout de la carrière qui nous a été préparée pour la finir avec la grâce du tout-puissant Maître, de la manière qu’Il l’a résolu pour Sa gloire. Envoyez-moi le livre de M. Nicole3, à toutes bonnes fins. Si la liberté de travailler était rendue, on pourrait faire quelque chose. Nous avons ici le Cantique : il n’est pas nécessaire de l’envoyer ; mais joignez, s’il vous plaît, des aiguilles au paquet. On vous embrasse de toutes les forces du cœur. Au seul Dieu soit honneur et gloire.
- Folio qui précède et est accolé à la pièce 7406 : « Ce 3 septembre 1695/ Au seul Dieu soit honneur et gloire … ».
a Lecture incertaine.
1Le P. Lacombe passa de prison en prison : la Bastille, l’île d’Oléron, l’île de Ré, la citadelle d’Amiens, le château de Lourdes à quarante-neuf ans,Vincennes à cinquante-huit ans…
2Il s'agit de l'union et de la communication de la grâce de cœur à cœur.
3Réfutation des principales erreurs des quiétistes […], 1695.
Ce 5 septembre 1695.
Au seul Dieu soit honneur et gloire.
Quoique vos lettres, ma très chère en N[otre] S[eigneur], ne m’apprennent guère que des choses qu’humainement on appelle funestes, de nouvelles persécutions, des confusions, des maux de toute sorte, je ne laisse pas d’y trouver une satisfaction d’autant plus solide que je ne la goûte qu’en Dieu, qui, par là, établit Son règne en vous et y travaille particulièrement pour Sa gloire. Dans la profonde solitude où vous êtes, le divin Epoux vous possède seul, et sous l’inutilité où Il semble vous tenir, Il ne laisse pas d’opérer en vous ou par vous de très grandes choses ; celle qui me semble Le glorifier davantage, est d’achever votre ruine et de consommer votre anéantissement. Dieu ne paraît point assez ce qu’Il est, s’Il ne règne sur des âmes parfaitement anéanties. Tant qu’il reste à la créature quelque état ou quelque nom, quelque grand et utile que cela paraisse, il y a encore quelque chose en elle qui affecte la divinité, qui la dispute et la partage avec Celui qui n’est pas moins l’unique que le souverain Etre. Ainsi il faut bien, comme vous dites, que les objets changent à votre égard, c’est-à-dire votre manière de les apercevoir, puisqu’à proportion que l’esprit est absorbé en Dieu, toute créature y est de même absorbée avec Lui. A son égard, Il ne peut non plus leur attribuer d’être qu’il ne peut en retenir pour soi. Je n’entreprendrais pas de rendre raison de vos dispositions ; elles doivent être toujours plus incompréhensibles pour faire un avancement et une consommation de perte, mais il me semble que leur fond est ce peu que j’en dis : toujours plus de perte, toujours plus d’anéantissement, par conséquent toujours plus de progrès en Dieu, quoique non seulement cela soit imperceptible, mais qu’il paraisse même absurde et impossible.
Vous ne me nommez point celui que l’on destine pour [f. 1 v°] archev[êque] de Paris. Vous me consolez bien ! Je croyais qu’après la mort des deux prélats qui m’étaient si contraires, vous me donneriez quelque espérance d’un prompt élargissement ; or, vous me dites qu’il faut nous attendre à quelque chose de pis ! Voilà de quoi nous rafraîchir après huit ans d’aussi bon exercice que nous en avons eu. Volonté de Dieu pour tout, bien souverain avec lequel rien ne manque ! Vous dites que vous n’avez plus l’amour de la volonté de Dieu ; si vous ne l’aviez pas, vous seriez désespérée. Qu’est-ce qui cause donc votre égalité et votre indifférence pour tout ce qui n’est point Dieu ? Un si grand bien est caché à l’âme, afin qu’elle se possède avec plus de pureté. Est-ce la consommation du divin abandon que d’être toujours plus abandonné et d’apercevoir toujours moins son abandon ?
Tout ce qui paraît d’extraordinaire dans la dévote des jansénistes peut avoir le diable pour auteur : il lui est aisé de causer des maladies dans un corps et de les guérir de même pour couvrir sa supercherie. Il sait en peu de moments ce qui se passe dans des pays éloignés, ou par des récits que lui en font ses camarades démons comme lui, ou pour s’y transporter lui-même, en revenir aussitôt, ce qui est naturel aux esprits détachés de toute matière. Tant qu’il n’y a pas de claires prédictions de l’avenir, ou des miracles bien avérés, ou des effets sensibles de la grâce de Dieu, ce n’est rien d’où l’on puisse conclure en faveur de l’Esprit de Dieu. Mais ce qui me convainc de l’imposture, c’est que je sais, par ma propre expérience et par toutes les preuves que l’on peut humainement avoir, de quelle manière vous avez écrit, et que tout ce que vous écrivez est original, ne vous aidant ni d’aucun manuscrit, ni d’aucun livre, autre que le texte sacré. Ainsi j’espère que Dieu confondra cette hypocrite et séductrice ; cependant Il laisse brouiller les choses pour les éclaircir avec plus de gloire dans son grand jour. Vous voyez bien, ma pauvre persécutée, qu’on est tellement prévenu contre nous qu’on ne veut écouter aucune justification. C’est pourquoi la prudence veut que nous gardions le silence, parce que les temps nous sont contraires. La cause de Dieu est bien entre Ses mains. Il est bien visible, comme vous dites, qu’Il ne veut rien de nous ou qu’Il nous a destinés à une affreuse ruine. Bien loin qu’il y ait lieu d’espérer un rétablissement, tout tend au contraire à notre entière destruction.
Ici, chez moi, l’abandon est porté toujours plus loin, la misère m’entraîne toujours plus bas. Toute force, toute conduite, tout être disparaît de plus en plus. Ce n’est presque plus qu’un désespoir. Tout ce qui rassurerait un peu est emporté, il ne reste que conviction de perte. [f. 2 r°] [……]a plus effrayant à qui en éprouve une assez bonne partie et conçoit que la ruine peut aller encore plus loin, jusqu’à l’image ou à l’expérience d’un désespoir et d’une rage, qui ne paraît que damnation, tant Dieu aime achever Son œuvre dans les âmes qu’Il a destinées pour cette voie et à Se cacher d’autant plus Lui-même à elles, que plus Il les aime et les possède, et qu’elles Lui sont plus parfaitement unies. C’est dans ces mêmes âmes, où la grâce ne paraît plus, qu’elle agit plus fortement, car jamais leur renoncement ne fut plus parfait conséquemment, ni leur résignation, et de même leur amour et leur union. La même grâce se signale de plus, dans ces victimes de l’amoureuse fureur d’un Dieu, par la pure souffrance où elle les tient, sans consolation, sans assurance, sans force. La croix est générale, accompagnée d’affaiblissement dans la nature et dans toute l’âme, et de délaissement du côté de Dieu, ce qui la rend extrêmement cruelle. A en juger par ces signes, ce qui est si excessif est proche de sa fin. Mais qui peut savoir où Dieu a fixé la consommation de nos peines et des épreuves auxquelles Il a résolu de nous livrer ? Qu’Il achève donc Son œuvre en vous, en moi, en tous pour Sa gloire. Je puis bien vous dire que j’ai ma bonne part à l’amertume de cœur et à la désolation, toujours plus insupportable à moi-même, et toujours plus dans l’impuissance de me soutenir ou de me conduire, aussi bien qu’avec moins d’espérance de voir aucun remède à mes maux [……]a [f. 2 v°] que ce peu de cervelle et de génie que j’avais, est épuisé. De plus la préoccupation est si forte aujourd’hui contre les vérités mystiques, et ceux qui les professent sont si décriés qu’on ne veut rien écouter, ni examiner, mais seulement rejeter tout ce qui en a le nom ou quelque teinture.
J’ai beaucoup d’heures où je ne sais que faire. Si je lis quelque peu, c’est fort irrégulièrement, sans dessein, sans espérance d’en profiter, sans presque comprendre, et sans retenir. Ainsi, las et dégoûté de tout, renversé, précipité, je ne m’attends qu’à me voir consumer dans une effroyable misère, plus grande en vérité que je ne puis vous la dépeindre.
Vous n’avez pas attendu que je vous demandasse un nouveau secours. Vos entrailles maternelles toujours tendres, toujours généreuses, toujours fidèles, n’ont pu différer plus longtemps de m’assister. Vous m’êtes aussi utilement que véritablement mère. Obtenez-moi de Dieu que je vous suive, que je marche fidèlement sur vos pas.
Je ne comprends pas pourquoi, après que les prélats vous ont tant examinée et ont tiré de vous la satisfaction qu’ils prétendaient, vous ayant remise en liberté, on vous veut encore renfermer. Il y a bien des ressorts dans les machines de la divine Providence. Plaise à Dieu de nous y rendre souples et parfaitement soumis. Que cela soit dans la véritég , quoique nous ne Le connaissions pas et que nous paraissions tels lorsque Son jugement mettra tout en évidence. Pour moi, ma chère mère, je vous suis invariablement acquis et attaché, avec la grâce de mon Dieu, pour jamais.
[f. 3 r°] Il est bien vrai que, pendant que le divin abandon paraît, une âme est assez heureuse puisque c’est son trésor et son vrai bonheur, l’estime et l’amour incomparable de la volonté de Dieu lui tenant lieu de tout bien ; mais quand ce même abandon vient à disparaître, dès lors la pauvre âme tombe dans la plus profonde désolation, elle n’aperçoit plus ce qu’elle préférait à tout, et qui lui suffisait pour toute assurance et pour toute félicité. Il me semble qu’après que l’inexorable abandon a dépouillé l’homme de tout ce qu’il avait de plus cher, il se cache enfin lui-même et se dérobant à sa vue, le laisse sans aucune consolation. Si celle-là lui manque, il n’en peut goûter aucune autre, ayant librement donné toutes les autres par un suprême renoncement pour posséder celle-là seule. Alors cet homme totalement donné peut bien dire comme Tobie 1 : « De quelle joie puis-je être capable, puisque je ne vois plus la lumière du ciel ? » Je connais une personne qui, sentant disparaître cette douce lumière de ses yeux, ne vit plus que dans l’amertume de cœur, et avec si peu d’opinion d’être en bon état, qu’il se dit à lui-même que, si Dieu lui laissait faire son propre jugement, il ne le pourrait faire qu’à sa condamnation. Laissons à Dieu et le soin de la conduite et la connaissance de Son œuvre. Il y a près de sept ans qu’une idée m’était venue que le saint abandon me jouerait à la fin ce tour si cruel, savoir qu’après avoir fait tout entreprendre, tout risquer, tout quitter, tout perdre pour le conserver et le suivre jusqu’au bout, il s’éclipserait enfin lui-même et ne me laisserait qu’une affreuse perte et l’image du désespoir. Cela commence bien à s’accomplir. Je crois bien qu’Il vous traitera encore plus durement avant que Son mystère vous soit entièrement dévoilé et que votre consommation arrive. Soyez-donc, à la bonne heure, ma très chère mère en N[otre] S[eigneur], soyez la victime de toutes Ses rigueurs, pour être un jour abîmée par Lui dans les ineffables délices que Dieu a préparés à ceux qui L’aiment avec autant de pureté que de désintéressement.
Notre petite Église va toujours son train, selon qu’il plaît à Dieu de la mener. Dame raison et grondeuse réflexion y mettent quelques obstacles ; Dieu les surmonte quand il Lui plaît. Il [f.3v°] fait après cela doubler le pas pour regagner le temps perdu. Il y a plaisir à voir comment les âmes parfaitement simples se laissent conduire, même par les routes qu’elles ne comprennent pas. Les unes et les autres vous honorent singulièrement et vous saluent de toute la force de leur cœur. Jeannette est comme la mère de la famille. Elle se sent de plus en plus unie à vous avec estime de votre état, mais différemment selon qu’il plaît au grand Maître de diversifier ses dispositions, ou à proportion qu’elle a quelque sentiment ou intelligence des vôtres. Qu’à jamais Dieu reçoive toute la gloire de Ses miséricordes ! Souffrez que je vous embrasse de toute l’affection de mon cœur, en vous déclarant que mon cœur est bien malade, ou plutôt cruellement mourant, sans savoir plus de quel côté se tourner. Les plus furieuses tempêtes sont pour le vôtre ; le mien est aussi battu de quelques bonnes vaguesh.
- A.S.-S., pièce 7406. Inscrit en travers gauche du f° 2r° : « août sans doute ». Il se peut que le f° 2 soit un fragment d’une autre lettre : « …plus effrayant […] pour jamais. »
a Le haut du feuillet manque, soit environ 9 lignes.
1Paraphrase de la prière de Tobie, au chap. 3. Ce dernier, tel Job, est constant au milieu de ses misères.
Ma bonne p[etite] d[uchesse], la lettre qui a été perdue est quelque chose de bien affligeant à cause d’une lettre de l’aumô[nier][l’abbé de Charost]. Il faut que la cervelle lui soit tournée pour écrire une lettre comme celle-là. Il n’y a à cela nulle réplique, à moins de dire que c’est un fol. Il m’écrit les choses les plus affreuses, dit-il, par esprit de liberté, et me dit cela comme s’il faisait tous les maux et que je les lui conseillasse, et en des termes étonnants, [qu’]on1 ne le connaît pas, et que des vétilles lui paraissent des monstres. Tout l’assaisonnement y est. Deux lettres adressées sous mon nom qui ne laissent plus lieu de douter que c’est à moi qu’on écrit. Il y a de la friponnerie sur la lettre. Premièrement j’avais envoyé prier M. Thev[enier] avec la dernière instance, de ne me point envoyer les lettres s’il en recevait, [f°127v°], et que je les enverrais quérir. Lorsqu’on apporta la boîte, j’envoyai demander à la femme s’il n’y avait point de lettres ; elle répondit que non. Le lendemain, en apportant un autre paquet, elle dit à propos de rien : « Au moins j’en donnais hier un plus petit que celui-là, et selon ce qui était dedans, il devait être plus gros ». J’envoyai dans le moment à M. Thure [Theu] ; il a toujours dit, trois fois que j’y ai envoyé, que sa femme n’était pas chez elle, et n’a rien fait chercher ; tout est adressé à Mme Lep[autre ?].
Voilà la pensée qui m’est venue que j’écris au tut[eur], vous lui donnerez ouverte et vous verrez ensemble. Vous lui direz que, par imprudence, l’aumônier, sans dire quoi, m’a écrit des choses qui, prises d’un sens, me peuvent perdre, que vous parliez de Les. et d’Eud[oxe][Madame de Maintenon]. Ne pourrait-on point faire que ces deux noms fussent deux personnes ? Car on s’offenserait moins du dernier nom que du premier. Jusqu’à présent, j’étais innocente ; à présent, je puis passer pour coupable et sans réplique. S’il y a de la sûreté à la proposition que je fais au tut[eur], c’est le mieux pour nous tirer tous d’embarras. Ne m’envoyez ni desg.2 ni Put [Dupuy], que vous ne voyiez si l’on se charge de cette proposition. Ensuite vous m’enverrez qui vous voudrez, mais j’aimerais mieux desg. car de demeurer ici [sic], le paquet étant adressé à madame Lep[autre]. Mais le plus fâcheux, c’est les dessus de lettres de mon fils. Ne m’envoyez pas le p. arch.3 : cela n’est pas de saison.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), f°127r°, A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [158].
1Nous ajoutons « qu’ », tentant de rendre ce passage plus clair.
2Desgr. qui pourrait être la sœur de Famille ?
3Petit Archange ? (une statue de saint Michel).
Mon bon tuteur, je vous ai mille obligations. Je profiterai de la bible que vous voulez bien me donner. Pour la bonne femme, je n’ai que faire présentement d’elle, la sœur de celle qui me sert étant guérie ; ainsi à moins que les choses n’arrivent tout naturellement, ne vous faites pas une affaire de cela. Mon cœur est content lorsque je veux bien demeurer ici ; il n’en n’est pas de même de tous les autres partis. Si mon cher Maître me veut livrer, qu’Il le fasse ; mais, pour moi, je ne le ferai point ; [f.1v°] si je faisais une pareille chose, ce serait me jeter dans une eau profonde pour éviter un peu de pluie.
Je ne sais d’où vient, mais je sens un renouvellement d’amitié pour mon Bon [Beauvillier], tout particulier. Les flatteries de s[aintet]é de madame de Noailles ne me font qu’un effet tout contraire à ce qu’elle a prétendu ; elle croit peut-être, et cela est certain, que l’envie de passer pour s[ain]te me fera faire ce qu’elle propose, et c’est tout le contraire. Ma devise est, après quis ut deus, tu solus sanctus. Et je craindrais plus que l’enfer de passer [f. 2 r°] pour ce que je me crois bien éloignée d’être.
Si par hasard vous avez dans votre bibliothèque l’Histoire ecclésiastique, et que vous me vouliez faire la grâce de me la prêter, elle vous sera rendue fidèlement. Vous aurez la bonté de la donner à la petite d[emoiselle], elle me la fera tenir. Je sais un peu lire, pour tromper une solitude terrible. J’espère toujours pour M. de Morst[ein]. Pour la douceur du commerce dont parle madame de No[ailles], ce n’est point là ce qui m’arrête, Dieu le sait. J’ai [f. 2 v°] envoyé, il y a longtemps, la lettre de question à monsieur de Meaux. Je prie Dieu qu’Il vous soit toute chose et tout en toutes choses.
- A.S.-S., pièce 7407, autographe, sans adresse, en tête : « 12e sept[em]bre 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°156v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [177].
Madame de M.1 a t-elle retiré les papiers de son mari ? Depuis que je vous ai écrit, je me sens si fort portée à rester ici, abandonnée à Dieu, qu’il me paraît que c’est le seul parti [128v°] que je puisse prendre. Le pis qui me puisse arriver, étant prise, est d’être mise entre les mains de M. de M[eaux] ou de Ch[alons]2. Mandez-moi ce qu’il y avait dans le paquet de lettres qui a été perdu. Ce ne sont point les industries humaines qui me sauveront, mais la volonté de Dieu. Je suis sûre qu’on ne dit tout cela à M. de Ch[evreuse] que parce qu’on croit qu’il me le peut faire savoir. Je crains de la friponnerie sur le paquet, et ce n’est pas sans sujet que je le crains. J’ai laissé, chez M. The. [Theu], une cassette : que l’aumônier [l’abbé de Charost] l’aille prendre lui-même, et qu’on me la serre.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°128] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [159].
1Morstein ?
2Chal[ons] La Pialière
Je n’ai pas plus tôt fait une proposition qu’elle me paraît impertinente : Dieu permet que je sois présentement incapable de bien juger. J’ai oublié de dire au tut[eur][Chevreuse] qu’il vît s’il y avait lieu de se fier qu’on ne m’arrêtât pas chez mon fils après une parole donnée. En tout cas, qu’il ne fasse, s’il vous plaît, la proposition qu’après la Notre-Dame1. J’ai pensé que si vous avez quelque chose d’absolument nécessaire, le Ch. pourrait bien apporter les lettres : venant très rarement, cela serait plus sûr que personne. Ma p[etite] d[uchesse], servez-moi de directeur, et qu’on ne m’écrive jamais de lettres pareilles à celles de l’aum[ônier] qui sont pires que je ne puis dire. Avez-vous recommandé les lettres au p[etit] M[aître] ? Que ne lui faites-vous reproche ! S’Il ne les a pas gardées, si elles sont en mauvaise main, nous en entendrons bientôt parler. Ainsi ne remuez rien, même pour chercher une maison de quelque temps.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°128v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [159].
1Le 8 septembre. Cette lettre serait donc à placer peu après celle adressée à Chevreuse et reçue par celui-ci le 12.
J’attendrai ici les ministres de la fureur de Jes. [Jésus ?]. Vous ne me mandez rien sur le parti d’aller demeurer avec mon fils et vous avez raison ; je n’y serais pas sûrement. J’ai payé M. The. [Theu] et l’ai remercié, en lui faisant entendre que je m’en vais. Lorsqu’on écrira par lui, ce qui ne sera que dans une extrême nécessité, il ne faut pas demander réponse sur le champ, comme on a fait toujours, mais attendre trois ou quatre jours pour avoir la réponse. Je ne suis nullement surprise de la trahison d’Eud[oxe][Madame de Maintenon]. S’ils voyaient tout, ils en verraient bien d’autres, mais il n’y a pas moyen de les changer.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°128v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [159].
Le paquet est perdu : M. Thev[enier] l’avait envoyé par une femme qu’il croyait sûre et cette femme l’a perdu, ainsi vous voyez que je ne puis répondre sur la maison. Voyez cette lettre et me la renvoyez. Vous pouvez m’écrire tous les vendredis, et le jeudi suivant, vous aurez la réponse. N’écrivez à B. [Beauvillier] par la poste qu’avec précaution, et sachez de lui ce qu’il pense pour retourner où l’on était ou demeurer caché. Si le paquet de lettres est tombé dans de certaines mains, où en sommes-nous ! Mais Dieu sur tout. Fam[ille] s’imagine qu’on pourrait se confier à sa sœur, mais je ne sais si cela serait sûr, et qu’elle apporterait toutes les semaines les lettres et me donnerait le temps d’y répondre. Mais à moins que vous n’ayez cela au cœur, ne le faites pas, car j’ai toujours cru Desg.1 très indiscrète. Je crois qu’il faut que, selon toutes les apparences, le b. [Beauvillier] agisse de concert avec M. de Ch[alons], mais qu’il ne s’y fie que de bonne sorte. Cela est bien lâche à M. et Mme de No[ailles] de dire ce qu’ils disent de M. de C[ambrai] : quand cela serait vrai, un bien dont on se vante, et qui est reproché, devient un [f°129v°] mal et désoblige. Dites-lui que je l’aime de toute mon âme. Mandez-moi sans déguisement ce que vous dit le cœur sur la lettre de M. de Ch[alons], mais cela sans déguisement. Je vous réponds que, quand vous ne me seriez pas venu quérir, il suffirait que je fusse dehors pour donner de l’ombrage. Si ma lettre est perdue, il n’y a rien à faire, ni pour la maison que vous avez vue ni pour rester ici. Faites des amitiés pour moi à m b. [Beauvillier]. Je voudrais qu’il eût nommé Jean-Michel cet enfant2.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°129] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [160].
1Desg. : la sœur de Famille ?
2 Beauvillier eut treize enfants : Marie-Françoise (morte à deux ans), Marie-Antoinette, Marie-Geneviève, Marie-Louise, Marie-Thérèse, Marie-Henriette, Marie-Paule, Marie, Marie-Françoise… en neuvième enfin, un fils ! Deux fils restèrent en vie : l’aîné était le comte de Saint-Aignan, le cadet, le comte de Séry. (v. G. Lizerand, Le duc de Beauvillier 1648-1714, Belles- Lettres, 1933, p. 341 et 345).
Ma bonne] p[etite] d[uchesse], rien n’est plus certain qu’il y a de la friponnerie du côté de M. The [Theu], car lorsque je reçus la boîte, j’envoyais demander à la femme d’où vient qu’il n’y avait point de lettres ; elle manda qu’il n’y avait que la boîte. Je suis sûre de madame Lapierre, qui m’aime, qui a de la confiance et qui en est fort affligée. Lorsqu’on a demandé à la femme, qui dit avoir donné le paquet, sa grosseur, elle a dit qu’il était comme une lettre. Il vaut mieux ne me plus écrire du tout. Ne m’envoyez personne.
La lettre de l’aum[ônier], par sa mauvaise manière de s’exprimer, est à me faire brûler. Dieu a poussé les choses à la dernière extrémité, et il faut qu’Il veuille notre ruine totale puisque les lettres sont perdues, car je crois qu’elles sont en main de gens qui sauront s’en prévaloir. Cette lettre prise à la lettre convainc de crime, et le mot que vous mettez : « Ne voulez-vous pas faire m. cette Jes1 » est inexcusable, quoique qu’il soit très innocent au sens que vous l’entendez. Les lettres de mon fils et de ma belle-fille font connaître qu’elles sont pour moi et à [f°130r°] cela, il n’y a pas d’excuse et de remède. Je n’ai point au cœur de me fier à pet. J’aime mieux n’avoir point de lettres : je ne veux point me mettre entre les mains de madame de M[aintenon], surtout après la perte des lettres. Je crains plus les recherches de madame de N.a que toutes les autres. Il me semble qu’il ne fallait point écrire une lettre comme celle de l’aum[ônier]. Cependant, Dieu sur tout.
Si j’avais une personne sûre, de basse condition, qui louât une maison à boutique et qui me donnât un appartement, mais il n’y a personne. Mon fils me demande avec instance, mais on me trouverait chez lui. Demandez au b. [Beauvillier] ce qu’il en pense. Sinon, je resterai ici et je prendrai une chambre, en cas qu’il arrivât quelque malheur, pour me retirer. J’irais à cent lieues d’ici pour éviter de tomber entre les mains de m[adame] de M[aintenon]. Put [Dupuy] avait une femme sûre : voyez avec lui. Je savais bien dès M[eaux] les sentiments de madame de M[aintenon] et je ne m’y suis jamais fiée ; elle est dévouée à la fortune, je m’attends au dernier supplice. Il semble que Dieu ne Se veuille point apaiser. Je doutais s’il y aurait batt[erie]3 , mais nous l’aurions gagnée avec grande perte. Consolez-vous, bonne p[etite] d[uchesse], la p[utain]4 n’osera, je crois, s’attaquer à vous. Il faut bien se donner de garde, dans la conjoncture des choses, de m’envoyer la femme de Monfort. Sachez ce que pense le b [Beauvillier] pour aller chez mon fils. Si les lettres sont trouvées, il faut se résoudre à la mort, cela n’est pas difficile. N’allez point pour moi au p. arch.5, mais bien pour les autres.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [129v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [160].
a Plusieurs mots barrés dans La Pialière.
1Peut-être : « m[adame] cette Jés[uiterie] ?
3Au sens de : bataille.
4Injure utilisée à la Cour pour désigner Madame de Maintenon, par exemple par la princesse Palatine ; exceptionnellement ici par Madame Guyon, acculée.
5Petit Archange (saint Michel) ?
Si je vous ai mandé quelques mots sur le tort que je craignais que le Ch.1 vous pût faire, c’est parce que j’ai longtemps porté une conviction que Ba[raquin] ferait tout ce qu’il pourrait pour nuire aux Enfants. J’en avais même écrit à M. f.2, et j’appréhendais, dès ce temps-là, pour le Ch. Je vous prie de ne lui rien témoigner, car vous savez de quelle conséquence cela m’est. Ce qui m’a encore porté à vous dire cela, c’est que, ayant vu le petit Ch., qui m’a parlé avec toute sorte d’ouverture, j’ai appris que le grand [Ch.] lui avait insinué d’assez dangereuses maximes, dont je l’ai détrompée et lui ai fait voir la vérité. J’en ai été extrêmement satisfaite, mais le grand Ch. est demeuré dans son entêtement, sans vouloir démordre de quoi que ce soit. Son obstination a servi même à éclairer l’autre. Or, comme je pourrai n’avoir plus de commerce avec vous, s’il arrivait ce que je ne puis prévoir, j’ai cru devoir vous précautionner, d’autant plus que le g[rand] ch. m’a dit, en présence de Fam[ille], qu’elle détruisait en quatre paroles tout ce qu’on pouvait dire d’elle, et comme vous êtes ce qui me tient le plus au cœur et que je vous aime plus que je ne puis dire, il n’y a rien qui me fît tant de peine que le sort qu’on pourrait vous faire. En voilà là assez sur ce chapitre.
Je vous prie de ne point témoigner à B. [Beauvillier] que je suis encore ici, ni que nous nous écrivions [sic] souvent. C’est afin de lui ôter à lui-même toute piste, et qu’il puisse assurer [f°131] qu’il ne sait où je suis et que vous ne le savez pas vous-même : je crois cela nécessaire et je vous le demande. Il est ridicule de vouloir que vous me représentiez. Si l’on vous avait chargée de moi et que vous m’eussiez cautionnée, cela serait bon : ce sont des gens qui veulent intimider. Je voudrais, en me livrant, vous épargner toutes ces peines, mais mon Maître ne me le permet pas. Je suis dans un lieu à ne pouvoir voir M. de Pi[halière] [la Pialière]. L’étable à vache est presque aussi propre, mais cela ne m’empêcherait pas, s’il pouvait s’empêcher de dire à p[ut] [Dupuy] et aux autres le lieu où je suis. Si vous croyez que je le doive voir, comme mon inclination m’y porterait assez, mandez-moi où il loge ; je l’enverrai prendre et l’amener ici où je suis ; ma pauvreté ne le scandalisera pas.
Pour le M. de C.3, ce que vous me dites est très mal, et il semble que ba[raquin] fasse tout du pis qu’il peut. Est-il possible qu’il se soit laissé aller à un pareil relâchement qui est capable de détourner de la voie du Seigneur ceux qui sont faibles dans la foi, puisque ceux qui y paraissent forts font de pareilles choses ? Que nous devons nous tenir bien petits et ne nous rien attribuer de ce qui est à Dieu, car c’est ce qui attire Sa colère ! Si le M. fait usage de ses fautes, elles lui seront utiles, mais qu’il prenne garde de faire comme M. son P[ère], qui a toujours laissé aux libertins la témérité de lui dire ce qu’il ne devait jamais entendre, et cela par faiblesse. Demeurons donc dans notre rien, abîmés, et n’en sortons jamais. Donnons à Dieu toute gloire et ne nous en donnons aucune.
Je vous avoue que j’ai bien de la joie de ce que B. [Fénelon] fait bien, que [f°131v°] je serais affligée s’il devenait grand ici. Dites-lui que je vous ai mandé de partir, qu’il fût toujours petit et rien, et que Dieu ferait tout réussir pour Sa gloire. Qu’il ne se laisse plus tromper par Mme de M[aintenon], car elle n’est rien moins que ce qu’il s’imagine. Du reste, ma chère et bonne d[uchesse], demeurons petits, abandonnés, simples et bons enfants, n’attendons rien de nous, ne présumons rien de nous, soyons si bas que nous ne puissions tomber. L’on se fait des états de ses défauts et on les canonise ; avouons-les de bonne foi, ne nous en inquiétons pas, mais ne les canonisons pas et ne les attribuons pas à Dieu. Je ne vous aimais jamais tant que je fais.
Il me vient de vous dire que la dissipation du fils peut bien venir de l’infidélité de la mère : c’est comme un pivot en de certaines âmes, qui dérange tout ; d’autres fois cela n’y fait rien. Je ferai chercher la clef de la cassette, gardez-la bien soigneusement ; si vous quittiez, mettez-là entre les mains de p[ut][Dupuy]. Je ne sais d’où vient que madame de Ch. [Charost ?] cite tant M. B. [Beauvillier] ; si elle croit, par là, se mettre en autorité, que ne suit-elle elle-même ses amis ! Vous faites bien de vous taire, car je ne la crois pas d’humeur à rien recevoir de vous. Que je sache où loge M. de Pi[halière, La Pialière], et s’il est homme à ne point dire à d’autres qu’à p[ut][Dupuy] qu’il m’a5 vue sans lui dire où je suis, je le verrais. Mandez-moi votre pensée. J’ai oublié de vous dire que le g[rand] Ch. m’a dit d’écrire à l’aum[ônier] qu’il eût confiance à elle à présent qu’il ne peut m’avoir, mais je le craindrais extrêmement et ce serait le perdre. Ne vous contraignez point pour voir S. C.6 Suivez votre cœur, demeurez abandonnée à [f°132 r°] Dieu sans retenue ; Il vous gardera. Oubliez-vous et c’est tout.
J’aurais bien des choses à vous dire du g[rand] Ch., que j’ai apprises sur l’intérêt temporel, qui sont étonnantes ; mais si nous nous voyons un jour, vous serez bien surprise : elle est bien loin sur cela de la simplicité et de l’abandon, et même de la bonne foi ; j’ai des témoignages par écrit qui font foi de ce que je dis. Je crois que c’est peut-être par cet endroit qu’elle s’est attiré son déchet7. J’ai prié Dieu qu’Il vous fît entendre ce que j’ai promis de ne vous pas dire. Dieu sait la peine que je souffre sur cela sans y pouvoir mettre de remède.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°130v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [161].
1Ch. pour Charost ? Grand et petit Ch. : il s’agit d’une mère et de sa fille ; le féminin est indiqué par « …j’ai appris que le grand [Ch.] lui avait insinué d’assez dangereuses maximes, dont je l’ai détrompée… » puis à la fin de la lettre, par « elle est bien loin sur cela de la simplicité… » ; ce qui n’exclut pas de façon certaine un surnom qui lui aurait été associé de « ch[eval] ».
2Non identifié.
3Marquis de Charost ?
5« m’ait » corrigé.
6Non identifié.
7Déchet, au sens figuré : diminution, discrédit.
Mon bon tuteur, je vous assure que ce serait avec plaisir que je me livrerais pour tout si le Maître me le permettait. Je sens une répugnance pour M[eaux] insurmontable ; je ne l’aurais pas telle pour la B[astille] ou toute autre prison. Du reste, je suis persuadée que l’ambition de M. de N[oailles] lui fera faire toutes choses, et que sa femme se servira de toute son adresse pour y réussir. Il semble que Dieu ait étendu le règne de l’ennemi.
J’ai pensé mourir. Je suis mieux, quoique avec un rhumatisme et la fièvre. J’ai souffert des maux inexplicables depuis quinze jours. Lorsque j’aurai fait lire l’Histoire ecclésiastique, je vous la renverrai ; c’est bien assez que vous me [f. 1 v°] fassiez la charité de me donner une bible. Je ne suis nullement en état de répondre aux questions que vous me faites : j’en ai écrit ; je crois que c’est dans les Proverbes ou l’Ecclésiaste. Mais la personne pour laquelle vous demandez cela, en a assez vu dans la vie pour lui faire connaître ce que je pense sur tout cela. J’aurais eu un extrême besoin [des eaux] de Bourbon, mais il faut souffrir tous les maux sans pouvoir faire les remèdes. Je vous ai envoyé plusieurs lettres du P[ère] Lacombe a, les avez-vous reçues ? On peut garder saint Michel1 en quelque endroit qui ne soit pas exposé aux yeux du public ; [f. 2 r°] cependant je ne craindrais pas de l’avoir, car c’est notre protecteur, malgré le règne de Baraquin. Milles amitiés, mais du fond du cœur au bon [Beauvillier]. Je souhaite toute prospérité à votre famille, mais plus du ciel que de la terre. Lisez encore l’Apocalypse, je vous prie, car je crois qu’il y a plus de fond à y faire que sur bien d’autres choses. Cependant Dieu m’arrache tout et ne me laisse que des douleurs intolérables, auxquelles Il en unit de toutes sortes sans nul adoucissement. Qu’Il soit béni à jamais !
- A.S.-S., pièce 7408, autographe, sans adresse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°157] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [178].
a la C. autographe
1Le petit archange, statue de saint Michel.
+ q[uis] u[t] D[eus]
J’avais envoyé trois lettres du P[ère] Lacombe, depuis peu, à la petite duchesse pour vous les envoyer, et ce sont celles-là que je crois que vous n’avez pas reçues.
J’ai toujours la fièvre et le rhumatisme au-dehors, mais je ne l’ai pas au-dedans. Je suis fort abattue. J’ai fait ce que j’ai pu pour me convaincre de retourner au couvent, mais je ne le puis, me sentant sur cela un rebut intérieur qui n’est pas naturel.
Je trouve fort à propos que la bonne p[etite] d[uchesse] s’abstienne de voir put [Dupuy] et lesch.[L’Echelle].
Il me vient dans l’esprit qu’on ne fait toutes ces menaces et alarmes que pour m’obliger par la crainte à retourner. Mais j’ai un Maître, auquel il faut que j’obéisse. Plus Eud[oxie][madame de Maintenon] fera de violence, plus on verra l’industrie de ses procédés.
Je quitte absolument le lieu où je suis, je trouve un petit lieu à la campagne au bon air, mais il faut l’acheter : on me demande [f. 1 v°] 2000 livres comptant, et j’ai un contrat à une fille qui me sert sur l’Hôtel de ville au denier quatorze que j’espère qu’on me fera vendre pour faire cette somme ; sinon le bon put, sur mon billet, me les prêtera. Il n’y a que ce moyen de me les faire tenir, car il faut payer d’abord. Ainsi, nul ne saura que je serai dans ce lieu, je n’y verrai âme vivante et il sera ignoré de tous les Enfants. Mais il me faudrait la bonne femme et je ne vois pas que nous la puissions avoir. Si n[otre] cher p[etit] M[aitre] le veut bien, Il nous facilitera le moyen de placer le fils. Je vous envoie le contrat de la petite Marc 1 avec un billet de 600 livres pour put [Dupuy]. Je vous prie qu’il me fasse toucher, le plus tôt qu’il se pourra, 2000 livres pour acheter ce petit lieu qu’on ne veut pas louer. Je vous serai sensiblement obligée. Je croyais vous envoyer le contrat de la petite Marc, mais je me souviens de l’avoir [f. 2 r°] envoyé à M. Dupuy [Dupuy] dans une cassette avec d’autres papiers, par la voie de la petite duchesse. Si M. Dupuis le cherche, il le trouvera, ou bien il faut savoir de la bonne p[etite] d[uchesse] si elle a gardé le coffre. Ce fut M. l’abbé de Charost qui le fit prendre chez M. Thévenier ; ayez la charité de savoir tout cela à Fontainebleau2, je vous en prie, et qu’on m’envoie au plus tôt un billet pour recevoir les 2000 livres. Voilà un billet de deux mille livres pour M. Dupuis ; s’il a le contrat et qu’il me le mande, il brûlera le billet de deux mille livres et je lui enverrai un de six cent livres.
Mémoire des livres que vous m’avez envoyés sur les Ecritures saintes :
1er tome : la Genèse, l’Exode, le Lévitique
2e tome : les Nombres, le Deutéronome
3e tome : Josué, les Juges et Ruth
4e tome : les quatre livres des Rois
5e tome : les Proverbes, l’Eccl[ésiaste], la Sagesse, l’Ecclésiastique [f. 2 v°]
6e tome : Job
7e tome : Tobie, Judith, Esther, le Cantique
8e tome : les Paralipomènes, Esdras
9e tome : Daniel et les Macchabées.
Voilà fait sans exception. Je prie Dieu qu’Il soit votre récompense. J’embrasse de tout le cœur mon bon et mon tuteur.
Je n’ose écrire à M. Dupuy, mais je ne doute pas qu’en lui donnant mon billet et lui montrant l’article de ma lettre qui le regarde, il ne me fasse ce plaisir. S’il ne le pouvait, il n’y a qu’à mettre par la poste, à l’adresse de la petite Marc qu’il sait, qu’il ne le peut. S’il le peut, qu’il envoie le billet pour recevoir l’argent à la même adresse sans mettre de nom, mandant de le donner à la personne qui le porte et recommandé au p[etit] M[aître] [en travers de la marge], cela suffit. Il n’y a pas de temps à perdre, parce que d’autres la veulent.
A.S.-S., pièce 7409, autographe, sans adresse, en tête : « 7e octobre 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°157v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [178], qui omet « mémoire des livres […] et mon tuteur ».
1Françoise Marc, au service de Mme Guyon, v. Index.
2La Cour.
Ce 10 octobre. Je n’ai reçu la vôtre du 22e du mois passé que le 8 du présent. Un retardement considérable me faisait craindre que vous ne fussiez plus en état de nous donner de vos chères nouvelles. La divine Providence ne nous en veut pas encore priver. Qu’elle nous serait favorable, si elle nous accordait le bien et le plaisir de vous voir ! Si c’est elle qui vous en a inspiré la pensée, elle saura bien en procurer l’exécution ; c’est à ses soins, par-dessus tout, que j’en abandonne le succès, vous en disant ici naïvement ma pensée ; je tiendrais cette entrevue pour une faveur du ciel si précieuse, si consolante pour moi, qu’après le bonheur de plaire à Dieu et de suivre en tout Sa volonté, il n’en est point que j’estimasse plus en ce monde. Toute la petite Église de ce lieu en serait ravie, la chose ne me paraît point impossible, ni même trop hardie ; en prenant, comme vous feriez sans doute, les meilleures précautions, changeant de nom, marchant avec petit train comme une petite damoiselle, on ne vous soupçonnerait jamais que ce fût la personne que l’on cherche et, quand vous seriez ici, nous arrangerions les choses avec le plus de sûreté qu’il nous serait possible pour n’être pas découverts. Il vous en souffrirait un peu plus de voyager, mais à cela près, puisque vous êtes obligée de demeurer sans commerce, il serait mieux, ce me semble, que vous fussiez éloignée, et que vous changeassiez de temps en temps de demeure dans des provinces reculées, vrai moyen de n’être pas reconnue. Votre état intérieur et extérieur est conduit de Dieu, d’une manière à ne laisser guère de lieu [248v°] à la consultation et à la prévoyance. Si néanmoins le cœur vous dit de partir, partez avec le même abandon dont vous faites profession pour toutes choses. Dieu sera le protecteur de l’entreprise qu’Il aura Lui-même excitée, et il n’en arrivera que ce que nous souhaitons uniquement pour tout succès, l’accomplissement de la très juste et plus qu’aimable Volonté. Vous prendrez le carrosse de Bordeaux, de là vous viendrez à Pau, d’où il n’y a que six lieues jusques ici. Si la saison était propre, le prétexte de prendre les eaux aux fameux bains de Bagnères, qui est à trois lieues d’ici, serait fort plausible. En tout cas en attendant le temps des eaux, vous viendriez faire un tour en cette ville, puis vous retourneriez à Pau ou à Bagnères, et ainsi à diverses reprises, selon que l’on jugerait plus à propos. De vous faire passer ici pour parente de M. Delagherous [Lasherous], il n’y a pas d’apparence, toute la parenté étant si connue dans ces quartiers qu’on en ignore aucune personne. Vous pourriez bien mieux passer pour ma parente du côté de ma mère, qui était de Lion le Sauniere [Lons-le-Saulnier] en Franche-Comté, vous faisant appeler N. Chevalier, qui était son nom de maison. Je crois que nous sommes encore plus unis et plus proches dans la vérité que ne le sont les parents et alliés selon la chair. Enfin, dès que nous vous aurions sur les lieux, nous étudierions mieux tous les moyens de vous tenir cachée, et le secret n’étant confié qu’à peu de personnes et d’une intime confidence, il y aurait tout à espérer. Voyez donc, devant Dieu, ce que le cœur [249] vous dira là-dessus. Si vous venez, écrivez-nous en partant de Paris, en arrivant à Bordeaux et à Pau. Nous prierons Dieu cependant de vous faire suivre courageusement Son dessein, selon qu’il vous sera suggéré par Son esprit et secondé par Sa providence, et nous défendrons à Jeannette de mourir avant qu’elle vous ait vue. Quelle joie n’aurait-elle point de vous embrasser avant que de sortir de ce monde, vous étant si étroitement unie et pénétrant vivement votre état ! Votre billet, quoique si court, l’a extrêmement réjouie. Elle vous est toujours plus acquise, si l’on peut dire qu’elle puisse l’être davantage ; pour des salutations et des embrassements, elle vous en envoie une infinité des plus tendres. Elle s’est sentie inspirée de vous demander un anneau d’or pour elle, et deux d’argent pour ses deux confidentes. Pour moi, vous me donnerez ce que le cœur vous dira, mais je voudrais avoir le portrait que je vous rendis à Passy, et je vous prie de ne pas me le refuser. Venez vous-même, s’il se peut, et nous aurons tout en votre personne.
Si je vous écris quelque chose touchant votre état, ce n’est pas pour vous rassurer. L’homme est trop incapable de donner des assurances à une âme à qui Dieu les ôte toutes, et qu’Il veut, dans une affreuse apparence et même conviction de pente et de désespoir : une ruine et dépossession entière n’est pas compatible avec la sécurité. Je vous en dis seulement ma pensée sans la faire valoir et sans prétendre qu’elle serve à autre chose.
J’ai reçu la lettre de change, mais non [249v°] encore le paquet des livres. Il est vrai que vous m’avez plus fait tenir d’argent depuis environ un an que les autres années ; je le sens fort bien par l’abondance où vous m’avez mis, et je ne puis que me louer infiniment de vos charités. Ce que je vous ai touché du retranchement de ma pension, je dois entendre de la moitié de celle que le roi me donne et que l’on me retient encore, comme je vous l’ai mandé autre fois. Je ne suis point avide des nouvelles du siècle, moins encore voudrais-je que vous prissiez la peine de m’en écrire. J’aurais souhaité de savoir qui l’on a fait évêque de Genève, ne l’ayant pu apprendre par la gazette. Ici tout va d’un même train. J’aurais bien des choses à vous raconter si Dieu voulait que je le pusse faire un jour de bouche. Qu’Il accomplisse en cela comme dans tout le reste Son adorable volonté. Les amis et amies de ce lieu vous honorent et vous aiment constamment, principalement ceux qui sont comme les colonnes de la petite Église. Si vous veniez, vous ne prendriez qu’une fille et vous lui changeriez son nom. Je ne serais pas fâchée de revoir Famille1. Je salue aussi l’autre de bon cœur. Ô Dieu, faites éclore dans le temps convenable ce qui est caché depuis l’éternité dans Votre dessein ; c’est là, ma très chère, que je vous suis parfaitement acquis.
Ô illustre persécutée, femme forte, mère des enfants de la petite Église, servante du petit Maître, qui suivez la lumière dont Il vous éclaire et Le consultez dans toutes vos entreprises et qui n’avez d’autre désir [250] que de Lui plaire, ni d’amour que pour Sa sainte et adorable volonté, quelle grande et favorable nouvelle nous avez-vous annoncée ! Qu’elle s’exécute, si elle est dans le dessein du ciel ! Les âmes de confidence de ce lieu en attendent le succès, comme une grâce et faveur du ciel ; Jeannette, aussi bien qu’elles, dans les ordres de la soumission au bon plaisir de Dieu, la préféreront à tout ce que Paris et tout l’univers a de plus beau, de plus rare et de plus charmant. Et comme elle ne fait, avec l’illustre et incomparable père2, qu’un même cœur, qu’un même esprit et une même volonté, elle ratifie et souscrit à tout ce qu’il vous en écrit, elle m’a chargé de vous l’assurer et marquer. Permettez-moi de vous dire, M[adame], et il est vrai, qu’il y a deux mois que j’ai songé la nuit que j’avais été à Toulouse, pour vous y prendre et vous conduire en ce canton. Que je m’estimerais heureux, M[adame], d’avoir l’honneur de vous aller prendre à Paris, ou en tel endroit qu’il vous plairait me prescrire pour vous conduire ici ou ailleurs, c’est la grâce que je vous demande. O illustre persécutée, si vous le jugez à propos pour le présent, que votre main plus que libérale me fait l’honneur de m’offrir, tout ce que je vous demande dans les ordres de la Providence, que je puisse avoir l’honneur et le plaisir de vous voir, que je préfère à toute autre chose. Nous avons recommandé la chose à Dieu dans nos saints sacrifices et nous continuerons, si le Maître de la vie et de la mort n’en dispose autrement, et y avons engagé toutes les bonnes âmes de ce lieu et singulièrement [250v°] celles de l’étroite confidence. Tout est entre les mains de la Puissance souveraine, que tout soit pour Sa gloire et Son honneur. Je finis, M[adame], en vous proposant que je vous honore, vous estime et vous aime en Notre Seigneur Jésus-Christ plus que je ne saurais vous exprimer. Etc.
- B.N.F., ms. Nouv. acq. fr. 5250, copie « de la lettre écrite par le père de La Combe et par le Sr Delasherous [De Lasherous, aumônier de la prison de Lourdes] du 10 octobre 1695, de la main utilisée pour les copies fidèles des lettres de madame Guyon écrites avec son sang ».
1 Ecrit sans majuscule ! On sait combien ce nom d’une fille au service de madame Guyon, Marie de Lavau, lui occasionnera de peine lors de ses interrogatoires. Sur les deux filles au service de madame Guyon voir Index, Famille et Marc.
2Fénelon.
13 octobre.
Je vous assure, mon très cher fils1, que votre lettre m’a donné bien de la joie, car j’étais fort en peine de vous, n’ayant eu aucune de vos nouvelles. Je ne loge point à l’hôtel de Mortem[art] : ne m’y écrivez point.
Mais si vous voulez m’écrire, il n’y a qu’à mettre en enveloppe à M. l’abbé de Charost, mais que mon nom ne paraisse pas. Il est vrai que je suis sortie par la miséricorde de Dieu de cette persécution ; j’ai eu attestation des évêques de mes mœurs et de ma foi. Cependant les jansénistes me font une nouvelle persécution [272 v°] plus acharnée que jamais ; c’est pourquoi je suis obligée de me retirer en quelque lieu et j’ai besoin d’un secret inviolable ; c’est ce qui fait que je ne pourrai vous écrire. Si je vous avais trouvé à Paris, j’aurais pris avec vous des mesures pour aller en quelque lieu hors de la persécution quand j’aurais pu acheter quelque petit bien de campagne et changer de nom. Mais ne vous y ayant pas trouvé, je me trouve dénuée de tout secours humain. J’espère que mon Dieu pour lequel je souffre tant d’infamies, ne m’abandonnera pas. Si vous me faites réponse, [273] que mon nom ne paraisse pas sur la lettre : mettez en enveloppe à M. l’abbé de Ch[arost] à l’hôtel de Charost, il me la fera tenir. Je croyais autrefois que Dieu vous avait réservé pour me soulager dans mes peines, mais puisqu’Il ne le permet pas, Sa volonté soit faite ! J’ai bien perdu à la mort de M. Fouquet 2. A Dieu, mon cher fils, je vous souhaite toutes sortes de grâces du Seigneur. Vous êtes bien obligé à M. le Chevalier de Gramont des bontés qu’il vous témoigne. Je vous embrasse de tout mon cœur [273v°]
B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, autographe. Adresse : « Monsieur de la Sardière chez monsieur le chevalier de Gramont. » Il s’agit d’une lettre saisie après l’arrestation de Madame Guyon à Popaincourt : « Lettre datée le 13 octobre trouvée dans la maison de Mad Guion à paincourt [sic] en la visitant de nouveau par le Sr Desgrez en présence de l’abbé Couturier le 1 de janvier 1696 [...] ».
1Jean-Baptiste Denys (1674-1752), « Monsieur de la Sardière », quatrième enfant de Madame Guyon, grand bibliophile, mort célibataire.
2Frère du grand Fouquet, disciple de Bertot comme Madame Guyon dont il était ami et confident, v. Vie, 3.12.1 (il est le seul au courant de la retraite de Madame Guyon) et 3.15 (récit de sa mort dont Madame Guyon a communication).
Je crois qu’il est assez vraisemblable que le petit homme1 peut [puisse] avoir le paquet en question. Dieu sur tout. Je sors aujourd’hui du lieu où j’étais. Je vais attendre la Providence en un autre endroit, quoique je n’aie pu acheter la maison parce qu’elle est obligée de loger un Suisse, et quelques autres [f. 2 r°] raisons. J’ai trouvé un autre endroit où je serai bien cachée et où, de la chambre, on entend la messe sans qu’on le sache. Je n’irai point à B2 : je ne le puis en l’état où je suis. J’espère que Dieu me gardera, si c’est pour Sa gloire. S’Il me livre, Sa sainte volonté soit faite ! Je pars donc dans le moment ; c’est tout ce que je vous puis dire. Je suis très sensible aux persécutions [f. 1 v° en travers] qu’on fait à madame de M[ortemart ?]. Si je savais qu’on me laissât en paix à la Bastille, j’irais, mais je craindrais qu’on ne me mît entre les mains de monsieur de Meaux. Je rejetai d’abord la proposition de B. [Beauvillier]3 : il me parut que c’était tout perdre, et faire croire qu’on cherche un asile chez les ennemis de l’Etat, j’en eus un rebut extrême.
- A.S.-S., pièce 7411, autographe, en tête : « Reçu le 16 octobre 1696 », adresse : « Mon tuteur », cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°158v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [179].
1 Non identifié.
2 Bourbon ?
3 Partir à l’étranger ?
Ce 20 octobre 1695.
Je redouble, vous ayant écrit par le dernier ordinaire, dans la pensée que celle-ci pourra encore vous trouver où vous êtes, quand même vous auriez résolu de partir, sur ce que je vous ai mandé par la précédente. Nous avons reçu les livres envoyés en dernier lieu. Ayant parcouru et lu en partie celui de la Réfutation1, je vois bien qu’il ne serait pas malaisé de répondre au réfutateur, autant incapable de juger à fond des voies intérieures qu’il est non seulement sans expérience, et très peu versé dans les auteurs qui en traitent, mais de plus fortement préoccupé contre elles. Les mêmes censures dont il nous a frappés, ont été lâchées contre les mystiques, presque dans tous les siècles, et l’on n’y peut guère faire que les mêmes réponses. Il faudrait de nécessité en venir aux redites, parce que ceux qui nous combattent, ou n’ont pas lu ce qu’on a répondu, ou le dissimulent. Tant d’autres écrivains ont parlé de ces choses beaucoup plus ouvertement que nous. On les laisse dans la possession où ils sont, et l’on ne s’en prend qu’à nous, parce que nous avons écrit nos livres dans un mauvais temps. Il en serait à peu près de même de tout ce que nous pourrions écrire pour nous expliquer ou pour nous justifier.
Tout serait rejeté avec un implacable mépris par un effet de la prévention où l’on est, et plus encore par l’impression que fait dans les esprits la condamnation de nos livres par les évêques. Nos adversaires sont forts par ce seul endroit de cette autorité, pour laisser aucun lieu à notre justification, d’autant plus que dans ce jugement public que l’on a rendu, on n’a point eu d’égard aux éclaircissements que nous avons fournis dans nos interrogatoires ; il me souvient de leur en avoir donné de très formels, touchant les principaux chefs qu’on nous impute. On prétend que nos écrits contiennent les principales erreurs des quiétistes, et il n’y en a pas une en termes précis de celles que le Saint-Siège a censurées sous le nom de Molinos, leur auteur ; la congrégation de Rome qui examine les livres l’a reconnu et déclaré, par sa lettre à l’inquisiteur [f°150v°] de Verceil touchant mon Analysis1b ; je ne trouve pas non plus qu’il y en ait dans les vôtres. Mais on tire des conséquences outrées, souvent même cruelles et absurdes, des termes énoncés avec candeur et simplicité sans aucun venin. Que ferions-nous à cela, sinon demeurer abandonnés à la disposition divine pour ce regard aussi bien que pour tout le reste ?
Le seul nom d’abandon choque étrangement ces messieurs ; ils le déchirent à belles dents sans considérer que c’est la gloire de Dieu, la perfection et le bonheur de l’homme, puisque, si on le prend dans son vrai sens, ce n’est autre chose que la plus haute pratique du renoncement évangélique et de la résignation chrétienne. C’est la pure et entière soumission de notre cœur à son Dieu, et l’amoureux empire de notre créateur sur nous. Tant qu’il plaît à Dieu de laisser une si bonne cause dans l’obscurcissement ou dans l’oppression, qui pourra l’en tirer ? S’Il veut un jour lui donner son éclat et sa liberté dans le monde, Il en trouvera bien les moyens. En tout cas, ce sera la profonde matière de Son dernier jugement. Et durant le cours des siècles qui restent, le tout-puissant Maître des cœurs saura bien S’assujettir par un parfait amour ceux qu’Il a destinés pour servir singulièrement à Sa gloire par leur aveugle et totale soumission à Sa volonté. Présentement, qui nous écouterait, si nous voulions parler ? Qui lirait nos écrits ? Ceux qui n’en auraient pas besoin, étant assez persuadés par l’onction de l’Esprit. Dans les ouvrages que j’ai tout prêts, il y a, ce me semble, de quoi donner satisfaction sur ces matières à tout esprit raisonnable, mais comment les produire ? Ceux qui ont les clefs de la science et de la juridiction ne pourraient pas même les souffrir dans les conjonctures présentes. Vous voyez que ceux qui entendent bien les divines voies dans les âmes et qui sont élevés en dignité2, n’osent ni en écrire ni en parler. Comment recevrait-on les cris d’un prisonnier flétri, décrié, proscrit ? Dieu pourra susciter quelqu’un pour écrire utilement sur ces hautes vérités. Pour nous, je ne vois pas que nous y puissions rien, à moins qu’Il ne change la face des choses présentes. Demeurons devant Lui en abandon, en amour, en délaissement absolu, ce qui est une continuelle prière, [f°151] afin qu’il Lui plaise de regarder d’un œil favorable ceux qui n’ont d’autre prétention que de Le voir régner parfaitement sur eux, et s’il se pouvait, sur tous les cœurs.
Pour mon particulier, je ne trouve point en moi d’ouverture ni de pouvoir pour entreprendre aucun ouvrage de l’esprit ; Dieu ne me paraît vouloir de moi que mon entière destruction, puisqu’Il me tient dans l’impuissance de rien écrire, ni même d’achever de petits ouvrages fort avancés, outre que je connais et sens, plus que jamais, l’incapacité et la petitesse naturelle de mon génie. Ma témérité a été bien punie par la condamnation de mon petit ouvrage, quoique je crusse l’avoir mis à couvert de toutes les foudres des tribunaux, l’ayant appuyé de tant d’autorités qu’il n’y a presque rien du mien que leur arrangement, et muni de toutes les approbations en pareil cas requises. Le saint Enfant Jésus, à qui je l’avais dévoué, fera voir, lorsqu’Il jugera le monde, ce qu’il y a de Sa vérité dans ce livre, et ce que j’y ai mêlé de mes imaginations ; et le juste discernement qu’Il en fera me sera plus cher qu’une gloire immortelle d’avoir bien rencontré. J’en dis de même de vos traités. Demeurons cependant sincèrement soumis aux ordonnances de Ses Églises, et de leurs pasteurs qu’Il a revêtus de Son autorité.
Il y a dans les voies intérieures, et dans les conduites plus particulières de Dieu dans les âmes, des choses qui ne se devraient point divulguer ni guère écrire, comme saint Denis en avertit dès le commencement. Elles se doivent laisser à la tradition secrète, et à l’expérience des âmes que Dieu y fait marcher. Les savants, qui n’ont pas ces secrets rayons, s’effaroucheront toujours au simple récit de telles merveilles, et se récrieront comme contre autant d’erreurs. Bien des auteurs mystiques, qui, pour avoir paru en un temps où l’on ne regardait pas de si près, jouissent de leur ancienne possession, seraient rejetés aujourd’hui avec la même rigueur que l’ont été tous les modernes, à cause que l’on impute à leurs principes les désordres et les abus que l’on a découverts.
Il me faudrait beaucoup de livres pour convaincre par de puissantes autorités ceux que l’illustration intérieure ne persuade pas ; ici l’on en manque. Gloire soit à Dieu pour tous Ses desseins et Ses dispositions, que je préfère infiniment à tout autre bonheur imaginable.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°150, autographe. Ajout d’une autre main au verso du dernier feuillet : « + Si vous envoyez aucun autre paquet, mettez s’il vous plaît, à Mr de Normande pour faire tenir à Mr de Lasherous ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 92.
1L’ouvrage de Nicole dont il est parlé dans sa lettre précédente, Réfutation des principales erreurs des Quiétistes.
1b Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.
2Fénelon très probablement.
Je croyais bien encore hier, ma bonne d[uchesse], ne vous écrire jamais. J’ai souffert des maux depuis quinze jours que je ne vous puis exprimer. J’avais été assez mal auparavant, mais une saignée du pied m’avait soulagée en apparence ; mais deux jours après, la fièvre augmenta avec un rhumatisme, le plus violent qui se puisse imaginer. Ce qu’il y avait de plus douloureux est qu’il me tenait dans le corps avec des violences si horribles que tout mon recours était à mes larmes, surtout la veille, la nuit et le jour de saint Michel. Depuis ce temps, il s’est jeté au-dehors sur tout mon corps, et cela est bien plus supportable ; s’il retourne au-dedans, je ne sais pas ce que je ferai. Cependant il faut donc, en cet état, songer à aller ailleurs et être errante. J’ai trouvé un endroit à la campagne, tout meublé, et irai sitôt que je pourrai souffrir le carrosse.
Pour vous, ma très chère, je prends toute la part que je dois à vos maux et je vous aime mille fois davantage de vous voir participante de la croix : plus l’on est [f°132 v°] conforme et plus on l’aime. Je ne doute pas que la charité que vous avez eue pour la p[etite] d[uchesse] ne vous ait attiré ces croix, car c’est la récompense de Dieu. Elle a toute la reconnaissance possible et, si vous aviez vu sa lettre, vous en auriez été bien contente. Je crois que c’est pour ne vous pas montrer tout ce qu’elle me dit sur cela qu’elle ne vous l’a pas montrée. Il faut bien vous attendre à être séparées, car je ne doute point que cela ne soit. Pour l’exil1, il faut le recevoir courageusement, ou faiblement, comme il plaira au p[etit] M[aître], mais menez avec vous mesdames vos filles, sans attendre sur cela aucune explication. Pour messieurs vos fils, chargez-en Lb. [Le Bon : Beauvillier]. J’ai pensé à me livrer encore, mais j’en suis retenue, intérieurement persuadée que cela n’arrêterait rien. M. de N2. est entièrement possédé par M. B3., le plus violent de tous les hommes. Je vous prie que l’aum[ônier]4 ait cette lettre bientôt. Je n’écrit point à B. [Beauvillier]: qu’il sache seulement que je l’aime de tout mon cœur.
Je vous embrasse, ma bonne p[etite] d[uchesse], et suis entièrement à vous, mais du fond du cœur. Vous avez des livres pour moi. Confessez-vous, si vous êtes à vos terres, tous les quinze jours, soyez assidue à la grand-messe les dimanches, et à vêpres, vous pouvez y manquer quelquefois, mais rarement. Prendre soin de vos pauvres. Dieu vous deviendra toutes choses ; en perdant tout pour Lui, on gagne tout en Lui. Quand on veut décrier et inventer des calomnies, l’on n’y donne point de bornes. La pauvre dom.5 n’est pas épargnée, à ce que je vois. Le Ch.6 peut venir encore une fois, mais attendez qu’il y ait quelque chose de conséquence à me mander.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°132] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [162]. Sur les deux duchesses de Mortemart, v. Index.
1L’exil de cette duchesse, belle-mère de la « petite duchesse » et fille du duc de Beauvillier, était craint au moment où ce dernier pouvait perdre crédit à la Cour, compte tenu de son appartenance au parti dévot et guyonnien. En fait la crise eut lieu plus tardivement, en 1698 ; le roi lui garda toute sa confiance.
2Noailles (maintenant archevêque de Paris).
3M. Boileau.
4L’abbé de Charost.
5Inconnue.
6Le « chinois » ou le « chevalier » ? Inconnu.
Je suis en peine, Ma p[etite] d[uchesse], si vous avez reçu dimanche une lettre qu’on vous porta, à ce qu’on dit, à l’hôtel de C[hevreuse], mandez-le moi incessamment. Plus j’ai d’éloignement pour la d[ame] et plus j’aime Lam1. Je vous avoue que plus je vois le Ch., plus je le trouve égaré et éloigné. Je vous en ferais voir des circonstances qui vous étonneraient ; mais c’est à présent le temps de souffrir et de se taire. Il semble que bar[aquin] ait puissance pour un temps, mais que dire et que faire ? Souffrir et se taire. Dites au m.2, lorsqu’il sera arrivé, qu’il y a longtemps que vous gardez cette lettre et que je vous l’ai envoyée en partant. Il est de conséquence que vous ne témoigniez rien au Ch. de ce que je vous ai mandé, car elle me peut beaucoup nuire, n’épargnant rien pour se maintenir. Ce sera Dieu qui sera juge entre les infidèles et moi. Je vois avec frayeur les cèdres tomber tandis que les petites herbes demeurent fermes. Je prie Dieu qu’Il soit votre force et votre soutien.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°133] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [163].
1Indéterminé.
2Indéterminé. Au marquis ?
J’ai au cœur de vous dire que je crains que le Ch. ne vous nuise, car je la trouve bien pleine d’amour-propre. Je vous avoue, ma p[etite] d[uchesse], que je suis étrangement surprise de ses manières, de ses frayeurs et du risque qu’elle croyait courir en me venant voir. Je crois qu’il ne me la faut plus envoyer et nous passer de nous écrire. Il faut que l’aum[ônier] envoie chez lam, comme p[ut][Dupuy] le lui dira, un gros paquet de livres que Dom [Alleaume] a laissé pour moi en partant. Vous y pourriez joindre encore une lettre si vous avez quelque chose à me faire savoir. Il faut que je reste ici, abandonnée au p[etit] M[aître]. Je crois que le défaut de foi du tut[eur][Chevreuse] vient du défaut de soumission pour n’avoir pas voulu venir seul. Je ne doute point qu’Eu[doxie][Madame de Maintenon] ne pousse les choses à toute extrémité. Dieu y peut seul mettre remède ; s’Il ne le veut pas, il faut le souffrir.
Je vous aime bien tendrement et j’espère que m[on] p[etit] M[aître] vous bénira de cela. Si vous aviez quelque chose de conséquence à me faire savoir, desgr1 pourrait porter les lettres chez M. Cam2, comme p[ut] [Dupuy] en conviendrait avec vous afin que nul de nos gens n’ouït cela, et j'enverrais tous les jeudis chez lui. Mandez-moi si vous entrez là-dedans ou si nous ne nous écrirons plus tout à fait. Mais je ne suis point contente du Ch. en façon que ce puisse être : je crains pour le secret. Mais je laisse tout. Peut-être que comme elle craint qu’on ne sache qu’elle a eu commerce avec moi, cela pourra l’empêcher de dire où je suis.
Où trouve-t-on des âmes vides de tout intérêt ? Je demeure ici en paix, attendant ma destinée, car partout, ne me voyant jamais sortie, je serai suspecte. Je voudrais trouver une maison d’huguenots3, car je n’y serais pas examinée. D’un autre côté, il me paraît que je ferai mieux de rester ici dans mon abandon. Que vous dit le cœur sur tout cela ? Mandez-le moi.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°133] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [164].
1Desg., sœur de Famille ?
2Non identifié.
3Liberté dans l’appréciation des différences religieuses. On sait qu’elle sera à la fin de sa vie en relation avec de nombreux protestants, dont son éditeur Poiret.
Je crois, ma très chère, qu’il ne faut pas penser à venir à présent. Je vous assure que je le souhaite autant et plus que vous, mais le p[etit] M[aître] ne le permet pas : Lb. [Beauvillier] ne pourrait s’empêcher de le dire à B. [Fénelon]. Pour N.1, je donnerais ma vie afin qu’elle fût comme Dieu la veut si elle avait acquiescé ! Je sais bien de quoi il s’agit, mais elle ne l’avouera jamais : c’est son inclination pour N. qui la fait si fort souffrir. Ne témoignez jamais que je vous l’ai mandé, ni que vous le soupçonniez. Si elle avouait cette faiblesse, qui n’est rien, elle serait guérie. Ne m’écrivez pas par Cam que le gros enfant [La Pialière] ne soit parti. J’entre dans ce que vous me dites pour vous adresser toutes les lettres. Je vous écrirai demain plus au long. Je vous aime bien tendrement.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°133v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [164].
1 Non identifié ; de même plus bas, pour Cam.
Ce 11 novembre.
Je reçois la vôtre du 28 octobre à laquelle je réponds le même jour. Je le fis de même l’autre fois avec diligence et encore par l’ordinaire. Vous avez de trop bonnes raisons de ne pas vous mettre en voyage devant l’hiver, pour que nous y apportions la moindre contradiction. Quelque désir que nous ayons de vous voir, nous préférons votre conservation, à la joie que nous causerait un si grand bien, remettant de plus, tous nos souhaits, entre les mains de Dieu. Il y a en ce pays des eaux de toutes sortes pour différents maux. Il y en a pour boire et pour le bain et en trois ou quatre lieux différents ; celles de Bagnères, sont les plus renommées, on y vient de toutes parts et je crois qu’elles vous seraient utiles, si Dieu vous donne le mouvement d’y venir. O quelle satisfaction pour nous tous ! Je ne l’espère presque plus, voyant un délai considérable pendant lequel il peut arriver quelque changement considérable, sinon par notre élargissement, du moins par notre mort. Vos infirmités sont extrêmes et par leur excès et par leur durée. Bonnes et fortes croix pour l’assaisonnement des autres dispositions. La même toute-puissante main qui vous frappe, vous soutient et vous conserve jusqu’au comble des souffrances et des épreuves qu’elle vous a destinées. Ce comble semble approcher pour notre chère Jeanette, qui s’use et s’affaiblit de plus en plus. Nous n’osons presque plus lui donner de remèdes, de crainte qu’elle ne puisse pas les supporter. Elle vous embrasse de tout son cœur, sensible à vos maux et tendrement compatissant. Vous courez grande fortune de ne vous voir l’une et l’autre, qu’en l’autre [251v°] monde. J’en dis de même de vous et de moi. Les autres filles vous saluent avec une estime et un amour très particuliers. L’affection et le zèle de M. de Lasherous sont très grands assurément, il n’épargnerait ni sa bourse ni sa personne pour vous rendre service, mais comme sa présence est trop nécessaire et trop remarquée dans ce lieu, une longue absence causerait une admiration plus propre à éventer le mystère qu’à le bien ménager. Pour moi, je vous suis toujours également acquis en Notre Seigneur. Votre Explication de l’Apocalypse me paraît très belle, très solide et très utile. Je ne m’étends pas davantage, jusqu’à ce que nous sachions si notre nouvelle adresse réussira.
Que nous dites-vous, qu’on vous a empoisonnée1 ? Est-il possible que la malice soit allée jusques à un tel excès, mais comment votre corps si délicat et si faible a-t-il pu résister à la violence du poison ? Avez-vous su par quelles mains ce crime a été commis ? Pauvre victime, il faut bien que vous souffriez toutes sortes de maux. La gloire de Dieu paraîtra hautement en vous. Nous saluons tous cordialement ces bonnes filles qui sont avec vous. Dieu fait aux nôtres de très sensibles miséricordes.
La joie de la petite société, M[adame], dans le désir ardent qu’elle avait d’avoir l’honneur de vous voir et de la consolation qu’elle attendait d’un bien si précieux, a été bien courte, mais comme uniquement la volonté de Dieu est tout le bien de la petite Église, elle seule lui suffit pour toute prétention. Je laisse au petit Maître de nous y rendre souples et parfaitement soumis. Je le ferai toujours, [252] M[adame], à votre égard, et s’il est dans le dessein de Dieu, que vous veniez dans ce canton, je me rendrai ponctuellement dans l’endroit où vous me ferez l’honneur de me marquer, n’en déplaise au très R[évérend] et très vénérable P[ère]. Je ne rougirais jamais, m[adame], en présence de qui que ce soit, de confesser la pureté de votre doctrine, disciplines et mœurs, comme je l’ai fait en présence de notre prélat, à son retour de Paris, au sujet de l’illustre et plus qu’aimable Père. Il ne manque point ici des Égyptiens qui cherchent les petits premiers-nés des Israélites, pour les submerger. Je consultai un fameux médecin, au sujet de vos incommodités, qui m’a assuré que les eaux de Lautaret se boivent pour vos maux, - qui sont à quatre lieues de cette ville et pour y aller, il y faut passer nécessairement, feront des effets merveilleux. Il m’a demandé si je savais de quel poison vous aviez été empoisonnée, je lui dis que non, il m’a prié de vous le demander, que si vous ne le saviez, du moins de savoir les symptômes que le poison vous cause dans le commencement, parce que par les symptômes il connaîtra le poison. Il m’a protesté qu’il avait des remèdes, singulièrement pour cela, admirables. La petite société m’a recommandé par exprès de vous assurer de leurs regretsa très humbles, toute vous honore parfaitement et vous salue de toute la force de leur coeur et je vous suis invariablement acquise et attachée avec la grâce de mon Dieu.
- B.N.F., Nouv. acq. fr., ms. 5250, f°251-252v°. Cette lettre fait suite au projet de voyage de madame Guyon à Lourdes. En tête, addition marginale : « Copie de la lettre écrite par le P. de la Combe et par le Sr de Lasherous, du 11 novembre 1695. »
a lecture incertaine.
Puisque la femme de Monfort ne veut pas venir, c’est une marque qu’elle n’est pas propre pour la petite fille du p[etit] M[aître]. Il ne faut rien de forcé, mais que tout se fasse naturellement. Dieu nous fournira dans notre village ce qui nous sera nécessaire, ainsi n’y songeons plus. Ces bonnes gens qui ont toujours fait leur volonté ont peine à se soumettre. J’ai mandé à la bonne p[etite] d[uchesse] que vous excusiez toujours les intentions d’Eudoxe [Madame de Maintenon], mais j’y vois quelque chose de plus intéressé que vous ne pensez : c’est un effet de votre charité, et peut-être un défaut en moi, mais les suites éclairciront tout. Je ne m’attends plus [f. 1 v°] à rien ; ce sont les affaires du petit Maître, et puisqu’Il fait tout du pis qu’Il peut, qu’Il veut tout brouiller, qu’Il soit donc brouillon et demi, je n’y peux que faire ! L’épée de saint Michel est enclouée dans le fourreau et sa lance rouillée ; Oh ! dame, cela est bien laid ; il se contente de chasser Baraquin du ciel et il lui laisse en terre le diable à quatre. Pour moi, je n’y connais plus rien. Si l’on me trouve dans mon étable, ce sera grande merveille. Dieu sur tout ! Je ne pourrai plus écrire dorénavant, car j’irai encore bien plus loin : le petit Maître est partout. Prenez garde que Baraquin ne démicheline1 personne, car il a la queue de scorpion. Je vous embrasse tous dans le cœur du petit Maître.
- A.S.-S., pièce 7410, autographe, sans adresse, « reçu le 15 novembre 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°159] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [179], qui reproduit très exactement l’autographe.
1Que le diable n’égare quelque Michelin !
q[uis] u[t] D[eus] au p[etit] M[aître]
Je suis très satisfaite de ce que vous me marquez de votre état intérieur. Plus l’état s’approfondit et plus toutes expressions de ce même état s’évanouissent, en sorte qu’enfin on n’en peut plus rien dire. Il est aisé d’en comprendre la raison ; c’est que plus les grâces deviennent profondes et intimes, plus elles s’éloignent de tout sentiment. C’est ce qui fait que ceux qui mêlent la spiritualité dans ce qui est destiné sensible, extraordinaire, se trompent beaucoup : tout consiste à notre rien, afin que Dieu soit tout en toutes choses. Tous nos maux viennent de nos usurpations. Le vrai intérieur, par son anéantissement, porte en soi la médecine spirituelle pour un mal si dangereux. Mais lorsqu’on s’approprie les états et la spiritualité, qu’on s’estime être quelque chose dans [f. 1 v°] l’intérieur, on dégénère de ce même intérieur. Ama nesciri1 : qu’il est avantageux de n’être rien à l’égard de Dieu, à l’égard des autres et de nos propres yeux, et que Dieu fait bien de renverser même Ses promesses, de tromper nos espérances, afin de nous ôter tout appui et de nous porter par là à un amour plus pur et plus dégagé. Persécuté, condamné au-dehors, nul soutien au-dedans, abandonné, ce semble, de Dieu et des hommes sans s’en faire néanmoins un état qu’on élève ou qu’on remarque, il me semble que c’est quelque chose qui approche, quoique de loin, de la pureté d’amour. Qu’on croie même les plus intimes, qu’on mérite cela, qu’on se l’est attiré par ses imprudences, que nous le croyons aussi nous-mêmes, [f. 2 r°] c’est le meilleur. Enfin, il faut suivre, nu, J[ésus]-C[hrist]. Nu, ce mot est bientôt dit, mais les derniers dépouillements ne se font qu’avec la vie lors qu’on se croit bien nu ; Dieu nous ôte encore chaque jour mille choses auxquelles nous ne pensions pas. C’est comme un homme extrêmement riche à qui l’on ôte tout d’un coup ses grandes terres, l’on dit : « Cet homme a perdu tout son bien » ; combien néanmoins de réserves dans ses meubles ! Après cela, il vend tout pièce après pièce ; ce qu’il ne savait pas avoir dans son opulence, devient sa richesse dans sa pauvreté. Dès que [Alors que]2 je me trouve encore loin de cette pauvreté parfaite, qui me rendrait si semblable à J[ésus]-C[hrist] qu’on ne me distinguât plus de lui, il m’est venu dans [f°.2 v°] l’esprit qu’on pourrait bien défendre qu’on ne me payât ma pension ; et il me paraît quelque chose de digne de Dieu qu’infirme comme je suis, je fusse réduite à demander mon pain. Mais ma voie ne serait pas parfaite, car j’ai encore de petits meubles qui me feront subsister : autant mourir nue dehors et dedans que mes amis doutent de moi, abandonnée de Dieu et des hommes. Ô mon Seigneur, soyez glorifié et uniquement glorifié, et si ce néant a pu s’attribuer quelque bien ou que quelque autre l’ait fait, qu’il ne reste nulle trace de lui sur la terre. Mais Vous seul savez ce que Vous êtes éternellement. Allons donc, non par l’assurance, mais par le chemin nu et douloureux du …a
- A.S.-S., pièce 7412 autographe, très difficile à lire, sans adresse ; en tête : « Reçu le 15 novembre 1695 ».
aFin du folio.
11Imitation, Livre I, Chap 2 § 3 : « Si vis utiliter aliquid scire et discere, ama nesciri et pro nihilo reputari : Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve ? Aimez à vivre inconnu et à n’être compté pour rien. »
2 Cet archaïsme, pour donner un sens.
Jusqu’à présent, j’ai gardé un profond silence dans toutes les calomnies qu’on a inventées contre moi, parce qu’elles ne regardaient que ma personne, et que j’ai cru qu’il suffisait que Dieu, qui sonde les cœurs et les reins1, fût témoin de mon innocence. Mais à présent que je vois que la malignité de ceux qui [ne] me persécutent que parce que j’ai découvert leur turpitude, a trompé la crédulité des plus saints prélats et des plus gens de bien, je dois un aveu de la vérité au public. Je dirai donc que je ne reconnais point l’écrit des Torrents dans la lettre pastorale de M. de Chartres2, que je le vois seulement travesti, qu’il est absolument méconnaissable, ceux qui l’ont transcrit avec une fin malicieuse ayant ajouté des endroits et tronqué d’autres qui le rendent tout à fait différent de lui-même. Si le manuscrit est de ma main, qu’on le fasse voir, mais ce sont des copies auxquelles on a malignement ajouté des choses qui ne furent jamais ; par exemple, il y a que l’homme renaît de sa cendre, et est fait un homme nouveau3. Ils ont mis que l’homme prend vie dans son désordre, et des endroits où il y a trois ou quatre lignes ajoutées, qui rendent les propositions très mauvaises ; d’autres où on coupe le vrai sens pour prendre des mots de côté, et d’autres dont on fait une liaison. Puisqu’on ajoute bien aux imprimés, comme a fait M. Nicole dans sa Réfutation, pénultième feuillet, que ne fait-on point aux manuscrits, qui, n’étant pas de ma main, sont habillés de toutes sortes de couleurs ? C’est néanmoins sur ce fondement si faux qu’on explique deux livres que j’ai soumis tant et tant de fois.
La bonne foi de ma soumission fait que je n’ai pas écrit un mot pour les éclaircir ni défendre. Dieu, qui voit le fond des cœurs, sait que j’ai écrit dans un temps où il n’était point mention des abominations que l’on a [181] découvertes depuis4. Je proteste, devant Ses yeux divins, que j’ignorais entièrement ces choses lorsque j’ai écrit, et que je n’en avais jamais ouï parler. Le petit traité des Torrents fut la première chose que j’écrivis au sortir de ma patrie : la vie que j’y avais menée justifierait pleinement toutes choses. Il me suffit de dire que je n’ai jamais pensé ce qu’on me veut faire penser. Pourquoi juger des intentions d’une personne? Si j’ai pensé ces choses, je dois les avoir dites pour que l’on puisse juger de mes pensées ? Si je les ai dites, qu’on produise les personnes auxquelles je les ai dites ? Si je ne les ai point dites, pourquoi me faire penser ce que je ne pensai jamais ? J’ai été examinée tant et tant de fois, et après des examens si rigoureux et de personnes si fort prévenues, l’on n’a rien trouvé. Je ne suis sortie de Meaux, où je m’étais mise moi-même pour être examinée, qu’après une décharge de toutes ces choses, et une reconnaissance du prélat qu’il ne me trouvait avoir aucun des sentiments qu’on m’impute.
Je n’ai point promis de retourner à Meaux, comme on fait courir le bruit. Si je l’avais promis, je l’eusse tenu, quoi qu’il m’en dût coûter. Il est vrai qu’après la décharge donnée, je demandai à ce prélat s’il agréerait que j’allassea passer les hivers dans son diocèse ; il me dit que je lui ferais plaisir. Je ne dis cela que parce que j’aimais les religieuses de ce monastère, et comme une action libre de faire ou ne faire pas. Depuis ce temps, j’ai vu que ce prélat, plein de grandes qualités, loin de s’arrêter à ses lumières propres, desquelles je n’ai pas sujet de me plaindre, agissait le plus souvent contre ses propres sentiments par l’instigation de personnes mal intentionnées5, ce qui faisait que les choses ne prenaient point de fin, et qu’après tant et tant d’examens où l’on avait paru content, l’on en revenait toujours aux impressions étrangères. J’ai cru qu’il était plus à propos de garder le silence et de me retirer dans un lieu à l’écart, non pour fuir la lumière, comme on veut le persuader. Ai-je fui la lumière, puisque je me suis toujours présentée lorsqu’il a été question de répondre de la pureté de ma foi que j’ai toujours été prête de soutenir aux dépens de ma vie ? Il est vrai que, voyant les esprits si fort indisposés, je me suis retirée dans une profonde solitude, éloignée de tout le monde, où je n’ai commerce avec personne. Si je suis dangereuse, et que mon commerce le soit, pouvais-je prendre un meilleur parti pour me mettre à couvert de tout soupçon, surtout ne l’ayant fait qu’après avoir rendu jusqu’à la fin toutes sortes de témoignages de ma foi ? Je me suis même rendue inconnue à mes meilleurs amis, je me suis retirée à l’écart et dans la solitude, sans nul commerce avec les hommes, et l’on dit que je cherche les ténèbres pour faire le mal ! lorsque j’ai paru, l’on dit que je ne l’ai fait que pour séduire. Quel parti [182] peut-on prendre, qui ne soit pas condamné ? Si je parle, mes paroles sont des blasphèmes ; si je me tais, mon silence m’attire l’indignation. C’est pourtant l’unique parti que je puis et dois prendre, après toutes les protestations que j’ai données de ma foi pour laquelle je suis prête de mourir, ne m’étant jamais écartée un moment des sentiments de l’Église ma mère, condamnant tout ce qu’elle condamne et dans moi et dans les autres, étant prête de répandre jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour la pureté de sa doctrine. Ce sentiment n’est jamais sorti de mon cœur, même pour un instant.
Mais pour tant de choses qu’on m’impute par des sens si violents qu’on donne à mes écrits, qu’il serait très aisé de justifier et d’en faire voir la pureté et l’innocence, je déclare qu’on m’impute des pensées, qu’on donne des tours auxquels je n’ai jamais pensé. L’on attribue à péchés énormes ce que je dis de simples défauts ; l’on fait des crimes réels de ce qui n’est qu’une simple impression de l’imagination, que Dieu permet qui soit remplie et offusquée de telle sorte que celui qui souffre ces peines ne discerne pas s’il y consent ou n’y consent pas. L’on prend des épreuves des démons - où Dieu permet que ces misérables esprits, par des coups redoublés et des rigueurs inouies, exercent encore de pauvres âmes en ce siècle, comme ils ont fait du temps des Hilarion et des Antoine -, pour des choses abominables, les maximes du plus pur amour pour des exécrations, parce qu’il a paru dans ce siècle de misérables créatures livrées au dérèglement de leur cœur, que j’ai tâché de tirer du désordre, que j’ai indiquées, qui m’ont toujours trouvée en leur chemin, dont je produirais même de bons témoins, si je ne prenais pas le parti du silence ; ce sont ces misérables qui m’accusent, et qui veulent trouver dans mes livres le sens corrompu qu’elles donnent à toutes choses. Le soin qu’on a pris de tronquer les passages, d’ajouter à d’autres, marque assez le peu de bonne foi qu’on a conservé en tout cela.
Mais c’est à ce Dieu fort et puissant, qui S’est revêtu en S’incarnant de la faiblesse de notre chair, à faire connaître la vérité, à la faire sentir et éprouver dans les cœurs qu’Il a choisis pour cela. Il n’a que faire d’aucune créature pour en venir à bout ; Il pénètre les lieux les plus cachés, et l’onction enseigne toutes choses à Ses enfants. Et cette onction étant produite dans les âmes par le Saint-Esprit qui ne peut enseigner que la vérité, Il ne permettra pas qu’ils prennent le change ; il faut l’espérer de Sa bonté. Il ne me convient pas de réfuter les endroits ajoutés à mes écrits, non plus que ceux qui sont tronqués ou mal entendus, laissant cela aux personnes plus éclairées, et m’étant imposé un silence éternel.
J’ajoute ce passage de saint Aug[ustin], au livre de la véritable religion 6, chap. 6, § 11 : « Souvent même la Providence de Dieu permet que quelques-uns de ces charnels dont je viens de parler, trouvent moyen, par des tempêtes qu’ils excitent dans l’Église, d’en faire [chasser] de très gens de bien ; et lorsque ceux qui ont reçu un tel outrage, aiment assez la paix de l’Église [183] pour le prendre en patience, sans faire ni schisme ni hérésie, ils apprennent à tout le monde, par une conduite si sainte, jusqu’où doivent aller la pureté et le désintéressement de l’amour qui nous attache au service de Dieu. Ils demeurent donc dans le dessein de rentrer dans l’Église dès que le calme sera revenu ; ou si l’entrée leur en est fermée, soit par la durée de la tempête ou par la crainte que leur rétablissement n’en fît naître de nouvelles et de plus fâcheuses, ils conservent toujours dans leur cœur la volonté de faire du bien à ceux mêmes dont l’injustice et la violence les ont chassés ; et sans former de conventicules ni de cabales, ils soutiennent jusqu’à la mort et appuient de leur témoignage la doctrine qu’ils savent qu’on prêche dans l’Église catholique ; et le Père qui voit dans le secret de leur cœur leur innocence et leur fidélité, leur prépare en secret la couronne qu’ils méritent. On aurait peine à croire qu’il se trouvât beaucoup d’exemples de ce que je viens de dire; mais il y en a, et plus qu’on ne saurait se l’imaginer. Ainsi il n’y a point de sortes d’hommes, non plus que d’actions et d’événements, dont la Providence de Dieu ne se serve pour assurer le salut des âmes, pour instruire et former son peuple spirituel. »
Je voudrais mettre ici un autre passage de saint Jean Chrysostome, mais je ne l’ai pas, où ce saint dit que lorsqu’il s’agit de combattre par la raison, on combat une raison par une autre, et il est aisé à la vérité de surmonter le mensonge et la calomnie ; mais lorsqu’on use de violence, il n’y a qu’à céder et souffrir, car la vérité ne peut rien contre la violence7.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°159] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [180]. - Fénelon 1828, t. 7, 1. 93, p. 206.
aje retournasse Fénelon 1828.
b faire chasser de Fénelon 1828. Mot absent dans La Pialière
1 Dieu sonde les reins et les cœurs : Psaumes, 7, 10 ; Jérémie, 11, 20.
2 Ordonnance du 21 novembre 1695.
3 I Corinthiens, chap. 15, par ex. 42 : …Le corps, comme une semence, est maintenant mis en terre plein de corruption, et il ressuscitera incorruptible. (Sacy).
4 Les Torrents restés en manuscrit depuis 1685, Molinos fut condamné en 1687.
5 Sous la pression de Madame de Maintenon
6 De vera religione, écrit en 390 ; P.L. Migne, 34. Long passage déjà cité un an auparavant, dans la lettre à Chevreuse du 10 novembre 1694 : « J'ai trouvé à l'ouverture du livre de St Augustin, intitulé De la véritable religion un endroit qui m'a paru bien beau dans la conjoncture présente. C'est au chapitre 6, page 33 : « Souvent même la Providence de Dieu […] former son peuple spirituel. » .
7 Cf. « Car il y a cette extrême différence que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. » (Pascal, Les Provinciales, en conclusion de la 12e lettre, Lafuma, Seuil, 1975, 429b).
Novembre 1695
Il y a longtemps que j’avais connu que c’était là l’endroit qui arrête N. sans qu’elle me l’ait voulu avouer, et je suis bien surprise de la conversation que vous me mandez, qu’elle a eue avec m[adame] d[e] B[eauvilliers ?] ; c’est une faiblesse qui n’est nullement volontaire, il n’y a que la réserve qu’elle en fait qui l’arrête, et bien plus me l’avoir niée. Je suis bien contente que le t[uteur] m’écrive. Nulle raison humaine ne doit retenir une créature comme M de la M1 auprès de la jeune veuve2 : c’est un mal auquel on ne saurait trop tôt remédier de crainte qu’il ne devienne sans remède. Mandez-moi l’adresse de votre nouvelle maison. Vous me renverrez, s’il vous plaît, ma montre par le gros enfant [La Pialière] que j’aime de plus en plus. Je n’ai rien davantage à vous écrire. Il faut attendre à donner à mesdames vos filles l’écrit pour Mme de Ch. qu’elles soient un peu dressées ; le Livre d’une mère à sa fille leur sera bon. Je prie Dieu qu’Il forme Jésus-Christ dans ces jeunes cœurs.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°134] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [164].
1Indéterminé : monsieur de la Marvalière ?
2 Il s’agit probablement de la comtesse de Morstein dont le mari fut tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695.
Q[uis] U[t] D[eus]2. Ce 7 décembre.
Je reçus hier votre lettre où étaient les anneaux. La joie en a été grande dans notre petite Église. Vous pouvez bien croire que j’en ai eu ma bonne part, d’autant plus que le temps me paraissait long depuis la réception de la précédente. Ce me sera toujours non moins un plaisir, qu’un devoir, de répondre à vos bontés vraiment excessives, envers moi : du moins par le commerce de lettres, autant que la divine Providence m’en fournira les moyens, comme elle a fait jusqu’à présent d’une manière admirable. Il faut qu’on soit bien acharné contre vous, pour ne vous laisser point de repos après qu’on vous a tant tourmentée et que vous avez donné une ample satisfaction à ce qu’on a exigé de vous. C’est que le tout petit et très grand Maître n’a pas encore achevé Son œuvre en vous, ni comblé la mesure de vos souffrances. Cependant Il vous protège sensiblement, vous tenant cachée avec Lui dans le sein de Son Père, malgré toutes les poursuites de vos adversaires. Songez donc à faire le grand voyage vers le printemps, afin que nous ayons la satisfaction de vous voir et de vous rendre quelques services. Vous ne trouverez pas ailleurs une société qui vous soit plus acquise que la nôtre. Personne ne pourrait aller d’ici pour vous conduire sans que cela fit trop [253v°] d’éclat. Il faut que vous preniez quelqu’un où vous êtes. Encore craindrais-je que vous n’en fussiez plutôt embarrassée et surchargée que bien servie, comme il vous arriva autrefois. Une femme intelligente et fidèle vous suffirait, avec un garçon sur qui l’on pût s’assurer, tel qu’était Champagne. Dieu veuille vous inspirer ce qui est dans Son dessein, et vous en faciliter l’exécution.
Je ne conçois pas comment vous pouvez vivre avec les glaires que vous avez dans le corps. C’est la pituite ou l’humeur aqueuse mêlée avec le sang qui se glace dans vos veines, et cela empêchant la circulation du sang, il est inconcevable que vous n’en mouriez pas dans peu d’heures. Je me figure que cette glaire, vient à la surface des vaisseaux, et que le sang a encore quelque passage libre par le milieu, sans quoi vous ne vivriez pas. Les eaux fort minérales et détersivesa, telles qu’il y en a en ce pays, pourraient y être un fort bon remède. Vous devriez, ce me semble, [prendre] un peu de liqueur fort agissante et cordiale, du meilleur vin, d’eau clairette, de Roffolis, d’eau de canelle et de tout ce qui peut le plus donner de mouvement au sang et le réchauffer, afin qu’il ne se fige pas dans les vaisseaux. Votre vie trop sédentaire, contribue beaucoup à ce mal. L’exercice, le changement d’air, [254] l’agitation du voyage vous seraient utiles. Venez à l’air des montagnes, qui est vif et pénétrant.
Les jansénistes vont remonter, leurs adversaires seront rabaissés. Peut-être se prépare-t-on déjà à un nouveau combat. Port-Royal ressuscitera. O vicissitude des choses, mais qui pourra arrêter les desseins d’un Dieu, ou empêcher qu’Il ne tire Sa gloire de tout ce qu’il a résolu de faire ou de permettre ? C’est là le souverain plaisir et l’unique prétention des cœurs qui lui sont bien soumis, et c’est pour cette raison que leur abandon leur suffit pour tout. Abandon sacré et très ferme, qui est la plus tranquille, la plus parfaite et la plus heureuse disposition de l’âme.
J’ai lu votre Apocalypse avec beaucoup de satisfaction, nul autre de vos livres sur l’Ecriture m’avait tant plu. Il y a moins à retoucher que dans les autres. Les états intérieurs sont fort bien décrits et tirés, non sans merveille, du texte sacré, où rien ne paraissait moins être compris. Si toute votre explication de l’Ecriture était rassemblée en un volume, on pourrait l’appeler la bible des âmes intérieures, et plût au ciel que l’on pût tout ramasser et en faire plusieurs copies, afin qu’un si grand ouvrage ne périsse pas ! Les vérités mystiques ne sont pas expliquées ailleurs avec autant de clarté et d’abondance et ce qui importe le plus, avec autant de rapport [254v°] aux saintes Ecritures. Mais hélas, nous sommes dans un temps, où tout ce que nous penserions entreprendre pour la vérité, est renversé et abîmé. On ne veut de nous qu’inutilité, destruction et perte. N’avez-vous pas pu recouvrer le Pentateuque3 ? Pour moi, dans le grand loisir que j’aurais, je ne puis rien faire, quoique je l’ai essayé souvent. Il m’est impossible de m’appliquer à aucun ouvrage de l’esprit, du moins de coutume, m’ayant fait violence pour m’y appliquer, ce qui me fait traîner une languissante et misérable vie, ne pouvant ni lire ni écrire, ni travailler des mains, qu’avec répugnance et amertume de cœur, et vous savez que notre état ne porte pas de nous faire violence. On tirerait aussitôt de l’eau d’un rocher4.
L’ouvrage de M. Nicole, me fait dire de lui, ce qui est dans Job : il a parlé indifféremment de choses qui surpassent excessivement toute sa science. Il serait aisé de leur réfuter et faire voir que son raisonnement fait pitié à ceux qui s’entendent un peu aux choses mystiques. Il ne comprend pas même en certains endroits, l’état de la question et le sens des termes. Il prend pour des péchés ce que l’on ne blâme que comme des imperfections, et sur cette [cela] il tire d’absurdes conséquences, dont il triomphe. Il s’imagine qu’à cause qu’on pratique l’oraison de simple [255] regard, on ne fait jamais aucun acte distinct, comme si le Saint Esprit à qui l’on tâche de se soumettre, ne portait pas l’âme à faire bien chaque chose en son temps. Il combat les mystiques par des raisonnements contraires à l’expérience intérieure auxquels on a répondu si souvent. Il accuse de nouveauté une spiritualité qui est le témoignage de tous les siècles, et que l’Église même a autorisée, en recevant avec estime les écrits des saints comme de sainte Thérèse et de saint François de Sales, qui dans un de ses entretiens, déclare qu’il a remarqué que l’oraison de la plupart des filles de la Visitation, se termine à une oraison de simple remise en Dieu. Qu’est-ce autre chose, que le simple regard ? Il n’allègue ni ne refuse pas un seul passage de mon Analysis, cependant on le met au rang des livres qui contiennent, dit-on, les principales erreurs des quiétistes. S’il en eut remarqué quelques-unes, il ne me l’aurait pas pardonné. Avec cela, il sera applaudi par la foule. Mais Dieu prendra la défense de la vérité et étendra Son règne intérieur malgré la contradiction des hommes. Il y a certaines opinions de Malaval, que je n’ai pu approuver et contre lesquelles j’ai écrit expressément.
Il s’est fait une augmentation de notre Église, la rencontre de trois religieuses d’un monastère assez proche [255v°] de ce lieu, étant venues aux eaux, on a eu occasion de leur parler et de voir de quelle manière est faite l’oraison que Dieu enseigne Lui-même aux âmes et l’obstacle qu’y met la méditation méthodique et gênante que les hommes suggèrent, voulant que leur étude soit une bonne règle de prier et de traiter avec Dieu. L’une de ces trois filles a été mise par le Saint-Esprit même dans son oraison. L’autre y étant appelée, combattait son attrait en s’attachant obstinément aux livres, sans goût et sans succès. La troisième, tourmentée de scrupules, n’est pas encore en état d’y être introduite.
Jeannette me grondera de ce que je remplis mon papier sans vous parler d’elle, et que vous en dirai-je ? Que toujours il semble que Dieu nous l’enlève et toujours elle nous est laissée. Qu’elle vous honore et vous aime parfaitement et ses compagnes de même. Elles sont toutes en fête pour leurs anneaux. Songez à m’apporter aussi quelques bijoux. Tous les amis vous saluent tant et tant. O ma très chère, pourrai-je encore vous revoir : si Dieu m’accorde un si grand bien, je chanterais de bon cœur le Nunc dimittis. Nous raconterions à loisir toutes nos aventures qui sont étranges et donc pas vue mais serait cachée à votre cœura. Etc.
- B.N.F., ms. 5250, copie, f°253-255v°.
a manquent des mots ?
Vive Jésus.
Madame.
Permettez qu’en ce célèbre jour, je donne un peu d’efforts au ...a à l’amour qui pénètre mon cœur et le fond de mon âme, en voyant vos vertus, votre ardeur, votre flamme pour le Dieu souverain, de qui le bras puissant vous fera triompher du parti de Satan. Si le ciel est d’airain, s’il vous paraît de bronze, c’est que par un chemin et d’épines et de ronces, Jésus veut éprouver votre fidélité.
Qu’il vous est glorieux d’aimer la vérité, votre intrépidité, votre rare constance vous sont des boucliers de très forte défense. Jouissez, jouissez d’une profonde paix, tandis que l’on vous veut accabler sous le faix. Le Seigneur aura soin de rompre vos chaînes, Il en dissipera la douleur et la peine. Brisons sur ce sujet, parlons de vos bontés : je les sens tous les jours, et vos honnêtetés m’obligent d’avouer que vous êtes charmante, quoique je tiens à honneur d’être votre servante, pressée à vous obéir, à vous ouvrir mon coeur, que vous avez comblé de grâce et de faveurs. Vous ne doutez jamais de ma reconnaissance, de ma fidélité, de ma persévérance.
Le rapport est si doux entre nos deux esprits, qu’un même sentiment les joint et les unit sans rien m’attribuer de vos voies admirables. Divines unions et grâces ineffables.
J’aperçois entre nous cet aimable rapport qui naturellement vient d’un pareilb sort : la Croix ayant été souvent notre partage, nous nous comprenons bien, parlant même langage. Ah, que me reste-t-il donc, que de vous imiter, de [256v°] marcher sur vos pas sans jamais m’arrêter ! Priez le bon Jésus, qu’Il m’en fasse la grâce et de suivre après vous, Ses vestiges et Sa trace. Etc.
- B.N.F., ms. 5250, copie, f°256. Jeannette appartient à la « petite Église », le groupe réuni autour de Lacombe à Lourdes.
a mot illisible.
b d’un (semblable ajout interligne) pareil
Je vous assure que le gros enfant [La Pialière] n’a rien lu de ce que je lui ai donné sans le cacheter ; il est, sur cela comme sur le reste, d’une fidélité inviolable. Lorsque je lui ai donné, je lui ai dit de ne les pas lire, et il ne pourrait porter d’avoir fait une pareille infidélité sans me le dire : soyez en repos sur cela. Pour la jeune v[euve], ne l’obligez plus de vous rien dire, laissez-la agir naturellement. J’ai bien peur qu’elle ne tienne de N. Le gros enfant vous dira les perquisitions qu’on fait de tous côtés. Envoyez-moi, par lui, quelque argent en or pour subsister du temps sans envoyer chez vous. Je ne sais pourquoi vous êtes jalouse, vous aimant comme je fais. Je crois qu’il faut recevoir la lettre du bon M. sans lui promettre de réponse qu’après les Rois. Adieu, je ne cacheterai pas cette lettre autrement que par la sûreté de l’homme à qui je la donne.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°134v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [165].
Madame Guyon est arrêtée et transférée à Vincennes. Prennent place les documents suivants : « LE ROI A M. DE NOAILLES, ARCHEVEQUE DE PARIS. » et « EXTRAITS DES INTERROGATOIRES. »
Monsieur,
Je prends la liberté de vous supplier instamment d’avoir la bonté d’attacher à l’interrogatoire que vous me fîtes dernièrement, la déclaration que je vous fais que, lorsque je commençais à me retirer, j’écrivis à madame de Maintenon que je ne me retirais et ne cachais ma demeure que pour me délivrer de la calomnie et des impositions qu’on me faisait, que je serais toujours prête de reparaître lorsque Sa Majesté le désirerait. Je demandais même des commissions pour m’examiner si l’on me croyait coupable en quelque chose, et M. Desgrez 1 sait que je lui dis d’abord que si j’avais cru que Sa Majesté eût souhaité que je me fusse rendue en quelque endroit, que je lui eusse épargné la peine de me prendre.
Il y a deux ans que je voulus me retirer dans un couvent du diocèse de Sens. J’avais même envoyé toutes mes hardes, mais Mgr l’archevêque de Sens dit qu’on l’avait prié de ne me pas recevoir, et je fus obligée de faire revenir mes hardes. Pour le changement de noms, Mgr de Meaux lui-même l’a trouvé si fort essentiel qu’il m’ordonna d’en changer lorsque je fus dans son diocèse, pour éviter, disait-il, qu’on ne le tourmentât par les continuelles choses qu’on disait contre moi, et dès qu’on sût que j’étais à Meaux sous un autre nom, il n’y a sortes de choses qu’on n’écrivît aux religieuses contre moi. Ces sortes de tourments m’ont rendu ma prison [260v°] agréable, puisqu’elle me met à couvert de nouvelles suppositions. Ce sont les seuls motifs qui m’ont obligée de me retirer. On ne peut m’imputer d’autres sentiments, puisque j’ai déclaré le motif de ma retraite.
- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. Lettre autographe.
1Qui a découvert et arrêté Madame Guyon
Monsieur,
J’espérais toujours que vous me feriez l’honneur de revenir, et que je pourrais moi-même vous demander très humblement pardon des extravagances que je fis la dernière fois que vous me fîtes cette grâce. Si j’avais pu espérer, après le [261 v°] refus qui m’a déjà été fait, qu’on m’eût donné de quoi écrire, je n’aurais pas différé deux jours à vous témoigner, monsieur, l’extrême chagrin que j’aurais de vous avoir déplu. Vous connaissez trop la faiblesse de notre sexe, pour vous offenser, monsieur, des larmes d’une femme, et quand ces mêmes larmes auraient eu le malheur de vous déplaire, vous êtes trop généreux pour ne me les pas pardonner. Si j’ai dit quelque chose qui ait fait le même effet, ce que j’ignore, je peux vous assurer que ma langue n’a point été d’accord avec mon cœur, mais ma main est de concert avec lui pour vous [262 r°] témoigner mon chagrin sur tout cela et combien je vous honore. Ce n’est point la qualité de mon juge que vous portez, monsieur, qui fait ma peine de vous avoir déplu, c’est vous-même, monsieur, c’est votre propre mérite, et je consens de tout mon cœur que, séparant la qualité de juge d’avec celles qui vous sont propres, vous receviez, monsieur, mes excuses personnelles, et que comme juge, vous me traitiez à toute rigueur et ne me pardonniez point, pourvu que vous soyez persuadé de ma parfaite estime et du respect avec lequel je suis, monsieur, votre très humble et très obéissante servante De la Motte-Guion.
[262 v°] Je ne sais, monsieur, si vous pourrez lire ceci, mais comme je n’ai ni plume ni encre, je me suis servi de ce que j’ai pu.
B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, autographe ; encre de bougie. Le feuillet suivant [263] reproduit cette même lettre : « Monsieur, j’espérais toujours... » avec l’addition marginale : « copie de la lettre que Madame Guion m’a adressée par le Sr Desgrez le 14 février 1696 du donjon de Vincennes, avec de l’encre qu’elle a composée, et dont l’écriture déjà peu apparente disparaîtra entièrement dans quelques temps et ne sera plus lisible ». En fait, cette lettre pathétique est demeurée lisible trois siècles plus tard. Nous ne savons pas ce qui a pu offenser M. de la Reynie.
A cette époque des interrogatoires par La Reynie, le duc de Beauvillier écrit à Tronson le 26 février (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°159, autographe) : « Je vous dirai, monsieur, avec la sincérité que vous me connaissez […] Je pourrai avoir mon tour, mais au scandale près, je vous dirai ingénuement que j’en serais ce me semble bientôt consolé. Si même (après une aventure pareille à celle de M. de Cambrai) nous …[mot illis.] qu’il fut d’ordre de Dieu que je n’attendisse point à être chassé et que je quittâsse de mon pur mouvement, je ne me sentirais pas de répugnance à le faire […] Quoi ! Dans un temps où Mr de la Reynie vient pendant [f°160v°] six semaines entières d’interroger madame Guyon sur nous tous, quand on la laisse prisonnière et que ses réponses sont cachées avec soin, Mr de Cambrai, un an après Mrs de Paris et de Meaux, s’aviserait tout d’un coup de faire une censure de livres inconnus dans son diocèse, ne serait-ce pas donner bien à croire qu’il est complice de tout ce qu’on impute à cette pauvre femme et que par politique et crainte d’être renvoyé chez lui, il s’est [f°161] pressé d’abjurer ? / Vous savez, monsieur, tout ce que je vous ai dit de ma conduite sur madame Guyon, j’ai laissé passer toutes choses, encore aujourd’hui [obligé ?] de garder un profond silence… ».
Je vous supplie très instamment, monsieur, de recevoir la déclaration que je vous fais, écrite et signée de mon sang, étant pressée de le répandre tout entier pour soutenir ma foi. Je déclare donc en présence de Dieu, des anges et de toute l’Église, qu’ayant fait réflexion quea la réponse que j’avais faite sur l’interrogation de la dernière lettre du père de la Combe pouvait être équivoque, faute de présence d’esprit pour remarquer qu’on pouvait y donner un double sens, je suis obligée, comme il est question de ma foi, de protester que lorsque j’ai dit que je ne connaissais pas d’autre oraison que celle de simple remise et de simple regard, j’entendais que je ne connaissais pas qu’il fût parlé, dans cette lettre, d’autre oraison que de celle-là, car pour mon regard, je reconnais et pratique toutes les oraisons approuvées par la sainte Église, ma mère, selon la mesure de la grâce et l’attrait d’un chacun, conformément aux trente-quatre articles que j’ai signés et pour lesquels je suis pressée de répandre tout mon sang. Ce que je dis est si vrai que je n’ai même jamais écrit ni parlé de ces deux sortes d’oraisons. Lorsque je pense quelque chose, je crois que les autres l’entendent de même, sans prévoir le tort qu’on peut donner. Vous êtes trop équitable, monsieur, pour me refuser la justice que je vous demande, qui est de faire attacher ceci à mon interrogatoire, ou d’envoyer M. votre greffier pour recevoir cette déclaration. Sur toute autre matière que ma foi, je ne m’en mettrais pas en peine. Je suis, monsieur, avec beaucoup de respect, votre très humble et très obéissante servante, D. M. Bouvier
ce 5e avril 1696.
Je déclare de plus, que lorsque je me sers du terme d’oraison, c’est toujours de la mentale que je veux parler et non de la vocale, me servant pour cette dernière du terme de prière.
[264v°] Vous vous souviendrez, s’il vous plaît, monsieur, de la circonstance où je vous dis cela. Vous me vouliez faire expliquer quelle sorte d’oraison le père La Combe enseignait à ces religieuses. Après vous avoir fait remarquer qu’il parlait un peu plus haut des deux sortes d’oraisons qui étaient apparemment celles-là, vous, monsieur, continuant à me presser là-dessus, j’eus l’honneur de vous dire que c’était à lui à s’expliquer, que pour moi je ne connaissais point d’autre oraison que les deux ci-dessus marquées, voulant dire que je ne connaissais pas qu’il parlât d’autre oraison. Si la mémoire ne vous fournit pas cette circonstance, monsieur, votre greffier pourra s’en ressouvenir. Dieu m’est témoin que je dis la vérité.
- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. Lettre autographe. L’encre est du sang de Madame Guyon sur une feuille de livre détachée, avec au verso une gravure religieuse représentant Jésus travaillant dans l’atelier de Joseph, avec au fond la figure de la Vierge. Le feuillet suivant [265] reproduit cette même lettre : « Je vous supplie... » avec l’annotation : « le 7e d’avril 1696 le Sr Desgrez m’a remis à son retour de Vincennes, l’écrit ci-joint que Mad. Guyon lui a donné pour me le remettre entre les mains, roulé dans un autre papier, que Mad. Guyon marque par l’écrit même être écrit et signé de son sang. Copie. »
a l’Église, (que, ayant fait réflexion add.interl.), que
[267] Je prends la liberté de vous représenter encore, monsieur, qu’ila ne s’agissait pas en cet endroit de déclarer ma foi, mais de répondre positivement à un fait. Comme je n’étais occupée que de la demande présente, je ne songeais jamais au sens qu’on y pouvait donner. Si l’on veut savoir la vérité telle qu’elle est, je l’ai déclarée et signée de mon sang. Si l’on a voulu me surprendre, ce que je ne crois pas, j’ai été véritablement surprise. Je ne me soucie pas de ce qui m’en peut arriver pourvu qu’on reçoive la protestation que je fais sur les saints Evangiles, que je reconnais, approuve et pratique les oraisons approuvées par la Ste Église, selon qu’elle est comprise dans les trente-quatre articles que j’ai signés, et rejette tout ce qui ne serait pas approuvé de l’Église. D. M. Bouvier de la Motte.
- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. Lettre autographe, sang, un feuillet recto seul. Le feuillet suivant [268] reproduit cette même lettre : « Je prends la liberté… » avec l’annotation : « Copie d’un mémoire écrit encore avec du sang, que Mad. Guyon a donnée au Sr Desgrez pour me remettre entre les mains le 12 d’avril 1696. » La main du copiste est la même que précédemment.
a encore (monsieur, add.interl.), qu’il
Ici prend place le document : « OBSERVATION DE LA REYNIE. »
En Sorbonne, le 9 juin 1696.
A madame Guyon.
Vous ne devez pas être surprise, madame, si jusqu’à cette heure je n’ai pas voulu entrer en matière avec vous pour vous entendre en confession, comme vous témoignâtes le souhaiter dès la première visite que j’eus l’honneur de vous rendre où vous êtes. Ce fut le mercredi saint, vous en ayant rendu deux depuis : le Vendredi saint et le vendredi de la semaine de Pâques. Vous voulûtes d’abord commencer par vous mettre à genoux comme pour vous confesser, et je vous témoignai qu’il fallait qu’avant que de parler de sacrement avec vous, j’eusse l’honneur de vous entretenir en conversation sur ce qui était connu dans le monde de votre affaire pour reconnaître votre disposition présente à cet égard, et juger par là si vous étiez en état qu’on pût à coup sûr vous recevoir aux sacrements. Je vous proposai, dans ces trois visites, le préalable qui me paraissait nécessaire avant que d’en venir à la confession qu’il ne convenait pas de faire de votre part, ni de recevoir de la mienne, que vous ne fussiez résolue de faire ce que je croyais pour vous, après tout ce qui s’est passé à votre sujet, d’une obligation indispensable. J’eus l’honneur de vous l’expliquer au long dans ces visites ; je le fis le plus nettement que je pus, gardant autant qu’il me fut possible, toutes les mesures du respect que je vous dois, et je crois vous en devoir faire ici l’abrégé pour vous les remettre en mémoire.
Comme vous avez eu le malheur de prendre, sur le sujet [49v°] de l’oraison, de fausses idées, soit que le guide que vous avez consulté sur cela n’ait fait que les entretenir, ou qu’il vous les ait inspirées et que vous les ayez reçues de lui, en un mot que la conduite que vous avez suivie en cela vous a engagée à écrire des livres qui ont scandalisé l’Église par des erreurs qu’ils contiennent, et vous ont attiré une condamnation solennelle de quelques évêques, et particulièrement de feu monseigneur l’archevêque dans le diocèse de qui vous viviez le plus, faisant votre séjour ordinaire à Paris, et de deux autres évêques, au jugement de qui vous avez bien voulu vous rapporter, dont l’un est présentement monseigneur l’archevêque, votre supérieur naturel et légitime, vous ne pouvez, madame, être admise à la participation des sacrements que vous ne rétractiez vos erreurs qu’ils ont condamnées : c’est l’obligation de tous ceux dont les ouvrages ont été condamnés par l’Église de les rétracter ; c’est la première démarche qu’ils doivent faire pour demeurer dans la communion de l’Église, quand ils n’en sont pas sortis. Vous faites profession de vous y être toujours conservée, vous regardez l’Église comme votre mère, vous protestez, dites-vous, dans une déclaration que vous avez vous-même écrite à Vincennes entre la première et ma seconde visite, « de croire tout ce qu’elle croit, de condamner tout ce qu’elle condamne sans exception », vous dites que ce sont « les sentiments dans lesquels vous avez toujours vécu et dans lesquels vous voulez vivre et mourir, étant prête, avec la grâce de Dieu de répandre votre sang pour la vérité qu’elle enseigne » ; vous ajoutez dans ce [50] même papier que « vous vous soumettez de tout votre cœur à la condamnation que monseigneur l’archevêque de Paris a faite de vos livres lorsqu’il était encore évêque de Chalons ». C’est tout ce que porte l’acte que vous me montrâtes le jour du Vendredi saint, tout écrit de votre main à la faveur d’une plume et d’une sorte d’encre que votre industrie vous fournît, daté de la veille, le jeudi saint 19 avril à Vincennes. C’est, comme vous vous exprimez, fait dans la tour de Vincennes, le 19 avril 1696. Si ce papier qui demeura entre vos mains, et que je ne doute pas que vous ne voulussiez bien signer, était bien sincère et que vous y donnassiez sans équivoque et sans aucune réserve à la condamnation que vous y dites que vous faites de vos livres, toute l’interprétation qu’on y devrait donner naturellement, et aussi étendue que portent ces termes dans l’usage qu’on en fait ordinairement, et la signification qu’on a coutume de leur attacher, je ne demanderais rien de plus, et cela, bien entendu, renfermerait tout ce qu’on pourrait désirer de vous. Mais permettez-moi, madame, de vous dire que ce que je sais de votre affaire m’empêche d’être content de ce papier et me fait exiger de vous une plus ample explication.
J’ai lu vos livres imprimés, et celui qui porte pour titre les Torrents, qui n’est encore que manuscrit5, et j’eus l’honneur de vous porter l’extrait que j’ai fait il y a longtemps du Moyen court que je vous parcourus le Vendredi saint, pour vous en faire marquer [50v°] les erreurs, en vous représentant une feuille imprimée à Rome où le Moyen court et la Règle des associés sont condamnés, non pas, comme vous me dites que vous le croyez, depuis que vous êtes de retour de Meaux, mais longtemps avant les ordonnances de Paris, de Chalons et de Meaux, le 29 novembre 1689 sous Alexandre VIII, comme le livre latin de l’Analyse6 du père Lacombe y avait été aussi condamné l’année précédente, le neuvième septembre 1688 sous le pontificat d’Innocent XI, de laquelle condamnation je vous fis encore en même temps voir la feuille imprimée à Rome, pour répondre à ce que vous m’avanciez que cette Analyse avait été approuvée à Rome par une congrégation7. Vous croyez bien que je suis instruit des ordonnances qui ont été faites en France sur vos livres8 et sur celui du père Lacombe. Je sais que vous avez donné deux actes de soumission à Mgr de Meaux9, dont le premier était pour les XXXIV articles10 et l’autre pour son Ordonnance11 et pour celles de monseigneur de Chalons, présentement archevêque de Paris, et qu’après il vous donna un témoignage que vous souhaitâtes aux conditions qui sont marquées ; nous lûmes tout cela dans la chambre où vous êtes, et je vous en fis voir des copies de bonne main. J’ai cru aussi devoir lire tous vos interrogatoires sans parler de ceux d’autres personnes qui ont été faits à votre occasion et que j’ai aussi vus12. J’ai lu les pièces qui ont donné ouverture à faire vos interrogatoires, qui sont les trois lettres que vous a écrit[es] le père Lacombe depuis le mois d’octobre dernier, dont vous aviez vous-même reçu les deux premières, qui ont été [51] trouvées dans vos papiers, et la dernière vous a été représentée et reconnue par vous, et les autres papiers que vous aviez dans votre maison13 ; j’ai eu l’honneur de vous dire que j’avais pris communication de toutes ces choses ; et à raisonner de tout cela, en le rapportant l’un à l’autre, je n’ai pu m’empêcher de prendre la liberté de vous dire qu’on doit à votre égard prendre plus de sûreté pour compter sur la promesse que vous ferez et exiger de vous des paroles plus positives et plus précises. Qui n’aurait cru comme M. de Meaux, que de vous soumettre aux deux ordonnances qui condamnent nommément vos deux livres du Moyen court et du Cantique, c’était vous condamner vous-même et vous rétracter ? Rien ne paraît avoir plus l’air d’une rétractation qu’une souscription à la condamnation de vos livres et une soumission aux demandes des évêques qui les condamnent ; vous avez signé ces ordonnances qui condamnent vos livres ; et cependant, madame, je lis dans votre septième interrogatoire « qu’on n’a rien trouvé dans vos écrits contre la foi et que vous en avez une bonne décharge. Que s’il y a quelques termes que vous ayez employés mal à propos et sur lesquels vous soyez trompée, c’est un effet de votre ignorance, que vous les détestez, et les désavouez de tout votre coeur, que vous êtes bien assurée qu’il ne se trouvera aucune erreur dans aucun de vos écrits, et que vous n’avez point eu aussi à faire aucune rétractation14. » Pouvez-vous accorder cela avec la soumission aux ordonnances des évêques ? Pouvez-vous dire, madame, qu’on a rien trouvé dans vos écrits contre la foi et que vous en [51v°] « avez une bonne décharge » ? M. de Meaux, dans son ordonnance donnée à Meaux le 16 avril 1695, dit « que vos livres contiennent une mauvaise doctrine et toutes ou les principales propositions condamnées dans les XXXIV articles qui y sont insérés ». Celle de monseigneur l’archevêque pour lors évêque de Chalons, donnée à Chalons le 25 avril, condamne vos livres comme contenant la doctrine nouvelle qu’il condamne et pour la condamnation de laquelle il établit aussi dans son ordonnance les mêmes XXXIV articles. Vous appelez « une bonne décharge » pour la doctrine de vos livres, une déclaration de M. de Meaux, qu’il ne vous donne que parce que vous vous êtes soumise aux deux ordonnances, exprimant cette soumission comme une condition, sans quoi il ne vous l’aurait pas donnée, aussi bien que les défenses qu’il vous avait faites, et qu’il marque dans cet écrit, que vous aviez acceptées, de ne vous plus mêler de conduire personne, d’écrire et de répandre vos livres, soit imprimés soit manuscrits : était-ce là vous décharger sur la doctrine de vos livres ? Pouvez-vous dire « qu’il ne se trouvera nulle erreur dans aucun de vos écrits, et que pour cette raison, vous n’avez eu aucune nulle rétractation à faire » ? Ne paraissiez-vous pas vous être rétractée authentiquement si vous aviez voulu, comme on le devait présumer, agir de bonne foi ? Et quelle marque nouvelle donnez-vous plus d’un retour entier par le papier de Vincennes que vous m’avez présenté le Vendredi saint et qui est demeuré entre vos mains15 ? Vous y dites à la vérité que vous vous soumettez de tout votre coeur à la condamnation que monseigneur l’archevêque a faite de vos livres, lorsqu’il était encore évêque de Chalons, mais n’en aviez-vous pas déjà dit et signé autant à Meaux ? Et on vous voit depuis assurer « que vous n’avez pas [52] eu de rétractation à faire16 ». Cela marque, madame, qu’il faut avec vous, bien peser toutes ses syllabes, et que comme vous croyez jusqu’à cette heure n’avoir donné « aucune rétractation, n’y ayant nulle erreur dans vos écrits », quand on vous ferait encore signer votre papier de Vincennes, vous prétendriez toujours que vous n’auriez fait nulle rétractation, que vous n’auriez eu nulle erreur dans vos écrits, et qu’il n’y aurait rien de mauvais qu’un usage inconsidéré et que vous y auriez fait de quelques termes dont vous n’auriez pas assez entendu la force. Cela va, madame, à éluder ce qu’on arrêtera avec vous, à moins qu’on n’y fasse entrer les paroles qui signifieront le plus clairement votre rétractation : c’est, madame, le premier pas que vous devez faire, vous devez rétracter vos livres et vos autres écrits qui ne sont pas imprimés, au moins celui que vous appelez les Torrents ; il est entre les mains de bien du monde, la doctrine en est aussi mauvaise, il y a même des manières de parler qui sont plus outrées et qui portent plus un caractère pernicieux.
Vous devez donner une parole bien formelle sur cela, qui porte dans un acte que vous écrirez de votre main, que vous rétractez la doctrine contenue dans vos livres de la manière qu’elle est condamnée par messeigneurs les évêques, feu monseigneur l’archevêque, monseigneur l’archevêque étant encore évêque de Chalons et M. de Meaux.
La seconde parole qu’on doit tirer de vous, madame, est que vous supprimiez tout ce que vous avez fait, soit qu’il soit [52v°] imprimé, soit qu’il ne le soit pas, soit commentaire sur l’écriture, soit autre ouvrage de spiritualité. Vous aviez accepté la défense que vous avez faite M. de Meaux de répandre aucun de vos écrits : dans l’usage de parler communément reçu, cela signifiait que vous les supprimeriez tous, et que vous n’en communiqueriez aucun à personne. Cependant, (pour ne rien dire du père Alleaume, voulant bien supposer ici que votre mémoire vous a trompée d’abord et s’est remise ensuite) on voit par vos interrogatoires que vous avez, depuis votre retour de Meaux, donné à l’abbé Couturier17 trois cahiers sur la justification de votre doctrine par les sentiments des Pères à quoi vous prétendez qu’elle est conforme18 ; on y voit aussi bien que dans les lettres du père Lacombe, sur lesquelles vous avez été interrogée, que vous avez depuis envoyé votre Apocalypse19 au père Lacombe. Était-ce, madame, tenir parole, que d’en user ainsi ? Apparemment vous avez pris ces mots de « répandre vos livres et vos écrits », comme si ce n’était pas les répandre que d’en donner quelqu’un à une personne et quelqu’autre à une autre, et que vous vous fussiez seulement engagée à ne les pas semer partout, et c’est ce qui oblige à vous demander un engagement nouveau, où vous promettiez de jeter au feu tout ce qui pourrait vous retomber sous la main de vos ouvrages soit imprimés, soit manuscrits.
La troisième condition que je crois qu’on vous doit proposer, c’est de n’entrer dans la direction de personne pour la conduite dans la voie de l’oraison, et c’est, madame, une suite de votre rétractation, puisque vous y reconnaîtrez, si vous la faites [53] sérieusement et dans une pleine persuasion, que vous avez été dans l’égarement sur cette matière, et que vous y êtes tombée dans l’erreur. Vous devez vous défier de vous-même, et regarder ce ministère de donner conseil sur le fait de l’oraison comme au-dessus de vous, vous humiliant de votre chute, et vous en relevant par le silence et par la retraite. M. de Meaux vous avait interdit cette fonction, et c’est ce qu’il entend dans sa déclaration, dont vous vous faites honneur comme « d’une bonne décharge » (c’est ainsi que vous la nommez). Il y dit que vous aviez accepté la défense qu’il vous avait faite « d’écrire, enseigner, dogmatiser dans l’Église, dans les voies de l’oraison ». Cette défense d’enseigner dans l’Église va à quelque chose de plus qu’à s’abstenir de prêcher ou de publier en plein temple des maximes sur l’oraison : on entend assez que c’est se renfermer en soi, et dans la confusion d’avoir erré et engagé les autres dans l’erreur par la créance qu’ils ont, avec trop de facilité, donné aux livres qu’on a imprimés ou au conseil qu’on leur a inspiré, se contenter de se redresser soi-même et ne plus prendre de part à conduire personne.
La quatrième qui me paraît, madame, un grand sacrifice pour vous, mais sur quoi il n’y a pas à composer ni à rien relâcher, c’est absolument de rompre tout commerce avec le père Lacombe et de le regarder comme un guide aveugle et qui ne pourrait être que très dangereux pour vous : vous l’avez dû regarder ainsi, au moment que vous l’avez vu, condamné comme vous par les Ordonnances, ne se pas [53v°] rétracter, et demeurer toujours dans ses premiers sentiments. Vous savez que sa doctrine est la vôtre, vous avez tout deux les mêmes principes, il vous a proposée dans la préface qu’il a faite sur votre Explication du Cantique et dont vous le reconnaissez auteur dans vos interrogatoires, comme la Sulamite qui possède l’esprit de l’époux20, et qui en peut découvrir le sens le plus caché et les mystères les plus inconnus. Il s’est fait de vous l’idée la plus noble et la plus élevée qu’on se puisse faire d’une dame chrétienne, il l’a inspirée à ceux qui ont eu pour lui quelque crédulité, et il ne faut pour le reconnaître que voir les trois lettres qu’il vous a écrites : dans les deux premières, un aumônier du château de Lourdes vous écrit avec lui, il met sa lettre après celle de ce père dans le même papier21, il vous traite d’illustre persécutée, de femme forte, de mère des enfants de la « petite Église ». Le père écrit seul dans la troisième lettre et l’aumônier n’y met rien de lui, mais cette lettre qu’on vous a représentée dans votre septième et votre huitième interrogatoire, datée du 7e décembre 1695, suffirait seule pour vous faire revenir de l’estime que vous avez eue pour lui, si vous revenez de bonne foi de vos égarements, condamnés par les ordonnances des évêques ; et il ne paraît nullement qu’elle ait fait sur vous cette impression ; il n’y a rien d’approchant en ce que je lis dans ces deux interrogatoires ; cette lettre vous flatte comme les autres : il y dit qu’il faut qu’on soit bien acharné contre vous de ne vous point laisser en repos, il loue votre livre sur l’Apocalypse comme le meilleur de vos commentaires sur l’Ecriture, et il le [58] met même au-dessus des commentaires des autres auteurs. Il dit que le recueil de ce que vous avez fait sur l’écriture sainte, si on le pouvait tout ramasser, pourrait être appelé la « Bible des âmes intérieures »22. Tout cela serait capable de vous donner de la vanité si vous étiez assez faible pour en pouvoir prendre ; mais si fort qu’on se sente sur cela, il faut toujours se défier de ce qui va à entretenir l’orgueil, qui nous est naturel. Je ne vous dirai rien, madame, du portrait qu’il marque dans sa seconde lettre qu’il vous rendit à Passy23 et qu’il souhaite encore avoir, en vous faisant instance pour cela, et vous priant de ne le lui pas refuser, si cela fait compassion de sa part, en découvrant du faible dans un homme d’une spiritualité qu’il croit fort élevée. Le dénouement que vous en donnez, dans la réponse que vous y faites en votre troisième interrogatoire, marque en vous un trait de sagesse ; mais pour ne vous rien dire que sur la troisième lettre, ce père vous y dit, à la fin, que s’il vous voyait comme vous lui aviez fait espérer, que vous feriez pour cela un voyage à Lourdes, il chanterait de bon cœur le Nunc dimittis24. Je ne sais si cette application est de votre goût, mais je ne crois pas que le cantique de Siméon soit fait pour cela, et j’ai trop bonne opinion de vous pour ne pas supposer que vous le désavouez. Mais vous le voyez, dans cette lettre, toujours attaché à ses premières idées sur l’oraison : il vous y répond sur le livre de M. Nicole, que vous lui aviez envoyé, et on ne peut en parler avec plus de mépris ; il met [58v°] une demi-page à le tourner en ridicule, et comme s’il ne savait pas l’état de la question, il tire avantage de ce qui ne rapporte rien de son Analyse qu’il relève, comme si c’était une marque que cet auteur qui se déclare qu’il ne veut traiter que de quelques livres français, Malaval, votre Moyen court, votre Cantique, vos Torrents, et l’abbé d’Estival, ne rapportent rien de l’Analyse, n’y eut pu rien trouver à reprendre25. Enfin je ne sais comme vous pouvez vous accommoder de ces termes, que je veux bien encore vous représenter : pour moi, dit-il, au milieu de cette troisième lettre qu’il vous écrit, « dans le grand loisir que j’aurais, je ne puis rien faire, quoique je l’ai essayé souvent, il m’est impossible de m’appliquer à aucun ouvrage de l’esprit, du moins de continuer, m’étant fait violence pour m’y appliquer, ce qui me fait traîner une languissante et misérable vie, ne pouvant ni lire ni écrire, ni travailler des mains, qu’avec répugnance et amertume de coeur ; et vous savez que notre état ne porte pas de nous faire violence, on tirerait aussitôt de l’eau d’un rocher26 ». Est-ce là votre état, madame ? il serait à plaindre, et je n’en connais guère de semblable dans le pur christianisme : Jésus-Christ veut qu’on s’y fasse violence. Vous n’avez pas oublié que j’eus l’honneur de vous témoigner sur cela ma peine dans ma troisième visite, et pour m’en donner l’explication, vous me fîtes entendre que c’est que ce père faisait sept ou huit heures d’oraison par jour ; mais pour faire tant d’oraison, est-on hors d’état de s’appliquer, ni aux ouvrages d’esprit, ni au travail des mains ?
Saint Paul, si élevé qu’il fût à Dieu, et si grandes que fussent ses communications avec Lui, appliquait son esprit et occupait [55] ses mains de son métier ; mais trouvez-vous qu’il ait raison de dire qu’avec ses sept ou huit heures d’oraison par jour, « il traîne une languissante et misérable vie » : cette expression offenserait bien des gens ; une vie tout occupée de Dieu, peut-elle s’appeler languissante et misérable ? Et pouvez-vous approuver qu’en décrivant un état incompatible avec la violence qu’on se devrait faire pour s’élever au-dessus de la paresse naturelle, il l’appelle le vôtre comme le sien ? « Notre état, dit-il en vous parlant, ne porte pas de nous faire violence ». Il veut, madame, vous intéresser en vous mettant de son côté, et vous faisant partager avec lui son état ; si vous n’aviez point oublié le renoncement que vous aviez fait de votre doctrine, en vous soumettant à la condamnation qui en a été faite à Chalons et à Meaux, vous auriez, au moment que vous vîtes cette lettre, quitté toute l’estime que vous aviez pour ce père ; vous voyez sa doctrine condamnée comme la vôtre, pouvez-vous condamner la vôtre sans condamner la sienne ? Et s’il persiste dans la sienne, ne devez-vous pas, en quittant la vôtre, le quitter lui-même ? Vous ne vous êtes pas sans doute souvenue de cet engagement dans votre septième interrogatoire, quand vous y dites « que la doctrine de ce Père n’a point été condamnée, qu’au contraire elle a été approuvée par l’Inquisition de Verceil et par la Congrégation des Rites ». Il ne s’agit pas de vous faire voir ici que son Analyse n’a pas été approuvée par l’Inquisition de Verceil (l’Inquisition n’approuvant pas) mais par deux particuliers [55v°] consulteurs de l’Inquisition, qui, à la vérité, avaient examiné le livre par ordre de l’Inquisiteur, mais qui ne sont pas à mettre en comparaison avec des évêques qui censurent ici, et que la Congrégation des Rites n’est point entrée dans l’approbation du livre, qui même a été depuis censuré par l’Inquisition de Rome en 1688 sous Innocent XI, comme j’ai eu l’honneur de vous l’observer déjà. Mais il paraît bien, par l’apologie que vous faites de cette Analyse, que vous continuez à être attachée à l’auteur, et c’est ce que vous marquez encore bien plus expressément dans votre huitième interrogatoire, où vous dites que ce père vous ayant été donné par un évêque (c’est M. de Genève) pour votre directeur, et vous-même l’ayant depuis choisi pour cela (cette clause est bien ajoutée, et elle était nécessaire puisque M. de Genève vous marqua bientôt qu’il ne vous convenait pas, il fallait votre choix pour y suppléer), « vous n’auriez jamais cessé de lui obéir et de suivre sa conduite, si vous aviez été à portée de le pouvoir faire, que vous lui obéiriez encore, si vous pouviez lui demander ses avis, à moins qu’il ne vous fût défendu ». Il vous l’était assez, madame, n’ayant point changé de vues sur l’oraison, depuis une condamnation si solennelle de son Analyse. Il faut donc vous le
défendre, madame, et ne s’en pas tenir à supposer que vous verrez bien qu’il ne peut vous être permis, comme il semble qu’a supposé M. de Meaux, qui sûrement n’aurait jamais approuvé que vous eussiez écrit à ce père, comme vous marquez que vous lui avez écrit une fois de Meaux en donnant votre lettre ouverte à une religieuse de Sainte-Marie qui avait soin de cacheter les lettres : c’est ce que vous dites dans votre troisième interrogatoire. Mais il ne faut pas de votre part en demeurer à vous abstenir de [56] ce commerce parce qu’on vous l’aura défendu : on ne vous le défend que parce qu’il est mauvais, vous en voyez le danger si vous êtes dans un vrai repentir de vos erreurs, sans quoi vous ne devez pas penser aux sacrements, et personne ne vous y peut recevoir. C’est un prétexte, madame, de dire que vous voulez assister ce père dans ses besoins, on y peut pourvoir d’ailleurs, et vous ne devez point du tout entrer plus en rien qui le regarde. Cela vous coûtera, madame, mais il faut nous arracher nous-mêmes l’oeil et la main, s’il y a quelque scandale à en craindre, soit pour nous, soit pour les autres ; et après avoir tant marqué votre envie pour le revoir, comme il paraît dans les trois lettres qu’il vous écrit depuis le mois d’octobre, il est bien juste que vous en quittiez jusqu’au souvenir autant qu’il sera en vous, et que vous ne pensiez plus à lui que comme à un écueil dans votre conduite spirituelle.
La cinquième obligation où je crois que vous êtes avant toutes choses, c’est d’édifier autant le public que vous l’avez mal édifié ou qu’on l’a mal édifié à votre occasion ; vous savez que ces termes de « petite Église » dont vous êtes appelés la « mère », de « colonnes de la petite Église », « d’augmentation de la petite Église », ne peuvent qu’offenser et vous n’avez pas pu vous-même soutenir cela dans vos interrogatoires, vous n’y avez pu donner un bon sens, et vous en avez renvoyé l’explication au père, que vous dites, dans votre second interrogatoire, avoir accoutumé de se servir de cette manière de parler, dont vous ne vous servez pas vous-même. C’est ce que vous marquez encore dans votre septième interrogatoire. Vous avez souvent dit dans vos interrogatoires que vous abhorriez les sectes, et rien n’est plus digne d’une dame chrétienne ; mais il faut éviter de donner lieu à un soupçon contraire.
Mais, madame, ce n’est pas [56v°] la seule chose qui ait offensé à votre vocation, car enfin, que les autres vous fassent passer comme une prophétesse, qu’ils vous regardent comme la « mère de la petite Église », si vous désapprouvez cela, (ce qui, à la vérité, ne paraît pas, et qu’il est malaisé de justifier de votre part, puisqu’au lieu de désavouer tout cela, vous l’avez laissé dire), vous n’en serez pas responsable ; mais ce qu’on a trouvé de misérables livres chez vous a fort déplu à tout le public, et rien ne convenait moins à une dame d’oraison. Vous n’y reconnaissez pour être à vous que Grisélidis, Peau d’Ane et Don Quichotte, mais (pour ne rien dire de la Belle Hélène que l’abbé Couturier dit que vous lui avez donné en lui disant que « prenant cette pièce dans le sens spirituel, elle était bonne et instructive ») quand vous n’auriez pris plaisir qu’à ces livres de Peau d’Ane, Don Quichotte et autres semblables, cela même n’était pas aussi sérieux que devait être votre lecture familière ; vos dix-neuf opéras spirituels, et les comédies de Molière marquent un amusement d’oisiveté, et n’étaient pas une occupation digne de vous, madame27.
Je ne crois pas que votre Vie faite par vous-même28, soit connue de beaucoup de monde, mais je sais que d’autres que M. de Meaux l’ont vue, et le degré où vous vous y élevez vous-même, la familiarité que vous vous y donnez avec Dieu, la comparaison que vous faites de vous-même avec la femme de l’Apocalypse, qui s’enfuit dans le désert environnée du soleil, la lune sous ses pieds, et couronnée d’étoiles, mais surtout les deux lits, (vous entendez, madame, ce que je dis de votre songe, nous en avons parlé), ne peuvent que choquer les âmes pieuses29. Il faut sur tout cela, madame, quelque réparation, et comme il y a en cela bien des faits, comme notoires, il faut qu’elle soit publique. C’est la prudence qui doit régler cela en vous ménageant autant que la charité et l’édification de l’Église le pourront permettre, [57] mais n’omettant rien que ce qu’elles demanderont ; il faut un acte de votre part qui convainque le public de votre soumission parfaite, cela ne peut être trop humble. Mais il faut commencer par changer de cœur, il ne faut pas se presser avec précipitation pour recevoir les sacrements. On tremble quand on lit dans vos Torrents, que vous faites aller vos âmes du premier ordre à la communion comme à table tout naturellement, et se confesser comme feraient des enfants des lèvres sans douleur ni repentir. Il faut prendre du temps, madame, pour vous persuader de toutes les obligations que je viens de marquer, et j’en ajoute une dernière.
Je la fais consister en ce que vous devez vous remettre à monseigneur l’archevêque ou à celui qu’il vous enverra pour le représenter, de tout ce que vous aurez à faire pour satisfaire le public, et de la manière que vous aurez à suivre pour cela, le faisant juge de tout et vous soumettant de votre part aveuglément à tout ce qu’il vous marquera. Il ne s’agit pas ici de faire la loi à l’Église, c’est d’elle qu’il la faut recevoir, et toutes les personnes dont elle a condamné les erreurs, ne sont rentrées en grâce avec elle, ou ne s’y sont maintenues, qu’en s’abandonnant à elle, et la regardant comme leur guide. C’est, madame, la conduite que vous avez à tenir, sans quoi on ne peut du tout vous donner les sacrements, il faut vous y préparer comme je vous le marque. Et si vous entrez dans ces dispositions que je vous propose, et que l’Église voit en vous des marques d’un vrai changement, ne doutez pas qu’elle ne vous tende les bras et qu’elle ne vous y reçoive avec joie. J’en aurais une très sensible si je puis [57v°] contribuer à ce succès, que je souhaite avec autant de passion que je suis avec respect,
Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Pirot.
Je n’ai pas voulu, madame, rien toucher dans ma lettre de ce que vous me dites dans les visites que j’ai eues l’honneur de vous rendre, de l’Ordonnance de monseigneur l’évêque de Chartres, vous vous en souviendrez aisément30 : vous me témoignâtes sur cela tant d’indignation que par deux fois vous m’assurâtes que vous ne pourriez jamais vous résoudre à vous y soumettre, et qu’il n’y a point de feux, de roues, de chevalets, que vous ne souffrissiez plutôt que de le faire. C’est ce que vous me dites dans la première visite, en me montrant le feu allumé dans votre chambre, et que vous me répétâtes dans la troisième d’un air dont l’idée me fait encore peur. Ce n’est pas que je vous propose de signer sa censure, mais l’éloignement que vous en témoignez n’est pas supportable ; ce prélat marque dans la page 43e de son Ordonnance qu’il en a conféré avec monseigneur l’archevêque et monseigneur de Meaux, et se roidir comme vous faites contre elle, c’est ne vous pas soumettre à monseigneur l’archevêque. Monseigneur de Meaux dit dans un écrit particulier en parlant de cette [58] Ordonnance, « qu’il peut rendre témoignage de la vérité des extraits qui sont contenus dans cette censure, et qu’ils sont conformes à un exemplaire qui lui a été mis en main par votre ordre. » Je voudrais, madame, que vous eussiez vu dans l’histoire ecclésiastique les exemples d’humilité qui s’y trouvent marqués dans des rétractations de personne à qui il avait échappé quelque erreur, lorsque leur changement s’est fait de bonne foi : vous ne vous élèveriez pas si fort contre cette Ordonnance, et vous ne feriez pas de difficultés de vous y soumettre. Votre retour, pour être tel que je le souhaite, doit être approuvé de tout le monde, mais surtout des évêques et particulièrement de ceux de la province : quand saint Augustin et quelques autres évêques d’Afrique reçurent la rétractation que fit un nommé Leporius31 des erreurs qui l’avaient fait condamner par les évêques de France, il en donna avis aux prélats français, et voulut qu’ils ratifiassent l’absolution que les Africains avaient donnée à ce Français ; la lettre de ce père sur ce sujet est la 219e dans l’impression nouvelle, elle est très belle et mériterait bien que vous eussiez la curiosité de la lire32 ; il serait aisé, madame, de la satisfaire, vous seriez édifiée en la lisant. Et quand vous aurez bien pensé à ce que vous devez à l’Église pour réparer le bruit qu’à fait votre doctrine sur l’oraison, il ne tiendra pas à cette soumission, que vous reconnaîtrez aisément ne pas devoir refuser.
Mais pour cela, madame, il faut que vous soyez convaincue du mal qu’ont fait vos livres, si innocentes que fussent vos intentions, et même du mauvais effet qu’a produit votre conduite, où il a moins paru de simplicité et de candeur qu’il n’aurait été à désirer. Pardonnez-moi ces termes, [58v°] je pris la liberté de vous dire dans Vincennes que ce qui me paraissait le plus terrible dans l’état où je vous voyais : c’était que vous ne sentiez pas assez ce mal, puisque peut-être ne vous reprochiez-vous pas une faute vénielle dans toute votre affaire ; vous ne me répondîtes rien ; et cela me donna lieu de vous faire encore depuis ce même reproche, et vous ne me répondites pas plus. Cette confiance, madame, permettez-moi de dire, me paraît présomptueuse, et je vous avoue qu’elle m’épouvanta. Il est vrai que vous me dites une autre fois en vous défendant être coupable du péché, que vous n’étiez pas à confesse, et que si vous y étiez, vous sauriez ne vous y pas excuser, et cela me fait souvenir de ce que j’ai lu dans vos Torrents, que des âmes que vous regardez comme des plus parfaites, se confessent quelquefois « parce qu’on leur dit de le faire, sans pouvoir s’accuser de rien, qu’elles disent de bouche ce qu’on leur fait dire, parce qu’elles sont soumises, comme un petit enfant à qui on dirait il faut vous confesser de cela, mais lorsqu’on leur dit : vous avez fait cette faute, elles ne trouvent rien en elles qui l’ait fait, et si l’on dit, dites que vous l’avez fait, elles le diront des lèvres sans douleur ni repentir33 » ; est-ce là votre portrait, madame ? Si cela était, je craindrais pour vous, et je ne tiens pas cette situation d’âme bonne : quand on me dit une confession, il faut se reconnaître coupable et s’exciter à la contrition. C’est la disposition que demande le Concile de Trente et c’est la doctrine de l’Église marquée dans tous les catéchismes. Il faut, madame, commencer par vous défaire de tous vos préjugés pour entrer dans ces sentiments. En un mot, [59] il faut, avec une humilité exemplaire, faire tout ce qu’on vous marquera.
Pirot.
- B.N.F., Nouv. acq. fr. 5250, 19e pièce, f° 49-59 : copie avec signature autographe : « Pirot » (il en est de même pour la copie similaire des papiers Bossuet, f°101 ss., précédée de : « Pirot à Mad de Guyon / à Mme de Maintenon »). Nous complétons cette lettre par un extrait du Récit […] Par Monsieur l’Abbé Pirot […], que l’on trouvera dans les documents à la fin du volume.
2Familier de Mme Guyon. Il louera pour elle une maison et subira à Vincennes quatre interrogatoires de la part de La Reynie.
Ici prennent place trois documents : « Récit […] Par Monsieur l’Abbé PIROT […] Histoire de Madame GUYON », puis «M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAVILLE. 20 juin 96». Enfin : «M. DE PONTCHARTRAIN A L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. 23 juillet 96».
Je prends la liberté, monsieur, de vous conjurer, par les entrailles de Jésus-Christ mon Sauveur, d’examiner vous-même ce que je dois faire pour contenter Mgr l’archevêque de Paris : je voudrais le satisfaire au péril de ma vie, et de l’autre on me demande des choses que je crois ne pouvoir faire en conscience. Je proteste que je suis innocente. Je vous prie de me dire et dresser ce que je dois signer. Je m’en rapporte à vous, monsieur, et je prie Notre Seigneur de vous inspirer et d’avoir égard à la vérité de mon innocence, aux [f°181v°] personnes qui m’ont fait l’honneur de me voir, et à ma famille. Je ne vous représente point ce que je souffre ; Dieu seul le sait, c’est assez. Mais je me remets entièrement entre vos mains. Que votre charité ne me rejette point. Ceci se passera entre vous, monsieur, et M. le curé de Saint-Sulpice1. Je vous conjure, monsieur, de consulter le Bon Dieu, et si j’osais, je vous prierais de consulter une personne que vous connaissez2. Je me remets de tout entre vos mains, et j’attends un mot de réponse. J’en passerai par où vous croirez que j’en dois passer, [f°182] et cela, avec toute la sincérité de mon cœur. J’espère que Dieu vous fera connaître mon cœur, et le profond respect avec lequel je suis,
Votre très humble et très obéissante servante de lamotte guyon / ce 3me août.
J’ajoute de nouveau, monsieur, que je signerai de bonne foi et sincèrement tout ce qu’en conscience vous croyez que je dois signer. Dieu, qui voit le fond des cœurs, peut vous manifester le mien, vous assurant que je me soumettrai d’esprit et de cœur à tout ce que vous croirez que je me dois soumettre.
De lamotte guyon
A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°181, autographe. - Correspondance de M. Louis Tronson, éd. Bertrand, Paris, Lecoffre, 1904, t. troisième, livre cinquième, « Lettres relatives au quiétisme », lettre 52, p. 511 - Fénelon 1828, t. 7, lettre 114.
1La Chétardie (depuis le 13 février 1696).
2Vraisemblablement Fénelon.
Ici prennent place un document et une soumission (v. la série des documents à la fin du volume) : « M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAVILLE. 8 août 1896. » Et « SOUMISSION (projet). 9 août 1696. »
Je vous plains, et je compatis à vos peines autant que je le dois. Il est aisé de comprendre qu’elles ne peuvent être que très grandes dans l’état où vous êtes. Je souhaite que mes avis, que vous me demandez pour les suivre, vous puissent soulager. Il me semble que ce que Dieu demande de vous dans cette occasion, est de soumettre votre jugement à celui de Monseigneur l’archevêque. La divine Providence vous l’a donné pour supérieur. Vous ne devez point craindre qu’il vous demande rien contre votre conscience. Vous savez combien Notre Seigneur et tous les saints ont recommandé l’obéissance ; sans elle, les vertus les plus éclatantes deviennent suspectes, et elle sera votre justification et devant Dieu et devant les hommes. Je vous prie d’être bien persuadée que je suis en Notre Seigneur,
Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur, L. Tronson.
- Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 107 ; pièce numérotée « 270 » en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 118.
Ce 27 août 1696.
Je crois, madame, que M. le curé de Saint-Sulpice vous portera au premier jour l’acte de soumission que Mgr l’archevêque exige de vous. Je souhaite, pour la gloire de Dieu, pour l’édification publique, et pour votre propre repos, que vous en soyez contente. Il ne m’y paraît rien qui puisse blesser le moins du monde votre réputation ni vos amis. On n’y choque point la saine doctrine ni les vérités solides des voies intérieures. On se contente de la condamnation des erreurs et des expressions qui sont dans vos livres, et on n’en parle même qu’en vous excusant et vous justifiant, autant que vous le pouvez désirer. Ainsi, madame, je crois que non seulement vous pouvez, mais que vous devez y souscrire, pour satisfaire à votre conscience et à ce que Dieu demande de vous. Je trahirais la mienne si je vous donnais un autre avis et je ne crois pas pouvoir mieux répondre à la confiance que vous avez témoignée avoir en moi, que de vous conseiller de donner cette marque d’obéissance à votre supérieur légitime. Je souhaite que cet avis que je ne vous donne que parce que vous l’avez désiré, vous soit une preuve de la part que je prends à vos intérêts, et de la sincérité avec laquelle je suis, madame, votre très humble et très obéissant serviteur, Tronson, prêtrea.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163] - Correspondance de M. Louis Tronson, éd. Bertrand, Paris, Lecoffre, 1904, t. troisième, livre cinquième, « Lettres relatives au quiétisme », Lettre LXVIII, p. 528. Cette édition fait suivre cette lettre de l’acte de soumission du 28 août.
amad[ame] etc. Signé tronçon. Le 27 août1696. Dupuy. (Nous reprenons la fin donnée par Bertrand).
Ici prennent place deux soumissions (v. la série des documents à la fin du volume) : « SOUMISSION. 28 août 1696». Et «ACTE DE SOUMISSION dressé par M. Tronson signé par Mme Guyon le 28 août 1696. »
Monsieur / J’ai fait aveuglément ce que vous m’avez conseillé de faire, parce que j’ai un si grand respect pour l’Esprit de Dieu qui est en vous, que je n’ai rien examiné, me soumettant sans réserve. Plût à Dieu que, par la destruction de tout ce que je suis, je pusse rendre un peu de gloire à Dieu ! Il connaît la sincérité du cœur. Priez-Le pour moi, afin qu’Il me fasse la grâce de ne me jamais écarter de Sa sainte volonté. C’est ce que j’espère de votre charité, et que vous me ferez encore celle de me donner les avis que vous croirez m’être nécessaires, que je suivrai avec autant de respect et de soumission que je suis véritablement, monsieur, / Votre très humble et très obéissante servante de la motte.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°215, autographe. - Correspondance de M. Louis Tronson, […] « Lettres relatives au quiétisme », Lettre LXIX, p. 532 - Fénelon 1828, t. 7, lettre 132.
Le 31 août 1696.
J’ai eu une extrême joie de voir votre parfaite soumission, et plus j’y pense devant Dieu, plus je suis convaincu qu’elle ne peut que lui être agréable et d’un grand exemple dans l’Église. Comme il me paraît qu’elle est très sincère et que le cœur y parle, je ne puis douter qu’à l’avenir toute votre conduite n’y réponde, et que tout le monde n’en soit édifié. Il ne me reste, madame, qu’à demander à Notre Seigneur la fidélité à vos promesses et la persévérance. C’est ce que je ferai avec d’autant plus de zèle que je suis, autant qu’on le peut être, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
- Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 111, pièce numérotée 282 en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163v°] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 133 - Correspondance de M. Louis Tronson, […] « Lettres relatives au quiétisme », lettre LXX, p. 533.
Monsieur / Quand je n’aurais pas signé avec soumission la déclaration que Mgr l’archevêque a cru devoir exiger de moi, comme je l’ai fait mardi dernier, l’assurance que vous me donnez que j’y étais obligée, me la ferait encore signer une fois. Ainsi, monsieur, je confirme et ratifie de nouveau ce que j’ai fait par votre conseil, et parce que vous m’avez fait voir que j’y étais obligée en conscience, et que vous l’approuvez. Je vous prie même de servir de caution à ma bonne foi, et d’être persuadé que je tiendrai inviolablement, avec la grâce de Dieu, toutes les paroles que vous donnerez pour moi, et tous les engagements dans lesquels vous jugerez que je dois entrer. J’espère d’être ferme dans cette disposition, et dans celle de vous marquer, par mon obéissance à ce que vous croirez que Dieu veut de moi, que je suis véritablement / Monsieur / Votre trsè humble et très obéissante servante lamotte guyon / Ce premier septembre 1696.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°217, autographe. - Correspondance de M. Louis Tronson, […] « Lettres relatives au quiétisme », lettre LXXI, p. 533 - Cor. Fénelon 1828, t. 7, lettre 134.
Monseigneur / Je ne puis vous dire la consolation que j’ai reçue d’apprendre que vous étiez satisfait et édifié de ma soumission. Je vous assure qu’elle a été sincère, puisque mon cœur a parlé par ma bouche et par ma plume, et qu’elle a été libre, puisque je l’ai faite par principe de conscience, étant prête de la refaire encore une fois, et que je persévèrerai le reste de mes jours dans la disposition de vous obéir. Notre Seigneur, que j’ai reçu aujourd’hui dans la sainte Eucharistie, où Jésus-Christ nous donne de si grandes marques d’obéissance, en sera le sceau et le gage certain.
Au reste, Monseigneur, si votre bonté voulait bien me procurer un séjour plus convenable, ainsi que M. le curé de Saint-Sulpice m’a témoigné de votre part que vous y songiez1, je vous assure [f°219v°] que je serai très fidèle à observer les ordres que vous me prescrirez, espérant vous prouver de plus en plus, par mon obéissance, le profond respect avec lequel je suis / Monseigneur / Votre très humble et très obéissante servante De la Motte Guyon / Ce 20 septembre 1696.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°219, copie, « Lettre de Madame Guyon à Mgr l’Archevêque de Paris ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 135.
1 « Mme de Maintenon écrivait à M. de Noailles, le 16 de ce mois : [...] « M. de Pontchartrain lut hier au soir au roi une grande lettre de Mme Guyon, « qui demande à se retirer auprès de Blois, dans une terre qui est, je crois, à « son gendre. J’ai le cœur bien serré de l’entêtement de nos amis. » Et dans une lettre du 25 septembre, elle lui disait : « En envoyant à M. de Meaux, il y a deux jours, un paquet d’une dame de Saint-Louis, je lui mandai qu’on pensait à mettre Mme Guyon auprès de M. le curé de Saint-Sulpice. Nous n’aurons pas là-dessus son approbation ; mais pour moi, je crois qu’il est de mon devoir de dégoûter des actes violents le plus qu’il m’est possible. » (Fénelon 1828).
Je prends, monsieur, la confiance de vous écrire comme à une personne qui, étant conduite par l’esprit de Jésus-Christ, savez toutes les règles de la charité et de la prudence chrétienne. On m’avait fait espérer que j’aurais l’honneur de vous voir au sortir de Vincennes, mais je ne vois nulle apparence que cela soit. Les procédés violents et irréguliers qu’on a tenus jusqu’à présent à mon égard, me donnent lieu de craindre d’autres violences1. Je suis à Vaugirard, dans une petite maison où l’on m’a mise par l’ordre de monseigneur l’archevêque. On a trop de soin de me cacher à toute la terre pour ne soupçonner pas qu’on ait quelque mauvais dessein contre moi. Je n’aurais nul chagrin d’y vivre inconnue, si l’on ne me témoignait pas qu’on craint que je ne m’enfuie et si l’on ne m’avait pas fait signer que je ne fuirais pas, ni ne me ferais pas enlever. Suis-je d’un âge, monsieur, et d’un caractère à me faire enlever, et quelle légèreté ai-je faite en toute ma vie qui le doive faire appréhender ? Suis-je en état de fuir, accablée du poids de mon corps et de mes infirmités ? Que peut-on inférer de là, si ce n’est qu’on veut me tirer d’ici, me mettre en quelque lieu encore plus inconnu, entre les mains de ceux qui croient avoir raison de me persécuter, (quoique Dieu voie bien qu’ils ne l’ont pas), et ensuite faire courir le bruit que je me serai évadée ?
Je crois devoir à Dieu, à la piété, à mes amis, à ma famille et à moi-même, de faire entre vos mains, monsieur, cette protestation que, si l’on m’enlève d’ici, ce sera de la part de mes persécuteurs et non de mes amis ; que si l’on me trouve de manque, que c’est eux qui m’auront ôtée et non pas moi qui aurai fui. Il ne me serait pas aisé de sortir d’ici, mais quand cela me serait très facile, je n’en ferais rien, tant parce que, grâce à Dieu, je n’ai jamais rien fait qui me doive obliger de fuir, que parce que je ne trouverais point de retraite après mon évasion.
Lorsque je me suis tenue cachée après ma sortie de Meaux, je l’ai fait par le commandement exprès de m[onsieu]r de Meaux, qui me l’avait ordonné, et de vive voix et par écrit. Lorsque j’ai su que le s[ieu]r Desgrez me cherchait, quoiqu’il m’eût été aisé de fuir, je ne l’ai point fait. Je ne me suis pas offerte, mais je me suis laissée prendre. Je me suis donc cachée pour obéir à monsieur de Meaux, et pour ne donner point de lieu à une [f°238v°] injustice qu’on regardait comme une justice. L’on me cache à présent, et j’ai lieu de croire, après ce qui s’est passé et les défiances qu’on marque avoir si ouvertement, joint aux autres mauvais traitements que j’ai soufferts, qu’on a dessein de me faire enlever et faire ensuite courir le bruit que je me suis évadée. Où fuirais-je, n’ayant sur terre aucun lieu de refuge ; je suis trop à Dieu pour le vouloir faire, quand je le pourrais. Ne le pouvant, qu’y a-t-il à craindre ? Mais qu’il est aisé à ceux qui me cachent à présent de me cacher toujours. Je ne me défends d’aucune insulte, je me laisse conduire où l’on veut ; je ne fais aucune tentative pour faire savoir où je suis. Il n’est donc rien de plus facile pour eux, que de me mettre où il leur plaira, et ensuite de m’imposer2 une fuite impossible, et qui néanmoins ne serait que trop crue !
Trois mots de vous, monsieur, pour qui j’ai tant de respect et de vénération, dissiperont ces justes défiances, et le secours de vos prières m’aidera à porter tant de croix, et de toutes sortes d’espèces, que la Providence m’envoie. Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissante servante de la Motte Guyon, ce 17me octobre 1696.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°238, autographe ; f°240, copie. - A.S.-S., ms. 2057 («Divers écrits de Madame Guyon »), f°233r°, de la main d’une fille au service de Mme Guyon. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°174] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 141 - Correspondance de M. Louis Tronson, éd. Bertrand […] « Lettres relatives au quiétisme », Lettre LXXV, p. 537.
1Par Desgrez, l’exempt de police qui arrêta Mme Guyon au mois de décembre précédent.
2Au sens d’imputer faussement
Je n’ai point besoin des hardes qui sont chez Mme la duchesse, je n’ai affaire que de celles qui sont où l’on m’a tirée1. Je n’ai ni chemises, ni mouchoirs, ni jupe, ni corset : j’ai été obligée d’emprunter une jupe des sœurs, qui m’est trop petite. Ayant les incommodités que j’ai, il m’est impossible de me passer de linge et de hardes ; et je ne puis croire que ce soit l’intention du roi de me faire traiter avec autant de dureté, et pis que jamais. Je suis prête à souffrir encore plus de peine, si j’étais sûre qu’on n’eût point en cela de mauvais desseins. Et si j’avais un mot de M. Tronson, [f°241] et que je lui pusse écrire, cela me rassurerait sur les justes défiances que j’ai, voyant un tel procédé. M’ôter les sacrements, ne tenir aucune parole ! Je ne doute point qu’on ne m’ait mise ici pour exercer quelque violence contre moi, et puis faire croire ce qu’on voudra. Voyez, monsieur, quel repos je puis avoir avec de pareilles impressions. Qu’on donne ici de l’argent, et les demoiselles auront la bonté de faire acheter ce dont j’aurai besoin, car j’ai besoin de mille choses qui sont pour des remèdes. Vous me réduisez, monsieur, à regretter le lieu dont je suis sortie, par la crainte où je suis de quelque surprise et de quelque violence. L’on me dérobe sans doute à la connaissance de tout le monde pour me supposer des crimes dans la suite. La difficulté qu’on fait de me donner les choses d’une nécessité absolue, la persévérance à m’ôter les sacrements et à ne vouloir plus venir ici après m’y avoir mise, me fait appréhender, joint à ce qui a précédé ceci.
Souffrez donc, monsieur, qu’écrivant à M. Tronson, j’aie un mot qui calme ces justes appréhensions. Je n’ai point l’honneur de vous connaître, ni les personnes où je suis. Les tromperies que vous m’avez faites, et la sincérité dont je fais profession, m’empêchent de vous cacher mes sentiments. Je ne puis du tout me rassurer sur vous que par un mot de M. Tronson. Le vin que je demandais n’est pas à la petite maison ou au Pavillon Adam. Je ne ferai rien faire au manteau, si vous ne venez, et ne faites venir les meubles2 de Vincennes. Je prie Dieu qu’Il vous fasse sentir que je suis à Lui, et que c’est Lui en moi que vous maltraitez. Si vous n’envoyez pas la lettre à M. Tronson, je prie Dieu qu’Il ne vous le pardonne pas3.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°240v°-241, copie, « A M. le curé de Saint-Sulpice, du même jour ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 142.
Sur La Chétardie, le curé de Saint-sulpice, v. Index, Chétardie.
1A Vincennes.
2Meuble a eu un sens plus large qu’aujourd’hui, « désignant des objets plus variés, par exemple du linge, un mouchoir… » (Rey). Par contre le début de la phrase, « Je ne ferai rien faire au manteau… » reste obscur.
3Ajout en bas du f°241 : « La cause de tout ce grand trouble en Mme Guyon vient de ce que l’on différa, pendant sept ou huit jours, à lui faire conduire ses hardes et meubles de Vincennes à Vaugirard, et de ce qu’on n’eut pas le temps de l’aller confesser. Les pluies continuelles et diverses affaires, jointes à la distance des lieux, causèrent ce retardement et son trouble. » [D’une autre main :] « Note de M. de la Chétardie »
Mon cœur me rend un bon témoignage de vous, et je vous aime de tout mon cœur. Bon courage ! Je ne demanderais pas mieux que d’avoir confiance en [le] curé de Saint-Sulpice, eta les premières fois, dès que je sus qui il était, j’en eus une entière. Mais que je m’en trouvai mal, et que ce que je lui dis me fut nuisible ! Je le crois homme de bien, mais tellement prévenu contre moi, si fort dans les intérêts de ceux qui me tourmentent, qu’il n’y a rien à faire. Il me dit toujours que j’ai enveloppé dans mes livres des sens cachés ; il m’a dit à moi-même des choses si fortes en confession de ce qu’il pense de moi, et m’a toujours traitée sur ce pied, étant six semaines sans vouloir que je communie et continuant toujours de même. Il a prévenu la fille qui me garde ici d’une si étrange manière qu’elle me regarde comme un diable. Toutes les honnêtetés que je lui fais l’offensent parce qu’elle croit que c’est pour la gagner. De plus [le] curé ne me parle que d’une manière embrouillée, voulant tantôt savoir entre les mains de qui j’ai mis ma décharge pour la ravoir. Il voit souvent M. de M[eaux] chez l’abbé de Lannion. Jec ne lui ai jamais ouï dire un mot de vrai, ni deux fois de la même manière. Je lui donnai au commençement une lettre pour M. Tronson, pleine de confiance, il me jura foi de prêtre qu’il la lui donnerait sans que qui que ce soit la vît ; il la porta à M. de Paris, quid en fut en colère contre moi, et puis en me parlant il se coupa, et enfin il me fit connaître que M. de P[aris] l’avait vue. Plus je me confie, plus mon cœur est serré. Je fais pourtant au-dehors, dans le peu que je le vois, ce que je puis pour lui marquer de la confiance, mais il me demande par exemple de lui écrire tout ce que [f°165v°] M. de M[eaux] m’a fait et de le signer, et quelque chose au-dedans m’empêche et me dit que c’est une surprise.
Je suis ici où l’on me fait faire des dépenses excessives en choses qui ne me regardent point, et je n’ai ni linge, qui m’a été pris, ni habits, ne mangeant que de la viande de boucherie, et [ain]si je dépense quatre fois comme à Paris, mais cela n’est rien au prix des autres duretés. Cependant je suis paisible et contente dans la volonté de Dieu. Pour vous dire tout ce qu’on me fait, il faudrait des volumes : on me traite plus mal depuis six semaines ou deux mois qu’on ne faisait auparavant. [Le] Curé veute que mes amis lui soient obligés, lors même qu’il favorise mes ennemis. Il faut toujours que vous lui marquiez une espèce de confiance, mais tenez-vous sur vos gardes. J’ai un testament que je voudrais vous envoyer ; je n’ose le risquer. Payez bien cette bonne femme, je n’ai rien du tout pour lui donner. L’autre ne peut plus rien faire ; on l’a ôtée parce qu’on a cru qu’elle me servait avec affection. N. me demande où je veux aller ; je lui ai dit que je pourrais aller chez mon fils, mais que je ne demandais rien, car je n’ai jamais demandé la moindre chose. J’ai toujours dit que je ne voulais que la volonté de Dieu, et je me suis laissée ballotter comme on a voulu, mais je n’ai rien dit et rien fait que je ne dusse. M. Py[rot] m’a fait des choses qu’on aurait peine à croire, mais Dieu voit tout. Si vous vouliez me mander ce qu’est devenu Dom [Alleaume] et le P[ère] L[a] C[ombe], ou plutôt, si vous l’agréez, Famille 1 irait chez vous le soir et reviendrait.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°165] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [183] : « Nbre 1696 » ; « ce qui suit est du temps de Vaugirard ».
a en N. (curé de St-Sulpice add.interl.), et
b De plus N. (curé add.marg.) ne
c La[nion add.interl.). Je
d M. de P(aris add.marg.), qui
e auparavant. N. (Curé add.interl.) veut
1La servante de Madame Guyon.
Ici prend place (v. la série des documents à la fin du volume) le document suivant : « DECLARATION SIGNEE AVANT DE SORTIR DE VINCENNES. 9 octobre 1696.
Je vous prie d’empêcher que je n’aille chez mon fils. J’ai prié N. [le curé]1 de ne le point faire, mais cela n’a servi de rien. Je ne sais ce qu’il a dans la tête, mais la fille qui est ici peut bien, avec mille fantaisies qu’elle a, faire naître des soupçons. L’on ne peut lui témoigner plus de confiance [185] que je fis la dernière fois, mais comme je vous dis, cette hospitalière2 me rend auprès de lui tous les mauvais services qu’elle peut. Elle s’ennuie ici où elle est seule, et me brusque à tout moment, disant qu’elle n’a que faire de moi ici et être gênée pour moi. Vous avez vu ce que je vous ai écrit par lui. Je n’ai reçu de lettre de qui que ce soit au monde que de vous, et c’était sur votre lettre. Je ne me plaignais que de la défiance de N. pour moi. Faites-lui toujours des amitiés, c’est un capital3, et soyez sûre de mon cœur. Je ne crois pas devoir écrire davantage. N. ne m’a jamais donné aucun lieu de m’ouvrir à lui, je lui ai parlé toujours avec simplicité ; lorsque je lui ai voulu parler de moi, il m’a toujours fort rebutée et, lorsqu’il m’a interrogée, je lui ai toujours répondu avec une extrême droiture.
Je crains extrêmement d’aller chez mon fils et ne le souhaite en nulle manière. Obligez N. à me venir voir, je l’en ai prié avec instance. Je lui en ai écrit ; vous a-t-il envoyé la lettre et les chansons ? Voilà la copie de ce que j’ai écrit à M. Tronson, ensuite de ce que N. m’avait soutenu que j’avais fait des assemblées où il s’était passé des choses horribles. Non content de l’avoir assuré, de la plus forte manière dont je suis capable, que cela n’est pas, il a voulu obliger la p[etite] m[arc]4 de se confesser des choses qui se passaient dans ces assemblées ; il m’a toujours parlé sur ce pied. J’écrivis la lettre dont je vous envoie la copie. Dites-lui qu’il me doit croire lorsque je lui dis que j’ai confiance en lui. Je crois N. très bon, mais prévenu par M. de Chartres. Faitesa qu’il me vienne voir et accommodez tout. Je l’ai prié avec instance de se charger de moi. Je lui ai dit, avec une simplicité d’enfant, les raisons que j’avais eues de ne me pouvoir fier à lui dans certains temps et les sujets que j’en avais, lui marquant en même temps une cordialité et droiture inconcevables, en sorte qu’il me dit que je n’étais que trop droite, m’en blâmant. Depuis ce temps je ne l’ai vu que deux fois, une demi-heure chaque fois, et parlant de choses qu’il voulait savoir et que je lui dis. Enfin je vous laisse tout ménager, mais obligez-le de se charger de moi, et n’écrivons plus que par lui pour aller plus droit et ne rien exposer. Cependant précaution de votre part. Mais soyez persuadée que je sens plus votre bon cœur que je ne vous le marque. Si vous pouviez faire qu’il me laissât disposer de mon argent, qu’il m’en donnât à la fois si peu qu’il voudrait, cela serait bien, car je ne dépendrais pas des autres, qui se servent de cela pour me faire de la peine.
Adieu, bon courage ! nous nous aimerons en Lui et ce sera en Lui que vous me trouverez toujours. Ne doutez jamais de mon affection. Faites comprendre à N. que c’est ma disposition qui me porte à ne rien demander et non un défaut de confiance. Dites-lui d’en avoir à ma parole : je ne le tromperai pas, je ne l’ai pas encore trompé. Si cependant Dieu permet qu’il me laisse, je n’en aurai point de chagrin parce que je veux tout ce que Dieu veut. Voyez-le au plus tôt. Je vous ai écrit par lui.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°165v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [184] : « Nbre 1696 ».
a M. de Ch(artres add.interl.). Faites
1La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, comme indiqué par addition interligne dans une lettre précédente.
2 Sœur hospitalière de la communauté des sœurs de St Thomas de Villeneuve où se trouve enfermée Madame Guyon.
3Rare au figuré pour « qui se trouve en tête, domine », sens plutôt réalisé par capitaneus, capitaine. (Rey).
4Marc, fille de compagnie de Madame Guyon.
Je ne doute pas, madame, que vous n’ayez été surprise de ne point recevoir de réponse à la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire. Je puis vous dire que ce n’est pas manque ni d’une bonne volonté, ni d’un désir sincère de vous soulager dans votre peine ; mais j’ai cru que, pour y mieux réussir, je devais attendre que j’eusse parlé à Mgr l’archevêque1, pour vous confirmer ce que M. le curé de Saint-Sulpice 2 aura pu vous dire du peu de sujet que vous aviez de craindre. Comme il me fit hier l’honneur de venir ici, je puis vous dire, après avoir eu le bien de l’entretenir assez longtemps, qu’il n’a aucun dessein particulier sur vous qui ait aucun rapport à ce que vous appréhendez, qu’il n’a que des pensées de modération et de paix, et qu’il regarde surtout votre retraite comme un moyen nécessaire pour dissiper les soupçons passés [f°152v°] et ceux que l’on pourrait former encore contre vous dans le monde et qui pourraient même intéresser vos amis. Ainsi, madame, je crois que vous avez tout sujet de demeurer en paix dans votre solitude, abandonnée à la Providence de Dieu, et portant en patience la croix que Son amour vous impose. Elle servira à l’accomplissement des desseins adorables qu’Il a sur vous de toute éternité. Je Le prie d’être Lui-même votre force, de vous faire trouver en Lui toute votre consolation. Je suis en Lui, madame, votre très obéissant serviteur, L. Tronson.
Mon incommodité, qui me continue, madame, m’oblige de vous écrire d’une autre main que la mienne.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°152, dictée, signature autographe. - Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 118, pièce numérotée 301 en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163v°] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 94 …et lettre 148 (même texte doublé, daté de 1695 puis de 1696) - Correspondance de Tronson, 1904 […], t. III, Lettre XXXVI, p. 494 par erreur et daté de 1695, puis lettre LXXX, p. 542 (même texte doublé, repris de Fénelon 1828 !) sauf ajout : « Mon incommodité… »
1« C’était M. de Noailles, qui avait pris possession de ce siège le 10 novembre précédent. Mme de Maintenon, qui l’avait fait nommer, entretenait avec lui une correspondance suivie. Elle lui mandait, le 15 du même mois : « M. le duc de Beauvillier me conta hier votre conversation : je crois cet homme-là fort droit. Je vis aussi M. l’archevêque de Cambrai qui m’assura fort du désir qu’il a d’être bien avec vous. Nous parlâmes de Mme Guyon. Il ne change point là-dessus. Je crois qu’il souffrirait le martyre plutôt que de convenir qu’elle a tort. » Il faut se souvenir, en lisant ceci, que Fénelon prétendait seulement soutenir la droiture des intentions de Mme Guyon, mais non le langage inexact de ses livres. Voir encore une lettre du début décembre suivant, sur l’abbé de Charost qu’elle exclut de l’évêché de Châlons, à cause des liaisons de sa famille avec Mme Guyon. » (Fénelon 1828).
2La Chétardie.
Quand je n’aurais pas, monsieur, un aussi grand éloignement de tout commerce au dehors, et une aussi forte inclination que celle que j’ai pour la solitude, il me suffirait que Mgr l’archevêque l’exigeât de moi et que vous me la conseillassiez, monsieur, pour me la rendre très agréable. Je n’ai donc aucun penchant d’en sortir, et je me trouverais heureuse d’y passer ma vie, inconnue à toute la terre, si la défiance continuelle où M. de Saint-Sulpice 1 est de moi ne la détrempait d’une extrême amertume. Il me semble que je compterais cette défiance pour peu de chose, si je n’étais pas obligée d’aller à confesse à lui ; mais j’ai peine à concevoir comment il peut me confesser, ne me croyant pas, et comment je puis aller à confesse à lui, en sachant qu’il ne me croit pas. La cause en vient, ce me semble, de ce qu’il écoute toutes les calomnies et ne me donne aucun lieu [f°252v°] de m’en justifier. Les premières font une impression que la vérité ne peut effacer, parce qu’elle est ignorée ; c’est ce qui me rend très épineux le seul commerce que j’aie au monde. Je vous assure, monsieur, que je ne vois jamais M. de Saint-Sulpice, que la paix de mon esprit n’en soit altérée, mon cœur serré et plein d’une amère douleur. Il n’est pas en mon pouvoir de prendre confiance en lui comme le demanderait ma simplicité, parce que la défiance qu’il parait avoir de moi est un obstacle toujours subsistant à la confiance que je voudrais avoir en lui. Que si M. de Saint-Sulpice m’a trouvée dans quelque déguisement, ce que je ne crois pas, ou s’il y a quelque calomnie qui ait fait quelque impression sur son esprit, qu’il me fasse la grâce de s’en éclaircir ; et si je ne lui parle pas avec une entière simplicité, qu’il cesse de prendre soin de moi. Mais s’il remarque que j’aille toujours droit, s’il croit me pouvoir confesser, qu’il ait la bonté de me délivrer de ce tiraillement où la place de confesseur qu’il tient à mon égard, et sa défiance me réduisent. Il faut, monsieur, que j’aie une confiance aussi parfaite que celle que j’ai en vous pour vous ouvrir mon cœur comme je fais, dans un temps où l’on m’assure [f°253] qu’il n’y a pas d’autre ressource que lui pour me tirer de mes disgrâces. Dieu m’est témoin combien je l’honore et l’estime, quoique je n’aie point l’honneur de le connaître. Je sens, comme je dois, les peines qu’il se donne pour moi, mais, outre que je ne veux sortir de mes peines que lorsqu’il plaira à Dieu, c’est que j’aimerais mieux y rester toujours que d’en sortir aux dépens de la simplicité. Je ne saurais assez vous témoigner combien j’ai de reconnaissance de votre charité, du secours de vos prières, et de la faveur que vous m’avez faite de me consoler d’une réponse. Je serais bien fâchée que vous vous incommodassiez pour m’écrire de votre main2. Ce n’est point son caractère3 que je cherche dans vos lettres, mais celui de votre esprit, qui est l’esprit de Jésus-Christ. Continuez-moi vos charités, monsieur, je vous en prie. Personne ne les recevra jamais avec plus de respect et plus de vénération que votre très humble et très obéissante servante. De la Motte Guyon / Ce 29 novembre 1696.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°252, autographe ; f°254, copie. - Fénelon 1828, t. 7, lettre 149 - Correspondance de Tronson, 1904, […], Lettre LXXXI, p. 543.
1La Chétardie.
2Tronson, déjà fort malade, a recours à un secrétaire.
3L’écriture de la main même de Tronson.
N. [La Chétardie] mea marque une si horrible défiance de moi, et il bouche si fort toutes les avenues à s’ouvrir, quoiqu’il me semble que j’agis toujours simplement. Il m’avait proposé de signer certains articles, il ne me les a plus proposés, quoique je lui eusse dit que je les signerais. Vous savez que je ne recherche rien et que je suis toujours plus portée à demeurer comme on me fait être sans me mêler de rien ; c’est pourquoi je ne [186] lui en ai point parlé. Dites-lui que, lorsqu’il voudra me faire faire quelque chose, qu’il parle positivement, et faites-lui entendre que, loin que l’indifférence que je témoigne pour tout ce qu’on fait de moi doive le rebuter et lui faire croire que c’est faute de confiance, cela le doit porter au contraire à prendre soin de moi et à agir d’une façon plus ouverte, car pour moi, je persisterai jusqu’au bout à ne rien demander et à ne rien refuser. L’on me disait à Vin[cennes] : « Demandez », je ne pouvais, et lorsque je l’ai fait par déférence et contre mon cœur, cela m’a toujours attiré des affaires, car si je n’avais point demandé à me confesser, on n’aurait eu nul prétexte de m’envoyer M Py[rot].
Je ne me plains de rien, il suffit que Dieu voie toutes choses. J’ai pourtant été blessée de voir dans une lettre que vous avez écrite à N., que vous disiez que je n’avais pas d’autre ressource que lui. Eh, Dieu n’est-Il pas tout-puissant ? Si je savais qu’une créature me fût une ressource hors de Son ordre divin, je la fuirais comme le diable. Ô ma très chère, ne tombons pas dans l’humain, et quoi qu’on puisse vous avoir dit au contraire, soyez persuadée que je ne fus jamais plus entre les mains de Dieu que je m’y suis laissée dans cette affaire. Les hommes parlent selon leurs vues, mais Dieu voit le fond du cœur. Le P[ère] de la M[othe] est celui qui gouverne les personnes entre les mains de qui je suis ; je n’en ai pas de peine, tout m’est bon.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°166v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [185].
a N. (Chétardie add. marg.) me
Ce 13 décembre [1696]
Je ne puis être que très édifié, madame, de l’inclination que vous me témoignez avoir pour la retraite et pour la solitude. Si la pensée que vous avez de M. le curé de Saint-Sulpice était bien fondée, je trouverais très raisonnable et très juste la peine que vous avez d’aller à lui à confesse, car je conçois fort bien quelle peut être la douleur et l’amertume de votre cœur d’être obligée de vous confesser à une personne que vous estimez, mais pour qui vous n’avez nulle confiance parce que vous croyez qu’il n’en a point pour vous. Je puis vous dire, madame, après lui avoir montré votre lettre pour mieux connaître à fond sur cela ses sentiments, qu’il n’a jamais remarqué que vous ayez manqué envers lui de sincérité, et qu’il ne croit point vous avoir donné aucun sujet de soupçonner qu’il se défie de vous. Ce qui me persuade de la vérité de ce qu’il dit, est que je le connais assez [f°258v°] pour assurer qu’il ne vous confesserait pas, s’il voyait que vous usez avec lui de déguisement et que vous ne lui parlez pas avec sincérité. Je crois que lui-même vous en donnera assez d’assurance pour vous mettre l’esprit en repos, et pour vous délivrer de votre soupçon et de votre serrement de cœur, qui ne peuvent être qu’un très grand obstacle au saint usage que Dieu souhaite que vous fassiez de votre retraite. C’est la grâce que nous Lui demanderons pour vous, afin que vous puissiez vivre en paix, abandonnée à Sa divine Providence. Dans l’attente de l’accomplissement de toutes Ses adorables volontés sur vous, je suis, en Son amour, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
L. Tronson / Ce 13 décembre.
- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°258, lettre dictée, signature et datation autographes. - Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 118, pièce numérotée 302 en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°164] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 152 - Correspondance de Tronson, 1904 […] lettre LXXXII, p. 545.
M. l’évêque de Genève avait mis Mme Guyon chez les Nouvelles Catholiques de Gex, espérant qu’elle leur ferait du bien dans leurs affaires temporelles. Mais ayant appris qu’elle et son père La Combe dogmatisaient, il les obligea de quitter son diocèse. Ils vinrent à Grenoble, où ils ne furent pas plus tôt arrivés que le P. La Combe employa tous mes amis pour obtenir la permission de confesser, de diriger et de faire des conférences ; mais cela lui fut absolument refusé. En ce temps-là, j’allai faire ma visite, qui dura quatre mois1. Mme Guyon profita de mon absence ; elle y dogmatisa, et elle fit des conférences de jour et de nuit, où bien des gens de piété se trouvaient ; et surtout les novices des capucins, à qui elle faisait des aumônes, y assistaient, conduits par un frère quêteur. Par son éloquence naturelle et par le talent qu’elle a de parler de la piété d’une manière à gagner les cœurs, elle avait effectivement fait beaucoup de progrès, elle s’était attiré beaucoup de gens de distinction, des ecclésiastiques, des religieux, des conseillers du Parlement, et elle fit même imprimer sa méthode d’oraison. A mon retour, ce progrès me surprit, et je m’appliquai à y remédier. La dame me demanda la permission de continuer ses conférences, et je la lui refusai, et je lui fis dire qu’il lui serait avantageux de se retirer du diocèse. De là, elle s’en alla dans des monastères de chartreuses2, où elle se fit des disciples.
Elle était toujours accompagnée d’une jeune fille qu’elle avait gagnée, et qu’elle faisait coucher avec elle : cette fille est très bien faite et pleine d’esprit. Elle l’a menée à Turin, à Gênes, à MarseiIle et ailleurs, et ses parents s’étant venus plaindre à moi de l’enlèvement de leur fille, j’écrivis qu’on la renvoyât, et cela fut exécuté. Par cette fille, on a découvert d’affreux mystères. On s’est convaincu que Mme Guyon a deux manières de s’expliquer. Aux uns, elle ne débite que des maximes d’une piété solide ; mais aux autres, elle dit tout ce qu’il y a de plus pernicieux dans son livre des Torrents, ainsi qu’elle en a usé à l’égard de Cateau Barbe ; c’est le nom de cette fille dont l’esprit et l’agrément lui plaisaient.
Repassant par Grenoble, elle me fit tant solliciter3, que je ne pus lui refuser une lettre de recommandation qu’elle me demandait pour M. le Lieutenant civil, sous prétexte d’un procès par-devant ce magistrat. Il n’y avait rien que de commun dans cette lettre : je disais seulement que c’était une dame qui faisait profession de piété4; mais j’ai su depuis qu’elle n’avait aucun procès, et qu’elle n’avait pas rendu la lettre à M. le Lieutenant civil ; mais elle prit grand soin de la montrer, croyant que cela pourrait lui donner quelque réputation et quelque appui...
Si le bénédictin 5 ne s’était pas rétracté, c’eût été une nouvelle preuve contre cette dame : mais ce père se trouva engagé à se dédire6 par une personne de grande qualité dont il faut taire le nom7. Mais il y avait déjà de quoi se convaincre assez des erreurs et de la conduite de cette femme, qu’on voyait courir de province en province avec son directeur, au lieu de s’appliquer à sa famille et à ses devoirs. L’Inquisition de Verceil voulait faire des informations contre elle et le P. de La Combe, mais Son Altesse royale 8 les fit sortir de ses états, sans beaucoup de cérémonie.
Le général des chartreux a écrit une très grande lettre à M. N.9, sur tout ce qu’il a découvert de la conduite de cette dame et de Cateau Barbe. Ce général, homme très savant et très sage10, a été obligé de sortir de sa solitude, pour aller réparer les désordres que cette dame avait faits dans quatre couvents de chartreuses, où elle avait fait la prophétesse comme partout ailleurs.
- Phelipeaux, Relation, t. I, p 21 : « Il est bon de rapporter une lettre de M. le cardinal le Camus [...] qui nous fut envoyée à Rome en l'année 1698 » - UL, VII, «Témoignages », B4, p. 490.
Levesque indique : « Nous suivrons la copie de Ledieu, faisant partie de la collection E. Levesque. Elle dut être écrite assez peu de temps avant une lettre de M. Tronson, du 14 juillet 1697, au général des chartreux, par où nous savons qu’elle avait été adressée, non pas au curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, comme l’ont pensé Mgr Bellet et M. l’abbé Ingold, mais à l’évêque de Chartres. »
Compte tenu de l’insinuation grave : « Elle était toujours accompagnée d’une jeune fille [Cateau Barbe] qu’elle avait gagnée, et qu’elle faisait coucher avec elle … », nous reproduisons (voir à la fin de ce volume : notices, « Affaire Cateau Barbe ») la longue explication de Levesque qui suit. En effet si cette insinuation a été levée, elle donne lieu encore à quelques réserves de la part de certains dans leur appréciation de Madame Guyon.
1 « Mais Madame Guyon arriva à Grenoble dans l’hiver de 1684 et en partit au printemps de 1685 ; on ne voit donc pas comment l’évêque aurait pu faire à cette époque, et dans un pays de montagnes, une tournée pastorale de quatre mois. » (UL).
2En particulier à Prémol.
3Mme Guyon repassa par Grenoble en 1686, et la lettre de recommandation est du 28 janvier 1687.
4Dans sa lettre à son frère le Lieutenant civil, Le Camus disait positivement : « Je ne saurais refuser à la vertu et à la piété de Mme de La Motte la recommandation, etc. » Ces paroles font voir qu’à l’origine, Le Camus était moins opposé à Mme Guyon qu’il ne le fut plus tard. » (UL).
5Dom Richebracque, dont on lira les lettres plus loin, p. 494.
6Voir cependant la lettre écrite par dom Richebraque au duc de Chevreuse du 23 avril 1695 (reproduite précédemment) : » …la fille [Cateau Barbe] s’était rétractée…» et la suite.
7« M. le duc de Chevreuse » (Note de Phelipeaux) – celui-ci se renseignait mais n’exercait pas de pression, comme on l’a vu dans des lettres précédentes (n°275 sq.).
8Le duc de Savoie.
9Ici ces initiales désignent sans doute M. Tronson, à qui le général des Chartreux, comme on l’a vu tout à l’heure, avait écrit l’histoire de Cateau Barbe.
10 « A propos d’une controverse que le général des chartreux soutint contre l’abbé de Rancé, l’abbé Goujet écrit au contraire : « Jamais homme ne fut plus crédule que ce bon général, et plus facile à adopter tout ce qu’on lui disait au désavantage de ceux qu’il croyait avoir raison de ne point aimer. Sa Vie de M. d’Arenthon d’Alex, en particulier, est pleine de pareils traits. « (Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XVIIIe siècle, Paris, 1736, 3 vol. in-8, t. I, p. 462). » (UL). Ce qui se trouve confirmé par Orcibal.
Je crois vous devoir dire que le curé [La Chétardie] n’aa pas voulu me venir voir, quelque instance que je lui en ai faite. Il vint en passant trois jours après qu’il amena le notaire, il y fut un quart d’heure et n’est pas venu depuis. Ne lui en témoignez plus rien, laissons faire Dieu. On a augmenté ma garde et [l’on m’a] resserrée de plus près depuis ce temps. N’en savez-vous point la raison ? Je suis très contente de souffrir tant et si longtemps qu’il plaira à Dieu ; mais je vois par la conduite de N. [le curé] qu’il faut que ce qu’on lui dit fasse plus d’impression sur son esprit qu’il ne marque. Il n’est point opposé aux jansénistes. Il blâme en général ce qu’il estime en particulier, et je l’ai bien vu sur M. B[oileau]. On ne lit ici que la Fréquente communion, les Essais de morale, le Testament de Mons1. Je suis fort tranquille, quoique fort incommodée. Je vous prie d’aller neuf samedis à Notre-Dame : faites dire autant de messes et communiez à mon intention. Je suis fâchée de la maladie de P. [Dupuy ?]. Je prie Dieu qu’Il donne à tous ce qui est nécessaire. Qu’est devenu Dom [Alleaume], n’en savez-vous rien ? Je voulus dire quelques mots d’une sœur d’ici que N. [le curé] n’aimait pas ; sitôt que je lui eus témoigné qu’elle était brusque et que je n’en étais pas contente, il lui donna les preuves d’une considération extraordinaire ; il en fit autant à Bernaville à Vin[cennes], et il est à présent son meilleur ami. Je crois que Dieu, loin de vouloir que je lui parle en confiance sur tout cela, désire de moi un profond silence. Tout ce que je dis pour marquer de la confiance me nuit. Ce qui regarderait mes défauts et mes misères, je le dirais volontiers avec simplicité. On m’a [187] fait entendre que N., et tout le monde, est las de moi, qu’on ne me regarde qu’à cause de l’importunité de mes amis.
Laissons donc faire Dieu : s’Il me veut rendre encore un nouveau spectacle aux hommes et aux anges, Sa sainte volonté soit faite. Tout ce que je Lui demande, c’est qu’Il sauve ceux qui sont à Lui, et qu’Il ne permette pas que personne se sépare de Lui, que les puissances, les principautés, l’épée, etc. ne nous sépare[nt] jamais de la charité de Dieu qui est en J[ésus]-C[hrist]. Que m’importe ce que tous les hommes pensent de moi ! Qu’importe ce qu’ils2 me fassent souffrir, puisqu’ils ne peuvent me séparer de mon Seigneur J[ésus]-C[hrist] qui est gravé dans le fond de mon cœur ! Si je déplais à mon Seigneur J[ésus]-C[hrist], quand je plairais à tous les hommes, ce serait moins que de la boue. Que tous les hommes donc me haïssent et me méprisent, pourvu que je Lui soit agréable ! Les coups des hommes poliront ce qui est de défectueux en moi, afin que je puisse être présentée à Celui pour lequel je meurs tous les jours, jusqu’à ce que la Vie vienne consumer cette mort. Priez donc Dieu qu’Il me rende une hostie pure en son sang afin de Lui être bientôt offerte. Je Lui demande qu’Il purifie aussi votre cœur, et que nous soyons un dans l’éternité en Celui qui nous est tout. Mandez-moi où sont les deux personnes3 persécutées à mon occasion et si l’on n’a point fait de peine à d’autres. J’embrasse tout de la charité de J[ésus]-C[hrist]4.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°167] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [186].
a N. (curé add.interl.) n’a
1 Œuvres jansénistes : De la fréquente communion d’Arnauld, 1643 ; le Nouveau Testament de Mons, 1667 ; Les Essais de morale, contenus en divers traités…, 1671, 1675, 1678 de Nicole.
2Vérifié sur les deux copistes. Le sens devient plus clair en suprimant « ce » (mais on perd la référence concrète à des moyens utilisés pour faire souffrir).
3Les deux « filles », Famille et Marc ? (v. lettre 378)..
4s’inspire de Rom., 8, 35-39.
Je désire tout à fait d’avoir des nouvelles du B[on] [Beauvillier] que j’aime plus que jamaisa, je voudrais aussi en avoir de M. de p1 : n’est-il pas toujours fidèle ? Qui est-ce qui a tout quitté ? J’espère de la bonté de Dieu que vous ne ferez pas de même. Bon courage, et allons tête baissée car Dieu nous appelle. Il y a si peu de personnes qui L’aiment alors sans réserve. Donnons-Lui le plaisir de ne rien ménager avec Lui dans un temps où la fidélité est aussi rare qu’elle coûte cher ! C’est le temps d’épreuve où Dieu veut sonder ceux qui sont à Lui sans mélange. L’on est présentement ici toujours appliqué à me faire des propositions et des questions toutes jansénistes. Une petite confiance faite à N. [le curé] sur ce point m’a réussi comme les autres ! Je vous avoue que quoique je fasse de mon mieux pour lui marquer le contraire, mon cœur en a du rebut malgré moi. Je ne lui marque point de confiance qu’elle ne me soit reprochée intérieurement et que je ne m’en trouve mal intérieurement. On m’a fait entendre que sûrement N. [La Chétardie] me voulait enfermer à la Miséricorde2 ; le tas de gens dont cette maison est remplie me répugne beaucoup. J’abandonne tout au p[etit] m[aître]. L’on m’a dit ici que j’incommode, qu’on est géhenné à cause de moi, qu’on ne peut sortir, qu’il faut toujours qu’on me garde. Je ne réponds que par d’extrêmes honnêtetés à tout cela et j’ajoute que tout m’est agréable dans la volonté de Dieu. On traite ici les jésuites avec un mépris outré. A propos, savez-vous la communauté nouvelle de l’Estrapade 3 que N. dit avoir plus à cœur que toutes ses autres affaires. C’est mademoiselle de la Croix qui la commence. On dit qu’on y est plus austère qu’à la Trappe. On n’entend parler que de cela. Soyons les petits [f°175v°] du Seigneur, et n’éclairons que par notre humiliation. Avez-vous reçu une petite croix d’or ? Ecrivez-moi amplement. Je ne sais rien et ne puis vous rien dire, si ce n’est que je vous aime bien tendrement et que je prie bien le Seigneur pour vous. Je ne m’étonne pas du p. Arch.4 Les personnes qui craignent pour eux, croient s’assurer en donnant sur ceux qui sont persécutés. Cette faiblesse est bien universelle et la vérité est bien abandonnée dès qu’elle est opprimée. Pourvu que mon Maître tire Sa gloire de tout ceci, heureuse vie bien accablée de tant de coups de pierres !
La faiblesse et l’inconstance de N. [le curé] m’étonnent : il fait mille propositions, assure des choses avec des serments horribles ; après, c’est tout le contraire. Je ne fais pas semblant de le voir. Les filles de cette petite maison ne communient point. Presque toute leur vertu consiste à s’éloigner des sacrements. Je vais mon train, et comme les messes coûtent beaucoup à cause qu’on fait venir les prêtres de Paris, je n’en fais dire que deux fois la semaine et les fêtes, n’ayant pas le moyen de le faire tous les jours. Nous sommes vis-à-vis la porte de l’église, et l’on fait grand bruit dans le village de ce que l’on est enfermé sans y aller : on ne sait ce que cela veut dire, on se promet d’en faire bien d’autres à Pâques. Je leur laisse faire tout ce qu’il leur plaît. Je ne puis tomber que debout, car mon Maître fera toujours Sa volonté malgré la malice des hommes. Oh ! ferai-je faire mes amitiés au tut[eur] ? Faites comme il vous plaira, soyez ma gouvernante, aimez-moi autant que je vous aime.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°175].
aj’ayme (tout à fait biffé) plus que jamais
1Non identifié.
2 Sur la paroisse de Saint-Médard se trouvait l'hôpital de la Miséricorde, fondé en 1624 par Antoine Séguier, Président du Parlement de Paris, pour de pauvres orphelines (v. Lebeuf, Vieux Paris). Mme Guyon n’est cependant pas oubliée de ses amis : « 12 février. La Chétardie rencontre, à son retour de Vaugirard, le duc de Chevreuse à la porte d'Issy : « ils ont parlé ensemble plus « d'une heure, après quoi... le duc a été avec M.N.C.P. [Monsieur Notre Cher Père : M. Tronson] » de 5 heures jusqu'au souper (Journal de M. Bourbon, n° 1129). » (Orcibal, chronologie de la CF).
3Probablement de la rue de l’Estrapade (car l’austérité ne va pas jusqu’au recours à ce moyen).
4Il s’agit cette fois-ci d’un « Père Archange », peut-être le P. Archange Enguerrand ?
Je vous conjure, au nom du p[etit] M[aître], de m’envoyer le livre1 de S. B. [Fénelon] ena question : je vous promets que personne du monde ne le saura jamais. Ne me refusez pas. N. [le curé : La Chétardie] ne me le donnera pas, assurément. Je fus indignée de la manière dont il me parla de N. [Fénelon] : il me dit qu’il l’avait vu un petit prêtre plus gueux que lui, et tout d’un coup devenir ce qu’il est devenu, qu’il a cherché l’honneur, qu’il n’a eu que de l’ambition, et que l’humiliation lui est venue. Je répondis qu’il n’avait jamais rien cherché, et qu’il n’avait accepté les choses que parce que Dieu le voulait. Il fit toujours de grandes risées de tout cela, et me dit : « Voilà ce que c’est de chercher la grandeur. S’il me l’avait montrée, il ne ferait pas de pareilles choses. M. de M[eaux] m’enverra les feuilles à mesure qu’il les fera imprimer2. Oh ! que si vous étiez à présent à Vin[cennes], vous n’en sortiriez jamais ». Je répondis : « Plût à Dieu que tout tombât sur moi seule et que Dieu en tirât Sa gloire, j’irais de bon cœur au supplice ! ». Il dit : « Tous vos amis sont perdus », et ensuite témoigna beaucoup de refroidissement pour moi. Mais toute la conversation se tourna à blâmer l’auteur avec les derniers excès. Croiriez-vous que, pour l’amitié que je lui porte, cela m’a fait plus souffrir que toutes mes affaires ?
Voilà mon espèce de testament ; il faut [188] l’ajouter au codicille que je fis à Meaux. P. [Put : Dupuy] a tout - c’est un bon enfant -, P[ut], le t[uteur : Chevreuse] et vous pouvez ouvrir celui-ci et le recacheter3. Je crois être obligée de mettre toutes ces choses pour l’avenir, afin que la vérité soit connue. Il fut écrit à Vin[cennes].
Vous m’avez réjouie de me dire que les jésuites soutiennent le livre. N.[le curé] est tout janséniste dans l’âme, et croyez qu’il est vrai. Je rêvais, étant à Vin[cennes], que j’étais avec N.[Fénelon ?], que j’aime uniquement, comme vous savez, et qu’il me montrait N. sous la figure d’un chien, et moi je ne voyais qu’un singe. Nous eûmes dispute là-dessus et, après bien du temps, enfin il vit aussi bien que moi que ce qu’il avait cru un chien était un singe.
Je fais carême à feu et à sang : je me mourais avant que de le commencer, mais j’eus mouvement de le faire, m’en dût-il coûter la vie, et je le fais bien, quoique assez mal nourrie et sans provisions. Le Maître fait faire ce qu’Il veut. Je ne suis pas étonnée de la mère de l’aum[ônier][Mme de Charost], car la prospérité la rassure et l’adversité la tente. Ce devrait être tout le contraire ; Dieu nous souffre dans nos faiblesses.
Tout ce que je dis à N. [le curé] enb confiance et qu’il paraît approuver, il s’en sert après contre moi, je ne trouve même rien à lui dire. Je vous conjure, par le sang de J[ésus]-C[hrist], qu’on ne fasse rien d’humain pour se tirer de l’oppression. N. [le curé] me dit encore que tout ce livre de N. [Fénelon] était plein de fautes grossières contre la doctrine, qu’il parlait de le prouver par des passages, mais que ce serait passages renversés et mal tournés, comme disait fort bien M. de M[eaux]. Je lui dis que tous les passages étaient si formels qu’on n’y pouvait donner un autre sens. Je souhaiterais extrêmement qu’il en mît de formels dans cette seconde édition, cela est nécessaire : priez-l’en car, assurément, cela est important. Il en trouvera une infinité de rapportés dans les notes du P[ère] Jean de la Croix. Lorsque N. [le curé] me dit que N. [Fénelon ?] m’avait condamnée, je lui dis : « Il a bien fait si je suis condamnable ». Enfin il me fit entendre que ce qui était de bon dans le livre de M. de C[ambrai] avait été volé dans les manuscrits que M. de M[eaux] lui avait prêtés. J’en fus si mal satisfaite que je ne vous le peux exprimer.
Si vous voulez m’écrire plus au long, tenez vos lettres prêtes, écrivez par jour ce que vous voudrez, et j’enverrai tous les premiers dimanches des mois, et de cette manière sans y aller fréquemment, vous saurez les choses. Pourriez-vous me faire changer ma pendule contre une qui répète ; je l’enverrai par N., cela me serait fort utile. Je la voudrais très bonne, je ne me soucie pas qu’elle soit belle. Si cela vous embarrasse, usez-en librement. D’où vient que je ne puis rien avoir de ce qui était au pavillon ? Il y a des livres de conséquence. Les écrits qu’avait le G.E. [Gros Enfant : La Pialière] ont-ils été perdus ? L’a-t-on interrogé, etc. ? J’ai déchargé tout le monde. Toutes mes interrogations ont roulé sur deux lettres du P[ère] d[e] L[a] C[ombe], où il me mettait : « La petite [189] Église-Dieu vous salue4 ». Il n’est sorte de tourments qu’on ne m’ait fait là-dessus. Mais ce qui incite à me tourmenter, c’est qu’il y avait : « Les jansénistes sont à présent sur le pinacle5, etc. »
Ayez bon courage, c’est peu d’être fidèle à Dieu dans la prospérité si l’on ne l’est dans l’adversité. Ce n’est donc pas sans raison que j’aime si fort le tuteur, puisqu’il est comme il doit et si bien. Bon courage, Dieu mérite plus que cela. Empêchez que N. ne soit infidèle : son amie est une pierre d’achoppement, mais parmi tant de bon il faut pardonner les faiblesses. J’ai lu dans la gazette un mariage de la fille aînée du B[on][Beauvillier] avec le neveu de N. qui m’a surprise : a-t-elle quitté Dieu pour l’homme6 ?
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°168] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [187].
a livre (de S.B. add.interl.) en
b N. (curé add.interl.) en
1 Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, achevé d’imprimer le 25 janvier 1697. Ce texte majeur de Fénelon mérite un bref aperçu de son histoire bibliographique, v. à la fin du volume : Notices, « Explications des maximes, bibliographie de Fénelon. »
2 l’Instruction sur les états d’oraison de Bossuet, achevé d’imprimer le 30 mars 1697. Sur les interprétations divergentes des 34 articles d’Issy, v. Fénelon, Œuvres I, Gallimard, 1983, « notice sur l’Explication… » par J. Le Brun.
3« …enfant -, que P… » : nous supprimons « que » pour rendre un sens à la construction cassée de cette anacoluthe.
4 La « petite église » est souvent présente dans les lettres de 1695 (25 mai, 29 juillet, 20 août, 5 septembre, 10 octobre, 7 décembre). On ne retrouve pas « Église-Dieu » mais, le 25 mai : « La petite Église d’ici vous salue ».
5Madame Guyon se tourmente à juste titre : v. sa quatrième lettre du même mois de mars 1697 : « M. de la Reynie ne me fut contraire que lorsqu’il eut vu cet endroit : « Les jansénistes sont sur le pinacle, ils ne gardent plus de mesure avec moi … »
6Il pourrait s’agir de Marie-Antoinette, née le 29 janvier 1679, religieuse aux bénédictines de Montargis, au mois d’octobre 1696. Voir le début des mémoires de Saint-Simon qui la demanda en mariage sans succès.
Je ne crains point que le prêtre me trahisse sur la messe et la communion : il y est autant intéressé que moi, et craindrait extrêmement qu’on ne le sût. Pour nous, ma t[rès] c[hère], ne craignez pas, mais continuez de vous délaisser à N[otre] S[eigneur] J[ésus]-C[hrist], notre divin Maître, qui sait ce qu’il nous faut. Faites tous les jours un peu d’oraison pour vous soutenir, et n’y manquez jamais. Je suis très convaincue que cela est de nécessité absolue, quand vous y seriez comme une bûche. Montrez toujours votre fidélité en cela. [169v°] Lisez quelque chose, ou des écrits ou d’autre chose sur la voie, qui puisse vous renouveler ; l’esprit abattu a besoin de ces petits secours. La fièvre ne m’a pas quittée depuis le dimanche gras. Non seulement on ne se met pas en peine de me faire rompre carême, mais je jeûne à feu et à sang. J’ai un mal d’yeux et de gorge avec la toux. La fièvre me redouble tous les jours avec un violent mal de tête. Tout ce qu’on recommande est que, même à la mort, on ne me fasse venir aucun prêtre. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Depuis ceci écrit, on a changé ici de curé ; celui qui l’était était un docteur fort honnête homme, nommé M. Le Clerc ; celui qu’on y a fait mettre, à cause que l’autre est un peu vieux, s’appelle M. Huon. L’on a pris prétexte des infirmités du premier. Le dernier a demeuré aux Missions Etrangères : informez-vous ce que c’est, car on croit qu’on me le veut donner pour confesseur. C’est un homme dévoué à M. de P[aris]. Je ne crois pas qu’il soit pis que celui que j’ai. Je laisse tout à Dieu. J’ai appris que ce nouveau curé a demeuré à Saint-Eustache. Il est sans doute connu de l’aum[ônier][l’abbé de Charost] ; vous pourriez savoir de lui ce que c’est, comme une nouvelle que vous avez apprise. Le supérieur de ces filles qui me gardent s’appelle M. l’abbé Bosquin ; il est maître du Collège des Quatre Nations1 et [du] grand pénitencier. Je vous prie de m’informer de tout cela. N’oubliez pas les ceintures de prêtre. La fièvre m’a quittée d’hier. Je vous embrasse.
J’ai songé cette nuit qu’ayant trouvé l[a] bonne c[omtesse] [de Morstein], j’ai voulu lui parler, elle m’a évitée, je l’ai poursuivie et, avec d’extrêmes instances, je l’ai obligée de m’écouter. Elle m’a dit qu’après les impertinences que j’avais dit d’elle, je lui ai dit2 que je la priais de ne pas croire cela, que n’ayant parlé à personne, je n’ai pu parler ni pour ni contre elle ; elle m’a cité M. Py[rot] et N. ; je lui ai protesté que cela était faux, et qu’elle se souvînt que je lui avait prédit qu’on se servirait de tout pour me l’arracher : elle est revenue à elle. Ce songe me porte à vous prier de tâcher de la joindre en quelque lieu que vous [170] puissiez, sans égard à votre rang ni à un petit dépit naturel. Entrez en éclaircissement avec elle avec charité, protestant que vous ne le faites que par le devoir de l’amitié et de la charité chrétienne, tâchant de tirer d’elle ce qui l’a obligée à en user ainsi. Si elle vous dit que j’ai dit quelque chose, assurez-la, comme de vous, que vous répondriez bien que cela est faux, et qu’elle se souvienne que je lui ai dit qu’il n’y aurait point d’invention dont on ne se servirait pour la détacher de moi. Jugez ce que j’aurais dit d’elle à ces gens-là !
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°169] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [189].
1Le collège Mazarin ou collège des Quatre-Nations, ouvert en 1688, fréquenté par la noblesse pauvre, supprimé en 1793, actuellement siège de l’Institut et de la Mazarine. (v. Conti (quai de-) dans Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris).
2[sic] : elle m’a dit que je lui ai dit…
Ce que vous m’avez mandé de Dom [Alleaume1] m’a donné autant de douleur que ce que vous me mandez du succès du livre me donne de joie : c’est une marque que Dieu l’agrée, puisqu’Il le couronne par une si forte tribulation. Si les méchants en deviennent plus endurcis, ceux qui aiment Dieu en seront fortifiés. Cela m’unit davantage à son auteur, et je prie Dieu qu’Il envoie un plus grand embrasement dans son cœur que celui qu’Il a envoyé dans sa maison. En quelle situation est le B[on][Beauvillier] ? Et le Tut[eur][Chevreuse] ? J’aime toujours beaucoup ce dernier.
Tout ce que je crains de tout ceci, c’est que, sous bon prétexte, on ne travaille à descendre de dessus la croix ; J[ésus]-C[hrist] en avait un merveilleux, qui était le salut des Juifs, cependant Il n’en voulut pas descendre. Je ne désire pas non plus d’en sortir, assurément, et j’attends le Seigneur avec grande patience. N. [le curé] m’aa proposé d’aller à la maison de Paris de ces filles d’ici ; je lui ai dit que je lui obéirais en tout. Cependant j’aimerais beaucoup mieux être ici où il y a de l’air et où il ne vient personne, que là où il y aurait bien plus d’examinateurs et de tourmentants. Mais je laisse tout entre les mains de Dieu. Ce n’est pas à présent le temps du succès et de l’applaudissement, [f°170v°] mais de la contradiction, de l’épreuve et de l’humiliation ; c’est ce dont il faut faire usage, tout autre effet nous déplacerait. Satan a demandé de nous cribler2 et le Seigneur le lui a permis : le temps est fort à passer, mais courage ! Pourvu que Dieu soit glorifié, qu’importe à quel prix.
Tout est-il en paix à présent dans la famille du p[etit] m[aître] ? Je le souhaite et que personne ne prenne le change. Ayez bon courage, je vous en conjure, et ne vous laissez pas abattre. Il faut que le fléau sépare la paille du bon grain. Dom. est-il revenu à Paris ? Le G.E. [Gros Enfant : La Pialière] est-il ferme, et tout va-t-il selon le Seigneur ? Je crains fort le respect humain pour certaines gens que vous connaissez, surtout la mère de l’aum[ônier][Mme de Charost]. Pour moi, je suis entre les mains de Dieu : Il fera de moi ce qu’il Lui plaira. Ne pourriez-vous m’envoyer le livre en question par l’homme qui vous porte celle-ci ? Il est sûr.
Voilà mes petites litanies que je fis avec les chansons3. Si je reste ici, je pourrai vous donner de temps en temps de mes nouvelles. Si j’en sors, je ne le pourrai, à moins de quelque nouvelle providence. J’eusse bien voulu que vous eussiez été informée des choses qui m’ont été faites, dans mon séjour de Vin[cennes], par ceux du dehors et du dedans, qui vous étonneraient sans doute. Mais je ne les écris pas, et je laisse tout écouler dans le sein [191] de Dieu, prêt à être le sujet, si l’on veut, d’une sanglante tragédie. Lorsque j’aib écrit, je croyais vous mander mille choses ; il ne m’est rien venu. Vous pourrez tout confier au Tut[eur] car il est très secret, et j’ai envie de savoir par vous de ses nouvelles. Plus les gens me coûtent, plus je les aime ; je plains votre sœur et je crains sa faiblesse. C’est à Dieu de garder ce qui est à Lui.
Il est vrai que je n’ai pas été trompée au succès du livre et que je crus bien, lorsque N. [f°171] m’en parla, qu’il serait mal reçu parce que le temps n’est pas propre pour cela. Je pensai même que M. de M[eaux] ne différerait l’impression du sien que pour voir quel cours aurait celui-ci et pour en tirer avantage. Mais tout cela ne me fit pas en avoir de peine, quoique je comprisse bien qu’il m’en coûterait quelques années ou mois de captivité. Je pensai que Dieu pourrait avoir en cela ou des desseins d’éclaircir la matière, parce que la nécessité obligerait peut-être à prouver par les autorités mêmes ce qu’on ne dit que par citation, ou bien des desseins de destruction, et tout est également bien, pourvu qu’Il Se glorifie Lui-même en nous.
L’aveuglement sur cette matière est si étrange que l’éclaircir, c’est aveugler. Les yeux malades se persuadent que la lumière est douloureuse et propre à aveugler davantage, quoique son caractère soit tout différent de cela. J’eus une impression que le grand-père [Louis XIV] mourrait entre cy et le mois de septembre. J’en dis quelque chose au N. [le curé] avec ma simplicité. La chose n’arrivera pas, je crois, car cette impression m’a paru peut-être un tour de Bar[aquin] pour me décrier dans l’esprit de N. Je n’en ai point eu de peine, et s’il m’arrivait d’être trompée, je crois que je n’en aurais point. S’il m’arrivait encore de pareilles choses et que j’eusse un pareil mouvement, je les dirais de même. Mais N. est bien éloigné de comprendre cette simplicité. Je lui ai parlé avec bien de la confiance, c’est-à-dire que je lui ai dit des choses qui me regardent, mais ni il n’entre en rien et ne comprend pas même ce que je lui dis, ni mon cœur ne correspond pas à cela, car je ne puis parler que légèrement, et des choses de ma jeunesse. Mais comment parler lorsqu’on ne vous entend pas, et même qu’on ne vous écoute pas, faute d’intelligence?
Je crains, en vous envoyant cet homme de temps en temps, que votre domestique ne soupçonne quelque chose. Avez-vous dit que [f°171v°] vous avez mis une lettre dans la bourse ? Je le dirai si vous l’avez dit, sinon je ne le dirai pas, car il m’a envoyé le paquet tout cousu : cela est bien commode et bon à lui. Je crois qu’il voudrait peut-être bien mieux faire, mais qu’il n’en est pas le maître. Pour les filles d’ici, leurs supérieurs [sic], leur générale, leurs protecteurs, tous sont intimes ou pénitents du P. de l[a] m[othe]4. On ne peut les traiter plus honnêtement que je fais, elles ne laissent pas de me regarder comme un démon. Mes honnêtetés leur sont suspectes : c’est pour les gagner. M. de P[aris] les a été voir et leur a dit qu’elles avaient plus de courage et de lumières que toutes les autres [192] religieuses pour ne se pas laisser tromper ni gagner. Tout cela n’est rien.
Je voudrais, avec mes peines, avoir celles de N. Comment prend-t-il cela ? Est-ce avec peine ou hauteur, ou avec petitesse et sans découragement ? Je prie Dieu qu’Il soit sa force et la nôtre. C’est ici le temps de l’affliction, du trouble et de l’incertitude. Le P[ère] arc[hange ?]5, quel personnage fait-il ? Vos parents en sont-ils contents ? Heureux qui persévérera jusqu’à la fin. Il n’y a plus de justice ni de vérité dans le monde, le courant entraîne : vouloir s’y opposer, cela est impossible. Souffrons tant qu’il plaira au Seigneur. Tout ce qu’on fait va toujours de mal en pis. Dieu est jaloux, Il veut tout faire par Lui-même : laissons-Le faire. Soyez persuadé que je vous aime tendrement. Mandez-moi la situation de N. [Fénelon] dansc tout ceci, car Dieu en lui est plus que tout. S’il commence comme Job, il pourra achever comme lui. Est-ce malice ou accident qui a mis le feu chez lui ?
Depuis ceci écrit, N. [le curé] m’est venu voir, qui m’a dit le contenu du livre. Je vous avoue que j’en suis affligée, car il ne peut servir aux bonnes âmes n’étant pas selon leurs expériences, et il nuit beaucoup à l’auteur et à la vie intérieure. Mais Dieu l’a permis. Je crains qu’il ne l’ait fait par quelque politique et que Dieu ne l’ait pas béni. Mais quoi qu’il en soit, il faut [f°172] faire usage de tout. M. d[e] M[eaux] est dans un déchaînement affreux, qui dit qu’il le va pousser à toute extrémité, se promettant de le faire condamner à Rome. Il faut tout abandonner à Dieu. N. m’a dit de ne point vous écrire à l’avenir en vous donnant des commissions. Sa situation sur N. [Fénelon] ne me plaît pas : il croit que N. [Fénelon] a pris des matières de M. d[e] M[eaux] et s’en est servi, qu’il n’a pas voulu approuver le livre de M. d[e] M[eaux], ce qu’il aurait dû faire, que c’est ce qui indigne M. d[e] M[eaux] contre lui, qu’il ne se relèvera jamais de cela, qu’il est perdu et le reste. Pourvu que Dieu soit glorifié, il n’importe, et ce sera par sa destruction. J’ai dit à N. que vous m’avez écrit, car comme les choses ne viennent pas directement, ces filles auraient vu une lettre dans la bourse et le lui avaient déjà dit. Il faut se priver de cette consolation. Mais bon courage ! M. de P[aris] dit que M. de C[ambrai] condamne entièrement mon livre dans tout le sien, et qu’il ne l’a fait que pour faire voir qu’il me condamnait, etc. Ne témoignez rien de ceci à N.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°170] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [190]. - L’accord est excellent entre Dupuy et La Pialière : nous avons relevé, sur ce long texte, une seule et légère correction par Dupuy, absente de La Pialière, v. la variante « b ».
1Suspect de quiétisme, le P. Alleaume fut exilé de Paris. V. Index.
2Cf. Luc, 22, 31.
3S’agit-il du manuscrit en très petits caractères de poèmes écrits en réclusion, inclus dans le recueil A.S.-S., ms. 2057 ? (Ils seraient donc composés avant l’embastillement ; nous en avons édité deux à la fin de la Vie, p. 1041).
4On connaît les agissements de ce dernier envers sa demi-sœur et le P. Lacombe qui appartenait au même ordre religieux des barnabites (v. Vie, début de la troisième partie).
5Attribution incertaine. Un indice : ce religieux est en service auprès de la famille de la petite duchesse.
a N. (le curé add.interl. de la main de la table des abréviations qui termine le ms.) m’a
bje vous ai Dupuy
cde N. (S.B. add. interl.) dans
Je ne sais pourquoi vous croyez que je n’aime plus L B [Beauvillier], car je l’aime fort ; mais c’est qu’il ne me vint alors à vous parler que du T[uteur][Chevreuse], pour lequel je trouvais un goût particulier. Il n’y avait rien que de très édifiant dans les lettres du P[ère] L[a] C[ombe] : il m’invitait à aller aux eaux qui sont près de lui ; ensuite, après avoir témoigné la joie qu’il aurait de me voir, il ajoutait qu’il ne serait pas fâché de voir Famille ; ce mot leur avait paru un mystère exécrable et digne du feu, mais lorsqu’ils surent, par les preuves que je leur en donnai, que c’était le nom de ma femme de chambre, ils furent étonnés. Et c’est cela seul qui avait fait dire que c’était des lettres effroyables. Toutes les peines qu’on m’a faites n’ont roulé que sur ce mot : « La petite Église d’ici vous salue, illustre persécutée1 ». J’avais plus de peine de la peine que vous pouviez avoir que de ce que je souffrais.
J’ai lu le livre2 avec respect et satisfaction, j’y trouve peu de [193] choses à redire. On se pouvait peut-être passer de mettre quelque chapitre des épreuves3, mais aussi peut-être cela était-il nécessaire. Je trouve en quelques petits endroits le faux trop poussé, et qu’il peut causer bien de la peine à quelques âmes timorées. Je trouve encore qu’il est trop concis en bien des endroits qui auraient besoin de plus d’explication. Tout en gros, je le crois très bon et que les crieries viennent de l’ennemi de la vérité. A Dieu ne plaise que je me plaigne d’y être condamnée en quelques endroits, puisque outre que la condamnation n’est pas formelle, Dieu sait que je voudrais de tout mon cœur, pour le bien de l’Église en général et pour l’utilité des particuliers, être condamnée de tout le monde. Dieu connaît la sincérité de mon cœur. Je peux m’expliquer mal, étant une femme ignorante, mais plutôt mourir que de croire mal et de ne pas soumettre toute expérience à ceux qui doivent juger de tout, et surtout à une personne pour laquelle j’ai tant de respect. Je n’ai jamais été arrêtée à mes pensées, je les ai expliquées le moins mal que j’ai pu, mais j’ai toujours été pressée de les condamner dès qu’on m’aurait dit que je me serais méprise, sans même exiger qu’on me montrât ces méprises. Voilà, devant Dieu, quels ont toujours été et quels seront toujours, s’il plaît à Dieu, mes sentiments : prête à tout et prête à rien. Je prie Dieu qu’Il inspire à l’auteur d’ajouter et d’éclaircir ce qui sera pour Sa gloire, et qu’en nous enseignant le pur amour, il n’y mêle jamais ni politique ni propre intérêt ni considération humaine ; il doit bannir tout cela de sa conduite comme il le bannit de l’amour pur. Je prie donc Dieu de tout mon cœur qu’Il Se glorifie toujours en lui et par lui.
Je crois vous devoir dire le contenu des lettres du P[ère] L[a] C[ombe]. Il y avait qu’une fille, nommée Jeannette, était toujours à l’extrémité, qu’elle avait eu de moi une connaissance si intime, selon ce qu’ils m’avaient mandé ; sur cela, on veut m’obliger à dire ce que c’est que cette connaissance et ce qu’on m’avait mandé. Je refusai constamment de le dire, mais M. de la Reynie me poussant à bout, je lui dis que je ne refusais de le dire que parce qu’il m’était avantageux ; il me dit : « Mais on vous y force, et on vous l’ordonne » ; alors je lui dis qu’elle avait connu que j’étais bien chère à Dieu. Quoique je ne dise que par force et la moindre des choses qu’elle disait, M. Pyrot [Pirot] m’en fit un crime de Lucifer, et encore d’un songe rapporté dans ma Vie, de la chambre de l’Epoux trouvée sur la montagne.
M. de la Reynie ne me fut contraire que lorsqu’il eut vu cet endroit : « Les jansénistes sont sur le pinacle, ils ne gardent plus de mesure avec moi », et M. Py[rot] me fit entendre que j’étais à leur discrétion, assurant que M. de la Reynie ne ferait paraître [194] que ce qu’ils voudraient, qu’il avait été domestique de la maison d’Epernon, qu’une dame de ce nom, qui est aux carmélites et qu’il élevait au-dessus des nues à cause de sa constance à ne rien signer, avait tout pouvoir sur lui, m’insinuant doucement, pour m’accuser ensuite de rébellion, que les grandes âmes se signalaient à ne rien signer. Je lui dis que je faisais gloire de marquer ma simplicité par ma soumission, et non ma grandeur d’âme par la révolte. Ensuite il ne m’épargna plus, et me demanda des signatures infâmes que je ne pouvais faire ni en honneur ni en conscience. Mais il n’y avait pas la moindre chose qu’on pût reprendre dans les lettres du P[ère] L[a] C[ombe] : s’il y avait eu la moindre chose, on ne m’aurait pas épargnée.
Il y a deux endroits qui me font de la peine, et je porte impression que ceci va avoir des suites fâcheuses. Je prie Dieu que tout tombe sur moi. Il fallait omettre de parler des prières vocales d’obligation, mais le plus fâcheux, c’est l’endroit de l’épreuve de pure foi où il exclut possessions et obsessions : cela fait croire mille choses fausses. L’on ne peut même expliquer cela sans accroître la prévention4, et si tout eût été confondu, les hommes en sont plus capables.
Il me paraît qu’il y a un amour sans raison d’aimer, ou qui n’en peut rendre aucune : elle aime parce qu’elle aime, elle ne songe ni à beauté ni à bonté, elle est enivrée d’une totalité qui absorbe toute distinction spécifique car Celui qu’on aime est au- dessus du beau et du bon.
Je n’ai pu me résoudre de garder le livre plus longtemps : je vous le renvoie. Soyez persuadée de mon affection. N. [le curé] vient de sortir, il m’a dit d’abord : « M. [la petite duchesse] vousa mande que les bruits du livre s’apaisent un peu ». Mais c’est pis que jamais, les choses seront poussées à toute extrémité. Je viens de dîner avec M. de Blois5 et M. Brisacier, mais M. d[e] M[eaux] fait un livre qui sera approuvé de tous. Je sais ce que m’a dit madame la princesse6. J’ai cru devoir vous renvoyer le livre, et ceci crainte d’accident. Je crains fort votre domestique. Je vous ai envoyé une petite croix et le portrait de M. de M.7
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°172] qui sépare nettement de la lettre précédente par son indication habituelle de date, attachée à la fin de la lettre - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [192] : à la suite de la lettre précédente dont elle est seulement séparée par le sigle : « $ ». Les deux lettres ont-elles été envoyées ensemble ? – Fénelon 1828, tome 9, en note 2 à la lettre 403, p. 80-81, reproduit de longs passages de cette seconde lettre, comme « lettres à la duchesse de Beauvillier » : il est probable que les deux lettres firent partie du même envoi, la première adressée à la « petite duchesse », la seconde à la duchesse de Beauvillier, d’où son début : « Je ne sais pourquoi, vous croyez que je n’aime plus L B [Beauvillier], car je l’aime fort. »
a M. [la pd add.interl.] vous
1 Lettre du 10 octobre 1695.
2 L’Explication des maximes des saints sur la vie intérieure de Fénelon traite « toute la matière par articles rangés suivant les divers degrés que les mystiques nous ont marqués dans la vie spirituelle. Chaque article aura deux parties. La première sera la vraie […] La seconde partie sera la fausse, où j’expliquerai l’endroit précis où le danger de l’illusion commence. » (Avertissement, Œuvres I, 1983, p. 1006) – Le faux est en effet très poussé dans les secondes parties, comme va le faire remarquer Madame Guyon.
3 Ainsi l’article IX de l’Explication traite des « épreuves extrêmes ».
4Madame Guyon craint que l’on soit trop prévenu contre l’état de pure foi et que les hommes en deviennent moins capables. On ne peut expliquer les dangers attachés à cet état sans créer des malentendus chez ceux qui n’en n’ont pas fait l’expérience.
5Bertier (1652 – 1698), nommé le 22 mars 1693 à l'évêché de Blois nouvellement créé, ami de Fénelon. v. Index.
6Indéterminée.
7Ces initiales désignent habituellement M. de Meaux : Madame Guyon eût-elle conservé le portrait de Bossuet ? Il s’agirait du tableau offert dans la lettre à Bossuet, vers le 10 janvier 1695, qu’il lui aurait renvoyé. Ce tableau, selon Deforis, représentait une Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses bras. Ce qui expliquerait que : « Ni Bossuet, ni Phelipeaux, dans leurs Relations, ni Mme Guyon dans sa Vie, n’ont parlé de ce cadeau. [UL] ». Il peut aussi s’agir d’un portrait de M. ou Mme de Mortemart ?
Je suis trop en peine de l’état des personnes et des affaires pour ne vous pas demander des nouvelles. Je suis tout à fait affligée, et je ne trouve rien de plus dur au monde que d’être obligée de se confesser à un homme qui vous opprime et se déclare [f°176] le plus cruel ennemi : on ne me traite que de scandaleuse, d’hypocrite, de sorcière. Tout ce que la gantière dit a un air de vérité, à ce qu’on dit, dont on ne peut douter. J’ai fais des crimes horribles en Bretagne où je ne fus jamais, et cela me sera soutenu. On récompense ceux qui me maltraitent. Que ne me fait-on mon procès ? Je l’ai tant demandé. Je sais que je dois tout attendre des faux témoins, mais qu’importe. La mort me serait un gain1.
Je ne sais si vous êtes informée d’un artifice le plus étrange du monde. Un certain père de St La., ami du c[uré] de V[ersailles][Hébert], que le tut[eur] connaît de réputation, est venu en cour en habit séculier, s’est fait nommer le m. S. - il s’appelle S. - ; a fait des prophéties au R[oi]a ; il s’est informé auparavant de choses secrètes passées. Le passé qu’il a dit a donné crédit au futur, et tout gît à détruire N N., à m’imposer des crimes qu’on a connus par révélation, à installer la dem[ois]elle La Croix. Il a parlé, il a été écouté, et on se sert de cela pour m’opprimer. Nous voilà dans un étrange temps. Pourvu que Dieu soit content, il n’importe.
Les outrages de N [La Chétardie] me sont plus sensibles, car il veut une confession et m’exhorte à déclarer mes crimes et mes sortilèges. En vérité, si j’étais ce qu’il dit, je me tirerais de ses mains. Les railleries piquantes qu’il fait sur ceux qui me touchent, m’affligent plus que tout. Il dit qu’il s’était tenu suspendu jusqu’à présent. Je vous avoue que je trouve une espèce d’impiété à vouloir me confesser sans me croire ; ou qu’il me croie ou qu’il cesse de me confesser. Je ne crois pas que j’eusse jamais pu tomber en de plus mauvaises mains. C’est un homme plein de cautèle2, auquel les plus fameux J[ansénistes] vont. Il me veut persuader que M. B[oileau] est de mes amis, un homme plein de charité, il confesse ses pénitentes [f°176v°] et entre autres, Mad[ame] d’A. On voulait qu’elle me vît, on avait quelque dessein en cela ; je ne sais si on le fera. Enfin, je suis à présent plus criminelle qu’on ne peut dire, et on a eu grand tort de me tirer de Vincennes. On fait tous les jours cent suppositions. Si tout tombait sur moi, à la bonne heure ! Les artifices et les intrigues des J[ansénistes] est horrible. Je ne sais si je puis avec honneur et en conscience continuer d’aller à confesse à N.[le curé] : il affecte de me confesser, sans me laisser communier, pour donner à connaître qu’il agit avec connaissance de cause. Mandez-moi, je vous prie, comme tout se passe, et priez le bon Dieu pour moi : qu’Il ne retire pas Sa force, ou bien, s’Il veut que je sois faible, que Sa volonté soit faite. Depuis ma lettre écrite, N. a envoyé un homme à lui avec les parents de la petite Marc pour me l’enlever, mais elle a fait des si grands cris qu’ils n’ont osé en parler pour le faire. La fille qui me garda, connivant3 avec eux, avait fait venir adroitement la petite Marc …b je redoute de lui parler et l’avait enfermée sous la clef dans sa chambre de peur que Manon ne fût à son secours ; elle l’a fort sollicitée à me quitter. Après des choses comme celles-là et celles qui se sont passées, puis-je en conscience me confesser à lui ? Consultez le b[on : Beauvillier] et me répondez : vous ne me répondez point sur ces choses.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°175v°] : « mars 1697 ».
a R inversé.
b Un mot rayé.
1Phil., 1, 21.
2Cautèle : « Prudence rusée » (Rey).
3 De connivence.
J’avais résolu de ne plus écrire après la réponse que l’homme [me] dit de bouche1 que vous aviez faite, qui était qu’il ne revînt plus, mais je la crois nécessaire. J’ai eu beaucoup d’inquiétude, ne sachant si l’homme avait porté la lettre, car j’ai peine à comprendre qu’ayant le cœur comme vous l’avez, vous m’eussiez congédiée sans me dire par écrit un mot des raisons que vous en avez. Faites-moi donc la [f°177] grâce de me faire un mot de réponse, je vous en prie, sur ce qui se passe.
Vous saurez que les deux hospitalières2 sont venues, contre l’ordinaire, me voir bien des fois de suite, me mettant toujours sur les questions les plus outrées du janséni[sme], comme me disant par exemple que l’Église était dans un relâchement effroyable, qu’on ne faisait plus de pénitences publiques, et beaucoup d’autres choses. Je dis que l’Église avait ses raisons pour changer de conduite suivant les besoins, qu’il fallait en tout la respecter. Enfin, après bien des poursuites, ils ont connu que je n’étais pas pour cette secte et c’en a été assez. Ils en usent plutôt comme des comites3 que comme des hospitalières ; non contentes de cela, on a fait venir une créature de je ne sais où, qui était en conférence avec elles. Dès qu’une de mes filles la vit, elle s’enfuit et rougit beaucoup, elle ne put voir son visage à cause que le soleil lui donnait en plein sur les yeux. Sitôt que cette créature fut partie, elle s’en fut dans tout le village dire qu’elle m’était venue demander de la part de gens de qualité, afin que cela fît éclat. Ensuite cette supérieure envoya quérir Manon4, c’était le jour de Pâques, disant qu’elle s’allait plaindre et que l’on faisait venir ici des personnes afin de leur parler, qu’elle était sûre que c’était sa sœur, qu’elle lui ressemblait, etc., faisant des grandes plaintes avec des menaces et des emportements fort grands, qu’elle n’avait que faire d’être géhennée à cause de nous. Manon lui répondit fort honnêtement, puis elle me vint dire toutes les menaces qu’on lui faisait. Je lui mandai par elle qu’elle ferait telle plainte qu’il lui plairait, que je n’avais rien à craindre dans toute mon affaire par rapport à la vérité, mais bien par le contraire. L’autre dit que ces discours ne me justifiaient pas. Ensuite elle est allée [f°177v°] à Paris porter son paquet, où elle a été deux jours. Pour moi, je n’ai rien dit ni témoigné aucune peine, je n’en ai pas écrit un mot à N., quoiqu’on m’ait fort menacée de lui. A des artifices de cette nature, on ne doit répondre que par le silence. Cette fille est d’un emportement et d’une déraison outrée, et par-dessus entêtée de jansénisme. Je suis résolue de tout souffrir jusqu’au bout sans dire rien, et je crois triompher par là de l’artifice. Des créatures, on est bien exposé à tout ; ce n’est pas comme dans un couvent où il y a toujours des personnes droites, mais deux filles de rien gagnées et qui font gloire de s’établir en me maltraitant.
N. vint jeudi, il me parla avec beaucoup d’éloges du livre de monsieur de Meaux, qu’on me le ferait voir, et avec beaucoup de mépris de celui de M. de C[ambrai]. Je lui dis que je croyais que le dernier était bon, par le soin qu’on avait de me le cacher, cela en riant. Il me dit toujours que je serais en liberté sans le livre. Je répondis que je ne demandais rien, que ma liberté était entre les mains de Dieu. Je ne sais quel est leur dessein en me faisant traiter ainsi par ces filles, mais Dieu est le maître : pourvu qu’il me donne la patience, cela me suffit. Il me dit que j’étais une présomptueuse, que je devais trembler d’avoir renversé l’Église par mes livres. Je lui dis que mes livres n’avaient fait de mal que celui qu’on leur avait fait faire, et qu’ainsi je ne prétendais pas me remplir la tête de scrupules, qu’il me laissât au moins la liberté, parmi tant de peines, de penser que je n’avais rien voulu faire que pour Dieu.
C’est une chose étrange que je me meurs toutes les nuits, et le jour je vais médiocrement bien. Je ne sais à quoi Dieu me réserve. Si la fille qui est venue n’est pas de leur part, il faut qu’ellea soit d’elle-même bien mauvaise pour faire de pareils tours. Faites-moi [f°178r°] le plaisir de vous en informer sous main. Après tant d’éclat, N. [le curé] ne manquera pas de vous en parler. Un mot de réponse, s’il vous plaît. N. me dit encore, en me parlant de M. de C[ambrai] : « Il a parlé, il a écrit, il a imprimé, et c’est plus qu’il n’en faut », et cela en se moquant. Il me dit qu’on avait envoyé son livre à Rome et que, dans la disposition où était le Saint-Siège sur ces matières, on ne doutait point qu’on ne le fît condamner facilement, que pour lui, tout ce qu’il en avait lu lui déplaisait.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°176v°].
a il faut ou qu’elle : nous supprimons le « ou » qui suppose une alternative.
1Sens : « …que l’homme [me] dit oralement, que vous aviez… » Nous adoptons cette interprétation, introduisant « [me] ».
2Sœurs hospitalières de la communauté des sœurs de Saint-Thomas-de-Villeneuve : dans une lettre précédente de novembre 1696, Madame Guyon dit : « cette [sœur] hospitalière me rend auprès de lui [le curé] tous les mauvais services qu’elle peut. Elle s’ennuie ici où elle est seule, et me brusque à tout moment… »
3 Comite : officier préposé à la chiourme d’une galère. (Littré qui cite Saint-Simon).
4 Manon, appelée Famille : Marie de Lavau, très fidèle fille au service de Madame Guyon.
Je vous écris encore cette lettre, ne sachant pas si, après les violences qu’on exerce sur moi, je le pourrai encore faire. Ce sont des traitements si indignes qu’on ne traiterait pas de même la dernière coureuse. Cette créature fut hier dans ma chambre pour en faire condamner la seule fenêtre dont je peux avoir de l’air. On m’a réduite à une seule chambre où il faut faire la cuisine, laver la vaisselle. Je l’ai laissé tout faire sans dire un mot. La fille qui était dans la chambre, car j’étais descendue dans le jardin, lui dit qu’elle ne souffrirait pas qu’on me fît étouffer dans ma chambre, que je n’y étais pas et qu’elle ne pourrait permettre qu’on la condamnât. Elle vint avec une fureur de lionne me trouver au jardin. Je me levai pour la calmer, elle me dit : « J’étais allée faire condamner votre fenêtre, et une bête s’y est opposée, mais l’on verra ». Je lui répondis fort doucement et en lui faisant honnêteté que, lorsque N serait venu, je ferais aveuglément ce qu’il me dirait, et que c’était l’ordre que l’on m’avait donné de lui obéir dans le moment. Criant comme une harengère, tenant une main sur son côté et l’autre qu’elle avançait contre moi en me menaçant, elle me dit : « Je vous connais bien, je sais bien qui vous êtes et ce que [f°178v°] vous savez faire ». Remuant toujours la main levée contre moi : « Je suis bien instruite, vous ne me croyez pas aussi savante que je suis ». Je lui dis, toujours du même ton d’honnêteté, et levée devant elle, que j’étais connue de personnes d’honneur. Elle se mit à crier, avec une servante à elle qu’elle avait amenée : « Vous dites que je ne suis pas fille d’honneur ! ». Je lui dis, sans hausser la voix : « Je dis, mademoiselle, que je suis connue de personnes d’honneur ». Elle se mit à crier plus fort qu’elle me connaissait bien, que je ne croyais pas qu’elle fût si savante sur tout ce que j’avais fait. Je lui dis : « Mademoiselle, je dirai tout cela à N. [le curé]. - Je ne vous conseille pas de lui dire, me répondit-elle ; si vous le lui dites, vous vous en trouverez mal et je sais ce que je ferai ». Je lui dis : « Mademoiselle, vous ferez ce qu’il vous plaira. » Elle fit un vacarme de démon. Et lorsqu’elle voit qu’on ne lui répond rien, elle crie qu’on se veut faire passer pour des saintes, pour obliger de lui dire quelque chose. Elle envoya quérir un homme pour condamner non seulement la fenêtre, mais la porte. Je lui envoyai dire qu’elle pourrait faire condamner toutes les portes, que cela m’était indifférent, que pour la fenêtre, il fallait attendre que N. [le curé] fût venu. « Non, non, dit-elle, on a refusé et [ce] qui est dit est dit ; on verra une géhenne ici ; on n’avait que faire d’y venir ; j’ai de bons ordres ». Manon lui dit : « Si vous avez quelques ordres, montrez-les, mademoiselle, et on les suivra ». « Non, non, je ne les veux pas montrer. » Et [elle] fit toujours les mêmes menaces. Elle s’est mise en tête que je mangerai ses fruits quand ils seront mûrs ; je lui ai fait dire qu’on n’en détachera pas un seul et qu’elle en soit assurée. Elle dit qu’elle sait cultiver le jardin et qu’on en a le plaisir, [f°179] qu’on n’a que faire de cela ; le jardin est en friche, il n’y a que des choux et des poireaux ! On ne lui répond rien, elle crie et fait l’alarme toute seule. J’ai écrit à N. [le curé] pour le prier de venir, car après le tour qu’ils ont fait de faire venir chez [moi] une créature qui criait qu’elle me venait voir de la part de gens de qualité, toutes les menaces qu’elle fait et ajoutant comme si j’avais fait ici des crimes horribles dont elle est bien informée1, je m’attends à tout ce qu’il y a de pis. J’ai traité, depuis que je suis ici, cette fille avec une honnêteté la plus grande du monde, lui donnant tout ce qui lui a fait quelque plaisir. Je ne lui ai jamais dit une parole.
Cela ne se fait pas sans dessein : on veut m’ôter d’ici et m’enfermer en quelque lieu inconnu, ou m’obliger à me plaindre ou à me fâcher ou à demander quelque chose. Mais j’espère que Celui pour lequel je souffre me donnera la patience. Je n’ai pas le moindre trouble de tout cela, il ne m’arrivera que ce qu’il plaira à Dieu. Plût à Sa bonté que je fusse Sa juste victime. Ils ont d’abord fait courir le bruit que je me voulais faire enlever, qu’il était venu pour cela des hommes à cheval. Ensuite elle m’a fait confidence qu’on me voulait faire enfermer à la Miséricorde. Elle m’a poussée par mille emportements à toute extrémité, sans que j’aie fait un mot de plainte. Je n’en ai pas encore parlé à N. [le curé]. Ainsi je m’attends à tout. J’ai bien cru, lorsqu’on me mettait dans une maison comme celle-là, composée de deux personnes, qu’on avait dessein de m’en imposer, mais Dieu sur tout. Il y a apparence que vous n’entendrez plus parler de moi, mais en quelque lieu qu’on m’enferme, nous n’en serons pas moins unies en Jésus-Christ. Il faut que le règne de la puissance des ténèbres ait tout le temps que le Seigneur lui a permis.
Je vous [f°179v°] embrasse de tout le cœur. Recevez ces dons du St Esprit. Je ne garde pas vos lettres [un] demi-quart d’heure ; on ne m’en trouvera point. Si N. vous dit qu’on m’accuse de bien des choses dans cette maison et qu’il ne s’en veut plus mêler, dites-lui qu’il ne croie pas sans venir soi-même en savoir la vérité, et cela comme de vous. Elle dit encore à Manon : « Puisque vous n’exécutez pas mes ordres, je ne vous en donnerai plus, mais vous verrez », avec une hauteur horrible. Mais comme j’avais défendu de lui répondre, elle ne dit rien. Elle me dit que je lui avais mandé des impertinences en lui faisant dire que je ne pouvais craindre la vérité, que dans toute mon affaire d’un bout à l’autre, je n’avais à craindre que le mensonge et qu’ainsi elle écrirait ce qui lui plairait, que Dieu serait notre juge. C’est une créature d’un emportement, qui jure comme un charretier, une basse bretonne. Vous devriez aller voir N. [le curé] : comme il est assez facile à dire2, il vous dira peut-être quelque chose. Je crois qu’on me veut enfermer ici et faire croire que je suis ailleurs. Plus on me cachera aux hommes, plus Dieu me voit.
Un procédé de cette violence justifierait un coupable ; comment ne fera-t-Il pas connaître l’oppression d’une innocente, trop heureuse d’imiter notre Maître, jusqu’à mourir même.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 178].
1Nous transcrivons exactement cette phrase obscure, éclairée quelque peu par le début de la lettre suivante. Noter une lacune probable que nous indiquons par les points de suspension (absents chez Dupuy).
2Le curé parle facilement.
Depuis ma lettre écrite, j’ajoute que la fille fit tant de bruit en disant des injures et prenant des témoins pour les dire, sans qu’on dise autre chose, sinon que Dieu serait notre juge, menaçant de tout ce qu’il y a de pire, qu’un homme dit : « Il faut que ce soit des coureuses1 qu’elles tiennent là enfermées ». Je crus être obligée d’envoyer prier N [le curé] de venir. Il vint, je lui dis qu’en vérité, c’était bien assez d’être renfermée sans entendre des injures atroces. Je lui contai le fait et lui dis que si j’étais [f°180] coupable, qu’on me fît mon procès, mais que d’entendre des infâmies de cette nature qu’en vérité cela était odieux. Il fit semblant d’être fâché, puis sortit pour leur aller défendre de me plus injurier, à ce qu’il dit. Il revint et me dit que je n’avais nulle confiance en lui. Je lui répondis qu’on m’avait si fort menacée que, si je me plaignais à lui, que je m’en trouverais mal, qu’il m’était aisé de voir qu’on avait commencé l’effet de la menace. Il me dit ensuite : « M. l’arch[evêque] de Reims a juré sur les Evangiles que N. [Fénelon] vous était venu voir ici ». Je lui dis qu’on le connaissait bien mal de juger cela de lui, et par-dessus cela il ne l’avait pu faire. Ensuite il dit qu’il était chassé de la Cour et bien d’autres2, me fit entendre que, n’ayant plus de protecteurs, que je me devais attendre à tout, qu’on avait fort trouvé à redire que M. l’arch[evêque] de P[aris] m’eût fait sortir de Vincennes, qu’on disait ouvertement que j’étais bien là. Je lui dis que j’étais prête à y retourner si l’on le souhaitait, que je n’étais pas plus renfermée qu’ici, et que j’y étais à couvert des suppositions de ces prétendues visites ; que je ne demandais nulle grâce, étant résolue de tout souffrir pour Dieu à quelque extrémité qu’Il pût aller, que je voudrais être la seule victime.
Ensuite il se radoucit, disant qu’il voulait me communier, que pour cela il était obligé de dire du mal de moi, et que M. de Meaux avait dit : « Voilà un homme, celui-là ; on ne la pourrait mettre en de meilleures mains ». Il m’assura qu’il me protégeait contre la tempête et témoigna qu’il adoucirait tout, mais il désirait un témoignage de moi comme il avait de la charité. Il fit bien des personnages. Je lui écrivis une belle lettre de remerciement. Ensuite il fit condamner ma porte et voulut en faire autant de la fenêtre, mais lui [f°180v°] ayant fait voir qu’il fallait étouffer si l’on m’ôtait l’air, on l’a condamnée avec des treillis de fer. Dieu qui n’abandonne pas tout à fait, a fait trouver un trou par lequel ces bonnes gens qu’on envoie vers nous, ont témoigné qu’ils nous serviraient jusqu’à la mort. Ils sont pleins d’affection et sans nous, ils auraient quitté la maison, car ils sont bons jardiniers et ils font cela en tournée. Il y a ici un des prêtres qui dit me connaître et avoir une extrême affection de me servir : c’est un homme intérieur ; il les encourage, quoiqu’ils n’en aient pas besoin. Dans le tintamarre qu’ils ont fait, il m’a écrit pour me témoigner son zèle et combien il est touché d’un pareil procédé. La rage de cette fille vient de ce qu’une autre, qui a demeuré ici avec elle au commencement, et contre laquelle elle a une haine et jalousie horribles, paraît être affectionnée pour moi et en dire du bien en toute rencontre. Cela l’a aigrie contre moi. Quand elle me fait faire des honnêtetés par les sœurs qui viennent de Paris, je lui en fais aussi. Elle devient comme un lion. Les autres me témoignent à l’envie, lorsqu’elles en trouvent l’occasion, qu’elles sont bien fâchées des manières d’agir de cette fille, mais que c’est son humeur, personne ne pouvant vivre avec elle. Je ne leur en dis pas un mot, parce que ce que je dirais affaiblirait ce qui se voit. En vérité, de pareilles violences justifieraient un coupable ; comment n’appuiraient-elles pas le bon droit d’un innocent ?
N. n’a plus en bouche que M. de Chartres : c’est l’homme incomparable ! Pour moi je vois M. de C[ambrai] comme un second saint Jean Chrysostome dans toutes les circonstances ; je prie Dieu qu’Il lui en donne le courage, et à nous celui de persévérer jusqu’au bout. Faites amitiés à ces bonnes gens : je leur ai bien de l’obligation. Il faut que ce soit le Bon Dieua qui leur donne tant d’affection, ne pouvant, en l’état où je suis, [f°181] leur faire du bien. Je suis très contente et n’ai jamais été plus en paix. On m’enferme à mes dépens. C’est de mon argent qu’on paye les chaînes dont on me captive, et les murailles pour m’enfermer.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°179v°].
abon dieu : Dupuy ne met très généralement aucune majuscule, même à Dieu.
1Fille ou femme de mauvaise conduite (7e sens figuré, Littré).
2 Lorsque Fénelon fut envoyé à Cambrai on chassa des emplois de la Cour d’autres personnes moins considérables, dont Dupuy.
Il est de conséquence d’éclaircir plutôt le livre1 que de l’abandonner. Il est de l’intérêt de la vérité de tendre toujours à l’éclaircissement et à l’explication. C’est de cette manière et par ces sortes de disputes qu’on a donné le jour à la vérité ; je suis sûre que c’est tout ce que les ennemis craignent. Mais si l’auteur a de la fermeté, il faudra bien qu’on en passe par là, puisque c’est un parti qu’on n’a jamais refusé dans l’Église. Si vous avez encore quelque crédit, faites que l’on le prenne et qu’on ne se relâche jamais là-dessus ; c’est à présent qu’il faut faire voir sa fermeté et la fidélité de l’amour. Je vous conjure par les entrailles de Jésus-Christ qu’on n’abandonne pas le livre, mais qu’on l’éclairasse2. Dites-le au b [Fénelon].
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°181].
1L’Explication des maximes des saints de Fénelon.
2 « …dès la fin d’avril 1697, la Première réponse […] aux difficultés de l’évêque de Chartres évoquait l’introduction de « correctifs » […] Fénelon ajoutait de nouvelles corrections. Les dossiers, conservés aujourd’hui en partie, ne furent jamais publiés… » (Fénelon, Œuvres I, 1983, « notice » par J. le Brun, p. 1541.) – « Une partie des corrections est représentée par l’introduction d’atténuations… » (id., p. 1543), conformément au souhait de Madame Guyon exprimé dans une lettre de mars : « Je trouve en quelques petits endroits le faux trop poussé… »
Je ne suis point surprise qu’on ait fait tout cela à M. de V.1 et à Rema. Je lui ai mandé bien des fois que je craignais ce qui est arrivé. Elle m’a toujours dit que M. C.2 l’approuvait : elle est bonne, elle a beaucoup d’esprit et de savoir-faire. Ne lui dites point que vous avez avec moi nul commerce secret, je vous en prie, mais ce que vous lui dites, dites-le comme de vous-même. Ma pensée est qu’elle demeure chez mad[ame] puc3 tant que M. de V. n’y viendra point, et il est d’une extrême conséquence que M. de V. ne quitte point sa cure dans le temps où nous sommes. On ne la lui peut point ôter, et ce serait se déclarer coupable que de la quitter. Il faut souffrir et y demeurer ferme : c’est la seule manière de détruire la calomnie. J’ai pensé d’abord que M. Ol.4 ne faisait semblant [f°181 v°] d’approuver que pour avoir un prétexte spécieux de le perdre. Enfin, je demeurerais ferme dans ma cure. S’il quitte et s’il vient demeurer chez mad[ame] Puc., que Rem.5 quitte et prenne une petite chambre comme elle faisait autrefois. Il faut lui faire la charité, elle en a véritablement besoin. Ce n’est pas comme le ch., car elle n’a rien du tout. C’est à ces personnes qu’on doit borner la charité dans le temps où nous sommes. Ce sont ces fidèles qu’il faut soutenir. Vous pouvez la voir quelquefois, et c’est une fille qui a d’excellentes qualités. Un peu politique : cela est d’usage à présent. Mais ne la prenez point chez vous, ce qui lui ferait tort, et à nous. Elle peut demeurer inconnue aisément dans une petite chambre à Paris au cas que M. de V. vienne chez madame Puc, mais qu’ils ne demeurent pas ensemble : les soupçons et les jalousies de M. de V. vous causeraient toujours des affaires. Il s’est déclaré ouvertement contre moi lorsque je lui ai dit la vérité. Son amour-propre et l’estime de lui-même lui fait croire que tout ce qu’il ne pense pas est mal pensé.
Je prie Dieu qu’Il nous fasse entrer toutes deux en ce que je vous dis, car le pas serait glissant, mais je crois que Dieu nous le fera faire. C’est à présent, comme dans la primitive Église, qu’il faut soutenir ceux que la persécution afflige, trop heureux de partager les chaînes des captifs. Il est aisé de tromper madame de b. et de lui faire entendre que l’on se sert du nom d’anciens domestiques auxquels j’ai été trompée, mais que tout passe par N. Bab[et]2 et le chien3 peuvent faire bien du mal, mais je ne devinais pas ; j’ai cru toute autre chose et je sentais avoir obligation à des gens qui n’y avaient pas de part. N’ayant pas de robe et étant toute nue, j’ai pensé qu’on s’était servi de cette voie. M[adame] de b. me [f°182] paraissait la mère, etc., que vous jugezb assez. Le moyen d’éviter cela ? Qui a pu dire à bab[et] que j’ai eu une domestique de ce nom ? Et comment cela s’est-il pu faire? J’abandonne tout à Dieu. Je pense quelquefois qu’ils n’auront point de repos qu’ils ne m’aient fait endurer le dernier supplice, et je le regarde comme le plus grand bien. C’est le seul repos que j’aie ici.
Je crois devoir vous dire que je n’ai jamais conseillé à Rem. a de demeurer avec M de V. Ils étaient ensemble que j’étais encore à Meaux, et je ne le sus qu’après. Je mandais les inconvénients que je craignais, on m’assura du contraire, comme je vous l’ai mandé. J’ai approuvé, sur les raisons qu’on me disait, ce que je ne pouvais empêcher ; cela est différent de le conseiller. Ceci entre vous et moi, dont vous ferez usage. Je me souviens d’une circonstance qui vous prouvera ce que je vous ai dit et qui vous remettra en voie : vous vous souviendrez peut-être bien qu’étant revenue de Meaux, nous envoyâmes quérir le Chi[nois] chez N., qu’elle m’apprit que Rem. était allée demeurer chez M de V., que j’en fus surprise, que le chi[en] me dit qu’ils en avaient écrit à Dom Al[leaume] qui l’avait approuvée après qu’elle lui avait exposé son attrait intérieur sur tout cela ; que j’acquiesçais à ces raisons, mais que je persistais toujours à dire qu’il fallait qu’ils prissent une vieille femme pour les servir, et pour cesser le scandale d’obliger le chi[nois], et même Dom Al[leaume], de leur en écrire. Je crois que nous pouvons remettre cela dans notre mémoire. Peut-être que s’ils l’eussent fait, la chose se serait passée plus doucement.
N. [le curé] sort d’ici, jeudi 18 ; il m’est venu défendre de communier de la part de N.6 Je lui ai dit que c’était ma seule force. Il n’est entré en nulle raison sur cela, et ensuite, prenant son sérieux, il m’a dit que la Maillard7 l’était venue voir, qui lui avait dit les choses avec des circonstances si fortes, assurant qu’elle soutiendrait tout en face, de manière qu’on ne peut pas ne la point croire. Ensuite il m’a dit que j’étais responsable devant Dieu de tout le trouble de l’Église, que je devais avoir de grands remords de conscience d’avoir perverti tous les meilleurs, surtout N. [Fénelon]. Je lui ai dit que la souffrance les sanctifierait, qu’il deviendrait un saint Jean Chrysostome. Il s’est mis fort en colère et m’a demandé si Luther et Calvin étaient des saint Jean Chrysostome. Ensuite il m’a exhortée sérieusement à rentrer en moi-même et à me convertir, à ne me pas damner. Je lui ai dit : « Mais, monsieur, après avoir tout quitté et m’être donnée à Dieu comme je l’ai fait ! ». Il m’a interrompue sans me vouloir laisser parler, disant qu’il avait connu des sorcières qui avaient fait de plus grandes choses et qui passaient pour des saintes, que cependant elles s’étaient converties et étaient bien mortes ; qu’il m’exhortait à profiter de la charité qu’il avait pour moi à ne me pas perdre, que pour le diable on faisait encore plus de choses que pour Dieu, et qu’il me conseillait d’y faire réflexion, qu’il me tendait les mains, qu’on devait profiter du temps, qu’il savait de bonne part, et à n’en pouvoir douter, que le P[ère] l[a] C[ombe] était un second Louis Goffredi, qui fut brûlé à Marseille8, et m’a toujours soutenu la même chose, me faisant entendre que si je l’excusais, il me croirait de même ; enfin, qu’on me faisait encore bien de la grâce de me laisser ici. J’ai dis que si N. trouvait qu’il me fallût une autre prison, j’étais prête d’y aller. Je crois bien que je n’ai qu’à m’attendre à tout ce qu’il y a de pis. Il m’a dit qu’un grand seigneur avait eu réponse de Rome qu’on y condamnerait le livre de M. de C[ambrai], que c’était un homme perdu sans ressource. On croit que je l’ai ensorcelé. L’on commence même à me refuser les choses sur la nourriture dont j’ai besoin, mais c’est peu que cela. En vérité, j’ai bien besoin que Dieu m’aide, car on me pousse avec bien de la vigueur. J’ai peur qu’on ne fasse quelque nouvelle procédure : ils sont assurés de leurs faux témoins.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°181].
a Lecture incertaine.
b Lecture incertaine.
c Mot illisible.
1 Non élucidé : Mme de Vibraye ?
2 M. C. : M. de Cambrai (Fénelon) ? peu probable.
3 Babet probable, surnom que nous retrouvons dans des lettres tardives, entre disciples de Madame Guyon alors résidant à Blois.
4 Non élucidé.
6 Peut-être l’archevêque de Paris.
7 La Maillard autrement Grangée ou Des Granges.
8 Louis Goffridy, ecclésiastique qui fut brûlé à Aix, le 30 avril 1611.
5Non élucidé : cette lettre est bien un rébus (volontaire) !
Ce 27 avril 1698
Au seul Dieu soit honneur et gloire.
C’est devant Dieu Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre nous, et que je rejette et déteste toute maxime et toute conduite qui s’écarte des commandements de Dieu ou de ceux de l’Église, désavouant hautement tout ce que j’ai pu faire contre ces saintes et inviolables lois, et vous exhortant en Notre Seigneur d’en faire de même, afin que vous et moi réparions, autant qu’il est en nous, le mal que peut avoir causé notre mauvais exemple, ou tout ce que nous avons écrit qui peut donner atteinte à la règle des mœurs que propose la sainte Église Catholique, à l’autorité de laquelle doit être soumise, sous le jugement de ses prélats, toute doctrine et spiritualité, de quelque degré que l’on prétende qu’elle soit. Encore une fois, je vous conjure, dans l’amour de Jésus-Christ, que nous ayons recours à l’unique remède de la pénitence, et que par une vie vraiment repentante et régulière en tout point, nous effacions les fâcheuses impressions causées dans l’Église par nos fausses démarches. Confessons, vous et moi, humblement nos péchés à la face du ciel et de la terre ; ne rougissons que de les avoir commis et non de les avouer. Ce que je vous déclare ici vient de ma pure franchise et liberté, et je prie Dieu de vous inspirer les mêmes sentiments qu’il me semble recevoir de sa grâce, et que je me tiens obligé d’avoir. Fait ce 27 avr[il] 1698.
Dom François La Combe
Religieux barnabite
A.S.-S. pièce 7246. Au dessus de cette lettre est écrit : « ... pour madame guyon » ; annotation d’une autre main : « l’original a été montré à Mr. Le nonce à Paris » - A.S.-S. pièces 7588, 7589, 7591 - Cor. Fénelon 1828, tome 9, lettre 391, p. 36, avec l’annotation : « Cette lettre a été publiée par D. Deforis, dans les œuvres de Bossuet, 1788, tome XIV, p.185 […] »
Madame Guyon présente cette lettre dans sa Vie 4.5 comme suit : « Enfin après bien des menaces des suites fâcheuses à quoi je me devais attendre, M. de Paris s’en alla et M. le Curé, restant, me dit : « Voilà la copie de la lettre du P. La Combe. Lisez-la avec attention, écrivez-moi, à moi, et je vous servirai. » Je ne lui répondis rien, et M. de Paris l’envoya quérir pour le ramener. Voici la copie de cette lettre : [suit la copie exactement conforme à la pièce 7246 ci-dessus ; elle poursuit ensuite son récit :] « Cette lettre m’ayant été lue par M. de Paris, je demandai à la voir. Il me fit grande difficulté. Enfin, la tenant toujours sans vouloir me la mettre entre les mains, je vis l’écriture, un instant, qui me parut assez bien contrefaite. Je crus que c’était un coup de portée [de grande portée] de ne pas faire semblant de m’en apercevoir dans la pensée qu’ils me confronteraient au P. La Combe lorsque je serais en prison, et qu’il me serait pour lors plus avantageux d’en faire connaître la fausseté. Ce qui me porta à dire simplement que si la lettre était de lui, il fallait qu’il fût devenu fou depuis seize ans que je ne l’avais vu, ou que la question qu’il n’avait pu porter lui eût fait dire une pareille chose. »
L’édition de 1828 porte l’annotation suivante : « M. le cardinal de Bausset rapporte que cette lettre du P. Lacombe fut portée par le cardinal de Noailles et M. de la Chétardie, curé de Saint-Sulpice, à Mme Guyon, détenue alors à Vaugirard ; qu’après en avoir entendu lecture, Mme Guyon répondit tranquillement qu’il fallait que le P. Lacombe fût devenu fou ; qu’on insista vainement pour obtenir de cette dame un aveu conforme à celui du P. Lacombe, et qu’on s’aperçut bientôt après que ce père avait perdu totalement l’usage de la raison. On fut obligé de le transférer à Charenton, où il mourut l’année suivante, en état de démence absolue [en fait Lacombe mourut plus tardivement, en 1715]. (Hist. de Fénelon, liv. III, n. 50.) […] ».
La lettre est aujourd’hui reconnue fausse.
N. [le curé] sort d’ici, qui, après m’avoir fait les exhortations ordinaires de me convertir et rentrer en moi-même, que je pourrais mourir subitement, que je ne me damnasse pas ; il m’a enfin fait entendre que le tut[eur][Chevreuse] avait reçu une lettre d’une personne du premier rang dans l’Église, qui n’est pas M. de Grenoble1, qui mandait des choses abominables et si bien circonstanciées qu’il jurait avec les serments les plus forts, mais qu’il avait promis au tut[eur][Chevreuse], sans le nommer, qu’il garderait un secret inviolable. Je lui ai fait les dernières instances pour savoir ce dont il s’agit, il n’a jamais voulu me le dire. Enfin, il m’a promis de lui en demander la permission. Il dit que le tut[eur] lui avait avoué que jusqu’à présent il m’avait cru bonne, mais qu’il ne savait plus que croire, que tout ce qu’il pouvait était de suspendre son jugement et que je lui avais fait bien de fausses prophéties. Je lui ai dit que je ne me piquais pas d’être prophétesse, mais que pour des crimes, je n’en avouerais aucun. Il a dit : « Nous n’en parlerons pas ». Je lui ai dit que ce n’était pas assez et qu’il fallait me les dire, qu’il me serait peut-être fort aisé de prouver le contraire, que je ne croyais rien de plus étrange que de calomnier et ensuite de demander le secret, que le secret était pour moi la plus petite chose du monde, mais que je demandais qu’on me donnât le moyen de justifier la chose. Il me remet toujours la Maillard, et dit qu’il n’y a pas d’apparence qu’une femme soutînt quatorze ans une chose si elle n’était vraie2. Quand je lui ai dit que c’étaita une mauvaise [f°183v°] femme, il dit que les larrons s’entre-accusent bien et sont crus.
Je vous prie qu’il ne puisse jamais revenir à N. [le curé] que vous sachiez ceci. Dieu a donc permis que nos meilleurs amis, aussi bien que les autres, aient enfin cru, avec d’apparentes raisons, les calomnies ! La volonté de Dieu soit faite. Nous n’avons que le temps pour souffrir, mais je vous assure que je ne les ai jamais voulu tromper ; Dieu le sait. Si je suis trompée, que Sa sainte volonté soit faite. On ne cessera jamais de faire des calomnies et, quand une fois la porte est ouverte, c’est à qui ira faire la sienne. J’ai la dernière douleur de ce que N. m’a dit que les meilleurs allaient être chassés de la Cour2b. Je souhaite qu’ils me chargent si cela leur est utile : ils le peuvent faire à présent, sans blesser leur conscience, puisqu’ils me croient mauvaise, ou du moins puisqu’ils le peuvent croire sur de belles apparences. Il me semble qu’il est bon pour moi, si Dieu en est glorifié, que je sois livrée pour tout le monde.
Je vous remercie de votre charité. Allez toujours à Dieu : Il est toujours le même. Quand je serais un démon, Il n’en est pas moins ce qu’Il est. Je ne vous écrirai plus, car je ne veux plus embarrasser personne. Je ne vous en aimerai pas moins en Notre Seigneur Jésus-Christ, et vous ne serez jamais effacée de mon cœur. Il faut attendre l’éternité.
Je m’étonne que le tut[eur] ait fait cette confiance à N. [le curé]. Il dit que c’est par charité et, à la fin, qu’il m’exhorte à ne me pas perdre ; je l’en remercie et je lui demande ses prières, afin de faire l’usage que Dieu veut de tout ceci. Dès que je réponds un mot à N., pour lui dire la vérité ou pour l’éclaircir, quoique je le fasse le plus doucement que je puis, il me dit que je suis une emportée, que si j’avais de la vertu je ne répondrais rien, et puis il recommence les exhortations sur ce que je profite de la commodité de l’avoir et que je lui fasse un aveu sincère [f°184] de mes crimes. Il ne vient plus que pour cela. Si je savais les choses, je pourrais en faire voir la fausseté, mais ne les sachant pas, je laisse à Dieu de faire croire ce qu’il Lui plaira. Si j’ai trompé le tut[eur], je prie Dieu qu’Il le désabuse. Enfin il dit que ma Vie est abominable et qu’il l’a vue. Il faut donc qu’on en ait fait une autre ? Ou bien, si c’est la même, comment n’a-t-on pas eu la charité de me le dire lorsqu’on l’a vue ? On en a vu, à ce qu’il dit, donner au public certains endroits critiqués, mais il m’a dit cela si fort entre ses dents que je ne sais quel sens y faire. Ma consolation est que Dieu voit le fond des cœurs. Soit qu’Il me châtie si je Lui ai déplu sans le vouloir et sans le connaître, soit qu’Il m’exerce, c’est toujours un effet de sa bonté. J’oubliais à vous dire que N. [le curé] m’a dit que l’auteur [Fénelon] avait eu la témérité d’écrire à Rome et d’y envoyer son livre, mais qu’il y serait assurément condamné.
Je n’ai de nouvelles que par vous et par lui. Comme il m’avait dit plusieurs fois que le C[uré] de V[ersailles]3 disait beaucoup de mal de moi, d’ailleurs ayant appris combien on relevait Mlle de la Croix, ensuite ayant lu qu’un nommé Solan était venu de province et m’étant souvenu que M. le C[uré] de V[ersailles] m’avait dit que son M. Solan demeurait en province en habit séculier, ensuite N. [le curé] m’ayant dit qu’on avait appris de moi, par certaines voies, des choses, cela en manière entrecoupée, j’avais fait un pot-pourri de tout cela dans ma tête. Qu’est-ce qu’une main qui a écrit à Saint-Denis ? M. Lar et N. sont si contents de ma fille ? Elle me doit venir voir incognito. J’attends tout ce qu’il plaira à Dieu, mais on me fait bien sentir qu’on m’aurait ménagée à cause de mes amis, mais que leur chute fait qu’on ne veut plus avoir de ménagement. N. ne me parle plus de vous : est-ce que vous ne le voyez plus ? J’oubliais encore à vous dire [f°184v°] que N. m’a dit qu’il m’apporterait un extrait de la lettre écrite au tut[eur] s’il le voulait. Je me donne la torture sans pouvoir deviner ce que c’est. Il m’a encore dit que la raison pour laquelle on m’ôtait la communion, c’est que cela me justifiait trop de me voir communier, et cela ferait croire qu’on n’avait pas raison de me traiter comme on fait. Il dit que M. et Mme de Renty lui avaient dit que je prêche par-dessus les murailles.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°183].
aque (une ligne biffé illisible) c’était
b Un ou deux mots illisibles.
1Il s’agit donc de dom Le Masson rapportant l’histoire de Cateau Barbe et non du cardinal Le Camus. V. sur cette affaire : Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus… ».
2L’affaire Cateau-Barbe date du séjour de 1684 à Grenoble soit treize ans auparavant. La Maillard est la « dévote de Dijon » sur laquelle des « renseignements accablants » parvinrent à Tronson qui avait entrepris une enquête en 1693. V. Orcibal, Etudes…, « Madame Guyon devant ses juges », à la p. 822.
2bFénelon a été nommé par Louis XIV à Cambrai le 4 février 1695 (non à cause du quiétisme, le Roi ayant jusque-là ignoré le problème ; au printemps 1697 aucune mesure n’avait été prise mais une campagne y préparait ; voir C.F., t. V, p.263 sv.). Il doit s’agir ici de Beauvillier dont on attendait la disgrâce – qui ne vint pas. Bien au contraire, Louis XIV lui conservera toute sa confiance puisqu’il sera chargé des finances. Il aura dû quand même désavouer Mme Guyon.
3 Hébert, v. Index.
C’était moi qui avais ouvert la lettre et contrefait mon écriture pour le dessus. N. [le curé] m’a positivement dit tout ce que je vous ai mandé ; il m’a dit de plus que si le tut[eur][Chevreuse] le voulait bien, il m’apporterait une copie de cette lettre. Il m’anathémisa en s’en allant, disant que, puisque je ne voulais pas confesser tous mes crimes, il me laissait à la justice de Dieu et aux remords de ma conscience. Il me fit entendre que je pourrais bien rentrer en prison, mais je ne parus point en être fâchée.
La lettre que vous m’avez écrite m’a donné une grande joie, voyant la disposition des serviteurs du Seigneur dans une si forte épreuve. Que ce qui me regarde ne les arrête pas ! Ils n’ont qu’à témoigner qu’ils m’abandonnent et qu’ils laissent à Dieu le jugement de tout. Dieu sait que c’est de tout mon cœur que je me suis offerte à Lui comme une victime pour tous. Plût à Dieu qu’il S’en contentât, mais peut-être ne suis-je pas digne d’un si grand bien ? N. [le curé] me dit qu’il était venu des dames à équipages pour déposer contre moi. Je n’en connais aucune, et il faut que ce soit des personnes qui en aient loué. Enfin je me sacrifie à Dieu sans réserve pour la plus sanglante tragédie ; il me semble qu’on n’aura pas de repos qu’on n’en soit venu là. Je vous en prie, que l’on perde plutôt la vie que de faiblir sur l’intérêt de Dieu et de la vérité ; mais pour ce qui me regarde, qu’on ne se fasse pas d’affaires à cause de moi qui voudrais donner mille vies, si je les avais, pour eux tous. Quel personnage fait madame de B.1 en tout cela ? On n’entend rien d’elle, et je crois bien qu’elle tire son épingle du jeu. Pour nous, ma bonne d[uchesse], vous avez une douleur de compassion et d’amitié qui n’est pas la moindre souffrance. Je n’écrivis point le premier lundi, n’ayant rien à mander et y ayant peu que je l’avais fait. Je trouve trop d’inconvénient à envoyer aux s.1 J’ai toujours oublié de vous dire que b.1 avait servi à ma prise, et ce fut le gantier, mari de cette Maillard, qui vint avec Desgrez me reconnaître. Je crois que pour mon égard, la tragédie n’est pas finie. La seule consolation qui me reste est que cela ira peut-être jusqu’à m’ôter la vie ; j’en ferais un grand régal à moins que Dieu ne me changeât, car forte ou faible, la mort de cette sorte est un bien. J’ai résolu, si Dieu me le laisse faire et qu’on m’interroge de nouveau par les voies de la justice, de ne rien répondre du tout, ayant assez fait connaître la vérité. Plus on est innocent, plus on veut qu’on soit criminel. Il n’y a qu’à laisser faire selon le pouvoir que Dieu en a donné. Il est expédient qu’un périsse pour plusieurs2 : Jésus-Christ en a donné l’exemple.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 184v°].
1 Non élucidé.
2Jean, 11, 50.
Je ne suis pas surprise de ce que vous me mandez. Dès que je fus ici et que je vis la disposition des choses, je compris qu’on ne m’y mettait que pour me faire des suppositions. J’en écrivis sur ce pied à M. Tronson. Cela ne me sortit point de l’esprit. Leur premier dessein fut de me faire enlever, et de faire ensuite courir le bruit que c’était moi qui me faisais enlever. Je n’entendais parler que de cavaliers qui venaient, disaient-ils, pour m’enlever de la part de mes amis, et qu’ils viendraient en plus grand nombre. Je dis que je savais que, ni de ma famille ni de mes amis, on ne me viendrait enlever, que si je l’étais, je crierais si fort qu’on saurait de quelle part. Depuis [f°185v°] ce temps, ils ont changé de batterie[s]. N. [le curé] me dit, dès Pâques, que M. le duc de Villeroy l’avait assuré avoir vu ici M. de C[ambrai], à heure indue, qui me venait voir, et vous, une autre fois ; je n’en fis que rire, parce que cela était si faux et si impossible. Cependant j’ai fait réflexion que comme ils n’en veulent pas à moi seule, et que N. a une maison à côté de celle-ci où il demeure des prêtres, il se peut faire que M. de Vil[leroy] m’ait vue entrer là et que des gens apostés lui aient dit que c’était M. de C[ambrai], ou bien qu’ayant ouï dire que je suis ici, il l’ait cru lui-même. Pour la fille, il faut que ce soit un démon pour avoir donné pareil certificat. Que puis-je avoir fait ici ? Si ce qu’ils disent était vrai, pourquoi appréhender si fort que je le sache, qu’on a fait boucher hier jusqu’à des trous où on ne pourrait passer qu’à peine une aiguille à faire des bas ? Pourquoi défendre qu’on ne me confesse même à l’heure de la mort, ce qu’on ne refuse pas aux plus coupables ? C’est N.2 qui se fait faire lui-même les dépositions, qui les reçoit avec deux hommes à lui. C’est leur dernière ressource après m’avoir voulu faire mourir. Je rêvais il y a quelque temps que ma sœur, la religieuse qui est morte, me disait : « Fuyez. Quand vous n’habiteriez que des cavernes et des carrières, vivant de pain demandé par aumône, vous seriez plus heureuse ». Mon cœur est préparé à tout ce qu’il plaira à Dieu, trop heureuse de donner vie pour vie, sang pour sang.
La fille qu’on a fait supérieure générale3, apparemment pour signer des faussetés contre moi, me dit en partant : « Si l’on dit que j’aie dit quelque chose contre vous, dites que je vous le soutienne4, que j’ai menti. » Ensuite elle me dit : « Ils prennent des mesures qu’ils croient très sûres, pour que vous ne sortiez jamais de leurs mains ». Celle qui est à N. m’a fait entendre [f°186] que madame de Lu. était tout ouvertement contre moi, savais toute ma vie5 et la disant d’une manière bien opposée à la vérité. Ne vous affligez pas : Dieu règnera toujours et c’est assez. N’aurait-on point surpris l[a] bonne c[omtesse] pour lui faire aussi signer quelque chose sans qu’elle le sût ? Comment la gouvernez-vous ? Enfin si Dieu permet que mes amis croient toutes les faussetés qu’on fait dire à des gens apostés, la volonté de Dieu soit faite. L’éternité les détrompera, et cela leur fera plus de tort qu’à moi. C’est le dernier coup de Bar[aquin].
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 185].
1M. de Villeneuve ?
2le curé ?
3La religieuse qui eut la garde de Mme Guyon était Mme Sauvaget de Villemereuc, de la congrégation dite de Saint-Thomas-de-Villeneuve, « bâtie à la hâte, où l’on me mit en me faisant sortir de Vincennes » (Vie 4.1, p. 900 de notre édition).
4Sens obscur.
5Elle aurait lu le manuscrit de la Vie ?
Je vous avoue que je suis bien fâchée des mouvements que N. [Fénelon ?] se donne ; il aurait mieux fait de tout prévenir à R[ome], mais Dieu saura bien lui ôter ces appuis. Pour bab[ette], je n’ai découvert que depuis peu ce que c’est. Il y a environ deux ou trois mois que N. m’envoya une lettre d’une fort belle écriture signée Anne de la Bi., où cette personne me mandait qu’elle me priait de lui envoyer un de mes habits parce qu’elle avait fait faire une robe de peau d’agneau pour moi et n’avait rien de quoi la couvrir. Je ne savais si c’était ami ou ennemi qui écrivait. Je compris qu’en me demandant une robe, on donnait par là moyen d’écrire. Je n’en voulus rien faire, mais je fis réponse par N. même que je n’avais point d’habits, mais qu’il n’y avait qu’à acheter de l’étoffe pour la couvrir, que je ferais rendre l’argent. Vous ne sauriez croire combien on m’a tourmentée pour avoir une robe à moi : je n’en ai point voulu envoyer, j’ai envoyé de l’étamine en pièce pour me faire un manteau. Ils m’ont envoyé une robe de peau d’agneau la mieux choisie du monde que N. a payée soixante-deux livres ; mais comme il y avait du ruban qu’ils ne comptaient pas, n’ayant rien, j’ai envoyé sans savoir à qui des babioles. Je crus d’abord que c’était le petit ch.1 C’est donc un tour de bar[aquin]. [f°186v°] Dans la dernière lettre qu’ils m’ont écrite, il y avait : « Ma fille Babette vous salue », mais je me suis mise en tête que le petit ch. s’appelait babet. Bref, de tout cela, j’ai eu deux robes, et c’est N. lui-même par qui tout cela a passé. Il reçoit des lettres de tous ceux qui lui en portent ; pourvu que tout passe par lui, il est content. Les lettres vous feront voir tout cela, mais ce tour-là n’est pas bien.
Vous ne sauriez croire combien je suis touchée de l’état de N.[Fénelon], mais Dieu le veut pour Lui. Il me semble que je vois l’effet de mon songe [d’]il y a huit ans : une femme l’a arrêté, l’abandon de cette femme le fera aller. C’est par la perte de tout qu’on trouve tout. Je bénis Dieu de l’abandon du b [Beauvillier] ; Dieu assurément prendra soin de lui, Sa main ne sera pas abrégée2. Je vous prie d’envoyer quérir le petit ch. et lui dire que vous avez appris que bab[et] se vantait de cela. Dites-lui que j’ai assez de chagrin sans m’en attirer encore. Vous savez mieux que moi ce qu’il faut faire. Je crois que Dieu mettra N.[Fénelon] hors d’état de trouver de refuge autre part qu’en Dieu : c’est l’unique appui d’un homme de son caractère. Tout autre appui est un roseau cassé qui perce la main de celui qui s’y appuie. Bon courage en J[ésus]-C[hrist] !
Oh ! ne vous étonnez pas de vos faiblesses, mais confiez-vous à Celui qui est tout, et force et sagesse et bonté et fidélité ; laissez-vous entièrement à Lui pour tout.
J’ai cru qu’il était de conséquence de vous éclaircir sur bab[et] et vous envoyer les preuves. Ces gens-là me font du mal en tous lieux sans que j’y puisse parer. Je n’ai écrit à qui que ce soit au monde qu’à vous par la voie de N. Les autres lettres sont par N., qu’il m’a fait écrire lui-même. Vous voyez qu’ils se plaignent, même que mon billet est court. Enfin j’ai cru ne rien risquer par là et voir de quoi il s’agissait, mais je vois bien à présent que c’est bab[et] et Mlle Van.3 et non le petit ch. Soyez sûre que je [f°187] n’écrirai à âme vivante qu’à vous, encore appréhendè-je beaucoup lorsque j’envoie. Cela me paraît bien extraordinaire, mais en l’état où je suis, on ne devine guère. Surtout comme tout passait par N., je ne craignais rien.
Je n’ai rien à vous mander sur N. [Fénelon] sinon que l’abandon à Dieu ; j’espère qu’Il le sanctifiera, mais je ne puis supporter sa hauteur et sa sécheresse comme le grand-père [le roi]. On prend plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre. Tout dépend de R[ome], d’y avoir des amis et de l’intrigue, sans quoi rien ne va. M. de Rheims a entre les mains Saint Clément et d’autres écrits. C’est le temps de la tempête et de la destruction. Si mon amitié vous console, vous devez être bien consolée, car je vous aime et vous goûte tout à fait, mais c’est le temps de souffrir. Dieu ne bâtit un édifice que par la destruction : soyons les victimes. N. [Fénelon] s’est si fort consacré et a tant demandé l’humiliation qu’il l’a eue. Dieu lui-même, en lui ôtant tous les appuis, le fera tomber dans Son ordre et fera Son œuvre en lui et par lui, lorsqu’Il l’aura détruit. Bon courage, adieu.
Je ne sais par qui il s’est fait porter ces robes chez N. [le curé ?], mais il dit toujours : « Ce bonhomme et cette bonne femme ». S’il vous en parle, demandez-lui si je n’ai point écrit à quelqu’un par lui ; il dira peut-être « A de bonnes gens » ; vous direz : « C’est les bonnes gens qui sont si aises d’avoir des lettres qu’ils s’en vantent d’ordinaire comme de choses qui leur font honneur et plaisir » ; et si vous approfondissez cela, vous verrez que ce sont ces bonnes gens, car N. fait les choses et les oublie. N’écrivez qu’un mot pour tirer d’inquiétude. Je ne sais si je pourrai écrire.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 186], « mai 1697 ».
a Lecture incertaine.
b Illisible
1Le petit ch[eval] ? Déjà rencontrée.
2Isaïe, 59, 1 : La main du Seigneur n’est point raccourcie… (Sacy). Souvent cité par Madame Guyon.
3 Non identifiée.
Je vous dirai que N. [le curé] est venu, qu’il me tourmente avec excès pour me faire avouer mille faussetés, et dit que je suis [f°187v°] dans l’illusion, qu’on n’en peut douter, et qu’une personne dans l’illusion est capable de tout. Je lui ai répondu que, pour l’illusion, je le croyais lorsqu’on me le disait, que j’étais prête, comme je lui avais toujours dit, à tâcher de faire l’oraison comme on me l’ordonnerait, qu’on ne me prescrivait rien sur cela, et qu’ainsi je demeurais dans ma bonne foi jusqu’à ce qu’on me dise autrement ; que pour des choses de fait, que ni la prison, ni la question, ni la mort ne me feraient point avouer des faussetés, mais que je ne lui dirais jamais une parole de justification. J’ai écouté ensuite, sans lui répondre une parole, les choses du monde les plus dures pendant un temps considérable. Il m’a dit ensuite que le livre était à l’Inquisition, et que cependant c’était mon esprit rectifié ; que l’auteur, le pauvre homme, avait ouvert son cœur et avoué qu’il ne l’avait écrit que parce qu’il avait la tête pleine des maximes que je lui avais débitées. Il ne m’a plus parlé de l’extrait de la lettre qu’il me devait apporter, mais il me fait un péché mortel d’être cause du livre. Il m’en fait un autre de ce qu’il dit qu’on a chassé quatre dames de St-C[yr], et que c’est moi qui leur ai rempli la tête. Il y en a une que je n’ai jamais vue.
Ce qui me fait plus de peine, c’est le tourment qu’il fait à mes filles pour faire avouer des faussetés. Si elles disent : « Cela n’est pas », ce sont des emportées ; si elles ne disent mot, elles sont convaincues. Je crois qu’il leur fera tourner la cervelle. Manon en est si changée qu’elle n’est pas reconnaissable, je crains qu’elle ne tombe tout à fait malade ; cela me ferait bien tort en l’état où je suis, mais la volonté de Dieu soit faite. Il menace ouvertement du retour à Vincennes. Je lui ai dit que j’étais toute prête si on jugeait que cela fût nécessaire et se duta [faire], mais je suis résolue de ne répondre pas un mot. Si l’on se confesse d’une parole vivea, il nous la reproche ensuite à toutes les autres confessions. Cependant cela me paraît des roses auprès de la peine de nos amis. Je la sens mille [f°188] fois plus que tout cela, et j’offre tous les jours ma vie en sacrifice pour la leur épargner. Mandez-moi s’il y a des nouvelles certaines du livre1.
Les fréquentes visites que ma fille rend à N. [le curé] ne me sont d’aucune utilité, bien au contraire ; il faut qu’elle lui ait communiqué une partie de l’aversion qu’il a pour Manon, car il est incroyable comme il la traite. Il m’accuse devant elle de mille choses qui non seulement sont fausses, mais même qui n’ont rien de vraisemblable ; si elle tâche de faire voir que cela ne peut être, il lui dit que ce qu’elle dit pour m’excuser lui fait voir qu’elle a une méchante âme, et qu’il juge d’elle toute sorte de maux et sur cela, lui refuse l’absolution. Ma fille m’a envoyé des livres, dit-elle, pour me divertir, que j’ai renvoyés sans les lire étant bien éloignés de me convenir. La prudence est bien nécessaire, et un petit mot que ma fille peut dire, même avec bonne intention, à cet homme-là, peut beaucoup nuire.
Mais je laisse tout. Dites au jardinier, si je change, de suivre de loin jusqu’au lieu où l’on me mettra et de vous le venir dire, que vous reconnaîtrez sa peine : il le fera. N’y aurait-il pas moyen que vous puissiez m’envoyer, par cet homme, un peu de tabac ? Ma toile sera-t-elle perdue ? Il m’est venu dans l’esprit que si l’on me transférait, il serait à propos que j’eusse quelque argent, que je ferais coudre sur quelque endroit, car quelquefois cela est bien nécessaire. En ce cas, je vous enverrai un billet de dix louis à recevoir sur M. L… ; mandez-moi votre pensée. J’ai employé un louis, j’en ai encore un.
Depuis ma lettre écrite, la fille qui me garde s’est avisée de dire qu’elle avait ouï un grand bruit toute la nuit, ce qui est bien faux, car je ne dormais pas et je n’ai rien ouï ; elle fut faire du bruit. C’est le jardinier qui l’assura que cela était faux et qu’on n’avait fait aucun bruit. Je dis la même chose sur ce [f°188v°] qu’on me vint dire ; elle persista à dire qu’elle n’était pas dupe, et ensuite est allée à Paris faire un fracas horrible. On est venu condamner la seule vue qui restait. C’est tous les jours de nouvelles suppositions, et on a dessein, voyant que je ne donne aucun sujet, de me maltraiter. Le jardinier dit qu’il sait des choses que, si on les savait, que non seulement elle, mais toute la société serait chassée. Son confesseur lui a défendu de les dire, assurant qu’il perdrait cette société s’il les disait. Pour moi, je le ferais plutôt exhorter au secret qu’à le dire, car je laisse la vengeance au Seigneur, et j’ai défendu qu’on lui demandât ce que c’est, cela étant arrivé avant que j’y fusse. Jugez en quelles mains je suis. N.2 leur vaut déjà plus de quinze cents livres de rentes. Dieu soit béni. Mandez-moi qui on a exilé, parce que le bon prêtre, confesseur du jardinier, lui a dit qu’on avait exilé un de ses amis particuliers, que les lettres de cachet volent, que cela est horrible. J’aime bien les trois bons amis, surtout N. et celui qui le sert si bien. Je vous embrasse mille fois. J’ai certaine peine sur le petit ch.2 : est-il revenu de la campagne ?
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°187].
aLecture incertaine.
1L’Explication des maximes des saints.
2Le « petit cheval », déjà mentionné ?
Quand je vous ai demandé de l’argent, m[adame], je l’ai cru nécessaire, car vous comprenez bien que, quelque affection qu’aient ces bonnes gens, étant très pauvres, chargés d’enfants et d’une mère âgée, le peu que je leur donne les encourage. Je n’ai dépensé le louis d’or qu’à les récompenser. Nous tenons l’argent cousu sur nous, en sorte qu’on ne le peut jamais découvrir. Si je n’avais plus d’argent, je n’oserais jamais les employer, quoique je croie bien que vous leur en donnez de votre côté. L’homme a peut-être compris que vous lui demandiez si on l’avait interrogé aujourd’hui, car il a dit les demandes et les réponses qu’il a faites. La femme même a assuré qu’on l’avait connue pour être sa femme. J’avais cru que Des g1 pourrait garder le secret et qu’il était plus sûr de ne point envoyer chez nous. Je vous laisse la maîtresse.
Vous ne sauriez croire combien je suis touchée de l’état de N. [Fénelon]. [f°189] J’ai toujours cru que le livre2 serait condamné par le crédit des gens, mais Dieu voulant l’auteur pour Lui et détaché de tout, Il ne l’épargnera pas. C’est la conduite ordinaire de Dieu de joindre les épreuves intérieures aux extérieures ; c’est ce qui rend les commencements bien glissants et qui affermit dans la suite. Ce que le P[ère] l[a] C[ombe] a souffert, pendant plusieurs années de sa prison, des peines intérieures, passe ce qui s’en peut dire. La moindre petite chose qu’on fait pour se tirer d’affaire, ne réussit pas, au contraire gâte tout, redouble les peines intérieures, affaiblit et déroute tout. Je voudrais de tout mon cœur porter ses peines avec les miennes.
Que ce que vous me dites du b [Beauvillier] me charme. Pour Let.3, sans philosophie, il serait de même insensible ; dans la situation, on doit être tout intérieur. Il y a je ne sais combien de temps que je sens que le petit ch.4 n’est pas bien, cela me faisait de la peine ; elle serait mieux de n’être pas à la campagne. Son état est la suite d’une éducation mauvaise, et de précipiter les gens où Dieu ne les demande pas. Il faut la ménager avec douceur et avec adresse, crainte de pis [pire]. Je suis bien aise que vous soyez liée avec Dom [Alleaume ?]. Conservez le dehors5 et suivez Dieu autant que vous pouvez. Je vous assure que vous m’êtes infiniment chère, Dieu vous soutient, quoique vous ne le voyiez pas. Il faut que les choses aillent aussi loin que l’Apocalypse les a décrites. Pourvu que Dieu tire Sa gloire de tout, cela suffit. Je crois qu’on pourrait avertir ma fille que N. [le curé] n’est pas pour moi, qu’elle prenne de grandes mesures avec lui, surtout pour les livres qu’elle m’envoie. Mad[ame] de B.5a ferait bien cela, si elle était d’une autre humeur ; N. tient assez de discours pour qu’on la puisse avertir sur ce qu’on entend. Vous ferez avec prudence ce que vous jugerez, car ma fille se pique aisément. Je vous prie de m’envoyer de la cire d’Espagne, je n’ose en faire acheter, à cause que je n’écris plus. Je souhaite fort que N. [Fénelon] soit ferme ; c’est un bien pour lui de sortir d’un livre où il tient si fort. Dieu n’établit que par la destruction. Souffrons pour la vérité, et c’est une grâce que Dieu nous fait. Plus les tourments sont grands, [f°189v°] plus Dieu Se glorifie en nous. Je crois qu’on ne me harcèle comme on fait que pour m’obliger à me plaindre ou à dire quelque chose, mais je ne dis pas une seule parole. Voyez devant Dieu s’il ne serait pas mieux d’envoyer Des g., et faites ensuite ce que Dieu vous inspirera. Je trouverai tout bon.
Depuis avoir écrit jusques ici, j’ai eu une peine très grande. Il me semble qu’on ne manquera jamais de suivre l’homme chez nous, ce qui me fait beaucoup de peine. Je ne me suis même pu résoudre à l’envoyer ; ainsi il faut, je crois, hasarder de se confier à Desg. plutôt que s’exposer que l’homme soit suivi. Je vous prie qu’on n’effarouche pas le petit ch. et qu’on ait pour elle beaucoup de douceur pour tâcher de la mettre en voie. Je vous prie d’envoyer ma boite au plus tôt, je la ferai blanchir. Je ne vous dis pas assez combien je vous aime et combien je compatis à vos peines ; je voudrais les porter toutes. Il me vient de vous dire que Rem.6 est un peu vive sur les personnes qu’elle ne goûte pas : prenez vos mesures là-dessus ; elle est très adroite, d’ailleurs d’esprit bon et sûr. Tant que je pourrai empêcher que le jardinier ne dise ce qu’il sait, je le ferai. Je dis : même quand je n’y serai plus. Il me semble que Dieu me porte incessamment à leur faire du bien pour le mal qu’elles me font ; loin de le recevoir d’où il vient, elles m’en traitent plus mal, croyant que je les crains. Je n’ai jamais été plus délaissée au-dedans que je le suis depuis bien du temps, mais tout demeure comme à une personne qui n’espère ni n’attend.
Je souhaite fort que N. [Fénelon] ne sorte jamais de son abandon, quoique pénible : partout ailleurs, il y trouvera plus de peine et moins de paix. Le temps est fort à passer ; Dieu veut qu’il ne tienne qu’à Lui seul et qu’il perde tout pour Lui. Qu’il soit en paix et que Dieu soit sa force.
On a laissé ce qu’on a sur soi et l’on ne nous fouille jamais. Si j’avais eu sur moi de l’argent cousu ou sur Manon, on ne l’aurait pas pris, mais il [f°190] était dans une cassette et je n’avais rien. Faites ce qu’il vous plaira sur cela, et sur le reste. Il me vient dans l’esprit de vous dire que vous ne vous livriez pas entièrement à Rem., que vous lui gardiez assez de secret pour que M. de V[ersailles][Hébert], auquel elle ne cache rien et que l’amour-propre porte quelquefois à se mettre du parti des plus forts, ne sache ce que vous vouleza. On fait grand bruit sur un endroit de muraille plus bas. On soutient qu’on y a passé. Pour moi, je n’y ai jamais vu passer que des chats et je ne savais pas qu’on y pût passer. D’où vient que notre ami ne retourne pas à son diocèse7? Il faut qu’il ait des raisons pour cela, sans quoi j’y attendrais en paix ce qu’il plairait à Dieu d’ordonner quel personnage faire en tout ceci. Le p. a son ami M de Cr...8 je voudrais le savoir, si cela se peut. Je prie Dieu de les soutenir tous, et surtout notre ami, que j’honore et aime comme je dois. Je vous embrasse mille fois.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°188v°].
a Lecture incertaine.
1La sœur de Famille, cette dernière au service de Mme Guyon.
2L’Explication des maximes des saints.
3Inconnu.
4Le petit ch. : la fille du grand ch. [Mme de Charost ?] ?
5Le comportement extérieur.
5aMme de Béthune ?
6Inconnue.
7Fénelon devra quitter Paris le 3 août par ordre reçu le 1er août 1697. « Le 6 août, on parlait beaucoup à la cour et à la ville du départ de l'archevêque de Cambrai pour son diocèse, et tout le monde voulait qu'il soit disgracié... » (Mémoires de Sourches cités par Orcibal).
8Les deux phrases précédentes sont obscures et difficiles à déchiffrer.
Je vous assure, madame, que lorsque vous me mandez qu’on est bien, il me semble que je n’ai plus de mal. Je crois qu’il faut faire tous les efforts possibles pour aller soi-même à R[ome]1, envoyer, si l’on ne peut obtenir d’y aller, les éclaircissements et la traduction, mander qu’on est résolu d’y aller, si l’on en peut obtenir la permission ; faire voir que cette permission ne se doit jamais refuser ; après avoir fait de son mieux, s’abandonner à la Providence. J’écrirai au S.2 une lettre très soumise, très filiale et d’un style qu’il n’a pas appris de voir dans les adversaires. Après cela, se soumettre avec petitesse, attendant plus de Dieu que des propres efforts. C’est la cause de Dieu : s’Il veut cacher Sa vérité pour un temps, qu’y faire ? Il peut ouvrir le cœur du Saint-Père et l’éclairer. Je ne crois pas qu’on puisse refuser d’aller là. Si on le fait, l’assurance qu’aura le V. P.3 du désir d’y aller, et de suivre, comme un enfant, sa décision, pourra bien l’incliner.
Pour notre mariage, je ne voudrais ni avancer ni reculer, [f°190v°] laissant faire les choses par providence, sans s’en mêler en prévenant, ni aussi refuser. Je crois que vous ne devez pas balancer de faire monter M. votre fils à cheval à Versailles. S’il faut y aller plus souvent, c’est notre devoir qui nous y engage ; ainsi lorsqu’on fait ce qu’on doit, il faut laisser dire le monde, qu’on ne contente jamais lorsqu’on est à Dieu.
J’ai bien du désir qu’on aille à R[ome]. Il faut prier Dieu qu’il se fasse accorder4. N. hait, dites-vous, et le déclarera ? On se déclarera ainsi contre l’abus, mais ce n’est pas contre la vérité qu’on tâchera d’éclaircir et de faire toucher au [du] doigt. C’est tout ce que je puis vous dire là-dessus. L’ecclésiastique dont je vous envoie les deux lettres, me parle souvent de ce qu’on dit sur N. Je ne sais s’il a envie de savoir si je le connais, mais je ne lui réponds jamais rien sur ces sortes de choses.
J’ai appris enfin d’où venait ce bruit de lettres. C’est de N. [le curé] lui-même. Toutes les fois que j’écris par lui, il fait du bruit qu’il est passé des lettres, sans dire que c’est par lui, afin que cette fille veille plus et tourmente davantage. Sur la lettre que j’écrivis à M. Tronson par lui, le tourment dura deux mois. Si l’on va à R[ome], j’espère qu’on pourra aller au Mont Saint-Michel et qu’il protègera. Notre-Dame de Lorette est-elle trop loin ? Prions Dieu qu’on y laisse aller si c’est pour Sa gloire, et de demeurer unis en Son amour et dans Sa volonté. Ça [Ce] sera nos plus fortes armes. On affecte à présent de faire mettre dans les gazettes que nos amis seront chassés, et les éloges de M. de M[eaux].
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°190], « mai 1697 ».
1A Rome où le pape doit prendre une décision dans la controverse publique entre Fénelon et Bossuet.
2 Le Saint père ?
3 Le Vénérable père ou Pontife.
4 « Il [Fénelon] avait demandé congé au Roi pour aller à Rome pour y soutenir son livre […] Le Roi lui ayant refusé, il avait pris le parti de s'en aller à Cambrai... » (Mémoires de Sourches). Le 12 août le Roi et Madame de Maintenon ont approuvé que l'abbé Bossuet et Phélipeaux restent à Rome pour y poursuivre la condamnation de Fénelon.
Les persécutions affligent la nature, mais elles nourrissent l’amour. Il faut à présent exercer l’abandon qu’on n’a eu qu’en spéculation. Il vaut mieux tout perdre que de trahir la vérité, et si on la trahissaita pour se raccommoder, loin de se raccommoder, on se ruinerait. Je suis très fâchée de l’examen qu’on a demandé1. C’est une faute qu’on fit sur moi et qui est la source de tout ceci. C’est ce que N. ne devait jamais faire, mais la chose étant faite, je suis sûre que les gens choisis condamneront par [f°191] politique et par ignorance. Plût à Dieu que je puisse, par tout mon sang, empêcher tout ceci et être la seule victime ! Dieu connaît mon cœur là-dessus. Pour les livres, si on oblige de les condamner, je dirais, si la chose a été confondue en ce sens par l’auteur : « Il ne vaut rien » ; mais de cet autre sens, il est bon qu’on fasse contre moi ce qu’on voudra ; mais il faut périr plutôt que de trahir la vérité.
Qu’avons-nous à perdre ou à gagner dans le monde ? Pourquoi parler de l’abandon si nous ne sommes abandonnés dans l’occasion ? Le tonnerre qui gronde si fort n’est pas toujours le plus à craindre. Voyons ce que les martyrs ont souffert. Souffrons avec Jésus-Christ, mais ne trahissons jamais la vérité. Plutôt tout perdre. La vérité nous fera tout retrouver en Dieu. Je ne puis que je ne sois affligée de l’examen : on ne devait jamais demander cela. Pour vous j’espère qu’on vous laissera en repos, vous ne faites ni bien ni mal à ces gens-là. La main de Dieu n’est pas abrégée. Monsieur de Meaux a cherché le crédit et la fortune, il l’a trouvée. Cherchons Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, humilié, combattu, décrié : nous le trouverons. Je suis sûre que si l’on trahit la vérité pour l’établir, on fera tout le contraire, et les peines qui succèderaient seraient de grands bourreaux. Lorsque la conscience ne reproche rien, et qu’on n’a point trahi la vérité, l’on porte en paix les disgrâces. Laissons-nous dévorer à l’amour ; soyons ses victimes, et l’amour établira son empire par notre destruction. Tout ce que nous voyons ne nous doit pas surprendre, si nous considérons par quelles voies Jésus-Christ a établi son Église. La prospérité est le partage des impies, mais l’affliction est le partage des serviteurs de Jésus-Christ. La vie est courte, Dieu a Ses vues et Ses desseins pourvu que nous n’abandonnions point la vérité ; la vérité elle-même nous défendra. Quelle honte serait-ce de l’abandonner après l’avoir obtenue !
M. de M[eaux] parle contre [f°191v°] ce qu’il croit et connaît, et Dieu saura bien l’en punir un jour. Le livre sera condamné par les examinateurs, cela est sûr. L’Église seule, et non quatre têtes prévenues et politiques2, doit faire la règle, et il ne faut pas plier sur cela ; mais la chose étant faite, point de faiblesse. Mourons, s’il faut mourir. Plût à Dieu que ma mort la plus rigoureuse et la plus ignominieuse pût L’apaiser ! Je ne suis point surprise du ch., car quand on se cherche, on s’égare. J’ai de la joie de tout le reste. J’espère que Dieu vous aidera jusqu’au bout, je L’en prie de toute l’instance dont je suis capable. Il n’est pas vrai qu’on ait découvert aucun commerce. Ces gens sont sûrs et Dieu l’est encore plus. Je prie Dieu qu’Il soutienne tout et qu’Il m’accepte pour victime pour tous.
Je songeais, il y a quelque temps, que je voulais passer par une porte si étroite qu’il m’était presque impossible ; N. me disait d’y passer, et je faisais des efforts qui me paraissaient m’aller écraser ; il me tendit la main, je passais avec bien de la peine ; je crus, en passant, avoir fait tomber la porte sur lui, je restais fort effrayée, mais, avec une main, il la replaça, et je me trouvais avec lui dans une église fort spacieuse et pleine d’un très grand monde ; comme je fus dehors, je trouvais que tout le monde mangeait des feuilles de chêne vertes, et chacun m’en offrait ; je n’en voulais point, disant que je me nourrissais de viandes plus solides ; on me reprocha mon mauvais goût, disant que c’était ce qu’il y avait de plus à la mode et que tout le monde les trouvait excellentes. Il n’est que trop vrai qu’on se repaît de feuilles et qu’on rejette le pain vivant et vivifiant ! Prions tous le Seigneur qu’Il ait pitié de Son peuple, humilions-nous devant Lui. Que savons-nous s’Il ne changera pas le conseil des hommes ? S’Il ne le fait pas, adorons, mais ne cessons [pas] de L’importuner afin qu’Il n’abandonne pas aux bêtes de la terre les âmes qu’Il a rachetées1.
Vous [f°192] avez dit à l’homme d’aller chez vous lorsqu’il était à Paris. Je vous prie de lui dire de n’y point aller, et je l’enverrai seulement les premiers lundis des mois, à huit heures, aux Jacobins. J’ai une furieuse défiance de votre domestique. Si vous croyez même qu’il y ait du danger aux Jac[obins], il vaudrait mieux se priver d’avoir des nouvelles. Votre pensée sur cela, je vous prie, mais que l’homme n’aille point chez vous.
Je ne puis m’empêcher de me sacrifier sans cesse à Dieu afin que tout tombe sur moi seule. J’ai une extrême peine que N. [Fénelon] se soit soumis à des gens qui n’ont nul droit sur lui, et à gens prévenus. Il est certain que, dans le système de l’intérieur, il y a le droit et le fait ; le droit est ce qui regarde certains dogmes et certaines expressions, ou de vouloir établir en règle générale ce qui n’est qu’une conduite particulière de Dieu, et c’est ce qu’on peut régler par la doctrine et l’autorité ; il y a le fait, qui est l’expérience d’une infinité d’âmes qui ne se sont jamais vues et qui n’ont jamais ouï parler de ces choses. Qu’un médecin veuille persuader à un malade qu’il ne souffre pas une certaine douleur dont il est fort travaillé, parce que lui, médecin, et d’autres ne la sentent pas, le malade qui sent toujours la même douleur, n’en est pas plus persuadé ; tout ce dont il reste persuadé, après bien des raisonnements, est : ou que le médecin ne l’entend pas, ou qu’il ne sait pas expliquer son mal en des termes qui se puissent faire entendre. Il en est de même des expériences de l’intérieur. Je captive et soumets mon esprit pour croire que ce que je souffre ou expérimente n’est ni un tel bienb ni un tel mal, et c’est ce qui est du domaine de la raison et de la foi ; mais je ne suis pas maître de mes douleurs, ni ne puis me persuader ni par la raison ni par la foi, que je ne les sens pas, car je les sens véritablement. Tout ce que je puis faire donc, est de croire que je m’en exprime mal, qu’elles ne sont pas d’un tel ordre de certaines maladies, que je donne à ces [f°192v°] douleurs des noms qu’elles ne doivent pas avoir ; mais de me convaincre que je ne les sens pas, cela est impossible : elles se font trop sentir. Je n’en sais ni la cause ni les définitions, mais je sais que je les endure. On me dit à cela que tels et tels les ont contrefaites, que d’autres se sont imaginées d’en avoir, etc., qu’enfin peu d’âmes ont ces douleurs, et que par conséquent je ne les ai pas. Je crois tout cela, mais je n’en puis croire la conclusion qui est que je ne les sens pas, parce que ce qu’on sent et souffre tombe sous l’expérience, demeure réel et ne peut être la matière de ma foi. Je croirai que des gens l’imaginent, [que] d’autres contrefont, d’autres exagèrent leurs maux, d’autres abusent ; je croirai encore que la tendresse que j’ai pour moi me fait exagérer mes maux, me leur fait donner un nom qu’ils n’ont pas ; mais je ne croirai point, lorsque je les sens avec tant de violence, qu’ils soient imaginaires en moi, puisque je les souffre.
Je ne dirai donc pas, si vous voulez, que tels et tels sont intérieurs, je ne dirai pas que je le sois moi-même, mais je sais bien que j’ai fait un chemin où j’ai trouvé bons ces passages. Je ne dispute ni du nom des villes que j’ai trouvées en mon chemin, ni de leur situation, ni même de leur structure, mais il est certain que j’y ai passé. J’ai éprouvé telles et telles douleurs, telles et telles syncopes, je ne dispute ni de leur nom ni de leur origine, mais je sais que je les ai souffertes et n’en puis douter. Il me semble qu’on ne peut pas se dispenser, pour savoir la vérité, de soutenir la vérité de l’expérience intérieure, qui est réelle. Pour les noms, les termes, les dogmes qu’ils veulent introduire, plions et soumettons, mais dans le fait de l’expérience de bon de saintes âmes, peut-onc dire, avec vérité ni même avec honneur le contraire ? Et quand nous serions assez lâches pour le faire, l’expérience de tant de saintes âmes qui ont précédé, qui sont à présent et qui viendront après nous, ne rendrait-elle pas témoignage contre nous ? Tout passe, la force, les préjugés, etc., mais la vérité demeure. [f°193] Il me paraît de conséquence de séparer ici le dogme, je ne sais si je dis bien, du fait de l’expérience3.
Tous les cheveux me sont tombés4 ; ils ne tombent pas, me dira-t-on, en un tel temps, pour telle ou telle raisons ? Je ne sais ni les raisons ni les choses, cependant il est de fait qu’ils me sont tombés, que je n’en ai plus et que j’en avais. Je vous écris simplement ce qui me paraît d’une extrême conséquence à séparer.
Je crois que je ne vous écrirai plus, car je ne puis me résoudre à vous envelopper dans mes disgrâces ; il me suffit de souffrir. Plût à Dieu que je payasse pour tous !
Le droit s’appuie ou se détruit par le raisonnement, mais le fait se prouve par témoins. Il faut donc demander à prouver le fait avancé par une foule de témoignages, changer les termes et les dogmes par soumission, mais soutenir le fait qui, étant toujours ce qu’il est en soi, ne doit être altéré ni par l’autorité ni par les termes, etc. Jusqu’à ce qu’on vienne, et demander de prouver par témoins ; et jusqu’à ce qu’on ait établi tous ces témoignages, on croira toujours qu’on en impose au public. Si le livre n’était pas fait, le meilleur parti serait le silence pour n’engager pas des esprits violents à déchirer la vérité. Mais le livre étant fait, il faut faire croire qu’on n’a rien écrit qui ne soit dans les ouvrages des saints. Du reste des termes, si on a dû écrire ces choses ou ne les écrire pas, si l’Église n’approuve plus ce qu’elle a approuvé, c’est à quoi il faut se soumettre. On dit à l’aveugle-né : « Donne gloire à Dieu, cet homme est un méchant. - Je ne sais, dit-il, s’il est méchant, mais je sais que j’étais aveugle et que je vois ». Son père et sa mère dirent de même sur le fait : « Nous n’entrons point dans tout le reste. Le fait est que c’est notre fils, qu’il est né aveugle et qu’il voit ». Que si deux témoins irréprochables suffisent pour prouver un fait en justice, combien ces témoins sans nom ne doivent-ils plus suffire ? Rien ne prouve tant la vérité du fait que la souvenance d’expériences [f°193v°] qu’ils ont tous. Si l’on examine le livre, que ce soit en présence de l’auteur, qu’il prouve par les auteurs ce qu’il a avancé : il faut faire écrire ce qui sera conclu sur le champ5.
Je ne sais ce qui est arrivé, mais il y a du tracas. On envoya quérir hier fort tard la supérieure. J’envoie celle-ci6 avant qu’elle soit venue, [de] crainte de ne le pouvoir plus faire. J’enverrai, si je le puis et s’il n’y a rien de nouveau, le premier lundi du mois aux Jacobins, mais plus chez vous.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°190v°] : « Juin 1692 ». Le début (« Les persécutions …Je suis très fâchée de l’examen qu’on a demandé. ») est repris au [f°207v°].
aon la (raccomodait biffé) trahissait
b Lecture incertaine.
1S’agit-il de l’examen demandé par Madame Guyon à Madame de Maintenon, sous la pression de ses amis ? Plus probablement de l’enquête menée par le duc de Chevreuse.
2Quarteron qui reste indéterminé : les juges Romains ?
c l'expérience (de tant de illisible) peut-on
1Psaume 73, 19.
3Affirmation capitale sur le primat de l’expérience.
4Comparaison familière et concrète entre expérience et raisons qu’on y oppose.
[Entre 4 et 5] Jean 9, 24-25 et 20-21.
5Madame Guyon croit avoir trouvé la solution : méthode expérimentale et témoignages… comme si ces gens étaient de bonne foi et réceptifs, acceptant d’être contrariés !
6Cette lettre.
Je ne suis point surprise que les choses aillent à toute extrémité, mais je le suis beaucoup, ou plutôt je suis plus affligée que surprise, que les amis aient si peu de cœur. Mais il faut s’attendre à tout des personnes vivantes, et où l’amour-propre règne. Mais pourquoi s’amuser aux conférences ? Qu’on ne perde pas un moment à demander d’aller à R[ome] et à envoyer le livre1. On attend toujours que les choses soient sans remède. Rien ne m’ébranle sur cela, et je persiste dans la pensée qu’on ne doit pas différer d’un moment à le faire. Il faut ensuite en laisser l’événement à la Providence. Mais pourquoi faire d’autres tentatives ? On ne demeure pas ferme dans une résolution. Qu’on se borne à solliciter pour aller à Rome, qu’on commence par envoyer le livre et les éclaircissements, avec une lettre extrêmement soumise qui explique encore l’intention qu’on a eue.
Je rêvais une de ces nuits que tous les amis avaient tourné le dos, que vous étiez seule restée, mais si ferme que vous m’aidiez à marcher dans les rues. Dieu vous bénira, mon enfant, Dieu vous bénira. Il faut, selon l’Apocalypse, que tout aille jusqu’aux plus grandes extrémités. Ce sera un saint Jean Chrysostome s’il est ferme2. Mais que craindre ou qu’espérer ? En Dieu, n’est-on pas au-dessus de tout, et en soi n’est-on pas au-dessous de tout ? Point de paix que hors de nous. Laissons donc tout intérêt, ne songeons qu’à [f°194] aller à R[ome], et laissons les autres faire ce qu’ils voudront. Si on ne se sent pas assez de courage pour poursuivre d’aller à R[ome] et rompre toutes conférences, qu’on aille dans son diocèse, et que de là, on écrive au P[ape], qu’on fasse connaître adroitement la cabale, mais surtout qu’on témoigne vouloir suivre à l’aveugle la détermination du Saint-Siège. Pourquoi n’en demeure-t-on pas là ? Et pourquoi reste-t-on entre deux termes, à écouter le sifflement des troupeaux ? Quand M. de Paris promettrait tout, il ne tiendrait rien : on ne sait à présent ce que c’est que de tenir aucune parole, et la probité est bannie de dessus la terre. Tout court à la faveur, et les plus grandes indignités sont permises par là. Ne cherchons que la faveur du ciel, et nous l’aurons.
C’est un feu bien adroit3 de la dame [madame de Maintenon] pour se tirer de tout blâme, d’attirer à elle les amis, et le coup est d’une adresse et d’une politique étonnante. Je ne puis croire qu’elle les aime, mais lorsqu’ils auront servi à ses desseins, ils l’éprouveront telle qu’elle est. Heureux qui ne s’attache qu’à Dieu : il trouve en Lui la paix au milieu des plus grands maux. Dieu est jaloux du cœur de N. [Fénelon], Il le veut tout pour Soi, Il est fâché de son partage. Une marque qu’il tenait est la peine qu’il a de tout perdre. Quand il aura tout perdu, il trouvera tout.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), f°193, « juin 1697 ».
1Fénelon restera à Paris jusqu’au 3 août, date à laquelle il se rendra dans son archevêché de Cambrai, n’ayant pu obtenir du Roi la permission d’aller défendre sa cause à Rome.
2 Il s’agit bien entendu de Fénelon. Devenu évêque de Constantinople, l’intransigeance de Saint Jean Chrysostome lui aliéna beaucoup d’intrigants. Il fut déposé, rappelé, déposé à nouveau, banni, et mourut, épuisé par des marches forcées, en 407. (v. DS, 8.333).
3 Les amis de Mme Guyon, et particulièrement Fénelon, hésitaient sur la conduite à tenir vis-à-vis de la très intelligente dame. « Feu » est expliqué par « coup » qui suit.
Je n’ai pas entendu ce que vous voulez dire. Qu’ils demandent seulement que N. [Fénelon] dise qu’il s’est mal expliqué et ensuite qu’il s’explique, puisqu’on trouve son explication aussi mauvaise que son livre. Ce sont nos termes. Si l’explication ne vaut rien, le seul aveu qu’on ne s’est pas bien expliqué la première fois peut-il rendre bonne la seconde explication, si on trouve qu’elle ne l’est pas ? Il est certain que si, pour apaiser toutes choses et rendre la paix à l’Église, il ne fallait qu’avouer qu’on ne s’est pas bien expliqué, je n’en ferais point de difficulté, [f°194v°] puisque le bien général de la paix est préférable à un intérêt particulier, et ainsi je ne rejetterais pas la négociation de M. de V[ersailles]1 avec les missions étrangères, si l’on était sûr de cela. Mais comme vous croyez qu’on ne cesserait pas de poursuivre quand il aurait accordé cela, de quelle utilité peut être d’accorder ce qui ne termine rien ? J’enverrais mon livre incessamment à R[ome], mais je ne l’enverrais pas sans envoyer le recueil des passages qui le soutiennent. Je les ajouterais à la seconde édition, car c’est ce qui est le plus propre à faire revenir les gens qui ne sont que prévenus sans être mal intentionnés. Je ne perdrais pas un instant à envoyer toutes choses à R[ome], car peut-être ne le voudra-t-on plus. Il est sûr que si, en mettant qu’on ne s’est pas assez bien expliqué, tout peut être en paix, il le faut mettre sans hésiter, mais si cela est inutile, il nuirait et ne donnerait pas la paix.
J’ai au cœur que les choses seront encore plus extrêmes2, car Dieu semble ne pas épargner. Peut-être est-ce une terreur panique, qui vient des continuelles malices qu’on a essayées. Je prie Dieu qu’il éclaire et console.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 194].
1François Hébert, v.Index. Il est rare de désigner un curé par « M. de… » on ne sait rien sur la négociation.
2Juste pressentiment, v. Vie 4 (le récit des prisons).
Je ne vous saurais exprimer la douleur où je suis de la faiblesse de N. [Fénelon], non pour ce qui me regarde, Dieu m’en est témoin, et que je préférerais la mort la plus cruelle à le voir trahir la vérité. Il n’y aurait pas d’autre parti à prendre pour lui que d’attendre la décision du pape et se soumettre à cette décision. Quel droit ont les autres de le juger ? La fermeté l’aurait fait souffrir un peu, mais lui aurait attiré dans la suite l’estime de Dieu et des hommes. Qu’a-t-il à perdre ? Et quelle crainte doit-il avoir d’être chassé, puisque cela même serait son avantage selon Dieu, et lui rendrait la paix ? Pourquoi avez-vous cessé de le voir ? Vous l’eussiez peut-être soutenu. Dieu saura se susciter d’autres défenseurs, s’Il le veut. [f°195] Je suis sûre qu’il s’attirera même le mépris de ceux qui lui font faire ces choses1.
J’ai vu, il y a environ six semaines, me promenant le matin, ayant levé les yeux au ciel, une grande croix d’un nuage, le mieux formé que j’ai vu, qui dura un demi-quart d’heure, ce qui me fit une grande impression. Quelques temps après, je vis un glaive assez lumineux. Depuis ce temps, je fais des songes les plus affreux. Je ne suis point surprise de la mère du petit ch. Si on l’abandonne de cette manière par amour-propre, à qui Dieu en demandera-t-Il compte ? Il ne faudrait plus, pour comble de malheur, que vous vinssiez à changer ; je ne le crois pas. Je vous aime au-delà de tout. Bon Dieu, qu’est devenu N. [Fénelon] ? Est-ce le même homme ? Comment le tut[eur][Chevreuse] souffre-t-il2 qu’il fasse de pareilles choses ? Fallait-il commencer par soutenir la cause de Dieu pour l’abandonner ensuite ? Il eût été bien mieux de ne pas écrire. Mais comme le motif d’écrire n’a peut-être pas été pur ; Dieu, qui ne veut rien souffrir de cette nature, permet toutes ces choses. Pour moi, je ne puis que Lui abandonner de plus en plus Sa cause et Le prier de Se faire des cœurs fidèles. Ce livre m’a toujours fait peine. Il fallait attendre que monsieur de M[eaux] eût écrit, et ensuite faire un grand ouvrage soutenu des passages, l’envoyer à R[ome], manuscrit, avant de l’imprimer, et demeurer ferme sur cela. Tout ce que vous dites est très bien pensé. S’il n’a pas encore fait le pas, soutenez-le, je vous prie, sinon gémissons devant Dieu. C’est tout ce que je puis. Je perds les yeux et ne vois quasi pas à écrire. Je ne puis lire une ligne, mais n’importe.
Savez-vous que l’abbé de Lan[ion]3, qui a commencé le premier avec M. Boi[leau] cette persécution - le tut[eur] le connaît -, s’est allé faire huguenot ; il a été demander au p[rince] d’Orange une place de ministre ; il en a été refusé ; il est allé à Genève. C’est cet ecclésiastique qui m’a mandé cela. Il était de ses amis. Il dit que [195v°] N. écrit pour rétracter son livre : on en triomphe. Si vous m’envoyez ma boîte, cela ferait blanchir ici. Je prie sans cesse pour l’aub. Je ne doute point que Dieu ne récompense votre fidélité. Bon courage. J’aimerais mieux expliquer le livre, mais pour l’abandonner, je ne le ferais jamais. C’est le plus mauvais parti.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°194v°].
a Illisible.
1 Le 12 janvier 1697, M. Tronson prévient Fénelon qu’il n’a pas fait de démarches auprès de Godet-Desmarais. Mais celui-ci lui a écrit le même jour pour l’inviter à « désabuser » l’archevêque et ses amis « de l’estime qu’ils ont pour Mme Guyon ». (Orcibal, CF, chronologie)
2Chevreuse avait été profondément impliqué lors des épisodes des discussions d’Issy et pouvait donc intervenir facilement auprès de Fénelon. Ce dernier subissait des pressions multiples de la Cour, ignorées peut-être de la prisonnière qui doute de lui. Par tempérament et par finesse, il explore les accommodements possibles – jusqu’au point d’honneur. Cette limite est atteinte lorsqu’on lui demande non seulement de se distancier de la prisonnière (ce qu’elle avait demandé à ses amis), mais de la désavouer ; il écrit alors des lettres courageuse, mais qui demeurent évidemment ignorées de Mme Guyon.
3Inconnu de même que les personnages suivants.
Vous ne sauriez croire combien je suis affligée de tout ce que vous me mandez de N.1 Il n’a garde qu’il ne soit troublé. J’espère que Dieu Se servira de cela pour l’éloigner d’un lieu qui lui est si funeste puisqu’il y tient si fort. J’ai toujours connu son attache pour une certaine personne. C’est ce qui lui tient le plus au cœur. Pourquoi ne vous voit-il plus ? Cela m’afflige, mais j’espère que la tempête le jettera au port, et que lorsqu’il sera éloigné de ce lieu, il sentira le repos que son attache lui dérobe. Je prie Dieu pour lui de toute mon âme.
Je suis ravie de ce que vous me mandez du p.2 Je voyais bien qu’il commençait à être un peu éprouvé. Il faut qu’il apprenne à ses dépens à perdre tous les appuis de sainteté et de vertu ; c’est une doctrine bien combattue, où néanmoins l’expérience ne rend que trop savant. Pour le b[on] P[ère]3, Dieu le bénira. Ce sera poussé plus loin.
Vous ferez bien, les choses étant comme vous me les mandez, de laisser le petit ch. à la campagne. Le grand [ch.] est-il toujours fort lié à Rem. ? Je comprends que vous devez avoir le cœur bien serré. Pour M. de V[ersailles ?]4, il est bien loin de pouvoir vous aider avec son amour-propre. Dieu nous appelle à bien plus de pureté d’amour et de dégagement. Laissez-vous conduire par la Providence : c’est un bon guide, elle ne vous laissera pas égarer, quoiqu’elle vous déroute quelquefois. Ne laissez pas le pauvre N. à lui-même, voyez-le malgré lui, et tâchez de le faire rentrer dans son premier abandon. Je vous donne mission pour cela. Voilà un billet pour prendre deux cents livres sur M. Le L. Il n’est pas juste que vous mettiez [196r°] du vôtre. J’espère que la bourse du petit Maître fournira à tous. Ne lui témoignez pas que je vous écris. Je ne le date pas : il servira en temps et lieu.
L’ecclésiastique que je vous ai mandé être le confesseur de ces bonnes gens m’a encore écrit. Il m’a mandé que N. avait fait un livre, me l’a même envoyé pour lire, mais je n’ai fait semblant de rien. Je sais qu’il connaît nos adversaires, qu’il est de leurs amis et qu’il est très instruit de ce qui se passe. Cela m’a fait tenir sur mes gardes. Il m’a mandé que le livre était fort combattu, qu’on l’avait envoyé à R[ome], que le pape n’ayant pas voulu qu’il fût à l’Inquisition, avait nommé deux cardinaux pour l’examiner, et qu’il le croyait approuvé. Si cela est, il ne faut pas s’étonner qu’on presse si fort N. [Fénelon] de le soumettre aux évêques. J’attendrais assurément la décision du pape et tiendrais ferme sur cela sans plus varier. C’était l’unique parti qui était à prendre. Il m’a aussi envoyé une lettre supposée écrite par une personne qui a pris le parti de se faire religieuse. Elle se vend chez Coignard, rue St Jacques, à la Bible d’or. C’est proprement une critique du livre de N. tourné en ridicule par ses propres expressions ; faites-la acheter. Il m’a mandé qu’on disait que je ne serais plus guère ici. Il dit encore que N. a lu son livre en Sorbonne pour le faire approuver. Je me tiens sur mes gardes et ne réponds qu’en général, comme n’y prenant pas d’intérêt. Si j’apprends autre chose, je vous le ferai savoir. Ces bonnes gens paraissent tristes et découragés : ils croient peut-être qu’en ne portant pas les lettres chez nous, ils n’auront rien. Je laisse tout entre les mains de Celui qui doit tout régler. Je vous embrasse et aime de tout mon cœur.
Cet ecclésiastique m’a mandé qu’un grand directeur de la Cour - il le nomme même directeur de M. et madame de B., de madame de Ponchartrain -, a dit au curé d’Issy que j’étais dans sa cure. Le curé a répondu qu’il ne pourrait approuver la dureté avec [196v°] laquelle on me traitait. Il lui a répondu que j’étais un esprit dangereux, et qu’on faisait bien de m’empêcher de voir personne. Ce curé a toujours soutenu que la conduite était trop rigoureuse, à quoi le directeur répondit : « On aurait pris des mesures, il y a quelques jours, pour l’ôter de là ; je ne sais pourquoi on ne l’a pas encore fait. »
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°195v°].
1 Fénelon, attaché à une certaine personne de la Cour : Mme de Maintenon ?
2 puteus (Dupuy) considéré déjà auparavant comme « trop sage » ?
3Nous ne savons pas attribuer de nom avec certitude. Il en est de même pour presque tous les personnages auxquels cette lettre fait allusion.
4François Hébert ?
N. [le curé] sort d’ici. Je ne l’avais point vu depuis trois jours devant la Pentecôte. Je crois devoir vous dire toute notre conversation. Il m’a dit d’abord que N. [Fénelon] faisait un livre pour se rétracter et qu’il m’y condamnait formellement, moi personnellement et mes deux livres1. Je lui ai dit que s’il les croyait condamnables et moi aussi, qu’il faisait bien, et que je n’avais pas assez d’amour-propre pour m’en offenser, que pourvu que l’intérêt de Dieu et de l’Église fût conservé, que cela me suffisait. Il m’a répondu que ce second livre le rendrait encore plus méprisable que le premier2, et ne satisferait personne, parce qu’on était fort persuadé qu’il ne condamnait pas mon livre dans son cœur et qu’il ne le faisait que par politique, par respect humain et pour ne pas perdre la fortune. Il m’a dit : « Enfin tout tombe sur la pauvre madame, en me nommant. Vous voyez que vous n’avez plus d’amis. » Je lui ai répondu : « Trop est avare à qui Dieu ne suffit. » Il m’a dit ensuite, [qu’]il avait écrit à R[ome] une lettre fort mal conçue, et priait le pape d’examiner son livre. Je lui ai dit : « Apparemment, monsieur, qu’il attend la décision du Saint-Siège pour s’y conformer avant d’imprimer. » Il m’a répondu en faisant des éclats de rire : « C’est là le ridicule, qu’il ait écrit à R[ome] sans en attendre la décision : il se hâte de prévenir la condamnation et le coup qui le va achever. » Je lui ai répondu : « Je ne suis qu’une femme, mais si j’étais à sa place, j’aurais assurément attendu la décision du pape tranquillement, et m’y serais ensuite conformée avec une entière soumission. » Il m’a répondu que je disais le plus expédient, qui [197r°] l’eût tiré d’affaire et lui aurait attiré l’estime de tout le monde ; cette soumission eût confondu les jansénistes. Et puis entre les dents, un mot comme si c’était ce qu’il craignait. J’ai dit : « Monsieur, on peut se tromper, et il faut une soumission entière au chef de l’Église, mais aussi il faut de la fermeté et du courage pour ne rien faire par respect humain. » Il m’a dit : « Le pauvre homme est faible, tout le monde lui tourne le dos, il ne peut supporter cela. »
Je crois qu’on a dessein de me transférer plus loin, et que ce sera dans le diocèse de Chartres. Je suis à Dieu, Il fera de moi ce qu’il Lui plaira. Je perds les yeux, j’écris sans quasi les ouvrir, et bientôt peut-être ne le pourrai-je plus. N’y aurait-il pas moyen que N. se corrigeât et qu’il ne fît rien imprimer qu’il n’eût eu la réponse de R[ome], et ensuite faire imprimer conformément au sentiment du pape ? Il me paraît que c’est l’unique parti ; dites-le au tut[eur], faites vos efforts pour le lui faire prendre, je vous en conjure. Il m’a encore dit que le dernier livre n’aurait guère l’Esprit de Dieu, que c’était bien le trouble et le respect humain qui en seraient l’auteur. Il a fait ce qu’il a pu à confesse pour porter la petite Marc à me quitter. Certaines choses que j’ai ouïes me font croire qu’ils m’en veulent donner de leur main4. Je ne m’étonne pas de ce que Jésus-Christ a choisi de pauvres pécheurs pour prêcher et soutenir sa doctrine, car s’Il avait pris de grands seigneurs et des gens riches, la peur de perdre leur fortune leur aurait inspiré des ménagements qui les eussent rendus indignes et incapables de soutenir une doctrine si combattue. Si l’on me veut mettre à Poissy, diocèse de Chartres, ainsi que j’ai lieu de le croire, je demanderai qu’on me remette entre les mains de M. de Sens, mon pasteur légitime, qui fera de moi ce qui lui plaira, ayant droit de le faire, mais je ne répondrai jamais à M. de Chartres. Si vous pouviez [197v°] m’envoyer des lunettes, j’essaierai de m’en servir, car je perds la vue.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°196v°].
1Le Moyen court […] et le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mistique […]
2Au premier livre de Fénelon, l’Explication des maximes des saints, publié le 29 janvier, ne succèdera aucun « second » livre en 1697, mais de nombreux - et courts -opuscules (v. Fénelon, Œuvres I, 1983, « Chronologie », XXXIII et suiv.). Il faut attendre la fin août 1698 pour que la Relation sur le quiétisme de Bossuet, écrit qui se veut historique et « présente Mme Guyon comme folle et inquiétante » (Id., « Notice » par J. Le Brun, p. 1608), provoque la nécessaire et substantielle Réponse de Monseigneur l’archevêque de Cambrai à l’écrit de Monseigneur de Meaux intitulé relation sur le quiétisme (Id., p. 1097-1199 ; l’éditeur J. Le Brun ).
4Passer aux actes.
Vous ne sauriez croire la joie que vous me donnez de me mander qu’on tiendra ferme et que la chose ira à R[ome]. Je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour qu’on demeure ferme dans cette résolution. S’il reste encore quelque union pour moi, je n’en veux que cette seule marque, j’en conjure par tout ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré, et je ne doute pas que sitôt qu’on aura pris ce parti, on ne retrouve la paix et l’étendue de cœur. Si je savais quelques termes assez fort pour persuader de cette conduite, je l’emploierais : ce sera la seule sûre et agréable à Dieu. Quoi qu’il en puisse arriver, il sera toujours glorieux à un fils de l’Église de se soumettre à son véritable père et à son juge légitime. Que ne puis-je écrire cela avec mon sang !
Je suis effrayée de la proposition que vous me faites d’envoyer aux Cord[eliers]. Les sœurs d’ici ont leur maison auprès, dans la rue de Grenelle, elles y vont toujours à la messe ; elles connaissent toutes la jardi[nière]. Ce serait tout perdre ; choisissez tantôt un lieu tantôt un autre, mais jamais celui-là. J’ai conçu que le directeur était le c[uré] de V[ersailles]1, il ne faut pas s’y fier assurément.
Pour Rem.2, songez qu’elle est très fine : faites-lui toujours bien de l’amitié. Et voyez le ch.3 de temps en temps, cela est nécessaire. Ne fermons jamais la porte au retour, au contraire, ouvrons-en toutes les voies, mais tenons-nous sur nos gardes pour ne pas tomber dans le piège. Je donnerais mon sang pour le retour du ch., mais la bonne opinion d’elle-même qu’on a nourrie malheureusement en mon absence, m’y paraît un terrible obstacle. N’usez plus de toutes ces déférences, recevez-la avec charité, mais engagez-la à avouer son tort avec petitesse. Il faudrait que Rem. lui parlât avec vous, et vous verriez de quelle manière elle s’y prendrait. L’amour-propre de M. de V[ersailles][Hébert] est effroyable ; sa jalousie en est l’effet, [198r°] mais il n’importe. Rem. ne pouvant que lui obéir, il faut qu’elle outre tout pour ne le pas mécontenter. Cependant elle devrait lui parler quelquefois avec courage sur un amour-propre si grossier. Pour N.4, que vous dirais-je de ses manières d’agir avec vous ? Je les veux regarder comme des marques d’amitié, car il a toujours été pour moi comme vous le remarquez à présent pour vous ; cela fait bien souffrir, mais il faut aimer nos amis avec leurs défauts. Je comprends bien ce que vous me dites de ça. C’est à Dieu lui-même à lui ôter ses idées de sainteté et de vertu : les hommes n’y peuvent rien. Plus il en sera prévenu, plus il lui en coûtera d’épreuves et d’humiliations pour les perdre5.
C’est ma fête aujourd’hui, aimez-moi toujours autant que je vous aime. L’ecclésia[stique] m’a fait voir aujourd’hui le livre de M. de M[eaux]6 ; sa préface est fort belle, et son livre affreux et d’une malignitée outrée, plein de faits faux, de faux exposés et de fausses conséquences. Adieu. Je n’ai pas si mal aux yeux aujourd’hui. Si vous m’envoyez la toile, envoyez-moi du café, à présent qu’il est à bon marché : je suis bien aise d’en avoir au cas qu’on me transfère. On dit que ma cousine7 est à Sainte-Marie de M[eaux] ; cela m’afflige, car elle sera bien tourmentée. Rien n’est plus aisé que de réfuter le livre, si je l’avais à moi : il est faux dans ses principes, plus faux dans ses exposés et très faux dans ses conséquences. Je voudrais écrire trois lignes à p.8 pour une chose de conséquence, cela se peut-il ?
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°197v°].
1Le curé de Versailles Hébert ; l’alliance d’une activité de directeur des religieuses à celle de confesseur de Madame Guyon que l’on tente ainsi de maîtriser n’est guère étonnante : la congrégation n’a t-elle pas été constituée « pour » Madame Guyon ?
2 « Rem » est un diminutif fréquent, attribué à une dame du cercle de Madame Guyon, que nous n’avons pu identifier : nous arrêtons dorénavant de signaler son mystère.
3Il en est de même pour le « ch. » (le cheval ?) ; nous avons suggéré antérieurement Mme de Charost.
4Il en est de même.
5Aperçu sur la voie de foi nue qui n’est pas une « école de morale, de sainteté ou de vertu. »
6S’agirait-il d’une première rédaction de la Relation sur le quiétisme de Bossuet, achevé d’imprimer à Paris, chez Jean Anisson, le 31 mai 1698, soit près d’un an plus tard ? Un « écrit historique », s’attaquant aux personnes, fut rédigé « dans les derniers jours de 1697 » (Fénelon, Œuvres I, 1983, « Notice » à sa Réponse…, p. 1607). On pense plutôt à l’Instruction sur les états d’oraison, achevé d’imprimer le 30 mars 1697.
7Madame de la Maisonfort, qui fut chassée de Saint-Cyr, pour quiétisme, le 10 mai 1697.
8Indéterminé. Dupuy ?
Je suis dans un étonnement de voir le peu de vérité qu’il y a dans le livre de M. de M[eaux], que je ne puis vous l’exprimer. Rien n’est plus aisé à réfuter que ce livre1. Je rêve assez souvent au tut[eur][Chevreuse], et cette nuit, comme je le voyais assez extraordinaire, je lui ai demandé ce qu’il avait ; il m’a avoué qu’il avait de grands doutes sur moi2 ; je lui ai fait le signe de la croix sur le cœur, et je lui ai dit : « Je [198v°] prie Dieu de faire sentir la vérité à votre cœur3. »
Je suis bien plus indignée de ce que M. de M[eaux] écrit contre M. de C[ambrai] que de tout ce qu’il met contre moi, car quelque soin qu’il prenne de détruire l’intérieur et de donner un sens forcé et détourné aux passages des saints, il leur reste encore assez de force pour établir, auprès des personnes de bonne foi et sans prétention, ce qu’il veut détruire. Je me mets peu en peine de ce qu’on peut penser de moi, pourvu que la vérité soit connue. Quand je serais aussi trompée et aussi méchante qu’on le veut faire croire, il est certain et établi, par ceux-mêmes qui le veulent détruire, que l’Intérieur n’est pas une chimère4, qu’il est réel dans les saints ; que tels et tels l’ayant outré ou en ayant abusé, cela ne fait rien au fait véritable de l’Intérieur en lui-même, et pourvu qu’on reconnaisse que Dieu conduit certaines âmes par cette voie, qu’il y a un vrai abandon et une sainte indifférence, cela me suffit. Que je sois anathème pour mes frères5 après cela, qu’on juge de moi ce qu’on voudra, cela ne fait rien à l’affaire.
Dieu ne juge pas comme les hommes. Il sait bien connaître ce qui est sûr quand tous les hommes le méconnaîtraient, et c’est bien véritablement de la conduite intérieure qu’on peut dire : « Ô profondeur des richesses, de la science et de la sagesse de Dieu, que vos voies sont impénétrables ! Qui a été le conseiller de Dieu6 ? » Cependant on dit ordinairement : « Cela est bon, ceci ne vaut rien », quoique ce soit précisément la même chose. On est obligé, pour prouver ce qui ne vaut rien, d’user de « c’est-à-dire », établissant tout sur des principes faux, et voulant assurer qu’on pense ce qu’on n’a jamais pensé. Quand il faut imputer à des personnes des pensées pour les condamner, cette condamnation est bien mince, car qui peut mieux savoir sa pensée que Celui qui la forme ? Et qui s’est jamais avisé de pénétrer des pensées qu’on n’a jamais déclarées, et qu’au contraire on a toujours soutenu être [199r°] toutes différentes ! On est consolé de ce que Celui qui sonde les cœurs et les reins7 et qui connaît le fond des cœurs, n’ignore pas non plus quelles sont nos pensées, et qu’Il ne saurait s’y méprendre. J’ai une grande union aujourd’hui avec saint Pierre 8, et bien intime : je ne crois pas qu’il me rejette ni condamne comme font les autres.
Je vous embrasse de tout mon cœur. On m’a envoyé du vin : ainsi je pense qu’on s’est déterminé à me laisser ici, après avoir fait courir le bruit que je n’y suis plus.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°198].
1Ce qui confirme qu’il s’agit de l’Instruction sur les états d’oraison, achevé d’imprimer le 30 mars 1697. Il est moins aisé de démentir des insinuations « historiques » que de réfuter une théorie de l’oraison en s’appuyant sur l’autorité de certains pères de l’Église ou des mystiques reconnus, comme cela avait été fait dans les Justifications de 1695.
2Le duc de Chevreuse fit en effet une enquête assez complète sur Madame Guyon, parallèlement à celle de M. Tronson, en 1695. V. le récit de l’enquête à propos de Cateau Barbe. Il s’enquit auprès de Richebracque, sous la pression de Bossuet, v. Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus », p. 812, et à la fin de notre volume : Notices, « Cateau Barbe ».
3L’approche correcte, car directe, par le canal intérieur, par le « cœur ».
4 « Que l’Intérieur n’est pas une chimère ! » Affirmation en fait très forte, car beaucoup n’osent aller au terme de leur doute, en posant l’alternative, l’inexistence de l’Intérieur, dont témoigne leur vie qui cherche appui ailleurs. Nous écrivons cet Intérieur avec une majuscule, pour marquer la différence entre une Vie qui sourd de l’intérieur de nous-mêmes et ce dernier, fait de conscient et d’« inconscient ». La contradiction entre le doute profond et l’affirmation inverse est souvent résolue au prix d’une crispation sur des institutions, des dogmes, etc., créations humaines.
5Paul, cf. Romains, 9, 3 : Car je désirais d’être moi-même anathème (& séparé) de Jésus-Christ pour mes frères, avec qui je suis uni par le sang. (Amelote).
6Romains,11, 33 : « Ô altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei…
7Romains, 8, 27.
8Pierre, fondateur de la vraie Église, intérieure. Toute la lettre oppose « le peu de vérité » de l’Église institutionnelle à l’Intérieur prouvé (à soi-même) par l’expérience d’une union intime.
Je ne sais que penser du changement que vous me marquez, sinon qu’on veut engager N. [Fénelon] de ne point aller à R[ome] pour le perdre plus aisément. C’est un coup de partie1 de demeurer dans la défiance et de persister dans le dessein d’aller à R[ome]. Je ne voudrais pas2 avoir une conférence avec M. de M[eaux] : je ne refuserais pas de lui rendre une visite ou de le voir, mais je voudrais avoir de bons témoins et n’entrer en rien3. Je disais toujours que je le craignais beaucoup moins lorsqu’il était en colère que lorsqu’il affectait de la douceur. Je ne me fie point du tout à l’ecclés[iastique]4, mais comme il confesse les bonnes gens et qu’il est de leur confidence, cela m’oblige à le ménager. Croyez-moi, défiance de tous côtés.
Pour ce qui est du mariage de N.5, plût à Dieu que vous acceptassiez par là la paix de nos amis, et ce qui est de plus, quelque trêve pour l’intérieur6. Suivez leur conseil, et n’allez pas tout perdre par trop de fermeté ; je crois cela nécessaire à présent ; ce qui est bon dans un temps ne l’est pas dans l’autre. Si l’on vous fait d. d. p. [dame du palais] j’espère que Dieu vous y conservera et que vous pourrez servir un jour à la pp.[petite princesse]. Dieu sait pourquoi Il fait les choses. Pour moi, j’ai plus de crainte lorsque les choses flattent que lorsqu’elles paraissent désespérées. Enfin, défions-nous de tout et [199v°] ne cédons jamais qu’à la vérité. Je n’attendrais point l’autorité pour le mariage de N. Je le ferais de bonne grâce avec les conditions bonnes. J’espère que Dieu Se contentera du sacrifice que je lui fais et que je paierais pour tous. Que je sache tout ce qui se passera sur cela, je vous en prie, et ne me cachez rien, pourvu que l’intérêt de Dieu et de l’intérieur soient conservés.
J’enverrais toujours par avance les éclaircissements à R[ome] ; c’est peut-être ce qu’ils appréhendent ; puisqu’on envoie bien le livre, on peut envoyer les éclaircissements8 sans préjudice de ce qu’on fera ici, et je crois la chose tout à fait de conséquence. Je conjure donc de les envoyer : il n’y peut avoir d’inconvénient, et c’est la voie droite de l’équité. Je ne crois point du tout l’ecclés[iastique], mais je lui écris en réponse de loin en loin.
Je vous assure que mon cœur est très content de vous et que vous pensez mal sur cela. Je vous aime très tendrement. Il me vient une pensée que M. l’abbé Cout[urier]9, sans faire semblant de rien, pourrait bien savoir ce que c’est que cet ecclésia[stique] qui demeure à Vaug[irard] ; il s’appelle M. des ch.10 Je crains bien la conférence de M. de M[eaux], et je suis sûre qu’on ne trouvera qu’à Rome la fin et le remède à tous les maux. La manière outrageante dont M. de M[eaux] traite M. de C[ambrai] dans son livre, mérite qu’il soit ferme et ne lui donne point de prise. Cet homme fait le renard ; enfin sa douceur est mille fois plus à craindre que sa colère. Je parle par expérience : un homme sans parole, qui trompe, etc. Croyez-moi, qu’on ne se fie pas à lui. Voilà un billet pour p.11 Vous avez oublié la toile et un peu de rhubarbe que je vous avais demandés. Il me vient dans l’esprit que le changement vient peut-être de la condamnation que N. [Bossuet] a fait de mes livres et de ma personne, car c’est tout ce qu’ils voulaient. Qu’en pensez-vous ? Je n’ai pas de peine.
Depuis ceci écrit, N. [le curé] m’est venu voir. Il m’avait fait accepter du vin, je lui avais mandé que s’en trouvait d’excellent ici à [f°200] cent francs, il a voulu m’en envoyer à cinquante écus du septier, qui n’est pas si bon à beaucoup près. Mais ce n’est pas de quoi il s’agit ; il m’a dit que M. de P.12 avait contre moi des preuves incontestables de crimes, et qu’ainsi il ne croyait nulle apparence qu’on me donnât jamais ma liberté. Je lui ai répondu que je ne demandais pas ma liberté et que je ne l’avais jamais demandée, mais que je trouvais fort étrange qu’après avoir été dix mois dans les mains de M. de la Reynie, qui est si éclairé et qui d’ailleurs n’était pas prévenu en ma faveur après tant d’informations, on me parlât encore de ces prétendus crimes ; que j’avais toujours demandé qu’on examinât ma vie, que non contente de l’avoir demandé par écrit à Mme de M[aintenon] et de l’avoir fait demander par d’autres, sitôt que je vis M. de la Reynie à Vincennes, que c’était la première chose que je lui demandais, et que l’ayant prié de demander au r[oi] de ma part qu’on examinât ma vie, il le lui demanda, que le r[oi] lui dit que ma demande était juste. Ensuite M. de la Reynie prit un détail de tous les lieux où j’avais été, de toutes les personnes qui m’avaient accompagnée, de celles chez qui j’avais logé et avec qui j’avais eu commerce ; et après trois mois de perquisitions, il me dit que je n’avais qu’à demeurer dans ma tranquillité et qu’on n’avait rien trouvé contre moi, que tout me serait rendu. Ce sont ses termes. Il m’a dit qu’on avait pris le dessein de me remettre à Vincennes. Je lui ai dit que je demandais d’être mise à la Conciergerie afin que le Parlement connût de mon affaire, qu’il me fît punir si j’étais coupable, et qu’on punisse aussi les calomniateurs. Il m’a dit : « Mais vous êtes toujours entre les mains de la justice, car c’est M. Desgrez qui vous a amenée ici et vous êtes en sa charge ; et comme les crimes que vous avez faits ne peuvent vous [f°200v°] faire juger à mort, il est plus sûr de vous renfermer. » Je lui ai répondu que je consentirais à être renfermée si on ne formait pas de nouvelles calomnies pour en servir de prétexte, mais que je devais à Dieu, à la vérité, à la piété, à ma famille et à moi-même de demander cela : qu’on fît examiner la vérité au Parlement. Il m’a dit qu’il le dirait à M. l’arch[evêque]12, que sans le livre de M. de C[ambrai], je serais hors d’affaire. Je lui ai dit que le livre de M. de C[ambrai] ne me rendait ni plus coupable ni plus innocente, que si les faux témoins me faisaient mourir, je m’estimerais heureuse, mais que mon affaire n’avait nul rapport à ce livre. Il m’a exhortée ensuite à lui avouer mes crimes, disant que Dieu m’avait fait bien des grâces de m’avoir tirée de l’occasion de les continuer, que je n’avais point de confiance en lui. Je lui ai dit que je n’avais aucun crime à avouer, que j’avais eu plus de confiance en lui qu’on en a ordinairement pour une personne venant de la main de ceux qui sont prévenus contre nous, etc. Il s’en est allé, disant qu’il trouvait juste qu’on me remît entre les mains de la justice, que tout était bien prouvé et que M. l’arc[hevêque] n’en doutait pas.
Comment accorder cela avec ce que vous me mandez, sinon qu’on veut persuader aux amis les crimes imaginaires, et les leur insinuer en leur donnant des marques d’amitié ? Dieu sur tout. Je lui ai dit que lorsque ma fille serait revenue, que [3] je ferais présenter une requête pour être mise entre les mains du Parlement.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°199].
1Un coup qui décidera de la partie.
2Madame Guyon se met à la place de Fénelon qu’elle conseille implicitement.
3N’entrer dans aucune discussion. Fénelon suivait déjà cette ligne de conduite et refusait toute conférence orale avec les prélats français. (v. CF, chronologie, 30 juin 1697.)
4Qui pourtant se révèlera bientôt beaucoup plus humain que N., le curé.
5Mariage dont il a été question dans une lettre précédente.
6L’un des époux semble donc ne pas appartenir au cercle quiétiste.
7La petite princesse est l’épouse du duc de Bourgogne dont le mariage allait être célébré le 9 décembre 1697.
8 « …en même temps qu’il établissait des listes d’Autorités pour étayer sa doctrine, Fénelon ajoutait à son livre [l’Explication des maximes des saints] de nouvelles corrections. Les dossiers, conservés aujourd’hui en partie, […] serviront d’arsenal au cours de la querelle. En revanche, de nouvelles corrections furent introduites dans l’édition interfoliée… » (Fénelon, Œuvres I, 1983, « Notice », p. 1541-1542).
9L’abbé Couturier subira à Vincennes quatre interrogatoires par La Reynie avant d’être remis en liberté. Mme Guyon demeura « dans une maison de la rue Saint Germain l'Auxerrois, que ledit sieur Abbé Couturier prit soin de louer pour elle et à sa prière. » (Interrogatoire de Mme Guyon en 1696).
10Inconnu.
11p. pour put (Dupuy) ou pour La Pialière ? Moins visible que les puissants au-dessus d’eux, ces futurs copistes des lettres pourraient avoir eu l’un et/ou l’autre un rôle important auprès de Madame Guyon à cette période. La Pialière sera en contact avec elle tout à la fin, assurant un de ses déménagements, avant qu’elle ne soit découverte et prise par Desgrez.
11aM. de Paris, l’archevêque.
12L’archevêque de Paris, Noailles, depuis août 1695.
Je vais vous dire une chose qui vous surprendra sans doute. Vous saurez que, ayant besoin de vin, j’en avais fait chercher ici, que j’en avais trouvé d’excellent à cent francs le demi-muid1. Je le crus un peu cher. Je mandais à N. [le curé] que je le priais de me mander si je n’en pourrais pas trouver à meilleur marché, parce que [f°201] j’avais peine d’y mettre tant d’argent. Sans me faire de réponse, il m’en envoya une feuillette à cent écus le muid, c’est-à-dire cinquante écus la feuillette ; cela me parut extraordinaire, mais je le laissais passer. Sitôt qu’il fut ici, le fût n’en valait rien ; il s’en perdit un tiers, quelque diligence qu’on y apportât, mais ce n’est rien ; lorsque j’ai voulu en boire, j’ai trouvé qu’il me brûle [sic] la bouche, la gorge et les entrailles avec des douleurs que je croyais mourir. Sitôt qu’on y met un peu d’eau, il n’a plus le goût de vin et n’en brûle pas moins. J’ai prié qu’on envoyât quérir un homme qui passe pour le plus honnête homme du village, pour voir si c’était qu’il fallût y faire quelque chose, ou s’il n’était pas en boite2. Sitôt qu’il en eut goûté, il fut effrayé, disant que ce ne pouvait être qu’un fripon qui eût envoyé ce vin, que pour lui il n’en voudrait pas boire un demi-septier et qu’il ne le goûtait pas sans terreur, qu’il y avait des choses dedans qu’il savait bien, et qu’il brûlerait les entrailles à qui le boirait ; et tout cela devant la fille qui me garde, qui était au désespoir de l’avoir fait venir. Il reste dans la bouche, après l’avoir bu, le même effet que les biscuits de Vincennes où l’eau forte paraissait dessus, et les taches et l’odeur. Je ne les fis que mâcher et cracher, et j’en fus incommodée ; Manon, qui en mangea gros comme une noisette, le fut bien davantage.
Ce que je puis juger de cela, c’est que, me voyant fort mauvaise, ils croient faire service à Dieu de me faire mourir. Il y a un cabaretier qui le prendra à deux tiers de perte pour mettre sur un râpé3 et qui m’en donne en échange du naturel. Voyez quelle aventure, dont, par providence, il y a des témoins dignes de foi. Je n’en témoignerai jamais rien. J’ai prié la demoiselle de ne point dire à N. qu’on l’eût changé. Le cabaretier ne le mettra [201 v°] que peu à peu sur son râpé, le mêlant avec des …a On avait pris la précaution d’en faire goûter d’autre très bon à M. le L.4, afin que, si l’on disait quelque chose, on puisse dire qu’il en avait goûté. C’est du vin blanc où l’on a mêlé du gros rouge tiré à clair. Dieu, par Sa bonté, a dissipé le conseil5. Cet homme dit qu’on n’en peut boire sans avoir les entrailles brûlées, qu’il est plein de chaux et d’autres choses qu’il ne dit pas. Il s’est trouvé mal sitôt qu’il en a eu goûté, et a dit que c’était un voleur qui vendait de pareil vin. Il a fort pressé pour savoir d’où il venait, mais je n’ai jamais voulu lui dire. Que dites-vous de cela ? Que Dieu fasse de moi ce qu’il Lui plaira, mais je ne l’éviterai pas tôt ou tard. Que Sa volonté s’accomplisse ! Ils croient que c’est un grand service à Dieu de se défaire de moi.
Depuis ceci écrit, l’homme qui avait voulu acheter le vin s’étant trouvé fort mal d’en avoir goûté, a envoyé un homme qui goûte tous les vins du pays pour le goûter encore. Dès qu’il l’a mis sur sa main et qu’il l’a odoré, il n’en a point voulu goûter et a dit que c’était du vin empoisonné. On l’a prié d’accommoder le fût qui ne vaut rien. Il a dit que, quand on lui donnerait autant d’argent qu’il en pourrait tenir dans la cave, il n’en boirait pas et n’y toucherait pas ; qu’il y aurait de quoi le faire pendre d’accommoder de tel vin, et qu’il était impossible d’en boire sans mourir, qu’il fallait déclarer qui l’avait vendu pour faire pendre les gens. La fille qui me garde est demeurée bien étourdie, car comme le vin a été mis à clair dans le vaisseau6, on a vu que c’est un dessein formé. Je brûle toute, j’ai les entrailles en feu, la gorge écorchée, je ne cesse de boire de l’eau sans désaltérer. Envoyez-moi de la thériaque7 par la jardinière.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°200v°].
aLecture incertaine : bessières ? (ce mot existe-t-il ? inconnu de Littré).
1Un demi-muid ou feuillette équivalait à un peu plus de 100 litres. Le vin était généralement bu mélangé à l’eau qu’il devait certainement purifier par son alcool.
2Boite : vin en boite, vin bon à boire : « Ce vin est trop vert, il ne sera dans sa boite que dans trois mois » Furetière.
3Râpé : substantivé en parlant d’un vin fabriqué en faisant passer un vin faible dans un tonneau dont on a rempli un tiers de raisin nouveau. Par extension, vin éclairci avec des copeaux ; également restes mélangés servis dans les cabarets. Rey. – Il est étrange que Mme Guyon accepte de se débarrasser ainsi d’un poison !
4M. le Lieutenant (de police) ?
5Fait échec à un groupe malveillant (Ps. 32, 10).
6Récipient.
7Médecine que l’on regardait comme un spécifique contre toute espèce de venin […] La thériaque est stomachique et calmante. Littré.
N.1 ne veut pas prendre le vin, mais quelques bouteilles pour dire qu’il est bon. Je n’ai garde d’en boire, je n’en ai bu qu’à trois repas, j’en ai pensé mourir.
Je suis étonnée de ce que dit M. de V.2, et je vous avoue que cela m’effraye. Je serais bien fâchée qu’on préférât mes lumières à d’autres, mais je crois que Dieu ayant acheminé les choses pour R[ome], c’est suivre Son ordre que d’y aller. Que si l’on veut assurément finir toute dispute, non en disant qu’on s’est trompé, ce qui est faux, mais qu’on ne s’est pas bien expliqué, je crois qu’il le faudrait. Mais je crois qu’on ne fait toutes ces démarches, et vous le verrez, que pour empêcher d’aller à R[ome] et pour faire que le p[ape], indigné de ce qu’on n’aura pas exécuté ce qu’on a demandé, condamne le livre. Ces gens-là n’ont nulle bonne intention et, lorsqu’on va droit, on ne se sert pas de tant d’artifices et de fourberies.
R[ome], R[ome] : c’est l’ordre hiérarchique que Dieu a établi dans l’Église. Si on y est condamné, c’est à un fils sincère de se soumettre à son père, et c’est l’ordre de Dieu3. Quel fond à faire sur des gens qui usent de toute violence, qui ne tiennent aucune parole ? M. de V. s’est laissé prévenir par des discours spécieux, et il prend son imagination échauffée pour la volonté de Dieu. Quel inconvénient d’aller à R[ome] ? Car, quand le pape condamnerait, ce que j’ai peine à croire, voyant la soumission, il ne demanderait pas autre chose que l’aveu qu’on s’est trompé. Rome, R[ome], au nom de Dieu ! C’est la petitesse d’ordre de Dieu que de se soumettre au pape, et c’est une bassesse de faire autre chose. Mon Dieu, ma tr[ès] ch[ère], que j’ai de peine et que je crains qu’on ne prenne pas ce parti, si fort dans l’ordre de Dieu et qui est une volonté déclarée ! Ne nous amusons plus. Le livre et les éclaircissements dev[r]aient être [202 v°] partis. Il me paraît que c’est une chose horrible de dire qu’il ne s’en faut pas rapporter au pape. Les raisons que vous dites sont si bonnes et si vraies ! Faire autrement, c’est suivre l’enthousiasme4. M. de V. n’a pas, je crois, grâce pour nous tous : il peut s’accommoder fort bien avec l’amour-propre, mais pas avec le pur amour. Sa certitude et son infaillibilité m’effrayent. Je crois que N. [le curé] est fort de son avis, et N. J’ai fait ce qu’ils ont voulu sans faire de bassesse. R[ome], je vous en conjure, R[ome], au nom de Dieu : c’est Son ordre, et par conséquent Sa volonté. Je ne dirai jamais autre chose que R[ome]. Il m’est venu dans l’esprit que le c[uré] de V[ersailles], qui est ami de M. de V. pourrait bien lui avoir inspiré ces choses et cet air prophétique ? Je crois qu’ils craignent Rome.
Je vous prie que tous les frères se renouvellent en pureté de cœur et d’amour de Dieu, qu’ils implorent de toutes leurs forces Sa clémence, afin qu’Il inspire et soutienne M. de C[ambrai]. Dieu veut être quelquefois prié de cette sorte et que l’on s’unisse de cœur et d’esprit pour cela. Que chacun fasse belle dévotion, ou pénitence que Dieu lui inspirera ; la meilleure est le renoncement de tout intérêt propre. Je m’unirai à vous, dites cela comme de vous, et que N.5 le demande à tous ; qu’ils s’appetissent, s’abandonnant à Dieu, ne voulant que Sa sainte volonté. Non point à nous la gloire, mais à notre bon Seigneur. Je vous embrasse. Je vous prie que tous disent trois fois la prière de Mardochée et d’Esther6 pour impétrer7 le secours de Dieu.
Le N. [curé] régala ici il y a deux jours ses amis, il y fut tout le jour sans venir. Sur le soir, comme il se mettait à table, il envoya quérir la fille qui me garde, et lui dit qu’on envoyât du vin pour régaler ses amis parce qu’il était excellent. On y fut dans le moment ; il n’en voulut point disant qu’il n’était plus temps ; comme il a sa maison vis-à-vis celle-ci, on [203r°] ne fit que traverser la rue. La conclusion fut qu’il fallait que je le busse et que, si je ne le trouvais pas assez fort, que j’y misse moins d’eau, mais qu’il me le fallait faire boire. Elle n’osa lui rien répliquer, mais comme elle a vu ce qu’on m’a dit, elle me dit : « Madame, quoique ce soit d’excellent vin, comme il vous fait mal à vous, vous n’en devez point boire, mais si vous voulez donner la feuillette pour deux pistoles, on la prendra pour mêler avec quantité d’autre vin. » Je lui dis que pour tirer vingt francs de cinquante écus, ce n’était pas la peine, et que puisqu’il était si excellent, qu’il n’y avait qu’à le garder, qu’on trouverait peut-être marchand dans la suite. Je crois le devoir garder, car c’est toujours une épine au pied. S’il n’y était plus, il n’y aurait tyrannie qu’il ne fît. La fille craint de le faire goûter et dit n’avoir permission de le laisser goûter à personne. Comment vendre ce qu’on ne veut pas laisser goûter ? La chose est demeurée comme cela. Je lui ai dit que cette perte est une bagatelle, car je fais semblant que je veux le croire bon.
N’y aurait-il pas moyen de savoir ce que le P[ère] L[a] C[ombe] est devenu ? Adieu.
Depuis ma lettre écrite, il est venu une cabaretière de leurs amis pour acheter le vin. Il lui a paru d’abord ce qu’il était, mais elle n’a pas voulu le dire ; elle a néanmoins dit que ceux qui avaient vendu cela étaient des fripons, qu’il était plein de chaux, d’eau de vie, de fiente de pigeons et d’autre chose qu’elle ne disait pas ; qu’elle en donnerait dix écus, non pour le faire boire à ses connaissances, mais pour le donner à de gros ivrognes qui ne font que passer. Je l’eusse donné, mais je ne l’ai pu. Mon cœur m’a frappé que, dès qu’il serait enlevé, N. [le curé] me ferait tous les mauvais traitements possibles, et j’ai dit que je le laisserais pour faire du vinaigre, que j’achetais davantage. La demoiselle a été bien aise, car [203v°] elle craint que ceux qui le boiront ne s’aperçoivent de ce qu’il est. La cabaretière en voulait faire goûter au commis, mais la demoiselle n’a pas voulu. Je vous prie de consulter quelqu’un comme le tut[eur][Chevreuse] et de savoir s’il n’est pas de conséquence de le garder. J’ai encore, depuis trois semaines que je n’en bois plus, le palais écorché et plein de vessies qui me pèlent, et la langue. J’en ferai ce que vous me manderez. La chose me paraît de grande conséquence. C’est du vin du pays qu’on a accommodé comme cela, et afin que les commis n’en goûtassent pas, elles ont dit que c’était du vin de leur cave qu’elles menaient dans leur maison de Vaugirard, jurant qu’il n’était ni vendu ni commencé à vendre. Réponse là-dessus, s’il vous plaît. La femme, en s’en allant, a dit à la demoiselle qui me garde qu’une personne ne pouvait boire de ce vin huit jours sans mourir.
Depuis ceci écrit, on a dit qu’on voulait faire prendre le vin pour le changer pour un faible vin qui ne vaut pas grand chose, car ils veulent l’ôter de mes mains. J’ai cru devoir laisser faire sans rien dire tout ce qu’on voudrait, et ainsi on prend le mien sur le pied de trente francs. J’ai fait tout ce qu’on a voulu, abandonnant la suite à la Providence.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°202].
1 Le curé ?
2 V. plus bas, dans cette même lettre : « … le c[uré] de V[ersailles ?], qui est ami de M. de V[ersailles ?]… ».
3 A la racine de l’obéissance de Madame Guyon : une soumission à l’ordre surnaturel qui a établi par Pierre Son Église et non à des hommes.
4 Madame Guyon se sépare nettement des « Enthousiastes », comme on appelait à l’époque des spirituels guidés uniquement par leur intuition, sans considération (critique) d’aucune Église, souvent trompés par leur interprétation (par exemple prophétique) hasardeuse.
5L’aumônier des Michelins (père abbé de Charost) ?
6 Mardochée, qui a sauvé la vie de Xersès, par sa pupille Esther, aimée de ce dernier, demande le salut de leur peuple. Esther, 7, 3-4 : « … je vous conjure de m’accorder, s’il vous plaît, ma propre vie et celle de mon peuple […] Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés » (Sacy) ; « …nous avons été vendus, moi et mon peuple : A exterminer ! A tuer !.. » (TOB).
7 Impétrer : obtenir de l’autorité compétente, à la suite d’une requête.
Que puis-je vous dire, ma tr[ès] c[hère] ? Les raisons que vous me dites contre le mariage me paraissent très fortes, mais je crois que vous devez vous abandonner à Dieu. Si l’on voulait la chose de force, comme vous me paraissez le craindre, il serait beaucoup mieux de la faire avec agrément. Enfin suivez votre cœur. Pour l’Académie, je crois qu’il serait mieux que monsieur votre fils montât à cheval à Versailles qu’à Paris, et que vous êtes obligé de le veiller ou de le mettre chez NN. Suivez votre cœur en tout cela.
Je ne vois que trop clair. Mes vues sont bien inutiles, car j’ai toujours vu que Rem. voulait demeurer avec le grand ch., [204r°] que tout son goût était là et que les craintes qu’elle nous marque ne sont pas tout à fait sincères. Qu’elle ne sache pas notre commerce, je vous en prie ! Il faut à présent boucher les yeux à bien des choses : laissez-les faire leur ménage ensemble. M. de V[ersailles ?] ne fait semblant de l’abandonner que par politique, mais, comme je vous dis, aveuglons-nous. Pourquoi parlez-vous en mon nom à ceux qui ne veulent pas écouter ? Laissez-les faire à leur fantaisie. Ce qui n’est pas soutenable dans le livre se doit changer, et la paix de l’Église est préférable à tout, mais je croyais qu’on la trouverait mieux à R[ome]. Il n’y faut pas porter l’affaire, si l’on n’y veut pas aller soi-même : ce serait tout perdre. Mais si l’on veut bien y aller, il n’y a rien qu’on ne doive quitter pour cela. Dieu prendra soin de ce qu’on abandonnera pour Lui. Mais à quoi sert de dire cela si l’on ne veut pas croire ? J’aimerais autant travailler à gagner bar[aquin] que les j[ansénistes]1. C’est s’allier avec les ennemis de la vérité. Mais laissons tout faire, Dieu est tout-puissant pour la défendre par Lui-même. Avez-vous reçu ma lettre où je vous mandais la conversation de N.[le curé]. Vous ne m’en dites rien. Il y avait un billet pour p. Je vous prie que Rem. ne sache pas que je vous écris, elle est plus fine que nous. Je vous aime de tout mon cœur. J’espère que je paierai pour tout.
Je garde le silence sur le vin empoisonné, il est perdu en pure perte. J’ai pensé mourir d’en avoir bu un jour, j’en suis encore très incommodée. J’ai bu une si grande quantité d’eau que rien plus. J’ai encore la langue, la gorge, le palais et la poitrine tout écorchés. J’ai souffert des douleurs d’entrailles très grandes mais, à force de boire de l’eau, j’ai éteint le grand feu. Il est incroyable la dureté que cette fille exerce sur moi ; il semble qu’elle ait regret à ce que la chose est découverte et que je ne suis pas [204v°] morte. Ne pourriez-vous savoir où est allé N. On me cache son voyage avec grand soin. Je crois qu’on me veut faire bien de la peine par le vin. J’ai pensé que, lorsqu’on verra que je ne suis pas morte, qu’il a été goûté, on dira que je l’ai empoisonné moi-même. Si l’on allait par voie de justice, je prouverais aisément que je n’ai pas pu le faire, n’ayant rien que ce qu’ils me donnent. Ils examinent tout ce qu’on m’envoie, décousant tout, et ainsi cela est impossible. Mais Dieu sur tout. C’était ce qu’il voulait peut-être m’imputer, car jamais chose n’a été si grossière. Quand ils en auraient mis dix fois moins, la longue[ur] aurait toujours fait ce que la violence eût fait en peu de jours, et cela eût moins paru. Je ne sais ce que Dieu veut faire.
Il y avait, dans la gazette d’Hollande et celle de Hambourg, que nos amis allaient être chassés de la cour. Les j[ansénistes] ont coutume de faire savoir au public ce qu’ils veulent par des lettres qu’ils font courir, et leur esprit inquiet ne laisse en repos que ceux qui leur appartiennent. Je ne puis vous mander autre chose, adieu. Quoi qu’il m’arrive, soyons toujours unies ; vous êtes quasi seule qui me soyez restée. Dieu vous aidera. Il m’a pris le matin une affliction d’être dans de si cruelles mains qui m’a pensé suffoquer, mais je n’en étais pas moins abandonnée, ce me semble. Il me vient dans l’esprit de vous dire de ne rien presser sur le mariage ; ne refusez pas, mais reculez sur la jeunesse de quelque temps, car enfin les gens peuvent mourir, et le mauvais esprit vous resterait. J’espère que Dieu vous conduira par la main sur tout cela comme sur le reste. N’y serait-elle portée ? L’apparence serait contraire.
Je trouve que le vin m’a bien attaqué la tête.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°203v°].
1Plutôt que les jésuites ! Avec certains d’entre eux, tel le P. Alleaume, Madame Guyon entretenait des relations cordiales, tandis que ses références aux jansénistes, qui se nommaient entre eux les « Amis de la Vérité », sont toujours négatives.
Je crois comme vous qu’il faut interrompre le commerce pour quelque temps. Je n’enverrai plus que le second jour d’août,[f°205] et ce sera aux Th[éatins]1 en cas que j’y sois encore. J’ai toujours bien cru qu’on ne m’avait mise ici, et entre les mains d’une fille gagnée et à eux, que pour me faire des suppositions2. Je n’ai pas fait la moindre chose, j’ai souffert tout sans rien dire. Je n’ai pas fait semblant de voir les choses, pas dit un mot. On a nommé ma patience folle, disant que les personnes comme moi affectaient la patience ; si j’ai dit un mot par crainte des suppositions, dont j’avais dès le commencement tant d’impressions, on a regardé cela comme les derniers emportements. Ainsi le moindre mot est un crime, le silence et la patience un autre crime. Il y a quelques temps que le Père de ces filles3, nommé le Père Ange, vint dire la messe. La petite Marc, peinée de bien des choses sur N. [le curé], demanda à ce Père s’il la voulait confesser ; il a refusé4. Si c’est là ce qu’il veut dire, jugez-en vous-même. Il me fit entendre à moi que c’étaient des crimes que j’ai fait autrefois, et qu’il en serait éclairci. On dit qu’il est parti pour un mois. Ne pourriez-vous savoir où il est allé5 ?
Je m’attends à tout de la malice et de l’artifice des hommes. Je suis à Dieu, Il fera de moi ce qu’il Lui plaira. Mais ne croyez rien de tout ce qu’il pourrait vous dire. Ils supposeront mille choses pour colorer la violence qu’ils sont sur le point de renouveler, mais mon témoin et mon juge est au ciel. Je crois qu’ils me veulent pousser à toute extrémité, et ils veulent faire des choses, en me renfermant, qui paraissent aux yeux des hommes un prétexte spécieux, mais qui peut se dérober aux yeux de Dieu ? Consolez-vous et ne soyez plus dans l’amertume, car Dieu sera toujours glorifié, quand même Il nous laisserait accabler. J’ai de la joie du bref6, mais j’en aurais bien davantage si tout était porté en cette cour. J’abandonne cela à Dieu comme le reste. Ne doutez jamais de mon affection, je vous prie : on peut diviser les corps, mais on ne peut désunir nos cœurs, si nous ne sommes infidèles [205v°] à Dieu.
Ils auraient dit dernièrement que le jard[inier] avait fait entrer des hommes par chez lui, et comme je témoignais m’offenser de cela, on dit que c’était mon fils, ce qui était très faux, car depuis que je suis ici, je n’ai parlé qu’à N. [le curé]. On prit le prétexte pour me renfermer. Si l’on veut faire ensuite des suppositions ? N. m’a dit lui-même que des gens dignes de foi l’avaient assuré qu’on m’avait vue sur les murailles parler de l’oraison et dogmatiser, moi qui ne puis seulement monter une marche sans être aidée. Ils ont dit que l’herbe était foulée au droit de la muraille derrière la haie, ils y menèrent des hommes, apparemment pour servir de témoins. Je n’y ai jamais vu qu’un gros chat qui y passe continuellement. Je n’ai pas fait semblant de rien apercevoir, quoiqu’on dit cela fort haut afin que je l’entendisse, faisant des menaces en l’air. Je n’ai rien pris pour moi, connaissant mon innocence et laissant tout à Dieu. Je ne dis mot et laisse tout faire.
Voilà des lettres, avec la copie de ce qu’on dit que j’ai signé à Vincen[nes], qu’on ne m’a donnée que du temps après que j’ai eu signé, sans me permettre de lire ni confronter rien. Enfin vous voyez les lettres de M. Tronson, et comme je fus obligée d’écrire, dès le commencement, par l’extrême impression que j’avais qu’on ne m’avait mise ici que pour m’en imposer, au cas qu’on me mette en justice, comme on le prétend, dès qu’on aura amassé, dit-on, tout ce qu’on cherche. Le N. [curé] me dit un mot qui me parut effroyable dans la bouche d’un p[rêtre], qui était qu’on ne me mettait pas en justice parce qu’il n’y aurait pas de quoi me faire mourir. Puis, en se ravisant, il ajouta : « Mais il est vrai qu’on peut toujours vous faire une punition proportionnée, etc. » Il m’avait juré sur sa part de paradis que je ne serais ici que trois mois, qu’on ne m’y ferait point de suppositions. Sa part de paradis est bien perdue, [206r°] si Dieu a égard à un serment si fol et si faux ! Le tut[eur][Chevreuse] a bien des lettres qui pourraient me servir, et il faudrait retirer des mains de M. Tronson les lettres qu’on lui a confiées. Madame de No[ailles] en a aussi, qu’elle a tirées par adresse.
Je voudrais, pour moi, me laisser faire mon procès sans me défendre, mais comme je crains de faire tort à la piété, mandez-moi le sentiment du tut[eur], si je dois me laisser condamner sans me défendre. On m’amènera une foule de témoins, d’infâmes créatures qui n’étant ni récusées ni confondues, tout passerait pour vrai et constant, car il se faut attendre à tout. Je voudrais aussi savoir si, après les choses qui sont arrivées, je dois me confesser à N. [le curé]. Je crois que je ne le dois pas, et il me paraît qu’il y a quelque chose d’indigne d’aller à confesse à un homme qui me suppose chaque jour des crimes et auquel je n’entends jamais dire vrai. Je n’ai rien voulu faire sur cela sans avoir un conseil. Faites-moi donc réponse. N. a emmené avec lui, dans son voyage, le Père de ces filles qu’il met dans une réputation de filles admirables, quoiqu’elles en soient bien éloignées, afin de donner plus de force aux faux témoignages que celle-ci fera. Dieu sur tout. Je viens de recevoir une lettre de l’ecclésias[tique] qui paraît très affligé, disant qu’on me suppose milles choses fausses et que la résolution est prise de m’enfermer pour le reste de mes jours dans la tour d’Angers : Dieu sur tout ; qu’on a fait courir le bruit que l’on m’a remise à Vincennes et que
N. [le curé] est allé. Je vous prie de tâcher de découvrir s’il est à Angers. N. se vante qu’il aura mon argent sans billet tant qu’il voudra. Je vous prie qu’on n’en donne plus, car m’enfermer dans une tour et disposer de mon argent pour me faire maltraiter, il n’y a pas d’apparence. Il en veut user de la sorte pour faire croire que je serais toujours ici. Après que [f°206v°] N. a fait son coup, il est allé en campagne, il espère que je crois ne me plus trouver8. J’oubliais de vous dire qu’il m’a dit : « Le vin n’est pas bon au goût, mais ne laissez pas d’en boire, il est stomachal. »
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°204v°].
1Théatins, un ordre disparu aujourd’hui ; les cahiers de lettres manquants de la correspondance avec Fénelon appartinrent aux théatins qui disposaient d’un fond de livres quiétistes.
2Supposition : le mot s’emploie en droit (1636) pour parler de la production d’une pièce fausse donnée pour authentique. Rey.
3Le confesseur de la communauté.
4Peut-être pour éviter d’avoir à prendre parti. Il veut d’ailleurs être éclairci sur ce qu’on lui a probablement exposé.
5Ce qui pourrait éclairer sur les « commanditaires » de cette prison religieuse.
6 « Le 30 juin, de Versailles, Fénelon vient à Paris et rend une visite au nonce [...] qui a remis le bref pontifical et la lettre du secrétaire d'Etat à l'archevêque. Celui-ci a témoigné sa reconnaissance et sa soumission au Saint-Siège. [...] Bossuet écrit à M. de Paris : « …on imprime le livre [de Fénelon] partout [...] le nouveau bref lui donne de l'autorité par sa seule ambiguïté. » » (v. CF, chronologie).
8Phrase peu claire : le curé espère t-il avoir jeté dans le trouble la prisonnière (qui d’ailleurs est à bout, doutant de ce qu’il faut faire et demandant conseil à Chevreuse) ? Ou bien, compte tenu de la phrase suivante : « Il espère, que je crois, ne me plus trouver », espérant sa mort.
Puisque vous voulez, ma très c[hère], que je vous mande de mes nouvelles, je vous dirai que, comme je n’ai bu du vin qu’à trois repas et avec une grande quantité d’eau, j’en ai moins de suites fâcheuses. Il m’est resté dans la poitrine une impression de chaleur, comme d’excoriation. Comme j’ai bu extrêmement d’eau pour apaiser le feu qui me dévorait, cela m’a fort enflée. Je prends des bouillons de veau au bain-marie avec du cerfeuil pour me désenfler, mais je suis exposée à tout ce qu’il plaira à Dieu. Je pris avant hier de l’orviétan1 : cela me causa de grandes douleurs sans que j’en sache la cause, si ce n’est quelque combat. Depuis cet accident, il m’est resté une chose singulière que je ne comprends pas ; c’est une agitation d’entrailles ou de rate ; je ne sais ce que c’est, mais cela remue continuellement comme si j’avais deux enfants très forts.
On bouche et ferme tout. On veut faire croire que je ne suis plus ici et faire de moi ce qu’on voudra. Ils sont sûrs de cette fille ici à laquelle ils feront dire et faire ce qu’il leur plaira. Je conserve un grand silence sur tout ce qu’on fait, ne faisant pas semblant de l’apercevoir, et je suis fort en paix parce que j’appartiens à Dieu et qu’il est trop juste qu’il fasse de sa victime ce qu’il Lui plaît, et quoique je sois dans de si étranges mains, je suis dans les Siennes. J’ai perdu bien de la récréation en perdant presque les yeux, car je ne puis travailler. Je file assez gros et sans trop regarder, car ma vue est si faible que je ne peux lire du tout. Je suis bien aise qu’on retourne dans son diocèse1a. C’est lundi la Madeleine, souvenez-vous-en !2 Ne témoignez rien sur N. : il ne vous en servira pas moins bien, mais qu’il ne sache rien de notre commerce. Je crois bien que le commerce des créatures [207r°] ne peut être que pénible, et c’est une grâce que Dieu vous fait parce qu’Il vous veut toute pour lui. J’écris à diverses reprises à cause de mes yeux.
Depuis ceci écrit, il m’a pris de grandes douleurs dans le corps avec la fièvre. Ce vin montait d’abord à la tête ; depuis que j’en ai bu, j’ai toujours la bouche amère et échauffée ; cela m’a donné du dégoût de tout ce que je mange, que je trouve amer. Je vous prie, si je meurs ici, je vous ferai avertir de venir avec un chirurgien pour me faire ouvrir, tirer mon cœur, l’embaumer et le mettre entre les mains de qui vous savez3. J’attends ce service de notre amitié. Prenez courage, il vaut mieux aller par l’amertume du calvaire que par la douceur du Thabor : suivons Jésus, nu sur le calvaire. C’est un bien pour vous que vous ne trouviez que de la peine dans les créatures, car elles vous amuseraient. Poursuivons dans le chemin de la foi et de la croix, où tout est d’autant plus pour Dieu qu’il y a moins pour nous. Je vous embrasse.
Un des hommes qui a goûté le vin, a été trouver l’ecclésiast[ique] dont je vous envoie encore une lettre, pour lui dire qu’il était obligé en conscience de l’avertir qu’on avait apporté ici du vin que quiconque en boirait, mourrait ; qu’il y mîs ordre. Il l’a mandé de vive voix par la jard[inière]. Voyez ce qu’il mande. La prospérité de M. de M[eaux] m’effraye, loin que je lui porte envie. On fait courir le bruit que je suis au château d’Angers à cause de mes fourberies. Voyez les circonstances : on commence par vouloir m’ôter mes filles ; voyant qu’elles ne me veulent pas quitter, on les maltraite ; ensuite, on m’impute des crimes, on me renferme plus à l’étroit ; on m’envoie du vin emp[oisonné], on me dit que je le trouverai mauvais au goût, mais que je ne laisse pas d’en boire ; on me charge encore d’outrages ; on s’en va ensuite, et l’on me garde à vue depuis ce temps afin que je ne puisse avertir personne.
Obligez-moi de ne pas laisser mon cœur entre leurs [207v°] mains : depuis qu’il est à Dieu, il n’a jamais brûlé d’un feu étranger. Une circonstance du vin que j’omets, c’est que je mandai que j’en trouvais ici d’excellent à cent francs la feuillette, mais que je prie qu’on me mande si je n’en pourrais pas avoir à meilleur marché. Sans me répondre, on m’en envoie promptement à cinquante francs la feuillette ! Toutes ces circonstances sont fortes.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°206v°].
1Drogue inventée par Ferrante d’Orviéto, en vogue au XVIIe siècle.
1aFénelon quitta Paris le 3 août pour arriver à Cambrai le 9.
2Anniversaire important pour Madame Guyon, v. sa Vie dont les événements importants coïncident souvent avec l’anniversaire de sainte Madeleine, 22 juillet : plaie amoureuse en 1668 (Vie, 1.10.5), contrat de vœux dressé par la mère Granger en 1672 et renouvelé chaque année (Vie, 1.19.10), celle de la mort de son mari en 1676 (Vie, 1.22.7), fin de la nuit mystique en 1680 (Vie, 1.28.1), arrivée à Gex l’année suivante (Vie, 2.1.10), veille de son retour à Paris en 1686 (Vie, 3.1.3)…
3Fénelon bien sûr ! pratique assez fréquente à l’époque.
Ce 25 juillet 1697, à la Bussière.
C’est assez promener vos yeux, madame, sur les diverses descriptions que je vous ai faites de ce que j’ai rencontré de plus beau dans mon voyage. Peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je les arrête quelques moments sur votre propre cœur, et que j’ose vous l’étaler à vous-même tel qu’il est, quand il aime le grand Objet qui mérite tout son amour. Cette matière a été traitée chez vous en général avec un peu de feu.
Ce fut, madame, dans la dispute que nous eûmes un jour en votre présence, monsieur [f°1v°] l’abbé …a et moi sur l’amour de Dieu, ou plutôt sur la pureté de cet amour. Vous eûtes la bonté de vous déclarer pour mon parti ; et c’est ce qui me le fit juger le meilleur. Il s’agissait de savoir si un cœur peut aimer Dieu sans intérêt, sans se proposer nulle récompense, nul bonheur, dans ce culte intérieur qu’il rend à Dieu. Comme le sujet est tout à fait du temps, et que j’ai vu en passant quelque chose de ce qu’on a écrit là-dessus, je m’en suis occupé volontiers depuis quelques jours.
J’ai donc tâché d’approfondir jusqu’où peut aller le désintéressement du pur amour. Et plus j’ai creusé, moins j’ai trouvé. Toutes mes réflexions n’ont fait que me confirmer dans l’opinion que je soutenais, et que vous souteniez aussi, madame, avec plus d’esprit que moi. Nous disions l’un et l’autre qu’aimer Dieu comme notre souveraine béatitude, comme notre récompense promise, comme notre bien profond, est aimer Dieu comme Dieu veut que nous [f2r°] L’aimions. Nous ne pouvions bien comprendre que l’homme aimât Dieu sans se rechercher lui-même dans l’amour qu’il porte à Dieu. Nous tenions que, quoi qu’on dise du pur amour, il est toujours mélangé ; qu’il y entre un motif d’intérêt propre, que ce motif n’y doit pas dominer, mais qu’il s’y trouve et qu’il sert à exciter l’amour, à le fortifier, à le nourrir. Monsieur l’abbé avait pitié de nous, il nous regardait comme des amis mercenaires, il traitait notre amour de bas, de grossier, d’indigne d’un cœur ...
Je crois que si M. l’abbé n’était ni directeur ni théologien, il penserait comme nous pensons, madame. Trop d’école et trop d’art gâtent quelquefois un beau génie. A quoi bon tant de raffinements. La nature seule décide juste ….c mais qui naissent dans son …. recueillir pour l’écouter sans …, où on apprend par elle ce qui se passe de plus intime au-dedans d’elle. Il me semble qu’on court risque de s’y tromper, quand on [f°2v°] entreprend de juger du cœur par les connaissances de l’esprit. Il faut en juger par les sentiments du cœur même. Le cœur ne se dément point, quelque objet qu'il aime. Il est uniforme jusque dans ses plus étranges bizarreries - j'entends quant au point dont il s'agit ici. Car des fois, qu'il se tourne ou vers la créature ou vers le créateur il suit sa pente. Et sa pente tend au plaisir. Elle ne peut tendre ailleurs. Le plaisir propre fait tout à la fois et le fort et le faible du cœur. Il ne s'y rend que quand on le prend par là.
Tel est la constitution du cœur humain. Dieu l'a fait ainsi. Encore une fois l'homme ne saurait aimer que le bien. S'il arrive qu'il aime le mal, c’est qu’alors il est voilé des apparences du bien. Or une chose n’est réputée un bien, je veux dire n’est estimée une chose bonne, qu'autant qu'elle est bonne à quelque chose. Elle est bonne à proportion de l'utilité qu'elle apporte et du plaisir qu'elle fait. Ce système n’est point … l’instinct le suggère. Ceux qui le nieraient se démentiraient tous les jours [3] lorsqu'ils veulent faire entendre qu'une chose n'apporte ni contentement ni profit, ne disent-ils pas par manière d'interrogation : « À quoi bon cela ? À quoi cela est-il bon ? » Et ils y répondent sur le même ton : « Cela n'est bon à rien». Ainsi, parle t-on quand on parle tout naturellement … il est vrai qu'une chose pour être bonne, doit être bonne à quelque chose, et que c’est là proprement la notion commune qu'on a du bien, et de ce qu'on appelle une bonne chose.
Afin
donc qu'une chose soit bonne, il faut qu'elle me soit connaissable,
commode, conforme à ma disposition ; qu'elle remplisse quelque
indigence qui soit en moi, qu’elle en ôte quelque défaut, qu’elle
y mette quelque perfection, qu'elle chatouille mon goût ; en un mot,
qu'elle me plaise. Comme telle, elle me devient aimable, et je
l'aime. Mais eût-elle toutes les belles qualités possibles, hors
celle que je nomme ici bonté, je ne l’aimerais pas ; je
pourrais bien l'admirer, mais je ne pourrais pas l’aimer si elle ne
m’était bonne, si elle n'était pour moi un bien véritable ou
apparent, une chose qui me promît du plaisir ou qui m'en donnât.
C'est
que le plaisir qu'une chose est capable de produire, est
dans cette chose l’essence du bien. Le plaisir est comme le premier
bien, le bien originaire, par la participation duquel une chose est
censée bonne, et se fait aimer.
Ce principe deviendra plus sensible, si l'on veut examiner de près comment l'amour s'excite dans un cœur. Il faut premièrement que l'espèce de la chose qui se présente se trouve connaissable à l'entendement ; qu’ensuite à la faveur de cette connaissance, elle entre doucement dans la fantaisie ou dans son organe ; et alors cette entrée douce cause une émotion flatteuse, et un sentiment agréable qui fait qu'on aime la chose, dont on a reçu l'espèce. C'est ainsi que naît l'amour humain quel qu'il soit. Il en va de même du divin amour.
Qu'arrive-t-il quand nous aimons Dieu ? Quoique Dieu soit un être immatériel, très simple, nous nous en formons néanmoins une espèce corporelle, qui nous représente, si vous voulez, tantôt un ordre [4] très bon, tantôt un ordre très bienfaisant. Nous recevons agréablement cette espèce, qui s'imprime en nous. Et cette espèce nous représentant tous les biens que Dieu nous a faits, qu'il nous fait encore et qu'il nous fera, meut doucement nos esprits à nos cœurs, et excite en nous une passion d'amour pour lui.
Je ne concevrais donc pas cet amour, s'il n’était excité par cette image que je me suis formée de Dieu ; et cette image imprimée dans moi, n’y aurait pas été si bien reçue si elle ne m'avait représenté un objet qui me convient, qui m'accommode, qui me perfectionne. Cette relation ôtée, il n'y a point d'amour. Qu'on se pique, tant qu'on voudra, d’aimer Dieu comme un être infiniment élevé au-dessus de tous les êtres, sans proportion, sans concordance avec l'homme ; retiré dans lui-même, sans promesse de sa part de rendre heureux ceux qu'il aime - un amour si désintéressé me paraît une pure chimère. Un être absolu peut bien attacher l’attention de l’esprit, mais il ne peut remuer les affections du cœur. C'est le privilège des êtres relatifs. Pourquoi ? Parce que la volonté ne se porte jamais à un objet par un mouvement d'amour, qu'elle n’envisage dans cet objet ce qu'on appelle appétibilité ; c'est-à-dire un attrait qui le fasse désirer, un … à s’y communiquer, de quoi perfectionner quiconque le possède. Et tout cela ensemble ne se rencontre que dans un être relatif. De sorte que si je regardais Dieu sans rapport à moi, si Dieu me dessinait un être souverainement bon, tout parfait qu'il est dans sa nature, je me défierais de mon cœur. Non, je ne crois pas que mon cœur se portât à aimer Dieu. Il faut que je sois intérieurement persuadé que sa possession fera mon bonheur, pour me faire soupirer après elle. Et je craindrais fort que je ne fusse tout de glace pour Dieu, si ma religion ne m'apprenait que Dieu est mon vrai bien, ma suprême félicité, ma fin dernière, dans laquelle je dois louer éternellement un délicieux repos.
Pour confirmer ce que j'avance passons s'il vous plaît, oh ! Madame, de la manière que l'amour s'excite dans l’âme à ce qu'il y [5] fait quand il est allumé. L’âme mue par le mouvement des esprits qui la poussent, se regarde pour parler ainsi, ou elle s'élance vers l'objet qu'elle aime ; elle lui tend les bras, elle lui ouvre son sein, elle se joint à lui de volonté, et s’y joint en sorte qu'elle imagine un tout. Il faut que les parties qui la composent soient relatives, qu'elles se rapportent l'une à l'autre. Autrement elles ne pourraient se lier ensemble ni être réduites à l'unité. Comment donc pourrais-je aimer Dieu, l'embrasser d'affection, le serrer, me joindre à lui, c'est-à-dire me figurer ne faire avec lui qu’un tout dont je me compose pour une partie, et lui pour l'autre, s'il ne s'y trouve quelque concordance de lui à moi, et une affinité assez étroite pour ne faire qu’un de nous deux ?
Elle y est aussi. Je suis une créature intelligente ; et Dieu est la Vérité primitive ; je L'aime parce qu'Il est Vérité. Je suis doué d'une volonté ; et Dieu est la Justice essentielle. Je l'aime parce qu'Il est Justice. Je suis né avec une capacité immense à recevoir ; et Dieu est une plénitude infinie qui se regarde avec abondance. Je L'aime parce que Lui seul me peut remplir. Voilà ce qui m’unit à Dieu.
Je ne le sais, Madame, si je raisonne, mais je sens ce que je dis. Et Monsieur l'abbé lapérource [Lapérouse ?] lui-même, malgré tout ce qu'il peut dire au contraire. Oui, très certainement il aime Dieu, comme je l'entends. Que ne s'en tient-il à ses propres expériences, sans se jeter dans des imaginations creuses où la raison se perd, et peut-être aussi la conscience. Son zèle est ardent. Il exige tout d'un coup et sans façon du commun des fidèles une perfection éminente, que les saints mêmes ne se sont mis en état d'acquérir.
Non, les mystiques qui travaillent toute leur vie à la purification de leur amour ne présument point de le pousser jamais à ce haut degré de désintéressement que M. l'abbé nous bâtit de l'air [sic]. Comme ils veulent demeurer dans les bornes assises par les divines écritures, comme ils ont peur de s'écarter de l'esprit de l'Église, qui nous marque si utilement par la formule des prières les plus … qu'elle met dans la bouche de ses enfants [6] la vue expresse des récompenses promises qu'elle prétend que nous ayons devant les yeux et dans le cœur quand nous prions, ils sont forcés d'avouer qu'ils tendent à aimer Dieu comme leur propre récompense, comme leur rémunération ; comme béatifiant l’âme, non pas à la vérité par le motif de leur bonheur mais afin de se conformer au bon plaisir de Dieu qui veut qu'on l'aime ainsi. Il est donc évident qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils n’aillent si loin que M. l'abbé, puisqu'ils admettent la béatitude formelle dans le pur amour et que, lui, en veut bannir tout intérêt et la moindre idée de récompense, qui est pourtant répandue dans tous les livres sacrés tant du Nouveau Testament que de l'Ancien.
Une autorité comme celle-là pourrait bien faire réduire - au moins le radoucir un peu. Peut-être voudra-t-il bien s'humaniser avec les mystiques, et se relâcher jusqu'au point où ils mettent le pur amour. Mais encore aurais-je bien de la peine à lui accorder un amour si parfait. Et voici, Madame, ce qui m'embarrasse : on fait consister cet amour à aimer Dieu, en tant que notre souverain bien, et notre suprême béatitude, à vouloir jouir de lui autant qu'il nous rend heureux, mais à le vouloir précisément pour conformer notre volonté à la sienne sans être nullement touché du grand intérêt que nous y avons. On admet dans cet amour notre intérêt propre ; seulement on exclut tout motif intéressé. Cette précision est ingénieuse. Mais loin de … le neuf qui nous attache à nous-mêmes, il me semble qu'elle pourrait bien le resserrer davantage. Rien ne serait plus capable de fortifier l'amour que j'ai déjà pour moi, que de croire que je n’en aurais point. Dès que je viendrais à me persuader qu'il est éteint, j'aurais à craindre qu'il ne fût plus vif qu'auparavant, plus prêt au moins à se réveiller.
Au reste quand il s'agit d'aimer, c'est l'affaire du cœur, et non de l'esprit, et à parler exactement, cette précision de motif ne part que de l'esprit et point du cœur. La raison est que toute précision qui se fait contre l'ordre de la nature des choses, n’est point et ne saurait être une formation de la volonté. Or, cette précision de motif dans la supposition des mystiques qui disent qu'ils aiment Dieu comme leur propre [7] récompense mais sans aucun motif intéressé, est comme la pente naturelle du cœur, laquelle le porte à son objet comme faisant réellement son bien et son plaisir. Donc, cette précision supposée est le pur ouvrage de l'esprit, et un acte réfléchi de l'entendement où la volonté n’a nulle part. Et l'on peut dire que, dans ce cas, le cœur et l'esprit ne sont point d'accord, que l'esprit a sa vue particulière, mais que le cœur suit sa pente ordinaire, toute contraire à l'acte produit par l'entendement. Alors, le cœur laissant l'esprit le guider à Dieu et le contempler sous la formalité qu'il se l’est figuré, se tourne en même temps vers ce souverain bien comme vers son centre, et l’unique objet qui peut contenter tous ses désirs.
Je ne suis pas tout à fait ignorant, Madame, de ce que les mystiques nous ont dit du pur amour dans les … traités qu'ils nous ont laissés. Ils nous ont expliqué en des termes qui ne s'entendent guère ce qu'ils ont expérimenté. Mais ne serait-ce point qu'ils nous racontent bonnement ce qu'ils ont pensé sentir, et qu'ils n'auraient peut-être pas bien aperçu ce qu'ils … sentaient ? Quand on est arrivé à ce qu'ils appellent la cime de l’âme, à la pointe de l'esprit, ne pourrait-on pas quelquefois perdre de vue le fond du cœur, cet abîme impénétrable où il naît sans cesse des mouvements directs qui, par leur simplicité, échappent à la réflexion de l'esprit, surtout dans ces moments-là que l'esprit est formellement appliqué à former des actes violents, opposés aux mouvements naturels du cœur.
J'aime pourtant mieux croire qu'ils ont senti ce qu'ils nous rapportent. Mais c'est qu'il y a deux sensations : on sent dans ces états d’oraison un mouvement distinct, aperçu, parce qu'il vient du dehors et qu'il est excité sur la surface du cœur par la pression d'une imagination échauffée qui travaille à produire ce mouvement extraordinaire. Mais on se défend de sentir un mouvement secret, implicite, qui part du dedans du cœur et qui tend droit au bien propre, au plaisir propre. Et quand il se pourrait faire que le cœur se porterait où va l'esprit, et qu'il le seconderait à sa manière dans cette précision de motifs, ce ne serait [8] que par une espèce de violence : l'esprit enlevé à Dieu par la contemplation de son essence admirable et de ses incompréhensibles perfections entraînerait avec lui le cœur peut-être pour quelque moment, à cause de la liaison qui est entre ces deux facultés de l’âme, mais, au fond, la pente du cœur resterait toujours la même. Enfin, quoi qu'en disent les mystiques, on ne peut aimer que conformément à l'institution de la nature du cœur. Car d'autant que la foi avec toutes les obscurités mystérieuses ne détruit pas la raison ni l'ordre des pensées de l'entendement, ainsi la charité avec tous ses mouvements extatiques ne détruit pas non plus l'ordre des passions, ni ce poids rapide et nécessaire qui emporte la volonté de l'homme vers le seul bien qui lui convient et qui le perfectionne.
J’en appellerais volontiers nos mystiques à leur propre cœur. Qu’ils le tâtent comme il faut, qu’ils le sondent bien avant, et ils trouveront qu’il n’y a point d'amour ni charnel ni spirituel qui, dans la réalité de la chose, ne soit intéressé, qu'il y a jusque dans le plus chaste amour qu'on a pour Dieu, quelque retour vers soi. Il ne faut pas s'y arrêter ? J'en conviens : c'est à Dieu que se doit terminer notre amour. Mais avant que d'arriver au terme où l'on se propose, on passe par le plaisir propre, on se retourne à la traverse. La rencontre que l'homme fait de soi, et son repos qu'il met dans Dieu comme dans sa dernière fin contentent Dieu, et l'homme tout ensemble. Si M. l’abbé veut bien prendre ces deux exposés il aura aussi de quoi se satisfaire, et nous ne disputerons plus.
Les mystiques se cantonnent dans leur précision ; et ils se croient bien retranchés, quand il disent : « Je veux Dieu, comme mon bien, oui, mais pour l'amour à lui seulement, et nullement pour l'amour de moi. » Ils veulent donc Dieu comme leur bien ; précisément, parce que Dieu veut qu'ils le veulent demander. Si bien que cette vue de conformité est, à ce qu'ils disent, l’unique motif de leur amour. Je leur demande : pourquoi se proposent-ils cette [9] conformité pour motif ? Sinon parce qu'ils la conçoivent comme quelque chose de noble et de généreux, parce qu'elle leur plaît, qu'ils y trouvent du goût, qu’ils sont bien aise de l’approuver et de répondre intérieurement à eux-mêmes qu'ils l’ont en effet comme ils pensent avoir, quoiqu'ils n'en n'aient qu'un simple fantôme de conformité, qu'ils prennent pour la conformité même. Et les voilà proprement rendus à l'amour-propre, au motif intéressé qu'ils méditaient d'éviter par un discours d'imagination, par une finesse de l'esprit qui, dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, est la dupe du cœur1.
Adieu, Madame, le temps me manque, il est neuf heures du soir, et je pars demain dès la pointe du jour pour prendre la route de Paris où j'espère me rendre samedi prochain. Quand je songe que j'aurai bientôt l'honneur de vous voir, j'éprouve dans ces doux moments combien sont vraies et solides les raisons que je viens d'opposer à l'amour désintéressé de M. l’abbé. En vérité, je serai bien fâché que vous aimassiez comme il le souhaite. Penser qu'aimer n'est pas aimer, c’est aimer en idée. Et Dieu, Madame, ne se contente pas d'un amour idéal. Qu'une si belle chimère est éloignée de cette tendresse respectueuse avec laquelle je me sens.
Votre très....
Papiers du P. Leonard, Archives Nationales, L 22, no 5. Porte en tête de l’écriture du P. Léonard : « C’est du R. P. Loir, Religieux augustin de la Communauté de Bourges ». La copie est précédée d’une page de titre : « Lettre du Pur Amour, ce 25 juillet 1697. »
On note que la lettre à la petite duchesse qui va suivre commence par « N. [le curé] sort d’ici, il m’a dit qu’il venait de Bourges ». « L’abbé directeur », dont il est question dans la lettre présente serait-il « le curé », ou du moins peut-on supposer un lien entre l’un et l’autre ? (hypothèse aventureuse peut-être à partir de ce qui n’est qu’une double coincidence de temps, juillet 1697, et de lieu, Bourges).
Il est peu probable que cette lettre soit adressée à Mme Guyon. Elle est intéressante par la nature « moderne » des problèmes soulevés : Dieu lointain, importance accordée au sentiment du « cœur », difficulté de concevoir l’amour pur comme un don de la grâce qui traverse celui qui l’éprouve. Rien à connaître préalablement, rien à « tâter ».
aPoints de suspension du manuscrit.
bMot illisible.
cMots illisibles dus à une tache d’encre recouvrant partiellement plusieurs lignes. Tous les points de suspension qui suivent sont dus à un dommage semblable (qui se répète une fois) ainsi qu’à la difficulté de reconnaissance de l’écriture.
1La Rochefoucauld, Max. 102 (1678).
N. sort d’ici, il m’a dit qu’il venait de Bourges. Je n’ai fait semblant de rien. Il m’a dit qu’il fallait ôter mes affaires des mains de M. Le L1 - cette proposition m’a surprise -, et les donner à ma fille. J’ai esquivé la réponse, mais je n’en ferai rien. Cela me fait voir qu’il a du dessein. Pour moi, je laisse tout à Dieu : Il fera ce qu’il Lui plaira de ce qui est à Lui. Ne pourriez-vous parler à ma fille, sans lui laisser sentir que je vous écris, mais sur les choses que vous savez du dehors, afin qu’elle prenne avec lui des précautions ? Je ne vois plus presqu’à écrire. Il m’a fort parlé du mauvais état des affaires de M. de C[ambrai]. Savez vous ce qu’est devenu le pauvre père La Combe ?
Depuis ceci écrit, cette fille qui me garde, a dit à mes filles que N. [le curé] lui avait dit que le vin était trop bon, et qu’il le renverrait quérir en bouteilles lorsqu’il viendrait quelque personne de qualité au séminaire, et un grand galimatias auquel elles n’ont rien répondu, sinon que je ne m’en plaignais pas. Aujourd’hui samedi, cette fille est venue, elle m’a dit : « N. dit hier qu’il ferait prendre notre vin en bouteille lorsqu’il viendrait des gens de qualité ». Je lui ai dit : « Vous savez, mademoiselle, ce qu’on [208r°] nous a dit du vin - Ma foi çà, qu’elle dit, je ne lui en ai pas parlé. » Je lui ai dit de le prendre en bouteille si loin à loin et, « achetant chaque bouteille, comme vous dites, le vin se gâterait moins. Mandez à M. N.2 qu’il ne s’en fasse point de peine, que je n’y pense pas, et que ceux qui l’ont vendu se sont peut-être mépris ; que j’aimerais mieux perdre encore cinquante écus qu’il y pensât et s’en fît quelque chagrin ; que s’il le veut retirer tout à fait, je paierai le remuage et les autres frais ; qu’il fasse ce qu’il lui conviendra. » Je crois que je ne pouvais pas faire autre chose. Mandez-moi votre pensée.
A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°207v°].
1M. le Lieutenant ?
2Indéterminé.
Je ne vous écrivis pas dimanche, je ne pouvais encore le faire. Il m’arriva, il y eut lundi huit jours, deux accidents en même temps : je tombais et me pensais rompre la cuisse ; on dit que j’en serai incommodée quarante jours, je boite fort. Ensuite une mouche-guêpe vint me piquer le bras : elle était si venimeuse qu’on croyait que je perdrais le bras ; il s’enfla depuis les doigts jusqu’au coude avec une rougeur et dureté horribles, il était tout noir. Pour moi, je crus que c’était un bar[aquin]. Cela augmentait tous les jours à vue d’œil. Je m’avisai de dire à m[on] p[etit] M[aître] : « Si vous n’avez pas agréable que j’ai écrit mes écrits, faites-moi perdre le bras, et je les ferai brûler, sinon guérissez-le ! » Il l’a guéri. Ceux à qui l’on a fait voir mon bras croyaient que c’était une morsure d’autre bête, d’autant que j’avais des maux de cœur, mais m[on] p[etit] M[aître] m’a guérie tout d’un coup. Il n’y a plus que la marque.
L’ecclés[iastique] m’a mandé qu’on avait envoyé à R[ome] une condamnation du livre de M. de C[ambrai], signée de quatre évêques, douze docteurs de Sorbonne, entre lesquels il y en a deux réguliers. Il m’a aussi mandé qu’on avait défendu à N. [Fénelon] d’écrire à pp. [au duc de Bourgogne]. Mandez-moi des nouvelles.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°208].
Bien loin que l’exil1 m’ait fait de la peine, j’en ai eu une joie que je ne puis vous exprimer. Vous savez que je vous avais mandé que, dès que le parti serait pris d’aller à son diocèse, qu’il serait en [208v°] paix et remis à sa place. Comme il n’avait pas le courage de le faire, Dieu l’a fait de Son autorité : Il n’a permis l’état terrible, où vous l’avez vu avant cela, que pour mieux faire connaître la différence et confirmer la parole que j’avais donnée de Sa part qu’il serait en paix. Prions tous incessamment et disons tous la prière d’Esther et de Mardochée pour lui, afin que Dieu inspire le chef de Son Église, car c’est tout ce que nous devons souhaiter.
Ne vous étonnez pas de votre faiblesse : il faut que nous sentions tous ce que nous sommes, et que nous ne voulions pas être fortes lorsqu’Il nous laisse dans notre faiblesse. Bon courage, ma très ch[ère]. Oh ! portez toutes ces dispositions crucifiantes en abandon, sans connaître ni sentir l’abandon. Souffrez les réflexions importunes, mais ne donnez lieu à aucune. Dieu est plus puissant que toutes les puissances : ayons recours à Lui, faisons dire quelques messes à Notre-Dame et en l’honneur de saint Michel. Peut-être que Dieu Se contentera de nous avoir humiliés sans vouloir nous perdre tout à fait. Ne négligeons pas les menues dévotions puisque Dieu me les met au cœur. Soyons petits en cela comme en tout le reste. Si Dieu en inspire d’autres à quelques-uns, qu’on les suive ! Car Dieu veut quelquefois ces choses qui, loin de nous faire sortir de notre abandon, l’augmentent. N. [Fénelon] sera bien plus en état de faire les choses à présent qu’il sera rétabli dans sa place. J’admire la bonté de Dieu qui nous arrache ce que nous n’avons pas la force de Lui immoler. Soyons donc à Dieu malgré tout ce qui peut arriver et ne donnons pas la victoire au démon par notre infidélité. Que chacun se renouvelle et fasse dire des messes selon son pouvoir. Il en faut faire dire au Saint-Esprit et ne cesser de prier afin que le démon ne soit pas le plus fort. Ô mon Dieu, nous sommes vos enfants et votre héritage, que vous vous êtes acquis d’une manière particulière, ayez pitié de ce qui est à vous, n’abandonnez pas vos saints aux bêtes de la terre1a. Bon courage ! Je vous embrasse de tout mon cœur.
Je voudrais bien que S[a] S[ainteté]2 sût les refus qu’on lui a fait d’aller à R[ome]. Le grand vicaire3 ne serait-il pas homme à se laisser gagner ? Le P[ape] ne pourrait-il point demander au R[oi] de laisser venir M. de C[ambrai] lui-même, et ne pourrait-on point lui insinuer cela ? Si je dis une folie, n’importe !
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°208], « août 1697 ».
1Eloignement de la Cour. Parti le 3 août, Fénelon arrive à Cambrai le 9. Mme Guyon ignore que c’est par un ordre du Roi.
1a Ps. 73, 19.
2Le rétablissement des noms adopté est probable.
3Chanterac (envoyé à Rome).
J’ai une peine de ce qu’on reprend le vin très grande, non à cause de la perte, mais parce que je crois qu’on a de mauvais desseins.
Je crois que vous m’avez communiqué votre tristesse sans que j’en sache la cause. [Je] veux croire M. de V. être1 tout ce que N. dit, mais il est certain qu’il n’a pas grâce pour vous autres, lui qui même s’est séparé de sa famille1a d’une manière si éclatante, préférant ce qu’il appelle « mouvements » et que j’ai toujours remarqué être esprit de nature, à tout ce qu’on lui a pu dire. D’où vient que même Rem., qui est celle pour laquelle il peut y avoir grâce, souffre de si horribles peines lorsqu’il suit ses prétendus mouvements : s’ils ne sont pas sûrs pour lui-même, comment le seraient-ils pour une famille2 qui n’a nulle relation avec lui ? Même, depuis deux ans et demi que N.3 se conduit par lui, elle n’a plus eu de liaison avec moi, et je trouve que cela fait un peuple4 différent. Dieu nous appelle à mourir à nous-mêmes et à nous renoncer ; ce n’est point là sa voie, et jamais homme ne fut moins souple ni moins petit, ce qui n’empêche pas que je ne fusse prête à consentir qu’on préférât sa lumière à la mienne. Notre conduite n’est pas de suivre des mouvements extraordinaires, mais la conduite de la Providence, qu’on suit pas à pas. Lorsqu’on est pressé de se déterminer et qu’on n’a pas le temps de demander conseil, alors en se recueillant intérieurement, suivre son mouvement, à la bonne heure, ou bien aller son chemin lorsque rien n’arrête, mais aller par des enthousiasmes, c’est [f°209v°] le moyen de s’égarer. Vous voyez que la Providence nous mène à son but, comme il lui plaît.
Ne songez point au mariage de M. votre fils : dans le temps Dieu vous donnera ce qui vous conviendra. Laissez agir la Providence. Laissez penser à N. ce qu’il voudra sur cela ; il a ses vues, c’est un défaut, mais un défaut qui, venant de l’envie d’être plus à Dieu, quoiqu’il lui empêche une certaine aisance, ne déplaît pas à Dieu. Il est bon et fidèle. Pour ce qui est de votre N. et du N., je les marierais et ne les renverrais pas d’abord, de peur de les scandaliser, mais si dans la suite ils vous servent mal, je les renverrais ; mais il faut les marier sans délai et ne pas souffrir que Dieu soit offensé chez vous.
Je ne veux plus que vous soyez triste, bon courage. Dieu sait bien ce qu’il vous faut. Lorsque la privation de quelque chose vous peine, c’est une marque que nous y tenons, et Dieu purifie cela afin que nous possédions après les mêmes choses sans attache. Ne vous étonnez pas de votre peine, portez-la de votre mieux, sans vouloir démêler ni sentir votre soumission, lorsque Dieu vous la cache. Je ne garde pas vos lettres un moment. Je vous embrasse de tout mon cœur.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°209].
1Archaïsme : être = est.
1aLa congrégation des Missions.
2La famille spirituelle du cercle quiétiste.
3Indéterminée.
4Faire un peuple : constitue une communauté (le sens moderne se constitue progressivement au XVIIIe siècle). Rey.
C’est une ruse pour empêcher qu’on aille à R[ome]. Au nom de Dieu, qu’on poursuive à R[ome] avec toute la vivacité et la paix possible, mais qu’on ne retarde par un moment le voyage du grand vicaire1. Il faut pousser à R[ome] comme s’il n’était pas question d’ici, et écouter ici comme s’il n’était pas question de R[ome]. Je vous assure que ce n’est qu’artifice, il n’y a rien de sincère dans leur procédé. Ecoutons, mais surtout allons à Rome2. Il peut et doit faire incessamment le mandement qui explique son livre3, et si c’est ce qu’ils demandent, ils seront contents. Il peut même promettre d’expliquer dans la seconde édition les endroits qui ont paru obscurs à ceux qui n’entendront jamais les voies de Dieu, parce que toutes entrées leur en sont [f°210r] fermées. Je conjure donc qu’on aille à R[ome], et que la négociation d’ici ne ralentisse rien de ce côté-là. Vous avez affaire à des gens passionnés et rusés. Devant que j’eusse signé l’écrit de M. Tronson, M. de Chartres me fit dire qu’il viendrait lui-même me dire la messe et me communier ; dès que je l’eus signé, on me déclara de sa part qu’il ne m’en croyait pas moins mauvaise, et que cette signature était l’effet de mes artifices ordinaires. Voyez le fonds qu’on peut faire sur de tels esprits.
La paix que Dieu a rendue à N. [Fénelon] marque Sa volonté. J’ai bien de la joie de ce que vous me mandez du grand vicaire, je prie Dieu de lui donner Son Esprit et je l’accompagnerai par mes prières. J’espère que notre Maître l’aidera, que saint Michel le couvrira de son bouclier et que le saint Enfant, qui est la Parole éternelle, mettra dans sa bouche les paroles de Vie, pourvu qu’il le Lui demande. Prions tous pour cela, mais je vous prie qu’on ne dise pas un moment de poursuivre à R[ome]. Le diable est enragé. M. de Ch[artres] a cru prendre N. par promettre de lui conserver sa place [sic] ; mais sa place est Dieu, et si Dieu veut lui conserver l’autre, leurs efforts seront faibles. Ne vous étonnez pas de votre état, allez sans savoir où. Je vous embrasse mille fois. J’ai un vomissement qui ne me quitte pas depuis hier ; c’est pourquoi je finis.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°209v°].
1Chanterac, qui était déjà grand‑vicaire de Cambrai, lorsque Fénelon le choisit en 1697 pour son agent à Rome, dans l'affaire des Explications des maximes.
2En toutes lettres, signe de l’importance accordée à cette démarche à Rome.
3Il s’agit bien entendu de Fénelon et de son livre Explication…
Je vous assure que j’ai bien de la peine de la faiblesse et de la mollesse de N. [Fénelon], mais il en sera puni par tout ce qu’il fait. Il a affaire à des gens qui ne sont forts que lorsqu’il craint, et qui craignent lorsqu’on est résolu. Cela vous fait bien voir que la véritable force est en Dieu. Ce n’est point être humble que de ramper, mais l’humilité s’accorde avec la générosité d’âme. Si cela empêche qu’il n’envoie promptement à R[ome], ce qu’il faut [faire], ce sera céder à Bar[aquin] tout pur. On se moque de ses lettres, et on les regarde comme celles d’un homme qui a peur. Cela me fait bien pitié. Ma consolation est que j’espère qu’il aura un jour honte de lui-même [f°210v°] et que cela lui ôtera un peu de sa hauteur.
Pour récompenser la fille qui me gardait du mauvais traitement qu’elle m’a fait, on la fait générale de sa société1. Il en vient une autre de Loudun. Je ne sais ce que ce sera, mais elle ne peut faire pis. Je suis malade. J’attends de vos nouvelles. Il m’est venu fortement dans l’esprit que M. de Cha[rtres] n’entretenait commerce avec N. [Fénelon] que pour voir le tour que l’affaire aura à R[ome]. Si elle va mal pour N., il doit s’attendre à mille indignités de leur part ; si elle va bien pour lui, ils feront avec lui quelque accommodement au préjudice de R[ome], afin de le décrier en ce pays-là et de le rendre ridicule. C’est là ce que je crois. N. [le curé] couve quelque dessein contre moi. Dieu sur tout. Il a fort prévenu ma nouvelle gardienne, mais je la crois bien moins mauvaise que l’autre. Elle dit que si l’on croyait qu’elle eût la moindre estime pour moi et que j’en fusse contente, on ne l’y laisserait pas trois jours.
Depuis ceci écrit, cette fille a fait entendre à Manon qu’elle serait obligée, par obéissance, de faire des choses qui me déplairaient ; elle ne veut pas dire ce que c’est, mais je crois que c’est pour ôter mes filles. Ils en font encore venir une. Je crois qu’ils comptent de me laisser seule en pension chez elles. Je vois bien que je dois m’attendre à d’étranges choses. Dieu sur tout. N. sort d’ici. Il ne m’a pas grondée.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°210].
1Elle succède donc à Mme Sauvaget de Villemereuc, comme supérieure de la congrégation dite de saint Thomas de Villeneuve.
N. [le curé] vint la veille de la Vierge et comme le vin n’est plus ici, il commença à nous faire sentir sa cruauté. Il ne parle qu’à confesse. Il dit à Manon, qui y fut la première, qu’il fallait qu’elle s’en allât et qu’on voulait mettre d’autres filles auprès de moi, et qu’il la ferait rendre à ses parents ; elle dit qu’elle n’avait point de parents. Cela la saisit si fort qu’elle ne put dire autre chose ; elle revint près de moi plus morte que vive. Il ne dit rien à la petite Marc, parce qu’il compte, à cause de la faiblesse de son esprit, d’en faire ce qu’il voudra.
Après je fus à confesse. Il me dit qu’il avait obtenu de M. l’arch[evêque] que je communierai le jour de la Vierge. Ensuite il me dit que M. de C[ambrai], par son opiniâtreté, [f°211 ] avait enfin obligé qu’on le fit chasser de la Cour et qu’on l’avait envoyé dans son diocèse. Je lui dis : « Oh ! que j’en suis aise ! Que le bon Dieu soit béni : il aura plus de temps pour L’aimer et Le servir, étant hors de ce fracas ». Il m’a dit : « Son affaire est à R[ome], il en sera mauvais marchand, on la renverra ici aux prélats ». Je ne lui répondis rien.
Il me fit ensuite l’éloge de mon frère1, puis il me parla des sujets qu’on avait de me maltraiter. Ensuite il me dit en m’insultant : « Votre patience est-elle à bout ? », voulant faire entendre que je n’avais qu’à me préparer à bien d’autres choses. S’il m’ôte mes filles, c’est pour m’en donner qui fassent ce que le vin n’a pas fait, et ils se feront un mérite de cela devant Dieu et devant les hommes. Je vous avoue qu’une telle tyrannie de m’ôter des filles qui, du moins, ne sont ni des traîtres ni espionnes, pour m’en donner auxquelles on fera dire ce qu’on voudra, m’a serré le cœur. Ma confiance est en Celui qui voit les tyrannies.
Je vois, par cet homme-ci, la rage des autres : ils ne feront, par leur négociation, qu’empirer tout s’ils [le] peuvent, et assurément quelque jugement qu’il y ait à R[ome]. Je ne voudrais pas sortir des mains du Saint-Père pour me mettre dans les leurs. Je vous embrasse mille fois. N. [le curé] dit à Manon qu’on avait chassé M. de C[ambrai] à cause de la rébellion, et que c’était moi qui faisais tous les maux, faisant entendre qu’il m’en fallait punir. Vous me demandâtes si je voulais du lin, je le refusais, car je ne filais pas alors ; à présent que mes mauvais yeux m’empêchent de faire autre chose, si vous m’en voulez envoyer par N., vous me ferez plaisir. J’avais envie de filer de la soie et de m’en faire de l’étoffe : mandez-moi votre avis. Vous ne m’avez rien répondu sur le P[ère] L[a] C[ombe].
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°210v°].
1Dominique de la Motte.
Je ne crois point que vous deviez cesser de nous voir rarement comme vous faites, à moins d’une défense absolue, et les précautions feraient songer à ce qu’on ne pense pas. Il n’arrivera de tout [f°211 v°] ceci que ce que Dieu a résolu de toute éternité. Si la croix est un bien, nous devons aimer et respecter ceux qui y ont part. Comment N.1 est-elle si bien informée que l’abbé de Beau[mont ?]2 n’est point dans tout cela, s’il ne s’en est expliqué lui-même ! S’il l’a fait, que dites-vous de cela ? Dans quelle situation d’esprit est pp.3 sur l’exil de N. [Fénelon] et sur tout le reste ?
Je ne crois pas que vous ayez besoin de tant de réflexions pour vous corriger. Une attention simple le fera mieux. Votre esprit, vif de lui-même, s’y embarrasserait beaucoup et vous remarquez aisément que, lorsque vous êtes mal, vous réfléchissez plus que lorsque vous êtes bien. J’espère que Dieu vous assistera. Ne soyez plus triste, je vous en prie. Je comprends que vous ne convenez pas en tout avec les personnes avec lesquelles vous êtes, mais la séparation du corps est toujours un grand bien. Je sens quelquefois d’ici l’amour-propre et l’appui en soi4. J’espère que Dieu vous aidera et qu’Il achèvera son oeuvre en vous. Allez donc simplement, et croyez que je suis incapable de déguiser mon sentiment sur ce qui vous regarde. Soyez fidèle sans connaître votre fidélité, et renoncez-vous en tout selon la lumière actuelle. Lorsque vous ne connaissez rien, demeurez en repos, mais dès que vous apercevez quelque chose en vous, ou une lueur seulement de vous renoncer en quelque chose, suivez-la fidèlement. J’espère que Dieu n’abandonnera pas ce qui est à Lui et que, si nous ne triomphons pas en cette vie, Il triomphera en nous. C’est tout ce que nous devons souhaiter.
J’ai songé cette nuit des choses qui m’ont fait une impression de vérité très forte. Il me semblait que je voyais M. Pyrot [Pirot], qu’il me faisait fort froid ; je lui ai dit, comme c’est la vérité, que j’avais été fort fâchée qu’on m’eût rendu de mauvais offices auprès de lui, que, quoique que j’eusse toujours remarqué qu’il faisait des efforts pour me faire rester à Vincennes, que néanmoins je ne m’étais pas plainte de lui et que j’avais témoigné au c[uré] de S[ain]t S[ulpice] [la Chétardie], lorsqu’il vint, [f°212] que ma peine était que lui, M. Py[rot], croirait que je ne serais pas contente de lui. Il ne me nia pas qu’il avait fait son plan de me faire rester à Vincennes, mais que néanmoins j’étais mieux entre ses mains qu’en celles de N. Je lui ai demandé : « D’où vient que M. Lar [de La Reynie] était si irrité contre moi ? » Il m’a répondu qu’il ne l’était qu’autant que N. [le curé] le faisait être5. Il s’en est allé, et il me semble que N. était dans le même lieu. Il l’a fait demander, il est venu, j’étais cachée dans un coin. M. Py[rot] a demandé à N. : « Comment êtes-vous content de N.6 » ? Il a répondu avec des gestes et des manières inexprimables plus mal qu’on ne peut dire, et je voyais que ses gestes et la manière dont il disait cela, faisait plus croire de mal de moi que tout ce qu’on en a jamais dit. Je lui ai dit, sortant du lieu où j’étais : « Je vous atteste au jugement de Dieu ; c’est devant le Juge redoutable que je vous cite, et c’est à Lui que je demande justice de votre malice ». A mesure que je lui parlais, il me semblait que son habit de prêtre se changeait en de gros haillons de linge sale. On m’a dit : « Fuyez, car vous êtes dans les plus mauvaises mains que vous puissiez jamais être ».
Je me suis éveillée là-dessus. J’avais songé auparavant que ma sœur, la religieuse qui est morte7, me disait : « Fuyez, et vivez plutôt dans des cavernes de pain sec que d’être en de telles mains. Vous ignorez les maux qu’il vous prépare ».
Depuis ma lettre écrite, N. [le curé] a parlé au jard[inier] et lui a fait de grandes caresses, lui demandant s’il n’avait point porté de lettres de ma part ; il lui a dit que non. Il lui a dit : « Si l’on vous en donne, apportez-la moi, je vous donnerai un écu. Cela ne vous fera point d’affaire, car je la lirai, la cachetterai, vous la reporterez et vous m’apporterez la réponse dont je vous donnerai trente sous ; et je la lirai et je la recachetterai de même ». Le jard[inier] lui a dit qu’il ne portait point de lettres et n’était pas un fripon. Cela [f°212 v°] n’a pas laissé de me faire de la peine, quoique je croie bien que s’ils n’étaient pas fidèles, ils ne diraient pas ces choses. Dieu sur tout.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°211].
1Toujours inconnue.
2 L’abbé de Beaumont, « panta », fut associé à Fénelon, en 1689, en qualité de sous‑précepteur du duc de Bourgogne. La disgrâce qui accabla, au mois de juin 1698, les amis de Fénelon, obligea l'abbé à se retirer à Cambrai, où l'archevêque le fit son grand‑vicaire. Il peut s’agir aussi de l’abbé de Beaufort, lié à une Noailles mais bien disposé envers Fénelon, cf. C.F., t. V, p. 116 sv.
3Le petit prince, le duc de Bourgogne.
4Noter la capacité de Mme Guyon à ressentir de loin l’état intérieur des gens qui lui sont confiés.
5« Et quoiqu’il [La Reynie] me parlât fort honnêtement, je remarquai qu’on l’avait fort prévenu contre moi. » (Vie, 4.1).
6 Madame Guyon.
7 Marie-Cécile (1624-1664), l’ursuline appréciée de la jeune Jeanne-Marie Guyon.
Je crois que l’unique parti qu’il y ait à prendre est de joindre les deux lettres ensemble : d’en donner l’une sans l’autre, ce n’est rien faire ; de donner l’une après l’autre, vous y voyez du risque ; le parti sûr est donc de les joindre ensemble. N. [le curé] cherche de tous côtés s’il ne peut rien attraper contre moi. Enfin, il est réduit à soutenir que je me suis échappée et qu’il a de bons témoins comme on m’a vu courir dans Paris, que j’ai été réfractaire aux ordres du r[oi] et qu’après une telle chose, je ne puis jamais avoir ma liberté. Jugez comment moi qui ne puis marcher, qui suis restée boiteuse de ma chute, qui suis enfermée, [alors] qu’on a fait hausser les murs, condamner toutes les portes de notre côté, je puis avoir été à Paris courir les rues ! Apparemment je ne les ai pas courues pour rien, et après les témoins qui disent que je les ai courues, il y en aura [pour] d’autres choses. Cette fille ici est une bonne fille qui a de l’intérieur, scrupuleuse, mais on ne l’y laissera guère. N.1 et d’autres filles de leur société viennent l’intimider, la prévenir comme si j’étais un monstre. Mais, jusqu’à présent, elle ne cesse pas d’avoir pour moi de l’amitié. Non que je voulusse mettre son amitié à l’épreuve en quoi que ce soit ; au contraire, je suis plus précautionnée avec elle. Je sais de bonne part que N. [le curé] a des gens apostés à notre porte ; ainsi, soit que vous y soyez ou n’y soyez pas, il ne faut pas qu’on aille chez nous ; cela est de conséquence tout à fait, car il n’y aurait mauvais traitement qu’on ne prît prétexte de faire, et l’on mettrait dehors les bonnes gens. C’est demain le 25, on menace beaucoup, je ne sais quel est le dessein qu’on a, mais Dieu sur tout. Je vous embrasse mille fois. Je crois que vous deviez m’écrire un mot par N.2 car il paraît peut-être extraordinaire que vous m’ayez abandonnée, et cela [f°213] peut le faire soupçonner ; je le crois nécessaire. Je voudrais bien avoir la vie de sainte Catherine de Gênes, elle était parmi mes livres, envoyez-la moi par la jard[inière], cachetée. Si vous ne l’y trouvez plus, le tut[eur] m’en donnera bien une, par charité.
Depuis ceci écrit, j’ai appris bien des nouvelles. La fille qui disait n’avoir rien voulu signer contre moi, a signé un certificat faux comme [quoi] j’ai passé par une brèche qu’elle ne savait pas et que j’ai été courir à Paris. Pour cette fausseté, elle a été faite généralissime de sa société, et sur ce même certificat qu’on a fait voir au r[oi], il y a un ordre nouveau, signé, de me transférer, je ne sais si c’est à Angers ou à Chartres, je ne l’ai pu savoir. Dieu est partout. Je crois qu’on ne m’y donnera point mes filles. J’espère que Dieu me sera tout. Si je ne puis plus vous écrire, vous saurez que je n’y suis plus. Toute à vous en notre Maître. Voilà des lettres qui me sont d’une extrême conséquence à garder, mais comme j’ai peur qu’on ne nous fouille, je vous les envoie pour être serrées avec les autres. La suite fera voir qu’on en a besoin. Adieu.
Depuis ceci écrit, N. [le curé] est venu voir la fille qui me garde, sans me voir. Il lui a défendu de laisser jamais communier dans la chapelle, parce qu’il ne veut point absolument qu’on y communie, que je suis4 un diable incarné ! Je lui ai dit qu’il était impossible que je me confessasse jamais à un homme qui me croyait si méchante ; lorsque je ne me confesserais pas de pareille chose, je ne crois pas le pouvoir en conscience, et il n’y a personne qui pût jamais me faire autant de mal que lui.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°212v°].
1Probablement la sœur précédente qui est devenue supérieure.
2Le porteur des lettres.
3La Vie et les Œuvres de sainte Catherine de Gênes, trad. par Jean Desmarets. Nous avons comparé sa « troisième édition revue et corrigée » chez Michallet, Paris, 1697, à une précédente (ainsi qu’à la traduction de Poiret). Mme Guyon utilisa probablement cette édition de Desmarets.
4Style indirect libre. Sens : [Parce] que je suis…
Vous m’avez bien consolée, ma très ch[ère], de me mander que la lettre n’a point été décachetée. L’homme ne revint qu’à près de trois heures après midi ; cela, joint avec l’état où je trouvais la lettre, me fit croire ce que j’appréhendais. Je ne crois pas qu’il soit à propos que vous renvoyiez le gouverneur de N. Faites venir l’autre ; après l’avoir vu, examinez son caractère d’esprit ; [f°213v°] vous pourrez alors reprendre celui-ci auprès de vous, comme il y était auparavant, et faire demeurer celui que vous prendrez auprès de N comme vous le projetez. Nous sommes en un temps où il ne faut faire aucun éclat.
Pour vos défauts, quoique M de C[ambrai] vous en reprenne avec âpreté et humeur1 comme c’est là sa manière, ne laissez pas de les croire en vous, mais ne vous en tourmentez pas pour cela. Attendez [plutôt] de Dieu que de votre industrie, et faites comme je vous ai marqué. Je n’approuve pas qu’il les dise aux personnes que vous me marquez ; ne laissez pas d’en porter l’humiliation en paix. Ne souhaitons jamais qu’on nous croie meilleurs que nous ne sommes. Pour la lumière présente qui nous est donnée, lorsqu’elle vous porte à quelque chose de bon de soi ou qui va contre votre naturel, suivez-la sans examen, car ces sortes de lumières et de grâces perdent lorsqu’on veut les examiner. Allez simplement ; plus vous irez simplement, plus vous irez bien. Ne disputez jamais sur vos défauts avec qui que ce soit qui vous les dise ; si vous les avez, c’est un bien qu’on vous en avertisse ; si vous ne les avez pas, outre qu’on ne vous fera point de peine en vous les disant, c’est que cela ne peut vous nuire de les croire, pourvu que vous ne vous entortilliez pas en réflexions et que vous ne vous découragiez pas.
Comme je crois que ce n’est pas par hauteur que vous ne goûtez pas N., je n’ai rien à vous dire : Dieu donne grâce pour les uns, qu’il ne la donne pas pour les autres ; de plus, il se peut mêler en elle beaucoup de nature. Cependant, lorsqu’elle veut être en silence avec vous, faites-le par petitesse et ne vous prévenez pas contre2. Dieu pourrait accorder à votre petitesse ce qu’Il ne donnerait pas pour la personne. Lorsque Dieu s’est servi autrefois de moi pour ces sortes de choses, j’ai toujours cru qu’Il l’accordait à l’humilité et à la petitesse des autres plutôt qu’à moi, car j’ai vu que ceux qui n’étaient pas disposés ne l’avaient pas. Si Jésus-Christ [214r°] a voulu cette disposition en ceux qui l’approchaient, combien plus doit-elle être en nous ! Car il avait le pouvoir suprême en Lui-même.
C’est pour vous obéir que je vous mande mes pensées, ne prétendant pas que vous y fassiez d’autre fond que celui que Dieu vous y fera faire. Mais surtout ne vous attristez pas. Ne croyez pas venir à bout de vos affaires tout d’un coup et à force de bras ; la petitesse, la patience envers vous-même, la confiance en Dieu, la désoccupation de vous-même, l’occupation de Dieu est ce qu’il vous faut. Je vous aime bien tendrement. J’aime mieux vous voir méprisée pour vos défauts que de vous voir applaudie : l’un est bien plus glorieux à Dieu que l’autre. Il ne laissera pas, si votre cœur est toujours bon et droit, de faire en vous Son œuvre. Je continuerai le commerce par la femme, puisqu’ils sont sûrs. Aimez-moi toujours ; Dieu le veut. Pax nobis. Envoyez-moi du papier et de la cire. Adieu. Je fais bien de l’encre, mais je ne sais pas faire du papier !
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°213].
a fit (craindre biffé) croire
1Nous n’avons pas relevé de lettre traduisant cette âpreté.
2La petite duchesse pouvait donc transmettre la grâce dans un cœur à cœur silencieux, comme Mme Guyon. La suite de la lettre est importante. Elle pourrait avoir succédé à Mme Guyon ; v. notre note portant sur ce sujet qui reste ouvert, à la lettre n° 222 détaillant les « emplois » au sein du cercle et adressée en octobre 1694 à Nicolas de Béthune-Charost. Voir aussi C.F., t. XIV-XV, notamment t. XV, p.182, 184 et surtout t. XV, p.215-216.
Vous verrez par les deux lettres ci-jointes les mesures que nous devons prendre, et vous y verrez encore plus la malice de la fille qui me garde qui fait consulter sa servante sur des prétendues commissions que je lui ai données à son insu, ce qui est faux comme le démon, car cette fille qui lui a été envoyée du diocèse de Chartres, il y a environ quatre ou cinq mois, est de la part du grand vicaire de Chartres, dont je me défie si fort qu’on ne lui parle jamais. Il est aisé de voir par là qu’on veut m’imputer le vin dont je n’ai pas ouvert la bouche. Je vous prie de bien garder les lettres que je vous envoie avec les autres1. Non contents de cela, ils ont dit devant témoins que nous avions rompu tous les arbres de leur jardin. Il y eut, durant les grands vents, un abricotier [f°214v°] qui ne tenait à la muraille qu’avec de la paille, le vent l’abattit ; ils disent à présent que c’est nous qui l’avons rompu et le montrent, et sur cela on fait une muraille pour nous empêcher d’aller au jardin. Je laisse tout faire sans dire une parole. Elles tourmentent sans cesse pour faire parler, viennent regarder au nez pour remarquer la contenance, se cachent derrière des arbres pour écouter ce qu’on dit et harcèlent continuellement ; cela est pénible, mais j’espère que Dieu soutiendra jusqu’au bout ce qui est Sien. Qu’Il en dispose selon Sa sainte volonté, il est trop juste qu’Il fasse de Sa victime une victime consommée. Je ne contredirai pas aux paroles du saint. Défiez vous de G.2 : je vous prie qu’il n’ait nulle trace de notre commerce. Ne dites rien de ce que je vous mande là-dessus à mademoiselle man.3, mais agissez prudemment, parce qu’ils ne connaissent rien. Je m’attends aux dernières extrémités à voir la malice aussi complète qu’elle est. La paix de l’âme gît dans l’abandon sans réserve entre les mains de Dieu. Lui seul voit toutes ces choses : une personne à laquelle on impute tout ce qu’on veut et qu’on met hors d’état de défense, qu’on enferme et qu’on opprime au point que vous savez. Réponse mardi sans faute.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°214].
1Au cas où Madame Guyon ne sortirait pas vivante.
2Inconnu.
3Inconnue.
Les trois lettres de l’ecclési[astique] dont il est parlé ci-dessus sont avec l’original.
N. [le curé] est venu, il paraissait très irrité. Le tonnerre gronde, j’attends l’orage. Il est fort en colère contre la petite Marc de ce qu’elle ne s’en est pas allée, et il menace. Il semble que Dieu a puni la fille qui nous garde de ce qu’elle a connivé1 pour la faire enlever. Le lendemain, les plus beaux arbres fruitiers se trouvèrent coupés et àa terre, si net que la scie ne pouvait le faire, et plusieurs hommes n’auraient pu les rompre, et quand ils l’auraient fait, il y aurait eu des éclats. Elle dit d’abord [f°215] qu’on les avait rompus, mais lorsqu’elle les vit de près, elle vit bien que cela était impossible. N. [le curé] me dit que M. de C[ambrai] avait écrit des lettres fort humbles, comme voulant dire en apparence, mais qu’il y avait des choses qui avaient beaucoup déplu et qu’on avait écrit contre lui des lettres très fortes. Je lui dis qu’il fallait que le torrent eût son cours, que ces choses-là étaient comme des maladies ; il a répondu que si son livre avait été fait il y a trente ans, qu’on n’y eût pas pensé. M. de M. sera premier aumônier de madame la Dauphine2. Je ne sais comme cela se nomme.
Je ne sais rien de nouveau à vous mander. Je suis restée boiteuse : j’ai le nerf de la cuisse raccourci. Je ne sais comme cela est arrivé, car je ne tombais que de la douleur que je me fis à la cuisse en marchant. Cela fut si prompt que je ne sais comme cela s’est fait. J’attends de vos nouvelles. Vous ne me mandez rien ni de R[ome], ni des affaires de M. de C[ambrai]. D’où vient cela ? J’y prends beaucoup d’intérêt. Lorsque le g[rand] vicaire3 sera arrivé, il faut faire dire neuf messes au Saint-Esprit ; je vous prie, n’y manquez pas. Je vous embrasse mille fois. Qu’est devenu le P[ère] A[lleaume] ?
L’ecclésiasti[que] m’a mandé qu’il me répondait du ja[rdinier] et de sa femme, que ce sont des gens pleins de probité et d’honneur. La fille qui me garde vient de me dire, tout éplorée, qu’elle s’en allait, qu’elle n’avait fait tout ce qu’elle avait fait que parce qu’on lui avait ordonné absolument, qu’elle avait de l’honneur et de la conscience, que je le verrais, que si elle avait voulu trahir l’un et l’autre, elle ne s’en irait pas. Je lui ai dit que le plus fort était fait, qu’on était accoutumé à elle, que je la priais de ne s’en pas aller. Elle a dit que je ne savais pas tout, et qu’il s’en fallait bien que le plus fort ne fût fait, et qu’elle voyait des choses bien terribles ; que pour elle, elle n’espérait point de fortune, qu’elle ne voulait pas blesser sa conscience. [f°215v°] Qu’est-ce que cela veut dire, si ce n’est qu’on la sollicite à rendre un faux témoignage pour avoir lieu de m’ôter d’ici et me renfermer, après m’avoir ôté mes filles ? Je vis tout ce qu’il y a de plus noir, hier, dans les yeux de N. [le curé]. Dieu sur tout.
Depuis ceci écrit, la fille qui me garde m’a encore abordée, elle m’a paru très embarrassée, comme une fille qui a fait quelque mauvais coup, qui en voit les suites plus grandes qu’elle ne pensait. Elle fut hier à l’archevêché, apparemment qu’on tira d’elle plus qu’elle ne voulait. Elle m’a dit qu’elle s’en allait pour laisser passer l’orage, et enfin qu’il m’allait arriver des choses bien terribles, qu’elle n’y avait point de part. Elle m’a fait entendre qu’on m’allait ôter mes filles, m’a fort exhortée à la patience. J’ai toujours répondu qu’on pouvait m’ôter celles-là, mais que je n’en recevrai point de leurs mains, que je savais bien que ce n’était pas l’intention du r[oi] qu’on fît de telles violences, mais que j’abandonnais tout à Dieu, qu’il ne m’arriverait que ce qu’Il voudrait. Elle m’a fait entendre qu’on m’accusait d’étranges choses, mais qu’il fallait des preuves4.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°214v°].
a « et à » à la place d’un mot illisible..
1été de connivence (forme déjà rencontrée une fois).
2Bossuet deviendra aumônier de la Dauphine en novembre.
3Chanterac, envoyé par Fénelon à Rome.
4L’année 1697 voit de grands efforts déployés pour trouver la preuve d’une liaison charnelle avec Lacombe. On forgera la fausse lettre de ce dernier qui sera présentée à Madame Guyon dans une entrevue mémorable, v. Vie, 4.5.
Je savais bien que N.1 avait dit hautement que personne n’approuvait ma conduite, qu’elle [n’]y avait été qu’opposée ; que, quelque chose qu’on fît de moi, ni ma famille ni nul autre ne s’en mêlerait, et le faisait entendre même sur le procès. Cela leur a donné cœur de tout entreprendre. Exprimez-moi ses regrets : est-ce de m’avoir vue, ou sur quelque chose mal à propos que je leur ai dit ? Tous le font-ils unanimement ? Et n’y en a-t-il point à qui la croix de Jésus-Christ ne soit pas une occasion de scandale ? Qu’ils se souviennent combien celui qui est à présent si persécuté2 et moi, nous nous sommes livrés à l’humiliation -, Dieu a exaucé ce qu’on a demandé -, en faisant un livre avec bonne intention qui lui a attiré ce qui n’était alors que sur moi3. Plût à Dieu qu’en me faisant mon procès, je pusse souffrir pour tous ! Plût [f°216] à Dieu que, par la mort la plus dure, je pusse leur apprendre à souffrir, et le mérite de la croix! Il est impossible d’appartenir totalement à Jésus-Christ sans souffrir des opprobres pour Lui, ou l’évangile est faux.
N. ne nous épargne pas. Il dit qu’il nous a à vue pour tâcher de nous convertir, mais qu’ayant connu notre opiniâtreté, il n’a plus voulu nous voir. Lorsqu’on parle de nous, il dit : « Oh ! pour celle-là, elle va bien debitoribus4 à gauche. » Quel ridicule terme ! Si on avait un peu d’amour pour Dieu, ayant vu la persécution si clairement décrite dans l’Apocalypse, avec quelle joie ne souffrirait-on pas ! Mais il paraît bien que c’est nous que nous avons aimés, et non Dieu en Lui-même et en nous. Je Le prie qu’Il soit notre force et notre paix au Saint-Esprit5 ; on n’en peut trouver que dans l’abandon de notre volonté en celle de Dieu. Ceux qui sèment la prudence de la chair en recueilleront les fruits dès cette vie, parce qu’ils ne seront pas crucifiés avec Jésus-Christ ; mais ceux qui sèment le pur amour sincère recueilleront la croix : cette dernière croix même n’est arrivée que pour avoir voulu se justifier. Si l’on me fait mon procès, je suis résolue de ne pas répondre un mot, car on ne le fera qu’en donnant des juges apostats, comme les témoins. Ainsi je tâcherai d’imiter mon Maître. Peut-être sont-ils bien aise de faire courir le bruit, afin de dire que c’est avec raison qu’on me retient. Mais peut-être craindraient-ils plus le procès que moi, car ils ne savent pas que je me tairai, et je pourrais prouver des choses qui leur feraient tort : le vin6, etc. Mais quoi qu’il arrive, mon cœur est préparé. Le peu de fermeté qu’on a pour Dieu est plus affligeant que les plus grandes peines. Laissons triompher les autres, et triomphons par notre humilité et notre patience.
Je ne sais pourquoi on ne peut avoir d’argent. N. [le curé ?] en veut sans que je donne un billet. Ne savez vous point comme cela va ? J’ai peur qu’il n’ôte mes [f°216v°] affaires à M.C.T.a pour disposer de mon bien et de moi à leur gré. Il n’y a rien qu’on ne doive attendre de cet homme-là. Ce bon prêtre m’a envoyé un écrit latin, il y a deux jours, que je lui envoyai parce que je ne l’entendais pas. Il m’écrit ce que vous voyez. Brûlez sa lettre après l’avoir lue.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°215v°].
a Lecture incertaine de ces initiales : « Mon Cher Tuteur » ?
1L’inconnue (pour nous) !
2Fénelon.
3L’Explication des maximes des saints, publiée le 29 janvier 1697.
4Et dimitte nobis debita nostra, sicut at nos dimittimus debitoribus nostris : Et pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. (Paroles du Pater).
5Paix en le Saint-Esprit.
6Empoisonné.
Puisque les choses vont comme vous les dites sur le petit ch.,laissez-la donc à N. ; pour le grand [ch.], il faut la laisser penser d’elle ce qu’elle voudra. Dieu, pour retenir les âmes faibles à Son service, permet qu’elles aient quelquefois de grandes idées de leur grâce : c’est encore beaucoup, dans le temps où nous sommes, qu’on ne quitte pas tout à fait [la voie]. Voyez-vous le grand ch. ? Je suis surprise, sans l’être, de votre sœur ; je suis ravie que N. lui soit utile. Je prie Dieu qu’elle y prenne assez de confiance pour ne quitter pas tout à fait la voie de Dieu. Quant on ne tiendrait qu’à un filet, on ne s’échappe pas si le filet ne se rompt.
Pour nous, ma très ch[ère] avec laquelle j’ai tant d’union, il faut que vous soyez un ver de terre que chacun foule aux pieds, et c’est par là que vous deviendrez conforme à notre cher et divin petit Maître. Ne soyons rien afin qu’Il soit tout, mais rien devant Lui, devant les yeux des hommes et à nos propres yeux. Comment votre sœur pense-t-elle sur moi ? Vous ne m’en dites rien. Ceux qui veulent être quelque chose, Dieu leur laisse être quelque chose, mais ceux qui veulent bien être tout à Lui, Il leur fait n’être rien. Il les traite comme Il a été traité Lui-même. Ce sont les plus heureux, quoique plus malheureux en apparence : les premiers tremblent de la crainte seule d’une humiliation qu’ils n’auront jamais, et les autres sont en paix au plus fort de l’humiliation même. Si nous avions les yeux ouverts, nous verrions que ce qui nous paraît hideux parce que nous avons les yeux fermés, nous paraîtrait charmant et tout divin.
J’ai trouvé la lettre pastorale admirable1. Je laisse à part ce qui peut me regarder. Plût à Dieu que, par la condamnation même que mes meilleurs [f°217] amis feraient de moi, l’intérieur fût connu pour ce qu’il doit être, suivi et embrassé ! Il y a des passages admirables pour le pur amour, et je voudrais de tout mon cœur que cette lettre fût vue à Rome. Je vous envoie deux lettres de M. l’abbé de la Trappe, il y en avait encore une de l’abbé Testu, qui soutient celles de M. l’abbé de la Trappe jusqu’à dire que les lettres pleines de zèle seront mises dans le procès de sa canonisation. Elle est tout à fait maligne, mais je ne l’ai pas fait transcrire à cause qu’elle est fort longue, et que j’ai peine à avoir du papier. Il promet de faire une dissertation sur les lettres de ce grand saint, c’est ainsi qu’il appelle M. de la Trappe, le comparant à saint Benoît qui employait son zèle contre les hérétiques de son temps et même qui donne des avis au pape Eugène. Elles sont bien emportées, ces lettres, pour un saint, et si M. de M[eaux] traite saint Bonaventure de petit moine sur ce qu’il dit de l’intérieur, comment doit-on appeler l’abbé de la Trappe ? Renvoyez-moi les Fondements de la Vie Spirituelle 2 sans retardement. La fille qui me garde les a vus, elle me demande à les voir. Je ne sais que dire.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°216v°].
115 septembre 1697 : Instruction pastorale de Mgr l’archevêque duc de Cambrai sur le livre intitulé Explication des maximes des saints (Œuvres complètes (Gosselin), 1851-1852, t. II, p. 286-328).
2[Surin], Les Fondements de la Vie spirituelle tirés du livre de l’Imitation […], composé par I.D.F.S.P. [Jean de Sainte-Foi, prêtre], Paris, 1669.
Je ne sais que vous répondre, ma tr[ès] ch[ère]. Je n’ai au cœur ni pour ni contre. Je crois néanmoins que M. de C[ambrai] devrait différer cette impression1 si elle peut faire le fracas, [et] qu’on ait décidé à Rome, car si on décide pour2, la décision d’elle-même raccommodera dans son diocèse les esprits prévenus. Si on décide contre, alors une explication, et son humble soumission, fera, je crois, le même effet. D’ailleurs, il faudra faire la lettre pastorale ou d’autres ouvrages conformes au sentiment du Saint-Siège, car je ne crois point du tout que le pape condamne absolument, voyant la soumission de M. de C[ambrai] ; mais il pourra ordonner d’expliquer son livre de telle et telle manière, d’en supprimer certains endroits. Si j’avais su qu’on eût fait ce livre, j’aurai prié de ne se point presser, mais de faire un livre très étendu, soutenu de tous les passages positifs des saints3. Mais la chose étant faite, [f°217v°] je crois qu’il faut temporiser, montrer des manuscrits aux plus éclairés et voir après l’arrivée du grand vicaire [Chanterac] à R[ome] comme les choses iront. Ne précipitons rien et attendons plus de Dieu que de notre industrie. J’espère que sa soumission, sa petitesse, etc., feront tout l’effet dans son diocèse qu’on en peut souhaiter. Dieu a voulu confondre son propre esprit afin qu’il ne s’appuie que sur Lui seul.
Je vois souvent N. [le curé] dans une grande fureur contre moi. Je vous aime plus que je ne peux dire et je veux que vous m’aimiez : Dieu le veut. Si vous ne m’envoyez de la cire et du papier, je ne pourrai plus écrire.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°217].
1La grande bataille autour de l’Explication des maximes des saints est en cours : en décembre Fénelon publiera la Réponse […] à la Déclaration de Mgr l’archevêque de Paris, de M. l’évêque de Meaux et de M. l’évêque de Chartres (Œuvres complètes, t. II, p. 329-382) [la Déclaration des trois évêques, du 6 août, avait été publiée en septembre], et la Réponse à l’ouvrage de M. de Meaux intitulé Summa doctrinae (Œuvres complètes, t. II, p. 382-402) en décembre (cf. Le Brun : Fénelon, Œuvres, t. I, « chronologie »).
2En sa faveur.
3Fénelon en avait préparé, mais Noailles jugea que cela alourdissait les Justifications et les fit retirer.
Je ne crois point du tout que vous deviez vous captiver et vous géhenner1 dans ce silence. L’Esprit de Dieu est libre et je ne crois point du tout que Sa grâce soit attachée à fermer les yeux et à ne point ...a L’Esprit de Jésus-Christ est bien loin de toutes ces observations prudentes que fait la dame2, et si elle s’admire si fort, Dieu ne l’admire guère, car Il ne compte que ce qui est simple, petit, candide et innocent.
Marchez avec votre simplicité et ne vous embarrassez pas des autres. Ne mandez point à N.3 ce qu’il a dit4 ; cela ne servirait à rien qu’à décharger la nature oppressée. Dieu vous suffit. Profitez des avis qu’il vous donne, du moins en pratiquant l’humilité, et souffrez une certaine irritation du sentiment que cela cause, en paix, sans sentir la paix. Je crois que Dieu aura soin de vous et qu’Il accordera à votre simplicité ce qu’Il refuserait à une prudence affectée. Jeûnez la veille de saint Michel5. Ceux que vous voyez le peuvent faire sans que cela paraisse, car c’est maigre.
Ne vous inquiétez pas même lorsque vous manquez à ce que l’on vous dit, ayant une vraie volonté de le faire. Attendez tout de Dieu et rien de vous, et reprenez un nouveau courage pour mieux faire une autre fois, sans vous laisser gagner à la réflexion. Quand je vous parlerais, je ne vous connaîtrais pas mieux : Dieu [218 r°] ne le permet pas, c’est assez. Je vous embrasse. D’où vient que vous ne me voulez pas envoyer du papier et de la cire?
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°217v°].
a Illisible.
1 Vous captiver et vous géhenner : vous enfermer et vous torturer.
2Madame de Maintenon.
3Fénelon ?
4Ce qu’il a demandé ?
5Le 29 septembre.
J’ai envoyé jeudi aux Th[éatins], et on n’y était pas. Je ne sais que faire, car il n’est point à propos qu’on aille chez vous. Voyez donc si vous voulez que je n’envoie plus du tout, car l’hiver, N.1 ne pourra aller là, et il n’y a pas moyen d’envoyer chez vous : je crois que N. [le curé] y fait épier. Si elle ne trouve personne dimanche et jeudi, je n’y enverrai plus.
La rage de N. [le curé] contre moi passe ce qui s’en peut dire, jusqu’à faire entendre que c’est une vraie excommunication, que je suis hérétique, retranchée de l’Église. Il défend que s’il me prend quelque mal subit, comme apoplexie et le reste, de faire venir de prêtre, et qu’il vaut mieux me laisser mourir sans sacrements. Ils croient que personne ne saura ce qu’ils font, mais Dieu le sait, cela suffit. Je crois bien que notre commerce va finir, car N. ne pouvant aller l’hiver aux Th[éatins], et ne pouvant envoyer chez vous de crainte qu’on n’épie, je ne sais que faire. Ils ont conclu qu’on me laisserait ici et qu’on ferait savoir qu’on m’a renfermée, après m’avoir excommuniée pour toute ma vie parce qu’on a découvert en moi, depuis peu, des choses horribles. Ils en parlent par ce pied à cette fille qui me garde, lui faisant entendre que cela est exécrable. Consultez si, en conscience, je puis m’y confesser. Je vous aime bien. Demain, saint Michel, je ne communierai pas2.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°218].
1La porteuse des lettres.
2Probablement à la suite de la défense du curé de laisser communier une hérétique.
Je crois, autant que je le peux conjecturer, que N.1 est la confidente à laquelle M. de B.2 fait ces sortes de déclarations. Vivez avec elle à votre ordinaire. Si elle voulait rentrer de plein cœur dans l’union avec moi, elle retrouverait la paix et le large, et elle ne ferait plus de semblables écarts.
N. a pris l’écrivain Maillard3. [218v°] Je sais qu’on lui fait faire des écritures. C’est un grand faussaire qui en contrefait de toutes sortes, et ce fut sur une lettre qu’il fit, en contrefaisant mon écriture, qu’on me mit, il y a dix ans, à Sainte-Marie. Dites-moi qui sont ceux qui sont ébranlés, et qui vous croyez qui serait disposé à croire toutes ces faussetés machinées qu’on ne veut pas qui viennent à ma connaissance, de peur que je ne fisse connaître la vérité.
Faites, où vous voudrez, la neuvaine au Saint-Esprit et communiez-y, je vous en prie. Je vous aime bien. Ne vous étonnez point de vos sécheresses intérieures : Dieu veut que nous Le servions à nos dépens. Je vous suis bien unie. Que fait le petit ch. ? On n’est guère propre à la soutenir dans de pareilles dispositions. Le père A[lleaume] est exilé à N. Je n’ai point besoin d’habits, j’en ai fait faire pour mon hiver. Si vous avez la bonté de m’envoyer des noix confites, que ce ne soit pas par le N.4 [que] nous craignons non sans fondement ; cependant, j’en ai besoin l’hiver à cause de mes fréquents vomissements. Faites surtout comme vous voudrez. C’est Fam[ille] qui a voulu que je vous mandasse cela. N’oubliez pas sainte Catherine de Gênes,je vous en prie, et de m’envoyer avec, par la femme, un livre couvert en parchemin, qui sont les œuvres de saint Denis [Denys], qui sont parmi mes livres, et les Secrets sentiers de l’amour divin. C’est ce bon ecclésiastique, à qui j’ai mille obligations, qui en a affaire. Voilà la lettre latine qu’il m’a donnée, que je vous envoie. N. [le curé] sort d’ici, il m’a fait les airs les plus doux, des protestations de m’honorer. J’ai à dire ses différents personnages. Il m’a dit que je lui envoyasse une lettre pour vous : je le ferai.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°218].
1Toujours inconnue.
2Indéterminé.
3Mari de la Maillard.
4par le porteur.
5Œuvre du capucin Constantin de Barbanson (cité dans les Justifications) intitulée : Les secrets sentiers de l’amour divin esquels est cachée la vraie sapience céleste et le royaume de Dieu en nos âmes, « composés par le P. Constantin de Barbanson prédicateur capucin et gardien du convent de Cologne, édités en 1623 chez Jean Kinckius libraire à Cologne ». Cet ouvrage, réédité en 1932, doit être complété par l’Anatomie de l’âme et des opérations divines en icelle, ensemble qui fut édité après sa mort, en 1635, à Liège.
Je ne suis point surprise que vous ayez remarqué la fausseté de N. [le curé]. C’est la première chose qui me sauta aux yeux : il me faisait des sermons horribles de choses, dont il me disait ensuite le contraire. Cela m’effraya, et je vous mandai d’abord ce qui en était, et je fus d’une étrange surprise lorsque vous me mandâtes [f°219] que c’était un saint.
J’espère que Dieu soutiendra sa cause à R[ome]. S’Il ne le fait pas, c’est que la fin des souffrances n’est pas encore arrivée. Est-ce que personne ne prend soin d’instruire R[ome] de la cabale et de la vérité ? Les j[ésuites], pour qui tiennent-ils ? Tout le mal que N.1 fait aux religieux et religieuses ne leur ouvre-t-il pas les yeux ? Il défend de se confesser aux religieux, et mille choses de cette sorte. Quand est-ce que la lettre pastorale de M. de C[ambrai] paraîtra ? N’y aurait-il pas moyen de la voir ? Croyez-vous qu’on reçoive sans murmurer la déclaration du mariage ? Mandez-moi ce qui en est, et n’entrez jamais en nulle confidence avec N. D’où vient qu’on n’envoie pas la traduction latine2 ? Cela me fait de la peine : un si long retardement ne peut que tout gâter. Vous ne me mandez point de vos nouvelles ! Je vous prie de m’en faire savoir, et de mademoiselle votre fille. Je ne me porte pas trop mal. Je suis restée boiteuse. Je songeais, il y a deux ou trois nuits, que saint Pierre me parlait avec tant de bonté ; je souhaite qu’il inspire cet esprit à son successeur3 et qu’il lui fasse voir clair au travers de l’horrible nuit de la malice. Je vous embrasse. Envoyez-moi les livres que je vous ai demandés.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°218v°].
1On pense à un janséniste ou à Boileau ?
2De l’ouvrage de Fénelon, à Rome.
3Innocent XII.
Ce bon ecclési[astique] m’a mandé que N.[Bossuet] avait fait un mandement latin contre M. de C[ambrai], mais qu’ayant vu la lettre pastorale, il s’est mis en retraite pour y répondre1. Il m’a envoyé une lettre de M. de C[ambrai] à un de ses amis2, que j’ai trouvée très belle, et une en réponse, que j’ai trouvée d’un tour diabolique. On a promis à monsieur de Meaux qu’il serait cardinal. On ne fait point de doute que le livre de M. de C[ambrai] ne soit condamné à R[ome] à cause de la forte cabale. Pour moi, je suis persuadée que le Saint-Père sera de quelque ménagement, voyant la docilité de l’auteur et le venin de la cabale3. Les trois Eusèbes4 font tous leurs efforts contre Athanase [Fénelon], mais s’il souffre à présent, s’il est même condamné par l’artifice de ses ennemis, sa mémoire sera en bénédiction au ciel et sur la terre. Mandez-moi quelles nouvelles vous avez de ce pays-là5, [f°219v°], ce que le gr[and] v[icaire] pense et fait là. C’est un déchaînement effroyable. Il me semble que je crois revivre les temps de saint Athanase et de saint Chrysostome6. M. de C[ambrai] est-il en paix en lui-même ? Comment porte-t-il toutes ces choses ? Je prie Dieu de lui donner la force nécessaire pour cela. Tout le monde s’en mêle, afin de faire sa cour. Lorsque N. [le curé] parle de M. de Cha[rtres], il ne l’appelle que le saint. Défiez-vous de lui, je vous en prie : c’est un renard. Considérons que M. de C[ambrai] est traité comme J[ésus]-C[hrist] et par des personnes semblables. Mandez-moi tout ce qui regarde cette affaire, car j’y prends bien de l’intérêt. J’en apprends plus du bon prêtre7 que de vous, quoique vous deviez en savoir plus que lui. Ne nous lassons pas de prier Dieu ; peut-être ne rejettera-t-Il pas toujours nos prières !
Voilà une lettre de l’ecclés[iastique] ; il a voulu savoir mon sentiment sur la lettre de M. de C[ambrai]. Je lui ai mandé que je la trouvais pleine de l’Esprit de Dieu, et l’autre pleine d’une aigreur artificieuse. Il m’est venu souvent dans l’esprit que si M. de C[ambrai] avait eu plus de fermeté dans les commencements et n’eut pas voulu gagner les évêques, les choses eussent mieux été : ils ont abusé de sa bonté. Mais Dieu tirera Sa gloire de tout. Il me paraît qu’il devrait éviter à présent d’invectiver contre les personnes intérieures et même contre moi. Je sais que cela lui peut faire tort envers les honnêtes gens, qui croiraient que la faiblesse le lui ferait faire. Sa lettre au pape a plu à tous les gens sans prévention. J’espère que Dieu lui fera tout faire pour le mieux.
Il faut vous dire toutes mes folies. Il y a plus de huit mois que j’ai dans la tête que c’est un sort qu’on a donné à M. V. F.8 ; c’est ce qui, je crois, fait sa maladie. Bar[aquin] est enragé de ce que vous êtes fidèle à Dieu, et j’entrevois ce que je ne dis pas. Si M de C[ambrai] venait jamais à Paris, il faudrait qu’il lui dise les prières que l’Église dit en pareil cas. Qu’est-ce que les médecins disent de cette maladie ? Voilà une couronne de saint …a pour lui mettre sur la tête. Si vous lui mettiez, bien cacheté, le portrait du P[ère] L[a] C[ombe] que vous avez9, peut-être cela lui serait-il utile ? Si cela ne sert de rien, il ne lui fera pas de mal. Je vous aime bien tendrement, aimez-moi toujours. Il ne faut pas que N. quitte le petit ch. Si elle [f°220] parlait au père L’emp.10, elle saurait ses sentiments. C’est un homme franc, ne le croyez-vous plus ? Que fait madame de Ma[intenon] ?
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°219].
aUn mot difficile à déchiffrer : Ovide ? !
1S’agit-il de la Summa doctrinae qui paraît en octobre 1697 ? Non car Madame Guyon découvrira ce texte « abominable » par la suite. S’agit-il du traité latin intitulé Mystici in tuto sur l’oraison passive, auquel Fénelon répondit par une Lettre de la fin octobre 1698 ? Du traité latin intitulé Schola in tuto sur la charité, auquel Fénelon répondit par une autre Lettre ce même mois d’octobre 1698 ? Pour suivre la séquence des « questions (Bossuet) – réponses (Fénelon) » de toute cette période v. Fénelon, Œuvres I, 1983, chronologie en tête de volume.
2Lettre de Fénelon à un de ses amis du 3 août 1697.
3Ce qui effectivement se produira, le pape Innocent XII adoucissant la condamnation de l’Explication des maximes des saints par une réponse sensible au mandement de Fénelon acceptant le bref Cum alias.
4Les trois évêques Noailles, Bossuet et Godet des Marais, auteurs de la Déclaration du 6 août 1697 (publiée en septembre) contre l’Explication des maximes…
5Rome.
6Saint Athanase (v. 295 – 373), ascète et évêque d’Alexandrie ; saint Jean Chrysostome (v. 350 – 407), déposé puis banni en Arménie et enfin sur le Pont : il mourut en route, épuisé par des marches forcées.
7Le « Bon prêtre » reste inconnu.
8 Monsieur votre frère ?
9Voilà qui dit bien l’estime que Madame Guyon avait pour le P. Lacombe. Cette estime perdurera, comme le montre les lettres adjointes à l’édition de la Vie, puis le culte que lui rendront les cercles guyonniens.
10 Lempereur ? « Un père minime, qui est de mes amis… » (Lettre 85 du 5 septembre 1693).
N. [le curé] vint me confesser la veille de la Toussaint. Il me parla fort des prétendus crimes, mais il me dit que cela n’était pas bien clair, qu’il y avait un certificat d’une personne fort élevée en dignité qui disait ces choses horribles dont il était témoin. Je lui dis qu’il fallait donc ou qu’il me fût venu voir, ou que j’eusse été chez lui, et que cela ne pouvait être ; que si on me disait de quoi il s’agit, que je ferais peut-être bien voir le contraire.
Je crois que c’est de M. de Grenoble ou du général des chartreux. Il dit que ce dernier avait fait la vie de M. de Genève, où il mettait des choses horrible du p[ère l[a] C[ombe] et de moi1. Il me dit une chose du P[ère] l[a] C[ombe] envers l’évêque, qui est en fait très fausse, car l’évêque me l’a contée lui-même, et c’était avant que je fusse en ce pays-là : c’était une chose qui marquait le discernement de l’Esprit de Dieu en le père.
Ensuite il me dit qu’on avait fait voir à madame de M[aintenon] quantité de chefs d’accusation et de certificats contre moi, et me fit entendre qu’on m’ôterait d’ici. Je lui dis que mon cœur était préparé à tout, trop heureuse de donner ma vie pour Celui qui l’a donnée pour moi. Ensuite il me dit qu’il s’agissait aussi de ma foi, que tout ce que j’avais signé n’était point sincère, et qu’il me voulait faire voir le livre de M. de C[ambrai] et une lettre pastorale qu’il avait faite. Enfin je compris qu’il voulait m’obliger de condamner le livre de M. de C[ambrai]. Je ne fis pas semblant de le comprendre, et je suis résolue, s’il m’en parle, de lui dire que ce n’est pas à moi de condamner des évêques, que je me contente de condamner ce que le pape condamne et d’approuver ce qu’il approuve, que je ne signerai rien de ma vie, que tout ce que je signerai de nouveau aurait le même sort que ce que j’avais signé, et qu’on n’aurait pas plus de raison de le croire sincère. Si je dois dire autre chose, vous me le ferez savoir. Il y a un endroit dans la lettre pastorale qui ne m’a pas plu, c’est sur le trouble [220v] involontaire de Jésus-Christ2. Vous en pénétrez les raisons.
Je vous recommande ces bonnes gens cet hiver. Votre charité ne peut être mieux employée : elle est grosse, et trois enfants, son mari ne fait rien l’hiver, et je sais de bonne part qu’il a refusé deux conditions fort bonnes, ne voulant pas me quitter. Le P[ère] l[a] C[ombe] est resté où il était, il a souffert de grands besoins, présentement que je ne le puis assister ; c’est ce qu’on m’a fait savoir. C’est ce bon prêtre qui sait qu’il souffre beaucoup, je ne sais par qui. Mais ces nouvelles sont très sûres.
Ne témoignez point que vous le connaissez. M[adame] Van. 3 m’a écrit par N. [le curé] une lettre très adroite où, sans qu’on puisse rien voir, elle me fait savoir la misère du P[ère] l[a]C[ombe], et me mande que, malgré sa pauvreté, elle lui a fait tenir quelque chose, mais bien peu. Cela m’afflige de ne pouvoir l’aider. Il faut tout abandonner à Dieu. C’est le temps des martyrs du Saint-Esprit.
Le bon prêtre m’a mandé que le bailli de l’archevêché, parlant de moi, avait dit que j’avais couru les rues de Paris depuis peu, que M. de C[ambrai] m’était venu voir, qu’il était venu des hommes, de nuit, me voir ici, et bien d’autres choses, qu’on attendait la décision de R[ome] pour savoir ce qu’on ferait de moi, et que je devais bien prier Dieu qu’on ne trouvât pas que j’écrivisse, que je serais perdue sans ressource, qu’on voulait perdre M. de C[ambrai]. Monsieur de Meaux a encore envoyé à R[ome] son neveu4 avec un docteur, prévôt de l’église de M[eaux] autrefois, auquel on a donné une abbaye. Il commence à reparler de mes voyages, et loin d’en dire le motif, il dit des choses affreuses. Ils croient être sûrs de la condamnation du livre de M. de C[ambrai]. Ils ont fait signer quantité de docteurs et des faux témoins contre M. de C[ambrai] pour le calomnier.
J’oubliais de vous dire que le bon ecclési[astique] m’a mandé que c’était une dévote qui disait toutes ces choses, en laquelle on a une créance entière. Elle est à présent à prier Dieu de lui révéler le jour et l’heure où M. de C[ambrai] m’est venu voir, ceux où j’ai été courir à Paris, et les nuits que les hommes sont venus, et lorsqu’on les [f°221] saura, on me convaincra. Ce bon prêtre me demande si je ne sais qui est cette dévote5 ; vous savez bien qui elle est, et mon tut[eur][Chevreuse] aussi. Dites-lui ceci, je vous prie. On fera des crimes à qui l’on voudra sur ces prétendues révélations, et M. de P[aris], aussi bien que madame de M[aintenon] la croient infaillible. Remarquez, s’il vous plaît, qu’à moi, N. [le curé] me dit que ce sont d’anciens crimes, et aux autres, qu’ils sont depuis que je suis ici. Je crois que c’est au diocèse de Cha[rtres] qu’on me veut mettre.
J’ai vu ici deux […]a, mais une assez bonne fille, et même intérieure, mais on ne l’a pas crue capable de certifier des choses fausses. On en a envoyé une de Chartres, conduite par les intimes de M. de Cha[rtres], qui me regarde comme un démon, mais il ne m’importe. Que Dieu fasse Sa sainte volonté. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur. Voyez toujours le petit ch. : il faut tâcher de la ramener doucement. Vous verrez par cette lettre les sentiments que la demoiselle, qu’on vient de retirer d’ici après deux mois de séjour, avait pour moi : elle avait une entière ouverture pour ce bon prêtre, sans savoir qu’il me connut vic[aire], que sur ce qu’il lui paraissait goûter l’intérieur. Bien des amitiés au tut[eur]. Dieu sait combien il m’est cher en Lui.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°220].
a Il manque un mot dans la copie.
1Il s’agit de l’ouvrage du général des chartreux Dom Le Masson, Vie de Mgr d’Arenthon d’Alex.
2Le trouble avant la Passion. V. Instruction pastorale de Mgr l’archevêque duc de Cambrai sur le livre intitulé Explication des maximes des saints, du 15 septembre 1697, Œuvres complètes (Gosselin), 1851-1852, t. II, p. 286-328 : « […] XIX. Plusieurs personnes ont été malédifiées de trouver les termes de trouble involontaire, dans un endroit de mon livre où il est parlé de la peine intérieure de Jésus-Christ. Ceux qui ont ajouté ces termes dans mon livre, ont voulu dire seulement que le trouble de Jésus-Christ, qui était volontaire en tant qu’il était commandé par sa volonté, était involontaire en ce que sa volonté n’en était pas troublée. Mais je n’ai aucun intérêt de défendre cette expression, qui ne vient pas de moi. Ceux qui ont vu mon manuscrit original en peuvent rendre témoignage […] »
3Intermédiaire entre Lacombe et Madame Guyon. Lacombe fait allusion dans ses lettres à un tel « relais ».
4L’abbé Bossuet, de comportement scandaleux à Rome.
5Il s’agit probablement de la « dévote de M. Boileau », sœur Rose ou Catherine d’Almeyrac, v. Index, Rose.
Vous savez, ma très ch[ère], que tous les égarements et écarts commencent toujours par le dégoût qu’on a de moi, et dès que je sais cela, je crains qu’on ne quitte bientôt Dieu1. N. croit se conserver et se tirer d’affaires en attachant tout à soi, mais Dieu la trompera bien avec son effroyable amour-propre : je ne crois pas que Dieu Se communique par une personne qui s’aime tant soi-même2. Je trouve vos sentiments sur l’amitié de N. tels qu’ils doivent être, et Dieu vous bénira sans doute. Que les défauts des autres nous ouvrent les yeux pour nous faire entrer dans un renoncement et une mort entière à nous-mêmes !
Comment fait le grand ch. sur tout cela ? Il m’est venu la pensée qu’il [221v] était bien aise qu’on connût les défauts du petit [ch.]. Mais il n’importe, il se faut servir même des défauts des âmes pour empêcher, autant qu’on peut, les faibles de quitter Dieu. C’est pourquoi parlez au grand ch., à Rem., et vous-même tâchez de ramener le petit [ch.] par toutes les voies de la douceur. J’ai toujours eu bien du pressentiment sur le petit ch. de ce qui est arrivé. On veut avancer, dit-on, les âmes, et pour les avancer, on les perd : Dieu ne permet pas que ceux qu’on attire avec quelque mélange humain subsistent. Mais il faut porter les faibles et les aider dans leurs faiblesses, de crainte qu’ils ne quittent pas3 tout à fait, et c’est ce qu’il faut faire. Le grand ch. sera ravi de se donner la gloire de la tirer de là ; il faut lui en applaudir et lui laisser cette satisfaction humaine, donnant le lait aux enfants et le pain aux forts.
J’enverrai donc quérir le grand ch. avec Rem., et je leur dirai qu’il faut que le grand ch. en prenne soin et qu’elle la retire de son égarement, que quelquefois des personnes ont grâce pour d’autres, etc. Et je n’en parlerais pas à N. S’il y avait quelque chose à lui dire, il faudrait que ce fut Rem. qui le lui dise, mais son amour propre lui ferait tout perdre pour se tirer d’affaires. Pour moi, je suis ravie de porter tout si cela ne tombait que sur moi, mais cela tomberait sur ceux qui n’en peuvent mais.
Pour votre sœur, je crois que vous la devez traiter comme une malade, avoir pour elle milles prévenances de charité, fermer les yeux sur mille choses. Il faut vouloir le plus parfait pour vous, mais supporter les autres dans leurs faiblesses et imperfections : il vaut mieux les tenir liés par un fil que de les laisser échapper tout à fait. Ma consolation est, que dès qu’on goûte l’amour-propre, on cesse de me goûter.
On ôte la fille qu’on m’avait mise ; on a cru qu’elle ne serait pas d’humeur à rendre de faux témoignages, on en remet une de Chartres. Tout m’est indifférent dans la volonté de Dieu. Je vous assure qu’il m’est impossible de rien vouloir. Il faut prier le bon Pasteur de ramener les brebis égarées. [f°222]
Le petit ch. ne manque pas apparemment de faire de l’éclat au dehors. Il faudrait savoir jusqu’où a été ce qu’elle a dit et fait, après il faut tout laisser à Dieu quand nous aurons fait ce que nous aurons pu. J’ai été fâchée que cette femme ait refusé le livre de saint Denis, car ce n’était pas pour la faire passer. N. a la Vie de sainte Catherine de Gênes à moi : elle était dans mes livres ; elle en a même deux ; quelque ami nous la trouverait aisément. Je prie Dieu qu’Il soit votre force. Je vous aime bien tendrement. Vous me consolez seule de l’infidélité des autres.
Je suis étonnée de N. à votre égard, qu’on ne sentît pas l’amour pur où il est, et l’amour propre. Il sait combien de temps N. nous a empêchés d’être à l’aise, lui et moi3. J’ai plus d’éloignement de son amour propre à elle que de la faiblesse des autres. Nos ennemis font courir le bruit que, lorsque je fus arrêtée, on avait surpris à la petite Marc des lettres où je vous écrivais de vous trouver à une assemblée, que je tenais en un certain endroit, et que là il s’y passait des choses horribles. Ils firent contrefaire une pareille lettre pour d’autres, lorsque je fus à Sainte-Marie. Ils reprennent leur premier train4.
Défiez-vous de N. [le curé] : il est plus à craindre lorsqu’il affecte plus de douceur. Le bon ecclési[astique] m’a mandé qu’il était venu de C[ambrai] un des amis de M. de C[ambrai], qui lui avait dit qu’il officiait tous les dimanches, que le reste du temps, il était à travailler à la campagne. Renvoyez-moi saint Denis5, je vous prie. Voilà une lettre de ce bon prêtre. Je vous prie d’en tirer ce qu’il faut que vous sachiez pour le dire, et brûlez la lettre. C’est un très bon ecclési[astique], qui s’adonne fort à l’intérieur. Il m’a envoyé une lettre latine de M. de M[eaux] pour le cardinal Spada 6, qui est abominable, intitulée Summa doctrinae 7 : faites-le acheter. J’ai ici un livre très fort, intitulé Les fondements de la vie spirituelle 8, approuvé [f°222v°] de lui. Si le tut[eur][Chevreuse] juge qu’il soit utile, mandez-le moi, je vous l’enverrai. Je vous envoie toujours le livre, s’il peut servir à M. de C[ambrai] et qu’on le veuille envoyer à R[ome], le voilà, sinon vous me le renverrez au premier voyage.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°221].
1Cette affirmation qui paraît irrecevable (« on me quitte, on quitte Dieu ! ») est pourtant issu de l’expérience chez le directeur mystique - canal incontournable pour son dirigé.
2Il s’agit donc d’une personne qui croit pouvoir communiquer la grâce sans être purifiée de son moi. Il semble d’agir du « petit [ch.] », cf. plus bas. La suite est très instructive sur la vie intérieure du cercle et la « méthode » guyonnienne.
3Explétif, prête à confusion.
4On retrouve l’équipe de la première période d’emprisonnement, enfin capable de prendre sa revanche.
5L’œuvre de notre pseudo-Denys.
6Fabrice Spada (1643-1717), secrétaire d’Etat et membre de la Congrégtion du Saint-Office, lors de l’examen du livre des Maximes.
7Texte d’octobre 1697.
8Déjà cité par Madame Guyon dans une lettre de fin septembre, œuvre de Surin sous pseudonyme : Les Fondements de la Vie spirituelle tirés du livre de l’Imitation […], composé par I.D.F.S.P. [Jean de Sainte-Foi, prêtre], Paris, 1669.
Tout le monde est à présent contre M. de C[ambrai]. Les Eusèbes1 disent les choses avec tant de malice et tant de vraisemblance que tout le monde les croit. Je crois que le bon ecclés[iastique] est un peu étourdi, pas pourtant ébranlé. J’ai toujours appréhendé que N.2 ne passât pas vingt ans, et je crains bien que, s’il devient infidèle et qu’il suive la route de l’iniquité, cela n’arrive. S’il était comme il faut, Dieu le conserverait. Jamais la noirceur ni la malice n’a été pareille.
L’auteur de la vie de frère Laurent3 a écrit une lettre imprimée pour justifier le livre, où il traite bien mal M. de C[ambrai] et se jette sur ma friperie à merveilles. Qu’est-ce que j’ai à faire à [avec] la vie du frère Laurent pour s’en prendre à moi ? Mais il semble que Dieu me veuille mêler avec M. de C[ambrai], afin que, dans la suite, il soit obligé de soutenir la vérité4. Chacun s’en mêle. On dit qu’il ne s’imprime plus de livre où il n’y ait un article de préservatif5 contre nous. Pourvu que Dieu soit content de nous, qu’importe ! Nous n’avons pas cherché la gloire des hommes lorsque nous nous sommes donnés à Lui : si nous l’avons cherchée, malheur à nous !
Rodriguez est un très bon livre6, Alvarez 7, Suarez 8 ; l’Imitation de Jésus-Christ est intérieure sans suspicion ; les Soliloques de St Augustin ont un caractère propre à remuer le cœur. Il faut espérer que Dieu règnera après tout ceci, car le dragon frappe de la queue et a déjà entrainé la troisième partie des étoiles9. C’est à présent qu’il faut aimer Dieu purement, non en parole, mais en œuvres. Si nous L’aimons, nous laisserons tout intérêt propre pour le seul intérêt de Dieu [f°223] seul, et lorsque nous n’aurons que l’intérêt de Dieu, nous soutiendrons Sa querelle avec fermeté et sans retour sur nous-mêmes. C’est à présent que nous devons mourir véritablement à nous-mêmes, afin que Dieu vive et règne. J’espère que, si l’on travaille avec désintéressement et cette vue de Dieu, que Dieu prendra la cause en main, qui est la Sienne. On appelle monsieur de Meaux et M. de P[aris] [les] saint Augustin et saint Jean Chrysostome de ce siècle : ils sont les persécutés, les outragés et trahis ; c’est eux qui défendent la vérité ; on leur est infiniment obligé d’avoir découvert nos fourberies et malices et le reste !
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°222v°].
1Déjà mentionnés précédemment : les trois évêques Noailles, Bossuet et Godet des Marais, auteurs de la Déclaration du 6 août 1697 (publiée en septembre) contre l’Explication des maximes…
2Le jeune duc de Monfort ? Madame Guyon disait au duc de Chevreuse dans une lettre que celui‑ci reçut le 6 décembre 1692 : « Je vous prie de ne vous pas inquiéter pour M. le D[uc] de M[onfort]. Faites‑en le sacrifice à Dieu et le lui abandonnez [...] Il sera du temps égaré parce que vous et Madame avez trop compté sur vos soins et sur votre éducation. Mais il ne se perdra pas ». Un peu plus d'une année plus tard elle écrivait à propos du mariage du jeune duc : « J'espère que le Seigneur lui fera miséricorde. Le Seigneur qui poursuit les péchés des pères sur les enfants récompense avec bien plus de plaisir les vertus des pères en leurs enfants. »
3L’abbé de Beaufort, grand vicaire du cardinal de Noailles, éditeur de ce qui nous reste des écrits du frère Laurent de la Résurrection, « auteur d’un Eloge où il brosse à large traits la physionomie de l’humble convers. » (S. M. Bouchereaux, Fr. Laurent, L’expérience de la présence de Dieu, 1948. V. aussi l’éd. récente de ses œuvres par Conrad de Meester, 1996).
4Ce qui se produira, Fénelon, après quelque hésitation, prenant courageusement se défense, par exemple dans sa lettre à l'abbé de Chanterac, 8 décembre 1697: « ... je pense encore secrètement, avec un très petit nombre d'amis, que cette femme est une sainte qu'on opprime, qu'elle a bien pensé... »
5Préservatif : son emploi substantivé, en parlant de ce qui préserve d’un mal moral, est archaïque.
6Alphonse Rodriguez, jésuite (1538-1616), auteur de l’Ejercicio de perfeccion y virtudes cristianas. « L’ouvrage est, après la Bible et l’Imitation, l’un des plus lus par les chrétiens de ces trois derniers siècles… », v. DS, art. Rodriguez.
7Baltazar Alvarez, jésuite (1533-1580), l’un des principaux directeurs de sainte Thérèse : « J’avais un confesseur qui me mortifiait beaucoup et qui, même parfois, à force de me tourmenter, me jetait dans le chagrin et la désolation. Et cependant, à mon avis, c’est lui qui a été le plus utile à mon âme. » (Livre de la Vie, chap. 26).
8François Suarez, jésuite (1548-1617), théologien spirituel. – On voit encore ici que les jésuites sont appréciés par Madame Guyon, morts et vivants !
9Apocalypse, 12, 4 : Il entraînait avec sa queue la troisième partie des étoiles du ciel… (Sacy) ; et Daniel, 8, 10 : Il éleva sa grande corne jusqu’aux armées du ciel, et il fit tomber les plus forts et ceux qui étaient comme des étoiles, et il les foula aux pieds. (Sacy).
Ce bon prêtre m’a mandé qu’on avait ajouté encore trois examinateurs aux sept, et on croit que c’est à la sollicitation de monsieur de Meaux. Si cela est, cela pourrait nuire, mais Dieu sur tout. Je crois que notre peu de fidélité, d’abandon à Dieu et de mort à nous-même, notre recherche de tout appui hors de Dieu, nous nuit plus que les autres ne peuvent nuire. Cependant ne nous étonnons jamais de nos propres faiblesses, ni de celle des autres. Que sommes-nous par nous-mêmes que misère et pauvreté ! Lorsque la tempête sera passée, nous rougirons de notre peu de foi.
Il serait bien aisé d’aider le pauvre P[ère] L[a] C[ombe] : comme on sait son adresse1, il n’y a qu’à lui écrire d’une écriture inconnue et lui mander d’envoyer une adresse sûre pour lui faire tenir quelque chose, lui donner à lui une adresse, afin qu’il pût écrire. M[adame] Van. 2 ferait cela à merveille, sans lui dire ni lui laisser pénétrer que je vous écris. Il n’y aurait qu’à la faire avertir par M. l’ab[bé] Cout[urier], et qu’il lui proposât qu’il voudrait faire une charité ample, et que comme elle a demeuré avec N. [Lacombe], il pense qu’elle sait son adresse et pourrait lui faire tenir quelque chose.
J’ai pensé mourir tout d’un coup de mon rhumatisme qui m’était tombé sur la poitrine, mais Dieu n’a point voulu de moi. Vous ne me dites pas comment vous vous portez, j’en suis en peine. Je n’ai garde de vous reprendre, ma très ch[ère] : vous dites bien, et bien juste. [f°223v°] Plût à Dieu que nous nous fiassions à Dieu seul ! mais comme Il tire Sa gloire de tout, Il la tirera de nos faiblesses. Je prie Dieu qu’Il pacifie N. [Fénelon] ; qu’il agisse dans la lumière pure de la Vérité, et non dans la fausse lueur des appuis créés. Prions, et ne nous lassons pas de demander à Dieu qu’Il achève Son ouvrage, qu’Il ne consulte que Sa bonté, et non nos misères, pour nous accorder ce que nous demandons. Après, attendons en paix ce qu’il Lui plaira d’ordonner. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Il m’est venu dans l’esprit que le tut[eur][Chevreuse] pourrait peut-être vous fournir une adresse sûre afin que le P[ère] L[a] C[ombe] pût écrire. Il a des écrits admirables et très doctes sur la matière en question. Si on lui demandait cela, il se ferait un plaisir de l’envoyer dans la conjoncture présente, ce qui serait d’une utilité plus grande qu’on ne pense ; ceci n’est pas à négliger. Il a soutenu une thèse, comme j’étais en ce pays-là, sur le pur amour, qui fut combattue là et approuvée à Rome. Il faisait voir que la béatitude était l’objet de l’espérance, et non de la charité qui ne voyait que Dieu seul, heureux pour lui-même et le reste3. Si on veut écrire, il faut mettre le dessus de la lettre à M. de la her. de cob., aum[ônier] du ch[âteau] de L[ourdes], à L[ourdes], et puis une enveloppe à N.4 J’ai cru qu’il aurait peine à se confier à une écriture inconnue, c’est pourquoi j’ai fait écrire le billet.
Cet ecclési[astique] m’a écrit que ceux-mêmes qui estiment M. de C[ambrai] se sont mis du parti de M. de M[eaux], parce qu’il est clair que M. de C[ambrai] a fait une trahison à M. de M[eaux], ayant fait imprimer son livre lorsqu’il avait en main celui de M. de M[eaux] en manuscrit, sans l’en avertir. Il y a une nouvelle lettre de M. de P[aris] qui est horrible, intitulée Instruction pastorale 5, etc. Faites-la acheter. Jamais lettre ne fut plus maligne. Ayez soin de la jardin[ière]6. Quoique je dépense beaucoup, j’ai à peine le nécessaire. La messe me coûte plus de 400 livres à trente sols chaque fois.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°223].
1Le père est enfermé à Lourdes.
2Madame Van., citée dans une lettre du mois précédent : « M[adame] Van. m’a écrit par N. [le curé] une lettre très adroite où, sans qu’on puisse rien voir, elle me fait savoir la misère du P[ère] l[a]C[ombe]. »
3Le P. Lacombe n’a publié que deux petits volumes : Lettre d’un serviteur de Dieu… que l’on retrouve dans les Opuscules spirituels de 1720, et Orationis mentalis analysis, Verceil, 1686. Autres éditions ou traductions, v. DS, 9.35-42, art. « La Combe » par Orcibal.
4Adressée à l’intermédiaire, Madame Van. probablement.
5Fénelon y répondra par la publication, en février 1698, de Première […] Quatrième lettre […] à Mgr l’archevêque de Paris […] sur son Instruction pastorale du 27e jour d’octobre 1697.
6La jardinière, citée précédemment, se proposait pour porter les lettres, mais elle était trop connue des sœurs gardiennes.
Ma fille m’est venue voir ; je fis fort l’étonnée. N. [le curé] y fut toujours présent, et elle-même évitait de me parler. Elle est si prévenue pour lui1 et pour N. Il faut tout abandonner à Dieu. Je la priai de vous voir, afin de ne lui pas laisser croire que j’eusse commerce avec vous. Lorsqu’elle put me dire un mot bas, ce ne fut que pour me dire que je n’en devais pas avoir, et me parler à l’avantage des N. Enfin j’en fus peu satisfaite. Je vous prie, si elle vous va voir, de lui faire amitié. Elle se loue fort de N. J’ai lieu de croire que N. a parlé et est contre moi.
On appelle à présent le silence que nous gardions « la bouderie » et ma maison « le boudoir ». N. [le curé] me dit qu’il m’apporterait la lettre pastorale de M. de P[aris] et que M. de P[aris] le voulait, que c’était la plus admirable et la plus savante pièce qui eût jamais paru. On prétend que ce que M. de C[ambrai] écrit n’est que de l’eau. Je me doute bien qu’on me proposera de signer cette lettre qu’il est bien sûr que je ne signerai pas, afin d’avoir occasion de me tourmenter de nouveau. Mais tous tourments seront les bienvenus, ma vie n’est bonne que pour souffrir.
Je vous prie de me mander en quel hôpital on avait mis la s. mal.2 Je ne doute pas qu’on ne lui ait fait faire quelque chose contre moi. La s. mal., qui est fort adroite, aura fait parler à la demoiselle de la Croix 3, qui se sera fait honneur de discerner que cette s[œur] est bonne et moi mauvaise. Je vous prie aussi de me mander si l’ab[bé] de Ch[arost] a parlé de moi à M. Tronson et en quels termes, et ce que M. Tronson lui a répondu. Ces filles-ci ont élu pour supérieur le supérieur du Collège des Quatre Nations ; mandez-moi son nom. N. dit à Fam[ille] qu’il voulait lui envoyer sa sœur ; il le fera ; il ne sait pas qu’elle demeure chez vous. Si elle vient, envoyez-moi par elle du vin d’Espagne blanc. Je ne puis faire Carême sans cela ; elle vous le dira sans doute, [f°224v°] mais n’écrivez pas par elle. L’ecclés[iastique] dit que le livre de M. de C[ambrai] ne sera pas condamné, qu’on laissera les choses comme elles sont. Il s’émut comme il faisait au commencement. D’où vient cela ? Je suis en peine de la santé du compagnon du tut[eur][Chevreuse] . Si N. est fidèle, il pourra vivre malgré ses infirmités. Je vous embrasse de tout mon cœur. Mandez-moi des nouvelles du p. Ave.4, s’il parle toujours contre moi. Je voudrais bien savoir aussi comme p[ut][Dupuy] s’est trouvé du p. Lam. [La Motte ?]. Voilà une petite montre, etc.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°224].
1Jeanne-Marie Guyon, prévenue en faveur du curé ! et probablement de celui de Versailles, Hébert.
2La sœur qui a été changée et avait mauvaise conscience d’avoir probablement chargé sa prisonnière.
3La « dévote de M. Boileau » ou sœur Rose, v. Index, Rose.
4Non identifié.
N. est venu, qui m’a apporté la lettre pastorale de M. de P[aris]. J’ai vu qu’il voulait me proposer d’y souscrire, mais enfin on s’est contenté que j’écrivisse à M. Lare.1 une lettre de mon style. Voyez avec mon b[on][Beauvillier] si celle-là est comme il faut : je la renverrai quérir lundi sans faute, la devant envoyer ce jour-là même. Que le tu[teur][Chevreuse] ait la bonté d’y corriger ce qui n’y est pas bien. Il est de conséquence qu’on voie et examine cette lettre ; ne perdez pas un moment à la faire voir au B[on]. Ne faudrait-il pas entrer en quelque détail, comme de dire que je n’entre en aucun détail, l’ayant fait tant de fois ; ou ne lui mettrait-on pas : « Je vous l’ai dit tant de fois, monsieur, telle et telle chose » sur les endroits plus forts de sa lettre ? Enfin, je vous conjure de me mander sans manquer, jeudi, ce que je dois faire. Envoyez-moi la lettre corrigée, ou une autre, telle qu’on la jugera à propos. Ne perdez pas un moment à cela, s’il vous plaît.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°224v°].
1Non identifié.
Je crois que le bon ecclési[astique] se soutiendra, car il a pour moi une affection et une créance qui l’étonne lui-même. Il me rend tous les services qu’il peut. Lorsqu’il ne reste à la maison que la s[oeur] servante, il me vient C.1, et il craint même pour lui ; il a de l’honneur, un bon cœur, et envie de devenir intérieur. Il ne laisse pas d’estimer les jansénistes. Ce que vous me dites du b[on][Beauvillier] m’afflige, et s’il reprenait ses premières brisées, cela serait fâcheux. J’espère que Dieu, à cause de sa droiture, [f°225 ] ne permettra pas qu’il s’égare. Il ne faut pas aigrir son esprit par la dispute, cela ne sert de rien. Pour N.2, je souhaiterais fort qu’elle fût mariée ; il faut avoir compassion de son naturel et de son tempérament. J’aime fort N. et je lui compatis, mais c’est peut-être un bien pour lui qu’il ne soit plus en ce pays-là ; Dieu le dédommagera, avec surcroît, de ses pertes. Il y a longtemps que j’ai cru que N. le trahissait, et j’ai cru le lui avoir dit. Je crois qu’il devrait tout mettre, etc., puisque Dieu l’a choisi pour conserver Son oeuvre. Vous ne devez plus faire de démarche pour N. Je crains bien qu’elle ne fasse comme la dd.3 J’ai toujours cru qu’elle me serait arrachée ; je le lui ai dit à elle-même. Dieu sur tout. J[ésus]-C[hrist] a perdu dans Sa Passion de ses plus chers ; pourquoi ne perdrions-nous pas ? Il faut tout abandonner à Dieu, c’est Son œuvre ; pour moi, c’est le parti que j’ai pris. S’Il ne garde pas la ville, qui la peut garder3b ? Ils lui auront fait voir milles faussetés comme vraies. L’ecclés[iastique] m’a mandé que les j[ésuites] soutenaient hautement M. de C[ambrai]4, cependant qu’ils se cachaient, sachant bien que la Cour ne revient de rien. Faites toujours des amitiés de ma part au b[on] : vous verrez comme il les recevra. Tant qu’il sera pour moi, il n’est pas à craindre qu’il quitte. Je vous embrasse mille fois. N. [le curé] ne vient plus ; je crois qu’il trame quelque chose.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°224v°].
1Confesser ?
2Non identifiée.
3Non identifiée.
3bPs. 126, 1.
4Fénelon s’opposait aux jansénistes ennemis des jésuites. Cf. H. Hillenaar, « Fénelon et le Jansénisme », Nouvel état présent des travaux sur Fénelon, CRIN 36, 2000, p. 25-44.
Il peut arriver que sans y penser on ait pris trois fois pour deux. Cela est fort bien 18 sols chaque fois. Si, aux étrennes, vous voulez leur faire quelque petite aumône, vous ferez comme vous l’entendrez. Pour N. [Fénelon], sans me regarder le moins du monde, je crois qu’il se perdrait de réputation s’il condamnait absolument mes livres : il ne le peut faire sans déclarer que les termes, étant d’une personne ignorante, sont condamnables, mais que, sachant que la personne pense autrement, il ne croit pas pouvoir condamner1. Qu’on me fasse aller à R[ome], je m’y défendrai bien, car j’ai de quoi. N. sortira toujours de l’ordre de Dieu lorsqu’il négligera [225v°] R[ome] pour se lier à ces messieurs-ci, et il trouverait sa perte où il croirait trouver son salut. S’il rentre en négociation avec ces gens ici, il est perdu, et la Cour sera son écueil. Pourquoi parler de l’abandon, lorsqu’on n’est point du tout abandonné ? Et de l’amour pur, lorsqu’on se cherche si fort ? S’il fait ces démarches, il déplaira beaucoup à Dieu et s’attirera tout le monde. Altérer la vérité pour la conserver, c’est la détruire. Dieu ferait un coup de Sa main si on lui était fidèle. Pourquoi négliger R[ome] et le nonce ? Cela me fait de la peine, mais N. [Fénelon] suit trop ses goûts.
Pour le gouverneur de N.2, il ne faut pas perdre cette occasion de vous en défaire. Faites-le donc sans retardement, et prenez celui dont vous me parlez, sans autre examen. Je ne sais pourquoi vous me dites que je ne vous donne point de commissions : j’ai des habits, et les choses à boire ou à manger ne me peuvent venir par N.3 sans risque. Ne doutez point de mon affection, je vous en prie, car elle est bien entière et bien sincère.
Comment N. a-t-il pris ce que je vous ai mandé pour lui ? Je voudrais que N.[Fénelon], disant au pape que la raison qui l’a empêché de censurer mes livres, est parce que je lui ai expliqué simplement mes sentiments, que je l’ai fait aussi à M. de M[eaux], et envoyer4 une copie de ma décharge, ou la décharge même que M. de M [eaux] m’a donnée après deux ans d’examens, et qu’il agit ensuite contre moi par des motifs, etc.5 Mais pour négocier avec eux, je ne le ferais jamais : on dirait que N. [Fénelon] aurait été condamné à R[ome], que c’est pour empêcher la condamnation qu’il s’est accommodé de cette sorte ; il se montrerait qu’il s’est rétracté, etc. Pensez-y et voyez les conséquences, car leur cœur est ulcéré et plein de malices et fourberies.
Si vous pouviez m’envoyer l’Evangile de saint Matthieu, la mienne [sic !], vous me feriez plaisir ; n’en dites rien à personne. Vous l’avez en petits tomes, vous en envoyez deux ou un à la fois et, à mesure que je vous les enverrai, vous m’en enverrez d’autres. Obligez-moi de cela, [226 r°] mais entre nous seulement. Il n’y a rien à craindre, car s’il m’arrivait quelque chose, on l’aurait bientôt passé à la jard[inière]. Si vous n’avez pas l’Evangile de saint Matthieu, envoyez-moi celui de saint
1C’est, bien résumée, la position qui fut adoptée par Fénelon.
2, 3 Non identifiés.
4et [je voudrais aussi que l’on fasse] envoyer
5En résumé mettre sur table l’infamie de M. de Meaux !
Jean . On a supprimé tous les livres du frère Laurent, et il n’y en a plus que six dans tout Paris, possédés par des particuliers. L’ecclési[astique] en a un en papier marbré, qui lui coûte un écu neuf ; on lui en a voulu donner un louis d’or, mais ils en ont fait imprimer un autre en la place, pour surprendre, qui n’a rien de ce qu’avait l’autre. En voici l’intitulé : Maximes spirituelles et utiles aux âmes pieuses pour acquérir la présence de Dieu, recueillis de quelques manuscrits de frère Laurent, etc., au Bon Pasteur6.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°225].
a Sigle incompréhensible : « /$/ »
6Faut-il comprendre, par cette information importante que nous avons perdu une partie de l’œuvre mystique du frère ? Voir Notices, L’œuvre du Frère Laurent.
J’ai reçu votre lettre avec joie, et j’attends les réponses à la lettre que je vous écrivis hier avec une grande impatience, parce que N.1 ne me donnera aucun repos que je n’aie écrit. Je plains N., mais s’il ne passe cet état avec courage, il ne sortira jamais de lui-même. Loin de rabaisser son courage avec timidité, il doit au contraire éviter toute crainte et aller contre son naturel : il ne trouvera le large qu’en le surmontant. J’aimerais mieux qu’il fît des fautes, en se hasardant et se tenant au large, que d’aller d’une manière rétrécie et à tâtons, quoique accompagnée d’une fausse sagesse.
Vous avez bien fait de laisser aller messieurs vos n[euveux] aux divertissements de la noce. Je leur permettrais quelquefois les mêmes divertissements2, mais je ne voudrais pas que cela fût continuel. Pour cela, suivez l’avis de votre famille et faites les choses de concert avec elles. Je suis bien aise que vous ayez donné le gouvernement sous la couverture de M. de Cr.3 Comment est-il sur toutes ces affaires-ci ? C’est un honnête homme. Vous ne me mandez rien des affaires de M. de C[ambrai] et de R[ome] : mandez-moi ce que vous savez. Je me trouve si mal que je ne puis vous en dire davantage. Je vous embrasse, etc.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°226].
1Fénelon ?
2Divertissements du mariage du duc de Bourgogne, célébré le 9 décembre ?
3Colbert de Croissy ?
Il serait assurément nécessaire que M. de C[ambrai] répondît à la lettre de M. de P[aris]1. Mais M. de P[aris] a des millions d’hommes doctes et pleins d’esprit, qui répondent pour lui. M. de C[ambrai] est seul et abandonné de toute aide. Je vous avoue que cela m’afflige quelquefois. Si M. de V. n’était pas un faux frère, il pourrait bien aider : il est savant, entend la matière. Il faut tout abandonner. Si M. de C[ambrai] ne répond pas, c’est peut-être qu’il ne se sent pas la force de le faire. Lui a-t-on représenté ce que vous dites ? Je le lui ferais représenter. Est-il possible que personne du monde ne prenne la cause en main ? C’est que Dieu apparemment n’a que des amis ou faibles ou lâches.
Je crois que vous ferez bien d’envoyer rarement messieurs vos fils aux spectacles, et le faire néanmoins quelquefois. Il est dangereux de les affamer de ces choses et de les réduire par là à haïr ceux qu’ils doivent aimer : c’est ma pensée. C’est se chercher soi-même, et non le bien des enfants, que d’en user autrement. Je n’ai eu nulle nouvelle de ma lettre. Je ne m’en mets pas en peine, car je suis bien résolue à tout souffrir plutôt que d’écrire sur un autre ton. Si l’on me veut tourmenter, qu’on le fasse. Ce sont des gens qui veulent des prétextes. Lorsque les uns leur manqueront, les autres ne leur manqueront pas. L’abandon est le remède à tous maux. J’attends sans inquiétude la fin de tout cela, ou son progrès, comme il plaira à Dieu. Je vous embrasse mille fois. Les demoiselles d’ici ne savent que par madame de Lui[nes ?]. On dit que c’est M. Boileau qui est leur supérieur.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°226v°].
1Lettre pastorale de Noailles dont il est question lettre n°450 : « Monseigneur, j’ai lu… ». Elle suit la Déclaration des trois évêques Noailles, Bossuet et Godet des Marais (le « faux frère »), publiée en septembre contre l’Explication…, Fénelon répondra en décembre par sa Réponse… Suivront de nombreuses défenses (Véritables oppositions…, plusieurs Lettres à…) de janvier à mai 1698.
Je vous assure que le compagnon1 me fait grande pitié. Je prie Dieu de lui donner selon son besoin. Mais ne sait-il pas que c’est un trajet qu’il faut passer, et qu’on ne peut avancer ni mourir véritablement à soi sans passer par là ? C’est à présent le temps d’exercer son abandon. Qu’il ne donne point de prise à son ennemi, mais qu’il s’abandonne totalement à Dieu, qu’il lui remette entre les mains son éternité : Il en aura soin, et elle sera mieux [227 r°] entre les mains de Dieu qu’entre les siennes. Toutes les grâces, que Dieu lui a faites jusqu’à présent, n’ont été que pour le fortifier et disposer à porter cet état ; s’il le passe avec courage et abandon à Dieu, ce sera la source de tous biens ; s’il n’a pas le courage de le passer, il restera en chemin. Comme il a été fidèle à Dieu connu, senti, goûté, aperçu, il le doit être beaucoup plus au Dieu caché, qui ne Se cache de la sorte que pour éprouver s’il L’aime véritablement. Si c’est Lui seul qu’il a suivi, et non les dons, il faut suivre, nu, J[ésus]-C[hrist] nu sur le calvaire1a.
Rien n’est plus dangereux, dans ces temps, que de s’abandonner aux réflexions. Les réflexions seront sa perte : lorsqu’elles lui viennent en foule dans l’esprit, qu’il les souffre et les laisse tomber pour l’amour de Dieu. Quoiqu’il se croit sans force et sans vigueur pour les emplois, il aura ce qu’il lui faut pour la nécessité, s’il veut bien ne se point laisser aller à sa timidité et à ses craintes. Qu’il agisse avec courage hors de lui-même, sans attendre rien ni de sa sagesse ni de son industrie. Manquerait-il à Dieu dans le temps le plus important de sa vie ? Dieu ne lui a jamais manqué. Qu’il ne Lui manque pas ; il s’en trouvera bien, et cet état bien porté lui causera des biens infinis. Il faut un courage sans courage, et se renoncer soi-même véritablement. S’il croit, en quittant tout, trouver son repos, il n’en trouvera aucun. Les défauts sont en nous, et non dans les emplois ou les choses. C’est nous-mêmes qu’il faut quitter, et c’est par cet état qu’on se quitte soi-même. Qu’il entre tout de bon dans la carrière comme soldat du Seigneur tout-puissant, que l’aridité des déserts ne le décourage point ; il trouvera ensuite les eaux vives qui jailliront jusqu’à la vie éternelle.
Voilà la copie de la lettre que j’ai envoyée. Je ne sais comme elle sera reçue, mais je vous assure que s’il me demande autre chose, qu’il n’y a point de martyre que je ne sois prête à souffrir plutôt, avec la grâce de Dieu, surtout sur l’article de N. [Fénelon]. Je ne m’embarrasse pas [f°227 v°] de leurs vues. Ma fille sera sans doute l’instrument dont ils se serviront pour tâcher de me persuader, mais Dieu est toute ma force, et j’espère qu’il triomphera, grâce à Lui. Je ne m’ennuie pas de souffrir, et je suis disposée à tout. Les cachots et la mort même me seront douces. On a cherché de faux témoins, on a voulu me perdre par mille endroits ; ils n’ont pu y réussir. Ils cherchent un refus qui ne peut manquer, pour avoir un prétexte d’agir ; mais ma vie est à Dieu et j’espère qu’Il me fera la grâce de ne la racheter pas par aucune indignité. Mon cœur est préparé à tout, et je regarde comme un bien ce que les autres voient comme un tourment. La d de g [duchesse de Gramont ?] me fait pitié. Dieu la prendra peut-être pour empêcher qu’elle ne s’égare davantage. Il est le maître. J’ai été très mal ; ces jours-ci, je suis mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je souhaite que vous soyez contente du neveu du N.3
Je vous dirai pour nouvelles que, depuis dix jours, j’ai pensé mourir, que je souffre des maux dans le corps que je ne puis exprimer, et cela pour avoir pris du vin d’Alicante qui a passé par les mains de N. [le curé]. Il m’a aussi envoyé du tabac, qu’on ne lui demandait pas. J’en voulus essayer ; il m’a pensé faire tourner la tête pour un peu. Mes filles en ont essayé, elles ont pensé mourir. Tout passe par là, et on est réduit à recevoir sans cesse sa mort. Dieu soit béni de tout : je Lui suis sacrifiée. On a déjà déclaré que si je mourais, on ne me laissera pas ouvrir4. Il m’assure qu’il travaille à me faire aller chez mon fils ; il assure d’un autre côté ces filles que je mourrai chez elles ; on m’en a fait confidence. Dieu est le maître de tout.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°226v°]. Lettre importante pour la direction spirituelle : elle pourrait être écrite aujourd’hui sans en changer un mot…
1Fénelon ? Voir aussi la lettre n° 454 de janvier 1698.
2Thème célèbre, v. « Nudité dans la littérature mystique », DS, 11, 513sv.
3Depuis l’affaire des poisons (la marquise de Brinvilliers est exécutée en 1676), des mesures avaient été prises, en particulier à Paris, pour vérifier les cas de décès douteux : il s’ensuivit une diminution considérable du nombre des empoisonnements...
Monseigneur, j’ai lu, avec tout le respect et la soumission possibles, la lettre pastorale que Votre Grandeur m’a fait donner par M. le curé de Saint-Sulpice. Il y a deux choses, Monseigneur : [d’abord] ce que mon ignorance, mes méprises, mon peu de lumière, et le peu [f°228] de connaissances de la valeur des termes et de leur conséquences m’a fait mettre dans mes livres, ne pénétrant pas le mauvais tour qu’on pouvait leur donner. Et c’est, Monseigneur, ce que je soumets, ainsi que j’ai déjà fait et dont j’ai déjà donné tous les témoignages possibles, comme véritablement catholique, non seulement à l’Église et au souverain pontife, mais aussi à vous, Monseigneur, avec toute la sincérité et l’humilité dont un cœur tout chrétien est capable, ne voulant avoir aucun sentiment particulier et n’en ayant point d’autres que ceux de toute l’Église.
L’autre article, Monseigneur, regarde le sentiment que Votre Grandeur m’impute. Je veux croire que mon ignorance et mes mauvaises expressions ont donné lieu à Votre Grandeur de tirer des conséquences si éloignées des sentiments que j’ai toujours eus par la grâce de Dieu. Je dois néanmoins représenter à Votre Grandeur, avec un très profond respect, et lui protester même en la présence de N[otre] S[eigneur] J[ésus]-C[hrist] qui sait que je ne mens point, que je n’ai jamais eu de pareils sentiments, que je ne les ai point, et que je ne les aurai jamais, s’il plaît à Dieu ; que j’en ai même une extrême horreur, ainsi que je l’ai toujours protesté à Votre Grandeur et à tous ceux qui m’ont demandé raison de ma foi, ayant toujours été prête de répandre mon sang pour toutes les vérités qu’enseigne l’Église catholique, apostolique et romaine.
Je suis bien malheureuse, si, après avoir déclaré tant de fois des sentiments que personne ne peut savoir que moi-même sur ces matières, on m’en impute néanmoins que j’ai toujours assuré n’avoir point. Je le suis encore beaucoup d’avoir, malgré ma bonne volonté, la droiture de mes intentions, le désir sincère d’être à Dieu, et de faire toutes choses pour Sa gloire, d’avoir, dis-je, écrit en des termes qui m’ont fait attribuer des sentiments si contraires à ceux que j’ai toujours eus.
Pour ce qui regarde mon oraison, [f°228 v°] j’ai tâché de la faire du mieux que j’ai pu pour contenter Dieu, mais comme ce n’est pas à moi de juger laquelle est la meilleure et la plus utile, j’ai offert plusieurs fois à M. le curé de Saint-Sulpice qui me confesse par votre ordre, de la faire comme il jugerait à propos. Je vous renouvelle cette offre, Monseigneur, à vous-même, assurant Votre Grandeur que je suis et serai toujours prête de la faire comme elle l’ordonnera, selon mon pouvoir, soumettant toute mon âme, et mes faibles lumières, et les plus tendres sentiments de mon cœur, à l’obéissance. J’aimerais mieux ne jamais faire d’oraison que de la faire contre ce que l’on m’ordonnerait. Je crois qu’une oraison de propre volonté ne plairait guère à Dieu, et comme je ne désire autre chose que de Lui plaire et de faire Sa sainte volonté, je suis indifférente pour le choix des moyens. Je les soumettrai toujours de grand cœur à Votre Grandeur. Je le fais, Monseigneur, et par devoir et par inclination, étant avec autant de respect que de soumission, etc...
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°227v°] - Fénelon 1828, t. 8, lettre 315, p. 286.
A Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Evêque de Tarbes.
Comme l’on n’a pas jugé à propos de m’entendre ici avant que d’envoyer à Votre Grandeur les écrits que l’on m’a trouvés et les nouveaux chefs d’accusation dressés contre moi, j’ai cru que la justice me permettait et qu’il était même de mon devoir de vous faire, Monseigneur, avec un profond respect les déclarations et protestations suivantes, comme à mon évêque diocésain et mon juge naturel et légitime depuis dix ans qu’il y a que je suis retenu dans votre diocèse.
Entre ces écrits, il y en a cinq qui ne sont pas de moi et auxquels je n’eus jamais de part savoir l’Explication de l’Apocalypse 1, le traité sur saint Clément d’Alexandrie2 et trois ouvrages de feue Mère Bon de l’Incarnation, religieuse ursuline de Saint Marcellin en Dauphiné3. L’un est intitulé Jésus bon-pasteur, un autre est du pur amour, un autre Catéchisme spirituel 4, quoique ce dernier soit écrit de ma main à cause que je lui ai donné quelque ordre et la distinction des chapitres [f°2] car il n’y en avait point dans l’original.
Parmi ceux qui sont de ma façon, on retrouvera le Moyen court et facile pour faire oraison, que j’avais corrigé, réformé et plus expliqué sur celui de Mme Guyon5, quatre ou cinq ans avant que Messeigneurs les Archevêques de Paris et l’évêque de Meaux eussent censuré le livre de ladite Dame.
Il y a une ébauche d’un livret intitulé Règle des Associés à l’Enfance de Jésus, livret qui devait être tout autre que celui qui a été imprimé sous le même titre6, et que Monseigneur l’évêque de Meaux a frappé de sa censure, quoique celui-là dût être formé sur le même dessein ; je l’avais commencé étant à Verceil, en Piémont, il y a quatorze ans, avant presque que l’autre eût paru, et depuis je n’y ai plus touché.
Ces écrits, avec ceux des Remarques spirituelles et morales, me furent envoyés de Paris par un de mes confrères qui mourut peu après, dès qu’on supposa avec fondement que j’étais ici confiné pour le reste de mes jours. J’ai fait les autres en différents lieux et en divers temps de ma prison, à dessein de m’édifier et de m’occuper dans une si longue et si profonde solitude.
Si j’ai tenu ces écrits cachés pendant quelque temps, ç’a été par la crainte de les perdre dès qu’ils seraient tombés en d’autres mains, y ayant encore quelque attache et y trouvant de la consolation, et non que je crusse qu’il y eût rien de mauvais. Présentement je bénis Dieu de bon cœur de ce que, par une singulière providence, ils sont remis à votre Grandeur. Et pour ne rien soustraire à sa censure, je lui soumets encore les deux ouvrages ci-joints, les seuls qui me restaient et qu’on n’avait pas su trouver en fouillant ma chambre : l’un est l’Analysis 7 de nouvelle façon8, qui est celui dont j’avais eu l’honneur de parler à votre Grandeur dès que j’eus l’avantage de la voir ; l’autre expose mes véritables sentiments touchant le pur et parfait amour de Dieu, je veux dire sincèrement, tel que je les ai compris et professés.
J’abandonne très librement tout ce que j’ai écrit au jugement de votre Grandeur et à celui de tout autre prélat et docteur orthodoxe qui pourrait être commis pour l’examiner, aimant mieux que l’on jette tout au feu que d’y souffrir quelque erreur et le moindre danger d’infection.
Pour ce qui regarde mes mœurs, j’avoue à ma confusion que j’ai très mal fait que de m’ingérer à donner ici quelques avis spirituels dans le peu d’occasions que j’en ai eues, quoiqu’à peu de personnes, mais aussi à quelques-unes de l’autre sexe. Ce malheur m’était déjà arrivé lorsque vous m’en fîtes, Monseigneur, une très juste et très sage défense. J’en demande très humblement pardon à votre Grandeur, comme encore d’y avoir depuis donné quelque atteinte. J’accepte de tout mon cœur telle punition qu’il lui plaira de m’imposer pour ce chef, aussi bien que pour mes autres transgressions, si celle d’une très étroite réclusion, où je suis rentré après une prison d’onze ans, ne paraît pas suffisante.
J’ai dit que de bonnes et saintes âmes étaient quelquefois livrées par un secret jugement de Dieu à l’esprit de blasphème, ce qui a scandalisé quelques personnes ; cependant plusieurs graves auteurs l’ont écrit, entre autres saint Jean Climaque 8a. On convient que ces horribles paroles sont formées par le démon, qui remue les organes de la personne qui les souffre malgré elle. Je n’ai jamais conseillé de consentir à cet état, ni d’y entrer, ni pris aucune part à cette terrible épreuve, de laquelle même je me défendis lorsqu’elle me fut intérieurement proposée, il y a quinze ou seize ans, aimant mieux être sacrifié à toute autre peine qu’à la moindre ombre d’un mépris de la divine Majesté. Ayant ici connu deux personnes livrées à cette affreuse humiliation, je les ai consolées et aidées sans y participer.
J’ai dit que de bonnes et saintes âmes sont quelquefois livrées à des peines d’impureté soit à un esprit8b, ou à un état qui leur en fait souffrir de cruels effets, sans que l’on puisse pénétrer comment cela se fait. Je ne l’ai pas avancé de mon chef, j’ai trouvé en divers pays des directeurs qui disent l’avoir reconnu ; mais je n’en ai jamais donné de sûreté, ni aucune certitude, comme l’ont fait quelques-uns et principalement Molinos. Au contraire, je disais que ces terribles épreuves, supposé qu’il y eût du dessein de Dieu, devaient faire perdre toute assurance et toute confiance en la propre justice. Je n’ai jamais prétendu non plus en faire une règle générale ou un moyen nécessaire. Bien loin de là, j’ai toujours cru que le cas était très rare, posé qu’il y en eût, et j’avoue de bonne foi qu’après les divines lois et Ecritures desquelles cette maxime s’écarte, rien ne me la rendit plus suspecte que d’apprendre qu’en divers lieux, plusieurs personnes s’y laissaient entraîner. Ainsi je n’ai pas cru que la pente que j’avais à croire qu’il peut en cela y avoir du dessein de Dieu et une humiliation sans péché, fût contraire à la profession de foi catholique que j’ai toujours très sincèrement faite, et que constamment je préfère à tout, puisque je n’attribuais cela qu’à une volonté de Dieu extraordinaire et du tout impénétrable, qui cause un moins cruel qu’incompréhensible martyre aux âmes qui y sont abandonnées. C’est ainsi que j’en raisonnais.
Dieu me sera témoin que je n’ai jamais fait d’assemblée pour parler de ce point, que, de ma vie, je n’en ai conféré qu’avec très peu de personnes, et que même je n’en ai pas touché un mot à qui que ce soit jusqu’à ce que j’ai été prévenu, excepté seulement que j’en écrivis une fois à un grand personnage en Italie pour lui demander conseil. Sa réponse fut négative et très orthodoxe. Ainsi, sans des avances qui m’ont été faites, je n’en aurais pas ouvert la bouche, comme effectivement je n’en ai pas parlé à qui ne m’en a pas donné d’ouverture.
Bien loin d’affecter d’être chef de secte, comme on me l’impute9, Dieu sait que je n’ai jamais cherché à y engager personne, que je voudrais avoir tout le monde acquis à Jésus-Christ par amour et soumis à l’Église, son Epouse. Non seulement je n’ai ni relation ni commerce de lettres, mais je bénis Dieu de me voir toujours plus en état de n’en avoir pas du tout, et qu’une étroite prison me rempare contre ma fragilité et contre les surprises de l’ennemi, promettant de plus de n’avoir jamais de tel commerce, à moins qu’on ne me le permît, quand même j’en trouverais les moyens.
Je ne sais si l’on peut me convaincre d’avoir donné dans aucune des erreurs de Molinos, que celle dont j’ai parlé. Pour moi, je ne l’ai pas reconnu, et pour ce qui est de celle-là, je la rejette et déteste véritablement, aussi bien que toutes les autres, reconnaissant enfin clairement l’abus de ces pernicieuses conséquences, grâce à Jésus-Christ.
Je n’ai pas compris, et l’on ne m’a pas fait connaître qu’il y eût dans mon livre d’Analysis ou dans autre quelconque de mes écrits aucune des erreurs des nouveaux mystiques, quoiqu’on mêle mon nom avec les leurs, en censurant leurs maximes que j’ai toujours rejetées et expressément réfutées, il y a plus de dix ans, comme on le pourra voir dans ma seconde Analyse, que j’ai prié qu’on remît à votre Grandeur. J’ai bien mérité cette confusion par ma très imprudente et vraiment folle conduite en beaucoup de rencontres. Je souscris volontiers à la condamnation qui a été faite de mon livre.
J’ai soutenu avec saint Jean Climaque10 et avec d’autres grands auteurs, la permanence et la durée ordinaire de l’oraison dans les âmes qui la possèdent fort élevée et parfaite. Mais je n’ai pas décidé si cela se fait par un même acte physiquement continu, ou seulement par une continuité équivalente, qui consiste dans une suite très facile de plusieurs actes dont l’interruption n’est presque pas aperçue, ce qui me paraît plus vraisemblable.
Je suis tombé dans des misères et des excès de la nature de ceux dont j’ai parlé ci-dessus. Je l’avoue avec repentance et avec larmes ; mais à même temps que je confesse mon iniquité contre moi-même, je me crois obligé d’ajouter que je mentirais, si je disais que c’eût été à dessein de séduire personne ou seulement de me satisfaire, absit10b, ou par les mêmes principes qu’on le fait dans le désordre du monde. On peut voir dans mes écrits : je dépeins naïvement mon intérieur, n’écrivant que pour moi-même l’estime, l’amour, l’attachement et la souveraine préférence que Dieu m’a donnée pour Sa volonté et pour Ses lois. Me voir après cela livrer et précipiter par entraînement de folie et de fureur à des choses qu’elle défend, sans perdre le désir de lui être conforme en tout, et n’y être tombé qu’après les consentements réitérés qu’il a exigés de moi plusieurs fois pour tous ses plus étranges desseins sur moi, m’en faisant en même temps prévoir et accepter les plus terribles suites, c’est ce que je n’ai jamais pu comprendre moi-même, bien loin que je présume de le faire comprendre et approuver aux autres.
Mon Dieu, sous les yeux de qui j’ai écrit ceci, sait combien de prières je lui ai adressées et combien de larmes j’ai versées en sa présence pour le conjurer de me délivrer d’une telle misère, ou bien de me la changer contre toutes les autres peines, et de me couvrir de tous opprobres plutôt que de permettre que je me séduisisse moi-même, que j’en trompasse d’autres par des endroits si glissants et si dangereux. Il est vrai qu’en même temps, je m’abandonnais pour cela même à cette tout absolue et toute puissante volonté, supposé qu’il y allât de sa gloire, ne pouvant Lui refuser rien de tout ce à quoi Il lui eût plu de me sacrifier, soit pour le temps ou pour l’éternité. Il est bien certain qu’on en excepte toujours le péché, puisque c’est pour ne déplaire pas à Dieu, même par une imperfection ou par la moindre propriété et recherche de soi-même, qu’on en vient jusque-là, selon qu’on s’y sent porté par la plus haute résignation, que pour cet effet l’on appelle l’extrême abandon. Voilà très sincèrement comme cela m’est arrivé et comme la vérité me le ferait protester en confession et sur l’échafaud ou au lit de la mort.
Grâces à Dieu, j’en suis bien revenu depuis un temps considérable. Je me trouve affranchi de cette peine et plus éclairé touchant ces illusions, espérant de la divine bonté que par les mérites de Jésus-Christ mon Sauveur, elle me fera la grâce de finir mes jours dans sa paix par la pénitence.
Après ce que je viens d’exposer, j’accepte par avance et promets de suivre en tous points ce que l’on m’ordonnera touchant les dogmes et les mœurs, suppliant en même temps que, sans épargner ma personne selon que l’on me trouvera coupable, on veuille épargner le nom et la réputation du corps dont je suis membre11 et duquel j’ai été la croix et l’opprobre depuis si longtemps, comme aussi les personnes qui pourraient être intéressées dans ma cause, promettant, avec l’assistance de mon Dieu, d’user à l’avenir de tant de retenue et de précaution, que l’on n’aura plus aucun sujet de se plaindre de moi.
J’ai cru que votre Grandeur ne désagréerait pas la liberté que j’ai prise de lui faire cette très humble remontrance et sincère protestation, et abandonnant le tout à sa bonté pastorale et à son équité, je la supplie de souffrir que je me jette à ses pieds pour lui demander sa sainte bénédiction.
Signé dom François La Combe. À Lourdes, le 9e de l’an 1698.
A.S.-S. ms. 2179 p.7590 et p.7592 copie - UL, Correspondance de Bossuet, IX, Appendice II « Lettres du P. La Combe », p. 480-488. (les p. 472-480 reproduisent le texte latin qui accompagne cette lettre) avec l’annotation : « Une copie dans le recueil de Ledieu et une autre de la main de M. Bourbon, secrétaire de M. Tronson. Publiée par Phélippeaux dans sa Relation, t. II, p. 48, avec la date du 5 janvier 1698. Cette déclaration parvint aux agents de Bossuet à Rome le 20 mars 1698… »
1L’Apocalypse de S. Jean Apôtre avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, tome VIII de l’éd. intitulée Le Nouveau testament… par P. Poiret, « A Cologne », 1713.
2De Fénelon, publié seulement en 1930 par Dudon.
3Sur la mère Bon (1636 - 1680), vue en rêve par Madame Guyon, v. Notices, Bon (Marie).
4Catéchisme spirituel pour les personnes qui désirent vivre chrétiennement […] en manuscrit aux A.S.-S., ms. 2056. Ce texte suit immédiatement deux copies des Torrents de Madame Guyon dans le recueil constitué vers 1700.
5Perdu.
6Imprimé à Lyon en 1685 et condamné par le saint Office le 29 novembre 1689. Edité par Poiret : Les Opuscules spirituels de Mme J.-M. B. de La Mothe Guion […] A Cologne [Amsterdam], 1720, « Règle des Associés à l’enfance de Jésus », p. 349-404.
7Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.
8Perdu. (DS, art. « La Combe » ).
8aVoir J. Climaque, L’Echelle Sainte, Degré XXIII.
8bSens : « … soit dans (un état) d’esprit, ou en un état qui… »
9 « La petite église », expression très malheureuse employée par Lacombe pour désigner le cercle spirituel réuni autour de lui.
10Jean Climaque auteur de L’Echelle Sainte, lue probablement dans la traduction d’Arnauld d’Andilly, de 1652, prenant la suite de celle de René Gaultier, de 1603. (A. Villard, « L’Echelle Sainte », La Solitude et les solitaires de Port-Royal, p. 143 sq.)
10b absit : Dieu m’en garde !
11L’ordre barnabite. Ce qui précède et suit (« la croix et l’opprobre ») font douter de la liberté extérieure et / ou intérieure qui accompagnait cette lettre-déposition.
M de Cha[rtres] a été à Paris à la maison des filles qui me gardent. Je crois bien qu’il n’aura pas manqué de me bien recommander à elles : on a donné de nouveaux ordres pour me garder encore plus étroitement, et l’on veut qu’on dise que je ne suis plus ici. C’est l’ecclés[iastique] qui me l’a fait savoir. Je ne sais rien du tout. Avez-vous été voir la ddg [duchesse de Gramont] pendant ses couches ? N. [le curé] ne vient ni n’écrit. Ainsi je n’ai rien appris depuis ma lettre à M. de P[aris], et je ne m’en mets pas en peine : il n’arrivera que ce que Dieu voudra. Je vous embrasse de tout mon cœur, et j’ai bien de la joie que mademoiselle votre fille soit à Dieu : cela vaut bien mieux que la beauté et que toutes les qualités extérieures. Le p. L’em [Lempereur] n’est donc pas exilé, puisque vous vous en trouvez bien. Janvier 1698a.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°228v°].
a (décembre 1697 biffé) Janvier 1698.
J’ai reçu le pot de noix que vous avez eu la bonté de m’envoyer ; je vous en remercie. N. [le curé ?] ne m’a point envoyé des gouttes, ni ne m’a fait savoir aucune chose de ma lettre à M. de P[aris]. Il fait paraître [f°229] de loin un grand courroux, sans que j’en sache la cause. Je ne m’en mets pas en peine. Dieu sur tout. J’ai été mal ces jours-ci, et la nuit encore. Le prêtre dont N. [le curé] s’était servi pour le vin, est mort en langueur. Pour moi, je me trouve bien attaquée : j’ai eu dedans de violentes douleurs, et presque continuelles. Je ne sais rien du tout, car l’ecclési[astique] ne me mande plus rien, sinon qu’une personne d’un mérite très distingué a écrit une lettre contre le pur amour qui sera imprimée mardi : ce sont ses termes. Je suis témoin que vingt et trente verres de vin ne font pas peur à l’homme dont vous me parlez. Il ne faut pas vous étonner si le gouverneur de N. est un peu neuf dans le commencement ; il deviendra assez tôt comme il faut, s’il a de l’esprit et de la prudence. Son oncle ne paraît pas d’abord ce qu’il est. C’est beaucoup d’avoir une personne à vous, et c’est tout. Je vous embrasse de tout mon cœur. Comment vont les ch. et Rem. ? Je vous prie de me faire acheter un petit couteau de poche et une lancette.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°228v°].
Je suis fort en peine de votre santé : faites-m’en savoir des nouvelles, je vous en prie, car vous m’êtes plus chère que je ne vous puis dire. Je suis bien aise des bonnes dispositions de R.1 Je prie Dieu de tout mon cœur qu’Il achève Son ouvrage. Mais je ne puis comprendre comment M. de C[ambrai] a fait réimprimer son livre dans la conjoncture. En quelque état que nous le voyons à présent, j’espère que Dieu sera glorifié en lui.
Pour le compagnon, je veux bien le recevoir tout de nouveau dans mon cœur. Je le prie de ne se point inquiéter de son état de sécheresse. Jusqu’à présent, Dieu lui a donné des marques de Son amour. Il faut qu’il témoigne maintenant le sien à Dieu, en Le servant purement parce qu’Il le mérite, sans soutien ni consolation. Cet état lui sera très utile, et il avancera plus en un mois par là, qu’il n’a fait en plusieurs années par le goût, la facilité et la lumière. C’est le désert de la foi qu’il faut passer. Qu’il porte donc cet état en paix, et même sans paix, sans vouloir rien faire par son activité [229 v°] naturelle pour se mettre mieux et d’une manière plus aperçue. Plus il portera l’état en ferme foi, sans agir, sans assurance, sans sentiment, plus tout ira bien. Qu’il ne s’étonne pas non plus de ses faiblesses, et de ce que ses défauts paraîtront davantage au- dehors. L’hiver fait tomber les feuilles des arbres et prive la terre de fleurs, mais les arbres prennent alors de profondes racines ; il en est de même de l’âme qui s’enfonce, par cette voie, dans l’expérience réelle de son impuissance, et par conséquent dans la vraie humilité, et c’est, lentement, en cet état où réside le véritable abandon, puisque cet état seul est capable de la faire exercer. Courage donc ! Servons Dieu pour Dieu, et nous dépouillons de notre propre intérêt qui s’est conservé jusqu’à présent, voulant toujours pour soi le meilleur et le plus excellent, au lieu qu’il ne faut vouloir que Dieu pour Lui-même. C’est ma petite pensée. Qu’il prenne donc un nouveau cœur sans cœur pour servir Dieu, non selon les idées qu’il s’en est formées jusqu’à présent, mais en se laissant traîner par tous les endroits où le Maître voudra le conduire. Embrassez-le pour moi, lorsque vous le verrez, et le tut[eur] [Chevreuse].
Je vous aime chèrement, en N[otre]-S[eigneur] J[ésus]-C[hrist], tous. Que Dieu soit à tous notre force, et qu’Il ne permette pas que la tribulation nous fasse douter de Ses mérites et de les noyer. Qu’Il affermisse plutôt en nous, par cette même tribulation, Son pur amour. Qu’Il nous taille, afin de nous rendre des pierres propres et l’édifice de Sa gloire. Lorsque nous ne voudrons plus rien pour nous, quelque saint qu’il paraisse, mais tout pour Dieu, c’est alors que cette même gloire paraîtra en nous. Janvier 1698.
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°229]. Lettre importante sur le véritable abandon.
1Rome (probable).
Je crois que M. de C[ambrai] doit faire imprimer ses réponses, car les gens d’à présent se laissent frapper, et [ceci] dès qu’il est à couvert du mauvais effet que cela fait à R[ome]. Je n’y perdrais point de temps ; mandez-le lui donc, je vous en prie, et saluez-le de ma part. L’ecclési[astique] me paraît très entêté du jansénisme, et je ne puis m’empêcher de m’en défier lors même qu’il me fait plus d’amitié. Mon cœur n’est point net sur lui du tout. J’espère que le…..a
- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°229].
a Fin de la page et du ms. Dupuy, dont manquent les derniers feuillets. Nous ne retrouvons pas cette lettre dans la copie de La Pialière. A partir d’ici la copie par La Pialière assure le relais – avec cependant une interruption : on passe de janvier à mars..
Je suis charmée des lettres de N. [Fénelon]. Rien n’est plus fort, plus net, plus décisif. Il y a une certaine honnêteté qui ne diminue rien de la force, et une manière délicate de démêler les choses. J’admire comme Dieu, voulant éclaircir et approfondir l’intérieur, a permis qu’on ait combattu le livre. S’il ne l’avait pas été, aurait-on été obligé d’écrire et de développer tant de belles choses ? Lorsque N[otre]-S[eigneur] me fit connaître qu’il serait ma bouche1, il ne m’a pas trompée. J’espère et me confie en Sa bonté qu’Il achèvera Son ouvrage. Aimons et prions, et ne nous rendons pas indignes par notre infidélité et notre défiance de voir achever ce qu’Il a commençé. Tout s’opère par la Croix. Pourquoi craindre les puissances ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous2 ? Ayons donc une foi inébranlable jusqu’à la fin. C’est le plus souvent lorsque les choses sont plus [195] désespérées qu’elles réussissent. Dieu fait longtemps attendre les plus grandes grâces : Il les fait acheter cher, afin d’exercer notre foi. Il faut, comme Abraham, espérer contre l’espérance même2.
M. d[e] P[aris] a déjà répondu à M. d[e] C[ambrai] dans une nouvelle édition de sa lettre pastorale, et M. d[e] M[eaux] à la fin de son dernier livre, que l’ecclésiatique m’a prêté mais que je n’ai pu me résoudre de lire.
J’ai bien de la joie de la meilleure santé du d[uc] de Ch[evreuse]. C’est parce qu’il avait été trop saigné que le sudorifique n’a pas eu un effet si prompt ; c’est le remède le plus sûr pour les pleurésies, surtout celui qu’on procure par le suc de bourrache. Je suis bien aise de ses bonnes dispositions.
J’ai eu beaucoup de peine de quatre fois de suite que la jardinière a été chez nous. Grosse comme elle est, elle est très reconnaissable : tous nos gens la connaissent, Des G. 3 même, qui lui a parlé plusieurs fois de sa sœur. Il vaudrait mieux écrire moins souvent à cause que ma. de ma.4, qui est fort délicate et infirme, ne peut aller si souvent aux Th[éatins]. Si vous voulez, je n’y enverrai que tous les mois ou les quinze jours ; et si vous avez quelquefois des choses pressées, vous le feriez dire à la femme, mais il faudrait lui donner un jour et une heure à laquelle on ne manquât pas. Je crains encore plus pour vous que pour moi. Si vous vouliez vous fier à Des G., puisqu’elle le sait, je crois qu’elle garderait le secret, et on irait au loin tantôt à une église tantôt à l’autre. Enfin je vous laisse libre, pourvu qu’on n’aille plus ni chez nous ni aux Jac[obins]. Je suis bien aise que vous ayez rompu carême. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous aime tendrement en J[ésus]-C[hrist].
J’avais écrit cette lettre, prête à vous l’envoyer, lorsque Des G. est venue, qui m’a bien surprise ; elle vous dira toutes choses. Elle a eu une grande joie de me voir. Elle m’a fait pitié, la voyant presque toute nue ; si vous aviez la charité de lui faire donner quelque vieil habit de votre garde-robe, je vous en serais obligée et je le tiendrais fait comme à moi-même.
$5
On ne peut avoir plus de chagrin que j’en ai de vous en avoir causé ...a Je suis très fâchée de tout ce qui se fait contre N. [Fénelon]. Pour l[e] P[ère] L[a] C[ombe] je ne crains pas la confrontation et j’abandonne tout à Dieu : Il sait bien ce qu’Il veut faire de moi. Je ne comprends pas quels papiers un homme peut avoir sur lesquels on lui puisse faire son procès6. J’ai peine à croire tant de choses, mais j’abandonne tout à Dieu. Ne craignez pas de me faire peine en laissant le commerce7 ; je n’en aurai point du tout. Faites, selon votre prudence, ce que vous jugerez le plus propre. Nous nous verrons en Dieu : c’est où je ne vous oublierai jamais, quoi qu’il arrive. Je vous ai beaucoup d’obligation d’avoir gardé Des G., mais pour peu qu’elle vous soit à charge ou que [vous][f°196] jugiez à propos de vous en défaire, faites-le sans scrupule. Je ne crains rien pour moi d’elle ; je ne crains seulement qu’elle ne dise les personnes que j’ai vues, je ne le crois pas pourtant. Croyez que je périrais mille fois avant que de mettre personne en jeu. Je n’ai jamais parlé de rien à Des G. ; je ne parle jamais à mes filles de ce qui regarde mes amis. Vous vous souviendrez, s’il vous plaît, que vous m’aviez mandé que vous enverreriez [sic] Des G. la première fois aux Th[éatins]. Sans cela, je n’aurais pas pris la liberté de m’adresser à elle.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [194].
a Points de suspension dans le ms.
1En rêve.
2Rom., 8, 31.
2Rom., 4, 18. Le vécu mystique dans le « language de la croix », cher au XVIIe siècle, preuve de (petites) nuits intérieures dont on se demande, lorsqu’elles se produisent, pourquoi elles sont inévitables.
3Des G : la sœur de Famille (fille au service de Madame Guyon), selon la lettre suivante.
4Inconnue.
5Ici débute la lettre suivante : les deux lettres furent probablement envoyées en même temps, d’où le signe « $ » utilisé par Dupuy pour indiquer leur séparation, sans pour cela attribuer une date à chacune, comme c’est son habitude à la fin de la lettre.
6Aussi faudra t-il forger une lettre d’auto-accusation au niveau des mœurs.
7En arrêtant l’échange de lettres.
Votre lettre m’a donné de la joie, car j’avais déjà sacrifié à Dieu bien des choses1. Je vous prie qu’on ne laisse pas manquer l’affaire de N. C’est un seigneur très puissant et dont j’ai ouï dire autrefois beaucoup de bien. Sa naissance est très bonne, et ses biens très considérables. Vous savez mieux ses mœurs que moi. Il est impossible que la petite veuve2 reste dans un état si violent.
Mandez-moi s’il est vrai que le livre ait été approuvé à Rome. J’ai toujours bien cru que lorsque les affaires iraient bien à Rome, on me tourmenterait par un autre endroit. Mon cœur est préparé à tout, et j’espère que Dieu me fera la grâce de ne point sortir de Sa dépendance et de l’abandon à Sa sainte volonté.
N. [le curé] n’est pas venu depuis la surveille de Noël, et l’on fait comme craindre qu’il ne viendra pas pour Pâques, voulant m’ôter même la communion pascale. L’ecclésiastique est plus affectionné que jamais, tout plein de cœur et désireux de me servir au péril de sa vie, s’il le pouvait. Il laisse des bénéfices assez considérables avec un grand désintéressement dans le désir de m’être utile, mais je le porte à les accepter, car je ne veux que Dieu. Je vous mande cela pour vous dire qu’il est comme il faut. Je ne doute point qu’on nourrisse sous main des trames nouvelles. Madame de Lui[nes] dit que les affaires sont plus brouillées que jamais, qu’on découvre chaque jour de nouvelles choses que j’ai faites. Vous ne me mandez pas l’état de votre santé. Je vous embrasse de tout mon cœur.
A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [196].
1Dont l’arrêt de la correspondance.
2La « petite veuve » : Mme de Morstein, Marie-Thérèse d'Albert, fille du duc de Chevreuse. Son époux, Michel Adalbert, comte de Morstein, ayant été tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695, elle se remaria, en 1698, avec le comte de Sassenage.
Je vous conjure de vous ménager ce carême : pourquoi jeûner et ne prendre pas les soulagements dont vous avez besoin dans votre incommodité ? Il n’y a qu’à laisser distribuer les réponses de N. [Fénelon]. Ne m’en enverrez-vous point ? N. [le curé] vint hier, il n’était pas venu depuis la surveille de Noël. Il nous confessa, fit le doucereux, ne parla de rien ; c’est lors qu’il est le plus à craindre. Il dit à Fam[ille] de lui-même que dans dix ou douze jours, il lui enverrait sa sœur des G. Il faut que des G. écrive à sa sœur et porte la lettre à N. [le curé] pour voir ce qu’il lui dira. Il faut qu’il soit persuadé qu’on n’a point de nouvelles pour parler si diversement. Il me dit : « Je vous avais promis de vous [f°197] amener Mlle votre fille, mais il faut attendre que les affaires de Rome soient finies ». Ensuite, il me dit que la lettre que j’avais écrite à M. l’arch[evêque]1 avait été très bien reçue et que M. l’arch[evêque] m’assurait de sa considération et ce que je voulais de lui. Je lui répondis que je ne demandais rien à M. l’arch[evêque], sinon que, comme N[otre]-S[eigneur] n’avait pas même ôté le pain à la Cananéenne, qu’il ne me l’ôtât pas non plus. Il me dit qu’il allait marier une sœur de M. de Ch[evreuse] et qu’il avait marié Mlle de Ch[evreuse] au m[arquis] de Loui[sbourg?]. Je ne savais pas qu’elle fût mariée, mais je vous assure que, lorsque N. file doux, c’est alors qu’il trame plus de choses. Conservez-vous, je vous prie. Mandez-moi des nouvelles du d[uc] de Ch[evreuse]. Je vous embrasse mille fois.
Il me semble qu’ils ne sont point comme il faut. Ils ressemblent, comme dit J[ésus]-C[hrist], à la semence jetée dans un champ pierreux : ils reçoivent la parole avec plus de démonstrations de joie que nul autre, mais à la première persécution, ils renoncent la parole, semblables à cette semence que la moindre ardeur du soleil dessèche2. Si vous apprenez quelque chose du P[ère] l[a] C[ombe], faites-le moi savoir. Vous êtes oublieuse, ma très chère. La paix soit avec vous ! J’avais oublié à vous dire que je demandai des nouvelles de M. Tronson : il me dit que c’est un bon homme qui en a bien enterré, il en enterrera peut-être bien d’autres, mais avec un air de mépris.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [196].
1L’archevêque de Paris.
2Voir la parabole du semeur : Matthieu, 13, 3-23 ; Marc, 4, 3-20 ; Luc, 8, 5-15.
Mars 1698
J’ai demandé, monsieur, permission à M. de Saint-Sulpice de me donner l’honneur de vous écrire pour vous témoigner de nouveau, monsieur, et mon profond respect et ma confiance. Je vous assure qu’elle est tout entière, et que l’état où je suis ne me permettant pas de vous la témoigner, je conserve dans le secret de mon cœur tous mes sentiments sur cela, vous priant instamment de prier Notre Seigneur qu’Il me fasse la grâce de faire usage, selon Ses desseins sur moi, de toutes les croix que Sa Providence m’envoie. J’espère que vous m’accorderez cette grâce, et celle d’être persuadé, monsieur, qu’on ne peut être avec plus de respect que je suis, etc.
- Fénelon 1828, t. 8, l. 374, p. 534.
Les choses que vous me mandez m’ont mise dans un étonnement que je ne puis exprimer. Serait-il possible que l[e] P[ère] L[a] C[ombe] fût devenu assez méchant pour faire des choses comme celle-là, et, quand il serait assez mauvais, serait-il assez fou pour les faire sans précautions, en sorte qu’il pût être surpris1 ? Et qu’est-ce que cela a de particulier avec moi ? Il est certain que N. [le curé] a été trois mois à faire le mauvais, mais d’où vient qu’il est radouci tout d’un coup, et qu’après m’avoir ôté la communion si longtemps, il a ordonné que je communiasse toutes les fêtes et dimanches ?
Tout le mal qu’on me veut faire m’afflige moins que la démarche que N. [Fénelon] a faite pour un accommodement et le désir de revenir à la Cour. A-t-il oublié ce passage : « Si vous aimez et soutenez la vérité, la Vérité vous rendra libre2 » ? Point d’autre liberté, point d’autre fortune que celle qui vient par la vérité. Cette démarche affaiblit beaucoup la vérité. Prions Dieu qu’Il lui donne plus de fermeté et plus d’indifférence pour la faveur : cette disposition changeante peut lui nuire infiniment à Rome, et même ici ; on est touché de la force de ses raisons, et la vérité se ferait jour s’il la soutenait jusques au bout. Cela fera croire qu’il craint quelque chose, cela fera douter de son innocence, s’il est susceptible de ces faiblesses. Enfin, il me paraît que c’est le plus [f°198] mauvais de tous les contretemps. Ses ennemis se peuvent surmonter par la force, mais ils ne s’apprivoiseront jamais par la douceur : ils tireront des armes de sa faiblesse, sa crainte leur donnera de la hardiesse, enfin il me paraît que c’est le plus mauvais parti. S’il préfère la Cour à la Vérité, la Cour sera son écueil. Est-il possible qu’il ait fait cette démarche de lui-même sans consulter personne ? Et quel est l’ennemi couvert du manteau de la pitié qui lui ait pu donner un pareil conseil ? Cela m’afflige tout à fait.
Depuis ceci écrit, le notaire est venu, qui a fait donner une procuration pour faire recevoir le remboursement, etc. Ayez la bonté de faire que cette petite fille ne perde pas cela pour être enfermée avec moi. J’ai été bien étonnée d’apprendre que madame de la Marv[alière] était encore avec madame de Mo[rstein] : on demande certains avis, mais on ne les exécute qu’autant qu’ils accommodent. Je ne suis pas surprise du changement de M. de Ch[evreuse]. Vous souvenez-vous que je ne pus jamais obtenir de le faire rester un quart d’heure en silence avec moi chez ma[dame] de Mo[rstein]2 ? Je suis charmée de ce dernier ouvrage, aussi bien que du premier. Je voudrais savoir combien il y a de temps que le l[e] P[ère] d[e] L[a] C[ombe] est à Tarbes3.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [197] - Fénelon 1828, tome 9, en note 3 à la lettre 403, p. 81-82, reproduit deux brefs passages de cette lettre, comme « lettres à la duchesse de Beauvillier. »
1Il s’agit peut-être de récit sur la fondation d’une « petite Église », expression utilisée par Lacombe pour parler de son cercle spirituel, prise au sens littéral.
2Jean 8, 32.
2Indice de l’absence de recueillement et de communication par l’intérieur.
3Lacombe séjourna longtemps dans la forteresse de Lourdes.
Le P[ère] d[e] L[a] C[ombe] n’a point demeuré avec moi à Grenoble. Il y vint deux fois vingt-quatre heures de la part de M. de Verceil1 qui me demandait. J’ai été peu de temps à Lyon : environ douze [f°201] jours chez madame Blef2, chez M. Thomé3. Je ne voyais presque personne et ne me suis jamais habillée en public. L’homme que j’y vis le plus était M. Guygou 4, qui est à Paris, et un saint ; il sait si j’ai jamais rien fait d’approchant. Tout le reste de l’histoire du P[ère] général des ch[artreux] 5 n’est pas plus vrai, puisqu’on ne m’a jamais fait sortir de nul diocèse, que M. de Grenoble 6 lui-même me pria de m’établir à Grenoble. Je n’ai jamais vu à Lyon de fille de cinquante ans, ni d’un autre âge, et n’en connais aucune. M. de Genève7 me conta lui-même ce que l[e] P[ère] d[e] L[a] C[ombe] lui avait dit de la part de Dieu, deux ou trois ans avant que je fusse dans son diocèse et, en me le contant, il me dit : « Je sentais qu’il me disait vrai et qu’il me disait des choses que Dieu seul et moi savions. » C’est lui qui me le donna pour directeur, etc.
J’ai toujours bien cru qu’il y avait du plus ou du moins dans l’affaire du P[ère] d[e] L[a] C[ombe] : on l’enferme en lui prenant ses papiers pour lui imposer au loin tout ce qu’on veut, afin qu’il ne puisse se défendre, et mon cœur me disait toujours que cela était faux. J’ai eu des songes si positifs qui m’ont confirmé les sentiments que Dieu me mettait au cœur, que je ne puis douter de son innocence. Vous savez si c’est ma manière de montrer ma gorge ! Lorsqu’on me mit à Sainte-Marie, l’on dit à M. l’Official que j’étais toujours débraillée, et qu’on me voyait jusqu’au creux de l’estomac. Lorsqu’il me vit vêtue comme je suis toujours, et comme je l’ai toujours été dès ma jeunesse, il demeura si surpris qu’il ne pût s’empêcher de me dire cela, et il le dit aussi à la mère Eugénie8. Vous savez ce qui m’a fait sortir de Verceil9, et l’amitié de M. de Verceil pour moi10. La religieuse avec laquelle il dit que j’avais commerce, et qui passe pour sainte dans l’ordre de sainte Ursule, qui s’appelait la Mère Bon 11, était morte un an avant que je fusse en ce pays-là, elle a fait des écrits à la vérité, mais ils sont tous en lumière.
Je ne comprends pas comment on peut débiter tant de faussetés, pour ne dire que des pauvretés. Il faut envoyer à Rome nécessairement tout ce que N. [Fénelon] répond, et c’est où l’on devrait envoyer d’abord. On a pris, pour examiner le P[ère] d[e] L[a] C[ombe], le plus grand ennemi qu’il ait, car M. Py[rot] 12 ne lui a jamais pardonné : « Vous êtes docteur en Israël, et vous ne savez pas ces choses ! » Le venin qu’il a conservé depuis est horrible, mais il fallait cet homme pour jouer leur rôle. Comment l[e] P[ère] d[e] L[a] C[ombe] se défendra-t-il et s’expliquera-t-il, s’il est enfermé ? Mais Dieu sait bien ce qu’Il veut faire. L’on voit bien que la cabale a plus de part à tout ce qui se fait contre M. d[e] C[ambrai] que la vérité. Il ne faut rien négliger du côté de Rome ; il est bien extraordinaire d’avoir ôté tout cela aux docteurs de Sorbonne 13. Je sais que ses ennemis [f°202] crient déjà victoire. On dit que le P[ère] Quesnel 14 n’est pas contre M. d[e] C[ambrai], qu’il goûte ses ouvrages. Je ne sais si cela est bien vrai.
Je sais de bonne part qu’on a assuré les filles avec lesquelles je demeure, que, lorsque je mourrai, l’on confisquera ce que j’ai en leur faveur. Le projet est tel qu’on n’appellera ni prêtre ni personne, si l’on n’avait pas le temps de faire venir N. [le curé] ; s’il vient, il prétend déclarer que j’aurais avoué quantité de choses. On fera tout fermer de la part de M. d[e] P[aris], sous prétexte d’examiner si je n’aurais point fait quelques nouveaux écrits : s’il y en a ou si l’on y en trouve, je passerai pour relapse, et sur ce pied tout sera confisqué. Elles ont dit : « Mais si elle a fait quelque testament ? – S’il est ici, a-t-on répondu, il sera supprimé. S’il est fait avant ces affaires-ci, il ne peut être valable, parce qu’il faut le renouveler tous les ans. »
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [200], « avril ».
1L’évêque Ripa, du diocèse de Verceil (aujourd’hui Vercelli) près de Turin, chez qui résida Madame Guyon.
2, 3 Mme Belof, sœur de M. Thomé. V. lettres du 22 septembre 1693 à Chevreuse et du 9 novembre 1694 de l’archevêque de Vienne.
4 Ou Guyfon ? mais « M. Guifon » est cité dans le brouillon du texte définitif de la déclaration remis aux trois examinateurs, aux côtés des filles du P. Vautier, de la Gentil, etc., en tant qu’opposant.
5Dom Le Masson.
6Le Camus.
7Aranthon d’Alex.
8La mère Eugénie de Fontaine (1608-1694) fit profession à la Visitation et « acquit bientôt la plus haute considération », v. Notices, Eugénie.
9 Ripa fut l’ami de Madame Guyon et du P. Lacombe lors de leur séjour en Piémont, v. Notices, Ripa.
10Retour provoqué par le P. La Mothe, v. Vie, 2.25.1.
11La mère Bon, (1636 - 1680), religieuse attachante, qui exerca son influence sur le père La Combe, auteur d’un Catéchisme spirituel. V. Notices, Bon (Marie).
12Le docteur Pirot, v. sa lettre à Madame Guyon du 9 juin 1696 : « Vous ne devez pas être surprise, madame, si jusqu’à cette heure je n’ai pas voulu entrer en matière avec vous pour vous entendre en confession… » ; v. Notices, Pirot.
13Qui ne désapprouvaient pas tous Fénelon : « Mai. Un licencié a soutenu en Sorbonne sa vespérie dans laquelle il y avait les principes de M. L'archevêque de Cambrai sur l'amour pur et désintéressé... » (CF, chronologie, mai 1698, t. VII, p. 285.).
14Quesnel (1634-1719), oratorien, favorable aux jansénistes, auteur du Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verset, 1671 (première version), approuvé par Noailles en 1695.
Ce que vous me mandez du P[ère] d[e] L[a] C[ombe] m’étonne beaucoup. Il faut que la prison lui ait tourné la cervelle, car comment commettre de pareilles choses ? Et comment les avouer par écrit, quand la chose serait vraie ? Je crois la lettre supposée, mais un mari est-il cru sur ces choses ? Il faut tout laisser à Dieu. Je n’ai jamais fait de voyage seule avec ce père1 : j’en ai fait trois avec lui, où j’avais plusieurs témoins de probité, outre mes filles. Ce que vous me mandez de Rome m’afflige extrêmement2, mais il faut s’abandonner sur tout et attendre tout de Dieu. Les choses étant de cette sorte, ne peut-il pas y avoir un milieu entre condamner et approuver ? Ne pourrait-on pas faire voir que la Sorbonne n’est pas contre M. de C[ambrai] ? Enfin je laisse tout à Dieu.
La femme est revenue bien tremblante. N. [le curé] lui a demandé si elle avait vu Des G.4, si elle la connaissait. Comme on lui avait défendu d’en parler et que cela n’a pas de discernement, elle l’a nié à N. : ce n’est qu’un effet de sa fidélité.
Je suis bien fâchée du mal de N. : elle pourrait guérir. Le p[etit] M[aître] ne veut pas laisser la fête qui est aujourd’hui sans croix. Mon [f°199] cœur est préparé à tout ; s’Il a été mis au rang des malfaiteurs, pourquoi ne passerions-nous pas pour coupables ? Dieu sur tout ! Je Le bénis du courage qu’Il vous donne, et je Le prie de fortifier les genoux tremblants et de soutenir les mains lassées. Je vous embrasse de tout mon cœur. Vous m’êtes bien chère.
Je ne puis croire que la lettre soit du P[ère] d[e] L[a] C[ombe], ni que les choses soient comme on les dit. Il se peut faire qu’il ait embrassé cette femme, et que le mari l’ait trouvé5 ; et à cela, qui n’est rien devant Dieu, on aura ajouté les derniers crimes, car si cet homme l’avait surpris, il aurait été se plaindre comme vous dites ; mais le P[ère] L[a] C[ombe] qui se serait vu surpris, n’aurait pas manqué, dans le temps qu’il aurait été faire ses plaintes, de brûler tous ses papiers. Il est aisé sur de faibles apparences, d’imposer des crimes à un homme enfermé, auquel on ne donne nul moyen de se défendre. Soyez sûre que cette lettre n’est pas de lui ; n’étant pas de lui, c’est un argument de son innocence. On ne fait pas courir de telles lettres lorsque les crimes sont assurés : on se contente de leur vérification, qui les rend incontestables. De plus, vous vous souviendrez qu’on a su qu’il y avait un papier de Saint Clément 6 : si on sait celui-là, on n’ignore pas les autres, on y aura ajouté ce qu’on aura voulu. On ne les fait venir, tout cachetés pour les faire ouvrir au père de la Chaise7, qu’afin de le surprendre, de le détacher de M. de C[ambrai]. Puis on dira qu’on supprime les choses par charité.
C’est un tour qu’on me fit comme j’étais à Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine : l’Official porta des papiers au Père de la Chaise, entre autres un aveu de moi de choses très fausses dont le père de la Chaise n’est jamais revenu ; monsieur Py[rot] n’aura pas oublié comme cela se fait et aura pu l’inspirer aux autres8. La voie qu’ils prennent de faire ouvrir cela devant le Père de la Chaise, plutôt que devant M. d[e] P[aris], m’est un juste sujet de les soupçonner, après ce qui a été fait à moi-même. On lui fit voir une lettre qu’on disait être de moi, où j’avouais avec douleur des crimes. Le bon Père l’a toujours cru et, lorsqu’on lui parlait de moi, il disait : « Ces crimes ont été avoués et vérifiés ». De plus, faites réflexion qu’un homme, assez mal pour avoir besoin de garde, n’est guère en effet de faire des crimes. Il y a plus d’apparence qu’on ne lui a donné cette garde qu’après avoir suborné le mari : cela est aisé, on aura fait dire ce qu’on aura voulu. De plus, faites réflexion qui est-ce, et comment on a tiré cette lettre des mains du Père qui s’avoue coupable. Les criminels écrivent-ils de pareilles lettres ? On n’aurait pas transporté le Père à Tarbes9, si l’on n’était pas sûr de N. Pensez à tous les tours qu’on m’a faits, à ceux qui ont été faits à M. de C[ambrai]. Pour moi, il me paraît là mille choses qui ont l’air d’une pièce jouée. Je vous assure que si cela était vrai, on lui ferait son procès en forme. C’est un ressort joué dans cette saison. Je sais que la femme du gouverneur10 est d’un intérêt [200] sordide, qui va au-delà de tout ce qu’on peut dire : elle n’est fille que d’un paysan. De plus, c’est justement en ce temps-ci que cela arrive ; c’est au père de la Chaise qu’on s’adresse pour le gagner. Il y a du plus et du moins à cela, assurément.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [198], « 3 mai 1698 » (la lettre du mois d’« avril » est en p. [200], mais nous privilégions les dates indiquées) - Fénelon 1828, tome 9, en note 3 à la lettre 403, p. 81, reproduit quelques passages de cette lettre, comme « lettres à la duchesse de Beauvillier ». Nous maintenons notre attribution à la « petite duchesse ».
1Premier écho de la fausse lettre de Lacombe du 27 avril 1698 qui va bientôt être présentée à Madame Guyon : « C’est devant Dieu Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre nous… », ou de la lettre à l’évêque M. de Tarbes ?
2 Il semble qu’un juste équilibre se soit établi entre les partis, car selon Orcibal, CF, chronologie : « A Rome, on ajoute que les savants et la plupart des cardinaux sont pour M. de Meaux, mais qu'il y a une grosse cabale pour Mgr de Cambrai qui est fort aidé des R.P. Jésuites... » (lettre d'Orléans) ; « De Rome. On assure que cinq des plus forts examinateurs sont pour ce prélat [Fénelon], et que les cinq autres qui lui sont contraires, ne s'accordent pas sur la manière dont ils veulent que son livre soit condamné » (Gazette d'Amsterdam, 26 mai).
4Sœur de Famille.
5Nouvel écho déformé ? La femme ne serait autre qu’elle-même, dans le faux qui lui sera bientôt présenté, ou bien il s’agit d’un épisode inconnu (car la lettre à M. de Tarbes ne contient rien sur un tiers mari).
6L’écrit de Fénelon sur Clément d’Alexandrie.
7Le puissant confesseur jésuite de Louis XIV.
8L’Official et M. Pirot formaient équipe lors de la première période de prison.
9Il s’agit donc bien de la lettre à M. de Tarbes, obtenue après transport du Père, donc très probablement sous forte contrainte. Par ailleurs on n’est pas sûr du contenu (la lettre n’est pas autographe).
10De la forteresse de Lourdes.
Je suis bien éloignée d’avoir de la défiance de vous, mais N[otre] S[eigneur] me tient dans un entier esprit de sacrifice. Tout ce qui se présente est d’abord sacrifié. Il y a bien de la différence d’une pensée à une impression vive d’une chose. J’espère que Dieu vous soutiendra. J’ai toujours connu beaucoup de bien dans le P[ère] L[a] C[ombe], mais je ne réponds pas depuis douze à treize ans que je ne l’ai vu. Je ne puis croire ce qu’on lui impute, et à moins que cela ne soit plus clair que le soleil, je n’en croirai jamais rien, sachant les ruses et les artifices dont on se sert et jusqu’où va la malice. Ne m’accuse-t-on pas ici de faire des choses que je ne pourrais exécuter, quand je serais assez malheureuse pour le vouloir ? A ceux qui me voient ici, on dit que c’est des crimes du temps passé ; à ceux qui savent ma vie passée, ce sont des crimes d’à présent. Dieu sur tout.
Pour vous, ma très chère, Dieu ne permet l’état que vous éprouvez que pour accroître votre abandon par la défiance de vous-même. L’on est souvent moins en sûreté lorsqu’on se croit sûr que lorsqu’on se croit sur le bord du précipice. N’écrivez point à L b c1, mais si vous pouvez la joindre en quelque lieu, tâchez de lui parler, sinon il faut tout abandonner à Dieu. Ces gens-ci n’auront pas de repos qu’ils ne m’aient fait mourir ou enfermer par jugement dans un cachot. Mais je suis très disposée à tout, parce que Dieu seul m’est tout en toutes choses et que tout ne m’est rien. On sait ici le fracas que l’abbé Bossuet fait à Rome. Vous ne me répondez rien sur madame de Lui[nes], et d’où vient son attachement à me décrier. Je suis bien aise que N. se défasse de sa charge, car cela est dangereux. J’ai de la peine que la jard[inière], si reconnaissable par sa grossesse, aille chez vous ; il vaudrait mieux aller aux Jac[obins] lorsqu’elle ne peut aller aux Th[éatins]. Mais les maux viennent sans les prévoir. Bon courage, soyez en paix et soyez persuadée que les routes par lesquelles Dieu conduit les âmes qui lui sont dévouées sont des voies bien terribles. Mais quelles ont été les routes par lesquelles Il a conduit Son fils ! Je vous embrasse derechef.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [200].
1La bonne comtesse : Mme de Morstein (fille du duc de Chevreuse) ?
J’ai bien de la peine à croire que la nouvelle de M. de V. soit bien vraie ; il en a dit de si fausses, etc.1 Il est vrai qu’il est aisé de suborner des témoins et de jeter des papiers dans la chambre d’un prisonnier. On me peut faire la même chose dans la fureur dont on est agité. Car à moins que la longue prison, jointe à la nécessité, ne lui aie tourné la cervelle, je ne le crois pas capable de rien faire mal à propos2. Je ne suis nullement en peine de l’écrit de Saint Clément 3, parce que c’est moi qui le lui ai envoyé4. Je ne l’ai point eu de l’auteur, mais d’un copiste, lequel l’avait eu d’un autre à l’insu de l’auteur. Ne pourriez-vous rien apprendre par quelque autre endroit ? Je vous prie, ne vous alarmez pas si Dieu veut qu’il paye pour tous et succombe à la calomnie5. Lorsque je fus à Vinc[ennes], c’était des choses horribles, cependant rien du tout. Je suis contente que vous ne vous fiiez pas à Des G.6 Laissons les choses comme elles sont, mais ayez bon courage, et ne vous laissez pas abattre par l’adversité ni la crainte. J’espère que Dieu vous soutiendra. C’est dans notre faiblesse que nous devons trouver notre force. Allez trois samedis à Notre-Dame faire vos dévotions.
Le prêtre fait fort bien : je ne lui confie quoi que ce soit au monde, tant j’ai peur de surprise. La nécessité de me servir de la jard[inière]7, qui a toute confiance en lui, a engagé un petit commerce d’amitié, mais sans rien de particulier. Il a été aux jés[uites], comme il m’en avait assuré. Les nouvelles bourrasques abattent, mais si nous étions vraiment abandonnés, nous ne serions pas abattus. Je vous remercie de tout ce que vous m’avez envoyé. J’ai si mal aux yeux que je ne puis presque écrire. Puisque les choses s’avancent si fort à Rome, je ne voudrais rien faire imprimer des réponses, et surtout dans ces nouvelles brouilleries, que tout ne fût fini. Je [f°203] vous conjure de prendre courage et de vous abandonner tout de nouveau à Notre-Seigneur, qui ne vous délaissera pas, quoiqu’Il paraisse le faire. Le démon joue de son reste bon cœur.8
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [202].
8Obscure conclusion.
1 « etc. » : pour éviter d’avoir à dire plus.
2Il s’agit du père La Combe ; noter le doute sur sa capacité de résistance.
3Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie est resté inédit jusqu’en 1930.
4La copie des A.S.-S., ms. 2043, qui servit de source à Dudon lorsque ce dernier la publia en 1930, suit des lettres et la « Doctrine enseignée par le père François de la Combe ». Elle a pour page de titre, d’une écriture ancienne : « 6e carton / Le Gnostique de Clément d'Alexandrie / Mss. original du P. Lacombe [faux] ». Il s’agit bien de la copie par Famille, envoyée par Mme Guyon ; l’écriture de la « fille » de Mme Guyon ressemble un peu à celle de Lacombe.
5Il s’agit de Lacombe.
6« Des G. » (déjà rencontrée dans les lettres de mars 1698) : la sœur de « Famille ».
7Pour assurer le transport des lettres, ce qui est dangereux car « la jardinière » est connue des sœurs.
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Plus je pense à ce que vous me mandez du P[ère] d[e] L[a] C[ombe], plus je suis persuadée qu’il y a à tout cela quantité de faussetés ; on fera courir mille bruits, mais parce qu’il n’y aura rien, on se croira en sûreté de conscience de dire qu’on lui a pardonné en faveur de son repentir et parce qu’il a abjuré ses erreurs. Enfin j’ai le cœur plein que les choses ne sont pas comme on les dit.
Je vois bien que le petit chien2 est bien malade, et d’autant plus malade que ceux à qui je l’ai confié entretiennent son mal ; mais peut-être Re. le croit-elle ainsi par la grande amitié qu’elle a toujours eue pour le Grand ch.3, qui croit triompher du mauvais état du petit. Oh ! il faut tout laisser à Dieu. J’ai bien de la joie que le grand4 fasse mieux ; si cela est bien sincère, c’est pour moi une grande consolation. Pour le tut[eur][Chevreuse], je vous avoue que son changement m’étonne, et que je suis très affligée qu’il ne marie pas madame de Mo[rstein]5. Ne pourriez-vous point lui en faire voir les conséquences ? Et pourquoi cette effroyable distinction qu’ils ont toujours faite de cette pauvre femme à leurs autres enfants ? Quand il n’y aurait que le défaut de justice, cela serait fort mal.
Il m’est venu plusieurs fois dans l’esprit que N.6 promît, pour toute cette affaire, à Dieu de fonder, lorsque ses affaires lui permettraient, deux missionnaires7 jés[uites] dans la Chine ou ailleurs : Dieu y donnerait bénédiction. Il ne faut que six à sept mille livres pour chacun, et ce ne serait que lorsque les affaires le lui permettraient.
Les affaires n’ont changé à Rome que depuis la demande qu’il a faite. Dieu est délicat et jaloux. Je vous embrasse de tout mon cœur.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [203].
6Fénelon ?
7Il s’agit d’aider financièrement des missionnaires.
1La Pialière utilise le « $ » comme séparateur entre ses lettres et parfois indique le mois ou l’année.
2Non identifié. Ici pour la première fois nous avons le surnom complet « petit chien », mais cela ne résoud rien…
3La majuscule à grand indique qu’il ne s’agit pas de la race canine. Nous avons souvent rencontré les petit et grand « ch[iens] » : mère et fille, mais lesquelles ?
4Indéterminé.
5Son époux ayant été tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695, elle se remaria, en 1698, avec le comte de Sassenage.
Madame,
Voici une lettre qui va vous surprendre, mais je ne puis plus vous dissimuler la peine que votre conduite me cause. Les justes sujets que je crois en avoir se sont tellement multipliés et me paraissent si considérables qu’il n’y a pas moyen de les soutenir davantage sans m’en expliquer avec vous. Le zèle que je dois avoir pour votre salut, l’obligation que j’ai de répondre à la confiance que Mgr l’arch[evêque] m’a marquée en vous confiant à mes soins, l’intérêt de l’Église, et plusieurs autres importantes raisons m’engagent à vous ouvrir mon cœur, puisque vous ne m’ouvrez pas le vôtre, et à vous dire la vérité que je croirais trahir, si je me taisais plus longtemps. Celui qui voit les plus secrètes intentions m’est témoin que je n’en viens là que pour satisfaire à ma conscience qui me presse, et ne m’attirer aucun reproche de ce juste Juge qui fait rendre un compte exact des lumières et des mouvements qu’Il donne [83] pour la direction des âmes dont on est chargé. Je me suis même retiré de vous plus qu’à l’ordinaire depuis quelques mois, ne pouvant me résoudre à vous administrer les sacrements, dans l’état d’aveuglement et de fausse paix où vous me paraissiez être. Voici donc, madame, ce qui me donne beaucoup d’inquiétude à votre égard, et ce qui ne vous en doit pas moins causer, et sur quoi je vous exhorte de faire devant Dieu une tranquille et sérieuse réflexion, comme sur la chose du monde qui vous importe le plus et sur laquelle il nous est de la dernière conséquence de ne nous pas tromper, vous protestant encore une fois que la seule charité et le pur désir de vous être utile m’ouvrent la bouche, et ne me l’ouvrent tel que je suis, qu’après bien des prières et des demandes réitérées à Dieu de ne pas permettre que je vous trouble mal à propos, ni que je vous dise rien que dans Son Esprit. Je me flatte que je serai peut-être exaucé, parce que je me rends témoignage à moi-même qu’aucune personne du monde, qu’aucune vue humaine ne me [84] fait agir en cette occasion.
Premièrement, madame, comment la vraie et solide piété s’accorde-t-elle avec l’esprit de présomption et d’estime de soi-même ? Vous m’avez dit entre autres choses, et cela en conversation et en paroles précises, que dès votre jeunesse, quoique vous fussiez très belle, vous aviez toujours vécu dans l’innocence ; que vous aviez gagné des âmes à Dieu, surtout de jeunes dames de qualité de la Cour, ce qui vous avait attiré l’indignation de bien des gens ; que vos livres avaient converti plusieurs personnes ; que vous étiez une servante de Dieu, que vous étiez chère à Dieu, qu’on maltraitait Dieu en votre personne.
Vous me l’avez même écrit, comme je pense. Et si je ne vous avais reprise de ces dangereuses complaisances par ordre même de Mgr l’arch[evêque] qui me l’enjoignait, je crains bien que vous n’en eussiez ajouté d’autres. Qu’au reste, on vous avait plus durement traitée en vous faisant souffrir ce que vous aviez enduré, qu’en vous coupant la tête, parce que du moins vous seriez morte martyre [85] et, si je ne me trompe, vous ajoutâtes : « de la vérité ».
Vous avez souffert, devant moi, à Vincennes, que votre femme de chambre vous dise hautement et arrogamment plus d’une fois que je voyais en vous la plus sainte personne qui fût sur la terre, et qu’il fallait non que Mgr l’arch[evêque] eût compassion de vos souffrances, mais qu’on eût compassion de lui, puisqu’il persécutait une si grande sainte que vous sans raison. Il est vrai que vous lui dîtes en riant de se retirer.
Que dirai-je des mouvements de colère et d’indignation, pour ne pas dire emportements, qui ont été si grands et si fréquents en vous depuis que j’ai eu l’honneur de vous connaître, qu’en vérité on aurait peine à les croire [possibles]. Et je puis dire n’en avoir guère vus de plus vifs dans les gens du monde les plus prompts et les plus passionnés ! Combien de fois a-t-il fallu que je me sois tu, que j’aie dissimulé, que j’aie supprimé des choses pour ne pas vous irriter ! Vous m’avez dit, dans un de ces mouvements, que vous vouliez présenter requête au Roi afin qu’on vous fît votre procèsa [86] et qu’il parût si vous étiez coupable ou non, mais que vous ne prétendiez pas être jugée par les prêtres ni les gens d’Église, à cause qu’ils n’avaient pas la probité ni la bonne foi qu’on voit dans les laïques, que vous récusiez aussi des commissaires, et qu’il vous fallait le Parlement. Vous m’écrivîtes une fois deux lettres dans un transport visible de passion ; vous les montrâtes, à ce que j’ai su depuis, aux bonnes sœurs chez qui vous êtes, lesquelles vous conseillèrent de les supprimer, mais inutilement. Il fallut suivre votre humeur préférablement à ce bon avis. Vous mettiez dans une de ces lettres, entre autres choses, que si je ne faisais ce que vous demandiez de moi, vous prieriez Dieu qu’Il me fît sentir que vous étiez à Lui, que je maltraitais Dieu en vous, et qu’Il ne me le pardonnât pas. Qui jamais a fait de semblables prières à Dieu ? Et, quand une pénitente parle ainsi à son confesseur, le moyen qu’il lui soit utile ?
Quand on voulut condamner une fenêtre et une porte sur le derrière de [87] votre appartement, ce que vous-même deviez souhaiter, quel feu, quelle indignation ne marquâtes-vous pas ? Vous vous y opposâtes avec tant de force, vous et vos femmes de chambre, qu’il fallut pour lors en demeurer là, et céder jusqu’à ce que votre émotion fût cessée ; on attendit que vous redevinssiez calme et capable d’entendre raison. Sur ce que les bonnes sœurs qui vous ont en garde ne voulaient pas souffrir que vous regardassiez par la fenêtre de leur appartement qui donne sur la rue, où pour lors il y avait beaucoup de monde, vous et vos filles, comment les traitâtes-vous ? Laissons la parole injurieuse que vous leur dîtes, quoiqu’elles vous assurassent qu’elles n’en usaient de la sorte que parce que vos supérieurs l’ordonnaient ainsi ; mais ce qui choque encore davantage, c’est que vous ajoutâtes avoir été dans un couvent où, quoique l’évêque du lieu eût défendu aux religieuses de vous accorder certaines choses, elles ne laissaient pas de vous les permettre, et vous de les prendre, malgré les défenses. En vérité, madame, sont-ce là des discours et des maximes [88] d’une âme qui, s’érigeant en maîtresse de la vie spirituelle, entreprend d’enseigner aux autres un Moyen court et facile d’arriver en peu de temps à la plus haute perfection1 ?
Quel serait après cela votre aveuglement, madame, si vous ne vous deveniez pas suspecte à vous-même, et si vous pensiez encore à être une prophétesse ? Vous le savez, madame, et la chose est trop importante et trop propre à vous ouvrir les yeux pour l’omettre ici, quelque peine qu’elle vous fasse : au mois d’août de l’année 1696, vous me dîtes positivement, dans deux visites que je vous rendis à huit jours l’une de l’autre, et cela à Vincennes où vous n’aviez aucune voie humaine pour apprendre ce qui se passait dans le monde, vous m’assurâtes, dis-je, que vous aviez eu deux espèces de visions ou révélations - appelez cela comme il vous plaira - dans lesquelles vous aviez connu que nous étions à la veille de voir de grandes révolutions, que le Roi devait mourir bientôt, qu’il fallait en diligence en avertir madame de Maintenon, [89] monsieur de Beauvillier, monsieur l’archevêque de Cambrai ; qu’il n’y avait pas un moment à perdre, qu’il s’agissait du salut de l’âme du Roi. Vous voulûtes l’écrire à monsieur de Cambrai. Vous me chargeâtes de la lettre pour lui rendre au plus tôt. Vous voulûtes que je le déclarasse de vive voix, ce secret important, à une personne de considération. Vous m’assurâtes que quand vous aviez ainsi ces sortes de révélations coup sur coup et à deux reprises, c’était une marque de certitude. Cependant, madame, tout cela [était] illusion. Le mois de septembre s’écoula ; le Roi, grâce au ciel, se porta bien, et il fallut rougir de honte.
Et quand ensuite je voulus me servir de cette belle prédiction si affirmée, si pressante, si bien écrite, pour vous porter à la défiance de vos lumières et de votre propre esprit, combien parûtes-vous confuse et déconcertée ! Vous vous imaginâtes néanmoins pouvoir encore trouver quelque réponse dans un avenir incertain et, à tout hasard, vous me dîtes que le mois de septembre de l’année 1697 n’était pas passé. [90] Quelle pitié ! Or il l’est à présent, il y a déjà longtemps, et il n’y a rien à vous répondre que cette parole menaçante de l’Ecriture aux faux prophètes - car même ce n’est pas la seule prophétie fausse que vous avez faite, comme vos meilleurs amis en conviennent, [et] qui n’arrive pas - : On peut s’assurer que ce n’est pas le Seigneur qui a parlé par lui, et que c’est la dépravation de son cœur arrogant qui la séduit, c’est pourquoi vous ne craindrez point toutes les vaines prédictions2.
Mais, madame, que dire de l’histoire de votre Vie que vous avez écrite, remplie de tant de visions chimériques que vous ne sauriez vous-même en soutenir la lecture ni vos plus grands amis sans confusion, ni qui que ce soit sans indignation ? Vous avez encore osé composer plusieurs Commentaires sur l’Ecriture, pleins d’erreurs très certainement. Vous êtes toujours prête à les condamner avec la même facilité que vous avez eue à les composer, du moins l’assurez-vous ainsi. N’avez-vous point sans cesse [91] maintenu qu’on ne peut rien trouver de mauvais dans vos ouvrages que quelques termes ou expressions dont votre jugement a pu vous dérober le sens et la force, mais, au reste, que vous avez trouvé votre doctrine dans les livres des plus grands saints de l’Église, et que vous êtes prête à vous justifier ; que vous n’aviez aucune rétractation à faire que dans les mots, et qu’il ne fallait pas vous parler d’autres choses ? Ce sont vos propres termes, écrits le jour même que vous les avez proférés dans bien de l’émotion.
J’avoue qu’après cela vous avez souscrit à un désaveu assez formel de vos erreurs. Mais de bonne foi, madame, êtes-vous convaincue dans le fond d’en avoir écrites ? Les détestez-vous véritablement ? Avez-vous du regret d’avoir répandu des maximes dangereuses, d’avoir nui à bien des personnes qui vous ont crue trop facilement, d’être cause en grande partie de la division affligeante qui trouble à présent l’Église ? Point du tout, vous n’en donnez aucune marque. Et vous avez [92] plusieurs fois témoigné dans une grande tranquillité, que vous n’aviez aucun scrupule de rien, et que vous étiez telle que vous étiez auparavant. Tout ce qui s’est passé est réputé auprès de vous comme non avenu. Vous êtes toujours une sainte persécutée, comme le crient à tout propos vos deux femmes de chambre, et il n’y a rien à censurer dans votre conduite ni à réformer dans vos livres que des termes dont la signification vous était inconnue.
Mais, madame, qui croira même qu’une personne comme vous, qui parle si bien la langue naturelle, qui se prétend si savante dans la théologie mystique, ait ignoré ce que veulent dire des mots français de dévotion ? Est-ce excuser vos erreurs que de les couvrir du voile d’une belle et si grossière ignorance ? Si vous êtes si ignorante que cela, comme vous l’assurez, pourquoi vous mêlez-vous de dogmatiser, d’enseigner, de publier des doctrines nouvelles dans l’Église et que vous voyez y causer tant de scandales ? Que ne vous taisez-vous [93] selon l’ordre établi par l’Apôtre3, afin d’apprendre la doctrine orthodoxe dont vous n’étiez pas assez instruite pour en parler correctement, surtout en maîtresse, comme vous n’avez que trop fait.
Aussi bien, madame, où puiseriez-vous cette sublime théologie que nous ont enseignée les saints les plus éclairés, et dans les ouvrages desquels vous vous vantez de trouver votre doctrine ? Qui ne serait surpris d’apprendre que, depuis près de deux ans, vous ne m’ayez demandé aucun livre de dévotion ? Qui croirait qu’une âme, laquelle se prétend élevée à une haute perfection, unie à Dieu par un amour si pur, favorisée du don de la contemplation et de vues prophétiques, ait lu pendant plus d’un an les nouvelles du grand monde, les Gazettes de France, des Flandres, de Hollande, les journaux des Savants, le Mercure Galant, les fables d’Esope en vers, des romans pleins d’intrigues amoureuses, dont le seul titre rebuterait non seulement les personnes pieuses, mais les personnes médiocrement sages et modestes ? [94] Comment n’avez-vous point eu scrupule, madame, de garder si longtemps les livres et nouvelles, de les envoyer chercher régulièrement, de vous en remplir l’imagination, et de les lire avec tant d’avidité que le temps du carême et la veille même du dimanche des Rameaux n’ont pu y mettre un frein ? On a souffert les excès en vous, parce qu’on voulait voir jusqu’où irait votre dissipation, pour ensuite vous obliger à rentrer en vous-même et vous faire sentir que vous êtes autre que vous ne croyez.
Que dirait-on encore, Madame, si l’on savait votre vie si peu mortifiée et si sujette à la satisfaction des sens qu’il n’y aurait pas apparence de permettre le fréquent usage des sacrements à quiconque vivrait de la sorte ? Combien avons-nous eu de peine à vous trouver d’assez bon vin dans tout Paris ! Celui qui coûtait jusqu’à vingt sols la pinte n’était pas assez excellent ; votre estomac en souffrait, disiez-vous. Il a fallu en acheter [95] à quarante et cinquante écus le demi-muid, en prendre souvent au cabaret et en quantité notable. Qui ne serait un peu étonné d’apprendre que vous vous servez de liqueurs à la mode, du vin d’Alicante, du vin d’Espagne même ; que vous prenez du tabac en belle quantité, que la dernière boîte que l’on vous envoya coûta neuf francs ? Qui penserait qu’une personne si morte aux goûts terrestres prît soin d’élever et de chercher la meilleure volaille, de manger la meilleure viande de boucherie, le meilleur poisson, d’avoir [l’une] des premières des fruits nouveaux, les asperges, les pois verts, les artichauts ; de passer les journées entières au jardin durant l’été, et d’y faire bouillir son pot et cuire son souper, au hasard, comme on l’appréhendait, d’y mettre le feu dans le petit bois de la maison que vous habitez ; de vous amuser à des linottes et à des tourterelles, à des chiens et à des perroquets, et à d’autres semblables niaiseries ; d’avoir trouvé l’invention, [96] dans l’état où vous êtes, de mettre, de faire mettre de l’argent à une loterie de Paris, où vous avez déguisé votre nom sous celui de «La malheureuse», et d’[y] avoir gagné quelques tableaux si peu honnêtes qu’il a fallu les changer en d’autres choses, comme vous m’avez dit le vouloir ordonner ? Je ne descends à ce détail, madame, que par force et malgré moi, et rien ne m’y oblige que le désir de vous faire comprendre que vous n’êtes pas telle que vous le pensez et que vous avez [donné] à penser à d’autres.
Et encore que ces bagatelles-là ne soient pas criminelles, qu’une partie de ces divertissements puissent être permis, surtout à une dame de votre condition, de votre bien, de votre âge, que votre santé en exige quelques-uns, néanmoins, madame, quand on se les accorde, il ne faut plus se mettre sur le pied d’une personne extraordinaire, se flatter d’une perfection sublime. On doit descendre de cette [97] prétendue élévation, se mettre au rang des simples fidèles qui marchent dans la voie commune et qui se renferment dans l’observation des préceptes, et ne plus s’ériger en maîtresse de la vie spirituelle, laquelle a trouvé un moyen court et facile de monter à la sainteté la plus éminente. Et c’est où vous disiez être, madame. Car de vouloir soupçonner que vous soyez dans l’erreur naissante de ceux qui tiennent qu’en donnant une fois son esprit à Dieu, on peut ensuite blesser la vraie piété, satisfaire sa sensualité, à Dieu ne plaise, madame, que j’aie cette pensée de vousb !
Mais je sais bien que ceux qu’on honore comme saints au milieu même de leurs infirmités et parmi des persécutions très dures, menaient encore une vie pénitente et mortifiée, qu’ils étaient sans cesse en oraison, qu’ils donnaient de rares exemples de patience et d’humilité, qu’ils se [98] seraient crus perdus si, dans ces temps surtout d’épreuves et de tribulation, ils s’étaient laissés aller à des relâchements qu’on ne souffrirait pas à qui que ce fût dans une communauté tant soit peu régulière, et qui sans doute ont surpris et mal édifié ceux de dedans et de dehors la maison où vous êtes retirée, ne pouvant accorder une semblable vie avec la haute perfection dont vous prétendez faire profession. Car vous jugez bien, madame, que tout ceci n’a pu être secret et qu’il a fallu nécessairement que diverses personnes qui servent à vos besoins en aient eu connaissance, et que les choses aient passé par leurs mains et devant leurs yeux. Et ne vous plaignez pas, madame, que j’en dis peut-être trop. Faites-vous justice, et rendez-vous témoignage à vous-même que je supprime bien des articles importants que je veux vous épargner.
En effet, c’est avec raison que je m’arrête ici, [99] car je sais l’extrême peine que la lecture de cette lettre vous causera, mais je sais aussi l’obligation indispensable que j’ai de vous l’écrire. Le médecin qui épargne les remèdes salutaires à son malade parce qu’ils sont amers ou douloureux, est cruel, et celui qui les lui donne est charitable. Vous savez, madame, combien de fois je vous ai dit que la Providence avait permis que vous vinssiez dans la solitude où vous êtes, pour songer sérieusement à votre conscience et pour y remédier efficacement ; que votre salut était attaché au bon usage de cette retraite si douce et si commode qui vous était procurée heureusement ; qu’on vous offrait toutes sortes de secours pour cela ; que vous en rendriez un compte très exact à Dieu, et comme d’un temps le plus heureux de votre vie ; que j’en déchargeais ma conscience en vous le disant, et que je ne pouvais pas faire davantage.
Tous les moyens, toutes les avances, ont-elles eu beaucoup [100] de succès ? Vous le savez, madame. Mais en vérité je me crois tout à fait inutile à votre bien si vous n’en voulez pas faire davantage d’usage, et si vous comptez en demeurer là. Je vous exhorte, madame, de vous reconnaître, de vous humilier, de confesser la vérité, d’entrer dans de vrais sentiments de pénitence, d’avouer de bonne foi vos erreurs, de gémir du scandale et de la division que vous avez en grande partie causés dans l’Église. Sans cela, madame, je serais un guide aveugle et je répondrais à Dieu de l’assoupissement léthargique où je vous crois plongée. Je demanderais permission à Monseigneur l’arch[evêque] de trouver bon que je me retire et de vous donner un homme plus éclairé que moi, et qui ait plus d’ascendant sur votre esprit, pour qui vous ayez plus de considération, que vous soupçonniez moins d’agir par politique et par respect humain.
Car, madame, à qui voulez-vous que s’adressent [101] ces paroles que vous avez écrites, il y a plus d’un an, en gros caractères, sur la porte d’une petite grotte de votre jardin, si ce n’est à moi ? Les voici, ces paroles : « Le lâche suit la fortune et le malheureux est digne de respect », Sénèque. Après cela, comment un directeur pourrait-il vous être utile ? Comment auriez-vous confiance en lui ? D’ailleurs, comment s’abstenir de croire que vous vous regardez toujours comme une innocente persécutée et que vous souffrez pour la justice, et par conséquent que vous n’êtes repentante de rien, quand on lit encore les autres paroles que vous avez écrites en lettres capitales vis-à-vis des précédentes, par lesquelles vous avez voulu sans doute vous désigner : « Comme ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront, et croiront rendre service à Dieu en vous persécutant ? », Jésus-Christ4.
Telle est l’idée que vous avez de vous, et l’esprit de componction dont vous êtes animée. Il est donc à propos, madame, que, ne vous étant plus bon à rien, je me retire sous le bon plaisir de Monseigneur l’arch[evêque], sans cesser néanmoins [102] d’être selon Dieu dans une vraie charité, madame, votre très humble et très obéissant serviteur,
J. de La Ch[étardie], curé de St S[ulpice]. »
Cette lettre que nous avons éditée en Vie, 4.4, p. 928 s., à partir du récit des prisons, ms. C (pour Chantilly / Sèvres), précède de quelques jours la visite de l’archevêque de Paris et la présentation de la fausse lettre de Lacombe: « Quelques jours après cette grande lettre, M. de Paris me vint voir en grand apparat. Il entra dans ma chambre avec M. le curé… » (Vie, 4.5).
aqu’on nous fit notre procès ms. C que nous corrigeons
b Souligné.
1Il s’agit du Moien court et très facile de faire oraison, que tous peuvent pratiquer très aisément, et arriver par là dans peu de temps à une haute perfection. (titre complet du petit traité guyonnien généralement cité comme le Moyen court).
2D’après Deutéronome, 18, 22.
3 « Que la femme apprenne en silence. » (1 Cor., 2, 11).
4Jean, 15, 20.
A Vaugirard, le 16 mai 1698.
Je prends la liberté de vous écrire, dans l’extrémité où je suis réduite, pour vous dire une chose qui m’effraie à un point qui m’étonne. M. l’archevêque est venu m’apporter une lettre du P. Lacombe, à ce qu’il disait, que je connus bien d’abord n’être pas de lui ; et quand elle aurait été de lui, elle ne pouvait être pour moi, puisque je ne lui ai donné aucun sujet de l’écrire. Que s’il l’avait écrite, il ne pouvait me l’avoir écrite, à moi qui ai vécu avec lui comme j’y ai vécu. En sorte qu’à moins d’être le plus scélérat des hommes, il ne pouvait me l’avoir écrite. L’adresse même n’était pas pour moi : ils la cachèrent avec grand soin. Je vis tout cela, mais le respect que j’ai pour un archevêque m’empêcha de lui donner un démenti. Je lui dis : « Cette lettre n’est pas de son écriture. » Il me dit qu’elle était de lui. Je n’eus ni confusion ni étonnement de cette lettre, parce que je découvris l’artifice, et que je la croyais fausse à n’en pas douter. Le respect que j’ai conservé pour un homme qui m’a confessée, et pour lequel j’avais tant d’estime, m’empêcha de dire que, si la lettre était de lui, c’était un fripon. Le mot est dur à dire d’un homme de qui l’on n’a pas connu de mal, et qu’on a estimé comme un saint. Je lui dis donc que, s’il [85] l’avait écrite, il fallait qu’il fût fou, ou que la force et les tourments lui eussent fait écrire une lettre comme celle-là. Il m’attesta devant Dieu, comme au jour du Jugement, de dire si je n’avais jamais eu la moindre et légère liberté avec le P. Lacombe, de lui dire la vérité devant Dieu, comme si j’étais devant Lui et à Son dernier jugement. Je lui dis avec ma franchise et ingénuité qui ne peut mentir la vérité, qui était qu’il était vrai que, lorsqu’il arrivait de la campagne, après bien du temps et des mois qu’on ne l’avait vu, il m’embrassait, me prenant la tête avec ses mains. Il le faisait avec une extrême simplicité, et moi aussi. Il me demanda si je m’en étais confessée. Je lui dis que je n’y avais point cru de mal, et que, si j’en avais fait scrupule, je m’en serais confessée. Lorsqu’il arrivait, il ne me saluait pas seule, mais tous ceux qui étaient avec moi. Vous direz que je pouvais m’empêcher de dire cela ; mais il n’y avait aucun mal, du moins qui me parût. Car, si je l’avais cru, je ne l’eusse jamais fait. M. Duhamel le faisait continuellement : des gens de quatre-vingts ans et des plus austères le disent. Enfin si j’ai dit une sottise en le disant, je ne saurais qu’y faire ; mais j’ai mieux aimé manquer par ingénuité que de m’exposer à mentir : vous savez que ce m’est une chose impossible. D’ailleurs, quand la conscience ne reproche rien, on dit des simplicités que les gens qui sont méchants savent éviter, parce qu’ils ont fait du mal.
J’avais plus de peine à dire les raisons que j’avais pour convaincre cette lettre de fausseté : premièrement, le respect d’un archevèque, auquel je ne voulais pas donner un démenti en face ; secondement, [86] la précaution pour ne leur pas dire à eux, qui sont juges et parties, que cette lettre était fausse. Elle l’était dans toutes ses circonstances : premièrement, elle n’était ni de son style, ni de son propre caractère [écriture] ; ni pour moi, mais pour un autre. Quoique la lettre fût pour un autre, je ne laissai pas de la trouver extrême, et je n’y comprenais rien, car je n’ai rien vu faire de mal en ma vie au P. Lacombe. Je suis ici en un lieu où je ne puis rien apprendre, mais la lettre est fausse à mon égard dans toutes ses circonstances : premièrement, il n’a pas pu me l’écrire sans être le plus scélérat de tous les hommes et le plus grand fripon, ce que je ne puis croire. De plus, la fausseté du caractère me frappa d’abord ; je le connus bien, et je le lui dis. Mais il me dit avec finesse : « La lettre est de lui ». Je lui répondis : « Si cette lettre est de lui, il est fou1, ou il faut que la violence des tourments la lui ait fait écrire ». C’est tout ce que je pouvais dire à un archevêque que je ne puis démentir en face sans rougir moi-même. Je n’avais garde de lui dire mes justifications, car il en aurait profité. Je ne voulus pas même me trop justifier, de peur qu’ils ne cherchassent quelque malice. Mais je dis seulement qu’on me le confrontât. J’ai toujours reconnu que mon innocence a fait mon crime : en me justifiant moins, et ne disant mot. Ils espéreront peut-être faire avouer quelque fausseté ; ils voudront confronter, et c’est ce que je souhaite, car ils n’agissent qu’en faisant des libelles. Et au moins, une accusation en forme s’approfondit, et ce n’est que par là, en ces temps brouillés, qu’on peut connaître la vérité.
Gardez bien ce papier : c’est l’original de la lettre qu’il a [87] fait écrire. Il y a un v à la douzième ligne, au commencement, qui en fait voir la fausseté. Gardez bien cette copie, ou plutôt cet original, car il pourra servir un jour. Gardez bien la lettre que j’écris aussi, car si on me renferme, comme on m’en a menacée, au moins cette lettre tout entière vous certifiera de la fausseté des accusations, car j’ai bien peur qu’ils n’en viennent pas par voie de confrontation avec le père : ils ne veulent rien faire en justice. Le curé doit amener ici des témoins pour dire qu’on m’a convaincue. Pourquoi, si cela est, n’aller pas en justice ? Qu’un curé, qui me confesse, m’amène des témoins en lieu où je suis enfermée par son ordre, entre les mains de filles dont ils font la fortune pour leurs calomnies !
Je lui dis2, à M. l’archevêque, que je ne leur dirais mot. Il dit qu’on me ferait bien parler ; mais je lui dis qu’on pourrait me faire endurer ce qu’on voudrait, mais que rien ne serait capable de me faire parler quand je ne le voudrais pas. Il me dit qu’il m’avait fait sortir de Vincennes. Je lui répondis que j’avais pleuré en sortant de Vincennes, parce que je savais bien qu’on ne m’ôtait de ce lieu que pour me mettre en un autre où l’on pourrait me supposer des crimes. Il dit qu’il savait bien que j’avais pleuré au sortir de Vincennes : il me dit que c’était mes amis qui l’avaient prié de se charger de moi, et qu’on m’aurait envoyée bien loin. Je lui dis qu’on m’aurait fait grand plaisir. Alors il me dit qu’il était bien las de moi. Je lui dis : « Monseigneur, vous pourriez vous en délivrer, si vous vouliez ; et, si ce n’était le profond respect que j’ai pour vous, je vous dirais que j’ai mon pasteur à qui vous pouvez me remettre ». Cela [88] l’interdit : il me dit qu’il ne savait que faire, que M. le curé ne voulant plus me confesser, il ne se trouvait personne qui le voulût faire. Je lui dis que je n’avais donné aucun sujet de cela à M. le curé, mais que, parmi tous les jésuites de son diocèse, il s’en trouverait peut-être quelqu’un qui voulût me confesser. Il dit d’abord : « Qui voulez-vous ? », pour voir si j’en connaissais. Je lui dis qu’il n’importait lequel. Sur cela, il fut dit aux filles qui me gardent que M. le curé se mêlerait toujours de moi.
Gardez, je vous prie, la lettre que je vous écris, et cet original de la fausse lettre qu’on attribue au P. Lacombe3 pour moi, qui ne fut jamais pour moi, puisqu’il n’a pu me l’écrire, ne lui en ayant donné aucun sujet, et ayant tant de lettres de lui qui prouvent le contraire. La même bouche peut-elle souffler le froid et le chaud ? Ils se plaignent, d’un autre côté, qu’il me canonise. Comment peut-il me canoniser, et m’écrire cette lettre ? Vous voyez que tout cela est faux ; et elle est d’autant plus fausse, qu’elle ne peut être vraie. Il me dit assez bas : « On vous perdra ». Je répondis fort haut : « Vous avez tout pouvoir, Monseigneur; vous avez tout crédit : je suis entre vos mains, qu’on fasse tout ce qu’on voudra ; je n’ai plus que la vie à perdre - On ne veut pas vous ôter la vie ; vous vous croiriez martyre, et vos amis le croiraient aussi : il faut les détromper - Écrivez que vous les avez séduits, dit le curé, et avouez que vous étiez dans le désordre, lorsque vous faisiez tant d’écrits ». Je me tournai vers le curé, et lui dis : « Je mentirais au Saint-Esprit ». Il dit, devant ou après : « Je ne dis mot, car je garde ce que j’ai à dire devant les juges ». [89] Si on m’y met, peut-être qu’on écrira ce que je dis ; mais on ne fera ni l’un ni l’autre.
Je vous prie d’avoir bon courage, ne vous abattez pas ; il n’est pas possible, après de si grandes noirceurs, que Dieu ne prenne notre cause en main. Je l’espère d’autant plus que les choses paraissent désespérées, envenimées, et pleines de malice. Oui, je l’espère, et l’attends de Dieu. Priez et faites prier : c’en est le temps. Je vous écris en présence de Celui qui sait que je ne mens point, et ce que j’écris est véritable. Peut-être ne pourrai-je vous faire savoir le reste de ce qui se passera. Cette lettre sera peut-être la dernière que je vous écrirai de ma vie, mais tenez ceci aussi vrai que si je l’écrivais au lit de la mort. Surtout ne perdez pas cet original de lettre écrite de la main de M. le curé ; cette pièce nous est très importante. Si l’on ne voulait que ma perte, je la supporterais avec joie ; mais comme on ne me veut perdre que pour perdre des saints, j’ai cru être obligée en conscience de vous faire savoir ceci.
- Fénelon 1828, t. 9, lettre 404. Nous reproduisons sa pagination.
1Répétition avec de légères modifications de ce qui a été dit une page plus haut : « Je lui dis donc que, s’il [85] l’avait écrite, il fallaît qu’il fût fou… »
2« Je lui dis… » débute très probablement le « papier joint » à cette lettre à la duchesse de Beauvillier reproduite ici d’après la seule source de 1828. On en retrouve le texte dans le récit de prison qui suit la Vie par elle-même proprement dite, v. notre édition, 4.5, « La fausse lettre », début, p. 938-943, avec des variantes significatives et plus de « mouvement » ou d’intensité combative :
« M. le curé prit la parole […] M. de Paris appuyant son discours, je lui dis que, cela étant ainsi, je ne lui dirai mot. Il reprit qu'on me ferait bien parler. « Non, lui dis-je, on pourra me faire endurer ce que l'on voudra, mais rien ne sera capable de me faire parler quand je ne le voudrai pas ». Il me dit que c'était lui qui m'avait fait sortir de Vincennes. Je lui répondis que j'avais pleuré en le quittant, parce que je savais bien qu'on ne m'ôtait de ce lieu que pour me mettre dans un autre où l'on pourrait me supposer des crimes. Il me dit qu'il savait bien que j'avais pleuré en le quittant, que c'étaient mes amis qui l'avaient prié de se charger de moi et que sans cela on m'aurait envoyée bien loin. A quoi je répondis qu'on m'aurait fait un fort grand plaisir. Alors il me dit qu'il était bien las de moi. Je lui dis « Monsieur, vous pourriez vous en délivrer si vous vouliez, et, si ce n’était le profond respect que j’ai pour vous, je vous dirais que j’ai mon pasteur à qui vous pourriez me remettre ». Il parut embarrassé et il me dit qu'il ne savait que faire, et que, M. le curé ne voulant plus me confesser, il ne se trouverait personne qui se voulût charger de moi. Et s'approchant il me dit tout bas : « On vous perdra ». Je lui dis tout haut : « Vous avez tout pouvoir, Monsieur, je suis entre vos mains. Vous avez tout crédit, je n'ai plus que la vie à perdre - On ne veut pas vous ôter la vie, me dit-il, vous croiriez être martyre et vos amis le croiraient aussi ; il faut les détromper ». Ensuite il m'attesta par le Dieu vivant, comme au jour du jugement, de dire si je n'avais jamais eu la moindre et légère liberté avec le P. La Combe… »
3Lettre du 27 avril 1698 commençant par : « C’est devant Dieu, Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché… », reproduite à la suite, Vie, 4.5, p. 943 ; éditée dans ce volume de correspondances sous le n° 396, d’après la pièce 7246 des A.S.-S.
J’ai été affligée de ce que vous me mandez de La bonne c[omtesse]1, sans en avoir été surprise. Je m’étonne qu’elle ne fasse point de réflexion sur ce que je lui ai dit autrefois. Pour ce qui regarde N. [Fénelon], je ne désire point du tout qu’il me justifie, si cela peut lui faire le moindre tort. Dieu m’est témoin que je perdrais mille fois la vie pour le moindre de ses intérêts, et que je ne souhaite rien au monde pour moi que la volonté de Dieu et Sa seule gloire. Si je cherchais quelque autre chose, je serais indigne de Dieu.
Je ne m’étonne plus de tout ce qui s’est passé à l’égard du P[ère] d[e] l[a] C[ombe]. C’est une chose machinée : rien de plus aisé que de gagner un homme et une femme. L’on calomnie, et l’on renferme afin qu’on ne puisse se défendre. M. de Ch[âlons] a envoyé ici un ecclésiatique qui a toute sa confiance. Il avait été confesseur autrefois [f°204] de la fille qui me garde ; il l’a entretenue très longtemps, elle doit aller le trouver demain à Paris. Elle paraît comme ayant été fort prévenue depuis ce temps-là, mais tout cela ne me fait nulle peine : il n’arrivera que ce que le Maître voudra.
J’ai la fièvre double tierce, avec de violentes douleurs. Je dois vous dire que ces filles me font signer toutes leurs dépenses et ne reconnaissent recevoir rien, de sorte qu’il paraîtrait que je leur devrai ce qu’elle dépense. Je ne sais ce qu’il faudrait faire pour empêcher cela. Les missions dont je vous ai parlé sont dans les pays infidèles ; N.2 ne le ferait que lorsqu’il le pourrait sans s’incommoder. S’il ne l’agrée pas, faites-le moi savoir. N. m’a dit que M. de P[aris] écrivait, sans dire quoi. Je serais bien fâchée si le mariage de M[adame] de M[orstein]3 était rompu, et je prie Dieu qu’Il ne le permette pas, si c’est pour Sa gloire.
Le tut[eur][Chevreuse] a des lettres de M. de M[eaux] sur mes écrits qui renverseraient bien ce qu’il écrit, s’il en voulait faire usage, comme je l’y crois obligé en cette occasion. Je ne sais qui a l’attestation des religieuses de Sainte-Marie ; je crois que c’est madame de B[eauvilliers]. Il faut tout rassembler si cela est utile pour tirer d’affaire N.4 Il serait aisé d’avoir un certificat de la manière dont j’ai vécu à Montargis. Ils ont des lettres de tous les lieux où j’ai été qui me justifient : elles sont entre les mains du compagnon5. Je vous assure que vous m’êtes bien chère et que je vous aime de tout mon cœur. Il faut espérer contre l’espérance même, et la foi nous sera imputée à justice. J’ai eu de la peine de ce cachet : est-il à nous ? Le supérieur de ces filles s’appelle M. l’abbé Bosquin ; il est grand pénitencier et maître du Collège des Quatre Nations. N. ne sera-t-il pas en soupçon de ce que vous ne m’écrivez plus par lui ?
Cette fille qui en a tant tourmenté est revenue. Elle fait encore hausser les murailles du jardin, et elle fait comme si mes affaires étaient devenues bien mauvaises. On a découvert tant de choses. Enfin je laisse tout au Seigneur. Je voudrais bien qu’on changeât d’église pour un mois, seulement afin de dépayser. J’ai une tristesse au cœur sans en savoir la cause, que je ne puis dire. J’oubliais de vous dire que M. Hugu[et]6 m’a écrit ; il se plaint que je lui ai ôté le maniement de mes affaires. Je lui ai fait réponse que je n’en avais pas été la maîtresse, que, dès Vincennes, on m’avait ordonné de prendre un homme d’affaires, ce que j’ai fait.
- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [203]. Dernière lettre de ce manuscrit qui se termine en bas de la p. 204 – et dernière lettre de Madame Guyon avant sa libération, en 1703.
1 « La bonne comtesse » ou la « colombe » : la comtesse de Morstein
2Fénelon ? Dans une lettre précédente du mois de mai 1698 cette fondation est précisée : « Il m'est venu plusieurs fois dans l'esprit que N. promit, pour toute cette affaire, à Dieu de fonder, lorsque ses affaires lui permettraient, deux missionnaires jés[uites] dans la Chine ou ailleurs. «
3 Mme de Morstein.
4 N. : le P. Lacombe ?
5Le compagnon : inconnu rencontré dans la lettre précédente n° 443 de décembre 1697 : « Je suis en peine de la santé du compagnon du tut[eur][Chevreuse]. »
6Huguet, (1635 - 1715), tuteur honoraire des enfants de Madame Guyon pendant ses voyages. Il la défendit auprès de l’archevêque de Paris. V. Notices, Huguet (Denis).
Nous donnons enfin deux lettres de MelleMarc, qui subit le même sort d’emprisonnement que Madame Guyon, ainsi qu’une lettre témoignant de l’abandon intérieur qui provient peut-être de son entourage proche.
Mon très cher frère,
Je ne sais si j’aurai jamais la consolation de vous voir ; je le souhaite plus pour la vôtre que pour la mienne, car je n’en puis recevoir que de Dieu tout seul. Je le souhaiterais bien, si c’était Sa volonté, afin de guérir l’oppression que vous avez sur votre cœur de ce que j’ai été réservée envers vous touchant Madame Guyon. Cette oppression est subsistante, je le sais ; mais je m’assure qu’elle se passera en vous parlant avec liberté, et vous obligeant à dire avec moi, que j’ai dû être ainsi. Je connais votre cœur, il est bon, et je sais très bien que vous m’aimez, et que quand il a fallu nous séparer, vous avez regardé en cela mon repos et ma consolation ; vous avez été fâché de me voir renoncer à bien de commodités par rapport à mon temporel.
Je voyais bien que Dieu tournait votre cœur de la sorte pour me mettre où Il voulait et où Il m’appelait très fortement, et je puis dire très violemment. Oui, Son amour voulait m’enlever, et m’arracher de tout ce qui me tenait sur la terre. Si toute votre maison avait été de pierres précieuses, et que j’y eusse été traitée et honorée comme une reine, j’aurais tout quitté pour suivre mon Dieu qui m’appelait, non aux plaisirs, non aux contentements, mais qui me donnait une impression forte et vive de la croix ; et cette impression avait bien plus de force sur mon cœur que tout ce qui se peut jamais penser d’humain. Ainsi j’allais tout doucement suivant le bon Dieu, qui arrangeait le temporel. Je ne voyais nulle apparence de croix extérieure ; mais c’était dans mon intérieur que j’avais l’impression forte que j’allais embrasser de grandes croix, pour lesquelles Dieu me donnait un grand amour. Je priais pour demander d’y être fidèle.
Or, dites-moi, mon cher frère, si je vous avais ouvert mon cœur, qu’auriez-vous dit ? Qu’auriez-vous fait ? Vous auriez dit que j’étais folle, et, avec bonne intention, vous auriez fait naître mille obstacles et empêché mon plus grand bonheur, ma plus grande consolation, ma joie sans bornes, mon doux repos, qui est d’accomplir en tout la volonté de mon Dieu. Et quand je l’accomplis par la croix, je suis nourrie divinement, et d’une nourriture qui me fortifie, qui m’anime, m’encourage et me vivifie ; mais la crainte de ne point faire cette sainte volonté est pour moi plus affreuse que l’enfer. Ainsi, si j’avais été assez infidèle que de n’avoir pas suivi la voix de Dieu, et que je vous eusse ouvert l’intime de mon âme, j’aurais perdu ma grâce, et Dieu l’aurait donnée à un autre. Je pense qu’après une telle infidélité, je n’aurais jamais pu avoir de vrai repos, qui ne se trouve qu’en Dieu seul.
Je vous ouvre présentement mon cœur. Je ne crains point que nulle créature mette obstacle à me faire souffrir, puisque j’écris ceci étant dans la prison de Vincennes, où il y a déjà près de quatre ans que je suis pour la dernière fois, et je ne sais si jamais j’en sortirai, et si j’aurais jamais nulle consolation que celle de souffrir. Cependant, ayant eu l’occasion de ce morceau de papier, avec un bâton pour me servir de plume et de la suie pour me servir d’encre, j’écris ceci à tout hasard, si (peut-être) Dieu permet que quelque jour je vous le puisse faire tenir pour vous consoler de ma prison, car vous en avez cent fois plus de chagrin que moi, qui ne fais qu’en remercier Dieu tous les jours, la regardant comme un don de Dieu qui n’a point rejeté mon sacrifice, et une très grande grâce qu’Il me fait.
J’espère que Dieu ouvrira un jour les yeux aux personnes droites, et qui, avec bonne intention, nous font de la peine parce qu’elles n’ont pas la lumière de vérité, la fausseté ayant offusqué leur jugement par la malice et l’adresse des méchants, et qu’Il fera reconnaître la pierre précieuse au milieu d’un vilain bourbier de calomnies, qui ne la gâtent aucunement, mais l’embellissent et lui donnent un éclat admirable aux yeux de Dieu. J’entends Madame Guyon ; et j’ai l’honneur d’avoir part à ses croix, et de la connaître par la grâce de Dieu expérimentalement et foncièrement, ayant eu la consolation d’être avec elle durant douze années. La voyant agir, j’ai été toute embaumée de ses vertus. Depuis que Dieu m’a fait sentir Son amour, rien ne m’a pu contenter que Lui, et partout où j’ai vu ses traces, j’ai marché à grands pas pour Le suivre. La prison ne resserre que le corps et n’empêche point l’union des âmes : je l’ai bien éprouvé depuis. Je suis toute seule dans cette prison, où je me suis sentie plus fortement unie à elle en Dieu que si j’en étais proche. C’est l’amour de Jésus-Christ qui nous unit, c’est le lien qui nous serre, c’est en Lui et pour Lui que je l’aime et que nous nous aimons. Tant plus je l’aime, tant plus je sens une largeur d’âme pour l’aimer.
Ne vous étonnez pas, mon cher frère : sans entrer dans aucune particularité, je vous dirai seulement qu’elle m’a obtenu la grâce d’aimer mon Dieu, que j’aime, que j’aimerai toujours et que j’aime continuellement. Oui, elle m’a obtenu cette grâce d’aimer, et Dieu S’est servi d’elle pour imprimer Son amour sur mon cœur, pour m’arracher de moi-même, me faisant marcher par la mort et le renoncement à toutes mes inclinations naturelles, et avec assiduité, ayant une patience et une charité continuelle pour moi, dont la reconnaissance durera éternellement.
Ainsi, ne vous étonnez pas que je l’aime. Oui, je l’aime, parce qu’elle aime mon Dieu, mais d’un amour sans bornes, d’un amour réel, essentiel, vif et opérant. Et c’est cet amour qui a la force d’unir nos cœurs d’une manière que je ne puis exprimer. Je pense que c’est un commencement de l’union que nous devons avoir dans le ciel, où l’amour de Dieu nous tiendra tous unis en Lui.
Voilà une petite évaporation que je vous fais de mon cœur. Guérissez à présent l’oppression du vôtre, n’ayez plus de peine de ce que j’ai été réservée envers vous, de ce que je ne vous ai jamais parlé de Madame Guyon.
- Vie, lettre no. 6 en annexe (p. 258 du vol. 3 de l’éd. Dutoit ; p. 1031 de notre édition) : « D’une fille qui avait servi Madame Guyon douze ans, et qui était retenue huit ans en prison. » Mademoiselle Marc, ainsi que Famille (Marie de Lavau) étaient les deux filles très fidèles à Madame Guyon. Cette lettre montre la noblesse et la profondeur de cette simple servante et peut servir à définir ce que sont l’union des cœurs et la maternité spirituelle.
Dieu est.
Que la plénitude de Jésus-Christ soit le lien de nos cœurs et toute notre plénitude.
Votre aimable épître m'a bien fort réjouie et m'a fortifiée et soutenue en un mal de côté et une fièvre dont je suis attaquée depuis huit jours, ce qui m'a beaucoup plus changée que la maladie précédente et, nonobstant, on me permet d'entendre tous les jours de la sainte messe, où j'ai le bonheur d'y recevoir mon Unique ; ce qui me fortifie de sorte que dans mes maux les plus pressants je ne suis point empêchée de mon corps, et je jouis d'une paix et d'une joie qui ne se goûte pas dans toutes les délices du monde. Je ne m'arrête pourtant pas à cet état béatifique [f°305v°] mais je fais tout recouler dans sa source et me repose seulement dans l'accomplissement des volontés de mon Dieu, m'abîmant et me perdant en Lui sans m'arrêter à ses dons ni réfléchir pour moi-même ; c'est l'amour qui opère tout en moi et cela me tient dans un anéantissement profond, et je vous puis dire en vérité que la volonté de Dieu domine souverainement en moi, la mienne étant perdue, ce qui me fait jouir d'une béatitude encommencé [sic] et parfois je dis à mon amour que je crains qu'il ne me fasse faire ici-bas mon paradis.
Mais ayant été reprise intérieurement de ce retour sur moi, je vis à l'abandon, me liant à toutes les dispositions de Dieu sur moi. Cet état me sépare de moi-même, et m’unit à Dieu d'une façon incompréhensible et me dispose à toutes les souffrances et privations de Dieu même, n'ayant qu'un simple [f°306] et unique désir qui est que Dieu lui-même accomplisse son bon plaisir en moi de la sorte qu'Il trouvera bon, et ceci se fait par un acte simple qui comprend tous les actes, et …a Que je sois dans la passion1 et point dans l'action, je suis dans un mouvement d'amour continuel quoiqu'il ne soit pas perceptible, et j'ai reconnu que notre activité gâtait tout et s'opposait à l'opération de Dieu sur nous ; et en vérité, nous rendons plus de gloire à Dieu en un moment dans cet état que nous ne ferions en mille ans par nos propres actes, qui sont toujours souillés de quelque recherche de nous-mêmes ; enfin j'ai reconnu par ma propre expérience que tout notre bien consiste à nous perdre et à nous tenir entre les mains de Dieu comme des instruments pliables et maniables à toutes Ses volontés, nous renonçant en tout, [f°306v°] adhérant uniquement à Lui. J'ai souvent depuis huit ans un martyre inconcevable pour avoir voulu agir de moi-même en cet état. Je ne vous dis rien par spéculation ni pour l'avoir appris de qui que ce soit, Dieu ayant toujours permis que je n'ai pu méditer ni beaucoup lire, et m'ayant mise entre les mains de personnes quoique très doctes qui gardaient un éternel silence avec moi. Le Saint-Esprit mon divin directeur me faisait demander avec des prières continuelles ce qu'Il voulait me donner, et je n'ai jamais rien appris que par goût et par expérience. Ceci tient une âme dans le dernier anéantissement parce qu'elle n'aperçoit rien en elle qu'une opération continuelle des grâces de Dieu, et que si il y a quelque bien, c’est Dieu qui le fait. Cette vérité fait que l'âme est dans une [f°308] soumission entière aux volontés de Dieu sur elle pour pénibles qu'elles soient à la partie inférieure, et aussi dans une action de grâce sans intermission, et cela se fait sans peine, mais par un mouvement amoureux et respectueux du cœur qui me semble tenir de l'acte des bienheureux dans le ciel. Depuis quelque temps je suis portée à mener une vie cachée, et les personnes pour saintes qu'elles soient ne me sont point en désir, Dieu étant seule ma suffisance. Je dis souvent à Sa divine majesté, « ôtez-moi tout et vous donnez à moi et j'aurais tout. » Je suis dans une abstraction de tout le créé et de moi-même, c'est là où est ma joie.
A.S.-S., pièce 2057, f° 305-307. Cette copie de lettre, d’une écriture claire mais malhabile, suit la pièce commençant par : « Le dernier de janvier en soupant le soir... » (v. vol. III, « Témoignages spirituels ») et précède la copie d’une lettre écrite par la Demoiselle Marc pendant sa prison (v. la pièce suivante). Elle est précédée par : « Sur l'abandon à Dieu / Lettre de M D La Verrie [Verrie de lecture incertaine ; Mme Lavière ?] à son directeur. »
L’adresse « …à son directeur » semble écarter Mme Guyon comme destinataire possible (encore que celle-ci fût appelée la « Dame directrice » par Tronson et d’autres). Il se peut qu’elle soit adressée au « R. P. » dont il est question dans la lettre suivante de Melle Marc, et peut-être même est-elle de cette dernière. Insistant sur le véritable abandon, elle produit un exemple d’une vie intérieure « quiétiste ». L’utilisation de mots savants (« état béatifique », « abstraction »…) laissera place à des mots simples et plus concrets dans la lettre de Melle Marc.
aIllisible.
1dans la passiveté.
A Dieu toute la gloire !
Mon révérend Père, je vous dirai les sentiments de mon cœur le plus brièvement que je pourrai.
Je suis sur la croix très volontairement, quoique douloureusement. J’aimerais mieux mourir que de faire la moindre chose par moi-même pour en sortir : ce serait un bourreau qui m’arracherait le cœur, m’étant livrée et donnée entièrement à mon Dieu. Qu’Il fasse de moi ce qu’Il voudra : j’adorerai toujours Sa très sainte volonté, que j’aime très tendrement . Je m’estime heureuse d’être prisonnière pour Son amour. La nature souffre, mais il la faut laisser gronder. Je n’ai peur de nulle croix nouvelle, mon cœur est préparé à tout ce que l’on pourra me faire souffrir. Je suis endurcie à la croix, je l’aime d’un véritable amour parce qu’elle me fait trouver mon Dieu.
Si Dieu permet que je ne voie jamais ma chère maîtresse sur la terre, je la verrai dans le ciel : la puissance des hommes ne va pas là. Cependant, comme notre union n’est fondée que sur l’amour de Jésus-Christ, c’est en Lui et pour Lui que je l’aime et lui suis unie plus intimement que si j’étais avec elle. Lorsque je prie, elle est toujours avec moi1 ; si je me séparais d’elle, je m’arracherais de mon cher Sauveur. Notre union ne sera interrompue ni sur la terre ni dans le ciel, union de croix sur la terre, union de possession de Dieu dans l’éternité. C’est cette espérance qui vivifie mon âme.
Elle m’a aidée à m’arracher de moi-même, de mes inclinations naturelles. Dieu s’est servi d’elle pour S’imprimer en mon cœur, [f°308v°] et si fortement que je ne puis l’exprimer ; mais je le sens bien intimement. Oui, elle a imprimé l’amour de Jésus-Christ si fortement en moi qu’il me semble réellement qu’il est gravé sur mon cœur en caractères profonds et ineffaçables. C’est pourquoi j’espère que Dieu me soutiendra par la force de Son amour, qui est ma vie. C’est cet amour qui a uni nos cœurs. Plus j’aime Dieu, plus je me sens serrée à elle : ainsi, qui nous séparera ? Ce ne sera ni les tourments, ni les prisons, ni la force des hommes, ni des diables. Rien ne nous séparera jamais de l’amour de Jésus-Christ2. C’est dans ce cœur aimable que je la trouve toujours. Ô cœur de Jésus, vous êtes ma vie et mon repos ! J’élève mon cœur et mes mains vers Vous, et Vous rends grâce de ce que Vous m’avez unie à un cœur qui Vous aime si tendrement et si purement qu’il en a tout embaumé le mien ; et c’est ce baume d’amour qui réjouit mon âme dans ma captivité.
La nature souffre beaucoup ; cependant je ne voudrais pas ne point souffrir, et dans l’intime de mon âme, je sens une crainte secrète de perdre ou d’éloigner de moi ma bien-aimée croix. C’est la chérie de mon cœur, je l’ai épousée d’une force inconcevable ; aussi lui veux-je garder fidélité tant que je respirerai. Je me suis tout à fait consacrée, donnée, vouée à mon Dieu, corps, âme, esprit, tout entière et sans réserve. Je Lui appartiens, qu’Il fasse de moi ce qu’Il voudra : je suis soumise à tout. Je ne sens nul désir, nulle volonté, qu’à dire en tout et partout : « Que votre très sainte volonté soit faite, ô l’amour de mon cœur ! » Enfin, un fiat continuel en moi, quoique douloureusement. C’est là mon penchant où je me sens entraînée, qui m’enfonce en Dieu par la croix.
[f° 309] Ô croix, qui consommez de douleur et qui vivifiez, que vous êtes amère, et que vous êtes douce ; vous tuez et vous donnez la vie. Ô que votre amour est fort lorsque l’on s’est livré à vous. Mon désir serait de mourir entre vos bras : vous me rendriez infailliblement dans le sein de mon Dieu, où j’aspire sans cesse, et où je repose sur la terre. J’espère et je crois fortement y reposer dans le ciel.
A.S.-S., pièce 2057, f° 308r° à 309r° ; de la main de Dupuy : « Copie d'une lettre escritte par la demlle Marc pendant sa prison au R. P. » « adressée à Mme Guyon add. marg. » - Vie, lettre n° 7 en annexe (p. 262 du vol. III de l’éd. Dutoit ; p. 1034 de notre édition).
1L’unité des cœurs que l’on a constatée entre Fénelon et Madame Guyon.
2Cf. Rom., 8, 35-39.
Table des matières
183. AU DUC DE CHEVREUSE. Août 1694. 4
AU DUC DE CHEVREUSE. 1er août 1694. 5
AU DUC DE CHEVREUSE. 12 ou 13 août 1694. 5
AU DUC DE CHEVREUSE. Mi-août 1694. 6
AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1694. 7
AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1694. 8
AU DUC DE CHEVREUSE. 26 ou 27 août 1694. 10
AU DUC DE CHEVREUSE. 28 août 1694. 14
AU DUC DE CHEVREUSE. 1erou 2 septembre 1694. 16
A DUPUY (?). Début septembre 1694. 19
[f°2r °] « Extrait ou substance d’une autre lettre au même du même temps2 : » 20
AU DUC DE CHEVREUSE. 8 septembre 1694. 22
AU DUC DE CHEVREUSE. 11 septembre 1694. 23
AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1694. 25
AU DUC DE CHEVREUSE (?) 13 septembre 1694. 28
AU DUC DE CHEVREUSE. 13 septembre 1694. 28
AU DUC DE CHEVREUSE. 15 septembre 1694. 29
AU DUC DE CHEVREUSE. 20 septembre 1694. 30
AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1694. 32
AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1694. 32
AU DUC DE CHEVREUSE. Avant le 25 septembre 1694. 33
AU DUC DE CHEVREUSE. 25 septembre 1694. 34
AU DUC DE CHEVREUSE. Le 1er octobre 1694. 35
AU DUC DE CHEVREUSE. 3 octobre 1694. 36
AU DUC DE CHEVREUSE. Reçu le 4 octobre 1694. 39
DE BOSSUET. 5 octobre 1694. 40
AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1694. 41
A MADAME DE GUICHE. 13 octobre 1694. 41
AU DUC DE CHEVREUSE. 15 octobre 1694. 44
A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 16 octobre 1694. 46
AU DUC DE CHEVREUSE. 18 octobre 1694. 47
AU DUC DE CHEVREUSE. 19 octobre 1694. 48
AU DUC DE CHEVREUSE. 24 octobre 1694. 49
AU DUC DE CHEVREUSE. 25 octobre 1694. 50
AU DUC DE CHEVREUSE. 26 octobre 1694. 52
AU DUC DE CHEVREUSE. 26 octobre 1694. 53
AU DUC DE CHEVREUSE. 27 octobre 1694. 55
AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1694. 56
A Nicolas de BETHUNE-CHAROST. Octobre 1694. 58
Octobre 1694. Voilà les statuts des Michelins : 59
Statuts des Christofflets : 60
Pour tous les enfants du petit Maître, les petits michelins. 63
A TOUS LES MICHELINS. 29 ou 30 octobre 1694. 64
AU DUC DE CHEVREUSE. 29 ou 30 octobre 1694. 65
AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1694. 65
AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1694. 66
AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694. 66
AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694. 67
AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694. 68
AU DUC DE CHEVREUSE. 3 ou 4 novembre 1694. 69
DU DUC DE CHEVREUSE. 3 novembre 1694. 70
AU DUC DE CHEVREUSE. 4 novembre 1694. 80
De la marquise de PRUNEY à ? 6 novembre 1694. 81
DEMANDES de Mme de NOAILLES ET REPONSES. 7 novembre 1694. 82
DE NICOLE A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 8 ou 9 Novembre 1694. 84
DOM INNOCENT (LE MASSON) A M. TRONSON. 8 novembre 1694. 85
DOM INNOCENT (LE MASSON) A LA PEROUSE. 86
AU DUC DE CHEVREUSE. 9 novembre 1694. 87
DE L’ARCHEVEQUE DE VIENNE A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 9 novembre 1694. 88
DU PERE LACOMBE. 10 novembre 1694. 90
AU DUC DE CHEVREUSE. 10 novembre 1694. 94
AU DUC DE CHEVREUSE. 10 novembre 1694. 95
AU DUC DE CHEVREUSE. 14 novembre 1694. 96
AU DUC DE CHEVREUSE. 16 novembre 1694. 96
AU DUC DE CHEVREUSE. 17 novembre 1694. 98
AU DUC DE CHEVREUSE. 19 novembre 1694. 99
AU DUC DE CHEVREUSE. 20 novembre 1694. 100
AU DUC DE CHEVREUSE. 23 novembre 1694. 101
AU DUC DE CHEVREUSE. 26 ou 27 novembre 1694. 104
AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1694. 106
[Fin de l’autographe ; Dupuy et La Pialière donnent ensuite la protestation:] 107
AU DUC DE CHEVREUSE. 7 décembre 1694. 108
AU DUC DE CHEVREUSE. 7 décembre 1694. 110
AU DUC DE CHEVREUSE. 9 décembre 1694. 112
AU DUC DE CHEVREUSE. 10 décembre 1694. 113
AU DUC DE CHEVREUSE. 13 décembre 1694. 116
D’UN INFORMATEUR. 16 décembre 1694. 116
DE FENELON A BOSSUET. 16 décembre 1694. 120
A BOSSUET. Vers le 21 décembre 1694. 122
AU CARDINAL LE CAMUS. 27 décembre 1694. 125
AU DUC DE CHEVREUSE. Décembre 1694. 126
AUX ENFANTS DU PETIT MAITRE. Début 1695 (?) 128
AU DUC DE CHEVREUSE (?) 7 janvier 1695. 130
AU DUC DE CHEVREUSE. 8 janvier 1695. 131
AU DUC DE CHEVREUSE. 8 janvier 1695. 132
A BOSSUET. Vers le 10 janvier 1695 (?) 132
CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 18 janvier 1695. 133
AU DUC DE CHEVREUSE (?) Février 1695. 136
De M. D’ARANTHON A … 8 février 1695. 136
DU PERE LACOMBE A ? Février 1695. 138
DU PERE LACOMBE. 4 mars 1695. 139
AU DUC DE CHEVREUSE. Mars 1695. 141
DOM RICHEBRAQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 14 avril 1695. 143
DU R.P. RICHEBRAQUE A MADAME GUYON. 14 Avril 1695. 145
AU DUC DE CHEVREUSE. Mi-avril 1695. 148
DU DUC DE CHEVREUSE A DOM RICHEBRACQUE. 18 avril 1695. 149
DE DOM RICHEBRACQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 avril 1695. 150
A la duchesse de MORTEMART ? Mai 1695. 152
A la Duchesse de MORTEMART ? Mai 1695. 154
Du CARDINAL LE CAMUS A DOM FALGEYRAT. 3 mai 1695. 155
DU PERE LACOMBE. Mai 1695. 156
DU PERE LACOMBE. 12 mai 1695. 158
DU PERE LACOMBE. 25 mai 1695. 162
AU DUC DE CHEVREUSE. 2 juin 1695. 165
AU DUC DE CHEVREUSE. Juin 1695. 169
AU DUC DE CHEVREUSE. Juin 1695. 169
A LA « PETITE DUCHESSE » [DE MORTEMART]. Juin 1695. 170
AU DUC DE CHEVREUSE. 1695. 171
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695. 172
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695. 173
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695. 174
AU DUC DE CHEVREUSE. 21 juin 1695. 175
AU DUC DE CHEVREUSE. 23 juin 1695. 176
A Mme DE MORSTEIN. 25 juin 1695. 178
A LA COMTESSE DE MORSTEIN. 28 juin 1695. 178
A LA COMTESSE DE MORSTEIN ? 30 juin 1695. 179
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1695. 179
DU PERE LACOMBE. 3 juillet 1695. 180
AU DUC DE CHEVREUSE. 4 juillet 1695. 183
AU DUC DE CHEVREUSE. 6 juillet 1695. 184
AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1695. 185
A la comtesse de MORSTEIN (?) Juillet 1695. 186
A La COMTESSE de MORSTEIN (?) Juillet 1695. 187
DE LA MERE LE PICARD. 9 (?) juillet 1695. 187
DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 9 (?) juillet 1695. 189
AU DUC DE CHEVREUSE. 13 juillet 1695. 190
DU PERE LACOMBE. 15 juillet 1695. 192
DE BOSSUET. 16 juillet 1695. 193
DE LA MERE LE PICARD. 18 juillet 1695. 196
AU DUC DE CHEVREUSE. 19 juillet 1695. 197
AU DUC DE CHEVREUSE (?) 21 juillet 1695. 197
AU DUC DE CHEVREUSE. 23 juillet 1695. 198
DU PERE LACOMBE. 29 juillet 1695. 200
AU DUC DE CHEVREUSE. Juillet 1695. 205
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 206
AU DUC DE CHEVREUSE. Août 1695. 208
AU DUC DE CHEVREUSE. 5 août 1695. 209
AU DUC DE CHEVREUSE. 6 août 1695. 210
A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 6 août 1695. 210
A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 15 Août 1695. 210
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 212
A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 20 Août 1695. 215
A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 20 Août 1695. 216
. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 217
A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 16 Août 1695. 217
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 218
AU DUC DE CHEVREUSE. 18 août 1695. 219
AU DUC DE CHEVREUSE. 18 août 1695. 221
DU PERE LACOMBE. 20 août 1695. 222
AU DUC DE CHEVREUSE. 20 ou 21 août 1695. 226
AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1695. 227
AU DUC DE CHEVREUSE. 30 août 1695. 227
DE LA MERE LE PICARD A BOSSUET. Vers la fin août 1695. 228
A BOSSUET. Vers la fin août 1695. 229
DU PERE LACOMBE. Août ? 1695. 233
DU PERE LACOMBE. 5 septembre 1695. 236
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 240
AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1695. 241
A LA PETITE DUCHESSE. Début septembre 1695. 243
A LA PETITE DUCHESSE. Début septembre 1695. 243
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 244
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 244
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 245
A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695. 246
AU DUC DE CHEVREUSE. 4 octobre 1695. 250
AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1695. 251
DU PERE LACOMBE ET DU Sr DE LASHEROUS. 10 octobre 1695. 253
[Lettre jointe de Lasherous :] 255
A SON FILS. 13 octobre 1695. 256
AU DUC DE CHEVREUSE. 16 octobre 1695. 257
DU PERE LACOMBE. 20 octobre 1695. 259
AUX DUCHESSES. Octobre 1695. 262
[Pour la « bonne duchesse » Marie-Henriette de Mortemart] 262
[Pour la « petite duchesse » Marie-Anne de Mortemart] 263
A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695. 263
A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695. 264
A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1695. 265
DU PERE LACOMBE ET DU Sr DE LASHEROUS. 11 novembre 1695. 266
[Lettre jointe de Lasherous :] 268
AU DUC DE CHEVREUSE. 13 ou 14 novembre 1695. 270
AU DUC DE CHEVREUSE. 15 novembre 1695. 271
A LA PETITE DUCHESSE. 27 novembre 1695. 272
DU PERE LACOMBE ET DE JEANNETTE. 7 décembre 1695. 278
A LA PETITE DUCHESSE (?) Décembre 1695. 283
A LA REYNIE. 5 avril 1696. 287
A LA REYNIE. Entre le 5 et le 12 avril 1696. 288
A M. TRONSON. 3 août 1696. 313
DE M. TRONSON. 10 (?) août 1696. 314
DE M. TRONSON. 27 août 1696. 314
A M. TRONSON. 28 août 1696. 315
DE M. TRONSON. 31 août 1696. 316
A M. TRONSON. 1er septembre 1696. 316
A L’ARCHEVEQUE DE PARIS, M. DE NOAILLES. 20 septembre 1696. 318
A M. TRONSON. 20 octobre 1696. 319
A M. DE LA CHETARDIE. 20 octobre 1696. 320
A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1696. 323
A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1696. 324
DE M. TRONSON. 27 novembre 1696. 326
A M. TRONSON. 29 novembre 1696. 327
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1696. 330
DE M. TRONSON. 13 décembre 1696. 331
DU CARDINAL LE CAMUS A L’EVEQUE DE CHARTRES. 1697. 333
A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1697. 336
A LA PETITE DUCHESSE. Février 1697. 338
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 340
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 342
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 344
A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER. Mars 1697. 348
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 351
A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 353
A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 356
A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 358
A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 360
A LA PETITE DUCHESSE. 18 avril 1697. 362
LETTRE [FAUSSE] ATTRIBUEE AU P. LA COMBE. 27 avril 1698. 366
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 368
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 370
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 372
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 373
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 375
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 377
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 381
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 383
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 387
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 389
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 390
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 391
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 393
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 395
A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 398
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 400
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 404
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 406
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 409
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 411
A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 414
3Fénelon bien sûr ! pratique assez fréquente à l’époque. 416
DU PERE LOIR A ? 25 juillet 1697. 416
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 424
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 425
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 425
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 427
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 428
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 429
A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 15 Août 1697. 431
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 432
A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 434
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697 437
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 439
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 440
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 441
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 443
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 444
A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 445
A LA PETITE DUCHESSE. 28 Septembre 1697. 446
A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697. 447
A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697. 448
A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697. 449
A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697. 451
A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697. 454
A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697. 457
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 459
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 461
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 462
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 463
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 464
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 466
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 467
A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 468
A L’ARCHEVEQUE DE PARIS, M. DE NOAILLES. Décembre 1697. 470
DU P. LA COMBE A L’EVEQUE DE TARBES. 9 janvier 1698. 472
A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698. 478
A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698. 478
A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698. 479
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698. 481
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698. 484
A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698. 485
A LA PETITE DUCHESSE (?) Avril 1698. 486
A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1698. 488
A LA PETITE DUCHESSE. 3 mai 1698. 490
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 494
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 495
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 496
DE MONSIEUR DE LA CHETARDIE. Début mai 1698. 498
A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER. 16 mai 1698. 506
A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 510
1 Lettre 346 à Chevreuse du 4 octobre 1695 : « …Il semble que Dieu ait étendu le règne de l’ennemi. J’ai pensé mourir. Je suis mieux, quoique avec un rhumatisme et la fièvre. J’ai souffert des maux inexplicables depuis quinze jours. » Mais les lettres suivantes du même mois font seulement allusion à une fièvre et à des rhumatismes. L’épisode du vin empoisonné est postérieur (v. son récit dans la lettre 413 à la « petite duchesse » de juillet 1697). Il pourrait par contre s’agir d’une première tentative d’empoisonnement, que l’on peut supposer connue avec beaucoup de retard à Lourdes, rapportée en Vie, 3.11.9, var. Poiret, que Cognet, Crépuscule, p.225, note 2, situe vers mai-juin 1694. Il y aura enfin, à la Bastille, la proposition d’un opiat empoisonné, rapporté en Vie, 4.7 (« Je le montrai au médecin qui me dit à l’oreille de n’en point prendre »). Certaines des craintes de Mme Guyon étaient peut-être infondées, compte tenu de la fréquence des empoisonnements naturels ; cependant la décision prise après le « procès des poisons » de la Brinvillier, d’instituer l’obligation de certificat médical de décès, conduisit à une diminution notable de la mortalité parisienne.
2 Devise guyonnienne : Quis ut Deus, tu solus sanctus.
3 Commenté par Mme Guyon. Edité par Poiret, Les livres de l’Ancien Testament… , tomes I et II, 1714.
4 Lettre du 7 décembre, f°254v°.
5 L’ouvrage, rédigé dès 1682, ne fut publié qu’en 1712 (suivi d’une réédition en 1720), par P. Poiret, au sein des Opuscules spirituels de Mme J. M. B. de la Mothe Guion. Le Moyen court et la Règle des associez à l’enfance de Jésus […] furent publié en 1685, le Cantique des cantiques interprété selon le sens mistique […] fut publié en 1688.
6 L’Orationis mentalis analysis, ouvrage signé, Verceil, 1686.
7 « Outre les auteurs italiens et Molinos, on relève les mises à l’Index des auteurs suivants : 1687, Antoinette Bourignon ; 1688, Malaval, Falconi, Boudon, Lacombe ; 1689 : Benoît de Canfield, Mme Guyon ; 1690 : Bernières, Cornand de la Croze. » (Dict. Spir., 12, J. Le Brun, « Quiétisme en France », col. 2811-2812.)
8 Le Moyen court est condamné par l’évêque de Genève dès le 4 novembre 1687 (v. J. Le Brun, La spiritualité de Bossuet, p. 449 sv.) ; v. Cognet, Crépuscule, « La sommation », p. 350 sv. ; etc.
9 v. ci-dessous la pièce 486, Soumission « A » du 15 avril 1695, et la pièce 495, Soumission du 28 août 1696.
10 Articles d’Issy ; v. Fénelon, Œuvres I, p. 1530 sv.
11 Ordonnance et instruction pastorale de Monseigneur l’Evesque de Meaux sur les Estats d’oraison, Paris, 1695.
12 Au nombre de neuf (ou dix ?) ; v. ci-dessous pièces 507 et sv.
13 Lettres de Lacombe : 348 du 10 octobre, 356 du 11 novembre, 361 du 7 décembre. Copies dans le même dossier La Reynie, N. acq. Fr. 5250, d’où est tiré la lettre présente de Pirot. Les passages soulignés sont repris soit dans cette dernière, soit lors des interrogatoires.
14 « A dit […] sa doctrine n'a point été condamnée, qu'au contraire avait été approuvée par l'Inquisition de Verceil, par la sacrée Congrégation des Rites et qu'enfin elle n'a point été condamnée dans le diocèse où le père Lacombe est actuellement. Qu'à son égard, d'elle on n'a rien trouvé dans ses écrits contre la foi, lesquels en a une bonne décharge, lesquels s'il y a quelques termes qu'elle ait employé mal à propos et sur lesquels elle se soit trompée, c'est un effet de son ignorance, et les désavoue et déteste de tout son cœur ; qu'elle est bien assurée qu'il ne se trouvera aucune erreur dans aucun de ses écrits et qu'elle n'a pas et plus aussi à faire aucune [f°177r°] rétractation, et qu'ainsi le père Lacombe et le Sr de Lashérous ont écrit en toute assurance qu'ils ne rougiraient jamais de confesser la pureté de sa doctrine, de sa discipline et de ses mœurs, et qu'ils sont bien persuadés que sa foi est conforme à celle de l'église… » (ms. B.N.F., N. acq. Fr. 5250, « Septième interrogatoire [par La Reynie] du dimanche 1er avril 1696, dans le donjon dudit château de Vincennes. ») – Pirot reprend avec exactitude les divers passages des compte-rendus d’interrogatoire qu’il cite. Dans le passage présent, qui vient en fin d’interrogatoire (certains auraient duré huit à neuf heures), Mme Guyon cherche avant tout à défendre Lacombe ainsi que l’aumônier de la prison Lasherous, devenu membre du cercle spirituel malencontreusement dénommé « petite Église ». L’interrogatoire avait porté auparavant et longuement sur le groupe ou la « secte » de Lourdes.
15 Pièce non retrouvée. Si l’on excepte les lettres adressées à La Reynie, huit mois séparent la dernière lettre à la petite duchesse de Mortemart du 27 novembre 1695 (lettre 362) de celle adressée à Tronson le 3 août 1696 (lettre 368 qui conduira à la soumission du 28 août préparée par ce dernier). Pendant ce silence ont lieu les confrontations en prison avec La Reynie (lettres 363 à 366 et interrogatoires), et avec Pirot : « Il [Pirot] lui rendit visite à Vincennes, le mercredi saint 18 avril. Il fut avec elle tout l'après-dîner pendant cinq heures, lui parlant toujours d'elle… » (pièce 515 : mémoire de Pirot du 25 août 1696.).
16 « …aucune [f°177r°] rétractation… », cité précédemment.
17 L’abbé Couturier apparaît lors de l’emprisonnement de Madame Guyon et est alors interrogé les 3, 9 et 14 janvier 1696 par La Reynie… (v. note à la lettre 51 à Chevreuse, du 2 juillet 1693).
18 Il s’agit des Justifications qui seront éditées en 1720 par Poiret en trois tomes. Trois forts « cahiers », comportant 266 folios pour le premier d’entre eux, furent remis à Bossuet (B.N.F., ms. Fr. 25 092/4).
19 Edité par Poiret en 1713 : L’Apocalypse de saint Jean Apôtre avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure […], tome VIII du Nouveau Testament…, 409 pages. « Il fut achevé le 23 de septembre 1683. » - « Votre Explication de l’Apocalypse me paraît très belle, très solide et très utile », écrit Lacombe dans sa lettre du 11 novembre 1696.
20 « Or tout cela ne peut s’expliquer qu’en découvrant le secret commerce, qui se passe entre Jésus et l’âme, qu’il veut bien prendre pour son Epouse, et en même temps les opérations mystiques par lesquelles Dieu s’applique à la purifier et à demeurer soumise à son opération divine ; avec les déserts et les dures épreuves, par lesquelles elle va à son anéantissement, et par là même à sa transformation en Dieu. / C’est ce qui s’est fait heureusement dans cet écrit, qui nous a été donné par l’organe d’une personne de piété ; laquelle paraît avoir été choisie comme une autre Sulamite, pour nous en donner cet éclaircissement. » (Préface « d’un Ami de l’Auteur » (Poiret), p. 118 du tome X de l’Ancien Testament, 1714.).
21 « Lettre écrite par le père de La Combe et par le Sr Delasherous du 10 octobre 1695 » (annotation en tête de la copie, ms. B.N.F., N. acq. Fr. 5250, f°248). La dernière partie, de l’aumônier, commence ainsi, f°249v° : « Ô illustre persécutée, femme forte, mère des enfants de la petite Église… » ; La seconde lettre, du 11 novembre, est suivie, f°251v°, par la contribution de l’aumônier qui commence ainsi : « La joie de la petite société, madame, dans le désir ardent qu’elle avait d’avoir l’honneur de vous voir… ». Tout ceci est compromettant, puisqu’il s’agit du projet de voyage de Mme Guyon pour animer la « petite Église » de Lourdes…
22Lettre du 7 décembre, f°254 : « Si toute votre explication de l’Ecriture était rassemblée en un volume, on pourrait l’appeler la bible des âmes intérieures, et plut au ciel que l’on put tout ramasser et en faire plusieurs copies… »
23 [Première] lettre du 10 octobre, f°249 : « Elle [Jeannette] s’est sentie inspirée de vous demander un anneau d’or pour elle, et deux d’argent pour ses deux confidentes. Pour moi, vous me donnerez ce que le cœur vous dira, mais je voudrais avoir le portrait que je vous rendis à Passy, et je vous prie de ne pas me le refuser. »
24 Nunc dimittis servum tuum… Maintenant, ô Maître Souverain, tu peux laisser s’en aller ton serviteur en paix selon ta parole (Cantique de Siméon, hymne du soir aux complies du bréviaire).
25 Lettre du 7 décembre, f°254v° : « L’ouvrage de M. Nicole, me fait dire de lui, ce qui est dans Job : il a parlé indifféremment de choses qui surpassent excessivement toute sa science… ».
26 Lettre du 7 décembre, f°254v°, fidèlement citée.
27 Sur les lectures de Mme Guyon, v. J. Le Brun, Le pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002, « La passion de Grisélidis » p. 89 sv. [et les notes associées, p.363sv.]. Grisélidis (v. le Decameron), est joint à Peau d’Ane de Perrault dans les éditions de 1694 et 1695 ; la Belle Hélène est un roman populaire.
28 La Vie par elle-même.
29 « …vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse - qui dit figure ne dit pas la réalité… », Vie, 2.14.2 ; v. aussi lettre 145 à Chevreuse du 11 janvier 1694 - Rêve mystique et symbolique du Mont Liban et des deux lits, Vie, 2.16.7 : « Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et opposés qui vivaient ensemble d’une manière admirable : le chat se jouait avec l’oiseau […] Je m’éveillai là-dessus si pénétrée de ce songe que l’onction m’en demeura plusieurs jours. »
30 L’Ordonnance et Instruction pastorale de Monseigneur l’évêque de Chartres, Pour la condamnation des livres intitulez Analysis Orationis mentalis etc. Regle des Associez […] Moien court […] Le Cantique […] Les Torrens ; le mandement contre Mme Guyon par Godet des Marais est daté du 21 novembre 1695.
31 Moine à Marseille, prédécesseur de Nestorius, avait des difficultés à admettre que Dieu était né et mort.
32 Saint Augustin, Œuvres complètes, Paris, Vivès, 1873, tome 6, p. 178 sv., « Lettre CCXIX. Saint Augustin et quelques autres évêques d’Afrique prient Proculus et Cylinnius, évêques dans les Gaules, de recevoir le moine Leporius repentant… »
33 Torrents, Chap. II, § 3, rétablissant la référence à Dieu seul : « …lorsqu'elles veulent s'accuser, elles [les âmes] ne savent qu'accuser, que condamner, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu. Et comme Dieu ne peut vouloir le péché, elles ne le peuvent non plus vouloir. Si on leur dit de se confesser, elles le font car elles sont très soumises, mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire comme un petit enfant à qui on dirait « il faut vous confesser de cela » : il le dit sans connaître ce qu'il dit, sans savoir si cela est ou non, sans reproche ni remords; car ici l'âme ne peut plus trouver de conscience et tout est tellement perdu en Dieu qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur: elle (254) demeure contente, sans en chercher. Mais lorsqu'on lui dit « vous avez fait cette faute » elle ne trouve rien en elle qui l'ait faite et si on dit « dites que vous l'avez faite » elle le dira des lèvres sans douleur ni repentir. » (Opuscules spirituels, 1720, rééd. Olms, 1978).