en début de révision > µ

réduire ici ou là de ~50 pages et surtout Lilian par JCh de 150 à 50 pages

construire le 5 Orthodoxes

ajouter des INDICES [E.C.] de transmissions de coeur à coeur

d'où 644 à ~~500 pages





FOYERS MYSTIQUES


Dominique Tronc

Table des foyers

Table des matières

Cercles de mystiques 6

1 De Socrate à Platon Plotin Denys Damascius Penrose. 19

2 Du Bouddha au Mahayana. 87

3 Le Tao 115

4 De Jésus aux apôtres, chrétiens de l'Antiquité 135

5 Orthodoxes grecs puis slaves 147

6 François d'Assise 'deuxième Jésus' 148

7 De Naqsband à la Voie 192

8 Des Béguines à Ruusbroec 380

9 En Indes 466

10 Thérèse Jean de la Croix Quiroga carmélites 473

11 Franciscains Chrysostome Bernières Guyon 486

12 Spinoza et autres 'hors systèmes' 582

fin 644

Table complète développée en fin d'ouvrage.



Cercles mystiques

Leur recherche et conditions vitales

Parce qu'ils se connaissaient en se rencontrant, ou bien, plus faiblement mais plus longuement en partageant des traces orales ou écrites au sein d'une 'civilisation'.

Comment les trouver puis les présenter :

1. une liste chronologique de figures mystiques élargie progressivement converge en 'foyers' par regroupements opérés autour d'un fondateur ou d'un thème. Suivent:

2. présentation en tableau de cercles mystiques sur 5 demi-millénaires

3. une douzaine de foyers ou chapitres à présenter suivant la séquence suivante : a/ une figure phare - b/ un cercle immédiat - c/ rebond par influences - d/ thème - e/ citation

§

Les apôtres autour de Jésus, Plotin et son cercle ou plus tard Spinoza et ses amis, des sufis ou hommes du blâme, les adeptes de la quiétude : de petits groupes modifient le monde.

En-deçà de rattachement à un groupe de quelques Amis, l'individu reste faible et incontrôlé.

Au-delà de la douzaine de membres, l'organisation nécessaire induit la prise de pouvoir par des chefs et des règles externes.

Demeure toujours le danger ‘statistique’ de disparition par fluctuation propre au très petit nombre de membres d'un cercle.

§

Entre 3 et 12 membres avant tout contenu rédigé - ce qui fait la différence avec des sectaires. Mais leur faible nombre peut conduire à disparition tandis qu'un plus grand nombre conduit à la fondation d’Ordres et Règles adaptés à la moyenne humaine. Un essaimage en « familles » fut tenté en religion par les 'moines du désert', les Chartreux, les carmélites essaimant au-delà d'une quinzaine. De même autour de soufis en communautés réduites, d'hommes du blâme' vivant comme l'apothicaire Attar du commerce artisanal.




Liste de 'feux'


Évangile la ‘collecte’ de disciples et de même chez François l’imitateur


Vie de Plotin par Porphyre et présentation de familles des philosophes par Bréhier et des Thérapeutes puis de ‘pères au désert’


Ruusbroec, trois amis à Groenendael puis d’autres avant association avec Windesheim


Juan de la Cruz et quelques proches (lister et présenter)

Spinoza et quelques amis (lister et présenter )


LErmitage de Bernières puis la filiation de la quiétude passant par Guyon (lister...)


Filiations sufis et d’hommes du blâme dont une des branches Naqsbandies


Taoistes avant déviation religieuse (mais je ne sais pas grand chose)


Dogen avant déviation Zen


S. Weil et des intimes intérieurs ou révolutionnaires ?


Fonctionnement humain parallèle hors mystique ? chercheurs novateurs qui créent des « écoles » en sciences humaines


Point commun : les individus priment, ils s’assemblent - sans contenu descriptible tel que Règle - par influence passant par l’un d’entre eux à l’origine d’un cercle restreint, Famille’ nécessaire à la solidité psychologique. La flamme ne peut naître d'une croyance traduite en exposé ou en philosophie ou en théorie. Toutes visées infra-humaines tandis que l’individu est porteur de Cela qui dépasse ses possibilités d’expression – sauf quelques musiciens et peintres – d’où l’indispensable approche biographique témoignant présence vécue.




Figures distribuées selon de possibles rencontres

Je reprends une liste datée chronologiquement en titrant autour de figures majeurs ou de milieux:


0000

Esquimau (Alaska, Groenland)

Pygmées


1 autour d'Isaïe -540

AC ~1350 Hymne d'Akhnaton.

AC ~540 Isaie

AC ~ 575 Livre de Job

1280~ Le Zohar compilé par Moïse de Leon (1240-1305).


2 milieu indien > upanisads -350 Mundaka Up. >

AC ~350? Mundaka Upanishad

1518 Kabir (~1440 - 1518)

1603 Dadu (1544?1603) and the Bauls of Bengal

3 > autour du bouddha -483?

0500? Sutra on Perfect Wisdom (Abhisamayalankara).

1050~ Milarepa

170~ Textes bouddhiques dont L’enseignement de Vimalakîrti


4 autour de Socrate -399 > Plotin 270

AC ~250 Hymne … Zeus

AC ~500 Parménide

AC~399 Socrate (AC 470 ? AC 399) & Platon (AC 427 ? AC 348/7)

0270 Les Ennéades de Plotin (205-270)

0485 Proclus (412 - 485).

0500~ Denys l'Aréopagite


5 milieu taoïste > Lao -300 Tchoang -250

AC ~300 Lao Tseu/Laozi

AC ~250 Tchoang-tseu/Zuangzi

1376 Hyegun (1320-1376)


6 puis de Jésus > François 0 1226

0070~ Paul l'Apôtre

0080~ L'Evangile selon Matthieu

0390~ La Vie de Moïse Grégoire de Nysse (~331 apr. 394).

0430 Augustin (~354 - 430)

0430~ Cassien (~360 ~430)

0780~ Jean de Dalyatha (~690 ~780)

1022 Symeon le Nouveau Théologien (949 - 1022)

1226 François d'Assise (1182-1226)


7 > mahayana indien puis chinois 700

0713 Houei-neng (638-713), Soutra de l’Estrade

0761 Wang Wei (701-761) & 762 Li po (701-762)

0800?? Le cycle de La grande libération attribué à … Padmasambhava.

1030~ Abhinavagupta (~955 - ~1030) et le Sivaisme du Cachemire.

1390~ Lalla (~1320 - ~1390).

1529 Brug-pa (1455-1529)


8 soufis 900

0632 Le Coran de Muhammad (~570 - 632)

0801 Rabia (~713-801)

0849 Bistami/Bayazid (777-848/9)

0900~ Femmes soufies des premiers siècles de l’Hégire

0900~ Hommes soufis des premiers siècles de l’Hégire

0911 Junayd (830-911)

0922 Hallaj (857-922) présenté par Hamadani

1064 Ibn Hazm (994-1064)

1111 Hamid al-Ghazali (1058-1111) et son frère Ahmad (-1126)

1131 Ayn Al-Quzat Hamadani (1098 ? 1131)

1141 Ibn Al-Arif (-1141)

1191 Sohravardi (1155 ? 1191)

1209 Ruzbehan (1128-1209)

1220 Najmoddin Kubra (1145-1220)

1230 Attar (1142-1230)

1235 Ibn al Faridh

1240 Hirrali (? - 1240)

1240 Ibn Arabi (1165-1240)

1240~ Traité de l'Unité

1273 Rumi (1207-1273)

1318 Sultan Valad (1226-1318)

1320 Shabestari (?-1320).

1390 Hafez de Chiraz (1316/1317 - 1390)

1390 Ibn Abbad de Ronda (1332 ? 1390)

1624 Shaykh Ahmad Sirhindi (1564 ? 1624)

1661 Sarmad (? -1661)


9 hommes du blâme 1021 Sulami

0965 Niffari (879-965)

1021 Sulami (937?-1021)

1033 Ab–al-Hasan Kharaqani (960-1033)

1049 Abu Said (? - 1049)

1089 Khwadja Abdullah Ansari (1006-1089)

1290 Nasafi (?-1290) & Traités du soufisme.

1381 Maneri (~1263-1381)

1389 Baha Al-din Naqshband (1317-1389)

1428 Jili (1366-1428)

1492 Jami (1414-1492).

1500~ Derviches anatoliens

1711 Machrab (1657-1711)


10 béguines > Ruusbroec 1371

1141 Hugues et Richard de Saint-Victor (? 1141).

1148 Guillaume de Saint-Thierry(~1085-1148)

1153 Bernard de Clairvaux (1091-1153)

1188 Guigues II (? - 1188)

1240~ & ~1280 Hadewijch I & II

1300~ Hugues de Balma

1306 Jacopone da Todi (~1233 - 1306).

1309 Angèle de Foligno (1248 - 1309).

1310 Marguerite Porete (~1250 - 1310).

1321 Dante Alighieri (-1321)

1328 Maitre Eckhart (~1260 - 1328).

1349 Richard Rolle (~1295?? ? 1349)

1361 Tauler (~1300-1361)

1361~ L'Imitation de la Vie Pauvre de N.S.J.C.

1366 Suso (~1295-1366)

1370~ La Theologia Deutsch ou Livre de la Vie Parfaite.

1370~ Le Nuage d'Inconnaissance.

1381 Jan van Ruusbroec (1293-1381)

1408~ L'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis (1379 ? 1471).

1411 Gerlach Peters (1378-1411).

1420~ Julian de Norwich (~1343 - après1416)

1440~The book of Margery Kempe (~1373 ~1440)

1471 Denys le chartreux (1402-1471).

1477 Henri van Herp/Harphius (1400 - 1477).

1508 Nil Sorskij (1433-1508), influence

1510 Catherine de Gênes (1447 - 1510)

1535 La Perle évangélique.

1548 Institutions pseudo-taulériennes

1588 Breve compendio d'Isabelle Bellinzaga.

1598 Philippe Desportes


Age classique

1600 Giordano Bruno (~1550 ? 1600)

1600~ Pierre de Croix

1608 Jacques Levasseur (1571?1638)

1610 BenoŒt de Canfield (1562-1610)

1618 Madame Acarie, [Iere] Marie de l'Incarnation (1566-1618).

1622 François de Sales (1567 - 1622).

1623 Exercices sacrés de l'amour de Séverin Rubéric (? ? apr.1625).

1624 Jacob Bohme (1575?1624).

1631 Constantin de Barbanson (1582-1631).

1631 Exercice divin de Marie de Beauvilliers (1574 - 1657).

1633 George Herbert (1593 ? 1633)

1635 Jean-François de Reims (? ? 1660).

1635 Louis Lallemant (1588 - 1635).

1635 Martial d'Etampes (1575 - 1635).

1638 Falconi (1596 - 1638)

1639 Jeanne de Cambry (1581-1639)

1641 Condren (1588-1641)

1641 Dom Augustin Baker (1575 - 1641).

1641 Jeanne de Chantal (1572 - 1641).

1644 Isabelle des Anges (1565 - 1644)

1657 Le Pèlerin Chérubinique d?Angelus Silesius (1624 - 1677).

1650~ Pierre Cluniac (1606 - après 1642).

1654 Marie de Valernod, dame d?Herculais (1619 - 1654).

1655~ Hubert Jaspart (1582 ~1655)

1656~ Claudine Moine (1618 - après 1655)

1657 Jean-Jacques Olier (1608-1657)

1657 Madeleine de Neuvillette (1610 - 1657)

1658 Jean Rigoleu [c] (1596 - 1658).

1662 Pascal (1623 -1662)

1665 Jean-Joseph Surin (1600 -1665)

1667 Victorin Aubertin (1604 - 1669)

1668 Antoine Civoré (1608 - 1668)

1670 Le Jour Mystique de Pierre de Poitiers (? -1683)

1671 Armelle Nicolas (1606-1671)

1671 La mère Agnès (1593-1671)

1672 Marie de l'Incarnation [Guyart] (1599-1672).


11 autour de Jean de la X 1580

1562 Pierre d'Alcantara (1499 - 1562)

1566 Louis de Blois (1506 - 1566) et son Institution spirituelle

1582 Thérèse de Jésus (1515 - 1582).

1591 Jean de la Croix (1542-1591).

1591 Luis de Leon (1528-1591).

1596 Grégoire Lopez (1542 - 1596)

1538 Subida del Monte Sion de Bernardino de Laredo (1482 ~1540).

1628 Joseph de Jésus Maria [Quiroga](1562-1628).

1636 Jean de Saint-Samson (1571 - 1636).

1637 Madeleine de Saint-Joseph (1578 - 1637).

1652 Maur de l?Enfant-Jésus (1617/8 - 1690).

1652 Marie-Madeleine de Jésus [de Bréauté] (1579-1652)


12 TOR > Bernières Guyon 1717

1646 Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594 - 1646)

1649 Gaston de Renty (1611 - 1649).

1656 Marie des Vallées (1590-1656)

1659 Jean de Bernières (1600 - 1659)

1674 Geneviève Granger (1600 - 1674)

1677 Charlotte Le Sergent (1604 - 1677).

1680 Marie Bon (1636?-1680)

1681 Monsieur Bertot (1622-1681), Directeur Mystique.

1689 Jean Aumont (1608 - 1689)

1696 Molinos (1628 - 1696).

1698 Catherine / Mectilde de Bar (1614-1698)

1699 Archange Enguerrand (1631 - 1699).

1708 François de Laval (1623-1708) et l’Ermitage de Québec.

1709 Alexandre Piny (1640-1709)

1715 Fénelon (1651 - 1715)

1715 François La Combe (1640-1715).

1717 Jeanne-Marie Guyon (1648 - 1717)

1719 Malaval (1627-1719)

1719 Pierre Poiret (1646 -1719)

1720 Claude-Fran‡ois Milley (1668 -1720)

1733 James (1645-1726) et Georges Garden (1649-1733)


13 Modernes divers

1674 Thomas Traherne (1637 - 1674)

1677 Baruch de Spinoza (1632 - 1677)

1678 Antoinette de Jésus (1612 - 1678)

1678 Henry Scougal (1650 - 1678).

1680 Alexandrin de la Ciotat (1629 - 1706).

1680~ poèmes de Catharina Regina von Greiffenberg (1633-1694)

1682 Epiphane Louys (1614-1682)

1682 Marie (1644-1682) et Claude Hélyot (1628-1686)

1686 Traités de la vie intérieure de Maximien de Bernezay.

1686 Nicolas Barré (1621 - 1686).

1690 Robert Barclay (1648 - 1690) et les Quakers.

1691 Laurent de la Résurrection (1614 ? -1691)

1694 Matsu Basho (1644 ? -1694)

1696 Claude Martin (1619 -1696).

1737 Maria-Magdalena Martinengo (1687 ? 1737)

1751 Jean-Pierre de Caussade (1675 - 1751)

1751~ L'Abandon à la Providence divine

1769 Gerhard Tersteegen (1697 - 1769)

1775 Paolo [Danei] della Croce (1694-1775)

1782 La Philocalie, une bibliothèque spirituelle.

1785 Khwaja Mir Dard (1720-1785)

1798 Jeanne Le Royer (1731-1798)


Dix-neuvième et vingtième


1803 Jean-Nicolas Grou (1731 - 1803)

1804 Emmanuel Kant (1724-1804)

1820 Pierre de Clorivière (1735 - 1820)

1823 Sheikh Al-Arabi ad-Darqawi (-1823)

1827 Dov Baer de Loubavitch (1773 - 1827)

1833 Seraphim de Sarov (1759-1833)

1837 Giacomo Leopardi (1789 - 1837).

1840~ Optino et la Paternité spirituelle en Russie.

1843 Johann Christian Friedrich Hölderlin (1770 - 1843).

1849 Edgar Allan Poe (1809-1849)

1850 William Wordsworth (1770-1850)

1852 François Libermann (1802 - 1852)

1854 Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854)

1855 Gérard de Nerval (1808-1855)

1867 Charles Baudelaire (1821 ? 1867)

1870~ Récits d'un pèlerin [russe]

1881 Amiel (1821 ? 1881)

1883 Abd el-Kader (1807-1883)

1886 Emily Dickinson (1830-1886)

1891 Arthur Rimbaud (1854 - 1891)

1892 Charles-Louis Gay (1815-1892)

1897 Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897)

1900 Félix Ravaisson (1813-1900)

1902 Richard Maurice Bucke (1837-1902)

1906~ Archimandrite Spiridon

1908 Lucie Christine (1870 - 1908)

1910 William James (1842-1910)

1914 Jean Jaures (1859 - 1914)

1914 Témoignages issus des Enfers (1914-1953)

1917 Léon Bloy (1846-1917)

1918 Marie-Antoinette de Geuser « consummata »(1889-1918)

1919 Rosa Luxemburg (1871-1919)

1922 Marcel Proust (1871-1922).

1922 W. H. Hudson (1841-1922)

1924 Franz Kafka (1883-1924)

1929 Hugo von Hofmannsthal (1894-1929)

1932 Ramakrishna (? -1932)

1933 Henri Bremond (1875-1933)

1934 Ahmad al Alawi (-1934)

1934 Ha‹m Nahman Bialik (1873 -1934)

1938 Edmond Husserl (1859-1938)

1938 Ossip Mandelstam (1891 -1938)

1938 Starets Silouane (1866-1938)

1941 Henri Bergson (1859-1941)

1941~Thomas Kelly (1893-1941), Quaker

1942 Edith Stein (1891-1942)

1942 Brandsma (1881-1942)

1943 Etty Hillesum (1914 - 1943).

1943 Jiri Langer (1894-1943)

1943 Simone Weil (1909 - 1943)

1944 René Daumal (1908-1944)

1946 H.G. Wells (1866-1946)

1948 Georges Bernanos (1888-1948)

1948 Vital Lehodey (1857-1948)

1950 Joé Bousquet (1897-1950)

1950 Ramana Maharshi (1879 - 1950)

1950 Simon Frank (-1950)

1953 Jean Baruzi (1881-1953)

1955 Albert Einstein (1879-1955)

1955 Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

1960 Jules Supervielle (1884-1960)

1960 Ra‹ssa Maritain (1883-1960)

1961 Dag Hammarskjold (1905-1961)

1961 Erwin Schrodinger (1887-1961).

1962 Gaston Bachelard (1884-1962)

1963 Aldous Huxley (1894-1963).

1963 Ramdas (-1963)

1966 D.T.Suzuki (1870-1966)

1967 Marie Noel (1883-1967)

1968 Antonio Porchia (1885 - 1968)

1968 Jean Paulhan (1884?1968)

1971 Emile Dermenghem 1892-1971

1971 Jean Grenier (1898-1971)

1973 Henri Le Saux / Swami Abhishtktananda (1910-1973)

1975 Carlo Levi (1902-1975)

1975 Maurice Zundel (1897-1975)

1975 Patrice de la Tour du Pin (1911-1975)

1977 Evguénia Guinzbourg (1906-1977)

1979 Jeanne Schmitz-Rouly (1891-1979)

1979 Paul Agaësse (-1979)

1980 Lev Gillet (1893 ? 1980)

1980~ Lu Kuan Yu (1898?-) & Hsu Yun

1982 Varlam Chalamov (1907 - 1982)

1983 Arthur Koestler (1905-1983).

1984 Henri Michaux (1899-1984)

1985 Vladimir Jankélévitch (1903-1985)

1986 Bernadette Roberts (1931-1986)

1987 Jean-Baptiste Porion (-1987)

Collectifs et figures du monde mystique selon cinq localisations sur cinq demi-millénaires



EUROPE PROCHE ORIENT TERRES d'Islam

IRAN & ASIE C.

INDE & THIBET

EXTRÊME O.

-500

Platon

Sumer

Bible ‘Les écritures’


Avesta

Zarathustra
Mani

Vedas,

Brahmana

le Bouddha
Confucius
Lao-tseu 
Tchoang-tseu

0

Israel & Chrétiens


À Jérusalem, à Safed

Jésus 
Paul,  Les évangiles’



Bouddh. ancien

Upanisads

Bhagavad-gita

Taoïstes

Huainan zi

500

Plotin
Augustin
Denys l’Aréop.
Damascius
Barsanuphe & J.de Gaza
Isaac le syrien
Jean de Dalyatha
Syméon le ‘Nouv.Theol.’

À Bagdad

Rab’ia
Bistami
Junaid

À Nichapour

B. Mahayana

Vimalakirti
Nagarjuna

B. Tch’an

Houei-Neng
Chen-Houei

1000

Rhéno-flamands

Eckhart, Tauler

Franciscains

François d’Assise
Bénédictins
Guillaume St-Th.
Béguines
Hadewijch I & II
Marguerite Porete
Ruusbroec
Chartreux
Nuage d’Inconnaissance

« Des tribus d’Israel »

Rabbi Siméon, 
Maïmonide
Zohar 

«  Des Soufis »

Ghazali
Ibn Arabi
Rumi
Sultan Valad
Ibn Abbad de Ronda

« Des h.du blâme »

Sulami
Kharaqani
Ansari
Attar
Hafez de Chiraz
Shabestari 
Naqsband
Jili
Jami

B. au Thibet

« Livre des 
   morts »
Milarepa
Brug-pa

Sivaïtes du Kasmir

Abhinavagupta
La Bhakti

B. de la Terre pure


« Tao poétique »


B. Sino-japonais Zen

Dogen


Néo-confucianistes

1500





Catherine de Gênes
Perle évangélique

Espagne

Laredo, Teresa
Juan de la Cruz
Quiroga
France
Canfield,Bernières
Marie de l’Incarn.
Bertot, Mme Guyon
Dov Baer de Loubav.

Chrétiens Orthodoxes

La Philocalie’
Séraphim de Sarov
Archim. Spiridon

Europe

Etty Hillesum
Lilian Silburn

		
Lahiji    
[comm.Shabest.]

Les sant

Kabir






  Ramana Maharshi
Wang-yang-ming






IRAN et ASIE CENTRALE INDE et THIBET EXTREME-ORIENT



-500


		



Avesta

Zarathustra
Mani

Vedas,

Brahmana

le Bouddha
Confucius
Lao-tseu 
Tchoang-tseu

0





Bouddh. ancien

Upanisads

Bhagavad-gita

Taoïstes

Huainan zi

500


		

		


À Nichapour

B. Mahayana

Vimalakirti
Nagarjuna

B. Tch’an

Houei-Neng
Chen-Houei

1000




« Des h.du blâme »

Sulami
Kharaqani
Ansari
Attar
Hafez de Chiraz
Shabestari 
Naqsband
Jili
Jami

B. au Thibet

« Livre des 
   morts »
Milarepa
Brug-pa

Sivaïtes du Kasmir

Abhinavagupta
La Bhakti

B. de la Terre pure


« Tao poétique »


B. Sino-japonais Zen

Dogen


Néo-confucianistes

1500






		

		

		
Lahiji    
[comm.Shabest.]

Les sant

Kabir






  Ramana Maharshi
Wang-yang-ming


Le mot « mystique » ?

Recourir à quelques introductions sous /Master, cf. !E, l’École du Coeur etc.

Matériaux non classable car traces colorées, toutefois le reçu-donné 1

Matériau à rédiger v. notes disjointes 2. 3.4

Mystiques aidés par des Aînés


Affirmer la réalité d’un « plus grand que  soi » en présentant quelques auteurs reconnus parmi les deux centaine de figures assemblées dans notre « bibliothèque mystique ».

La majorité des figures restent isolées. Elles se situent au sein d'appartenances religieuses ou culturelles qui ne les reconnaîssent pas dans leur singularité (sauf lorsque des dons naturels exceptionnels les mettent en relief au sein d'une multitude).

Ceci explique le paradoxe d'un "parfum" partagé et de la diversité des justifications proposées. On est d'accord sur le choix des noms alors même que l'on ne les justifient diversement. Noms trop rarement en priorité devant les appartenances culturelles et religieuses.

La vraie relation est verticale et non justifiée hors d'une Influence première. On ne peut regrouper valablement par appartenances humaines qui sont horizontales et diverses. L'unité reste mystérieuse.

§

Les mystiques bénéficiant d'une communication silencieuse directe de coeur à coeur sont rares. Après découverte et étude d'une filiation en France au dix-septième siècle, j'ai recherché s'il en existait d'autres. Mais plus anciennes ou prenant place au sein d'autres cultures les accès me sont plus incertains. J'en ai trouvé traces d'une dizaine signalés par autant de "feux" d'origines intérieures. Elles sont évoquées plus bas. Preuves de feu intemporel.

Cela a permis de lier plusieurs figures entre elles, regroupement purement intérieur prenant le pas sur des croyances.

Mais pour en trouver traces il faut être forcé par l'improbable expérience incroyable. Inexplicable car pas de nous mais reçu. Donnée par un Ancien qui par sa 'prière vers autrui' transmet la grâce en donnant la paix.

Résumé : vertical, pas de chemin tracé, l'aigle dans l'air (Ruusbroec repris par Guyon).

§


1 Socrate Platon ... Plotin

2 Bouddha GrandVéhicule ... Sivaïsme

3 Lao Tchoang ... Tao

4 Jésus apôtres ... Tertullien moines des déserts Barsanuphe ... Russes // quakers

5 Naqsband ... Voie

6 béguines Ruusbroec ...

7 Teresa Juan Quiroga carmélites

8 franciscains Chrysostome Bernières Guyon ...


liens de synthèses

3//2

2>5, 4>6, 7, 8


Dans tout ce qui suit reprise de 1 à n en chapitres séparés :



1 De Socrate à Platon Plotin Denys Damascius Penrose.

Nous n'avons aucune preuve confirmant les pratiques mystiques propres à la première grande Tradition5. Mais ont été transmises les textes, traces des feux allumés par Socrate dont l'impulsion est transmise à ses disciples dont Platon."L'école d'Athène" perdure un millénaire et inspire le néo-platonisme de Plotin, influence le chrétien Denys. Damascius ferme l'école. L'influence perdure sur les esprits ouverts à l'infini - dont un mathématicien.

La mort de SOCRATE rapportée dans le Phédon 6

[…]µ

Échécrate : Te trouvais-tu toi-même Phédon, auprès de Socrate en ce jour où, dans la geôle, il but le poison? Ou bien quelqu’un d’autre t’en a-t-il fait le récit? Phédon : Je m’y trouvais moi-même, Échécrate. Éch. : […] Alors, Phédon, qu’est-ce qui s’est passé? — Ph. : Le hasard, Échécrate, fit que, dans son cas, la veille du jugement fût en effet par hasard le jour où l’on cou­ronnait la poupe du navire que les Athéniens envoient à Délos. i— Éch. : Mais ce navire, dis, qu’est-ce que c’est? — Ph. : C’est, disent les Athéniens, le navire sur lequel jadis Thésée avait transporté, les conduisant vers la Crète, ces fameux «deux fois sept» : en les sau­vant, il se sauva lui-même. Or, on avait, d’après la tra­dition, fait vœu à Apollon, dans le cas où ils seraient sauvés, de mener chaque année à Délos un pèlerinage; pèlerinage que, à dater de ce jour et maintenant encore, on a continué d’envoyer au Dieu. Mais, dès le premier jour du pèlerinage, c’est la règle à Athènes que, pendant toute sa durée, la Cité soit exempte de souillure, c’est-à- dire que personne ne soit, en son nom, mis à mort, jusqu’à ce que le navire soit parvenu à Délos et revenu à son point de départ. Ce qui d’ailleurs prend parfois beau­coup de temps, quand il arrive aux vents d’être contraires. Et maintenant, le premier jour du pèlerinage, c’est celui où le prêtre d’Apollon a couronné la poupe du navire; ceci, vous ai-je dit, eut lieu justement la veille du jugement. Voilà pour quelles raisons Socrate eut longtemps à rester dans la prison entre son jugement et sa mort. — Éch. : Parle-nous donc, Phédon, de la mort elle-même! Que s’est-il, à ce moment dit et fait? Parmi les familiers de notre homme, lesquels se trouvèrent auprès de lui? Mais peut-être les Magistrats ne permirent-ils pas leur présence et est-ce, au contraire, sans être assisté de ses amis, qu’il mourut? — Ph. : Nullement! Certains au contraire étaient présents, un assez grand nombre même. — Éch. : Eh bien! prends à cœur de nous renseigner le plus exactement possible sur tout cela; à moins que justement tu n’aies autre chose à faire… — Ph. : Mais non! je suis libre, et je tâcherai d’être complet dans mon exposé. Aussi bien, rien n’est-il jamais plus doux pour moi que de me rappeler Socrate, soit que je parle de lui moi-même ou que j’entende un autre en parler ! — Éch. : N’en doute pas, Phédon! oui, ceux qui vont t’entendre, tu les trouves, de leur côté, tout pareils! Allons, tâche d’être le plus exact que tu pourras, en nous racontant tout dans le détail! — Ph. : Ce qui est sûr, c’est que, pour ma part, j’éprouvai, pendant que je me trouvais auprès de lui, d’étranges émotions. Non, en effet, en face de la mort d’un homme dont j’étais le familier, ce n’est pas de la pitié qui me venait; car c’était un homme heureux qui se présentait à moi, tant par son attitude que par son langage : si grandes étaient, en face de la mort, sa sérénité et sa vail­lance! au point de m’offrir l’image de quelqu’un qui, s’en allant chez Hadès, n’y va pas non plus sans une dispen­sation divine, mais qui, une fois parvenu là-bas, y trou­vera au contraire son bonheur, comme jamais personne d’autre au monde; et voilà pourquoi il ne me venait absolument aucun de ces sentiments de pitié qu’on juge­rait naturels en présence d’un deuil. Et ce n’était pas en revanche un plaisir, pareil à celui dont nous avions l’habi­tude quand nous faisions de la philosophie : ce qui en fait était le cas pour nos propos! Bien mieux, il y avait quelque chose de véritablement déroutant dans l’émo­tion que je ressentais : un mélange extraordinaire, dans la composition duquel il entrait du plaisir, en même temps que de la douleur quand je songeais que tout à l’heure, lui, il allait cesser de vivre! Ces dispositions d’esprit étaient à peu près les mêmes chez nous tous qui étions présents : tantôt nous riions, mais quelquefois nous pleurions, et il y en avait un qui à cet égard se distinguait entre tous, c’était Apollodore; tu connais bien en effet, je pense, quel homme il est et quelles sont ses façons!

[…]

C’est en prenant du commencement que je tâcherai de tout vous exposer au complet. Nous n’avions, sache-le, jamais manqué, dans les jours qui avaient précédé, à notre habitude d’aller, moi et les autres, rendre visite à Socrate; nous rassemblant pour cela au tribunal dans lequel aussi le jugement avait eu lieu, car il avoisinait la prison. Chaque fois donc nous y attendions jusqu’à ce que la prison eût été ouverte, tout en devisant entre nous. De fait, elle ne s’ouvrait pas de bonne heure; mais, dès qu’elle était ouverte, nous y entrions auprès de Socrate, et le plus souvent nous passions avec lui toute la journée. Naturellement, cette fois, nous nous étions rassemblés de meilleure heure, ayant été informés la veille, comme nous sortions au soir de la prison, que le navire était arrivé de Délos. Aussi nous étions-nous donné le mot pour venir le plus de bonne heure possible au rendez-vous habituel. Dès que nous fûmes là, le portier, celui-là même qui d’habitude nous recevait, sortit au-devant de nous et nous dit d’attendre là et de ne pas nous présenter avant qu’il nous y eût invités : «Les Onze, nous dit-il, sont en effet en train de détacher Socrate et de lui annoncer qu’il doit mourir aujourd’hui.» Au reste, sa venue ne tarda pas bien longtemps et il nous invita à entrer. Or, une fois entrés, nous voilà en présence, non pas seulement de Socrate, qu’on venait de détacher, mais de Xanthippe (tu es au courant, sans doute), qui avait sur elle leur plus jeune enfant et était assise contre son mari. Mais, aussitôt qu’elle nous vit, Xanthippe se mit à prononcer des imprécations et à tenir ces sortes de propos qui sont habituels aux femmes : «Ah! Socrate, c’est maintenant la dernière fois que tes familiers te parleront et que tu leur parleras!» Alors Socrate, regar­dant du côté de Criton : «Qu’on l’emmène à la maison, Criton!» dit-il. Et, pendant que l’emmenaient quelques-uns des serviteurs de Criton, elle poussait de grands cris en se frappant la tête.

[…]

À maintes reprises, j’ai eu, au cours de ma vie, la visite du même songe, ne se présentant pas toujours à moi dans une même vision, mais me tenant un langage invariable : «Socrate, me disait-il, fais de la musique! Produis!» Et moi, ce que justement j’avais, en vérité, fait jusqu’à ce moment, je m’imaginais que c’était cela même que me recommandait le songe et à quoi il m’exhor­tait : comme on encourage les coureurs, ainsi le songe, me disais-je, m’exhorte moi aussi à faire ce que je faisais justement, de la musique, en ce sens que la musique est la plus haute philosophie et que c’est de philosophie que je m’occupe!

[…]

Et, tout en disant cela, il laissa retomber ses jambes à terre; et c’est assis de la sorte qu’il poursuivit désormais l’entretien. Mais alors! Cébès lui posa une question : «Comment entends-tu cela, Socrate? Qu’il n’est pas permis de se faire violence® soi-même et que, d’autre part, celui qui meurt,; le philo­sophe consente à le suivre?

[…]

“C’est la vérité, poursuivit-il, Simmias et Cébès : si moi, je ne croyais pas devoir arriver, d’abord auprès d’autres Dieux, aussi sages que bons, et puis aussi auprès de défunts qui valent mieux que les hommes d’ici, il y aurait de ma part injustice à ne point m’irriter contre la mort! En réalité, cependant, sachez-le bien, pour ce qui est de mon espoir de m’en aller tout à l’heure auprès d’hommes qui soient bons, cet espoir-là, à toute force je ne le défendrais pas; que je doive, en revanche, arriver auprès de Dieux qui sont des maîtres absolument bons, en oui! sachez-le, s’il y a dans ce genre quelque autre chose au monde qu’à toute force je défendrais, c’est bien cet espoir-là! Il y a là par consé­quent une raison pour moi de ne pas concevoir contre la mort la même irritation, et j’ai tout au contraire bon espoir que pour les défunts il y a quelque chose, et que ce quelque chose, ainsi du reste que le dit une tradition qui remonte loin, est de beaucoup meilleur pour les bons que pour les méchants!

[…]

Mais com­ment il peut justement en être ainsi, voilà, Simmias et Cébès, ce que je vais essayer de vous expliquer. Il y a bien des chances, c’est un fait, que pour tous ceux qui, au sens droit du terme, s’attachent éventuellement à la philosophie, les autres hommes ne s’aperçoivent pas qu’ils n’ont, ces gens-là, d’autre occupation que de mourir et d’être morts. […]

Penses-tu que ce soit évidemment le propre d’un philosophe de se préoccuper de ce qu’on appelle des plaisirs, dans le genre de ceux-ci, par exemple ceux du manger et du boire? — Point du tout, Socrate! dit Simmias. — Et ceux de l’amour? — En aucune façon! — Et ce qui, par ailleurs, consiste en soins qui se rapportent au corps? Ton opinion est-elle qu’au jugement d’un pareil homme ils aient quelque valeur? Par exemple, la possession d’un vêtement, d’une chaussure, qui sortent de l’ordinaire, et avec cela, tout autre embellissement qui se rapporte au corps, en fait-il cas à ton avis? Ou bien ton avis est-il que, pour autant qu’il n’y a pas nécessité absolue qu’il en prenne sa part, il n’en fait point cas? — Mon avis à moi, dit-il, est qu’il n’en fait point cas, au moins s’il est authentiquement philosophe. — D’une façon générale donc, reprit Socrate, ton avis est que les préoc­cupations d’un pareil homme n’ont pas le corps pour objet, mais que, au contraire, elles s’en écartent pour autant qu’il le peut, et qu’elles se tournent vers l’âme? — C’est bien mon avis. — Mais n’est-ce pas, en premier, dans les plaisirs de cet ordre que le philosophe apparaît être celui qui, pour délier au plus haut point possible l’âme du commerce du corps, se distingue entre tous les hommes? — Évidemment. — Et, dis-moi, Simmias, l’opinion de la foule est sans doute que, pour un homme qui ne trouve agréable aucun des plai­sirs de cet ordre et qui n’en prend point sa part, cela ne vaut pas la peine qu’il vive, mais qu’on n’est pas bien loin d’être mort quand on ne fait aucun cas des plaisirs dont le corps est l’instrument? — Hé! oui, ce que tu dis là est absolument vrai! — Et qu’en est-il maintenant de la possession de l’intelligence? Le corps n’est-il pas une entrave quand on le prend comme associé dans fa recherche?

[…]

Affir­mons-nous qu’il existe quelque chose qui est juste, rien que juste? ou bien le nions-nous? — Par Zeus! bien sûr, nous l’affirmons! — Et qu’il existe quelque chose qui n’est que beau, quelque chose qui n’est que bon? — Comment le nier? Mais as-tu jamais vu déjà avec tes yeux aucune réalité de cette sorte? — En aucune façon! dit-il. — Eh bien! est-ce par un mode de sensation, autre que ceux dont le corps est l’instrument, que tu les as atteintes? Or, c’est de toutes que je veux parler, de la grandeur, de la bonne santé, de la force, bref, de la réalité de tout ce qui existe encore, sans exception; c’est-à-dire ce qu’est justement chacune. Est-ce par le moyen du corps que se contemple ce qu’il y a en elles de plus vrai? Ou plutôt n’en est-il pas comme ceci? Celui d’entre nous qui se sera, au plus haut point, et le plus exactement, préparé à penser, tout seul en lui-même, chacun des objets que concerne son examen, n’est-ce pas celui-là qui se sera le plus approché de la connaissance de cha­cun d’eux? — Hé oui! absolument. — Mais celui qui ferait cela de la plus pure façon, ne serait-ce pas celui qui, au plus haut degré possible, userait de la pensée toute seule pour aller à chacun de ces objets; sans recou­rir subsidiairement, dans l’exercice de la pensée, ni à la vue, ni à aucune autre sensation, sans en traîner aucune à la remorque du raisonnement? Celui qui, bien plutôt, userait de la pensée, toute seule, par elle-même, sans mélange, pour entreprendre la chasse de chaque réalité, toute seule, par elle-même et sans mé­lange? Une fois qu’il serait séparé le plus possible de ses yeux, de ses oreilles, et, pour bien-dire, de la totalité de son corps, puisque celui-ci est ce qui trouble l’âme et qui l’empêche, chaque fois qu’elle a commerce avec lui, d’acquérir vérité et pensée? Simmias, n’est-ce pas celui — là, si personne au monde, qui touchera au réel?

[…]

“Voilà en somme, dit-il, comment je justifie, Simmias et Cébès, mon bon droit à vous abandonner, vous, et mes Maîtres d’ici, sans que cela me soit pénible à sup­porter et sans que je m’en irrite, étant persuadé que là-bas, non moins qu’ici, je rencontrerai de bons maîtres comme de bons camarades; mais la foule mani­feste là-dessus son incrédulité! Ainsi donc, ce serait parfait, que devant vous j’eusse été plus persuasif dans ma défense que je ne l’ai été devant les juges du Peuple d’Athènes!”

[…]

Qui sait, se disent-ils, si, quand elle [l’âme] sera séparée du corps, elle ne sera plus nulle part, mais sera détruite, anéantie le jour même où mourra l’homme? Qui sait si, aussitôt séparée du corps et sortie de celui-ci, elle ne se dissipe pas à la façon d’un souffle ou d’une fumée et si, lorsqu’elle a de la sorte pris son vol, elle n’est plus rien nulle part? En conséquence, s’il est vrai que quelque part elle existe, ramassée en elle-même et par elle-même et séparée de ces maux que tu détaillais tout à l’heure, ce serait un grand et bel espoir, So­crate, que ton langage fût vrai! Il a toutefois certainement besoin d’une confirmation, et point petite probablement! pour faire croire, et que l’âme existe une fois l’homme mort, et qu’elle possède alors quelque activité et quelque pensée. — Tu dis vrai, Cébès, répondit Socrate. Mais comment faut-il nous y prendre? Sur la question même, ton intention est-elle que nous racontions s’il est ou non vraisemblable que la chose soit comme cela? — Moi du moins, dit Cébès, je serais heureux d’entendre ce que tu penses de ces questions! — En tout cas, reprit Socrate, personne, en m’entendant à cette heure, personne, fût-ce même un faiseur de comédies, ne dira, je crois bien, que je suis un bavard et que les propos que je tiens sont sur des sujets qui ne me concernent pas!

[…]

l’instruction n’étant pour nous rien d’autre précisément que remémoration, il est forcé, je pense, que nous ayons appris dans un temps antérieur les choses dont maintenant nous nous ressouvenons. Or, c’est ce qui est impossible, à moins que notre âme ne soit quelque part, avant de naître dans l’humaine forme que voici, Par consé­quent, de cette façon encore, l’âme a bien l’air d’être chose immortelle.

[…]

Cette réa­lité en soi, de l’être de laquelle nous rendons raison, quand nous interrogeons aussi bien que quand nous répondons, est-ce qu’identiquement elle garde toujours les mêmes rapports? ou bien est-elle tantôt ainsi et tantôt autrement? L’Égal en soi, le Beau en soi, la réalité en soi de chaque chose, son être, se peut-il que cela soit susceptible de changement, et même du moindre chan­gement? Ce qu’est chacune de ces choses, l’unicité en soi et par soi de son être, cela garde-t-il toujours identique­ment les mêmes rapports et n’admet-il jamais, nulle part, d’aucune façon, aucune altération? — Cela, c’est forcé, Socrate; garde identiquement les mêmes rapports dit Cébès.’Mais qu’en est-il de la multiplicité des choses belles, hommes par exemple, ou chevaux, ou vête­ments, ou quoi que ce soit d’autre du même genre, et qui est soit égal, soit beau, bref portant toujours la même dénomination que les réalités dont il s’agit? Est-ce que celles-là gardent les mêmes rapports? Ou bien, tout au contraire de ce qui a lieu pour les autres, ne gardent — elles, pour ainsi dire jamais, d’aucune manière les mêmes rapports; ni chacune par rapport à elle-même, ni les unes par rapport aux autres? — À leur tour, dit Cébès, elles se comportent ainsi : jamais identiquement! — Mais, tandis que celles-ci, tu peux les toucher, tu peux les voir, tu peux en avoir la sensation partes autres sens, les autres, celles qui gardent les mêmes rapports, il ne t’est pas pos­sible de les appréhender autrement que par l’exercice réfléchi de la pensée, les objets de ce genre étant au con­traire invisibles et n’étant pas atteints par vision? — — Ton langage, dit-il, est d’une parfaite vérité — Admettons donc, veux-tu? reprit Socrate, qu’il existe deux espèces d’êtres, d’une part l’espèce visible, de l’autre l’espèce invisible.

[…]

‘Or, après ces paroles de So­crate, il se fit un silence

[…]

«En ce que, dit-il, au sujet d’une harmonie et d’une lyre avec ses cordes, on pourrait tenir précisément ce même langage. L’harmonie, dirait-on, est, dans la lyre une fois qu’elle a été accordée, quelque chose d’invisible d’incorporel, d’absolument beau, de divin; la lyre elle-même, d’autre part, et ses cordes, ce sont des corps des choses corporelles, composées, terreuses apparentes à la nature mortelle. Eh bien! supposons; qu’on vienne briser la lyre, ou bien à en couper les cordes et à les mettre en menus morceaux, et que, alors, en vertu d’un raisonnement tout pareil au tien, on veuille à toute force que subsiste encore l’harmonie en question et qu’elle n’ait point péri : on alléguerait en effet qu’il n’y a aucun moyen de subsister, ni pour la lyre une fois les cordes mises en morceaux, ni pour les cordes, puisqu’elles sont d’espèce mortelle, tandis que périrait l’harmonie, elle qui est de même nature que le Divin et qui lui est apparentée, la première même à périr avant ce qui est mortel»! Tout au contraire, dirait-on, il est forcé que l’harmonie subsiste encore quelque part indépendamment et que le bois comme les cordes doivent tomber en pourriture avant qu’il lui soit, à elle, arrivé quelque chose! Aussi! bien en effet, tu as, toi-même aussi, j’en suis quant à moi persuadé, eu dans l’esprit cette pensée, que nous nous faisons de la nature essentielle de l’âme une conception analogue : étant donné que notre corps est en quelque sorte intérieurement tendu et maintenu par lé chaud et le froid, le sec et l’humide et par des oppositions du même genre, c’est la combinaison et l’harmonie de ces opposés mêmes qui constitue notre âme, quand la combinaison mutuelle s’en est opérée dans de bonnes conditions et selon la juste mesure. Ainsi donc, supposé que justement l’âme soit une harmonie, il est clair que, lorsque notre corps aura été, sans mesure, ou relâché ou tendu par les maladies et par d’autres maux, il y a aussitôt nécessité, et que l’âme périsse bien qu’elle soit très divine, comme périssent aussi les autres harmonies, qu’elles se réalisent dans des sons, ou bien dans les œuvres de l’art en général; et que, d’autre part, les rentes du corps de chacun de nous résistent longtemps, jusqu’au jour où le feu ou la pourriture les aura détruits. En somme, vois ce que nous dirons contre cet argument, dans le cas où l’on estimerait que l’âme, étant la combinaison des opposés corporels, est la première à périr dans ce qu’on appelle la mort.

[…]

“Or, je vais t’en donner une preuve suffisante. Il y avait en effet des choses que, même avant, je savais de façon sûre, de mon propre avis comme de celui des autres; eh bien! par l’effet de cette recherche, j’avais été si radicalement aveuglé que j’en venais à désapprendre, même les choses qu’auparavant je me figurais savoir sur quantité de sujets

[…]

Sur ce, voilà qu’un jour j’entendis faire une lecture, d’un livre qui, disait-on était d’Anaxagore et/ou se trouvait exprimée cette idée, que c’est l’intelligence qui met tout en ordre et qui est la cause universelle. Cette causalité-là me remplit de joie, en raison de l’intérêt que je trouvai, en un sens, à faire de l’intelligence la cause de toutes choses; S’il en est ainsi, pensai-je, l’esprit ordonnateur ordonne toutes choses et dispose chacune de la meilleure manière possible; si donc on souhaitait, pour chaque chose, découvrir à quelle condition elle naît, périt ou existe, alors ce qu’à son sujet il était nécessaire de découvrir, c’est quelle est pour cette chose la meilleure manière possible, soit d’exister, soit de subir ou de produire n’importe quelle action; dès lors, en partant de cette conception, ce qu’il convenait à l’homme d’envisager, tant en ce qui le concerne lui-même personnellement qu’en ce qui concerne les autres choses, ce n’est rien d’autre que le parfait et ce qui vaut le mieux; le même homme, c’est forcé, connaîtra aussi le pire, car c’est une même science qui leur est relative. Telles étaient donc mes réflexions; et, tout joyeux, je me figurais avoir découvert l’homme qui, concernant les êtres, m’ensei­gnerait la causalité qui, pour moi-même, s’accorderait à mon intelligence : Anaxagore! Il m’expliquerait, en premier lieu, si la terre est plate ou ronde, et, puisqu’il me l’expliquerait, il m’en exposerait tout au long la raison et la nécessité; m’apprenant, lui qui dit ce qui est le meilleur, qu’il était meilleur pour la terre d’avoir telle ou telle forme! Et, s’il me disait qu’elle est au centre du monde, il m’exposerait.tout au long qu’il était meilleur pour elle d’être au centre : qu’il me fît cette révélation, et j’étais tout préparé à ne plus désirer à l’avenir d’autre espèce de causalité! Naturellement, pour le soleil aussi, j’étais de même sorte tout préparé, puisqu’on devait pareillement m’instruire; et ensuite, pour la lune et le reste des astres, concernant la relation de leurs mutuelles vitesses, leurs retours, ainsi que leurs autres particularités; bref, concernant la façon dont ce pouvait bien être le meilleur pour chacun de produire ou de subir telles actions, qu’il est dans leur nature; de produire ou de subir. Je ne me serais jamais figuré? en effet que, déclarant ces choses ordonnées par une intel­ligence, il pût leur attribuer une autre cause, sinon que c’était pour elles le mieux de se comporter comme pré­cisément elles se comportent; étant donné qu’à chacune en particulier et à toutes en commun il donne cette cause, il va aussi, me figurais-je, m’exposer tout au long ce qui vaut le mieux pour chacune et ce qui est pour toutes le bien commun. Enfin, pour beaucoup je n’au­rais pas cédé mes espérances; mais bien plutôt, ayant mis toute mon ardeur à me procurer le livre, j’en faisais le plus vite que je pouvais la lecture, afin de connaîtra le plus vite possible le meilleur et le pire!

‘Et voilà que de la merveilleuse espérance j’étais, camarade, emporté bien loin, puisque, en avançant dans ma lecture, je vois un homme qui n’a point recours à l’intelligence et qui ne lui impute pas de causalité en vue de l’arrangement ordonné des choses particulières, mais qui, pour cela, invoque les actions de l’air, de l’éther, de l’eau, de quantité d’autres causes tout aussi déconcertantes! Bref, son cas me parut tout à fait sem­blable à celui d’un homme qui, en même temps qu’il dit que Socrate accomplit avec son intelligence tout ce qu’il accomplit, ensuite, lorsqu’il entreprendrait de dire les causes de chacun des actes que j’accomplis, s’exprimerait en ces termes : Premièrement, la raison pour laquelle je suis maintenant assis en ce lieu, c’est que mon corps est fait d’os et de muscles; que les os sont solides et qu’ils ont des commissures les séparant les uns des autres, tandis que les muscles ont la propriété de se tendre et de se relâcher, faisant aux os une enveloppe de chairs et de peau, laquelle maintient les chairs; en conséquence de quoi, lorsque les os oscillent dans leurs propres emboîtements, les muscles, qui se détendent ou se contractent, me mettent à même, par exemple, de fléchir à présent mes membres; et voilà la cause en vertu de laquelle, m’étant replié de la sorte, je suis assis en ce lieu! Concernant, cette fois, la conversation que j’ai avec vous, il alléguerait d’autres causes du même ordre, l’articulation des sons, l’émission de l’air, l’audi­tion, invoquant mille autres raisons analogues et négli­geant de mentionner les causes qui le sont véritablement : à savoir, que, les Athéniens ayant jugé qu’il valait mieux me condamner, moi à mon tour, et précisément pour cette raison, j’ai jugé qu’il valait mieux, pour moi aussi, d’être assis en ce lieu; autrement dit, qu’il était plus juste, en restant sur place, de me soumettre à la peine qu’ils auraient édictée. De fait, par le Chien! il pourrait, je crois, y avoir longtemps que ces muscles et ces os seraient du côté de Mégare ou de la Béotie, où les aurait portés un jugement sur ce qui vaut le mieux, dans le cas où, je ne me serais pas figuré qu’il était plus juste et plus beau, au lieu de fuir et de m’évader, de m’en remettre à la Cité de la peine qu’éventuellement elle décide d’infliger.

«Donner le nom de causes à de pareilles choses est pourtant par trop absurde. Ah! si l’on disait que, faute de posséder ces sortes de choses (j’entends des os, des muscles et tout ce que j’ai en outre), je ne serais pas à même de faire ce que je juge bon de faire, on ne dirait ainsi que la vérité. Que ce soient là toutefois les causes en vertu desquelles je fais ce que je fais, que mon intelli­gence. soit employée par moi à accomplir ces actes et que néanmoins ce ne soit pas en optant pour ce qui vaut le mieux, le dire serait en user avec beaucoup de sans façon et sans mesure à l’égard du langage 1! Ainsi, on n’est pas en état de discerner qu’autre chose est la réalité de la cause, autre chose ce sans quoi la cause ne serait jamais cause! ce que, tâtonnant comme dans le noir, la plupart des hommes désignent en se servant d’un mot impropre quand ils lui donnent le nom de cause! Et voilà pourquoi, tandis que celui-ci, posant un tourbillon à l’entour de la terre, donne au ciel pour fonction de maintenir la terre immobile, cet autre place l’air en dessous comme un support pour une vaste huche! Quant à la puissance, à laquelle ces choses doivent d’être, à présent, placées dans l’état où il valait le mieux qu’elles pussent être placées, cette puissance, ils ne sont, ni en quête d’elle, ni convaincus qu’elle possède une force divine; mais ils estiment pouvoir un jour découvrir quelque Atlas plus fort que celui-là, plus immortel, soutenant mieux l’ensemble des choses; et, que le bien, l’obligatoire, soit ce qui relie et soutient, voilà une chose dont ils n’ont véritablement aucune idée! Sans doute me serais-je fait avec le plus grand plaisir, moi, l’élève de n’importe qui, pour savoir ce qui en est de cette sorte de cause; mais, comme j’en avais été frustré et que je n’avais été capable ni de la découvrir par moi-même ni de m’en instruire auprès d’un autre, alors, dans une navigation de remplacement à la découverte de la cause, veux-tu, Cébès, dit-il, que je te fasse un exposé de toutes les peines que je me suis données? — Si je le veux? dit-il; je crois bien, et pro­digieusement! —

‘Eh bien! après cela, reprit Socrate, découragé comme je l’étais de l’étude des réalités, j’eus l’idée qu’il fallait prendre mes précautions contre un accident qui arrive, au cours de leur observation, aux spectateurs d’une éclipse de Soleil : quelques-uns en effet risquent d’y perdre la vue, s’ils n’observent pas dans l’eau, ou par quelque moyen analogue, l’image de l’astre. C’est à un pareil acci­dent que je songeai aussi pour ma part, et je craignis d’être complètement aveuglé de l’âme, en regardant dans la direction des choses avec mes yeux ou en essayant d’entrer en contact avec elles par chacun de mes sens. J’eus dès lors l’idée que je devais chercher un refuge du côté des notions et envisager en elles la vérité des choses. Il se peut d’ailleurs qu’en un sens ma comparaison ne soit pas ressemblante, car je ne conviens pas du tout qu’envisager les êtres dans des notions, ce soit les envi­sager en images, plus que lorsqu’on les envisage dans l’expérience concrète. Toujours est-il que ce fût donc dans cette direction que je me lançai, et que, après avoir dans chaque cas pris pour base une notion, celle qu’éventuellement je juge être la plus forte, tout ce qui, selon moi, a consonance avec elle, je le pose comme étant vrai, aussi bien à propos de la cause qu’à propos de toute autre chose, sans exception; tandis que, si la consonance fait défaut, je pose que ce n’est point vrai.

‘Or, je désire t’exposer plus clairement ce que je dis, car, pour l’instant, je crois que tu ne comprends pas! — Non, pas bien fort, par Zeus! dit Cébès. — Et pour­tant, reprit Socrate, en parlant ainsi je ne dis rien de neuf : je ne fais que parler exactement comme toutes les autres fois, et, comme je n’ai pas cessé du tout de parler au cours de notre entretien! Ce que j’en viens en effet à essayer désormais de faire, c’est de t’exposer quelle est l’espèce de cause pour laquelle j’ai pris toutes ces peines, et me voilà de nouveau embarqué dans ces assertions cent fois ressassées, que vous connaissez bien; et c’est d’elles que je pars, en prenant pour base la notion de l’existence, en soi et par soi, d’un Beau, d’un Bon, d’un Grand et de tout le reste! Si tu m’accordes leur existence, si tu en conviens avec moi, j’espère, en partant d’elles, réussir à t’exposer et à mettre au jour la cause en vertu de laquelle l’âme est chose immortelle. — Mais bien certainement je te l’accorde, dit Cébès, de sorte que tu ne dois pas hésiter à conclure! — Examine alors ce qui résulte de l’existence des réalités en question, pour voir si tu as là-dessus une opinion qui s’accorde avec la mienne : elle est que, évidemment, si en dehors du Beau qui n’est rien que beau, il y a quelque chose d’autre qui soit beau, il n’existe pas non plus d’autre raison pour que ce quelque chose soit beau, sinon parce qu’il parti­cipe du Beau dont il s’agit. Et, bien entendu, j’en dis autant pour tout. Cette sorte de causalité, conviens-tu de l’accepter? — J’en conviens, dit-il. — Le résultat, reprit Socrate, est que je ne comprends plus rien aux autres causes, aux causes savantes, que pas davantage je ne parviens à les reconnaître : bien au contraire, quand on me donne pour raison de la beauté de quoi que ce soit, ou la vivacité fleurie de sa couleur, ou sa forme, ou n’importe quoi du même genre, voilà les autres causes, auxquelles je signifie leur congé, étant en effet, sans exception, tout troublé dans ces autres causes; tandis que cette cause-ci, tout uniment, sans malice, bêtement peut-être, je la garde par-devers moi : rien d’autre ne fait belle ladite chose, que, en elle, la présence du Beau en question, ou bien encore une communica­tion de celui-ci, quels que soient d’ailleurs le moyen et le mode de cette relation; s’il y a là en effet un point sur lequel je ne veux, à toute force, rien décider encore, c’est le contraire pour celui-ci, que toutes les belles choses deviennent belles par le Beau. C’est qu’en cela réside, à mon avis, la réponse la mieux assurée que je puisse faire, à moi-même comme à autrui; j’estime qu’en m’y attachant je ne m’exposerai plus jamais à tré­bucher, mais que c’est une réponse assurée à faire, et à moi-même et à n’importe qui d’autre, que de dire : les belles choses sont belles par le Beau. N’est-ce pas aussi ton avis? — C’est mon avis. […]

Rien ne m’empêche toutefois de vous dire de quoi je me suis convaincu en ce qui concerne la forme de la terre et en ce qui concerne ses diverses régions. — Mais, dit Simmias, je n’en demande pas davantage! — Eh bien! reprit Socrate, ma conviction à moi, c’est, en premier lieu, que, si la terre est au centre du monde et avec la forme d’une sphère, elle n’a besoin, pour ne pas tomber, ni de l’air, ni d’aucune autre semblable résistance; mais il y a assez, pour la maintenir, de la similitude, en tous les sens, du monde avec lui-même et de la façon dont se contre-balancent tous les points de la terre, car pour une chose qui se contre-balance de la sorte, il n’y aura, du moment qu’elle a été placée au centre de quelque chose qui possède avec soi-même une égale similitude, il n’y aura aucune raison pour qu’elle penche plus ou moins d’aucun côté; mais, vu cette similitude générale, la chose demeurera immobile. Voilà donc de quoi, en premier lieu, je me suis laissé convaincre. — Et, dit Simmias, c’est en vérité à bon droit! —

«Le second point, maintenant, c’est, dit-il, que la terre est quelque chose de tout à fait grand, dont nous, habitants de la région qui va jusqu’aux colonnes d’Hercule en partant du Phase, occupons une petite partie, habitant autour de la mer, comme, autour d’un marécage des fourmis ou des grenouilles; ailleurs, il y a un grand nombre d’autres hommes, habitant un grand nombre d’autres régions pareilles. C’est que, par­tout sur la terre, il existe un grand nombre de creux, qui se diversifient de mille façons quant à leur forme et à leur grandeur, creux dans lesquels tout ensemble sont venus se déverser eaux, brouillards et air. Quant à la terre en tant que terre, à la terre pure, c’est dans la partie pure du monde qu’elle réside, dans celle préci­sément où sont les astres, et à laquelle le nom d’éther est donné par la plupart des auteurs qui ont ordi­nairement traité ces sortes de questions; c’est à titre de sédiments de cet éther que ces choses viennent, sans arrêt, se déverser ensemble dans les creux de la terre. Or, nous, ce sont donc ces creux que nous habitons sans nous en douter, et nous figurant de cette terre habiter la surface supérieure : semblables à un homme qui, habitant à moitié du fin fond de la pleine mer, se figure­rait habiter la surface de la mer, et, apercevant à travers l’eau le soleil et les autres autres, prendrait la mer pour le ciel; trop paresseux d’ailleurs et trop faible pour être jamais parvenu tout en haut de la mer, ni non plus pour avoir, une fois que du sein de cette mer il aurait émergé, vu, en levant la tête du côté de cette région-ci, à quel degré justement elle est plus pure et plus belle que celle où résident encore ses pareils, pas davantage pour en avoir entendu parler par un autre qui l’aurait vue! Oui, c’est là, identiquement, notre condition,» à nous aussi : habitant un creux de la terre, nous nous figurons habiter tout en haut de celle-ci; et c’est l’air que nous appelons ciel, attendu que c’est à travers cet air, qui est ainsi notre ciel, que nous suivons le cours des autres; identiquement encore notre condition, en ce que, faibles et paresseux, pour cette raison nous sommes inca­pables de fendre l’air pour en atteindre le terme extrême; et cependant, si l’on en atteignait le sommet, ou bien que, devenu un être ailé, on se fût envolé, alors on apercevrait en levant la tête, oui, comme ici-bas les poissons, quand ils lèvent la tête hors de la mer, voient les choses d’ici, de même on apercevrait celles delà-haut; à supposer enfin que notre nature fût capable de soute­nir cette contemplation, on reconnaîtrait ainsi que là existent, et le ciel authentique, et l’authentique lumière, et la terre selon la vérité! Cette terre-ci en effet, ces roches d’une façon générale toute la région d’ici-bas, tout cela est corrompu, rongé comme le sont par la salure les choses qui sont dans la mer; dans la mer où il ne pousse rien qui vaille d’être mentionné, où il n’y a, pour ainsi dire, rien qui ait sa perfection, mais des roches évidées, du sable, une masse incroyable de vase, des lagunes dans les endroits où à la mer il se mêle de la terre; bref, des choses qui ne sont pas le moins du monde dignes d’être appréciées par comparaison avec les beautés de chez nous. Mais, à leur tour, les beautés de là-haut, comparées à celles de chez nous, manifesteraient une supériorité beaucoup plus grande encore,

[…]

«Mais parlons maintenant de ceux dont il a été reconnu que leur vie a été exemplaire sous le rapport de la sain­teté : ce sont ceux qui, ainsi que de prisons, se sont libérés, dégagés de ces lieux intérieurs à la terre, eux qui, parvenus vers le haut jusqu’à la pure résidence, résident ainsi sur le dessus de la terre. Or, parmi ces défunts mêmes, ceux qui, par la philosophie, se sont purifiés comme il faut vivent complètement sans corps pendant tout le temps qui suit; ils parviennent en outre à des lieux de résidence, plus beaux encore que les pré­cédents; mais, pour les décrire, il me manque, et les moyens de le faire aisément, et dans la circonstance présente, le temps qu’il y faudrait.

«Eh bien! Simmias, c’est précisément en vue des choses que nous avons en détail exposées, qu’il faut tout faire pour, en cette vie, participer à la vertu et à la pensée; car la récompense est belle et grandiose l’espérance! Sans doute ne convient-il pas à un homme qui réfléchit, de vouloir à toute force qu’il en soit de cela comme je l’ai exposé; que cependant ce soit, pour la condition de nos âmes et leurs résidences, cela même ou quelque chose d’ana­logue, voilà, dans l’hypothèse justement de l’évidence de l’immortalité de l’âme, l’affirmation que, selon moi, il convient de soutenir à toute force et voilà le risque qui mérite d’être couru par celui qui a la conviction de cette immortalité; c’est en effet un beau risque et dans une conviction de cette sorte il y a comme une incanta­tion qu’on doit se faire à soi-même : c’est justement pourquoi (oui, et même depuis longtemps!) je prolonge cette histoire. Eh bien! je le répète, c’est en vue de ces choses qu’il doit avoir confiance, en ce qui regarde son âme à lui, l’homme qui, dans sa vie, a donné congé à tout ce qui est un plaisir concernant le corps, à ce qui en est une parure, comme à des choses auxquelles il est étranger et qu’il a jugées plus propres à produire l’opposé. Les plaisirs, au contraire, qui ont rapport à l’acquisition du savoir, il leur a consacré ses soins, et ainsi, ayant paré son âme d’une parure qui, au lieu de lui être étrangère, est sa parure à elle, je veux dire de tempérance, de justice, de courage, de liberté, de vérité : c’est dans ces conditions qu’il attend de pied ferme l’instant de se mettre en route pour les demeures d’Hadès, prêt à faire cette route quand son destin l’y appellera. Aussi bien, ajouta-t-il, pour vous, Simmias, Cébès, pour vous tous, ce sera un autre jour, je ne sais en quel temps, que chacun fera cette route; quant à moi, voici que maintenant, comme dirait un héros de tragédie, déjà, m’appelle mon destin! Peu s’en faut même que ce ne soit pour moi l’heure de me diriger vers le bain : il vaut mieux en effet, me semble-t-il, boire le poison une fois que je me serai lavé, et ne pas donner aux femmes la peine de laver un mort!” Comme Socrate prononçait ces paroles, Criton intervint : Eh bien, mais, Socrate! dit-il; qu’ordonnes-tu, à ceux-ci ou à moi, soit au sujet de tes enfants, soit à propos d’autre chose? En le faisant pour toi, c’est par amour surtout que nous le ferions! — Ce que je vous ordonne? répliqua-t-il. Exactement, Criton, ce que je ne cesse pas de dire, et rien de plus nouveau : que vous ayez, vous, souci de vous-mêmes, et ainsi, pour moi, pour ce qui est mien, pour vous-mêmes, vous ferez par amour tout ce qu’il vous arrivera de faire, quand bien même, à présent, vous ne vous y seriez pas engagés! Mais, si vous n’avez pas souci de vous-mêmes, si vous ne consentez pas à vivre en suivant, comme à la trace, la leçon de nos entretiens, de ceux d’aujourd’hui comme de ceux du temps passé, alors, et quel qu’ait pu être le nombre de vos engagements actuels, quelle qu’ait pu en être la force, vous n’y gagnerez absolument rien! — Eh bien, soit! repartit Criton, nous mettrons à faire ainsi tout notre zèle. Mais encore, de quelle façon faut-il que nous t’ensevelissions? — Comme il vous plaira! dit-il; à condition, il est vrai, que vous vous saisissiez de moi et que je ne fuie pas de vos mains!” Tout en disant cela, il se mit à rire doucement, et, tournant de notre côté son regard : Amis! dit-il, je ne réussis pas à convaincre Criton que moi, je suis ce Socrate qui, en ce moment, converse avec vous et qui met en ordre chacun de ses propos; il croit au contraire que moi, c’est cet autre Socrate qu’un peu plus tard il verra mort, et il demande, voyez-vous, comment il faudra qu’il m’ensevelisse! Quant à ce qui, depuis longtemps, a été l’abondante matière de mon discours : que, après que j’aurai bu le poison, je ne demeurerai plus auprès de vous, mais que je partirai, m’en allant vers des félicités qui sont certainement celles des Bienheureux, tout cela, je pense, est pour lui paroles en l’air, destinées en même temps à vous réconforter, et, en même temps, à me réconforter moi aussi. Donnez-moi donc envers Criton, poursuivit-il, une garantie inverse de celle dont il fut pour moi le garant envers mes juges : par serment, il garantissait en effet que je resterais; à vous de garan­tir par serment que je ne resterai pas, mais qu’au con­traire je partirai, je m’en irai, ce qui permettra à Cri­ton de mieux supporter la chose, ce qui l’empêchera, en voyant brûler ou enterrer mon corps, de s’irriter pour moi, à la pensée de tout ce que j’endure d’effroyable, et de dire, au cours de la sépulture, que c’est Socrate qu’il expose, Socrate qu’il transporte, Socrate qu’il enterre! Sache-le bien en effet, excellent Criton : une expression vicieuse ne détonne pas uniquement par rap­port à cela même qu’elle exprime, mais cause encore du mal dans les âmes. Eh bien non! il faut garder ton sang-froid, il faut dire que ce que tu ensevelis, c’est mon corps, et l’ensevelir de la façon que cela te plaira et que tu estimeras la plus conforme aux usages.”

«Sur ces mots, Socrate se leva, se dirigeant vers une autre chambre pour s’y baigner; Criton le suivit, nous recommandant de rester où nous étions. Aussi restâmes-nous à nous entretenir entre nous des propos qui s’étaient tenus et à en reprendre l’examen; mesurant alors aussi, d’autre part, l’étendue du malheur qui était venu nous frapper; jugeant que c’était tout bonnement d’une sorte de père que nous étions privés et que nous passerions, tels des orphelins, le reste de notre vie! Quand il eut fini de se baigner et qu’on eut amené près de lui ses enfants (il en avait en effet deux tout petits et un autre déjà grand); que furent arrivées aussi les femmes de sa famille, avec lesquelles il s’entretint en présence de Criton et auxquelles il adressa certaines recommanda­tions concernant ses dernières volontés, il donna l’ordre alors de faire se retirer les femmes et les enfants, tandis qu’il revenait, lui, de notre côté.

«Déjà on était près du coucher du soleil, car So­crate était resté longtemps dans cette chambre. Aussitôt arrivé, il s’était assis, et, après cela, on ne se dit plus grand-chose. Le Serviteur des Onze arriva et, se pla­çant devant Socrate : Je ne te reprocherai pas, dit-il, Socrate, ce que précisément je reproche aux autres, de se fâcher contre moi et de me maudire, quand, sur l’ordre des Magistrats, je leur enjoins de boire le poison. Mais toi, sans parler des occasions que j’ai eues, pendant ton emprisonnement, de te reconnaître pour le plus géné­reux, le plus facile, le meilleur de tous les hommes qui sont jamais venus ici, je me rends bien compte que, même aujourd’hui cela se voit, contre moi tu n’es pas fâché, connaissant en effet les auteurs de ta mort, mais bien contre ceux-ci! Maintenant donc, car tu n’ignores pas ce que je suis venu t’annoncer, adieu! et tâche de n’avoir pas trop de peine à supporter l’inévitable!” Et, comme, en même temps, il s’était mis à pleurer, s’étant détourné, il s’en alla. Socrate, levant alors les yeux vers lui : À toi aussi, adieu! dit-il. Ce que tu as dit, nous le ferons!” Ce disant, il se tourna vers nous :

«Quelle civilité, dit-il, chez cet homme! Pendant tout le temps que j’ai passé ici, il venait me voir et, parfois, il s’entretenait avec moi : c’était la perle des hommes; et, aujourd’hui, avec quelle générosité il me pleure! Allons, Criton! mettons-nous en devoir de lui obéir! Qu’on apporte le poison, s’il est broyé; s’il ne l’e $ t pas, fais-le broyer par celui dont c’est l’affaire!»

«Alors Criton : “,Mais, dit-il, je crois bien, So­crate, pour ma part, que le soleil est encore sur les montagnes et qu’il n’est pas encore couché. Et, tout ensemble, je n’ignore pas non plus qu’il y en a d’autres qui ont bu le poison longtemps après qu’on le leur eut enjoint, et non sans avoir bien mangé et bien bu, quelques-uns même après avoir eu commerce avec les personnes dont ils avaient d’aventure envie. Allons! ne te presse pas, puisqu’il te reste encore du temps! — En vérité, Criton, repartit Socrate, ils ont bien raison, les gens dont tu parles, de faire ce que tu dis, car ils pensent qu’ils gagneront à le faire! Quant à moi, c’est aussi avec raison que je ne le ferai pas, car je ne crois pas que j’y gagne, en buvant un peu plus tard le poison, sinon de me prêter à rire de moi-même, en m’engluant ainsi dans la vie et en l’économisant alors qu’il n’en reste presque plus! Allons! allons! obéis-moi, dit-il, et cesse de me contrarier!”

«En entendant cela, Criton fit un signe à un serviteur qui se tenait dans le voisinage. Le serviteur sortit, et, après un bon bout de temps, il revint en amenant l’homme qui devait donner le poison; il le portait, tout broyé, dans une coupe. En le voyant : Eh bien! lui dit Socrate, c’est toi, mon bon, qui, en ces matières, as la compétence! Que faut-il que je fasse? — Rien d’autre, répondit-il, que, après avoir bu, de circuler dans la chambre, jusqu’à ce que tu sentes de la pesanteur venir dans tes jambes, et, ensuite, de t’étendre, De cette façon il agira.” En même temps il tendit à Socrate la coupe. Celui-ci la prit, et, avec une parfaite bonne humeur, Echécrate, sans que sa main tremblât, sans que ni la couleur ni les traits de son visage en fussent davan­tage altérés; mais, à son habitude, regardant avec ses yeux de taureau et un peu en dessous dans la direction de l’homme : Qu’en dis-tu? fit-il; pour ce qui est, à l’égard de ce breuvage, de faire à quelque Divinité une libation, la chose est-elle permise? ou ne l’est-elle pas? — Socrate, répondit-il, nous en broyons juste autant que nous jugeons nécessaire qu’on en boive. — Je comprends! dit-il. Au moins est-il permis pourtant, je pense, et aussi bien, obligatoire, de faire aux Dieux une prière pour que se passe heureusement ce change­ment de résidence, d’ici là bas. C’est donc la prière que moi-même je fais, et puisse-t-il en être ainsi!” Et, à peine avait-il prononcé ces mots que, tout d’un trait, sans faire de façons du tout, sans montrer le moindre dégoût, il vida complètement la coupe.

«Jusqu’à ce moment, la plupart d’entre nous avaient assez bien réussi à nous retenir de pleurer. Mais, quand nous le vîmes en train de boire, quand nous vîmes qu’il avait bu, plus moyen! mais, malgré mes efforts, je dus, moi-même aussi, laisser courir le flot de mes larmes; si bien que, la tête voilée, je versais des pleurs sur moi-même, non pas en effet, bien entendu, sur lui, mais sur mon sort à moi, qui serais privé de la familiarité d’un pareil homme! Quant à Criton, comme, encore plus tôt que moi, il avait été incapable de contenir ses larmes, il s’était levé pour s’éloigner. Apollodore, lui, qui, même auparavant, n’arrêtait pas un instant de pleurer, s’étant, naturellement, mis alors à mêler des rugissements à ses pleurs et à l’expression de sa colère, il n’y eut per­sonne, parmi ceux qui étaient là, dont il ne brisât le courage, sauf, il est vrai, de Socrate lui-même! Mais alors celui-ci : Que faites-vous là, dit-il, hommes extra­ordinaires! Et pourtant, si j’ai renvoyé les femmes, ce n’est pas pour une autre raison, pour empêcher que l’on ne détonnât de pareille façon! Car, je l’ai ouï dire, c’est en évitant les paroles de mauvais augure qu’il faut achever de vivre. Allons! du calme, de la fermeté!” En entendant cela, nous eûmes grand-honte et nous nous retînmes de pleurer.

«Quant à lui, il continuait de circuler, quand il nous dit qu’il sentait s’appesantir ses jambes; il s’étendit alors sur le dos, ainsi qu’en effet le lui avait recommandé l’homme. Celui-ci, dans le même temps, posait sur lui la main et lui examinait par intervalles les pieds et les jambes; lui ayant ensuite fortement pressé le pied, il lui demanda s’il le sentait. Socrate répondit que non. Après quoi, l’autre en fit de nouveau autant pour le bas des jambes, et, remontant de la sorte, il nous fit voir qu’il se refroidissait et devenait raide. En le tou­chant lui-même, il dit que, lorsque cela se serait produit au voisinage du cœur, à ce moment il partirait. Or, presque toute la région du bas-ventre s’était déjà refroi­die. À ce moment, il se découvrit le visage, qu’il s’était en effet couvert, et prononça ces mots, les derniers effectivement qui soient sortis de ses lèvres : Criton, dit-il, à Asclépios nous sommes redevable d’un coq! Vous autres, acquittez ma dette! n’y manquez pas! — Mais oui! dit Criton, ce sera fait! Vois cependant si tu n’as rien d’autre à dire.” À la question de Criton il ne répondit plus rien; mais, après un court intervalle, il eut un mouvement convulsif, et l’homme lui découvrit le visage : son regard était immobile; ce que voyant, Criton lui ferma la bouche et les yeux.

« Voilà, Échécrate, quelle fut la fin de notre ami, de l’homme dont volontiers, nous dirions nous autres que entre ceux de ce temps que nous avons pu éprouver, il a été le meilleur, et, en outre, le plus sage et le plus juste. »


INDICE [E.C.] Socrate

L'initiation par Diotime dans le banquet


La métaphore de la transmission par ironie comme l'eau qui coule d'une amphore à une autre au début du banquet


L'aporie comme silence de la transmission


Socrate comme torpille qui électrise ses interlocuteurs dans le Menon.


Les saisissements durant la guerre et le saisissement au début du banquet


La conversion du désir dans la beauté jusqu'à l'un


Socrate comme Silène selon Alcibiade à la fin du banquet. Le Silène comme métaphore du coeur infini par inclusions successives.


L'image de la caverne proposée par le disciple PLATON 7

1. […] Eh bien après cela, dis-je, compare notre nature, considérée sous le rapport de l’éducation et du manque d’éducation, à la situation suivante. Voici des hommes dans une habitation souterraine en forme de grotte, qui a son entrée en longueur, ouvrant à la lumière du jour l’ensemble de la grotte; ils y sont depuis leur enfance, les jambes et la nuque pris dans des liens qui les obligent à rester sur place et à ne regarder b que vers l’avant, incapables qu’ils sont, à cause du lien, de tourner la tête; leur parvient la lumière d’un feu qui brûle en haut et au loin, derrière eux; et entre le feu et les hommes enchaînés, une route dans la hauteur, le long de laquelle voici qu’un muret a été élevé, de la même façon que les démonstrateurs de marionnettes disposent de cloisons qui les séparent des gens; c’est par-dessus qu’ils montrent leurs merveilles.

– Je vois, dit-il.

– Vois aussi, le long de ce muret, des hommes qui portent c des objets fabriqués de toute sorte qui dépassent du muret, des statues d’hommes 515 et d’autres êtres vivants, façonnées en pierre, en bois, et en toutes matières; parmi ces porteurs, comme il est normal, les uns parlent, et les autres se taisent.

– C’est une image étrange que tu décris là, dit-il, et d’étranges prisonniers.

– Semblables à nous, dis-je. Pour commencer, en effet, crois-tu que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre, d’eux-mêmes et les uns des autres, que les ombres qui, sous l’effet du feu, se projettent sur la paroi de la grotte en face d’eux?

– Comment auraient-ils fait, dit-il, puisqu’ils ont été contraints, tout au long de leur vie, de garder b la tête immobile?

– Et en ce qui concerne les objets transportés? n’est-ce pas la même chose?

– Bien sûr que si.

– Alors, s’ils étaient à même de parler les uns avec les autres, ne crois-tu pas qu’ils considéreraient ce qu’ils verraient comme ce qui est réellement?

– Si, nécessairement.

– Et que se passerait-il si la prison comportait aussi un écho venant de la paroi d’en face? Chaque fois que l’un de ceux qui passent émettrait un son, crois-tu qu’ils penseraient que ce qui l’émet est autre chose que l’ombre qui passe?

– Non, par Zeus, je ne le crois pas, dit-il.

– Dès lors, dis-je, de tels c hommes considéreraient que le vrai n’est absolument rien d’autre que l’ensemble des ombres des objets fabriqués.

– Très nécessairement, dit-il.

– Examine alors, dis-je, ce qui se passerait si on les détachait de leurs liens et si on les guérissait de leur égarement, au cas où de façon naturelle les choses se passeraient à peu près comme suit. Chaque fois que l’un d’eux serait détaché, et serait contraint de se lever immédiatement, de retourner la tête, de marcher, et de regarder la lumière, à chacun de ces gestes il souffrirait, et l’éblouissement le rendrait incapable de distinguer les choses dont d tout à l’heure il voyait les ombres; que crois-tu qu’il répondrait, si on lui disait que tout à l’heure il ne voyait que des sottises, tandis qu’à présent qu’il se trouve un peu plus près de ce qui est réellement, et qu’il est tourné vers ce qui est plus réel, il voit plus correctement? Surtout si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on lui demandait ce qu’elle est, en le contraignant à répondre? Ne crois-tu pas qu’il serait perdu, et qu’il considérerait que ce qu’il voyait tout à l’heure était plus vrai que ce qu’on lui montre à présent?

– Bien plus vrai, dit-il.

2.

– Et de plus, si on le contraignait aussi à tourner les yeux e vers la lumière elle-même, n’aurait-il pas mal aux yeux, et ne la fuirait-il pas pour se retourner vers les choses qu’il est capable de distinguer, en considérant ces dernières comme réellement plus nettes que celles qu’on lui montre?

– Si, c’est cela, dit-il.

– Et si on l’arrachait de là par la force, dis-je, en le faisant monter par la pente rocailleuse et raide, et si on ne le lâchait pas avant de l’avoir tiré dehors jusqu’à la lumière du soleil, n’en souffrirait-il pas, et ne s’indignerait-il pas d’être traîné de la sorte? et lorsqu’il arriverait 516 à la lumière, les yeux inondés de l’éclat du jour, serait-il capable de voir ne fût-ce qu’une seule des choses qu’à présent on lui dirait être vraies?

– Non, il ne le serait pas, dit-il, en tout cas pas tout de suite.

– Oui, je crois qu’il aurait besoin d’accoutumance pour voir les choses de là-haut. Pour commencer, ce seraient les ombres qu’il distinguerait plus facilement, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et celles des autres réalités qui s’y reflètent, et plus tard encore ces réalités elles-mêmes. À la suite de quoi il serait capable de contempler plus facilement, de nuit, les objets qui sont dans le ciel, et le ciel lui-même, en tournant les yeux vers la lumière des astres et de b la lune, que de regarder, de jour, le soleil et la lumière du soleil.

– Forcément.

– Alors je crois que c’est seulement pour finir qu’il se montrerait capable de distinguer le soleil, non pas ses apparitions sur les eaux ou en un lieu qui n’est pas le sien, mais lui-même en lui-même, dans la région qui lui est propre, et de le contempler tel qu’il est.

– Nécessairement, dit-il.

– Et après cela, dès lors, il conclurait, grâce à un raisonnement au sujet du soleil, que c’est lui qui procure les saisons et les années, et qui régit tout ce qui est dans le lieu du visible, et qui aussi, d’une certaine façon, c est cause de tout ce qu’ils voyaient là-bas.

– Il est clair, dit-il, que c’est à cela qu’il en viendrait ensuite.

– Mais dis-moi : ne crois-tu pas que, se souvenant de sa première résidence, et de la «sagesse» de là-bas, et de ses codétenus d’alors, il s’estimerait heureux du changement, tandis qu’eux il les plaindrait?

– Si, certainement.

– Les honneurs et les louanges qu’ils pouvaient alors recevoir les uns des autres, et les privilèges réservés à celui qui distinguait de la façon la plus aiguë les choses qui passaient, et se rappelait le mieux lesquelles passaient habituellement d avant les autres, lesquelles après, et lesquelles ensemble, et qui sur cette base devinait de la façon la plus efficace laquelle allait venir, te semble-t-il qu’il aurait du désir pour ces avantages-là, et qu’il jalouserait ceux qui, chez ces gens-là, sont honorés et exercent le pouvoir? Ou bien qu’il éprouverait ce dont parle Homère, et préférerait de loin, «étant aide-laboureur,… être aux gages D’un autre homme, un sans-terre… et subir tout au monde plutôt que se fonder ainsi sur les apparences, et vivre de cette façon-là?

– Je le crois pour ma part, dit-il : il accepterait de tout subir, plutôt que de vivre de cette façon-là.

– Alors représente-toi aussi ceci, dis-je, si un tel homme redescendait s’asseoir à la même place, n’aurait-il pas les yeux emplis d’obscurité, pour être venu subitement du plein soleil?

– Si, certainement, dit-il.

– Alors s’il lui fallait à nouveau émettre des jugements sur les ombres de là-bas, dans une compétition avec ces hommes-là qui n’ont pas cessé d’être prisonniers, au moment où lui est aveuglé, avant 517 que ses yeux ne se soient remis, et alors que le temps nécessaire pour l’accoutumance serait loin d’être négligeable, ne prêterait-il pas à rire, et ne ferait-il pas dire de lui : pour être monté là-haut, le voici qui revient avec les yeux abîmés? et : ce n’est même pas la peine d’essayer d’aller là-haut? Quant à celui qui entreprendrait de les détacher et de les mener en haut, s’ils pouvaient d’une façon ou d’une autre s’emparer de lui et le tuer, ne le tueraient-ils pas?

– Si, certainement, dit-il.

3.

– Eh bien c’est cette image, dis-je, mon ami Glaucon, qu’il faut appliquer intégralement à ce dont nous parlions b auparavant : en assimilant la région qui apparaît grâce à la vue au séjour dans la prison, et la lumière du feu en elle à la puissance du soleil, et en rapportant la montée vers le haut et la contemplation des choses d’en haut à la montée de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne seras pas loin de ce que je vise, en tout cas, puisque c’est cela que tu désires entendre. Un dieu seul sait peut-être si cette visée se trouve correspondre à la vérité. Voilà donc comment m’apparaissent les choses : dans le connaissable, ce qui est au terme, c’est l’idée du bien, et on a du mal à la voir, mais une fois qu’on l’a vue c on doit conclure que c’est elle, à coup sûr, qui est pour toutes choses la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau, elle qui dans le visible a donné naissance à la lumière et à celui qui en est le maître, elle qui dans l’intelligible, étant maîtresse elle-même, procure vérité et intelligence; et que c’est elle que doit voir celui qui veut agir de manière sensée, soit dans sa vie personnelle, soit dans la vie publique.

– Je le crois avec toi moi aussi, dit-il, en tout cas pour autant que j’en suis capable.

– Alors va, dis-je, crois avec moi aussi ce qui suit : ne t’étonne pas que ceux qui sont allés là-bas ne consentent pas à s’occuper des affaires des hommes, mais que ce dont leurs âmes ont envie, d ce soit d’être sans cesse là-haut. On pouvait bien s’attendre qu’il en soit ainsi, si là aussi les choses se modèlent sur l’image décrite auparavant.

– On pouvait certes s’y attendre, dit-il.

– Mais voyons : crois-tu qu’il y ait à s’étonner, dis-je, si quelqu’un qui est passé des contemplations divines aux malheurs humains se montre dépourvu d’aisance et paraît bien risible, lorsque encore aveuglé, et avant d’avoir pu suffisamment s’habituer à l’obscurité autour de lui, il est contraint d’entrer en compétition devant les tribunaux, ou dans quelque autre lieu, au sujet des ombres de ce qui est juste, ou des figurines dont ce sont les ombres, et de disputer sur la façon dont ces choses e sont conçues par ceux qui n’ont jamais vu la justice elle-même?

– Cela n’est nullement étonnant, dit-il.

– Un homme, en tout cas un homme pourvu de bon sens, 518 dis-je, se souviendrait que c’est de deux façons et à partir de deux causes que les troubles des yeux se produisent : lorsqu’ils passent de la lumière à l’obscurité, ou de l’obscurité à la lumière. Et, considérant que la même chose se produit aussi pour l’âme, chaque fois qu’il en verrait une troublée et incapable de distinguer quelque objet, il ne rirait pas de façon inconsidérée, mais examinerait si, venue d’une vie plus lumineuse, c’est par manque d’accoutumance qu’elle est dans le noir, ou si, passant d’une plus grande ignorance à un état plus lumineux, b elle a été frappée d’éblouissement par ce qui est plus brillant; dès lors il estimerait la première heureuse d’éprouver cela et de vivre ainsi, et plaindrait la seconde; et au cas où il voudrait rire de cette dernière, son rire serait moins ridicule que s’il visait l’âme qui vient d’en haut, de la lumière.

– Ce que tu dis là est très approprié, dit-il.

4.

– Il faut dès lors, dis-je, si tout cela est vrai, que sur ce sujet nous jugions à peu près ainsi : que l’éducation n’est pas précisément ce que certains, pour en faire la réclame, affirment qu’elle est. Ils affirment, n’est-ce pas, que le savoir c n’est pas dans l’âme, et qu’eux l’y font entrer, comme s’ils faisaient entrer la vision dans des yeux aveugles.

– Oui, c’est ce qu’ils affirment, dit-il.

– Or le présent argument en tout cas, dis-je, signifie que cette puissance d’apprendre est présente dans l’âme de chacun, avec aussi l’organe grâce auquel chacun peut apprendre : comme si on avait affaire à un œil qui ne serait pas capable de se détourner de l’obscur pour aller vers ce qui est lumineux autrement qu’avec l’ensemble du corps, ainsi c’est avec l’ensemble de l’âme qu’il faut retourner cet organe pour l’écarter de ce qui est soumis au devenir, jusqu’à ce qu’elle devienne capable de soutenir la contemplation de ce qui est, et de la région la plus lumineuse de ce qui est. Or cela, c’est ce que nous affirmons être d le bien. N’est-ce pas?

– Oui.

– L’éducation dès lors, dis-je, serait l’art de retourner cet organe lui-même, l’art qui sait de quelle façon le faire changer d’orientation le plus aisément et le plus efficacement possible, non pas l’art de produire en lui la puissance de voir, puisqu’il la possède déjà, sans être correctement orienté ni regarder là où il faudrait, mais l’art de trouver le moyen de le réorienter.

– Oui, apparemment, dit-il,

– Dès lors les autres vertus, que l’on appelle vertus de l’âme, risquent bien d’être assez proches de celles du corps, car elles n’y sont pas préalablement présentes en réalité, et on les y crée e plus tard par des habitudes et des exercices — tandis qu’apparemment la vertu de penser se trouve très certainement appartenir à quelque chose de plus divin, qui ne perd jamais sa puissance, mais qui, en fonction du retournement qu’il subit, devient utile et avantageux ou au contraire 519 inutile et nuisible. N’as-tu jamais réfléchi, à propos de ceux dont on dit qu’ils sont des méchants, mais qu’ils savent y faire, combien leur âme mesquine sait regarder de façon perçante et distinguer avec acuité les choses vers lesquelles elle s’est tournée, car elle n’a pas la vue faible, mais est contrainte de servir la méchanceté, si bien que plus elle regarde avec acuité, plus elle fait de mal?

– Oui, exactement, dit-il.

– Cependant, dis-je, cette âme mesquine, avec la nature qu’elle a, si en taillant en elle dès l’enfance on la débarrassait de ce qui l’apparente au devenir, comme on enlèverait des charges de plomb b qui, venues se coller à sa nature à force de victuailles, de plaisirs, et de convoitises de ce genre, tournent la vue de l’âme vers le bas; si elle en était débarrassée, et qu’elle se retournait vers ce qui est vrai, ce même organe, chez les mêmes hommes, verrait aussi cela avec la plus grande acuité, comme il voit ce vers quoi il est à présent tourné.

– Oui, ce serait normal, dit-il.



Le néoplatonisme de PLOTIN et de PROCLUS


Plotin (205-270), philosophe platonicien, est probablement éclairé par une expérience mystique, mais dont il ne parle pas directement : « La fin et le but, c’était pour lui l’union intime avec le Dieu qui est au-dessus de toutes choses. Pendant que je fus avec lui, il atteignit quatre fois ce but, grâce à un acte ineffable8 »

Le philosophe Emile Bréhier signale «l’extrême rareté des états d’extase chez Plotin et dans son école ; c’est un trait par où la mystique néoplatonicienne s’oppose à celle du moyen âge». Ceci peut simplement indiquer qu’il s’agit d’états profonds. L’influence de Plotin sera considérable sur les mystiques qui adoptent le schéma dit «  des émanations », en terres d’Islam comme en terres chrétiennes, à la suite de Denys lui-même éclairé des derniers feux de l’école néoplatonicienne d’Athènes.

Le site «  cheminsmystiques.fr» propose des extraits de l’un des cinquante-quatre traités des Ennéades. Il s’agit du traité intitulé «De la Providence I» accompagné d’une synthèse 9.

L’œuvre de Plotin 10 fut très influente dès le Moyen Âge, ne serait-ce que par l’intermédiaire d’Origène (~185 ~254), que l’on a cru être son condisciple à Alexandrie auprès d’un maître commun, père du néoplatonisme, Ammonios Saccas. Si cette thèse séduisante reste incertaine, - l’Origène disciple d’Ammonios (avec Herennios) pouvant avoir été confondu à tort avec l’Origène chrétien, - elle traduit bien l’importance et une certaine confiance accordée à Plotin 11. Au XIe siècle, Guillaume de Saint-Thierry connaît bien Origène, « le plus lu de tous les anciens auteurs grecs » 12.

Le néoplatonisme ne s’arrête pas à l’œuvre de Plotin : la permanence de l’école néo-platonicienne malgré la montée en puissance du christianisme et une vie « en famille » probablement de nature spirituelle propre au milieu de l’École d’Athènes est heureusement évoquée en introduction à la Théologie platonicienne de Proclus (412-485) :

« La tradition de la philosophie platonicienne, devenue le dernier rempart de la religion païenne [...] s’est conservée à l’intérieur de ‘familles d’universitaires’ comme une foi que l’on se transmettait de père en fils. » 13.

L’apport des païens a été sous-estimé par suite de la destruction systématique des sources écrites, combiné au désir d’attribuer une valeur incomparable à une fraction des écrits chrétiens. Parmi les rares textes antiques qui nous sont parvenus, à l’Hymne à Zeus stoïcien 14 répond sept siècles plus tard l’Hymne à la transcendance de Dieu de Proclus, attribué à Denys, qui témoigne de la piété personnelle des derniers philosophes païens 15 :

Seul, Tu es inconnaissable puisque tout ce qui est connu vient de Toi.

Tout ce qui parle et qui ne parle pas Te proclame d’une voix claire,

Tout ce qui connaît et qui ne connaît pas Te rend des honneurs,

Car tous les désirs et toutes les nostalgies de toutes choses

Se portent vers Toi ; tous les êtres T’adressent une prière,

Et tout ce qui connaît Ton chiffre Te dit un hymne silencieux.

En Toi seul tout demeure ; vers Toi tout ensemble s’élance,

Tu es la fin de tout, Tu es l’unique, le tout, le rien,

Tu es non-un, non-tout. Innommé, comment Te nommerait-on,

Toi, le seul innommable ?

Plotin aurait touché quatre fois mystiquement « le Premier » 16. Rappelons l’universalité de sa voie « apophatique ». Damascius d’Alexandrie, le dernier des maîtres « païens », célèbre l’Ineffable, « inaccessible à tous », peu avant la fermeture en 529 de l’École d’Athènes. Cette voie semble moins vivante chez les intermédiaires Porphyre (-305) et Jamblique. Mais on la retrouve chez Proclus (-484) comme nous venons de le lire.

Elle influença Denys 17 et, par ce supposé disciple de Jésus, exerça d’innombrables influences indirectes. Le néoplatonisme exerça aussi une grande influence par une autre voie, celle des commentaires de Proclus aux dialogues de Platon repris au Moyen Âge, puis à la Renaissance par l’Académie platonicienne de Florence illustrée par Ficin (-1499), enfin au XVIIe siècle par les platoniciens de Cambridge.

Le commentaire sur le Parménide rassemble ainsi les thèmes de la supériorité de l’amour et des conditions nécessaires à la contemplation de l’Unique :

la beauté convertit toutes choses vers elle-même, les met en mouvement, fait qu’elles soient possédées du divin et les rappelle à elle par l’intermédiaire de l’amour, elle est ce qui inspire l’amour ... il ne faut pas rechercher le bien à la manière d’une connaissance, c’est-à-dire d’une manière imparfaite, mais en s’abandonnant à la lumière divine et en fermant les yeux ... car ce genre de foi est supérieur à l’opération de connaissance ... c’est par elle que tous les dieux sont unis et rassemblent autour d’un centre unique selon une seule forme toutes leurs puissances et leurs processions 18.

Enfin l’influence antique d’origine païenne s’exerce par l’intermédiaire de Denys l’Aréopagite auquel nous consacrons ci-dessous une section.


PORPHYRE sur PLOTIN19

§3 Voici ce qu'il m'a raconté de lui-même

 danse nos fréquentes conversations.
Il avait encore sa nourrice à l'âge où il allait à l'école de grammaire, à huit ans, et il lui découvrait le sein, dans l'intention de téter ; mais, un jour, on lui dit qu'il était un méchant enfant; il eut honte et y renonça. A vingt-huit
ans il s'adonna à la philosophie; on le mit en relation avec les célébrités d'alors à Alexandrie; mais il sortait de leurs leçons plein de découragement et de chagrin. Il raconta ses impressions à un ami; cet ami comprit le souhait de son âme, et l'amena chez Ammonius qu'il ne connaissait pas encore. Dès qu'il fut entré et qu'il l'eut écouté, il dit à son ami : « Voilà l'homme que je cherchais. » De ce jour, il fréquenta assidûment Ammonius. Il arriva à posséder si bien la philosophie qu'il tâcha de prendre une connaissance directe de celle qui se pratique chez les Perses et de celle qui est en honneur chez les Indiens. L'empereur Gordien était alors sur le point de passer en Perse ; Plotin se présenta à son camp, et il accompagna l'armée. Il était alors dans sa trente-neuvième année ; car il avait suivi les cours d'Ammonius pendan t onze ans entiers. Mais Gordien fut défait en Mésopotamie; Plotin eut peine à s'échapper et se réfugia à Antioche. Philippe prit alors l'empire, et Plotin, âgé de quarante ans, vint à Rome. Hérennius, Origène et Plotin avaient convenu ensemble de tenir secrets les dogmes d'Ammonius /2, que leur maître leur avait expliqués en toute clarté, dans ses leçons. Plotin tint sa pro-

2. C'est le « secret » à la mode pythagoricienne. On connaît la légende d'après laquelle Philolaos aurait été le premier à faire connaître la doctrine de Pythagore (Diogène Lerce VIII, 15). Ce trait classerait Ammonius dans les néopythagoriciens.
						
messe ; il était en relation avec quelques personnes qui venaient le trouver; mais il conservait, ignorés de tous, les dogmes qu'il avait reçus d'Ammonius. Hérennius rompit le premier la convention, et Origène le suivit. Il n'écrivit que le traité Sur les Démons, et, sous le règne de Galien, son traité Que le roi est seul poète/1. Pendant fort longtemps, Plotin continua à ne rien écrire ;il faisait des leçons d'après l'enseignement d'Ammonius. Ainsi fit-il pendant dix ans entiers ; il avait quelques auditeurs; mais il n'écrivait rien. Et comme il engageait ses auditeurs à poser eux-mêmes les questions, son cours, d'après ce que m'a raconté Amélius, était assez désordonné, et les discussions oiseuses n'y manquaient pas. Amélius vint à son école à la troisième année de son séjour à Rome; c'était la troisième du règne de Philippe ; il resta jusqu'à la première année du règne de Claude, c'est-à-dire pendant vingt-quatre ans entiers ; lorsqu'il arriva, il possédait la doctrine de l'école de Lysimaque, dont il sortait ; il dépassait tous ceux de son âge par son ardeur au travail; il mit par écrit presque tous les dogmes de Numénius, et en fit un résumé; et il en apprit par coeur le plus grand nombre. Il écrivait des notes d'après les cours de Plotin, et il en composa cent livres, pour complaire à Hostilianus Hésychius d'Apamée, son fils adoptif.		
§4	La dixième année du règne de Galien, j'arrivai de Grèce avec Antoine de Rhodes, et je rencontrai Amélius; il y avait dix-huit ans qu'il s'était attaché à Plotin ; mais il n'avait encore rien osé écrire, sauf ses Scholies qui n'avaient pas encore atteint le nombre de cent. Dans cette dixième année du règne de Galien, Plotin avait à peu près cinquante-neuf ans. Je le fréquentai pour la première fois, âgé moi-même de trente ans. Depuis la première année du règne, il s'était mis à écrire sur les sujets qui se présentaient ; la dixième année/1, lorsque je fis sa connaissance, il avait écrit vingt et un traités; j'eus ces traités, qui n'étaient confiés qu'à un petit nombre de personnes. Il n'était pas encore facile de se les faire confier et d'en prendre connaissance; ce n'était ni simple, ni aisé; et l'on choisissait soigneusement ceux qui les recevaient. Voici ces écrits (il ne leur avait pas donné lui-même de titres, et chacun les intitulait d'une manière différente. [...]
[...]	
				
§5	Pendant le temps que je fus avec lui, c'est-à-dire pendant cette année-là et les cinq années suivantes (j'étais arrivé à Rome peu avant la dixième année du règne de Galien ; Plotin prenait ses vacances d'été, mais en tout autre temps il faisait ses cours); pendant ces six années, donc, on procéda, dans les réunions de l'école, à l'examen de bien des questions qu'Amélius et moi, nous le priâmes de rédiger par écrit. Il écrivit alors :
[...]

§7 Il avait des auditeurs nombreux ; mais comme disciples fervents et attachés

 à sa philosophie, il y avait d'abord Amélius d'Étrurie, dont le propre nom était Gentilianus ; Plotin préférait le nommer Amérius par un r, et disait qu'il lui convenait mieux de tirer son nom du mot amereia (indivisibilité) que du mot ameleia (négligence). II y avait encore un médecin de Scythopolis, Paulin ; Amélius le surnommait Miccalos ; il avait beaucoup de connaissances mal digérées. Il avait aussi pour ami un médecin d'Alexandrie, Eustochius, dont il fit la connaissance à la fin de sa vie ; il continua à en recevoir les soins jusqu'à sa mort. Eustochius se consacra aux doctrines de Plotin, et il acquit les dispositions d'un vrai philosophe. De son entourage faisait partie Zoticus, le critique et le poète, qui fit des récensions des ouvrages d'Antimaque et mit en très beaux vers la fable de l'Atlantide/3; sa vue s'af-
1. En réalité de 255 ; Plotin avait alors 51 ans ; les traités de la seconde série sont écrits de 263 à 268 ; ceux de la troisième de 268 à 270.
2. Voyez 2, 24 et la note ; l'origne alexandrine d'Eustochius explique sans doute l'histoire fantastique du serpent.
3. Antimaque est un poète épique, auteur d'une Thébaïde ; sa réputation, dans l'école platonicienne, semble av6ir été traditionnelle ;

faiblit, et il mourut peu avant Plotin. Paulin aussi mourut avant lui. Je citerai encore, parmi ses amis, Zéthus, qui était d'une famille arabe et avait épousé la fille de oe Théodose, qui avait été ami d'Ammonius ; c'était un médecin, et Plotin l'aimait beaucoup; il s'occupait des affaires publiques avec une ardeur que Plotin essayait de contenir. Plotin en usait assez familièrement avec lui, pour se retirer chez lui dans une campagne qu'il possédait à six milles de Minturnes. C'était une ancienne propriété de Castricius, surnommé Firmus. Firmus est l'homme de notre temps qui a le plus aimé la vertu; il vénérait Plotin ; il obéissait en tout à Amélius comme un bon serviteur ; et il m'était attaché comme à un frère ; il vénérait Plotin, bien qu'il eût choisi la carrière des fonctions publiques' . Parmi les auditeurs de Plotin, il y avait maints sénateurs, dont Marcellus Orontius et Sabinillus surtout travaillaient à la philosophie. Rogatianus était également sénateur ; il arriva à un tel détachement de la vie qu'il avait abandonné tous ses biens, renvoyé tous ses serviteurs et renoncé à ses dignités. Étant préteur et sur le point de partirpour le tribunal, alors que les licteurs étaient déjà là, il ne voulut point y aller, et il négligea ses fonctions. Il ne voulut même plus habiter sa propre maison ; il demeurait chez des amis ou des familiers, chez qui il dînait et coudhait. Il ne mangeait qu'un jour sur deux. Ce renoncement et cette insouciance du régime, alors qu'il était si malade de la goutte qu'on le portait en chaise, le rétablit ; et tandis qu'il n'était même plus capable d'ouvrir la main, il acquit plus de facilité à s'en servir que n'importe quel artisan de métier manuel. Plotin l'aimait ; il le louait par-dessus tous, et il le proposait en exemple aux philosophes. Plotin avait aussi près de lui Sérapion d'Alexandrie, un ancien rhéteur, qui s'adonna ensuite à la philosophie, mais ne put
d'après Héraclide du Pont (Proclus, in Tim., 28 c), il était estimé par Platon lui-méme.
1. L'amitié de Porphyre envers Firmus avait été précisément.mise à l'épreuve après la mort de Plotin, lorsque Firmus déclara qu'il renonçait au végétarisme. Porphyre lui adressa, pour le faire revenir, le long traité Sur l'Abstinence. Cf. Bidez, Vie de Porphyre, Gand, 1913, p. 99.
2. Cf. Porph., sur l'Abstinence, 1, 23.

jamais abandonner ses mauvaises habitudes d'homme d'argent et d'usurier. Moi aussi, Porphyre de Tyr, il me comptait parmi ses amis particuliers, et il voulait bien me confier la correction de ses écrits.
§8	Il n'aurait jamais voulu s'y reprendre à deux fois pour écrire ; il ne se relisait pas même une fois, et il ne revoyait pas ses écrits, parce que sa vue était trop faible pour lui servir à lire. Il formait mal ses lettres ; il ne séparait pas nettement les syllabes; et il n'avait nul souci de l'orthographe. Il ne s'attachait qu'au sens ; et à notre grande admiration', il continua à procéder de cette manière jusqu'à la fin de sa vie. Il composait en lui-même son traité depuis le commencement jusqu'à la fin ; puis il faisait passer ses réflexions sur le papier, et il écrivait toutes les pensées qu'il avait élaborées, sans s'interrompre, et comme s'il avait copié dans un livre 1. Il pouvait causer avec quelqu'un et entretenir une conversation, tout en, poursuivant ses réflexions ; il satisfaisait aux convenances de l'entretien, sans s'interrompre de penser aux sujets qu'il s'était proposé d'étudier, Son interlocuteur parti, sans même revoir ce qu'il avait déjà écrit (sa vue, je l'ai dit, n'était pas assez bonne pour qu'il se relût), il y rattachait les phrases suivantes, comme si, dans l'intervalle, la conversation ne l'avait pas interrompu. Il restait donc en lui-même, tout en étant,aux autres ; son attention à lui-même ne se relâchait jamais, sinon pendant son sommeil, qu'empêchaient d'ailleurs la maigre chère qu'il faisait (souvent il ne prenait même pas de pain) et la réflexion continuelle sur ses pensées.

§9 Il y avait aussi des femmes qui lui étaient fort attachées

 : Gémina, dans la maison de qui il habitait.; sa fille Gémina, gui portait le même nom que sa mère; Amphiclée, qui devint la femme d'Ariston, fils de Jamblique. Ces femmes étaient très attachées à la philosophie. Beaucoup d'hommes
1. Voyez l'Introduction, p. xxvu sq. Les détails quo donne ici Porphyre sont confirmés par l'examen dos Ennéades. Plotin, comme tous ses contemporains, travaille sur les textes des anciens philosophes ; niais il est visible qu'il travaille toujours de mémoire ; les citations de Platon sont presque toujours inexactes ; les mêmes se répètent souvent. Il n'y a pasà. proprement parler une seule citation d'Aristote, malgré les renvois fréquents à sa doctrine.
12	
et de femmes, des meilleures familles, au moment de mourir, lui faisaient amener leurs enfants, garçons ou filles, et ils les lui confiaient, avec toute leur fortune, comme ils les auraient confiés à un gardien sacré et divin. Aussi sa maison était remplie de jeunes garçons et de jeunes filles, entre autres Polémon, dont l'éducation l'occupait beaucoup, et dont il écoutait les essais poétiques. Il avait la patience d'examiner les comptes que rendaient les tuteurs de ces enfants, et il veillait à ce qu'ils fussent exacts ; tant que ces enfants n'étaient pas des philosophes, disait-il, il fallait leur conserver intacts leurs biens et leurs revenus. Et pourtant, malgré tous ces soucis pratiques et ces services qui s'étendaient à tant de personnes, il avait l'esprit constamment tendu, tant qu'il veillait. Il était d'humeur douce, et toujours à la disposition de tous ses familiers. Aussi, pendant les vingt-six ans qu'il demeura à Rome, quoiqu'il ait été l'arbitre dans bien des querelles, il n'eut jamais un ennemi parmi les hommes politiques.[…]

§12 Plotin était très estimé et vénéré par l'empereur Galien

 et sa femme Salonine/2. Il profita de cette amitié pour leur demander de restaurer pour les philosophes une ville qui, paraît-il, avait existé en Campanie, et qui, d'ailleurs, était complètement détruite; on donnerait à la ville restaurée le territoire avoisinant ; ses habitants devaient suivre les lois de Platon, et elle devait prendre le nom de Platonopolis ; il lui promettait de s'y retirer avec ses amis. Le philosophe aurait très facilement obtenu ce qu'il voulait, si quelques personnes de l'entourage de l'empereur n'y avaient fait obstacle par jalousie, par malveillance ou par quelque autre motif aussi méchant.
§13	Dans ses cours, il avait la parole facile; il avait la faculté d'inventer et de penser à ce qu'il fallait dire. Mais il faisait quelques fautes en parlant. Il ne disait pas : anamitn-nêsketai, mais anamnémisketai, et il commettait d'autres incorrections qu'il répétait en écrivant. Quand il parlait, on voyait l'intelligence briller sur son visage et l'éclairer de sa lumière ; d'aspect toujours agréable, il devenait alors vraiment beau ; un peu de sueur coulait sur son front ; sa douceur transparaissait ; il était bienveillant envers ceux qui le
2. Les mystiques néoplatoniciens semblent avoir toujours été en coquetterie avec les pouvoirs du jour ; voyez, dans le roman d'Apol-tanins de Tyane 5, 33-35, les encouragements si caractéristiques que le thaumaturge prodigue à Vespasien : « Peu me chaut, dit-il, la forme du gouvernement, je vis sous les dieux. »

questionnaient, et avait une parole vigoureuse. Trois jours durant, je l'interrogeai sur la manière dont l'âme est unie au corps, et il ne s'arrêta pas, de me donner des démonstrations. Un certain Thaumasius, entré dans la salle, dit qu'il voulait l'entendre faire une conférence suivie et propre à être écrite i, mais qu'il ne voulait pas de ce dialogue où Porphyre faisait les questions et lui les réponses. « Mais si Porphyre ne me questionnait pas, dit Plotin, je n'aurais pas d'objections à résoudre, et je n'aurais rien à dire qui pût être écrit. »
§14	II avait un style concis, plein, bref ; ses écrits surabondent de pensées plutôt que de mots. Il écrivait surtout d'inspiration, tout passionné par son sujet, qu'il partageât les doctrines ou les exposât. On trouve, mélangés dans ses écrits, les dogmes stoïciens qu'il connaît bien et les dogmes péripatéticiens ; il fait un emploi fréquent de la Métaphysique d'Aristote /2. Il n'ignorait pas les théorèmes de la géométrie, de l'arithmétique, de la mécanique, de l'optique et de la musique ; mais il n'était nullement enclin à traiter ces sciences à fond. Dans ses cours, on lui lisait d'abord des commentaires de Sévère, de Cronius, de Numénius, de Gaïus ou d'Atticus, et, parmi les péripatéticiens, ceux d'Aspasius, d'Alexandre, d'Adraste ou ceux qui se trouvaient 3. Mais jamais on ne lisait un passage simplement, et sans plus ; il y ajoutait des spéculations propres et originales et des explications dans l'esprit d'Ammonius ; il se pénétrait rapidement du sens des passages lus, et il se levait pour expliquer brièvement une profonde théorie. Gomme on lui avait lu deux traités, de Longin, sur les Principes et l'Aura-leur d'antiquités : « Longin, dit-il, est un philologue, et non un philosophe. »
Un jour, Origène vint à son cours ; il rougit et voulut se
2. Cela est vrai surtout des traités de la dernière période'; dès Ies premiers traités au contraire, Plotin connaît et discute les dogmes stoïciens. Bouillet traduit : « La Métaphysique y est condensée ».
3. Les oeuvres de ces commentateurs de Platon ou d'Aristote tombent presque toutes dans la dernière moitié du IIe siècle ou peu.

lever ; prié par Origène de parler, il dit qu’on n’en avait plus envie, lorsqu'on était sûr de s'adresser à des gens qui
savaient ce qu'on allait dire ; il continua un peu la discussion, et se leva pour partir.

Relevé des noms

Ammonius

Hérennius, Origène et Plotin avaient convenu...

Amélius

Amélius d'Étrurie, dont le propre nom était Gentilianus

un médecin de Scythopolis, Paulin ; Amélius le surnommait Miccalos

un médecin d'Alexandrie, Eustochius

Zoticus, le critique et le poète

Zéthus, qui était d'une famille arabe ..; un médecin

Firmus est l'homme de notre temps qui a le plus aimé la vertu

sénateurs, dont Marcellus Orontius et Sabinillus surtout travaillaient à la philosophie.

Rogatianus également sénateur; il arriva à un tel détachement de la vie...

Sérapion d'Alexandrie, un ancien rhéteur

Gémina, dans la maison de qui il habitait.; sa fille Gémina, gui portait le même nom que sa mère;

Amphiclée, qui devint la femme d'Ariston, fils de Jamblique

sa maison était remplie de jeunes garçons et de jeunes filles, entre autres Polémon

l'empereur Galien et sa femme Salonine

Un jour, Origène vint à son cours


environ 22

Un dernier cercle est animé par DAMASCIUS

Émile Bréhier 20

Avec Damascius, personnage non moins dévot que Proclus, comme on le voit d'après la Vie d'Isidore qu'il a écrite, nous atteignons les derniers cercles intellectuels païens, ceux qui se réunissaient à Alexandrie pour parler du vieux temps et sur lesquels un papyrus a dernièrement donné des détails si suggestifs. Le très long traité Des Principes, qui nous a été conservé, est un commentaire de la dernière partie du Parménide ; il prend la plupart du temps le contre-pied de celui de Proclus. Toute la hiérarchie figée des réalités, telle que l'avait conçue l'esprit presque juridique de Proclus, est désorganisée pour laisser place à une vie spirituelle et mystique intense qui rétablit partout les rapports, les avenues qui mènent aux réalités supérieures. Détruire les catégories fixées par Proclus, montrer qu'elles ne trouvent nul point d'attache dans le Parménide, telle est sa grande préoccupation. Et d'abord il ne faut pas prendre pour premier principe l'Un transcendant, avec ses fonctions définies d'unification du réel. Au-dessus de l'Un, il y a l'Ineffable, « inaccessible à tous, sans coordination, séparé à ce point qu'il ne possède plus véritablement la séparation ; car ce qui est séparé est séparé de quelque chose et garde un rapport avec ce dont il est séparé ». Il faut donc mettre le Principe en dehors et au-dessus de toute hiérarchie et se garder d'admettre en lui, même à titre de modèle, nul ordre, nulle hiérarchie. « Est-ce que, pourtant, quelque chose vient de lui aux choses d'ici ? Comment non, si tout, de quelque façon, vient de lui (17, 13) ? » Ce quelque chose, c'est ce que toute réalité contient elle-même d'ineffable, d'impénétrable : plus nous montons, plus nous trouvons d'ineffable. « L'Un est plus ineffable que l'Etre, l'Etre que la Vie, la Vie que l'Intelligence. » Pourtant nous sommes sur la mauvaise pente, lorsque nous essayons ainsi de hiérarchiser les ineffables ; nous sommes sur le point de rétablir une nouvelle hiérarchie, en trouvant un Un ineffable, d'où dépend une réalité ineffable ; aussi faudra-t-il finalement refuser de dire qu'il communique rien de lui aux réalités qui viennent de lui. L'Ineffable, c'est ce que pose la première hypothèse du Parménide, en affirmant qu'il n'est même pas un, suivant l'effort de l'âme qui le pose un puis qui en supprime l'Un, à cause de sa supériorité qui n'offre aucune prise.

On voit la manière de Damascius, cet effort vers l'intuition qu'il essaye de faire aboutir en limitant ses affirmations les unes par les autres, par une manière de dialectique vivante bien plus semblable à celle de Plotin qu'à celle de Proclus. L'Ineffable, c'est une sorte d'initiative absolue, comme le Premier de Plotin, dans son traité Sur la volonté de l'Un. Par contre l'Un, étant cause, est défini par une fonction et une relation.

D'une manière générale, Damascius est plein de méfiance envers cette manière mécanique de déterminer les principes, qui triomphe avec Jamblique et Proclus ; elle a le grand tort, à ses yeux, d'employer à l'égard des principes les notions qui n'ont de sens que dans les dérivés. Ainsi, voulant montrer comment de l'Un radical dérive la totalité une qui est comme l'ensemble uni des réalités intelligibles, on fait de cette totalité unie la synthèse de deux principes opposés qu'on appelle l'Un et la Dyade, ou bien la Limite et l'Illimité, ou encore le Père et la Puissance. En vérité, on n'atteint pas ainsi directement la réalité, mais on procède par image ; habitués à expliquer sans difficulté par des synthèses de ce genre les mixtes que contemplent notre intelligence et notre âme (par exemple un accord par un rapport fixe déterminant la dyade indéfini du grave et de l'aigu), nous transportons sans plus des principes de ce genre à la réalité suprême (§ 45). La preuve qu'il n'y a là qu'analogie incertaine, c'est la diversité de noms dont on se sert pour désigner chacun des deux principes opposés, Monade, Limite, Père, Existence pour le premier, Dyade, Puissance, Chaos pour le second (§ 56). Séparation et opposition, procession et retour n'apparaissent que dans des réalités dérivées de celle dont on veut rendre compte par l'union de deux principes distincts. La réalité qu'on veut expliquer, c'est l'Union ou l'Uni, c'est-à-dire celle en laquelle toutes choses sont encore à l'état indivis ; comment donc la faire naître de la fusion de deux réalités distinguées ? Des principes qui existent avant l'Uni, donc avant que rien ne soit à l'état de distinction, ne sauraient être distincts.

D'où, chez Damascius, une conception nouvelle du ternaire primitif où les trois moments, station, procession et retour, sont remplacés par trois termes dont la triplicité n'altère pas l'unité ; des trois termes, le premier est Un-Tout, un par lui-même et tout en tant qu'il produit le second ; le second est Tout-Un, tout par lui-même, et un par l'effet du premier ; le troisième tient du premier, l'un, et du second, le tout ; chacun des termes est comme un aspect et une face de la même réalité.

En critiquant ainsi la méthode de Proclus, c'est le néoplatonisme lui-même que Damascius est bien près d'abandonner ; il faudrait analyser le détail de son livre immense pour montrer comment, presque à chaque explication que Proclus donne du Parménide, il oppose la sienne, inspirée d'un esprit différent ; il rejette par exemple des explications qui concluraient des propriétés du monde créé à celles de son exemplaire ; et il insiste sur ce fait que le monde sensible n'est pas une image de toute la réalité suprasensible en bloc, mais seulement d'une petite portion de cette réalité, du monde des Idées. Ailleurs il reconnaît et il indique avec force que la procession et la conversion ne peuvent se dire proprement que des natures intellectuelles (Plotin avait-il dit autre chose ?) et ne peuvent servir de moyen général pour expliquer toute réalité.

L'enseignement de Damascius qui, par certains aspects, est d'une profondeur et d'une nouveauté admirables, bien que non sans confusion ni bavardage, resta infécond par le malheur des temps. Lorsque Justinien ordonna, en 529, la fermeture des écoles philosophiques d'Athènes, l'Université d'Athènes, si florissante au temps du sophiste Libanius, l'ami de Julien et d'Himérius, était tombée faute d'élèves et peut-être de professeurs ; Damascius, dans la Vie d'Isidore (221-227), nous dit quelle était la grande infériorité de l'enseignement philosophique à Athènes à son époque, avec le diadoque Hégias, qui préféra finalement les pratiques pieuses à la philosophie. Alexandrie n'était pas un séjour sûr pour les philosophes, comme le prouvent la persécution que leur fit subir l'évêque Athanase et le meurtre de la néoplatonicienne Hypatie, assassinée en 415 par la populace ; la ville était d'ailleurs bien déchue de sa splendeur. La nouvelle capitale de l'empire était peu favorable aux études philosophiques : le néoplatonisme meurt avec toute la philosophie et toute la culture grecques ; le VIe et le VIIe siècles sont des moments de grand silence.

De l'Indicible21

Du tout et du principe de tout

Ce qu’on appelle le principe un de toutes choses est-il au-delà du tout ou est-ce quelque chose du tout comme le faîte des réalités qui procèdent du principe ? Et le tout, disons-nous qu’il est avec le principe ou après le principe et à partir de lui ?

Dans ce dernier cas, comment pourrait-il y avoir quelque chose hors du tout ? Car ce à quoi rien ne manque, c'est là le tout au sens absolu. Or le principe manque. Donc ce qui est après le principe n'est pas le tout au sens absolu mais le tout sans son principe.

De plus le tout veut être plusieurs limités. Car des choses illimitées ne sauraient être exactement tout.

Donc hors du tout rien ne se manifestera. Car la totalité est une sorte de borne et déjà un enveloppement : le principe est en elle la limite supérieure, et ce qui, à partir du principe, vient en dernier, est la limite inférieure. Le tout est donc avec ses limites.

De plus, le principe est coordonné aux choses qui viennent de lui. C'est d'elles en effet qu'il est dit principe et qu'il est principe. Le causant est donc lui aussi coordonné aux causés, et le premier à ce qui vient après le premier. Or les choses qui, étant plusieurs, forment une coordination unique, voilà ce que nous appelons tout ; il s'ensuit que le principe lui aussi est compris dans le tout. D'une manière générale, nous appelons tout au sens absolu l'ensemble des choses que nous concevons, sous quelque mode que ce soit. Or nous concevons aussi le principe. Par exemple nous avons l'habitude de dire toute la cité, en désignant à la fois celui qui commande et ceux qui sont commandés, toute la lignée, en désignant l'auteur de la lignée et ceux qu'il a engendrés.

Par ailleurs, si tout est avec le principe, le principe de tout ne sera pas une chose distincte, puisque le principe est lui aussi compris dans le tout. Donc la coordination une de toutes les réalités, que nous appelons tout, est sans principe et sans cause, si nous ne voulons pas remonter à l'infini.

Cependant il faut que toute chose soit ou principe ou issue d'un principe [Aristote]. Le tout lui aussi est donc ou principe ou issu d'un principe. Mais dans ce dernier cas, le principe ne sera pas avec le tout, mais en dehors du tout, comme le principe est en dehors de ce qui vient de lui. Et, dans le premier cas, qu'est-ce donc qui procédera du tout comme d'un principe, et procédera hors du tout dans les choses inférieures, comme un produit du tout? Car ce produit aussi est compris dans le tout, puisque la notion du tout absolu ne laisse rien échapper. Donc le tout n'est ni principe, ni issu d'un principe.

De plus le tout est vu en quelque manière à la fois dans la pluralité et dans une certaine différenciation. Car nous ne concevons pas le tout sans cela. Comment donc une certaine différenciation et une certaine pluralité se sont-elles aussitôt manifestées ? C'est que le tout n'implique pas à tous les degrés distinction et pluralité ; l'un est le faîte des plusieurs, tandis que l'uni est la monade des choses distinctes ; et l'un est plus simple encore que la monade.

Mais d'abord la monade est aussi le nombre total, même s'il est encore replié sur lui-même. En ce sens donc, la monade aussi est tout. Ensuite, l'un n'est pas quelque chose parmi les plusieurs. Il devrait, si tel était le cas, parfaire le compte des plusieurs, comme chacune des autres choses. Mais autant sont les plusieurs en vertu d'une division déterminée, autant est l'un de là-bas, avant la division, dans l'indivision absolue. Car il n'est pas un à la manière d'un minimum, comme l'estimait Speusippe, mais il est un comme ayant tout absorbé. Car il a résolu toutes choses en sa propre simplicité, et il a fait que le tout fût un. C'est pourquoi tout vient de lui, parce que lui aussi est tout, avant le tout : comme l'uni est antérieur aux choses différenciées, de même l'un, avant les plusieurs, est le tout.

Mais lorsque, l'appliquant au tout, nous développerons toute notre pensée, ce ne sera plus sous un seul et même mode que nous affirmerons le tout, mais au moins sous trois modes : unitif, uni, et plurifié. Ces trois modes dérivent d'une seule notion, et se rapportent à elle comme nous avons coutume de le dire.

Si donc nous appelons tout, d'une manière plus conforme à l'usage, les choses qui subsistent dans la pluralité et la distinction, nous poserons comme principes de ces choses l'uni et d'une manière plus éminente encore, l'un. Si, d'un autre côté, ces principes aussi nous les concevons comme des touts, et si nous les réunissons aux autres touts, selon la relation et la coordination qu'ils ont avec eux, comme nous l'avons déjà dit, le raisonnement exigera que nous cherchions encore un autre principe avant le tout, qu'il ne soit plus légitime de concevoir comme tout ni même de coordonner aux choses qui viennent de lui.

Si en effet on dit que l'un, même si, de quelque manière qu'on l'entende, il est tout, est cependant aussi un, antérieur à cette sorte de tout, et plutôt un qu'il n'est tout (car par lui-même il est un, et il est tout comme cause de tout, dans sa coordination au tout et, absolument parlant, à titre second, tandis que certes l'un est un à titre premier), oui, même en admettant que l'on dise cela, d'abord on posera en lui une dualité ; et ensuite, c'est nous qui divisons, qui, à l'égard de sa simplicité, nous dédoublons et, plus encore, nous plurifions. Car lui, c'est parce qu'il est un qu'il est tout, sous le mode le plus simple.

Et pourtant, même si on dit cela, il faut bien que le principe du tout transcende le tout lui-même, la totalité la plus simple, la simplicité qui a tout absorbé : celle de l'un.

Notre âme pressent ainsi, par une sorte de divination, que du tout, de quelque manière qu'on l'entende, il y a un principe qui est au-delà de tout, non coordonné au tout. Celui-là ne doit donc même pas être appelé principe, ni cause, ni premier, ni antérieur à tout, ni au-delà de tout. On doit donc encore moins le proclamer tout ; en un mot on ne doit ni le proclamer ni le penser, ni même en avoir le soupçon, puisque tout ce que nous pouvons penser ou soupçonner, ou bien est quelque chose du tout (ce qui est plus exact), ou bien, si on en purifie à fond la notion, c'est le tout ; et cela, même si notre pensée remonte par la résolution d'elle-même et de son objet jusqu'à ce qu'il y a de plus simple, jusqu'à l'enveloppement suprême de tout, telle la circonférence ultime qui embrasse non seulement les étants, mais aussi les non-étants. Car, des étants, c'est l'uni, entièrement indifférencié, qui est l'enveloppement ultime (tout étant en effet est mélangé d'éléments) et, des plusieurs, c'est l'un pur.

Car nous ne pouvons rien concevoir de plus simple que l'un, l'un absolu qui n'est qu'un. Même si nous le disons principe, cause, premier, suprêmement simple, ces dénominations d’ici-bas, et toutes les autres, il faudra les entendre la-bas seulement selon l'un.

Mais nous, dans notre impuissance à en opérer la concrétion, nous nous divisons à son égard et, ce qui en nous est divisé, nous l'affirmons de lui, avec cette réserve que ces choses divisées nous les jugeons indignes dans la pensée que des plusieurs ne sauraient s'appliquer à l'un. On ne peut donc ni le connaître ni le nommer. Car, par là, il serait plusieurs. Ou alors, on dira que cette pluralité est en lui selon l'un.

La nature de l'un est en effet de tout recevoir, ou plutôt de tout produire, et il n'est rien que l'un ne soit.

C'est pourquoi tout défile, pour ainsi dire, à partir de lui. Celui-là, qui est la cause proprement dite et le premier, est aussi fin en soi, terme ultime en soi, couronnement, en un mot, de toutes choses. C'est la nature une des plusieurs, non celle qui, venant de lui, est en eux, mais celle qui, avant eux, est génératrice de la nature qui est en eux. C'est la cime la plus indivise de ce qui, sous quelque mode que ce soit, constitue le tout, l'enveloppement le plus vaste des choses qui, de quelque manière qu'on l'entende, sont dites des touts.

Mais si l'un est cause de tout et ce qui embrasse tout, qu'avons-nous à remonter encore au-delà de lui ?

N'est-il pas à craindre que nous n'avancions dans le vide, tendus vers le rien lui-même ? Car ce qui n'est même pas un n'est rien, c'est ce qu'on peut dire de plus juste.

D'où viendra qu'il y ait encore quelque chose au-delà de l'un ? Les plusieurs n'ont en effet besoin de rien d'autre que de l'un. C'est pourquoi seul l'un est cause des plusieurs ; et c'est aussi pourquoi il est cause de tout, puisqu'il faut que lui seul soit cause des plusieurs. Ce ne peut être le rien car le rien n'est cause de rien. Ni les plusieurs eux-mêmes : en tant que plusieurs ils sont incoordonnés, et comment les plusieurs seraient-ils une cause une ? Et, même s'ils sont plusieurs causes, ils ne seront pas causes les uns des autres, en raison de leur manque de coordination et parce qu'on tournerait en cercle. Chacun serait donc cause de soi, et aucun ne serait cause des plusieurs. Il est donc nécessaire que l'un soit cause des plusieurs, lui qui est aussi cause de la coordination qui est en eux. Car c'est une sorte de conspiration que la coordination et l'union mutuelle des plusieurs.

Si donc quelqu'un, éprouvant des difficultés sur ce point, déclare se contenter du principe de l'un et ajoute, en guise de conclusion, que nous n'avons ni notion ni soupçon plus simples que la notion ou le soupçon de l'un, comment donc irons-nous soupçonner encore quelque chose au-delà de l'ultime pensée et de l'ultime soupçon ?

S'il arrive que quelqu'un déclare cela, nous reconnaîtrons avec lui l'aporie22. Car c'est, semble-t-il, dans une voie non frayée et impraticable qu'une telle pensée nous engage. Cependant, en partant des choses qui nous sont mieux connues, il faut nous accoutumer à ces indicibles efforts d'enfantement qui se font en nous et qui tendent vers la conscience indicible (je ne sais comment m'exprimer) de cette sublime vérité. Puisqu'en effet dans les choses d'ici-bas ce qui est dégagé de toute relation est plus précieux que ce qui est engagé dans une relation, que l'incoordonné est supérieur au coordonné, comme le contemplatif au politique, Kronos par exemple au démiurge, l'étant aux formes, l'un aux plusieurs dont il est le principe, ainsi sera plus précieux, absolument, que les causants et les causés, que tous les principes et ce qu'ils commandent, ce qui transcende toutes les réalités de cette sorte et n'est posé, pour le dire en un mot, dans aucune coordination ou relation. Puisqu'aussi bien l'un précède naturellement les plusieurs, le plus simple ce qui, de quelque manière, est composé, et le plus enveloppant cela même qu'il inclut, ce principe-là, si l'on consent à en parler, est au-delà de toute opposition, et même d'une opposition de cette sorte, au-delà non seulement de celle qui oppose des réalités de même rang, mais aussi de celle qu'il y a entre le premier et ce qui vient après le premier.

De plus l'un, l'uni et la pluralité des choses différenciées qui en proviennent constituent le tout ; car autant sont les choses qui se différencient, autant est l'uni, dont elles se différencient ; autant sont les plusieurs, autant est l'un, à partir duquel ils se déroulent. Mais il n'en reste pas moins un, si même il ne l'est pas davantage, car les plusieurs sont après lui et non en lui. Il en est de même de l'uni parce que l'uni est la concrétion des choses en voie de différenciation, antérieure à leur différenciation. Ainsi, que ce soit selon la coordination ou selon leur nature propre, chacun des deux est tout.

Mais le tout ne peut être ni premier ni principe ; il ne peut l'être du point de vue de la coordination, parce que les réalités dernières sont avec le tout, et pas davantage si du tout on ne prend que l'un, car il est un et aussi toutes choses à la fois selon l'un (nous n'avons pas encore découvert ce qui est absolument au-delà de tout) et l'un est le faîte des plusieurs comme cause de ce qui vient de lui.

Ajoutons que nous, si nous concevons l'un, c'est par un soupçon qui, au terme d'une purification radicale, atteint le plus simple et le plus enveloppant. Mais ce qu'il y a de plus auguste doit échapper aux prises de toutes nos conceptions et de tous nos soupçons, puisque même dans les choses d'ici-bas ce qui, toujours, s'enfuit là-haut, loin de nos pensées, est plus précieux que ce qui est à notre portée, et ainsi le plus précieux sera cela même qui aura échappé à tous nos soupçons.

Or si cela n'est rien, qu'on entende le rien en deux sens : celui qui est supérieur à l'un, celui qui est en deçà. Et si en parlant ainsi, nous avançons dans le vide, il faut dire qu'avancer dans le vide s'entend aussi en deux sens : on sombre ou bien dans l'indicible, ou bien dans ce qui n'est absolument pas sous aucun rapport. Cela aussi est indicible, comme Platon 5 lui aussi nous le dit, mais dans le sens du pire, tandis que celui de là-bas est indicible dans le sens du meilleur.

Chercherons-nous s'il répond à une exigence quelconque ? Cette exigence est, de toutes, la plus nécessaire, que de là-bas comme d'un sanctuaire, de l'indicible et sous un mode indicible, toutes choses procèdent. Car ce n'est pas comme un qu'il produit les plusieurs, ou comme uni qu'il produit les choses en voie de différenciation, mais c'est comme indicible qu'il produit toutes choses indiciblement de la même manière.

Et si, lorsque nous disons de lui qu'il est indicible, qu'il n'est rien du tout, que la pensée ne peut l'embrasser, notre discours se renverse, il faut savoir que ces dénominations et ces notions se rapportent à nos propres efforts d'enfantement, à tous ceux qui ont l'audace de multiplier les recherches indiscrètes à son sujet mais s'arrêtent au seuil du sanctuaire, et ne nous apprennent rien de lui. Ce qu'ils dénoncent (pas même clairement, mais par le détour d'indications) ce sont nos propres affections à son égard, nos apories et nos échecs. Encore ces indications ne seront-elles entendues que de ceux qui en sont capables.

Cependant nous voyons que même au sujet de l'un, dans nos efforts pour le concevoir, nous ressentons la même chose et que, de la même manière, notre pensée vacille et se renverse.

L'un, dit Platon, s'il est, n'est même pas un ; s'il n'est pas, aucun discours ne s'appliquera à lui, et ainsi, pas même la négation. Il n'aura pas de nom, car un nom n'est pas simple. Il n'y aura de lui ni opinion ni science : celles-ci non plus ne sont pas simples, et l'intellect lui-même n'est pas simple, si bien que l'un est absolument inconnaissable et indicible. Pourquoi donc chercher quelqu'autre chose au-delà de l'indicible ?

Peut-être Platon, par le moyen de l'un, nous a-t-il élevé indiciblement jusqu'à cet indicible au-delà de l'un, qui est maintenant notre objet, par la suppression même de l'un, tout comme, par la suppression des autres, il nous a retournés vers l'un. Car il sait que l'un peut être posé en un sens qui le purifie radicalement. Il l'a bien fait voir dans le Sophiste, en montrant que l'un en soi pré-subsiste à l'étant. Et si, après s'être élevé jusqu'à l'un, il s'est tu , c'est qu'il lui convenait de garder, à la manière des Anciens, un silence complet sur des choses qui ne souffrent absolument pas d'être dites. Il eût été réellement très dangereux que ce discours tombât dans des oreilles vulgaires. Sans doute, après avoir soulevé la question de ce qui n'est absolument pas sous aucun rapport, le discours s'est-il renversé : il courait le risque de sombrer dans l'océan de la dissemblance, ou plutôt du vide sans aucune réalité.

Mais si les démonstrations ne s'appliquent pas non plus à l'un, il ne faut pas s'en étonner : elles sont humaines, fragmentées, et plus composées qu'il ne faudrait ; une chose est sûre : ces démonstrations ne s'appliquent même pas à l'étant, puisqu'elles sont formelles ; plus encore, elles ne s'appliquent même pas aux formes elles-mêmes, puisqu'elles sont logiques. N'est-ce pas Platon lui-même qui, dans les Lettres, a déclaré qu'il n'est rien en nous qui puisse signifier la forme : ni figure, ni nom, ni définition, ni opinion, ni science ? L'intellect seul pourrait s'appliquer aux formes, mais nous ne le possédons pas encore, nous qui nous contentons des discussions dialectiques. Donc même si nous produisions une pensée de l'intellect, toutefois elle serait formelle et nous ne pourrions l'appliquer à l'uni et à l'étant. Et même s'il arrivait jamais que nous formions la pensée qui opère en elle la contraction de tout, cette pensée-là elle aussi ne pourrait se joindre à l'un et coïncider avec lui. Et même si nous formions enfin une pensée unitive qui, arrivée à l'un lui-même, se recueille les yeux fermés, il n'en resterait pas moins que celle-là se simplifie pour s'élever jusqu'à l'un, si tant est qu'il y ait encore quelque connaissance de l'un. Car il nous faut réserver cette question. Par conséquent, il y a bien des degrés de l'indicible aussi et de l'inconnaissable ; et il en est de même de l'un.

Et pourtant, dans la condition qui est actuellement la nôtre, nous nous risquons à distinguer entre des choses si grandes au moyen d'indications et de soupçons, nous purifiant pour atteindre des conceptions qui ne nous sont pas habituelles, nous élevant par la voie de l'analogie et des négations, méprisant les choses qui sont à notre niveau, au regard de celles-là, et avançant pas à pas de ce qui à notre niveau a une moindre valeur vers ce qui en a une plus grande. C'est à cela que jusqu'à maintenant nous avons passé notre temps.

Et peut-être en est-il ainsi de l'absolument indicible, qu'on ne puisse même pas à son sujet poser qu'il est indicible. Quant à l'un, il est tel qu'il fuit toute composition de noms et de discours, et toute distinction, comme celle du connaissable et du connaissant, et qu'il se conçoit à la manière d'une aire ronde, comme ce qu'il y a de plus simple et de plus enveloppant. Et il n'est pas seulement un si l'on entend par là le caractère propre de l'un, mais il est un au sens où l'un est tout, et comme un antérieur à tout, non pas certes comme quelque un déterminé faisant partie du tout.

Ce sont là les efforts d'enfantement de notre pensée qui, de cette manière, se purifie pour atteindre l'un pur et le principe véritablement un de toutes choses. Il est évident que cet un en nous que notre pensée soupçonne, parce qu'il nous est plus proche, plus apparenté et qu'il est loin derrière celui-là, est assez propre à nous le faire soupçonner. À partir de quelque un déterminé, de quelque manière qu'on le pose, le passage à l'un pur et simple est aisé ; et même si nous ne pouvions d'aucune manière atteindre celui-là, néanmoins, portés par l'un pur qui est en nous, nous pourrions soupçonner celui qui est antérieur à tout. C'est donc en ce sens que l'un est dicible et c'est en ce sens qu'il est indicible. Mais celui-là, qu'il soit honoré par un silence parfait, et d'abord par une ignorance parfaite au regard de laquelle toute connaissance est indigne.

De l'inconnaissance

Abordons le second point et voyons en quel sens il est dit absolument inconnaissable. Si cela est vrai, comment pouvons-nous écrire sur lui toutes ces choses, et nous prononcer ainsi ? N'est-ce pas faire œuvre purement verbale et beaucoup bavarder sur ce que nous ne savons pas ?

S'il est réellement non-coordonné au tout, sans relation avec le tout, s'il n'est rien du tout, s'il n'est même pas l'un lui-même, c'est là sa nature, nous sommes disposés à son égard comme si nous la connaissions et nous nous employons avec ardeur à faire naître chez les autres les mêmes dispositions.

De plus, cela même en lui qui est inconnaissable, ou bien nous connaissons que c'est inconnaissable, ou bien nous l'ignorons. Si nous l'ignorons, comment le dire absolument inconnaissable ? Et si nous le connaissons, il est donc connaissable dans la mesure même où il est inconnaissable : on connaît qu'il est inconnaissable.

En outre, il n'est pas possible de nier une chose d'une autre si on ne connaît pas ce dont elle est niée ; il n'est pas possible non plus d'affirmer que ceci n'est pas cela si l'on n'a absolument aucun contact avec cela. Car ce que l'on sait, on ne peut dire ni que c'est ni que ce n'est pas ce que l'on ne sait pas, dit Socrate dans le Théétête.

Comment donc ce que nous connaissons d'une certaine manière, le nierons-nous de cela que nous ignorons absolument ? C'est comme si quelqu'un, étant aveugle de naissance, déclarait que la chaleur n'appartient pas à la couleur. Peut-être aura-t-il raison de dire que la couleur n'est pas chaude ; car le chaud est une qualité tactile et il le connaît par le toucher, mais il ne sait absolument pas ce qu'est la couleur, sinon qu'elle n'est pas accessible au toucher ; il connaît qu'il ne la connaît pas, et une telle connaissance, absolument parlant, n'est pas connaissance de la couleur, mais de sa propre ignorance.

C'est ainsi que nous, en disant de celui-là qu'il est inconnaissable, nous ne révélons rien de lui, mais nous reconnaissons l'état dans lequel nous sommes à son égard. Ce n'est pas en effet dans la couleur que réside la non-perception de l'aveugle, car ce n'est pas non plus en elle qu'est la cécité mais en lui, et c'est en nous qu'est l'inconnaissance de celui que nous ignorons. Car la connaissance du connaissable est dans le connaissant, elle n'est pas dans le connu.

Si, de même que le connaissable est dans l'objet connu comme l'éclat dont il brille, on disait dans le même sens que l'ignorable est dans l'objet ignoré comme son obscurité ou son opacité, en raison de laquelle il est ignoré et demeure invisible à tous, parler ainsi ce serait méconnaître que toute ignorance est privation, comme la cécité, et qu'il en est de l'objet de l'ignorance et de l'inconnaissable comme de l'invisible.

Dans les autres cas la privation de tel caractère en laisse subsister quelque autre : l'incorporel par exemple, même s'il est invisible, est intelligible, et ce qui n'est pas intelligible est cependant encore quelque chose d'autre, par exemple quelqu'une de ces réalités qui, d'une manière ou d'une autre, ne se laissent pas saisir par une pensée de l'intellect. Mais si nous supprimons toute pensée et tout soupçon et si nous disons que c'est là notre complète ignorance, alors l'objet à l'égard duquel l’œil tout entier se ferme, et se ferme complètement, nous le disons inconnaissable ; non que nous disions quelque chose de lui, par exemple que sa nature est de ne pouvoir être perçu par la vue, comme c'est le cas pour l'intelligible, ou que sa nature est de ne pouvoir être atteint par une pensée de l'intellect, même essentielle et intense, comme c'est le cas pour l'un ; mais nous désignons par là ce qui ne donne aucune prise sur soi et ne peut même pas éveiller le soupçon. En effet, nous ne le disons pas non plus inconnaissable, au sens simplement où il serait quelque autre chose qui aurait aussi pour nature d'être inconnaissable, mais nous jugeons qu'il ne faut affirmer de lui ni qu'il est étant, ni qu'il est un, ni qu'il est tout, ni qu'il est principe de tout, ni qu'il est au-delà de tout, et nous ne pensons pas non plus que l'on puisse prédiquer quoi que ce soit de lui de façon absolue. Ce n'est donc pas non plus sa nature que le rien, l'au-delà de tout, l'au-dessus de la cause, le non-coordonné au tout : de telles dénominations ne désignent pas sa nature, mais ne sont que des suppressions de ce qui vient après lui.

Comment donc pouvons-nous dire quelque chose sur lui ? C'est que, connaissant ce qui vient après lui, en raison de cette connaissance elle-même, quelle qu'elle soit, nous en avons le mépris au regard de la position, si j'ose m'exprimer ainsi, de l'indicible absolu. Car de même que ce qui est au-delà d'une connaissance déterminée est plus parfait que ce qui est saisi par elle, de même ce qui est au-delà de tout ce que la pensée peut soupçonner doit être plus auguste qu'elle. Ce n'est pas ce qui est plus auguste qui est l'objet de notre connaissance, mais ce qui possède ce caractère au suprême degré, tel qu'il peut être en nous, et comme notre propre affection. Et il est dit admirable par cela même qu'il n'offre absolument aucune prise à nos pensées. Nous raisonnons en effet par analogie : si ce qui est d'une manière ou d'une autre inconnaissable dans le sens de la perfection est plus élevé que ce qui est pleinement connaissable, on doit nécessairement reconnaître que l'absolu-ment inconnaissable dans le sens de la perfection est ce qu'il y a de plus élevé, même si celui-là ne possède à titre d'attribut ni le plus élevé, ni le meilleur, ni le plus auguste. Ce sont là en effet des attributs que nous convenons de lui reconnaître, mais lui échappe complètement à nos pensées et à nos soupçons : car c'est du fait même que nous ne soupçonnons rien de lui, que nous reconnaissons qu'il est la plus grande merveille. Si nous soupçonnions quelque chose de lui, nous chercherions encore autre chose qui soit antérieur à ce soupçon. Il faut ainsi ou bien remonter à l'infini, ou bien nécessairement nous arrêter à l'indicible absolu.

Est-ce que nous démontrons quelque chose sur lui ? Est-il démontrable, celui-là dont nous jugeons qu'il ne peut même pas être l'objet d'un soupçon ? Ce que nous venons de dire est bien une démonstration à propos de lui, mais lui-même nous ne le démontrons pas, le démontrable n'est pas en lui, car en lui il n'y a ni le démontrable ni quelque autre chose ni même lui. Ce que nous démontrons, c'est notre ignorance à son égard et notre impuissance à en parler. C'est elle qui est l'objet de la démonstration.

Et quoi ? ce que nous sommes en train de dire, n'est-ce pas une opinion sur lui ? Si de lui il y a opinion, il est donc objet d'opinion. Mais notre opinion est qu'il n'est pas et cette opinion est vraie, au dire d'Aristote. Donc, si l'opinion est vraie, il existe bien une chose qui est son objet et c'est en étant en accord avec la chose que l'opinion devient vraie. C'est la réalité de son objet qui fait la vérité de l'opinion. Mais celui-là quel être pourrait-il avoir ? Et l'absolument inconnaissable en quel sens serait-il vrai ? Le non-être et le non-connaissable en lui, c'est cela qui est vrai. Il en est ici comme de ce qui est vraiment faux. Ce qui est vrai c'est que c'est faux. C'est aux privations qu'il faut appliquer cette conclusion et à ce qui n'est pas sous quelque rapport, aux choses qui peuvent en tombant hors de la forme jouir latéralement de l'hypostase de la forme ; c'est ainsi que jouit de la lumière cette absence de lumière que nous nommons l'ombre, car sans lumière il n'y aurait pas d'ombre. Mais à ce qui n'est absolument pas sous aucun rapport, rien de ce qui est, en aucun sens, ne peut être appliqué, comme le dit Platon donc pas même le non-étant, ni, d'une manière générale, la privation. Mais il faut dire aussi que ce qui n'est d'aucune manière et sous aucun rapport est impuissant à se signifier soi-même ; car la signification est un étant, elle est bien quelque chose parmi les étants. Il en va de même pour l'objet de l'opinion : même si on a l'opinion qu'une chose n'existe absolument pas, cela même qui est l'objet de notre opinion est pourtant quelque chose qu'il faut ranger parmi les étants. C'est pourquoi Platon déclare — ce qui est préférable — que le non-étant absolu, dans le sens de l'imperfection, ne peut être objet ni de discours ni d'opinion, comme nous le disons nous de celui-là dans le sens de la perfection.

Mais notre opinion est qu'il ne peut être objet d'opinion. C'est que le discours, dit-il, ici se renverse et qu'en réalité nous n'avons même pas d'opinion. Et quoi ? ne croyons-nous pas qu'il en est ainsi ? N'en sommes-nous pas persuadés ? Ce sont là nos dispositions à son égard, comme nous l'avons dit souvent. Cependant nous avons bien en nous cette opinion : elle est donc vide, comme celle qui a pour objet le vide et l' illimité.

Ainsi, sur ces choses qui ne sont pas, nous assumons des opinions, tout comme si elles étaient, opinions qui sont des fictions et des produits de notre imagination, puisque nous attribuons au soleil la largeur d'un pied alors qu'il n'a pas ces dimensions. De la même manière, si nous avons une opinion sur ce qui n'est absolument pas sous aucun rapport ou sur cela sur quoi nous sommes en train d'écrire, elle est bien nôtre, elle n'a d'objet qu'en nous et en nous elle avance dans le vide. En saisissant cet objet, nous nous imaginons saisir celui-là, qui pourtant par rapport à nous n'est rien, tant il dépasse notre pensée.

Comment donc est-elle démontrable, cette ignorance qui est bien tout ce qui se forme en nous à son sujet ? Celui-là, comment le dire comme connaissable, ni inconnaissable ?

Il est une première raison que nous avons déjà donnée : c'est que nous trouvons toujours que ce qui dépasse la connaissance est plus précieux, si bien que s'il était possible de découvrir ce qui dépasse toute connaissance, on aurait découvert cela même qui est éminemment précieux ; et il suffit pour notre démonstration que cela ne puisse pas être trouvé.

Une autre raison est qu'il est au-dessus de tout. S'il était connaissable, d'une manière ou d'une autre, lui-même serait dans le tout, car les choses que nous connaissons, ce sont elles que nous appelons tout. Et il y aurait quelque chose de commun entre lui et le tout : le connaissable même. Or les choses qui ont quelque caractère commun forment une coordination unique, si bien que par là même celui-là serait avec le tout. Il faut donc qu'il soit inconnaissable.

Il y a une troisième raison : l'inconnaissable est parmi les étants, tout comme le connaissable ; bien que ce soit un relatif, néanmoins il est parmi eux. Comme nous disons d'une même chose qu'elle est, de manière relative, à la fois grande et petite, de même nous disons d'un objet qu'il est connaissable sous un rapport, inconnaissable sous un autre. Comme la même chose participe des deux formes — du grand et du petit — et ainsi est à la fois grande et petite, de même ce qui participe du connaissable et de l'inconnaissable est l'un et l'autre à la fois. Et, comme le connaissable pré-subsiste, l'inconnaissable doit lui aussi nécessairement pré-subsister, surtout s'il est supérieur au connaissable, comme l'intelligible est inconnaissable aux sens et connaissable pour l'intellect. Car le plus parfait ne saurait être privation du moins parfait qui est forme, surtout si le plus parfait appartient à l'intelligible. Il en est d'une telle privation comme de toute absence : on ne les rencontre que dans la matière ou dans l'âme. Comment y aurait-il une absence dans l'intellect, où tout est présent ? Et dans l'intelligible à plus forte raison, comment serait-elle ? A moins qu'on ne parle de privation dans le sens de la perfection, comme on appelle la non-forme ce qui est au-dessus de la forme, le non-étant ce qui est suressentiel, et le rien ce qui est véritablement inconnaissable en raison d'une transcendance qui le met au-dessus de tout.

Si donc l'un est l'ultime connaissable, le dernier de ceux qui d'une manière ou d'une autre sont connus ou soupçonnés, l'au-delà de l'un sera l'inconnaissable à titre premier et au sens absolu, inconnaissable en ce sens qu'il n'a pas même l'inconnaissable pour nature, qu'il n'est pas atteint comme inconnaissable et que nous ignorons même s'il est inconnaissable. Notre ignorance à son égard est en effet complète. Nous ne le connaissons ni comme connaissable ni comme inconnaissable.

Voilà pourquoi notre renversement est complet : nous n'avons contact avec lui en rien, car il n'est rien. Ou plutôt il n'est même pas cela : le rien. Il est donc ce qui n'est absolument pas, sous aucun rapport.

Ou alors il est au-delà de ce dernier terme, puisque celui-ci est la négation de l'étant, tandis que lui est la négation de l'un : tel est le rien. Mais < dira-t-on> le rien est vide, c'est la chute hors du tout. N'est-ce pas ce que nous concevons au sujet de l'indicible ? Oui, mais le rien s'entend en deux sens : celui qui est au-delà, celui qui est en-deçà. Car l'un a lui-même deux sens. Il y a le dernier un, celui de la matière et le premier, celui qui est plus ancien que l'étant ; si bien que le rien s'entendra aussi d'une part comme ce qui n'est même pas le dernier un, d'autre part comme ce qui n'est même pas le premier. C'est donc de cette manière qu'il faut entendre aussi l'inconnaissable et l'indicible en deux sens : d'un côté, comme ce qui n'est même pas la dernière chose que l'on puisse soupçonner, d'un autre côté, comme ce qui n'est même pas la première.

Le posons-nous donc comme inconnaissable pour nous ? Il n'y a à cela aucun paradoxe, et, s'il n'est pas impie de le dire, il sera inconnaissable pour l'intellect lui-même, tant révéré. Car tout intellect regarde vers l'intelligible, et l'intelligible est forme ou étant.

Mais peut-être la connaissance divine le connaît-elle, et peut-être est-il connaissable pour celle-ci, c'est-à-dire pour la connaissance unitive et suressentielle. Mais cette connaissance s'applique à l'un, et nous savons que lui est encore au-delà de l'un.

En un mot, s'il est connu, il sera avec les autres, et lui-même fera partie du tout. Entre lui et les autres, il y aura cela de commun: l'être-connaissable, et dans cette mesure il sera coordonné au tout.

De plus, s'il est connaissable, la connaissance l'embrassera, du moins la connaissance divine ; elle le déterminera donc. Or toute détermination pour finir remonte à l'un. Mais celui-là est au-dessus de l'un. Il est donc incirconscrit, et on ne peut absolument pas le voir, si bien qu'il est inconnaissable pour toute connaissance, même divine.

En outre, la connaissance a pour objets des choses connues comme étants, soit de par leur subsistence soit de par leur participation à l'un ; mais lui est au-delà de tout ceci. Or le connaissable est relatif à la connaissance et au connaissant. Celui-là aurait donc lui aussi, s'il était connaissable, relation et coordination avec ces sortes de choses.

Ajoutons que l'un aussi risque d'être inconnaissable, s'il faut que le connaissant soit autre que le connu, même si l'un et l'autre se trouvent dans le même sujet. Et dans ce cas l'un ne saurait se connaître lui-même, du moins le réellement un : car il ne comporte aucune dualité. Il n'y aura donc pas en lui de connaissant ni de connu, et on ne pourra pas dire non plus que le dieu, ne faisant que demeurer en repos selon l'un lui-même, et se joignant à l'un pur, se joint à lui selon une dualité : comment ce qui est double pourrait-il en effet se joindre à ce qui est simple ? S'il connaît l'un par l'un, et s'il y a d'une part l'un qui connaît, d'autre part l'un qui est connu, la nature de l'un, étant unique et étant quelque chose d'un, recevra chacun des deux ; par conséquent elle ne sera pas unie comme une chose différente est unie à une autre, comme le connaissant s'unit au connaissable, car elle n'est que cela seul : l'un. Ainsi même par la connaissance la nature de l'un ne sera pas divisée. Mais, ce qu'il en est de l'un, nous le verrons plus tard ; à plus forte raison ce qui n'est même pas un est-il inconnaissable.

Car Platon a raison de dire qu'il est impossible d'affirmer d'une part que l'on connaît, d'autre part que l'on ne connaît rien. Mais si l'ultime connaissable c'est l'un, nous n'avons aucune connaissance de quelque chose qui serait au-delà de l'un, en sorte que ce que nous débitons là est vain. A quoi on peut répondre que, sachant les choses que nous savons, nous savons aussi d'elles qu'elles sont indignes — s'il est permis de s'exprimer ainsi — du fondement premier. Car bien que nous ne connaissions pas encore les formes intelligibles, les images de ces formes qui se constituent en nous, nous les jugeons indignes de la nature de ces formes qui est indivise et éternelle, tandis que leurs images naissent en nous, divisées et changeantes de multiples manières ; et ignorant plus encore la concrétion des espèces et des genres, mais n'en possédant que l'image — concrétion de genres et d'espèces qui en nous sont à l'état de distinction achevée — nous soupçonnons que l'étant est quelque chose de tel. Or il n'est pas cela, mais quelque chose de plus parfait : le suprêmement uni.

Quant à l'un, nous le concevons désormais, non en contractant, mais en simplifiant le tout pour remonter jusqu'à lui ; et en nous, cette simplicité, en se constituant, ramène tout à l'un, mais il s'en faut de beaucoup qu'elle atteigne la simplicité parfaite qui est celle de là-bas ; car l'un et le simple en nous ne sont absolument pas ce dont nous parlons, et ils ne font qu'indiquer cette nature-là.

De l'absolu

En recueillant ainsi dans l'intellect tout ce qui de quelque manière peut être connu ou soupçonné, en allant même jusqu'à l'un, nous jugeons légitime (s'il faut faire entendre ce qui ne souffre pas d'être dit, et concevoir ce qui ne peut être conçu), nous jugeons légitime cependant de poser comme fondement ce qui ne se prête à aucun rapprochement avec le tout, ne se coordonne pas avec lui et le transcende au point de ne même pas en vérité détenir la transcendance. Car ce qui est transcendant transcende toujours quelque chose, et n'est pas absolument transcendant, puisque ce qui est transcendant a relation à cela même qu'il transcende, et que d'une manière générale dans une prééminence quelconque il y a une coordination. Si donc on veut le poser comme un fondement réellement transcendant, qu'il soit posé comme n'étant même pas transcendant : cette dénomination en son sens propre n'est pas vraie en toute rigueur du transcendant ; dès qu'on le nomme ainsi on le coordonne déjà, si bien que, même cette dénomination, nous devons la nier de lui.

Mais la négation est un certain discours et ce qu'on nie est bien une réalité. Or, lui n'est rien. Il ne peut donc même pas être nié, ni d'une manière générale être énoncé, ni être l'objet d'une connaissance quelconque, si bien qu'il n'est même plus possible d'énoncer la négation. Mais le renversement complet de nos discours et de nos pensées, c'est là pour ce dont nous parlons un fantôme de démonstration. Et quelle sera la limite du discours, sinon un silence dont il n'y a pas moyen de sortir et l'aveu que nous ne connaissons rien des choses dans la connaissance desquelles, parce qu'elles sont inaccessibles, il ne nous est pas permis d'entrer ?

Est-ce qu'en se confiant à ces sortes de raisonnements on ne poursuivrait pas encore l'enquête sur ce point ? Si en effet nous voulons dire quelque chose de celui-là, à partir des choses d'ici-bas, voici ce que nous dirons : puisqu'en ces choses, à chaque ordre de réalité la monade commande la série qui lui est propre (il y a une âme et plusieurs âmes, un intellect et plusieurs intellects, un étant et plusieurs étants, une hénade et plusieurs hénades), ainsi le raisonnement exigera sans doute qu'il y ait un indicible et plusieurs indicibles, et il faudra dans ce cas que l'indicible engendre d'une manière indicible. Il engendrera donc une pluralité qui lui soit propre.

Ces propos et d'autres du même genre sont le fait de ceux qui ont oublié les apories dont nous avons parlé plus haut, à savoir qu'il n'y a rien qui soit commun à celui-là et aux choses d'ici-bas. Rien de ce qui est dit, pensé ou soupçonné ne saurait lui appartenir, et donc pas même l'un ni les plusieurs ni ce qui engendre ni ce qui produit ni quelque cause que ce soit ni une quelconque analogie ni une ressemblance. Il n'en est donc pas de celui-là — ou de ceux-là — comme des choses d'ici-bas ; ou plutôt il ne faut même pas dire celui-là, ni ceux-là ; il ne faut dire ni qu'il est un ni qu'il est plusieurs. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de rester en silence en demeurant dans l'indicible sanctuaire de l'âme sans en vouloir sortir. Et s'il est nécessaire d'en indiquer quelque chose, il faut user des négations de ces caractères, dire qu'il n'est ni un ni plusieurs, ni qu'il engendre ni qu'il n'engendre pas, ni qu'il est cause ni qu'il ne l'est pas, nous servant de ces négations qui, à l'infini, je ne sais comment, se renversent elles-mêmes absolument.

Est-ce donc ce qui n'est absolument pas sous aucun rapport que nous proclamons par notre bavardage ? C'est bien à cela en effet que s'appliquera aussi tout ce que nous disons, et pour finir le renversement du discours, comme le philosophe d'Elée nous l'enseigne.

La solution n'est pas difficile : nous avons déjà dit que le néant était posé dans le sens de l'imperfection, et celui-là dans le sens de la perfection. Ce qu'on nie n'est pas nié des deux côtés de la même manière : en haut le moins parfait est nié du plus parfait, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et en bas le plus parfait est, si l'on peut dire, nié du moins parfait. Car ces négations portent sur la matière et sur l'un, mais de cette double manière dont nous avons parlé.

Cette difficulté est donc, comme je le disais, facile à résoudre. En voici une qui a déjà plus de force : si le non-étant absolu est une chute hors de l'étant, et une chute complète, et si par ailleurs l'un est au-delà de l'étant, et plus encore l'indicible, le non-étant absolu sera donc enveloppé par l'un qui s'étend jusqu'à ce qui est en-deçà ; il sera un, et de plus il sera indicible, car l'indicible est aussi en-deçà de l'un, comme il est au-delà. La réponse est que si ce qui est dit non-étant absolu n'est que privation de l'étant il participera de l'un et de l'indicible, sans qu'il y ait lieu de s'en étonner, car la matière est ce qui n'est absolument pas, quand on la considère selon l'un : là-bas en effet, l'un est au-dessus de l'étant, ici-bas il est après l'étant, et il n'y a rien d'absurde à ce que la matière participe aussi de l'indicible. Mais si ce qui n'est absolument pas sous aucun rapport est entendu au sens où il n'est posé ni comme étant, ni comme un, ni comme indicible, ni affirmativement, ni négativement, ni selon le renversement, ni selon la contradiction, ni d'aucune autre manière absolument et sous aucun rapport (car c'est bien de quelque chose de ce genre que nous entretient l'Etranger d'Elée), le néant en ce sens est l'effondrement de tout ce que la pensée peut soupçonner d'une manière ou d'une autre, cela qui ne peut même pas être quoi que ce soit.

Est-ce donc que l'indicible, à la vérité, entoure tout le dicible à la manière d'une couronne, le dépassant en haut, étant en bas l'assise de tout ? Mais ce que nous disons là ne lui conviendra pas non plus. Car il n'est ni en haut ni en bas ; il n'y a rien de lui qui soit premier ni dernier, car en lui il n'y a pas non plus de procession ; il n'est donc pas le couronnement de tout, pas plus qu'il n'enveloppe tout, et le dicible n'est pas à l'intérieur de l'indicible, pas plus que l'un lui-même.

N'y aura-t-il donc rien qui vienne de lui dans les choses d'ici-bas ? Il faut poursuivre notre recherche sur ce point.

Comment se pourrait-il que rien ne vienne de lui, si le tout, de quelque manière que ce soit, vient de lui ? Ce dont chaque chose procède, elle en participe aussi. Elle tient de là, à défaut d'autre chose, cela même qu'elle est, elle puise son souffle à son principe propre et se convertit vers lui dans la mesure où elle le peut. Qu'est-ce qui pourra empêcher celui-là, en effet, de donner quelque chose de lui à ce qui vient de lui ? Y a-t-il quelqu'autre chose qui serve ici d'intermédiaire ? Comment ne serait-il pas nécessaire que toujours le deuxième soit plus proche du principe premier que le troisième, et le troisième plus proche que le quatrième, et, s'il en est ainsi, qu'il s'en éloigne moins, et dans ce cas qu'il demeure davantage à l'entour de cette nature-là, partant, qu'il se rende plus encore semblable à elle de manière à être apte à en participer, de manière enfin à en participer ? Et nous comment pourrions-nous avoir ces soupçons à son sujet (de quelque manière que nous les ayons) s'il n'y avait en nous quelque trace de cette nature, quelque chose qui pour ainsi dire nous presse d'aller à elle ?

Peut-être faut-il dire aussi qu'étant indicible elle communique à toutes choses une participation indicible selon laquelle il y a aussi en chacune quelque chose d'indicible. C'est ainsi que nous reconnaissons que les choses sont par nature plus indicibles les unes que les autres : l'un plus que l'étant, l'étant plus que la vie, la vie plus que l'intellect, et ainsi de suite selon le même rapport ou plutôt en sens inverse, si l'on remonte de la matière jusqu'à l'essence rationnelle, en considérant que les unes sont indicibles dans le sens de l'imperfection, et les autres dans le sens de la perfection, s'il est permis de s'exprimer ainsi.

Mais poser cela, c'est admettre une procession de l'indicible et un certain ordre indicible des choses qui ont procédé. Tout ce qui est dicible, nous le rapporterons aussi à l'indicible, si l'indicible, à tous les degrés, s'est divisé avec le dicible. Nous admettrons donc trois monades et de même trois nombres et non plus deux : le nombre essentiel, le nombre unitif, et le nombre indicible. Nous poserons ainsi dans l'indicible ce que nous en avions d'abord exclu : l'un et les plusieurs, un ordre entre des choses premières, moyennes et dernières, et, bien plus, imanence, procession et conversion. D'une manière générale nous mêlerons dans une large mesure le dicible à l'indicible.

Mais si, comme nous l'avons dit, on ne doit rapporter à l'indicible dont nous voulons qu'il soit au-dessus de l'un et des plusieurs ni celui-là ni ceux-là, on ne doit donc pas poser non plus qu'autre est l'indicible antérieur aux plusieurs et autre l'indicible qui, dans la participation, s'est divisé avec les plusieurs. Il n'est donc pas participé, il ne communique pas quelque chose de lui à ceux qui viennent de lui, et nous ne dirons pas non plus que tout dieu est indicible avant d'être un comme il est un avant d'être essence.

Sans doute, si le discours, ici encore, en se renversant lui-même, fait apparaître celui-là comme indicible de toute manière, on pouvait aussi concevoir tout le contraire en partant des choses qui viennent après lui. Pourquoi nous étonner ? Nous rencontrerons d'autres apories du même genre à propos de l'un, et également à propos de l'absolument uni et de l'étant. Mais laissons celles-ci en attente.

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L'influence perdure sur tous - dont le mathématicien PENROSE

Voici le tout début lisible du grand oeuvre le platonicien pourfend les 'matérialistes' ! 23 Exceptionnellement je donne place conséquente à ce début, les hommes de science étant trop peu représentés ailleurs.

Preface

THE purpose of this book is to convey to the reader some feeling for what is surely one of the most important and exciting voyages of discovery that humanity has embarked upon. This is the search for the underlying principles that govern the behaviour of our universe. It is a voyage that has lasted for more than two-and-a-half millennia, so it should not surprise us that substantial progress has at last been made. But this journey has proved to be a profoundly difficult one, and real understanding has, for the most part, come but slowly. This inherent difficulty has led us in many false directions; hence we should learn caution. Yet the 20th century has delivered us extraordinary new insights-some so impressive that many scientists of today have voiced the opinion that we may be close to a basic understanding of all the underlying principles of physics. In my descriptions of the current fundamental theories, the 20th century having now drawn to its close, I shall try to take a more sober view. Not all my opinions may be welcomed by these ‘optimists', but I expert further changes of direction greater even than those of the last century.

The reader will find that in this book I have not shied away from presenting mathematical formulae, despite dire warnings of the severe reduction in readership that this will entail. I have thought seriously about this question, and have come to the conclusion that what I have to say cannot reasonably be conveyed without a certain amount of mathematical notation and the exploration of genuine mathematical concepts. The understanding that we have of the principles that actually underlie the behaviour of our physical world indeed depends upon some appreciation of its mathematics. Some people might take this as a cause for despair, as they will have formed the belief that they have no capacity for mathematics, no matter at how elementary a level. How could it be possible, they might well argue, for them to comprehend the research going on at the cutting edge of physical theory if they cannot even master the manipulation of fractions? Well, I certainly see the difficulty.

Yet I am an optimist in matters of conveying understanding. Perhaps I am an incurable optimist. I wonder whether those readers who cannot manipulate fractions-or those who claim that they cannot manipulate fractions-are not deluding themselves at least a little, and that a good proportion of them actually have a potential in this direction that they are not aware of. No doubt there are some who, when confronted with a line of mathematical symbols, however simply presented, can see only the stern face of a parent or teacher who tried to force into them a non-compre-hending parrot-like apparent competence-a duty, and a duty alone-and no hint of the magic or beauty of the subject might be allowed to come through. Perhaps for some it is too Tate; but, as I say, I am an optimist and I believe that there are many out there, even among those who could never master the manipulation of fractions, who have the capacity to catch some glimpse of a wonderful world that I believe must be, to a significant degree, genuinely accessible to them.

One of my mother's closest friends, when she was a young girl, was among those who could not grasp fractions. This lady once told me so herself after she had retired from a successful career as a ballet dancer. I was still young, not yet fully launched in my activities as a mathematician, but was recognized as someone who enjoyed working in that subject. ‘It’s all that cancelling', she said to me,’I could just never get the hang of cancelling.' She was an elegant and highly intelligent woman, and there is no doubt in my mind that the mental qualities that are required in comprehending the sophisticated choreography that is central to ballet are in no way inferior to those which must be brought to bear on a mathematical problem. So, grossly overestimating my expositional abilities, I attempted, as others had done before, to explain to her the simplicity and logical nature of the procedure of ‘cancelling'.

I believe that my efforts were as unsuccessful as were those of others. (Incidentally, her father had been a prominent scientist, and a Fellow of the Royal Society, so she must have had a background adequate for the comprehension of scientific matters. Perhaps the 'stern face' could have been a factor here, I do not know.) But on reflection, I now wonder whether she, and many others like her, did not have a more rational hang-up - one that with all my mathematical glibness I had not noticed. There is, indeed, a profound issue that one comes up against again and again in mathematics and in mathematical physics, which one first encounters in the seemingly innocent operation of cancelling a common factor from the numerator and denominator of an ordinary numerical fraction.

Those for whom the action of cancelling has become second nature, because of repeated familiarity with such operations, may find themselves insensitive to a difficulty that actually lurks behind this seemingly simple procedure. Perhaps many of those who find cancelling mysterious are seeing a certain profound issue more deeply than those of us who press onwards in a cavalier way, seeming to ignore it. What issue is this? It concerns the very way in which mathematicians can provide an existence to their mathematical entities and how such entities may relate to physical reality.

I recall that when at school, at the age of about 11, I was somewhat taken aback when the teacher asked the class what a fraction (such as 3/8) actually is! Various suggestions came forth concerning the dividing up of pieces of pie and the like, but these were rejected by the teacher on the (valid) grounds that they merely referred to imprecise physical situations to which the precise mathematical notion of a fraction was to be applied; they did not tell us what that clear-cut mathematical notion actually is. Other suggestions came forward, such as 3/8 is ‘something with a 3 at the top and an 8 at the bottom with a horizontal line in between' and I was distinctly surprised to find that the teacher seemed to be taking these suggestions seriously! I do not clearly recall how the matter was finally resolved, but with the hindsight gained from my much later experiences as a mathematics undergraduate, I guess my schoolteacher was making a brave attempt at telling us the definition of a fraction in terms of the ubiquitous mathematical notion of an equivalence class.

What is this notion? How can it be applied in the case of a fraction and tell us what a fraction actually is? Let us start with my classmate's 'some-thing with a 3 at the top and an 8 on the bottom'. Basically, this is suggesting to us that a fraction is specified by an ordered pair of whole numbers, in this case the numbers 3 and 8. But we clearly cannot regard the fraction as being such an ordered pair because, for example, the fraction 6/16 is the same number as the fraction 3/8, whereas the pair (6, 16) is certainly not the same as the pair (3, 8). This is only an issue of cancelling; for we can write 6/16 as 3x2/8x2 and then cancel the 2 from the top and the bottom to get g. Why are we allowed to do this and thereby, in some sense, ‘equate' the pair (6, 16) with the pair (3, 8)? The mathematician's answer-which may well sound like a cop-out - has the cancelling rule just built in to the definition of a fraction: a pair of whole numbers (a x n, b x n) is deemed to represent the same fraction as the pair (a, b) whenever n is any non-zero whole number (and where we should not allow b to be zero either).

But even this does not tell us what a fraction is; it merely tells us something about the way in which we represent fractions. What is a fraction, then? According to the mathematician's "equivalence class" notion, the fraction for example, simply is the infinite collection of all pairs

(3, 8), ( - 3, - 8), (6, 16), ( - 6. - 16), (9, 24), ( - 9, - 24), (12, 32), ... , where each pair can be obtained from each of the other pairs in the list by repeated application of the above cancellation rule.* We also need definitions telling us how to add, subtract, and multiply such infinite collections of pairs of whole numbers, where the normal rules of algebra hold, and how to identify the whole numbers themselves as particular types of fraction.

[...]

What words of advice can I give to the reader for coping with this? There are four different levels at which this book can be read. Perhaps you are a reader, at one end of the scale, who simply turns off whenever a mathematical formula presents itself (and some such readers may have difficulty with coming to terms with fractions). If so, I believe that there is still a good deal that you can gain from this book by simply skipping all the formulae and just reading the words. I guess this would be much like the way I sometimes used to browse through the chess magazines lying scattered in our home when I was growing up. Chess was a big part of the lives of my brothers and parents, but I took very little interest, except that I enjoyed reading about the exploits of those exceptional and often strange characters who devoted themselves to this game. I gained something from reading about the brilliance of moves that they frequently made, even though I did not understand them, and I made no attempt to follow through the notations for the various positions. Yet I found this to be an enjoyable and illuminating activity that could hold my attention. Likewise, I hope that the mathematical accounts I give here may convey something of interest even to some profoundly non-mathematical readers if they, through bravery or curiosity, choose to join me in my journey of investigation of the mathematical and physical ideas that appear to under-lie our physical universe. Do not be afraid to skip equations (I do this frequently myself) and, if you wish, whole chapters or parts of chapters, when they begin to get a mite too turgid! There is a great variety in the difficulty and technicality of the material, and something elsewhere may be more to your liking. You may choose merely to dip in and browse. My hope is that the extensive cross-referencing may sufficiently illuminate unfamiliar notions, so it should be possible to track down needed concepts and notation by turning back to earlier unread sections for clarification.

[...]

* This is called an ‘equivalence class' because it actually is a class of entities (the entities, in this particular case, being pairs of whole numbers), each member of which is deemed to be equivalent, in a specified sense, to each of the other members.

Prologue

AM-TEP was the King's chief craftsman, an artist of consummate skills. It was night, and he lay sleeping on his workshop couch, tired after a handsomely productive evening's work. But his sleep was restless - perhaps from an intangible tension that had seemed to be in the air. Indeed, he was not certain that he was asleep at all when it happened. Daytime had come-quite suddenly-when his bones told him that surely it must still be night.

He stood up abruptly. Something was odd. The dawn's light could not be in the north: yet the red light shone alarmingly through his broad window that looked out northwards over the sea. He moved to the window and stared out, incredulous in amazement. The Sun had never before risen in the north! In his dazed state, it took him a few moments to realize that this could not possibly be the Sun. It was a distant shaft of a deep fiery red light that beamed vertically upwards from the water into the heavens.

As he stood there, a dark cloud became apparent at the head of the beam, giving the whole structure the appearance of a distant giant parasol, glowing evilly, with a smoky flamine staff. The parasol's hood began to spread and darken - a daemon from the underworld. The night had been clear, but now the stars disappeared one by one, swallowed up behind this advancing monstrous creature from Hell.

Though terror must have been his natural reaction, he did not move, transfixed for several minutes by the scene's perfect symmetry and awesome beauty. But then the terrible cloud began to bend slightly to the east, caught up by the prevailing winds. Perhaps he gained some comfort from this and the spell was momentarily broken. But apprehension at once returned to him as he seemed to sense a strange disturbance in the ground beneath. accompanied by ominous-sounding rumblings of a nature quite unfamiliar to him. He began to wonder what it was that could have caused this fury. Never before had he witnessed a God's anger of such magnitude.

His first reaction was to blame himself for the design on the sacrificial cup that he had just completed - he had worried about it at the time. Had his depiction of the Bull-God not been sufficiently fearsome? Had that god been offended? But the absurdity of this thought soon struck him. The fury he had just witnessed could not have been the result of such a trivial action, and was surely not aimed at him specifically. But he knew that there would be trouble at the Great Palace. The Priest-King would waste no time in attempting to appease this Daemon-God. There would be sacrifices. The traditional offerings of fruits or even animals would not suffice to pacify an anger of this magnitude. The sacrifices would have to be human.

Quite suddenly, and to his utter surprise, he was blown backwards across the room by an impulsive blast of air followed by a violent wind. The noise was so extreme that he was momentarily deafened. Many of his beautifully adorned pots were whisked from their shelves and smashed to pieces against the wall behind. As he lay on the floor in a far corner of the room where he had been swept away by the blast, he began to recover his senses, and saw that the room was in turmoil. He was horrified to see one of his favourite great urns shattered to small pieces, and the wonder-fully detailed designs, which he had so carefully crafted, reduced to nothing.

Am-tep arose unsteadily from the floor and after a while again approached the window, this time with considerable trepidation, to re-examine that terrible scene across the sea. Now he thought he saw a disturbance, illuminated by that far-off furnace, coming towards him. This appeared to be a vast trough in the water, moving rapidly towards the shore, followed by a clifflike wall of wave. He again became transfixed, watching the approaching wave begin to acquire gigantic proportions. Eventually the disturbance reached the shore and the sea immediately before him drained away, leaving many ships stranded on the newly formed beach. Then the cliff-wave entered the vacated region and struck with a terrible violence. Without exception the ships were shattered, and many nearby houses instantly destroyed. Though the water rose to great heights in the air before him, his own bouse was spared, for it sat on high ground a good way from the sea.

The Great Palace too was spared. But Am-tep feared that worse might come, and he was right - though he knew not how right he was. He did know, however, that no ordinary human sacrifice of a slave could now be sufficient. Something more would be needed to pacify the tempestuous anger of this terrible God. His thoughts turned to his sons and daughters, and to his newly born grandson. Even they might not be safe.

Am-tep had been right to fear new human sacrifices. A young girl and a youth of good birth had been soon apprehended and taken to a nearby temple, high on the slopes of a mountain. The ensuing ritual was well under way when yet another catastrophe struck. The ground shook with devastating violence, whence the temple roof fell in, instantly killing all the priests and their intended sacrificial victims. As it happened, they would lie there in mid-ritual - entombed for over three-and-a-half millennia!

The devastation was frightful, but not final. Many on the island where Am-tep and his people lived survived the terrible earthquake, though the Great Palace was itself almost totally destroyed. Much would be rebuilt over the years. Even the Palace would recover much of its original splendour, constructed on the ruins of the old. Yet Am-tep had vowed to leave the island. His world had now changed irreparably.

In the world he knew, there had been a thousand years of peace, prosperity, and culture where the Earth-Goddess had reigned. Wonderdul art had been allowed to flourish. There was much trade with neighbouring lands. The magnificent Great Palace was a huge luxurious labyrinth, a virtual city in itself, adorned by superb frescoes of animals and flowers. There was running water, excellent drainage, and flushed sewers. War was almost unknown and defences unnecessary. Now, Am-tep perceived the Earth-Goddess overthrown by a Being with entirely different values.

It was some years before Am-tep actually left the island, accompanied by his surviving family, on a ship rebuilt by his youngest son, who was a skilled carpenter and seaman. Am-tep's grandson had developed into an alert child, with an interest in everything in the world around. The voyage took some days, but the weather had been supremely calm. One clear night, Am-tep was explaining to his grandson about the patterns in the stars, when an odd thought overtook him: The patterns of stars had been disturbed not one iota from what they were before the Catastrophe of the emergence of the terrible Daemon.

Am-tep knew these patterns well, for he had a keen artist's eye. Surely, he thought, those tiny candies of light in the sky should have been blown at least a little from their positions by the violence of that night, just as his pots had been smashed and his great urn shattered. The Moon also had kept her face, just as before, and her route across the star-filled heavens had changed not one whit, as far as Am-tep could tell. For many moons after the Catastrophe, the skies had appeared different. There had been darkness and strange clouds, and the Moon and Sun had sometimes worn unusual colours. But this had now passed, and their motions seemed utterly undisturbed. The tiny stars, likewise, had been quite unmoved.

1f the heavens had shown such little concern for the Catastrophe, having a stature far greater even than that terrible Daemon, Am-tep reasoned, why should the forces controlling the Daemon itself show concern for what the little people on the island had been doing, with their foolish rituals and human sacrifice? He felt embarrassed by his own foolish thoughts at the time. that the Daemon might be concerned by the mere patterns on his pots.

Yet Am-tep was still troubled by the question ‘why?' What deep forces control the behaviour of the world, and why do they sometimes burst forth in violent and seemingly incomprehensible ways? He shared his questions with his grandson, but there were no answers.

A century passed by, and then a millennium, and still there were no answers.

Amphos the craftsman had lived all his life in the same small town as his father and his father's father before him, and his father's father's father before that. He made his living constructing beautifully decorated gold bracelets, earrings, ceremonial cups, and other fine products of his artistic skills. Such work had been the family trade for some forty generations - a line unbroken since Am-tep had settled there eleven hundred years before.

But it was not just artistic skills that had been passed down from generation to generation. Am-tep's questions troubled Amphos just as they had troubled Am-tep earlier. The great story of the Catastrophe that destroyed an ancient peaceful civilization had been handed down from father to son. Am-tep's perception of the Catastrophe had also survived with his descendants. Amphos, too, understood that the heavens had a magnitude and stature so great as to be quite unconcerned by that terrible event. Nevertheless, the event had had a catastrophic effect on the little people with their cities and their human sacrifices and insignificant religious rituals. Thus, by comparison, the event itself must have been the result of enormous forces quite unconcerned by those trivial actions of human beings. Yet the nature of those forces was as unknown in Amphos's day as it was to Am-tep.

Amphos had studied the structure of plants, insects and other small animais, and crystalline rocks. His keen eye for observation had served him well in his decorative designs. He took an interest in agriculture and was fascinated by the growth of wheat and other plants from grain. But none of this told him ‘why?', and he felt unsatisfied. He believed that there was indeed reason underlying Nature's patterns, but he was in no way equipped to unravel those reasons.

One clear night, Amphos looked up at the heavens, and tried to make out from the patterns of stars the shapes of those heroes and heroines who formed constellations in the sky. To his humble artist's eye, those shapes made poor resemblances. He could himself have arranged the stars far more convincingly. He puzzled over why the Gods had not organized the stars in a more appropriate way? As they were, the arrangements seemed more like scattered grains randomly sowed by a farmer, rather than the deliberate design of a god. Then an odd thought overtook him: Do not seek for reasons in the specific patterns of stars, or of other scattered arrangements of objects; look, instead, for a deeper universal order in the way that things behave.

Amphos reasoned that we find order, after all, not in the patterns that scattered seeds form when they fall to the ground, but in the miraculous way that each of those seeds develops into a living plant having a superb structure, similar in great detail to one another. We would not try to seek the meaning in the precise arrangement of seeds sprinkled on the soil; yet, there must be meaning in the hidden mystery of the inner forces controlling the growth of each seed individually, so that each one follows essentially the same wonderful course. Nature's laws must indeed have a superbly organized precision for this to be possible.

Amphos became convinced that without precision in the underlying laws, there could be no order in the world, whereas much order is indeed perceived in the way that things behave. Moreover, there must be precision in our ways of thinking about these matters if we are not to be led seriously astray.

It so happened that word had reached Amphos of a sage who lived in another part of the land, and whose beliefs appeared to be in sympathy with those of Amphos. According to this sage, one could not rely on the teachings and traditions of the past. To be certain of one's beliefs, it was necessary to form precise conclusions by the use of unchallengeable reason. The nature of this precision had to be mathematical-ultimately dependent on the notion of number and its application to geometric forms. Accordingly, it must be number and geometry, not myth and superstition, that governed the behaviour of the world.

As Am-tep had done a century and a millennium before, Amphos took to the sea. He found his way to the city of Croton, where the sage and his brotherhood of 571 wise men and 28 wise women were in search of truth. After some time, Amphos was accepted into the brotherhood. The name of the sage was Pythagoras.

1 The roots of science

1.1 The quest for the forces that shape the world

WHAT laws govern our universe? How shall we know them? How may this knowledge help us to comprehend the world and hence guide its actions to our advantage?

Since the dawn of humanity, people have been deeply concerned by questions like these. At first, they had tried to make sense of those influences that do control the world by referring to the kind of understanding that was available from their own lives. They had imagined that whatever or whoever it was that controlled their surroundings would do so as they would themselves strive to control things: originally they had considered their destiny to be under the influence of beings acting very much in accordance with their own various familiar human drives. Such driving forces might be pride, love, ambition, anger, fear, revenge, passion, retribution, loyalty, or artistry. Accordingly, the course of natural events-such as sunshine, rain, storms, famine, illness, or pestilence-was to be understood in terms of the whims of gods or goddesses motivated by such human urges. And the only action perceived as influencing these events would be appeasement of the god-figures.

But gradually patterns of a different kind began to establish their reliability. The precision of the Sun's motion through the sky and its clear relation to the alternation of day with night provided the most obvious example; but also the Sun's positioning in relation to the heavenly orb of stars was seen to be closely associated with the change and relentless regularity of the seasons, and with the attendant clear-cut influence on the weather, and consequently on vegetation and animal behaviour. The motion of the Moon, also, appeared to be tightly controlled, and its phases determined by its geometrical relation to the Sun. At those locations on Earth where open oceans meet land, the tides were noticed to have a regularity closely governed by the position (and phase) of the Moon. Eventually, even the much more complicated apparent motions of the planets began to yield up their secrets, revealing an immense underlying precision and regularity. If the heavens were indeed controlled by the whims of gods, then these gods themselves seemed under the spell of exact mathematical laws.

Likewise, the laws controlling earthly phenomena - such as the daily and yearly changes in temperature, the ebb and flow of the oceans, and the growth of plants-being seen to be influenced by the heavens in this respect at least, shared the mathematical regularity that appeared to guide the gods. But this kind of relationship between heavenly bodies and earthly behaviour would sometimes be exaggerated or misunderstood and would assume an inappropriate importance, leading to the occult and mystical connotations of astrology. It took many centuries before the rigour of scientific understanding enabled the true influences of the heavens to be disentangled from purely suppositional and mystical ones. Yet it had been clear from the earliest times that such influences did indeed exist and that, accordingly, the mathematical laws of the heavens must have relevance also here on Earth.

Seemingly independently of this, there were perceived to be other regularities in the behaviour of earthly objects. One of these was the tendency for all things in one vicinity to move in the same downward direction, according to the influence that we now call gravity. Matter was observed to transform, sometimes, from one form into another, such as with the melting of ice or the dissolving of salt, but the total quantity of that matter appeared never to change, which reflects the law that we now refer to as conservation of mass. In addition, it was noticed that there are many material bodies with the important property that they retain their shapes, whence the idea of rigid spatial motion arose; and it became possible to understand spatial relationships in terms of a precise, well-defined geometry - the 3-dimensional geometry that we now call Euclidean. Moreover, the notion of a ‘straight line' in this geometry turned out to be the same as that provided by rays of light (or lines of sight). There was a remarkable precision and beauty to these ideas, which held a considerable fascination for the ancients, just as it does for us today.

Yet, with regard to our everyday lives, the implications of this mathematical precision for the actions of the world often appeared unexciting and limited, despite the fact that the mathematics itself seemed to represent a deep truth. Accordingly, many people in ancient times would allow their imaginations to be carried away by their fascination with the subject and to take them far beyond the scope of what was appropriate. In astrology, for example, geometrical figures also often engendered mystical and occult connotations, such as with the supposed magical powers of pentagrams and heptagrams. And there was an entirely suppositional attempted association between Platonic solids and the basic elementary states of matter (see Fig. 1.1). It would not be for many centuries that the deeper understanding that we presently have, concerning the actual


Fig. 1.1 A fanciful association, made by the ancient Greeks, between the five Platonic solids and the four 'elements' (fire, air, water, and earth), together with the heavenly firmament represented by the dodecahedron.24


relationships between mass, gravity, geometry, planetary motion, and the behaviour of light, could come about.

1.2 Mathematical truth

The first steps towards an understanding of the real influences controlling Nature required a disentangling of the true from the purely suppositional. But the ancients needed to achieve something else first, before they would be in any position to do this reliably for their understanding of Nature. What they had to do first was to discover how to disentangle the true from the suppositional in mathematics. A procedure was required for telling whether a given mathematical assertion is or is not to be trusted as true. Until that preliminary issue could be settled in a reasonable way, there would be little hope of seriously addressing those more difficult problems concerning forces that control the behaviour of the world and whatever their relations might be to mathematical truth. This realization that the key to the understanding of Nature lay within an unassailable mathematics was perhaps the first major breakthrough in science.

Although mathematical truths of various kinds had been surmised since ancient Egyptian and Babylonian times, it was not until the great Greek philosophers Thales of Miletus (c.625-547 BO and Pythagorasl* of Samos (c.572-497 BC) began to introduce the notion of mathematical proof that the first firm foundation stone of mathematical understanding - and therefore of science itself - was laid. Thales may have been the first to introduce this notion of proof, but it seems to have been the Pythagoreans who first made important use of it to establish things that were not otherwise obvious. Pythagoras also appeared to have a strong vision of the importance of number, and of arithmetical concepts, in governing the actions of the physical world. It is said that a big factor in this realization was his noticing that the most beautiful harmonies produced by lyres or flutes corresponded to the simplest fractional ratios between the lengths of vibrating strings or pipes. He is said to have introduced the ‘Pythagorean scale', the numerical ratios of what we now know to be frequencies determining the principal intervals on which Western music is essentially based./2 The famous Pythagorean theorem, asserting that the square on the hypotenuse of a right-angled triangle is equal to the sum of the squares on the other two sides, perhaps more than anything else, showed that indeed there is a precise relationship between the arithmetic of numbers and the geometry of physical space (see Chapter 2).

He had a considerable band of followers - the Pythagoreans - situated in the city of Croton, in what is now southern Italy, but their influence on the outside world was hindered by the fact that the members of the Pythagorean brotherhood were all sworn to secrecy. Accordingly, almost all of their detailed conclusions have been lost. Nonetheless, some of these conclusions were leaked out, with unfortunate consequences for the ‘moles'- on at least one occasion, death by drowning!

In the long run, the influence of the Pythagoreans on the progress of human thought has been enormous. For the first time, with mathematical proof, it was possible to make significant assertions of an unassailable nature, so that they would hold just as true even today as at the time that they were made, no matter how our knowledge of the world has progressed since then. The truly timeless nature of mathematics was beginning to be revealed.

But what is a mathematical proof? A proof, in mathematics, is an impeccable argument, using only the methods of pure logical reasoning, which enables one to infer the validity of a given mathematical assertion from the pre-established validity of other mathematical assertions, or from some particular primitive assertions - the axioms - whose validity is taken to be self-evident. Once such a mathematical assertion has been established in this way, it is referred to as a theorem.

Many of the theorems that the Pythagoreans were concerned with were geometrical in nature; others were assertions simply about numbers. Those

*Notes, indicated in the text by superscript numbers, are gathered at the ends of the chapter fin this case on p. 23).

that were concerned merely with numbers have a perfectly unambiguous validity today, just as they did in the time of Pythagoras. What about the geometrical theorems that the Pythagoreans had obtained using their procedures of mathematical proof? They too have a clear validity today, but now there is a complicating issue. It is an issue whose nature is more obvious to us from our modern vantage point than it was at that time of Pythagoras. The ancients knew of only one kind of geometry, namely that which we now refer to as Euclidean geometry, but now we know of many other types. Thus, in considering the geometrical theorems of ancient Greek times, it becomes important to specify that the notion of geometry being referred to is indeed Euclid's geometry. (I shall be more explicit about these issues in §2.4, where an important example of non-Euclidean geometry will be given.)

Euclidean geometry is a specific mathematical structure, with its own specific axioms (including some less assured assertions referred to as postulates), which provided an excellent approximation to a particular aspect of the physical world. That was the aspect of reality, well familiar to the ancient Greeks, which referred to the laws governing the geometry of rigid objects and their relations to other rigid objects, as they are moved around in 3-dimensional space. Certain of these properties were so familiar and self-consistent that they tended to become regarded as ‘self-evidene mathematical truths and were taken as axioms (or postulates). As we shall be seeing in Chapters 17-19 and §§27.8,11, Einstein's general relativity - and even the Minkowskian spacetime of special relativity - provide geometries for the physical universe that are different from, and yet more accurate than, the geometry of Euclid, despite the fact that the Euclidean geometry of the ancients was already extraordinarily accurate. Thus, we must be careful, when considering geometrical assertions, whether to trust the ‘axioms' as being, in any sense, actually true.

But what does ‘true' mean, in this context? The difficulty was well appreciated by the great ancient Greek philosopher Plato, who lived in Athens from c.429 to 347 BC, about a century and a half after Pythagoras. Plato made it clear that the mathematical propositions - the things that could be regarded as unassailably true-referred not to actual physical objects (like the approximate squares, triangles, circles, spheres, and cubes that might be constructed from marks in the sand, or from wood or stone) but to certain idealized entities. He envisaged that these ideal entities inhabited a different world, distinct from the physical world. Today, we might refer to this world as the Platonic world of mathematical forms. Physical structures, such as squares, circles, or triangles cut from papyrus, or marked on a flat surface, or perhaps cubes, tetrahedra, or spheres carved from marble, might conform to these ideals very closely, but only approximately. The actual mathematical squares, cubes, circles, spheres, triangles, etc., would not be part of the physical world, but would be inhabitants of Plato's idealized mathematical world of forms.

1.3 Is Plato's mathematical world 'real'?

This was an extraordinary idea for its time, and it has turned out to be a very powerful one. But does the Platonic mathematical world actually exist, in any meaningful sense? Many people, including philosophers, might regard such a ‘world' as a complete fiction - a product merely of our unrestrained imaginations. Yet the Platonic viewpoint is indeed an immensely valuable one. It tells us to be careful to distinguish the precise mathematical entities from the approximations that we see around us in the world of physical things. Moreover, it provides us with the blueprint according to which modern science has proceeded ever since. Scientists will put forward models of the world - or, rather, of certain aspects of the world - and these models may be tested against previous observation and against the results of carefully designed experiment. The models are deemed to be appropriate if they survive such rigorous examination and if, in addition, they are internally consistent structures. The important point about these models, for our present discussion, is that they are basically purely abstract mathematical models. The very question of the internal consistency of a scientific model, in particular, is one that requires that the model be precisely specified. The required precision demands that the model be a mathematical one, for otherwise one cannot be sure that these questions have well-defined answers.

If the model itself is to be assigned any kind of 'existence', then this existence is located within the Platonic world of mathematical forms. Of course, one might take a contrary viewpoint: namely that the model is itself to have existence only within our various minds, rather than to take Plato's world to be in any sense absolute and ‘real'. Yet, there is something important to be gained in regarding mathematical structures as having a reality of their own. For our individual minds are notoriously imprecise, unreliable, and inconsistent in their judgements. The precision, reliability, and consistency that are required by our scientific theories demand something beyond any one of our individual (untrustworthy) minds. In mathematics, we find a far greater robustness than can be located in any particular mind. Does this not point to something outside ourselves, with a reality that lies beyond what each individual can achieve?

Nevertheless, one might still take the alternative view that the mathematical world has no independent existence, and consists merely of certain ideas which have been distilled from our various minds and which have been found to be totally trustworthy and are agreed by all.

Yet even this viewpoint seems to leave us far short of what is required. Do we mean ‘agreed by all', for example, or ‘agreed by those who are in their right minds', or ‘agreed by all those who have a Ph.D. in mathematics' (not much use in Plato's day) and who have a right to venture an ‘authoritative' opinion? There seems to be a danger of circularity here; for to judge whether or not someone is 'in his or her right mind' requires some external standard. So also does the meaning of ‘authoritative', unless some standard of an unscientific nature such as ‘majority opinion' were to be adopted (and it should be made clear that majority opinion, no matter how important it may be for democratic government, should in no way be used as the criterion for scientific acceptability). Mathematics itself indeed seems to have a robustness that goes far beyond what any individual mathematician is capable of perceiving. Those who work in this subject, whether they are actively engaged in mathematical research or just using results that have been obtained by others, usually feel that they are merely explorers in a world that lies far beyond themselves - a world which possesses an objectivity that transcends mere opinion, be that opinion their own or the surmise of others, no matter how expert those others might be.

It may be helpful if I put the case for the actual existence of the Platonic world in a different form. What I mean by this 'existence' is really just the objectivity of mathematical truth. Platonic existence, as I see it, refers to the existence of an objective external standard that is not dependent upon our individual opinions nor upon our particular culture. Such 'existence' could also refer to things other than mathematics, such as to morality or aesthetics (cf. §1.5), but I am here concerned just with mathematical objectivity, which seems to be a much clearer issue.

Let me illustrate this issue by considering one famous example of a mathematical truth, and relate it to the question of ‘objectivity'. In 1637, Pierre de Fermat made his famous assertion now known as Fermat's Last Theorem' (that no positive nth power3 of an integer, i.e. of a whole number, can be the sum of two other positive nth powers if n is an integer greater than 2), which he wrote down in the margin of his copy of the Arithmetica, a book written by the 3rd-century Greek mathematician Diophantos. In this margin, Fermat also noted: I have discovered a truly marvellous proof of this, which this margin is too narrow to contain.' Fermat's mathematical assertion remained unconfirmed for over 350 years, despite concerted efforts by numerous outstanding mathematicians. A proof was finally published in 1995 by Andrew Wiles (depending on the earlier work of various other mathematicians), and this proof has now been accepted as a valid argument by the mathematical community.

Now, do we take the view that Fermat's assertion was always true, long before Fermat actually made it, or is its validity a purely cultural matter, dependent upon whatever might be the subjective standards of the community of human mathematicians? Let us try to suppose that the validity of the Fermat assertion is in fact a subjective matter. Then it would not be an absurdity for some other mathematician X to have come up with an actual and specific counter-example to the Fermat assertion, so long as X had done this before the date of 1995./4 In such a circumstance, the mathematical community would have to accept the correctness of X's counter-example. From then on, any effort on the part of Wiles to prove the Fermat assertion would have to be fruitless, for the reason that X had got his argument in first and, as a result, the Fermat assertion would now be false! Moreover, we could ask the further question as to whether, consequent upon the correctness of X's forthcoming counter-example, Fermat himself would necessarily have been mistaken in believing in the soundness of his ‘truly marvellous proor, at the time that he wrote his marginal note. On the subjective view of mathematical truth, it could possibly have been the case that Fermat had a valid proof (which would have been accepted as such by his peers at the time, had he revealed it) and that it was Fermat's secretiveness that allowed the possibility of X later obtaining a counter-example! I think that virtually all mathematicians, irrespective of their professed attitudes to ‘Platonism', would regard such possibilities as patently absurd.

Of course, it might still be the case that Wiles's argument in fact contains an error and that the Fermat assertion is indeed false. Or there could be a fundamental error in Wiles's argument but the Fermat assertion is true nevertheless. Or it might be that Wiles's argument is correct in its essentials while containing 'non-rigorous steps' that would not be up to the standard of some future rules of mathematical acceptability. But these issues do not address the point that I am getting at here. The issue is the objectivity of the Fermat assertion itself, not whether anyone's particular demonstration of it (or of its negation) might happen to be convincing to the mathematical community of any particular time.

It should perhaps be mentioned that, from the point of view of math-ematical logic, the Fermat assertion is actually a mathematical statement of a particularly simple kind,/5 whose objectivity is especially apparent. Only a tiny minority/6 of mathematicians would regard the truth of such assertions as being in any way ‘subjective'-although there might be some subjectivity about the types of argument that would be regarded as being convincing. However, there are other kinds of mathematical assertion whose truth could plausibly be regarded as being a 'matter of opinion'. Perhaps the best known of such assertions is the axiom of choice. It is not important for us, now, to know what the axiom of choice is. (I shall describe it in §16.3.) It is cited here only as an example. Most mathematicians would probably regard the axiom of choice as ‘obviously true', while others may regard it as a somewhat questionable assertion which might even be false (and I am myself inclined, to some extent, towards this second viewpoint). Still others would take it as an assertion whose ‘truth' is a mere matter of opinion or, rather, as something which can be taken one way or the other, depending upon which system of axioms and rules of procedure (a 'formal system'; see §16.6) one chooses to adhere to. Mathematicians who support this final viewpoint (but who accept the objectivity of the truth of particularly clear-cut mathematical statements, like the Fermat assertion discussed above) would be relatively weak Platonists. Those who adhere to objectivity with regard to the truth of the axiom of choice would be stronger Platonists.

I shall come back to the axiom of choice in §16.3, since it has some relevante to the mathematics underlying the behaviour of the physical world, despite the fact that it is not addressed much in physical theory. For the moment, it will be appropriate not to worry overly about this issue. If the axiom of choice can be settled one way or the other by some appropri-ate form of unassailable mathematical reasoning,/7 then its truth is indeed an entirely objective matter, and either it belongs to the Platonic world or its negation does, in the sense that I am interpreting this term ‘Platonic world'. If the axiom of choice is, on the other hand, a mere matter of opinion or of arbitrary decision, then the ‘Platonic world’ of absolute mathematical forms contains neither the axiom of choice nor its negation (although it could contain assertions of the form ‘such-and-such follows from the axiom of choice' or 'the axiom of choice is a theorem according to the rules of such-and-such mathematical system').

The mathematical assertions that can belong to Plato's world are precisely those that are objectively true. Indeed, I would regard mathematical objectivity as really what mathematical Platonism is all about. To say that some mathematical assertion has a Platonic existence is merely to say that it is true in an objective sense. A similar comment applies to mathematical notions - such as the concept of the number 7, for example, or the rule of multiplication of integers, or the idea that some set contains infinitely many elements-all of which have a Platonic existence because they are objective notions. To my way of thinking, Platonic existence is simply a matter of objectivity and, accordingly, should certainly not be viewed as something ‘mystical or ‘unscientific', despite the fact that some people regard it that way.

As with the axiom of choice, however, questions as to whether some particular proposal for a mathematical entity is or is not to be regarded as having objective existence can be delicate and sometimes technical. Despite this, we certainly need not be mathematicians to appreciate the general robustness of many mathematical concepts. In Fig. 1.2, I have depicted various small portions of that famous mathematical entity known

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Fig. 1.2 (a) The Mandelbrot set. (b), (c), and (d) Some details, illustrating blow-ups of those regions correspondingly marked in Fig. 1.2a, magnified by respective linear factors 11.6, 168.9, and 1042 (and caps 300, 300, 200, 200; see Note 4.10).


as the Mandelbrot set. The set has an extraordinarily elaborate structure, but it is not of any human design. Remarkably, this structure is defined by a mathematical rule of particular simplicity. We shall come to this expli-citly in §4.5, but it would distract us from our present purposes if I were to try to provide this rule in detail now.

The point that I wish to make is that no one, not even Benoit Mandelbrot himself when he first caught sight of the incredible complications in the fine details of the set, had any real preconception of the set's extraordinary richness. The Mandelbrot set was certainly no invention of any human mind. The set is just objectively there in the mathematics itself. If it has meaning to assign an actual existence to the Mandelbrot set, then that existence is not within our minds, for no one can fully comprehend the set's endless variety and unlimited complication. Nor can its existence lie within the multitude of computer printouts that begin to capture some of its incredible sophistication and detail, for at best those printouts capture but a shadow of an approximation to the set itself. Yet it has a robustness that is beyond any doubt; for the same structure is revealed - in all its perceivable details, to greater and greater fineness the more closely it is examined - independently of the mathematician or computer that examines it. Its existence can only be within the Platonic world of mathematical forms.

I am aware that there will still be many readers who find difficulty with assigning any kind of actual existence to mathematical structures. Let me make the request of such readers that they merely broaden their notion of what the term 'existence' can mean to them. The mathematical forms of Plato's world clearly do not have the same kind of existence as do ordinary physical objects such as tables and chairs. They do not have spatial locations; nor do they exist in time. Objective mathematical notions must be thought of as timeless entities and are not to be regarded as being conjured into existence at the moment that they are first humanly perceived. The particular swirls of the Mandelbrot set that are depicted in Fig. 1.2c or 1.2d did not attain their existence at the moment that they were first seen on a computer screen or printout. Nor did they come about when the general idea behind the Mandelbrot set was first humanly put forth-not actually first by Mandelbrot, as it happened, but by R. Brooks and J. P. Matelski, in 1981, or perhaps earlier. For certainly neither Brooks nor Matelski, nor initially even Mandelbrot himself, had any real conception of the elaborate detailed designs that we see in Fig. 1.2c and 1.2d. Those designs were already 'in existence' since the beginning of time, in the potential timeless sense that they would necessarily be revealed precisely in the form that we perceive them today, no matter at what time or in what location some perceiving being might have chosen to examine them.

1.4 Three worlds and three deep mysteries

Thus, mathematical existence is different not only from physical existence but also from an existence that is assigned by our mental perceptions. Yet there is a deep and mysterious connection with each of those other two forms of existence: the physical and the mental. In Fig. 1.3, I have schematically indicated all of these three forms of existence-the physical, the mental, and the Platonic mathematical-as entities belonging to three separate `worlds', drawn schematically as spheres. The mysterious connections between the worlds are also indicated, where in drawing the diagram

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Fig. 1.3 Three `worlds'-the Platonic mathematical, the physical, and the mental-and the three profound mysteries in the connections between them.


I have imposed upon the reader some of my beliefs, or prejudices, concerning these mysteries.

It may be noted, with regard to the first of these mysteries - relating the Platonic mathematical world to the physical world - that I am allowing that only a small part of the world of mathematics need have relevance to the workings of the physical world. It is certainly the case that the vast preponderance of the activities of pure mathematicians today has no obvious connection with physics, nor with any other science (cf. §34.9), although we may be frequently surprised by unexpected important applications. Likewise, in relation to the second mystery, whereby mentality comes about in association with certain physical structures (most specifically, healthy, wakeful human brains), I am not insisting that the majority of physical structures need induce mentality. While the brain of a cat may indeed evoke mental qualities, I am not requiring the same for a rock. Finally, for the third mystery, 1 regard it as self-evident that only a small fraction of our mental activity need be concerned with absolute mathematical truth! (More likely we are concerned with the multifarious irritations, pleasures, worries, excitements, and the like, that fill our daily lives.) These three facts are represented in the smallness of the base of the connection of each world with the next, the worlds being taken in a clockwise sense in the diagram. However, it is in the encompassing of each entire world within the scope of its connection with the world preceding it that I am revealing my prejudices.

Thus, according to Fig. 1.3, the entire physical world is depicted as being governed according to mathematical laws. We shall be seeing in later chapters that there is powerful (but incomplete) evidence in support of this contention. On this view, everything in the physical universe is indeed governed in completely precise detail by mathematical principles - perhaps by equations, such as those we shall be learning about in chapters to follow, or perhaps by some future mathematical notions fundamentally different from those which we would today label by the term 'equa-tions'. If this is right, then even our own physical actions would be entirely subject to such ultimate mathematical control, where 'control' might still allow for some random behaviour governed by strict probabilistic principles.

Many people feel uncomfortable with contentions of this kind, and I must confess to having some unease with it myself. Nonetheless, my personal prejudices are indeed to favour a viewpoint of this general nature, since it is hard to see how any line can be drawn to separate physical actions under mathematical control from those which might lie beyond it. In my own view, the unease that many readers may share with nie on this issue partly arises from a very limited notion of what ‘mathematical control' might entail. Part of the purpose of this book is to touch upon, and to reveal to the reader, some of the extraordinary richness, power, and beauty that can spring forth once the right mathematical notions are hit upon.

In the Mandelbrot set alone, as illustrated in Fig. 1.2, we can begin to catch a glimpse of the scope and beauty inherent in such things. But even these structures inhabit a very limited comer of mathematics as a whole, where behaviour is governed by strict computational control. Beyond this corner is an incredible potential richness. How do I really feel about the possibility that all my actions, and those of my friends, are ultimately governed by mathematical principles of this kind? I can live with that. I would, indeed, prefer to have these actions controlled by something residing in some such aspect of Plato's fabulous mathematical world than to have them be subject to the kind of simplistic base motives, such as pleasure-seeking, personal greed, or aggressive violence, that many would argue to be the implications of a strictly scientific standpoint.

Yet, I can well imagine that a good many readers will still have difficulty in accepting that all actions in the universe could be entirely subject to mathematical laws. Likewise, many might object to two other prejudices of mine that are implicit in Fig. 1.3. They might feel, for example, that I am taking too hard-boiled a scientific attitude by drawing my diagram in a way that implies that all of mentality has its roots in physicality. This is indeed a prejudice, for while it is true that we have no reasonable scientific evidence for the existence of ‘minds' that do not have a physical basis, we cannot be completely sure. Moreover, many of a religious persuasion would argue strongly for the possibility of physically independent minds and might appeal to what they regard as powerful evidence of a different kind from that which is revealed by ordinary science.

A further prejudice of mine is reflected in the fact that in Fig. 1.3 I have represented the entire Platonic world to be within the compass of mentality. This is intended to indicate that - at least in principle - there are no mathematical truths that are beyond the scope of reason. Of course, there are mathematical statements (even straightforward arithmetical addition sums) that are so vastly complicated that no one could have the mental fortitude to carry out the necessary reasoning. However, such things would be potentially within the scope of (human) mentality and would be consistent with the meaning of Fig. 1.3 as I have intended to represent it. One must, nevertheless, consider that there might be other mathematical statements that lie outside even the potential compass of reason, and these would violate the intention behind Fig. 1.3. (This matter will be considered at greater length in §16.6, where its relation to Gödel’s famous incompleteness theorem will be discussed.)l8

In Fig. 1.4, as a concession to those who do not share all my personal prejudices on these matters, I have redrawn the connections between the three worlds in order to allow for all three of these possible violations of my prejudices. Accordingly, the possibility of physical action beyond the scope of mathematical control is now taken into account. The diagram also allows for the belief that there might be mentality that is not rooted in physical structures. Finally, it permits the existence of true mathematical assertions whose truth is in principle inaccessible to reason and insight.

This extended picture presents further potential mysteries that lie even beyond those which I have allowed for in my own preferred picture of the world, as depicted in Fig. 1.3. In my opinion, the more tightly organized scientific viewpoint of Fig. 1.3 has mysteries enough. These mysteries are not removed by passing to the more relaxed scheme of Fig. 1.4. For it

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Fig. 1.4 A redrawing of Fig. 1.3 in which violations of three of the prejudices of the author are allowed for.




remains a deep puzzle why mathematical laws should apply to the world with such phenomenal precision. (We shall be glimpsing something of the extraordinary accuracy of the basic physical theories in §19.8, §26.7, and §27.13.) Moreover, it is not just the precision but also the subtle sophistication and mathematical beauty of these successful theories that is profoundly mysterious. There is also an undoubted deep mystery in how it can come to pass that appropriately organized physical material - and here I refer specifically to living human (or animal) brains - can somehow conjure up the mental quality of conscious awareness. Finally, there is also a mystery about how it is that we perceive mathematical truth. It is not just that our brains are programmed to ‘calculate' in reliable ways. There is something much more profound than that in the insights that even the humblest among us possess when we appreciate, for example, the actual meanings of the terms 'zero', 'one', `two', `three', 'four', etc./9

Some of the issues that arise in connection with this third mystery will be our concern in the next chapter (and more explicitly in §§16.5,6) in relation to the notion of mathematical proof. But the main thrust of this book has to do with the first of these mysteries: the remarkable relationship between mathematics and the actual behaviour of the physical world. No proper appreciation of the extraordinary power of modern science can be achieved without at least some acquaintance with these mathematical ideas. No doubt, many readers may find themselves daunted by the prospect of having to come to terms with such mathematics in order to arrive at this appreciation. Yet, I have the optimistic belief that they may not find all these things to be so bad as they fear. Moreover, I hope that I may persuade many readers that, despite what she or he may have previously perceived, mathematics can be fun!

I shall not be especially concerned here with the second of the mysteries depicted in Figs. 1.3 and 1.4, namely the issue of how it is that mentality - most particularly conscious awareness - can come about in association with appropriate physical structures (although I shall touch upon this deep question in §34.7). There will be enough to keep us busy in exploring the physical universe and its associated mathematical laws. In addition, the issues concerning mentality are profoundly contentious, and it would distract from the purpose of this book if we were to get embroiled in them. Perhaps one comment will not be amiss here, however. This is that, in my own opinion, there is little chance that any deep understanding of the nature of the mind can come about without our first learning much more about the very basis of physical reality. As will become clear from the discussions that will be presented in later chapters, I believe that major revolutions are required in our physical understanding. Until these revolutions have come to pass, it is, in my view, greatly optimistic to expect that much real progress can be made in understanding the actual nature of mental processes./10

1.5 The Good, the True, and the Beautiful

In relation to this, there is a further set of issues raised by Figs. 1.3 and 1.4. I have taken Plato's notion of a ‘world of ideal forms' only in the limited sense of mathematical forms. Mathematics is crucially concerned with the particular ideal of Truth. Plato himself would have insisted that there are two other fundamental absolute ideals, namely that of the Beautiful and of the Good. I am not at all averse to admitting to the existence of such ideals, and to allowing the Platonic world to be extended so as to contain absolutes of this nature.

Indeed, we shall later be encountering some of the remarkable interrelations between truth and beauty that both illuminate and confuse the issues of the discovery and acceptance of physical theories (see §§34.2,5,9 par-ticularly; see also Fig. 34.1). Moreover, quite apart from the undoubted (though often ambiguous) role of beauty for the mathematics underlying the workings of the physical world, aesthetic criteria are fundamental to the development of mathematical ideas for their own sake, providing both the drive towards discovery and a powerful guide to truth. I would even surmise that an important element in the mathematician's common conviction that an external Platonic world actually has an existence independent of ourselves comes from the extraordinary unexpected hidden beauty that the ideas themselves so frequently reveal.

Of less obvious relevance here - but of clear importance in the broader context - is the question of an absolute ideal of morality: what is good and what is bad, and how do our minds perceive these values? Morality has a profound connection with the mental world, since it is so intimately related to the values assigned by conscious beings and, more importantly, to the very presence of consciousness itself. It is hard to see what morality might mean in the absence of sentient beings. As science and technology progress, an understanding of the physical circumstances under which mentality is manifested becomes more and more relevant. I believe that it is more important than ever, in today's technological culture, that scientific questions should not be divorced from their moral implications. But these issues would take us too far afield from the immediate scope of this book. We need to address the question of separating true from false before we can ad-equately attempt to apply such understanding to separate good from bad.

There is, finally, a further mystery concerning Fig. 1.3, which I have left to the last. I have deliberately drawn the figure so as to illustrate a paradox. How can it be that, in accordance with my own prejudices, each world appears to encompass the next one in its entirety? I do not regard this issue as a reason for abandoning my prejudices, but merely for demonstrating the presence of an even deeper mystery that transcends those which I have been pointing to above. There may be a sense in which the three worlds are not separate at all, but merely reflect, individually, aspects of a deeper truth about the world as a whole of which we have little conception at the present time. We have a long way to go before such matters can be properly illuminated.

I have allowed myself to stray too much from the issues that will concern us here. The main purpose of this chapter has been to emphasize the central importance that mathematics has in science, both ancient and modem. Let us now take a glimpse into Plato's world - at least into a relatively small but important part of that world, of particular relevance to the nature of physical reality.

Notes

Section 1.2

1.1. Unfortunately, almost nothing reliable is known about Pythagoras, his life, his followers, or of their work, apart from their very existence and the recognition by Pythagoras of the role of simple ratios in musical harmony. See Burkert (1972). Yet much of great importance is commonly attributed to the Pythagoreans. Accordingly, I shall use the term ‘Pythagorean' simply as a label, with no implication intended as to historical accuracy.

1.2. This is the pure ‘diatonic scale' in which the frequencies (in inverse proportion to the lengths of the vibrating elements) are in the ratios 24 : 27 : 30 : 32 : 36 : 40 : 45 : 48, giving many instances of simple ratios, which underlie harmonies that are pleasing to the ear. The 'white notes' of a modern piano are tuned (according to a compromise between Pythagorean purity of harmony and the facility of key changes) as approximations to these Pythagorean ratios, according to the equal temperament scale, with relative frequencies 1:a [alpha]2: a4: a5: a7: a9 :a12: a13 : racine 12e de 2 = 1.05946.... (Note: a5 means the fifth power of a, i.e. axaxaxaxa. The quantity rac.12e de 2 puissance2 is the twelfth root of 2, which is the number whose twelfth power is 2, i.e. 2 puissance1/12, so that a12 = 2. See Note 1.3 and §5.2.)

Section 1.3

1.3. Recall from Note 1.2 that the nth power of a number is that number multiplied by itself n times. Thus, the third power of 5 is 125, written 53 = 125; the fourth power of 3 is 81, written 34 = 81; etc.

1.4. In fact, while Wiles was trying to fix a 'gap' in his proof of Fermat's Last Theorem which had become apparent after his initial presentation at Cambridge in June 1993, a rumour spread through the mathematical community that the mathematician Noam Elkies had found a counter-example to Fermat's assertion. Earlier, in 1988, Elkies had found a counter-example to Euler's conjecture - that there are no integer solutions to the equation x4 + y4 + Z4 = w4 - thereby proving it false. It was not implausible, therefore, that he had proved that Fermat's assertion also was false. However, the e-mail that started the rumour was dated 1 April and was revealed to be a spoof perpetrated by Henri Darmon; see Singh (1997), p. 293.

1.5. Technically it is a ?11-sentence; see §16.6.

1.6. I realize that, in a sense, I am falling into my own trap by making such an assertion. The issue is not really whether the mathematicians taking such an extreme subjective view happen to constitute a tiny minority or not (and I have certainly not conducted a trustworthy survey among mathematicians on this point); the issue is whether such an extreme position is actually to be taken seriously. I leave it to the reader to judge.

1.7. Some readers may be aware of the results of Gödel and Cohen that the axiom of choice is independent of the more basic standard axioms of set theory (the Zermelo-Frankel axiom system). It should be made clear that the Gödel-Cohen argument does not in itself establish that the axiom of choice will never be settled one way or the other. This kind of point is stressed, for example, in the final section of Paul Cohen's book (Cohen 1966, Chap. 14, §13), except that, there, Cohen is more explicitly concerned with the continuum hypothesis than the axiom of choice; see §16.5.

Section 1.4

1.8. There is perhaps an irony here that a fully fledged anti-Platonist, who believes that mathematics is 'all in the mind' must also believe - so it seems - that there are no true mathematical statements that are in principle beyond reason. For example, if Fermat's Last Theorem had been inaccessible (in principle) to reason, then this anti-Platonist view would allow no validity either to its truth or to its falsity, such validity coming only through the mental act of perceiving some proof or disproof.

1.9. See e.g. Penrose (1997b).


1.10. My own views on the kind of change in our physical world-view that will be needed in order that conscious mentality may be accommodated are expressed in Penrose (1989, 1994, 1997a,1997b).





2 Du Bouddha au Mahayana.



INDICE [E.C.] Bouddhisme

La transmission du sang dans le bouddhisme est un concept spirituel et symbolique lié à la continuité de l'enseignement, de la pratique et de la lignée des maîtres bouddhistes. Contrairement à ce que l'expression pourrait évoquer dans un contexte médical ou biologique, il s'agit d'une métaphore utilisée pour exprimer l'idée d'une transmission vivante et authentique de l'expérience spirituelle d'un maître à son disciple.

Transmission dans le bouddhisme

  1. Transmission de l'enseignement (Dharma) :
    Les maîtres bouddhistes transmettent la compréhension des enseignements du Bouddha (Dharma) à leurs disciples. Cela inclut :

  2. Transmission de l'esprit :
    Dans certaines traditions comme le zen, on parle de "transmission de l'esprit à l'esprit" (en japonais :
    I shin den shin), signifiant une communication directe au-delà des mots. C'est une manière de transmettre l'éveil ou la compréhension profonde sans passer par l'intellect.

  3. Transmission de la lignée :
    Dans plusieurs écoles du bouddhisme, la légitimité d'un enseignant repose sur son appartenance à une lignée ininterrompue de maîtres remontant jusqu'au Bouddha lui-même. La "transmission" garantit l'authenticité de cette lignée.

Symbolisme du "sang"

Dans certains cas, l'idée de "sang" peut être utilisée pour symboliser :

Exemples spécifiques

La notion de "transmission du sang" est donc une image puissante, représentant à la fois la profondeur de la relation maître-disciple et l'intensité de l'engagement dans la pratique spirituelle.



Lilian Silburn25 :


Le Bouddha

Ce qui frappe quand on lit les multiples récits qui évoquent sa vie [du Bouddha], après son illumination, c'est qu'aucun événement, hormis sa mort, ne semble jaillir de sa décision propre, de son projet ou de son intention, il suit le cours des événements. S'il enseigne c'est que Brahma Sahampati quitte le monde de Brahma pour l'en prier, s'il ordonne les premiers disciples c'est qu'ils le demandent; c'est la saison des pluies qui fera naître la communauté sédentaire; si un ordre religieux de femmes est instauré, c'est sous la pression de son entourage, il cède à l'intervention d'Ananda en faveur de la tante du Bienheureux, il sait pourtant que ce sera néfaste à la Doctrine. S'il donne le pouvoir d'ordonner les moines, c'est poussé par le nombre de disciples et les difficultés qu'ils ont à se déplacer. Et si Ananda avait su l'implorer au moment voulu, il aurait vécu plus longtemps.

Ainsi il n'y a plus d'histoire personnelle pour qui a vu le dhamma face à face et les multiples récits reflètent à la fois la pure simplicité et l'éclat insaisissable de celui qui pendant quarante ans sillonne l'Inde du Nord, sans laisser d'autre trace que le flambeau de la Doctrine dans le cœur des disciples.

Il va et vient d'une ville à l'autre entouré de ses amis, s'assied sous les arbres de la méditation, parcourt bois et monts, sollicité par prince, moines ou laïques.

Et pendant quarante ans viennent battre aux pieds de l'Éveillé les flots du désir de ceux qui le sollicitent. Pendant quarante ans par sa parole ou son silence il encourage, soutient, instruit chacun selon ses besoins, chacun selon son niveau : calme, profondément tranquille, plein de compassion, il répète la Doctrine et accueille inlassablement l'ignorance jusqu'à ce qu'elle se dissipe d'elle-même dans le cœur du nouvel adepte. Sans arme ni bâton il dompte l'éléphant furieux lancé contre lui par Devadatta, sans jugement ni contrainte il dompte les coeurs, à sa seule approche les meurtriers renoncent à leurs armes, les coeurs à leurs désirs.

[…] Il a vu les choses telles qu'elles sont, il a trouvé les voies de la Délivrance, il a eu par lui-même une expérience inconnue, et il est seul à le savoir. S'il le répète sans hésitation, ce n'est point pour affirmer une supériorité ou un privilège mais par amour pour les êtres qui restent plongés dans la souffrance : ils doivent savoir que la délivrance est possible puisqu'il est délivré. Qui d'autre que lui pourrait en témoigner ?

§

Par contraste avec les religieux qui prétendent avoir atteint la connaissance surnaturelle par ouï-dire grâce à l'enseignement des Véda, ou par la foi, ou encore par le raisonnement et l'investigation, le Bud­dha proclame :

« J'appartiens à ces religieux et brahmanes qui ont pleinement compris, et uniquement par eux-mêmes, des expériences [dhamma] encore inconnues et ont atteint ici et maintenant l'ex­cellence quant à la conduite pure et à la Connaissance surnatu­relle. » (M. N. , II, 211.) [34]

Ce dhamma, précisons-le, « il l'a touché de tout son être [kaya] par le cœur, réalisé dans l'intériorité [paccattam], à part de toute croyance, inclination, connaissance par ouï-dire, opinion, réflexion ». (S. N. , II, p. 115.)

Après l'avoir « touché », le Buddha enseigne le dhamma. Ce dhamma n'est pas un savoir, mais une expérience, l'expérience de la Réalité.

§

Comprendre le mot dhamma (dharma en sanskrit) serait tout comprendre du bouddhisme car il en est le mot clé. Terme générique qui englobe toute expérience, il possède une quadruple signification dont il est essentiel de saisir l'unité. En effet, il désigne à la fois la Réalité absolue, la vision intuitive que le Bouddha en a eue, l'enseignement de la Doctrine, les données de l'expérience, c'est-à-dire les choses « telles qu'elles sont », dépourvues de toute altération conceptuelle, mais aussi ces mêmes choses perçues dans leur agencement par l'ignorant que trouble le désir. Que le mot soit le même pour ces divers niveaux d'expérience, c'est cela la « Doctrine ». Si cette identité est difficile à saisir, c'est elle aussi qui élimine tous les problèmes en déjouant, au niveau même du langage, la tendance séparatrice et objectivante de la pensée.

Dharma désigne à la fois le support et le supporté, là où fusionnent réalité, connaissance de la réalité et pratique, où s'unissent le particulier et l'absolu au moment même de la connaissance qui en est prise. Quel que soit le niveau, c'est toujours une seule et même « chose », insaisissable et évidente, fondement et phénomène, qui se retrouve dès qu'ont cessé l'illusion de la permanence et celle du moi.

Les dhamma apparaissent donc comme des données, expériences ou phénomènes discontinus dans le temps et dans l'espace, en marge de tous dogme et notion forgés par la pensée. Point d'agent mais des actes, point d'ignéité mais du feu, un feu réel et efficient.

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le nirvâna n'est pas plus atteint par la totalité du tout que le feu n'est atteint par l'ignéité du feu, car il n'y a là que notions forgées par nous :

« Le Tathagata voit ce qui doit être vu, mais ne forge pas de conceptions au sujet de ce qui est vu, n'est pas vu, doit être vu ; ni au sujet de celui qui voit ni au sujet des choses entendues, connues... » (A.N., II, 25.)

« A l'occasion de la sensation, l'arhat perçoit la sensation, sait qu'il n'y a ni moi ni vision ni objet vu, mais la coopération de trois phénomènes coordonnés, bien que naturellement isolés, à savoir la connaissance, l'oeil et la forme sensible.

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Les textes insistent particulièrement sur l'instabilité de l'esprit :

« Ô moines, ce qu'on appelle conscience, pensée, esprit, de jour et de nuit apparaît et disparaît en un perpétuel changement. Tout comme un singe s'ébattant dans une forêt ou un bois saisit une branche puis la laisse échapper et en saisit une autre, ainsi ce qui est appelé conscience, pensée, esprit apparaît et disparaît de jour et de nuit en un perpétuel changement. » (S.N., II, p. 95.)

Le sermon sur le feu illustre bien la constante apparition-destruction :

« Ce feu dévore le monde entier, la destruction n'a pas de fin parce que le combustible est toujours nouveau, les flammes tou­jours nouvelles, et pourtant on dit que le feu demeure. Il en est ainsi de la personne dont le combustible — sensations, senti­ments — est toujours différent, dont la flamme est la soif... » (M.V., I, 21, 1-4.)

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Où pourrait-on voir un Soi absolu dans toute cette évanescence ? Cet atman, compris comme un être éternel par rapport au Soi construit par les actes sacrificiels que prônaient les Brahmana, n'était pour un Yajnavalkya que pure intériorité — découverte mystique 26. Mais de la vie intérieure on allait bientôt faire un objet et un objet des plus nocifs. C'est pourquoi le Buddha refuse de poser quoi que ce soit, substance, entité, essence, susceptible de constituer le fondement ou l'origine ou la justification de la conception du Soi et bannit l'emploi du terme. Toute notion de Soi servirait d'alibi et ferait obstacle au total détachement sans lequel il n'est point d'extinction.

Continuant la tradition des Brahmana, il ne reconnaît d'autre conti­nuité personnelle que celle bâtie par nos actes. Nous édifions nous-mêmes notre moi.

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[ ?? : car je distingue l’interne physique de l’externe sur le même plan “horizontal” physique]

si par un certain acte l'homme se lie, par une autre sorte d'acte il se libère. Ainsi se trouve résolu le problème de la douleur :

Soutenir que la douleur existe par elle-même, c'est supprimer [42] toute possibilité de s'en libérer et c'est opter pour la thèse de l'éternité

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A cette conscience d'appropriation se rattache la croyance erronée en une personnalité qui dure et transmigre, c'est-à-dire en un moi perma­nent.

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Mais ainsi que le Buddha le révèle, l'acte n'enchaîne pas l'acte. A chaque instant l'agencement peut être désarticulé, la durée brisée par celui qui prenant conscience de l'instant naissant examine le dhamma sans se ployer vers ce qui précède ou ce qui suit. Affranchi de vouloir vivre, en pleine quiétude, il se tient à chaque instant à l'origine de lui-même, la pensée souple, vigilante, dressée hors du temps.

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Sont indispensables à cette plongée la sérénité, l'apaisement et la détente de la conscience, la douceur, la souplesse et la maniabilité. C'est pourquoi le Dighanikaya compare l'absorption à de l'eau qui amollit toutes les aspérités; la conscience ordinaire ressemble en effet à la terre desséchée, aride, crevassée et brûlante comme elle apparaît en Inde avant la saison des pluies. Ainsi l'absorption, loin d'être une concentra­tion sur le vide, infuse progressivement dans la personne un élément indéfinissable, subtil et positif. Au début elle imprègne la conscience à la manière dont l'eau ramollit la boule d'argile que l'on malaxe : elle en fait disparaître les aspérités. Mais dans cette boule homogène, l'argile subsiste, malgré l'eau qui l'imprègne ; il en est de même pour la conscience, qui garde d'abord des impressions affectives. Puis l'eau sourd des profondeurs cachées, envahit tout sans que l'on puisse déceler d'où elle provient. On ne prête plus attention à cette pénétration et on n'analyse plus ce flux merveilleux de peur de le troubler. A la fin, on y baigne complètement, on y est plongé comme le lotus dans l'étang. La conscience se confond alors avec la tranquillité de l'eau froide et nourris­sante, calme, transparente, égale : le coeur n'est plus qu'un bloc de paix.

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Le dhyāna est l'état de conscience de fond sur lequel peuvent se détacher ravissements et samādhi. C'est cet état dont se souvient Gotama quand, insatisfait de la pratique de ses premiers maîtres, il retrouve l'expérience qu'il avait faite spontanément sous l'arbre du jardin de son père.

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Si certains ravissements peuvent être des états inconscients, le samādhi désigne toujours un état conscient même s'il s'accompagne quelquefois d'une perte de conscience du monde extérieur. De façon générale, le samādhi désigne tout état intériorisé « spécifiquement mystique ». Unité et lucidité du cœur, le samādhi fait cesser le flux de la pensée ou l'empêche de surgir et rend la conscience lumineuse (D.N., III, p. 227).

Il la libère ainsi de l'inertie du doute et lui permet d'acquérir l'intuition. S'il s'oppose à la distraction, ce n'est pas sous forme de concentration mentale, voulue, mais en tant que conscience aiguisée en une fine pointe (ekagattacitta) par le puissant élan unificateur qui rassemble l'être tout entier sans qu'il ait à faire le moindre effort.

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Favorisant la vigilance, permettant à l'intuition mystique (prajña) de s'exercer, le samādhi se trouve à la source de la véritable efficience, celle de l'acte souple, détendu, spontané; à la source aussi de stabilité, de calme, de bonheur et de l'actualisation des pures énergies; tels sont les caractères de cet éminent état où l'être conquiert un total équilibre en ce monde même. [62]

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« La connaissance intime, par expérience personnelle 27, surgit : ce samādhi est bonheur actuel et engendre bonheur à venir ; il est mystique [ariyo] et n'est pas de ce monde.

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Ce signe, selon la glose, est fruit de la vacuité. II consiste à voir le signe du samādhi dans le calme, la douceur, la paix qui l'accompa­gnent, et à abandonner sur-le-champ toutes les idées préconçues qu'on s'en faisait, le confondant avec diverses manifestations extraordinaires (lumières, sons). Reconnaître le signe du samādhi ne signifie nullement que le samādhi possède un signe (nimitta). Au contraire, les trois samādhi les plus recommandés sont le samādhi de la vacuité, celui du sans-signe et celui qui ne fait fond sur rien. Par le premier on voit toutes choses comme vides ; par le second on les voit sans signe et donc insaisissables ; par le troisième on les perçoit sans chercher à les atteindre (Ekottara Agama).

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« Comment atteindre la liberté du coeur sans mesure ? Par l'amour infini d'un coeur affranchi des flux impurs selon la pra­tique des quatre infinitudes ou séjours brahmiques : un moine demeure faisant rayonner son coeur plein de bienveillance dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième..., partout dans sa totalité en toute région de l'uni­vers, il demeure faisant rayonner son coeur plein de bienveillance, étendu, profond, au-delà de toute mesure, sans inimitié ni hosti­lité. »

Il y fait rayonner de même son coeur plein de compassion, de joyeuse sympathie, d'équanimité.

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« Il se peut, dit le Buddha, que des moines errants ayant d'autres doctrines que les nôtres se disent : Un Tathagata existe­-t-il après la mort ou n'existe-t-il pas ?... Il faut leur répondre : Frères, ceci n'a pas été révélé par le Buddha..., parce que cela ne mène pas au bien, à la véritable Doctrine ni à l'absence de passion ni au calme, à la paix, à la sapience, à l'Éveil, au nirvâna. Ce qui est révélé ce sont les quatre vérités sur la douleur, sa cessation, la voie qui y mène. »

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il est absurde de dire « de lui qui a atteint le supramondain… qu'après sa mort il est ou il n'est pas... » (S.N., III, 118.) « Si on te demandait : Ce feu qui s'est éteint, où est-il parti ? Est-ce à l'est ou à l'ouest, au nord ou au sud, que répondrais-tu, Vaccha ? - On ne peut le dire, Vénérable Gotama. C'est parce que le combustible a été complètement consumé que le feu, sans ali­ment, s'est éteint [nibbuto] Et le Buddha conclut : Ainsi, Vaccha, cette forme corporelle, cette sensation, cette conscience par laquelle on peut discerner le Tathagata, tout cela a été délaissé, déraciné, sans devenir

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Il y eut tout d'abord le bouddhisme des Sravaka (Auditeurs), ou des disciples immédiats, dont l'idéal religieux est de détourner les adeptes de la souffrance universelle pour les conduire au nirvâna et qui, du point de vue philosophique, professe l'inexistence de l'âme individuelle (pudgalanairatmya) et ne reconnaît de réalité qu'aux seuls phénomènes psychophysiques de l'existence.

[…]

le grand maître cinghalais Buddhaghosa. Dans ses commentaires sur les vieux écrits canoniques et surtout dans son oeuvre capitale, le Visuddhimagga, « Chemin vers la Pureté », ce docteur reprend les susdites formules, les [78] explique mot par mot et les éclaire par quelques citations de textes 28. Il représente les vues traditionnelles des Sravaka

[…]

Le Mahayana

Mahayana, les bodhisattva retardent leur entrée en nirvâna et concentrent leurs efforts sur la production de la Pensée de l'Eveil (bodhicittotpada) : ils prennent la résolution d'accé­der un jour au Suprême Eveil qui fait les Buddha pour se consacrer indéfiniment au bien et au bonheur de tous les êtres.

[…]

Si les Anciens (Sthavira) restèrent fidèles à l'enseignement primitif en considérant le Buddha comme un grand maître sans le déifier, on peut leur reprocher d'avoir négligé l'expérience des absorptions au profit de la seule vigilance et réduit la sapience d'ordre mystique à une connaissance intellectuelle.

[…]

C'est aux grands mystiques que furent Nagarjuna, Aryadeva, Asanga, Vasubandhu, Santideva qu'il appartint de briser des cadres devenus rigides, de ranimer les pratiques mystiques

[…]

d'après Vimalakirti, la bonne et véritable sortie du monde pour un moine consiste uniquement à élever son coeur vers l'éveil parfait et incomparable:

« La sortie du monde, ce n'est pas se raser les cheveux mais produire une grande énergie pour détruire les passions de tous les êtres [...], ce n'est pas observer soi-même une conduite morale, mais éliminer la moralité pure du séjour bienheureux ; ce n'est pas méditer dans la solitude de la jungle, mais demeurer dans le tourbillon du samsara et utiliser la sagesse [prajña] et les moyens salvifiques pour convertir les êtres et les amener à la délivrance

[…]

Un bodhisattva doit prendre part à la vie courante, tout en demeurant dans le ravissement sans contenu mental ni affectif 29, ravissement du nirvâna en ce monde, car il doit garder secrète sa vie mystique et se conduire à l'extérieur comme un homme ordinaire.

[…]

« Celui qui cherche la loi ne cherche pas le refuge. Pourquoi ? La loi n'est pas un refuge. Donc ceux qui aiment le refuge ne cherchent pas la loi, mais cherchent le refuge ! »

[…]

La Doctrine rejoint l'Absolu (le dharmadhatu) ; en effet, elle pénètre [86] également tous les dharma, elle suit l'Ainsité, « mais par la méthode qui consiste à ne pas suivre... Elle est sans prise ni rejet ». En conséquence, comment pourrait-on l'enseigner ? « Là où n'existe aucune affirmation gratuite, il n'y a personne pour prêcher, per­sonne pour entendre ou pour comprendre. »

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Le Mahayana distingue trois véhicules selon la lignée (gotra 30) ou famille spirituelle (kula) à laquelle appartient l'adepte du bouddhisme, chacune ayant sa connaissance propre, son chemin, son nirvâna et son éveil particuliers.

Gotra de l'Auditeur (Sravaka) : Délivré des renaissances, niant catégoriquement l'existence du moi, l'Auditeur du Petit Véhicule n'a pas franchi les ultimes étapes de la vie mystique ; si lucidité, maîtrise, vigilance règlent sa vie consciente, s'il a réussi à éliminer le voile des inclinations, il en conserve encore des traces et continue à croire en la réalité objective des phénomènes. Il craint la douleur, ne recherche que la quiétude et a peu de compassion.

Gotra des buddha-pour-soi (pratyekabuddha) : Ces êtres libérés sont appelés ainsi parce que la connaissance surgit spontanément en eux sans qu'ils recourent à l'enseignement. Ils sont donc isolément des Éveillés.

Gotra des Tathagata : L'adepte du Grand Véhicule naît dans la lignée de Buddha. Il rejette l'étroite limite d'une quête personnelle et se consacre au bien de tous les êtres, élargissant jusqu'à l'infini le domaine de l'illumination, c'est-à-dire l'omniscience qui le rendra apte à leur servir de guide. Pour pénétrer l'absence de soi en toute chose connue et se délivrer du voile du connaissable, il doit acquérir la conviction que rien ne naît, mais que tout apparaît ou disparaît comme le son de l'écho, les nuages dans le ciel, la lune dans l'eau, l'éclair, l'écume, le sillage de l'oiseau dans l'espace ou les visions du rêve au réveil.

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En vérité absolue, la division en véhicules est irréelle : « Triple véhicule, unique véhicule, non-véhicule, j'en parle respectivement pour les esprits puérils, pour les intelligences lentes, et pour les mystiques [en quête] de l'absolu [vivikta]. »

« L'ouverture à la Réalité ne comporte pas de dualité [sujet et objet]. En l'absence de représentations, comment établira-t-on un triple véhicule ? » (P. 65, st. 131, 132.)

« Tant que la conscience s'exerce, les trois différents véhicules ne mènent pas au terme.

Mais dès que la conscience a subi un renversement 31, il n'y a plus de véhicule ni de véhiculé. »

« En réalité, point d'institution limitative quant au véhicule, et ce que je nomme véhicule unique est donc le non-véhicule. » (P. 135, st. 204, 205.)

« Mon Grand Véhicule n'est ni un véhicule, ni un son, ni une syllabe, ni la vérité, ni la libération, ni le domaine sans représentations.

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Tandis que les Anciens s'efforçaient d'anéantir le processus du devenir, le Mahayana vise à le transmuter, de sorte que le samsara se dévoile comme nirvâna. Ainsi rien n'est détruit, ni le monde ni même les désirs. En cet univers où l'on demeure, c'est sans sortir du nirvâna qu'on peut déployer les moyens nécessaires au salut des êtres. Une telle transmutation ne s'obtient que par la double pratique de la vacuité et de la compassion.

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L'intériorité

Les adeptes du Mahayana découvrent et révèlent les aspects les plus profonds d'une intériorité totalement reconquise. Si certains sont entraînés à qualifier la Réalité d'une manière positive, si d'autres se refusent à en parler, si d'autres encore s'efforcent de suggérer ce qu'elle est ou ce qu'elle n'est pas, tous sont d'accord pour reconnaître qu'étant indifférenciée elle est au-delà de toute logique et échappe entièrement à la compréhension conceptuelle et verbale. Elle se dérobe même à la compréhension issue d'une sapience faite d'audition de la Doctrine ou de réflexion personnelle si profonde soit-elle.

Ainsi, on dit du Sens absolu (paramartha), inconcevable et indicible, qu'il est « adamantin » parce que impénétrable à toute autre « connaissance que la Connaissance intérieure, immédiate, d'ordre mystique 32. » Celle-ci s'oppose d'après Asanga à la connaissance empirique ordinaire, qu'on la définisse comme réflexion, pensée dualisante, raisonnement, méditation philosophique, acte mental ou spéculation, en un mot elle s'oppose à tout ce que peuvent illustrer des exemples.

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Absorption et vacuité

C'est dans l'expérience des absorptions et des ravissements (samapatti) que se découvre le secret de la véritable vacuité. Loin d'être forgée par la pensée ou l'effort, loin de correspondre à une perte ou à une privation elle se révèle, d'elle-même, conscience vivante et apaisée.

Vidée de tout le relatif grâce à l'absorption, la conscience a un contact réel avec l'apaisement profond du domaine indifférencié. A la place du vide qu'elle imaginait elle trouve une vaste ouverture à une vie tout à fait nouvelle qui va sans cesse s'élargissant vers l'infini, car dans l'expérience mystique vide et plénitude alternent et se confondent.

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L'Éveil (bodhi)

De l'Éveil on ne peut dire qu'une chose : c'est la suprême Ainsité (tathata), l'Éveil étant ainsi, non autrement. Tant que l'imagination trouble la paix originelle de la conscience, l'Eveil ne peut avoir lieu. Mais quand il se donne, il se donne total, dans l'instant et définiti­vement.

Rien ne peut y conduire, pas même le voeu de l'atteindre, inutile donc de le rechercher : il se dérobe à toute quête :

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« La bodhi, n'est qu'un nom », déclare Vimalakirti 33. Il n'y a conscience d'Eveil qu'au moment où cesse l'illusion : l'Éveil n'est plus ensuite saisi comme tel. Il n'y a pas d'être qui s'éveille et donc point d'Eveil pour les partisans de la vacuité.

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nirvâna, extinction

Selon les bouddhistes le nirvâna ne peut être connu que directement d'une connaissance immédiate ; il échappe entièrement à l'homme ordinaire ; il consiste en une paix infinie dès que les passions et la douloureuse agitation ont disparu.

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La grande extinction des bodhisattva est cachée par des voiles. Dissipant ces voiles, le chemin du salut permet au nirvâna de se révéler comme la lune se montre dès que le vent a dispersé les nuages. C'est ce qu'on appelle obtenir le nirvâna 34. »

« En soi, le nirvâna n'est autre que l'Ainsité essentiellement quiescente, sans aucun voile, essence des choses, naturellement pure, sans production ni destruction, égale chez tous les êtres, n'appréhendant ni n'étant appréhendée, par-delà tout processus intellectuel, et réalisée intérieurement par les véritables mystiques 35. »

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Avec le nirvâna-sans-point-d'appui, innovation du Grand Véhicule, l'Ainsité se révèle en sa perfection, dégagée du voile du connaissable - et donc de toute erreur portant sur le monde - et escortée de grande compassion et de haute sapience. En raison de sa sapience, sans quitter le cycle des existences, le bodhisattva ne prend pas appui dans le devenir, et en raison de sa compassion il ne se fixe pas dans le nirvâna, son activité ici-bas n'a donc pas de terme.

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L'universalité

Le Mahayana découvre les mystères de l'intériorité, mais aussi dévoile son caractère universel. Reculant à l'infini toutes les limites, il voit en tout homme le germe de l'expérience exceptionnelle du Buddha et substitue à la communauté des moines une communauté universelle qui se joue du temps et de l'espace.

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Grandeur de la Réalité (Ainsité)

Le Mahayana apparaît comme l'Ainsité en ce monde, le coeur de tous les êtres, car ici-bas se montre sa triple grandeur : I. La grandeur de l'essence ou de l'Ainsité immuable et indifférenciée. 2. La grandeur des attributs révélés dans le réceptacle du Tathagata. 3. Celle de l'activité des Buddha et des bodhisattva en leurs oeuvres bénéfiques.

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L'Ainsité est sans naissance ni destruction. Cette Ainsité de tous les êtres, de tous les dharma, de tous les mystiques, c'est la tathata de tout être : elle n'est constituée ni par la dualité ni par la multiplicité 36.

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Tandis que le Soi des philosophes brahmaniques est en relation avec l'objectivité et l'extériorité, soumis à la dualité et aux spéculations, pour les bouddhistes « l'embryon de buddha qui échappe aux logiciens » (S., st. 746) relève de la pure intériorité (Adhyātmai, pratyatma). En effet, on ne découvre ce Soi immaculé, nommé encore « grand Soi 37 », que par expérience mystique dans l'intime de l'être et nulle part ailleurs, car il se confond avec la pure conscience

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« L'Ainsité étant identique chez les hommes ordinaires, les mystiques et les bien-éveillés, ceux qui ont vu la Réalité montrent le germe du Victorieux comme présent dans les êtres. » (45.)

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Le domaine immaculé du Buddha est non seulement omniprésent, il est immuable, ni impureté ni purification ne peuvent l'affecter :

« Étant lié par nature aux qualités, et sa connexion avec les fautes n'étant qu'adventice,

L'essence des choses demeure immuable, la même avant, la même après. » (51.)

De là l'intérêt que présente ce germe de buddha où la Réalité appa­raît soit comme impure, enfouie sous la gangue des souillures, soit dans sa pureté chez le Tathagata. Elle est donc la base commune du devenir et de l'extinction-sans-point-d'appui. En effet, « si le tathagatadharma est vide de souillure, il n'est pas vide des purs attributs de buddha qui sont aussi nombreux que les sables du Gange, resplendissants, indissociables de l'Ainsité, inconcevables et dont il est l'em­bryon. »

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La purification du tathagatagarbha est comparée à celle d'une pierre précieuse pleine de qualités mais celée dans une gangue. Un habile orfèvre la chauffe, la dégage de sa gangue, la nettoie, la polit; au fur et à mesure de cette purification, la pierre reprend son éclat naturel ; comme l'orfèvre, le Tathagata purifie les êtres au cours d'étapes succes­sives jusqu'à ce que la pierre infiniment précieuse de l'omniscience étin­celle en tout son éclat 38.

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Est-ce à dire que le « Tathagata n'existe de nulle manière »? Par ces mots, l'adepte du Madhyamika (M. vr., p. 435) veut dire qu'il n'existe ni comme nous l'imaginons ni au sens empirique que nous [119] donnons au terme « exister ». Il existe d'une manière indéfinissable en tant qu'Ainsité et nature absolue, par-delà la personne physique du Buddha et même par-delà sa parole et l'enseignement de la Doctrine.

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Tout grand Éveillé déploie non seulement un corps, mais aussi un champ mystique, fruit de sa grande compassion et où il fait oeuvre de Buddha : il y prêche la doctrine et perfectionne les hommes à l'aide de pouvoirs surnaturels. Il y a autant de champs qu'il y a de Buddha, ainsi le champ impur et douloureux, notre univers, est le champ du Buddha Sakyamuni. En réalité, comme il n'existe qu'un seul Buddha, il n'y a qu'un seul champ, le corps d'Essence ayant pour champ infini l'Essence même (dharmata).

Les purs champs de buddha relèvent du corps mystique ou de jouis­sance, car c'est grâce à lui que les bodhisattva purifient leur champ propre qui, illimité et immatériel, revêt l'apparence d'un univers transfi­guré.

[…]

Les champs de buddha effectuent leurs oeuvres de salut par l'intermé­diaire des bodhisattva, à l'aide de lumières, de l'arbre de l'Éveil, de l'espace vide, de vastes palais et même par les inclinations souillées des hommes ; également par la prédication, et en particulier par le silence :

« Ananda, il y a des buddhaksetra purs et tranquilles qui font oeuvre de buddha par le silence, par le mutisme, en ne disant rien et en ne parlant pas. Et les êtres à convertir, à cause de cette tranquillité, pénètrent spontanément la nature propre et les carac­tères des dharma.

[...]

« Dans le domaine de la connaissance mystique de l'intériorité, la Réalité échappant à la conscience empirique, à la conscience mentale, à la pensée et n'étant autre que les Tathagata eux-mêmes, aucun exemple ne peut la suggérer…

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« Il a dépassé tout ce qui appartient au monde et cela sans en sortir. Pour le bien du monde il y accomplit sa carrière sans être souillé par ses impuretés.

« La fleur de lotus a beau pousser dans l'eau, l'eau ne la souille pas

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Si « le Buddha est le roi de la loi, tandis que les bodhisattva n'en sont que les capitaines », c'est cependant le bodhisattva qui devint l'idéal de peifection à atteindre, presque plus que le Buddha. Le Buddha s'est en effet peu à peu identifié à l'Absolu, tandis que le bodhisattva, la réalité vivante, le saint, devint l'intermédiaire indispensable conduisant les hommes à la Réalité.

§

Le Mahayana accomplit donc une double révolution : par son universalité d'abord, puisque tous les hommes peuvent être des saints, même les pères de famille, et non plus seulement les moines ; par son idéal de compassion au sein même de la transmigration d'autre part : actif dans le monde et plein d'amour, le bodhisattva aspire à l'Illumination pour le bien des êtres et non pour échapper à la souffrance. Il y a donc un but supérieur à la mort du moi : renaître pour les autres.

§

Le bodhisattva

le bodhisattva voudrait que tous vivent comme lui la Merveille dans laquelle il baigne, mais il voit l'humanité en proie à la misère spirituelle et à l'errance. Pris de compassion, il fait le voeu de partager toute la souffrance humaine, d'emmener tous les êtres avec lui vers l'Éveil

§

Dans sa vie passée, le bodhisattva avait ressenti et cultivé des sentiments d'amitié (maitri) ou de compassion (karuna) envers l'humanité, mais, pour universels qu'ils fussent, ceux-ci n'avaient aucune conséquence concrète : seule l'aide des Buddha peut faire de cette compassion humaine la Grande Compassion qui, elle, sera efficace et oeuvrera réellement pour le bonheur de l'humanité.

D'autre part, seule la grâce du Buddha peut éviter au bodhisattva de basculer définitivement dans le Vide, car, en lui, se joue une deuxième force, aussi inébranlable que la compassion : la sapience (prajña) qui lui fait expérimenter toutes choses en leur vacuité : du point de vue de l'Absolu, personne n'est à sauver 39. Mais le paradoxe et la grandeur du bodhisattva, c'est que, délivré de son moi et de tout lien, il voit les créatures telles qu'elles sont, dans leur univers de souffrance, et son coeur fond d'amour pour elles :

[…]

Tout amour, le bodhisattva ne garde rien pour lui-même : il ne s'attache pas à la félicité des états mystiques, il ne convoite pas le fruit de ses actions, mais n'a de cesse qu'il n'allège la souffrance d'autrui en la prenant sur lui : cette extraordinaire capacité de vivre et de souffrir à la place des autres n'est possible qu'en raison de l'effacement du moi.

La différence entre soi et autrui disparue, sa souffrance est sans limites et ne peut s'achever qu'à la fin des temps quand tous les êtres seront délivrés :

« En considérant que le monde est douleur, il souffre, et il sait bien ce qu'il en est, et aussi comment on y échappe, et il ne se lasse pas, le compatissant 40. »

Cet héroïsme est loin d'être une valorisation de la douleur, exaltée pour elle-même, car, comme tout autre dharma, la souffrance est reconnue dans sa vacuité et se dissout dans la paix insondable du bodhisattva : l'acceptation de la douleur est créatrice et ne vise qu'à abolir celle d'autrui. La perspective bouddhique laisse à ce sujet le moins de chance possible aux déviations et, aux abus. De même, si le bodhisattva « désire » conduire les êtres à l'Eveil et les « aime », sa compassion ne doit pas être confondue avec une affectivité débordante qui se déverserait sur l'humanité : la grande compassion ne peut surgir que chez un être débarrassé de toute passion, de toute croyance au moi grâce au Vide. Une compassion qui naîtrait de l'attraction envers des êtres aimés au sens habituel de ce mot ne serait en effet qu'illusoire et impure : si l'on désire sauver les êtres en les voyant comme extérieurs à soi, on n'est pas libre de tout lien car on croit encore à l'existence réelle de soi et d'autrui et l'on a le désir de se projeter sur eux en leur faisant partager son illumination.

Au contraire, le bodhisattva expérimente le Vide de toute chose. Il demeure donc comme sur le fil d'une épée : pratiquant à la fois la Sapience du Vide et la Grande Compassion, il ne tombe exclusivement ni dans l'une ni dans l'autre. Les textes chinois ont exprimé cette situation dans un langage imagé en disant qu'on ne peut construire ni sur un terrain qui n'est pas vide ni dans le vide sans terrain : il faut un terrain vide ! La compassion ne peut en effet traverser un être encombré de passions, mais elle a besoin d'un homme encore capable de se tourner vers le monde pour s'exprimer à travers lui : le bodhisattva est un être d'une transparence telle que le flot d'amour universel peut passer à travers lui.

Dans cette vacance de tout où éclôt la compassion, dans cette égalité (samata) où il n'y a plus ni « moi » ni « toi », le bodhisattva ne ressent plus de différence entre les autres et lui-même. Il porte leurs souffrances comme siennes et même à leur place :

§

Il les fait mûrir par une double action : la purification et le « transfert des mérites ». En effet - et c'est là l'idée révolutionnaire du Mahayana - l'amour du bodhisattva est si fort qu'il peut purifier autrui en prenant sur lui sa souffrance et la rétribution de ses actes, et lui « transférer » les mérites qu'il a accumulés au cours de ses existences ; ainsi répandant autour de lui le rayonnement du samādhi dans lequel il baigne, il conduit vers l'Eveil :

De toutes les manières, les fils des Buddha ont réalisé l'extase abondante en samādhi : ayant séjourné dans les excellentes joies de l'extase, par pitié ils ont assumé des naissances, inférieures et grâce à l'extase même tous les êtres ont eu les trois Éveils, et grâce à cette possession de la Connaissance, l'extase sans déclin a été fermement établie par eux en ce monde

§

Le bodhisattva est donc impossible à cerner au travers d'un simple idéal de sainteté ascétique ou religieux. Toute sa personne apparente n'est qu'un signe destiné à guider vers la Réalité, car, en sa profondeur, il est pour ainsi dire une “trouée” de l'Absolu. Dès lors, ceux qui l'ap­prochent et qui l'ont reconnu pour tel ne peuvent plus que se laisser engloutir par l'abîme qui leur est offert.

§

Tout, chez un bodhisattva, que ce soit le voeu, l'initiative, l'aspiration à l'Eveil, lui vient des Buddha : par leur soutien permanent, ceux-ci lui transmettent leur pouvoir, lui transfèrent les mérites qu'ils ont accumulés pour leur propre Eveil et pour que d'autres puissent aussi y puiser sans compter. A son tour, le bodhisattva qui connaît les moyens de libérer autrui met en commun l'immense amoncellement de ses mérites que, chaque jour, il transforme en un parfait Eveil.

« Ô Mahamati, pour soutenir les bodhisattva il existe deux sortes de soutiens constants fournis par les Tathagata, saints et complètement éveillés. Ainsi soutenus, les bodhisattva se prosternent à leurs pieds et les interrogent sur ce double soutien. Par l'un, ils sont soutenus à travers les samādhi et les ravissements, par l'autre les Buddha se rendent immédiatement présents à eux et les consacrent de leurs propres mains... Les bodhisattva parviennent d'abord au samādhi nommé « éclat du Grand Véhicule », puis ils voient apparaître en personne les Tathagata qui leur accordent soutien par les [gestes] du corps, les paroles..., puis, grâce à leurs mérites accumulés, ils parcourent les terres et atteignent ensuite l'étape ultime de « nuage des vertus » où, dans un palais de lotus, les Buddha sacrent le bodhisattva assis sur un trône comme on sacre un roi et l'investissent de l'autorité suprême.

§

Sur le plan humain - et c'est là le sens profond de la Communauté - le bodhisattva n'accomplit pas son chemin solitairement : la rencontre d'un « vrai ami » l'aide puissamment à s'établir dans sa « lignée ». Cet ami de bien » (kalyanamitra) le soutient et le pousse vers l'Eveil. Si le bodhisattva le sert en s'oubliant lui-même, son coeur s'imprégnera peu à peu de la Réalité dans laquelle baigne l'ami.

§

Autre paradoxe : la patience doit s'exercer aussi devant la Loi boud­dhique. Elle consiste à adhérer à la Loi sans hésitation ni recul devant le vide de toutes choses. Cet engagement total se produit plus facilement par la pratique du dhyāna où la Réalité se révèle peu à peu, effaçant questions et peurs. Loin d'être seulement un renoncement aux spécula­tions de la pensée, elle consiste surtout en un abandon des tensions qui maintiennent l'esprit dans l'oscillation constante. Mais il ne s'agit pas davantage de recréer une compensation en s'attachant à la Loi car la dualité s'insinuerait de nouveau entre le mystique et son objet : l'atta­chement à la Réalité n'est lui aussi que voile.

§

Le bodhisattva ne joue pas à la sainteté : vivant dans la Réalité, il n'a pas besoin des contraintes morales imposées par une ascèse. Pleine­ment libre, il vit la vie quotidienne au milieu des êtres qui le croient semblable à eux. Par sollicitude pour eux, il n'abandonne donc pas le samsara, mais celui-ci n'est plus qu'un déguisement.

§

Le bodhisattva renonce à sa libération définitive immédiate pour prendre soin des êtres : on pourrait donc penser qu'il assume volontairement de nouveaux liens. Mais paradoxalement, ce sont ces moyens salvifiques mêmes qui sont sa délivrance car, sans eux, il ne pourrait pas atteindre le total dépouillement : par amour, il se charge du fardeau des autres et ne pénètre plus dans le monde que par les moyens salvifiques, c'est-à-dire pour le bien des êtres, renonçant à sa vie mystique propre.

Cette compassion totale ne peut cependant exister que si le bodhisattva sait déjà que rien ne naît, personne n'est à sauver, que ni lui ni autrui n'existe. Chez le mystique vidé de tout, la grande compassion jaillit alors spontanément et l'activité n'est plus vécue que pour les autres. Il connaît instantanément les besoins de chacun sans effort puisque autrui se reflète en lui comme en un miroir. Contrairement à une lampe qui éclaire sans distinction, il pénètre le coeur des êtres et répond à leurs divers besoins spirituels.

§

source secrète de la disponibilité vivante et totale du bodhisattva pour lequel chaque chose jaillit dans l'instant et l'emplit totalement de sa perfection.

En effet, pour qui a vu le caractère non né des dharma, chaque chose surgit libre de tout concept, projet ou saisie, dans une plénitude qui a la légèreté du vide, dans une liberté sans origine, mais aussi existant seule au moment où elle est perçue parce que « telle qu'elle est » sans manque ni excès, sans cause ni effet, insaisissable dans sa totalité, affranchie d'être et de non-être.

§

suprême expérience de la non-naissance où la vision de l'existence se détache sur la vacuité. Et cette expérience est si intensément réelle, si pleinement positive que le monde et ses fabulations lui semblent totalement privés de consistance, de réalité.

§

La Réalité absolue

Nagarjuna n'est nullement un nihiliste, un sceptique ou un relativiste. Sa dialectique n'a de sens qu'en fonction de l'expérience ineffable de la Réalité absolue. Et cette Réalité, on ne peut la suggérer qu'au moyen de paradoxes ou encore en affirmant hautement ce qu'elle n'est pas ; telle est justement l'oeuvre de la dialectique de Nagarjuna. Selon la belle formule de Candrakirti : « La Réalité absolue est le silence des mystiques. Dès lors comment pourrait-on en discourir avec eux ? 41. »

Parler de sa transcendance ou de son immanence par rapport aux choses relève d'une vue occidentale issue de la pensée dualisante. On ne décèle ici aucune transcendance. Il ne convient d'ailleurs pas de séparer pensée et être : ce n'est pas seulement notre pensée qui nous empêche de reconnaître la Réalité, mais toute notre personne mue par la tendance à double pôle - prendre ou rejeter. La Réalité ne transcende pas les choses puisqu'il n'y a qu'elle, mais nous la percevons à travers un tissu d'illusions. Samsara et nirvâna se ramènent à deux façons de vivre une même chose.

La Réalité doit être reconnue dans le monde mais par intériorité. On ne l'approche que par la connaissance mystique (aryajnana) et jamais par la pensée discursive ou par l'intuition intellectuelle qui, toutes deux, [175] appartiennent à la vérité mondaine « de surface » ; ce voile d'erreur, loin de manifester la nature réelle des choses, ne fait que l'obscurcir. L'absolu n'est pas tel que la pensée le forge : tout ce que l'homme affirme ou nie à son égard n'a aucun fondement, dépend de son imagination et n'échappe donc pas au sarnsara.

Candrakirti donne l'exemple suivant :

« Si le serpent que suggère la vue d'une corde est imaginaire, réelle par contre est la corde….

§
Il n'existe donc pas de passage ni de progression du contingent à l'absolu puisqu'il n'y a qu'une Réalité, et seule y conduit la voie du milieu où l'on s'enfonce au coeur de l'intériorité.

La voie du milieu est celle du vide entre les deux pôles de toutes nos conceptions dualisantes : être et non-être, samsara et nirvâna..., celle du complet silence de nos idées, de nos imaginations et de nos sentiments. C'est aussi celle de l'intériorité, ce royaume où rien ne naît ni ne meurt et qui est donc celui de l'ineffable. C'est pourquoi il faut s'établir dans le vide et la non-saisie des choses, et savoir que toute conception est fausse conception, y compris celles qui portent sur le nirvâna et le Buddha

§

On comprend dès lors que la dialectique nagarjunienne n'a pas de valeur intrinsèque et constitue un simple moyen pour déblayer la voie de l'expérience mystique. L'absolu n'est pas le vide, il est uniquement vide de dualité, de pluralité comme d'unité, en un mot de tout concept. Nagarjuna ne soutient jamais l'annihilation, le rien, l'inexistence en soi, mais seulement l'inexistence des constructions que nous surimposons à la Réalité. Seul celui qui se libère des dichotomies et des limites concep­tuelles perçoit les choses telles qu'elles sont.

§

Au début, sur la voie, on cherche à se détourner du samsara et à atteindre l'extinction des inclinations et des points de vue. Mais une fois les obstacles anni­hilés, le samsara évanoui, on ne trouve plus de nirvâna. Ainsi, nirvâna et samsara ne sont pas des choses réelles, des natures propres. Pourtant, quand on a reconnu que tout est vide de points de vue, il reste quelque chose d'indicible, une pure efficience 42. Le méconnaître serait sombrer dans le plus grand des dangers, l'attachement à la vacuité :

§

Le plus profond des aphorismes à ce sujet se trouve dans une école chinoise du Tch'an :

L'illusion et l'absolu ne sont point différents. [178].

Tant qu'on est dans l'erreur, l'absolu est illusion ;

Pour qui s'est éveillé, l'illusion devient l'absolu.

§

Puisque rien ne naît ni ne disparaît, point de samsara ni de nirvâna. On ne peut produire l'Eveil suprême qui existe depuis toujours, et donc point de véhicule pour parcourir le chemin d'un nirvâna qui n'est que simple désignation.

§

Le nirvâna

Samsara et nirvâna étant identiques, on trouve le nirvâna dans le samsara lui-même. D'où la grandeur de la Doctrine du Buddha « qui empêche de tomber dans le gouffre ceux qui imaginent une transmigration à éliminer et une extinction à obtenir. C'est la Doctrine des saints et des mystiques qui ont accompli leur tâche, la Doctrine qui met fin à toute la douleur du devenir

§

Seul l'absolu suscite l'élan de la louange, or il échappe à toute parole ou discours, il échappe à tout ce qui se nomme ou se mesure. Qui saurait le louer et par quels mots ? Mais c'est cette impossibilité même qui est le lieu de sa gloire. Si louange et laudateur n'étaient impossibles, il n'y aurait pas non plus d'élan de louange. Et la louange ne peut que s'enra­ciner dans le lieu même de son impuissance à saisir, à cerner, à nommer celui dont la gloire essentielle est d'être sans limite, sans fond, sans demeure puisque ce n'est qu'à la limite de toute perfection que jaillit sa gloire.

Du point de vue ultime de la non-dualité, impossible de le louer en tant que tathata. Du point de vue conventionnel, est-ce le louer que de lui refuser toute qualité et de nier jusqu'à sa nature propre ?

Second paradoxe : le Buddha va sans aller, il arrive sans arriver, ce qui nous introduit au coeur de la contradiction que vit tout mystique. Cette contradiction trouve son expression dans le jeu sur les divers sens du terme gati désignant à la fois mouvement, démarche, voie, origine, séjour et but. Ainsi le Buddha qui ne va ni ne réside nulle part et n'a aucune destination a pour nom le Bien Allé [sugata] et c'est lui qui fait avancer le monde sur le chemin du Bon Accès !

En effet il n'y a pas de fiction plus nocive que celle de croire à un but.

§

Le plus subtil détachement

Au sommet de sa carrière aussi bien qu'à tous les moments qui ont précédé, le secret de la réussite du bodhisattva consiste à ne rien s'approprier ; à ne pas saisir par la pensée, à ne pas concevoir, à ne pas s'attacher ni au moi ni aux choses ni aux vérités mystiques, ni aux niveaux mystiques ni même aux attributs du Buddha. Comment saisirait-il l'insaisissable ? Il n'y a rien à saisir pour qui acquiesce à la non-production, la pureté des choses tenant précisément à leur caractère insaisissable.

§

l'attitude sub­tile fondamentale qui distingue le mystique du philosophe : ne pas s'ap­proprier, ne pas s'attacher au détail, à la démarche, au limité, au but; ne pas s'appesantir ni arrêter la pensée ou discerner un signe; mais au contraire aller droit à l'essentiel

§
Cette conscience est absolument vide de construction mentale et donc d'une pureté absolue (atyantavisuddhi) ; elle ne peut être ni produite ni détruite, ce qui ne signifie point qu'elle n'existe pas, mais seulement qu'elle n'existe pas comme on pourrait l'imaginer ou le concevoir :

§

Ainsi la conscience est naturellement lumineuse, mais elle est obscurcie et cachée par des conceptions et par des prises de conscience relatives aux choses ou au moi. Dès lors, où peut-on la saisir en sa luminosité ? Un passage du Vimalakirtinirdesa 43 nous l'apprend : « A la question : Où trouver la délivrance des Tathagata ? Vimalakirti répond : Elle se trouve dans le premier fonctionnement de la conscience [citta­purvacarita] de tous les êtres. »

En effet, ce premier moment est indifférencié (nirvikalpa), c'est la conscience vierge, lumineuse et libre ; si à l'ordinaire on ne le perçoit pas, c'est qu' à l'instant suivant il se trouve aussitôt obscurci par la surimposition de concepts ou d'images ; pourtant sans ce premier instant lumineux on ne percevrait rien et aucun phénomène conscient n'existe­rait. Surgissant d'instant en instant la conscience de tout être reporte donc à cette liberté initiale et les choses jaillissent telles qu'elles sont (yathabhuta), déliées, ni cause ni effet, sans passé ni avenir, sans atta­chement ni discrimination, ces deux s'impliquant mutuellement car s'at­tacher aux choses c'est discriminer et discriminer c'est prendre ou repousser, or l'omniscience, nous dit-on, n'a pas d'attache.

§

Certains auteurs, anciens et modernes, confondent espace, vacuité et néant.

A celui qui voit le monde à travers son moi, un moi conditionné soumis à la chaîne causale, l'extinction, le sans-signe apparaissent comme une négation, la négation de tout ce qu'il peut connaître ou imaginer.

Or, par l'expérience de la vacuité, au contraire, le bodhisattva échappe à jamais à toutes les formes de négation, refus ou opposition, puisqu'il échappe à la dualité. Ses limites perdues, il évolue en toute liberté dans une vacuité aussi vaste que l'espace et devenue pour lui le champ de tous les possibles tandis que l'homme ordinaire pris dans l'étau de ses limites ne peut faire un pas sans heurter les obstacles dont l'environne la multitude de ses désirs et de ses pensées.

Un bodhisattva accepterait-il avec joie de s'exposer à tant de souffrances pour conduire les êtres au néant ? Identifier vacuité et néant, c'est ignorer l'omniscience, la compassion du bodhisattva, c'est ignorer l'Eveil.

Au même titre que les termes Éveil ou délivrance, l'espace est une métaphore empruntée au monde visible pour suggérer le souffle subtil, l'immensité vide au coeur de l'être, l'infini du dedans qui se perd dans l'infini lumineux de la Conscience indifférenciée.

§

La Conscience, en soi pure et unique, indifférenciée, lumineuse par elle-même, est identique au domaine absolu, vide de tout ce qu'on lui surimpose; mais en raison de leur soif les êtres prisonniers d'une saisie limitée s'en détournent et, ne percevant plus la conscience unique, sont le jouet de diverses consciences dont l'école fait une fine analyse : la conscience de tréfonds ou réservoir d'imprégnations subconscientes, la pensée (manas), la conscience mentale et les cinq consciences sensorielles. En fait la conscience renferme toutes les modalités conscientes et inconscientes sans en être affectée, et les textes bouddhiques ne se lassent pas de la comparer à l'espace ou à un ciel immuable qui n'a ni [219] substance ni forme, immensité vide qui contient toutes les formes sans jamais être contaminée par elles. C'est là le huitième vijnana, dit immaculé (amalavijnana), et qu'on nomme conscience de tréfonds (alayavijnana) quand il est pollué.

§
Consciences-en-acte

Sur ce fond de lumineuse conscience, se détachant comme des ombres obscurcissantes, déferlent sans un instant de répit cinq consciences sensorielles et une double conscience mentale qui constituent la conscience empirique individuelle.

La conscience mentale procède par séparation, extraction et différenciation. Elle comporte la septième conscience ou manas - pensée claire et lucide que caractérise une perpétuelle cogitation suscitée par l'amour-propre - et la sixième conscience mentale proprement dite (manovijnana) qui perçoit les objets. Généralement en activité elle se trouve interrompue dans les ravissements inconscients, les états de torpeur, de syncope, à la mort et à la renaissance. Douée d'opérations intellectuelles elle agit non seulement à l'extérieur comme les consciences sensorielles, mais encore à l'intérieur. Les consciences sensorielles ayant les organes pour supports découpent le champ de la conscience et perçoivent les objets grossiers.

La pensée (manas) est à la fois discernement, jugement et volonté; elle coordonne et dirige les autres consciences et, percevant leur multiplicité, elle s'y attache. On la dit souillée (klista) parce qu'elle engendre les impuretés; c'est elle qui interprète la Réalité sous forme de dualité en la scindant en partie prenante - ou vision qui relève du vikalpa - et en partie prise, image, signe ou projection extériorisée (nimitta) quand elle perçoit les choses comme attrayantes ou repoussantes :

§

En évolution constante, la conscience de tréfonds n'a rien d'un Soi éternel et immuable, elle n'est pas non plus « le porteur du fardeau » qui rendait compte pour certains bouddhistes d'un soi transmigrant, mais la pensée souillée qui l'a pour support s'attache à elle comme à un soi et produit une image qu'elle prend pour le Soi (atman). A son tour, la conscience mentale vise cette image, la prend pour le Soi réel et suscite « l'idée » de soi. Notons qu'une telle croyance n'a pas la continuité et l'homogénéité de celle qu'engendre la pensée (manas).

Ces deux méprises viennent d'une imprégnation sans origine et sont innées, spontanées, et donc difficiles à éliminer en raison de leur subti­lité 44. Il en va de même pour la croyance erronée aux choses (dharma­graha), à la différence que la pensée a pour objet l'image qui ne relève que de la conscience mais qui semble extérieure. Cette croyance aux choses constitue le voile du connaissable. [224].

Confusion quant au moi, vue fausse sur le moi, orgueil du moi et amour du moi, ces quatre inclinations fondamentales innées, toujours associées à la pensée, troublent la conscience profonde et corrompent les consciences-en-acte. Elles font obstacle au chemin mystique et par leur faute les êtres ne peuvent échapper à la transmigration (Siddhi, p. 255-256).

Comment peut-on rompre ce cercle d'erreurs ?

§

La nature imaginaire se réduit donc à une pure erreur à l'égard de la nature dépendante qu'elle saisit sous forme de dualité sujet-[230]objet. Qu'on ne forge rien dans la nature dépendante et l'on aura la nature absolue : la Conscience révélée par le vide de soi et des choses, la nature absolue étant la vacuité, la quintessence des choses, l'Ainsité.

Un exemple illustre la relation entre les trois natures :

« L'eau de mirage, produite par l'action du mirage, est réelle en tant qu'apparition : c'est là son caractère dépendant. Cette apparition se manifeste au voyageur altéré comme de l'eau véri­table : c'est là son caractère imaginaire. L'eau de mirage est abso­lument privée de tout caractère d'eau véritable : c'est là son caractère absolu 45. »

De même quand surgissent la conscience et ses modalités, il n'y a pas d'objet extérieur, mais l'idée d'objet surgit. Il faut éliminer la nature imaginaire, qui repose sur les noms attachés à ces idées, percer à jour la nature dépendante sous-jacente à l'attribution de caractères imagi­naires, et enfin réaliser la nature absolue, simple absence de cette attri­bution.

§cheminement : un homme entend parler d'une montagne qu'il n'a jamais vue. On lui montre des gravures la représentant, il décide d'y aller en personne et s'y rend (initiative et deux premiers stades). Arrivé au pied de la montagne il la voit tout entière (chemin de la vision immédiate). Puis il gravit la montagne étape par étape, tantôt il aperçoit le sommet et tantôt il le perd de vue (chemin de la pratique). Parvenu à la cime, il ne voit plus la montagne, mais, de là, lui est offert un vaste panorama qui lui découvre l'univers (omnis­cience de la terre de Buddha).

Afin de progresser à travers les bhumi (terres)…..

§

La connaissance indifférenciée étant exempte d'effort et d'intention (anabhoga), on peut se demander comment elle peut accomplir son activité en vue du bien des êtres. Asanga répond qu'elle remplit sponta­nément son rôle en conformité avec les mérites et les aspirations des êtres : « [Ne portant] ni ici, ni ailleurs, elle n'est ni connaissance ni non-connaissance. » (P. 246) En effet, elle ne porte sur rien, ni sur les concepts dont elle est affranchie, ni sur l'Ainsité car elle n'en est pas différente et ne peut l'avoir pour objet. Quant à la connaissance ulté­rieure, sans être mondaine, elle se manifeste en conformité avec le monde. Un magicien n'est pas dupe du monde illusoire qu'il suscite, de même le bodhisattva sait que sujet et objet n'existent pas, et lorsqu'il [242] enseigne il n'est nullement soumis à l'illusion. Grâce à cette pure connaissance ultérieure indifférenciée, il peut converser sur le plan pratique - sans risque -, car une fois le support retourné, son intelligence est libérée et les concepts qui s'y succèdent ne sont plus que cascades d'échos, de reflets fugitifs, et ne sont plus versés dans le moule de la dualité.

Chemin de la pratique mystique (bhavanamarga) : les dix terres (bhumi)46

Cette pratique est dite mystique quand, à la première terre, elle succède au chemin de la vision et va s'accroissant d'étape en étape. Elle dépend de la puissance de la lignée, des biens spirituels acquis par le bodhisattva, de ses résolutions antérieures et de ses samādhi unis à la sapience; en effet quiétude et discernement vont dissoudre au cours des dix terres ce support des tensions stériles et des méprises qu'est la conscience de tréfonds.

En quoi consiste cette pratique dont le rôle a une grande importance puisqu'elle couvre toute la progression du mystique ? Nous avons vu que l'unique conscience apparaît morcelée en données sensorielles, conceptuelles, affectives; il faut donc la récupérer en son intégralité en aspirant constamment à l'Eveil, et en orientant l'activité vers la conscience absolue. Ceci s'effectue grâce à la pratique en laquelle s'actualise la conscience de notre identité à l'Indifférencié. Bhavana n'est donc pas seulement une profonde conviction issue de l'intime de l'être, c'est un pur dynamisme, un acte constamment repris mais sans retour sur soi, sans idée ni visée aucune, et en quelque sorte inconscient (acitta), bien qu'il mène à la plus pure des prises de conscience.

La pratique porte, au début, sur les terres perçues de façon synthétique comme formant un tout, puis sur l'absence de signe distinctif ou de projection, ensuite sur l'absence d'effort qui doit faire place au spontané au moment où, absorbé dans la seule essence, le bodhisattva accomplit son oeuvre sans même s'en apercevoir.

Plus tard la pratique devient intense et enfin insatiable, car sans un zèle des plus tenaces on n'atteindra jamais la buddhéité.

Mais ici, point d'équivoque, rien, nous le verrons, n'assure l'Éveil. La pratique, prépare uniquement le terrain en détruisant les obstacles pour que l'Eveil s'établisse fermement à l'instant où il surgit.

Les dix terres (bhumi) ne sont autres que les aspects de plus en plus stables que prend la Connaissance très pure indifférenciée au fur et à mesure qu'elle pénètre la conscience, tandis que se succèdent de plus en plus profondes les aspirations à l'Eveil et que se manifestent les diverses formes de compassion 47. A la dixième terre, au moment où le bodhisattva devient un Buddha, la connaissance immaculée demeure pour toujours.

§

Pour lui se sont soudain évanouis, comme les images d'un rêve, les efforts, les pratiques des vertus, le désir même de la bodhi et du nirvâna aussi ; comme la pierre miraculeuse qui assouvit tous les désirs sans en être consciente, il agit, vide de pensée différenciatrice, en parfaite liberté sans même se préoccuper du service d'autrui.

§

le renversement du support consiste à expulser l'impu­reté - la nature imaginaire surimposée à la nature dépendante - et à acquérir la pureté - la nature absolue, l'expulsion ayant lieu dans les [248] dix terres et l'acquisition à la dixième grâce au samādhi pareil au diamant.

§Reprenant l'image solaire d'Asanga (st. 28-34), nous imaginons un ciel pur plein de lumière, en bas la terre et la ville, entre les deux d'épais nuages (les voiles de l'affliction et de l'erreur). Sans consistance ni réalité, tel le moi, ils suffisent à tout obscurcir dès qu'on s'y enfonce. Il faut les surmonter pour trouver la lumière, à moins que n'y pénètrent les rayons du soleil. C'est le rôle des ravissements d'élever le mystique vers les sphères infinies, et celui de la prajña, lucidité intuitive, d'éclaircir les obscurités en les transperçant de ses rayons lumineux.

Une fois les nuages dissous, le moi aboli, tout s'illumine, non seulement le ciel immense et pur mais la ville, que l'on distingue alors [256] nettement. C'est ce que signifie la double connaissance : l'une indifféren­ciée perçoit l'éclat du ciel sans contenu, l'autre, ultérieure, distingue les choses de la terre, niais baignées dans la lumière céleste. Asanga a évoqué cette omniscience.

§

totale élimination de la croyance au moi sans laquelle on ne pourrait atteindre le Soi en sa pureté - la buddhéité même - et jouir de la grandeur du Soi. Ayant reconnu la pureté de son propre soi, le bodhisattva peut reconnaître la pureté de tous les êtres, étant donné l'identité de pureté dans l'Ainsité immaculée.

§

Le yoga de la non-demeure

Tout n'est que conscience indifférenciée, lumineuse par elle-même, laquelle ne dépend de rien, ne nécessite aucun support. Aussi dès le début de son pèlerinage le bodhisattva ne fait qu'une chose : élever son coeur vers cette lumière éternelle sans que jamais il ne prenne un point d'appui (apratisthacitta). En effet, s'il est vrai que l'Ainsité est toujours et par­tout présente et que la conscience réside éternellement en nous sans qu'on puisse jamais s'en séparer, on ne peut la réaliser tant que coeur ou conscience possède un support ou s'y arrête.

§

Sans support on ne dépend de rien, on est libre; le moi aboli, les choses n'étant plus causalement enchaînées sont libres elles aussi. Dans ces conditions il n'est rien de plus nocif que d'imiter les Auditeurs, qu'ils se cantonnent dans la vacuité, dans la quiétude ou dans la tranquillité définitive, car par cela même ils sont liés. Demeurer en soi-même, c'est ne s'arrêter à rien, ne pas même prendre l'Éveil pour support.

§

La non-demeure où l'on ne s’installe ni dans le nirvâna ni dans le samsara est ce qui conduit à l'Éveil suprême. Être sans demeure, c'est être sans conscience en pleine conscience 48. Sans conscience (acitta) en l'absence de toute détermination, et donc sans conscience objective [268] personnelle, intentionnelle qui est celle d'un sujet face à un objet ; mais en pleine conscience mystique, l'unique Conscience lumineuse de l'Ain­sité à laquelle tout aboutit en définitive, fond indifférencié qui comme le miroir immobile ne s'approprie rien, ne repousse rien, mais reflète simplement les choses. Ainsi le bodhisattva comprend tout sans recourir à la pensée dualisante ou à la mémoire, et en cela même réside son omniscience.

§

« il n'y a pas » n'est donc pas une véritable négation, mais l'affir­mation émerveillée de qui a vu s'évanouir le signe, parce que s'est dévoilé ce dont il était l'écho lointain. Quand la mer est là, inutile de porter le coquillage à l'oreille pour en écouter le bruit.

§

Asanga, dans un long passage d'abord cité (st. 11) , va plus loin encore puisqu'il suggère que c'est par l'attraction qu'on se libère de l'attraction. Pour se libérer des inclinations, le bodhisattva ne les subit pas, ne les refoule pas, ne les corrige pas à l'aide des vertus, mais prend l'initiative à leur égard en les situant dans la nature absolue.

Si l'attraction est perçue comme souillée, c'est dans la mesure où elle ignore la Réalité absolue pour emprisonner les énergies dans les limites du moi et de la sphère qu'il projette, mais peu à peu ces limites sont ébranlées ou entamées par l'expérience des dhyāna et l'attrait de la Réalité l'emporte sur le poids du moi.

§

Par le renversement du support, l'attraction replongée en sa source s'élargit à l'infini et recouvre l'efficience sans que rien n'ait été vraiment éliminé : elle se transforme même en une profonde tendresse, un insa­tiable dévouement quand le bodhisattva se consacre tout entier au salut et au bonheur des êtres. Grâce au renoncement parfait qu'exige le salut des êtres, l'attraction ne s'exerce plus au profit du moi qui est aboli, et son énergie purifiée brille d'un intense amour. Telle est son issue, que Saraha chante en ces termes :

Comme l'eau salée de la mer

Aspirée par le nuage devient eau douce,

Ainsi la pensée-ferme qui travaille pour autrui

Transforme en ambroisie le poison des objets sensoriels 49.

De voile et d'obstacle qu'elle était au début, « l'attraction devient un auxiliaire de l'Éveil » et se confond avec l'habileté en moyens salvi­fiques. Les résidus des inclinations doivent donc être conservés par les bodhisattva qui veulent renaître pour sauver tous les êtres et accéder à l'omniscience

§
Le voyage terminé, il n'y a pas eu de voyage ! Et le Buddha rit de voir que Ravana demande encore son chemin alors qu'il est arrivé; il rit de cet ultime vestige d'ignorance, il lit tout à l'humour des erreurs s'évanouissant à jamais, tout à la tendre félicité de l'Évidence sur le point d'être partagée.

§

le Maître agit directement en faisant pénétrer ses qualités dans le coeur purifié du disciple (39). Apaisant le souffle du disciple qu'il suspend, il immobilise sa pensée (30-31) et permet ainsi à la grande Béatitude de s'établir à demeure. Sa parole resplendit alors comme évidente et tout s'unifie au Centre, tant est profonde la quiétude (27) mystique qui est également connaissance de « Ceci », au neutre, parce que Saraha ne veut ni ne peut le spécifier, il se contente de le désigner par « sahaja ». En ce Centre on reconnaît l'Un-sans-second, sans devenir ni extinction, sans soi ni autrui (25-29).

Le Silence du Buddha

n'est pas celui de la parole tue ou ignorée, n'est ni refus, ni rejet, ni marque d'éloignement ; le Silence du Buddha est celui de la profondeur des mondes au centre desquels tout se révèle apaisement immuable, celui de la « demeurée permanente dans la Réalité intérieure ».

Pour qui réside à jamais en ce lieu, la parole ne laisse pas plus de trace que la non-parole : l'une et l'autre ont à la fois la même légère et le même poids, la légèreté sans trace de la vacuité, le poids efficiel de la Compassion.

Il est certes des moments où le Buddha refuse de répondre : à certaine questions il répond en posant une question ou bien répond en ne répondant pas ; ainsi résout-il les questions métaphysiques quant à l'éternité au néant, qui ne présentent aucune utilité :

“Si le Buddha se prononçait sur l’éternité ou le néant, ce serait une faute. Si on vous demandait de quel genre est la taille ou le physique du fils d’une famme stérile ou d’un eunuque, cette suqtion ne mériterait pas réponse. Il en va de même pour les quatorze questions difficiles. C’est seulement dans l’hypothèse où l’éternité et le néant auraient un fondement qu’il faudrait répondre, mais comme il n’y a ni éternité ni néant le Bouddha ne répond pas.”

[482]

Le Buddha se tait dans la mesure où les mots dépourvus de substance se révèlent impuissants à faire éclater les limites de l'imagination de l'ignorant qui ne connaît que le niveau ordinaire. Inutile de l'égarer en lui donnant l'illusion de connaître ce que les mots seuls ne sauraient lui révéler :

« Exclure toute parole et ne rien dire, ne rien exprimer, ne rien prononcer, ne rien enseigner, ne rien désigner, c'est entrer dans la non-dualité [advaya] . » (V. M. K , p. 317.)

Le Buddha se tait parce que la Réalité du non-né se dérobe aux mots, parce qu'elle échappe sans trêve au terme qui la nomme, irréductible qu'elle est au domaine de l'intelligence différenciatrice.

Pour cette raison, le Buddha s'est tu depuis le jour de l'Éveil:

« De son Éveil à sa totale extinction le Tathagata n'a pas pro­noncé une seule parole ni n'en prononcera, car ne pas parler c'est la parole même du Buddha. En quel sens allusif et profond la nonparole est-elle parole de Buddha ? A cette question le Bienheureux répond : « Ô Mahamati, c'est pour deux raisons : la première, l'essence de l'intériorité que réalisèrent les Tathagata et moimême ne s'accroît ni ne diminue, ce royaume de la réalisation intérieure étant libre de parole et de différenciation, affranchi de toute dualité issue des mots. La seconde, c'est que l'essence des choses demeure éternellement. L'antique route de la Réalité est depuis toujours présente comme de l'or ou des perles dans une mine ; le domaine absolu demeure à jamais, peu importe si un Tathagata apparaît ou non ici-bas. De même que le Tathagata éternellement demeure, ainsi l'essence de toute chose. Il en est comme d'un homme cheminant dans une forêt qui découvre une ancienne ville avec ses rues bien alignées, y entre et s'y repose... Cet homme a-t-il fait cette route par laquelle il pénètre dans la ville ainsi que tout ce qui s'y trouve ? Ô Mahamati, tout ce que les autres Tathagata et moi-même avons réalisé, c'est cette demeurée toujours présente, l'Ainsité, la réalité, la vérité. Pour cette raison, jamais le Buddha n'a proféré la moindre parole. » (L., p. 143-144.)

Au coeur de la Réalité où il se tient plus rien n'est à retrancher ou à ajouter par la parole. Il n'y a plus besoin de passer de l'inconnu au connu par l'énoncé ou l'échange de paroles ; il n'y a plus à trouver de vérité entre le mot et ce qu'il exprime. Tout est là à jamais présent. [483].

Il y a pourtant une parole du Vénérable Gotama:

Ô Vénérable Gotama, dit le religieux Vacchagotta, près d'un village ou d'un bourg se dresse un grand arbre sala... qui a perdu ses feuilles et branches, son écorce, son bois superficiel et est réduit à son coeur. Ainsi demeure réduite à son coeur la parole du Vénérable Gotama. Quelle merveille, Vénérable Gotama, quelle merveille, Vénérable Gotama ! (M.N., I, 488.)

Cette parole ne se joue pas dans une discrimination à double pôle, n'est pas le véhicule d'un savoir à conquérir par l'analyse discursive ou le raisonnement ; elle n'est pas non plus l'effet d'une agitation de la pensée :

« Le Buddha, plongé en profond samadhi, n'est pas agité par les choses du monde, mais à cause de sa grande pitié, il a compassion des êtres et leur prêche la loi pour détruire leurs doutes [...] il reste toujours en samâdhi ; à cause des mérites acquis dans ses existences antérieures, il émet des sons et répond à la façon d'un écho. Telle une musique divine qui émet des sons automatique­ment [...] le Buddha parle automatiquement par tous les pores de son corps et prêche la loi selon les désirs [de ses auditeurs] sans qu'il y ait de sa part acte d'attention ni concept. » (M.p.p.s., p. 559-560.)

Libre de tout ce qui peut être dit ou tu, sa parole naît et s'évanouit à même le Silence où elle demeure et dont elle propage l'écho, éveillant des résonances jusqu'au fond des sombres cavernes de l'ignorance.

Chacun selon ses dispositions, ses croyances, son intelligence est attiré par ses paroles ou son silence dont il reconnaît irrésistiblement le sens crépusculaire (samdhasa). Ainsi, qu'il parle ou qu'il se taise, le Boud­dha reste toujours le Grand Silencieux : par sa présence tout est absorbé, transformé, englouti dans la profonde quiétude de la Réalité au rivage de laquelle s'éteint toute tentative de saisie :

« Le Bienheureux en réalité n'a pas enseigné le dharma qui doit être éprouvé intérieurement par soi-même : tels des serpents [fas­cinant leur proie], les Compatissants... attirent à leur dharmatà la multitude fascinée jusqu'à l'intérieur de la bouche de leur quié­tude abondante en pureté inépuisable et commune à tous les Bud­dha. » (M. S.A. , xii, 2.).

Influence sur le Sivaïsme

µ




3 Le Tao


Tao Te King


Chapitres 1 & 2 50

1

La voie qu’on peut énoncer

N’est déjà plus la Voie

Et les noms qu’on peut nommer

Ne sont déjà plus le Nom


Sans Nom

Commence le Ciel Terre

Les noms

Donnent leur Mère aux Dix mille êtres


Ainsi le toujours sans attrait

Invite à contempler le mystère

Et le toujours plein d’attraits

À considérer ses aspects manifestes


Ces deux-là nés ensemble

Sous des noms différents

Sont en fait ensemble l’Origine

Et d’origines en Origine

La porte du mystère merveilleux


2

Sous le Ciel

Chacun prétend savoir comment le Beau est beau

Et voici venir le Laid

Sous le Ciel

Chacun prétend savoir comment le Bon est bon

Et voici venir le Mauvais


Mais en réalité

Ayant et n’ayant pas naissent l’un de l’autre

Compact et subtil se forment l’un de l’autre

Long et court se disent l’un par rapport à l’autre

Haut et bas se tournent l’un vers l’autre

Notes et sons s’accordent les uns avec les autres

Avant et après se suivent l’un l’autre


Aussi les Saints œuvraient selon le non agir

Et s’adonnaient à l’enseignement sans parole


Dix mille êtres éclosent-ils ne les rejetaient pas

Fournissant à leurs besoins sans les accaparer

Entretenant sans assujettir

S’acquittant de leur tâche sans s’y attarder


Parce qu’ils ont choisi de ne pas s’attarder

Ils demeurent à jamais

Tchoang-tseu


Chap. I. Vers l’idéal.51

A. S’il faut en croire d’anciennes légendes, dans l’océan septentrional vit un poisson immense, qui peut prendre la forme d’un oiseau. Quand cet oiseau s’enlève, ses ailes s’étendent dans le ciel comme des nuages. Rasant les flots, dans la direction du Sud, il prend son élan sur une longueur de trois mille stades, puis s’élève sur le vent à la hauteur de quatre-vingt-dix mille stades, dans l’espace de six mois 4. — Ce qu’on voit là-haut, dans l’azur, sont-ce des troupes de chevaux sauvages qui courent? Est-ce de la matière pulvérulente qui voltige? Sont-ce les souffles 2 qui donnent naissance aux êtres?.. Et l’azur, est-il le Ciel lui-même? Ou n’est-ce que la couleur du lointain infini, dans lequel le Ciel, l’être personnel des Annales et des Odes, se cache?.. Et, de là-haut, voit-on cette terre? Et sous quel aspect?.. Mystères! — Quoi qu’il en soit, s’élevant du vaste océan, et porté par la grande masse de l’air, seuls supports capables de soutenir son immensité, le grand oiseau plane à une altitude prodigieuse. — — Une cigale à peine éclose, et un tout jeune pigeon, l’ayant vu, rirent du grand oiseau et dirent : À quoi bon s’élever si haut? Pourquoi s’exposer ainsi? Nous qui nous contentons de voler de branche en branche, sans sortir de la banlieue; quand nous tombons par terre, nous ne nous faisons pas de mal; chaque jour, sans fatigue, nous trouvons notre nécessaire : Pourquoi aller si loin? Pourquoi monter si haut? Les soucis n’augmentent-ils pas, en proportion de la distance et de l’élévation? — — Propos de deux petites bêtes, sur un sujet dépassant leur compétence. Un petit esprit ne comprend pas ce qu’un grand esprit embrasse. Une courte expérience ne s’étend pas aux faits éloignés. Le champignon qui ne dure qu’un matin, ne sait pas ce que c’est qu’une lunaison. L’insecte qui ne vit qu’un été, n’entend rien à la succession des saisons. Ne demandez pas, à des êtres éphémères, des renseignements sur la grande tortue dont la période est de cinq siècles, sur le grand arbre dont le cycle est de huit mille années 3. Même le vieux P'en.g-tsou ne vous dira rien, de ce qui dépasse les huit siècles que la tradition lui prête. À chaque être, sa formule de développement propre. 4

I. Allégorie analogue à celle de l’ascension et de la descente annuelle du dragon. Nuages du Nord, condensés en pluie au Sud. Vapeurs rendues par le Sud au Nord. Cycle annuel de deux fois six mois.

2. Souffles du grand soufflet de la nature. Lao-tzeu chap. 5 C, page 21.

3. Légendes. P'eng-tsou aurait eu 767 ans, en 1123 avant J.C.

4. Ici, tout ce qui précède A, est répété une seconde fois B. Même fond, autre forme. Fragment ajouté au premier, dans la rédaction définitive, probablement.

C. Il est des hommes presque aussi bornés que les deux petites bêtes susdites. Ne comprenant que la routine de la vie vulgaire, ceux-là ne sont bons qu’à être mandarins d’un district, ou seigneur d’un fief, tout au plus. — Maître Joung de Song fut supérieur à cette espèce, et plus semblable au grand oiseau. ll vécut, également indifférent à la louange et au blâme. S’en tenant à son propre jugement, il ne se laissa pas influencer par l’opinion des autres. Il ne distingua jamais entre la gloire et la défaveur. Il fut libre des liens des préjugés humains. — Maître Lie de Tcheng fut supérieur à Maître Joung, et encore plus semblable au grand oiseau. Son âme s’envolait, sur l’alle de la contemplation, parfois pour quinze jours, laissant son corps inerte et insensible. Il fut presque libre des liens terrestres. Pas tout à fait, pourtant; car il lui fallait attendre le rapt extatique; un reste de dépendance. — Supposons maintenant un homme entièrement absorbé par l’immense giration cosmique, et se mouvant en elle dans l’infini, Celui-là ne dépendra plus de rien. Il sera parfaitement libre, dans ce sens que, sa personne et son action, seront unies à la personne et à l’action du grand Tout. Aussi dit-on très justement : le sur-homme n’a plus de soi propre; l’homme transcendant n’a plus d’action propre; le Sage n’a plus même un nom propre. Car il est un avec le Tout.AC ~ 250 Tchoang-tseu / Zuangzi

Chapitre I.

[A]. S’il faut en croire d’anciennes légendes, dans l’océan septentrional vit un poisson immense, qui peut prendre la forme d’un oiseau. Quand cet oiseau s’enlève, ses ailes s’étendent dans le ciel comme des nuages. Rasant les flots, dans la direction du Sud, il prend son élan sur une longueur de trois mille stades, puis s’élève sur le vent à la hauteur de quatre-vingt-dix mille stades, dans l’espace de six mois.

Ce qu’on voit là-haut, dans l’azur, sont-ce des troupes de chevaux sauvages qui courent ? Est-ce de la matière pulvérulente qui voltige ? Sont-ce les souffles qui donnent naissance aux êtres ? Et l’azur, est-il le Ciel lui-même ? Ou n’est-ce que la couleur du lointain infini, dans lequel le Ciel, l’être personnel des Annales et des Odes, se cache ? Et, de là-haut, voit-on cette terre ? Et sous quel aspect ? Mystères !

Quoi qu’il en soit, s’élevant du vaste océan, et porté par la grande masse de l’air, seuls supports capables de soutenir son immensité, le grand oiseau plane à une altitude prodigieuse.

Uhe cigale à peine éclose, et un tout jeune pi­geon, l’ayant vu, rirent du grand oiseau et dirent : À quoi bon s’élever si haut ? Pourquoi s’exposer ainsi ? Nous qui nous contentons de voler de bran­che en branche, sans sortir de la banlieue ; quand nous tombons par terre, nous ne nous faisons pas de mal ; chaque jour, sans fatigue, nous trouvons notre nécessaire. Pourquoi aller si loin ? Pourquoi monter si haut ? Les soucis n’augmentent-ils pas, en proportion de la distance et de l’élévation ?

Propos de deux petites bêtes, sur un sujet dépassant leur compétence. Un petit esprit ne comprend pas ce qu’un grand  esprit embrasse. Une courte expérience ne s’étend pas aux faits éloignés. Le champignon qui ne dure qu’un matin, ne sait pas ce que c’est qu’une lunaison. L’insecte qui ne vit qu’un été, n’entend rien à la succession des saisons. Ne demandez pas, à des êtres éphémères, des renseignements sur la grande tortue dont la période est de cinq siècles, sur le grand arbre dont le cycle est de huit mille années. […]

[G]. Maître Sang-hou, Mong-tzeu-fan, Maître K'inn-tchang, étaient amis. L’un d’entre eux demanda : qui est parfaitement indifférent à toute influence, à toute action ? Qui peut s’élever dans les cieux par l’abstraction, flâner dans les nuages par la spéculation, se jouer dans l’éther, oublier sa vie présente et la mort à venir ? Les trois hommes se regardèrent et rirent, car tous en étaient là, et ils furent plus amis que devant.

Or l’un des trois, Maître Sang-hou, étant mort, Confucius envoya son disciple Tzeu-koung à la maison mortuaire, pour s’informer s’il ne faudrait pas aider aux funérailles. Quand Tzeu-koung arriva, les deux amis survivants chantaient devant le ca­davre, avec accompagnement de cithare, le refrain suivant : O Sang-hou ! O Sang-hou ! Te voilà uni à la transcendance, tandis que nous sommes encore des hommes, hélas ! Tzeu-koung les ayant abordés, leur demanda : est-il conforme aux rits, de chanter ainsi, en présence d’un cadavre ? Les deux hommes s’entre-regardèrent, éclatèrent de rire, et se dirent : Qu’est-ce que celui-ci peut comprendre à nos rits à nous ? 52

Huainan zi


Chapitre VII « Les Esprits légers et subtils »53

Jadis, dans le « temps » qui fut avant le Ciel/Terre1,

Il n’y avait que l’Image invisible :

Trouée d’abîmes, manteau de ténèbres ;

Steppe mélancolique, silence désolé ;

Tourbillons effervescents, immense compénétration.

Qui pourrait connaître tes portes !


Là, dans l’emmêlement d’une commune génération,

Les deux Esprits président à l’ordonnance du Ciel

Et à l’établissement de la Terre2.

O Immensité, qui saura jusqu’où vont tes limites?

Ô déferlement, qui saura quand ton mouvement s’apaise ?

Mais voici que s’opère la distinction du Yin et du Yang,

Que s’effectue l’écartement des Huit pôles,

Que se constitue le couple Dur et Mou

Et que les Dix mille êtres apparaissent3 :

Les souffles grossiers forment les animaux,

Les souffles légers et subtils4, les hommes. [1 b]


Ainsi, les Esprits légers et subtils5 sont propriété du Ciel

Et l’ossature corporelle, propriété de la Terre.

Les Esprits légers et subtils repasseront leur porte,

Les ossements retourneront à leur racine.


1. L’expression « Dans le temps qui fut avant le Ciel/Terre », qui se trouve déjà en Zhuang zi 6 : 40, apparaît dans d’autres chapitres du Huainan zi 16 : 10 a ; 17 : 1 a. Ces divers emplois montrent que « Dans le temps qui fut avant le Ciel/Terre » est moins une indication temporelle : « avant que ne se soient constitués le Ciel et la Terre », qu’une représentation du Tao lui-même ou de l’Un, avant qu’aucune division ne s’opère.

2. Il s’agit ici de l’esprit Yin et de l’esprit Yang. « Ordonnancement et établissement » est une expression du Shi jing (2e partie, livre VIII, ode X) : il s’agit d’organiser le terrain et d’établir des cantonnements.

3. On n’apparaît qu’en prenant forme ; la forme est l’apparence.

4. jing qi : essences/souffles.

5. jing Shen : essences/esprits. Nous avons également traduit, plus rapidement, par Esprits vitaux.

[80]

Mais alors comment « moi » subsisterai-je à jamais ?

Voilà pourquoi les Saints prennent le Ciel pour modèle

Et suivent leurs dispositions individuelles,

Ne se laissant pas retenir par ce qui est vulgaire

Ne se laissant pas séduire par ce qui n’est que de l’homme.

Ils font du Ciel leur père,

De la Terre leur mère,

Du Yin et du Yang leur corde maîtresse

Et des Quatre saisons leur fil conducteur.

Serein est le Ciel en raison de sa pureté,

Stable est la Terre parce qu’elle est paisible6.

Les Dix mille êtres, perdant ces qualités, meurent

Mais se maintiennent vivants en y étant fidèles.


La Quiétude du silence est la demeure du Shen ming7

Et le Vide absolu, c’est là que réside le Tao8.

Pour cette raison :

Quand on recherche dans l’extériorité,

On perd ce qui touche à l’intériorité ;

Quand on se garde à l’intérieur,

On s’oblige à perdre ce qui est extérieur9.

Il en va comme de la racine avec l’extrémité de la tige :

En tirant par la racine,

Les Mille branches et les Dix mille feuilles viennent à la suite.

Or, les Esprits vitaux 10 sont un don du Ciel

Tandis que la forme corporelle est fournie par la Terre.

Ce que dit bien l’adage :

Le Un produit le Deux,

Le Deux produit le Trois ;

Trois produit les Dix mille êtres.

6. Voir Lao zi 39.


Poésies

« La poésie se définit comme un regard nouveau sur la Nature au moyen du rythme et du son. La mystique est une union au principe lumineux par transmission entre un maître et un disciple de l’amour éternel. Or, précisément, la mystique permet la simplification du regard, de la vision, et fait du poète le chantre de la Nature. Les mystiques s’expriment souvent par le poème qui permet seul d’évoquer l’accès au sans accès par le détour, l’allusion.

L’Extrême-Orient a particulièrement illustré le lien entre Nature éternelle et nature naturée. Elle est par excellence « l’essence de l’éveil » (Wei king-tche, XIIe siècle). « Le sommet de la poésie est unique et s’appelle accès à l’esprit » (idem). La poésie d’extrême-orient a profondément été marquée par le taoîsme et le bouddhisme tchan/zen. Le poète est un « voyageur au départ infini » (Wang-wei). Elle « ouvre un champ d’énergie accordé à la justesse du vivant » (Patrick Carré et Zéno Bianu).

La Chine a dominé la poésie est-asiatique par son ancienneté, sa richesse et sa durée. « La poésie est partout en Chine » (Paul Demiéville). « Une des raisons de cette primauté tient à la nature intrinsèque de la langue chinoise » (idem). Ses quatre poètes principalement reconnus sont Li Po, Tu fu, Wang wei et Su Dongpo. Elle imprègne la poésie de la Corée et du Japon. Elle constitue la langue véhiculaire des lettrés japonais et coréens, comme le latin en occident.

De nombreux poètes japonais et coréens se rendent en Chine. La poésie japonaise réussit à prendre son autonomie en développant des formes originales comme le Tanka, le Renga ou le Haïku. Dogen et Basho sont les poètes les plus importants du Japon.

Quant à la poésie coréenne, elle est marquée elle aussi par l’influence chinoise. L’alphabet coréen naît au quatorzième siècle seulement.

Ce recueil est un florilège, un bouquet de fleurs poétiques et mystiques. Souhaitons bon voyage au lecteur qui plongera dans l’inconnu pour y trouver du nouveau. 

Emmanuel Cheiron. »

Wang Wei

Wang Wei (701-761) mena la vie d’un disciple laïc du ch'an, ermite tant au milieu du monde de poussière (il exerça diverses fonctions officielles), que dans sa retraite de la rivière Wang. Dans sa demeure, une bouilloire pour le thé, un mortier pour piler le grain, une table pour les sutras, un lit de corde. Son expérience du ch'an s’exprima tant dans la musique, la peinture que la poésie


ma villa dans la montagne Chung nan

au milieu de ma vie, je me suis épris du tao

sur mes vieux jours, j’habite dans la montagne du sud

l’envie me prend, je pars seul

choses merveilleuses, je suis seul pour en jouir

je marche jusque là où l’eau s’arrête

assis, je regarde les nuages s’élever

par hasard je rencontre un vieillard de la forêt

nous parlons, nous rions, oubliant le retour

Tao poétique, Vrais poèmes du Vide parfait54

Pour le Ch'an, seul compte l’éveil à notre nature véritable, originelle, spontanée, identique à celle de l’univers. Cet éveil est accompagné d’une sensation intense de liberté et de compassion envers le monde. À travers nous, l’univers se contemple, se réfléchit (réfléchir, c’est refléter le monde). Expérience de l’éternité de l’instant présent, et de l’universalité de l’endroit où l’on se trouve (le temple). Le vide parfait, tel que l’a merveilleusement décrit Hui neng dans un sermon :

« Vénérable auditoire, le vide contient le soleil, la lune, les étoiles, la grande terre, les montagnes, les rivières, les arbres, les herbes, les hommes bons, les hommes mauvais, les bonnes choses, les mauvaises choses, le paradis, l’enfer. Tous sont dans le vide. Le vide de la nature de l’homme est de la même sorte. »

L’instant signifie étymologiquement se tenir dans, être debout dans (racine sta —, être debout). C’est là, au cœur des circonstances telles qu’elles sont, que s’épanouit l’ex-stase, où individu et univers se réfléchissent. Debout dans le chemin où l’on marche, pas à pas, s’arrêtant pour contempler, repartant. C’est ce chemin, le plus souvent en montagne, que des mandarins, des moines et des ermites qui vécurent en Chine aux 8ème et 9ème siècles, ont décrit dans les poèmes qui suivent. Ils nous convient à suivre leurs pas et à partager leur extase.

Moundarren, printemps 1986

Sung Chih wen

Sung Chih wen (656-712), un brillant mandarin qui, compromis dans un complot, fut exilé


au temple Ling yin

la Crête des vautours, verte, haute, abrupte

le Palais du dragon renferme la quiétude

du pavillon on contemple le soleil qui se lève

sur la mer immense

le portail fait face à la marée du Chekiang

les fleurs des canneliers dans la lune tombent

un encens céleste flotte au delà des nuages

je grimpe à des lianes, monte à la pagode, regarde au loin

des rigoles en bois creusé, je cherche la source

givre mince, les fleurs sont encore plus épanouies

légère glace, les feuilles ne sont pas encore flétries

depuis mon enfance je rêve de paysages lointains, merveilleux

m’y confrontant je me nettoie des soucis et des clameurs

bientôt je prendrai le chemin de la montagne T’ien t’ai

je me vois déjà traversant le Pont en pierre

Meng Hao jan

aube printanière

sommeil de printemps, je n’ai pas vu le jour se lever

partout j’entends gazouiller les oiseaux

toute la nuit, le bruit du vent et de la pluie

les fleurs sont tombées, sait on combien ?

de nuit, retournant à la Porte du cerf

du temple de la montagne sonne la cloche, il fait déjà sombre

au Pont des pêcheurs, à l’embarcadère on s’agite

pour traverser, clameurs

des gens longent le sable au bord, vers le village de la rivière

je monte aussi sur ma barque, retourne à la Porte du cerf

à la Porte du cerf, la lune claire perce la fumée des arbres

bientôt j’arrive là où maître P'ang s’est retiré

un rocher comme porte, le sentier dans les pins,

toujours le silence

seul un ermite, solitaire, va, vient


Meng Hao jan convalescent, en visite au monastère de la Source du dragon, dédié aux maîtres Yi et Yip


midi, j’entends la cloche dans la montagne

je me lève marcher, que tristesse se dissipe

je vais dans la forêt, ramasse des champignons magiques

le val tourne, les lianes sont épaisses

sur un côté j’aperçois le monastère, il est ouvert

sous la longue véranda, les moines terminent leur repas

dans un ravin rocheux coule l’eau de neige

or scintillant, les mandarines sont givrées

le bâtiment dans les bambous, je pense à mes deux vieux

amis

j’entre, m’y reposer, passer la journée

je pénètre dans une grotte, admire les stalactites

au bord de la falaise, on récolte du miel

au soleil du crépuscule je dis adieu aux maîtres

jusqu’au Torrent du tigre ils me raccompagnent

*

Wang Wei

Wang Wei (701-761) mena la vie d’un disciple laïc du ch'an, ermite tant au milieu du monde de poussière (il exerça diverses fonctions officielles), que dans sa retraite de la rivière Wang. Dans sa demeure, une bouilloire pour le thé, un mortier pour piler le grain, une table pour les sutras, un lit de corde. Son expérience du ch'an s’exprima tant dans la musique, la peinture que la poésie.

ma villa dans la montagne Chung nan


au milieu de ma vie, je me suis épris du tao

sur mes vieux jours, j’habite dans la montagne du sud

l’envie me prend, je pars seul

choses merveilleuses, je suis seul pour en jouir

je marche jusque là où l’eau s’arrête

assis, je regarde les nuages s’élever

par hasard je rencontre un vieillard de la forêt

nous parlons, nous rions, oubliant le retour

réponse à Chang le magistrat

sur mes vieux jours, je n’aime que la quiétude

les dix mille choses ne m’encombrent plus le cœur

je me retrouve sans projet durable,

je sais seulement que je retourne dans la forêt ancienne

le vent souffle dans les pins, dénoue ma ceinture

la lune de la montagne m’éclaire, je joue du ch'in

tu me demandes la vérité ultime

le chant du pêcheur s’éloigne, le long de la rive

Tao Yuan Ming55

12ème mois de l’année kui mao, composé pour mon cousin Ching yuan

je me suis retiré dans mon humble demeure,

éloigné du monde extérieur avec lequel j’ai rompu

alentour personne ne me comprend

mon portail en branchages reste tout le temps fermé

c’est la fin de l’année, le vent est froid

le temps est maussade, toute la journée il neige

j’écoute attentivement, pas le moindre bruit

je contemple toute cette blancheur immaculée qui m’entoure

l’air vif assallle ma poitrine et mes manches

même un repas frugal je ne puis me procurer

dans la pièce vide, désolante,

que je considère du regard, rien pour me revigorer

j’ai parcouru les livres de mille années,

y rencontrant souvent des hommes exemplaires

pour la noblesse de leur caractère

la vertu je n’ose y prétendre,

je me contente d’accepter humblement la pauvreté

le chemin droit d’une carrière officielle

depuis longtemps je n’emprunte plus

qu’y aurait-il de condamnable à vivre retiré ?

je confie mon sentiment au-delà des mots,

à part toi qui peut comprendre ?

pluie incessante, buvant seul

c’est un processus naturel, la naissance conduit à la mort

depuis les temps anciens il en est ainsi

[…]

[16] enfin je m’en retourne

les champs et le jardin doivent déjà être en friche,

pourquoi ne m’en suis-je pas retourné plus tôt ?

j’ai laissé mon cœur être l’esclave de mon corps

inutile pourtant de rester accablé, de m’attrister sur mon sort

je réalise que si au passé on ne peut remédier,

l’avenir par contre on peut l’infléchir

mon chemin finalement ne s’est peut-être pas trop égaré

aujourd’hui j’ai raison, hier j’avais tort

la jonque vogue allègrement,

le vent souffle, souffle dans mon vêtement

j’interroge des voyageurs pour trouver le bon chemin,

regrettant qu’à l’aube la lumière soit encore indécise

dès que j’aperçois mon humble hutte,

ravi aussitôt je me mets à courir

le jeune serviteur vient à ma rencontre,

mes jeunes enfants m’attendent sur le seuil de la porte

les trois sentiers sont déjà envahis par les herbes folles,

pins et chrysanthèmes sont toujours vivaces

tenant les enfants par la main j’entre dans la maison

il y a un pot rempli de vin

je prends le pot, me sers et bois seul

à contempler les arbres dans la cour mon visage se réjouit

appuyé à la fenêtre au sud je confie mon dédain

envers le monde de poussière

si l’on se contente d’avoir de quoi caser ses genoux,

on est facilement satisfait

au jardin tout le jour je me promène avec plaisir

même s’il y a un portail, la plupart du temps il reste fermé

une canne à la main je déambule pour me détendre

parfois je lève la tête et contemple au loin

les nuages, sans intention, surgissent des cimes des montagnes

les oiseaux, las de voler, spontanément s’en retournent

la lumière du soleil diminue, il va bientôt se coucher

je caresse un pin solitaire et continue à musarder



enfin je m’en suis retourné

j’ai souhaité rompre avec les obligations du monde,

le monde de poussière et moi nous opposons

pourquoi voyager en carrosse ? il n’y a rien à rechercher

me réjouit une conversation sincère avec mes proches,

je jouis de mon ch'in et de mes livres, ils chassent les soucis

quand le printemps arrive, les paysans me donnent des conseils

il faudra bientôt travailler les champs à l’ouest

parfois j’emprunte une charrette avec une capote,

parfois je rame sur ma barque solitaire

tantôt je longe une gorge profonde et sinueuse,

tantôt je franchis une colline accidentée

là où des arbres luxuriants s’épanouissent,

une petite source lentement sourd

m’émerveillent les dix mille choses,

chacune au moment propice,

mais, n’est-ce pas navrant,

ma vie atteindra bientôt son terme c’est ainsi

je confie mon corps au ciel et à la terre,

pour combien de temps encore ?

pourquoi ne pas suivre son cœur et se laisser aller à son gré ?

pourquoi donc ?

on s’affaire, on s’agite, à quoi cela mène-t-il ?

la richesse et le statut ne sont pas mon ambition,

le pays des immortels je ne puis non plus l’espérer

[…]


[53] Eté 413, au Village du sud- Le Hua shan est la montagne sacrée de l’ouest, le Song shan la montagne sacrée du centre. Le 1er jour du 5ème mois, composé en réponse au secrétaire Tai

quand la barque est vide, les coups de rames

sont allègres et rapides

jours et nuits alternent, le temps file

l’année commence à peine,

que soudain elle en est déjà à la moitié

la fenêtre au sud regorge des choses de la saison,

la forêt au nord est vivace et luxuriante

de la mer des nuages célestes se déverse la pluie propice,

la couleur du matin annonce comment sera le vent

ce qui est venu doit repartir,

la vie d’homme observe le même principe

vivre humblement en attendant sa fin,

la tête reposée sur son bras replié, n’est pas contraire à la voie

que le cours des choses soit paisible ou périlleux,

je laisse mon cœur aller, sans souci des hauts et des bas

si la compréhension des choses qu’on a devant les yeux est élevée,

nul besoin de grimper sur les montagnes sacrées Hua et Song



[77] en buvant du vin

la vertu a décliné depuis presque mille années

tout le monde est devenu avare sur le sentiment

il y a du vin, mais plus personne ne veut boire,

on se préoccupe seulement de laisser un nom

ce qu’il y a de plus précieux en nous,

n’est-ce pas de notre vivant ?

la vie, combien de temps dure-t-elle ?

rapide comme l’éclair elle passe

être affairé pendant cent années,

si l’on s’en tient à ça, comment s’accomplir ?


[120] La Source des fleurs de pêchers

Lors du règne de la dynastie Chin, durant l’ère Tai yuan (376-396), un homme de Wu ling, pêcheur de son état, remontait une rivière, sans se soucier de la longueur du chemin parcouru. Soudain il arrive dans une forêt de pêchers qui borde les deux rives sur plusieurs centaines de pas. À l’intérieur nul autre arbre. Sur les herbes odorantes, fraîches et belles, les pétales de fleurs tombent profusément, confusément. Le pêcheur, fort intrigué, continue d’avancer et décide d’explorer cette forêt jusqu’au bout. Là où la forêt se termine, à la source de la rivière, il découvre une montagne. Au flanc de la montagne, il y a une petite ouverture, on dirait qu’il en sort de la lumière. Il abandonne là sa barque et se glisse dans l’ouverture. Au début c’est très étroit, juste la place pour que passe un homme. Il fait ainsi quelques dizaines de pas quand brusquement ça s’élargit. Il débouche bientôt sur un vaste plateau. Il y a là des maisons bien disposées, de beaux champs, un bel étang, des mûriers, des bambous et d’autres arbres du même genre. Les sentiers se croisent, on entend des coqs et des chiens. Des gens vont et viennent, vaquant à leurs occupations. Hommes et femmes sont vêtus comme tout le monde. Les vieux et les enfants ont tous l’air contents et joyeux. Les premiers à rencontrer le pêcheur sont très surpris. Ils lui demandent d’où il vient. À toutes leurs questions il répond. Puis ils l’invitent chez eux, préparent du vin et tuent un poulet pour le repas. Quand au village on entend parler de cet homme, tous viennent lui demander des nouvelles. Ils lui racontent que leurs ancêtres, fuyant le chaos de l’époque Ch'in, partirent avec leurs femmes et leurs enfants. Ils aboutirent ici dans ce territoire retiré. Ils ne sont plus jamais repartis, vivant ainsi définitivement coupés des gens à l’extérieur. Ils lui demandent quelle dynastie règne aujourd’hui, ils ne connaissent pas les Han, encore moins les Wei et les Chin. Le pêcheur raconte en détail tout ce qu’il sait, tous en sont bouleversés et soupirent. Les uns après les autres ils l’invitent dans leurs maisons, lui offrent du vin et de quoi manger. Il séjourne là plusieurs jours. Avant de repartir, les gens d’ici lui demandent de ne pas parler d’eux aux gens de l’extérieur. Une fois ressorti, il retrouve sa barque, suit le chemin par lequel il est venu, prenant soin de laisser des repères derrière lui. Quand il arrive à la ville, il se rend aussitôt chez le chef de district et lui raconte son aventure. Immédiatement le chef du district charge des hommes de retourner là-bas avec lui. Il recherche ses anciennes marques, mais s’égare et ne parvient pas à retrouver le chemin. Liu Tzu chi, de Nan yang, un homme au caractère noble, entendant parler de cette histoire, se réjouit au projet de rechercher cet endroit, mais ne put finalement le réaliser. Peu de temps après, il tomba malade et mourut. Depuis, plus personne n’a demandé le chemin.


Lu Yu

Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise, Moundarren.


[162] la nuit à la fenêtre

notre nature propre possède naturellement la lumière

quand voiles et obstacles se lèvent le tao spontanément s’accomplit

mes mains fauchent les roseaux pour le chaume

de ma maison à plusieurs solives

je déracine des légumes pour préparer un bol de potage

le ciel et l’homme vainquent en alternance, qui peut prédire ?

malheur et bonheur ne durent pas, inutile de s’y arrêter

à mon cœur seul je puis sans réserve me fier

la nuit à la fenêtre, les mains dans les manches,

j’écoute le bruit des pins


Wang Chang ling

chanson du vieillard sur la rivière


sur la rivière un vieillard, assis sur un vieux radeau

pour préparer son élixir, il n’utilise que des fleurs de lotus bleu

aujourd’hui quatre-vingts ans, comme quarante

il dit « la mer immense est ma maison »


Li Po

visite à un moine de la montagne sans le rencontrer


le sentier de pierres pénètre dans un val rouge

une porte en sapin, obstruée par de la mousse verte

sur les marches désertes, des traces d’oiseaux

la salle de méditation, personne pour ouvrir

je regarde par la fenêtre, une brosse blanche,

accrochée au mur, couverte de poussière

vaine visite, je soupire

je musarde un moment, sur le point de partir

des nuages parfumés s’élèvent des montagnes

une pluie de fleurs tombe du ciel

joie de la musique du ciel !

plus encore, le cri des singes, clair

illuminé, coupé des affaires du monde,

ici, à mon aise


Han Yu

Han Yu (768-824) mena une brillante carrière officielle. Il fut gouverneur de Chlang an, la capitale impériale, et ministre de la Justice. Il connut cependant deux fois l’exil. Son deuxième exil fut causé par le célèbre mémorandum contre la vénération impériale d’une relique du Buddha (un prétendu os du doigt) qu’il adressa à l’empereur.


rochers dans la montagne

rochers dans la montagne, rugueux, le sentier est étroit

au crépuscule j’arrive au temple, volent des chauves-souris

j’entre dans le hall, vais m’asseoir sur le perron,

la nouvelle pluie est abondante,

les feuilles des bananiers larges,

les fleurs des gardénias opulentes

un moine me vante une belle fresque bouddhiste

sur un mur ancien

il l’éclaire avec une torche, on ne distingue pas grand chose

il installe mon lit, essuie la natte, me sert un repas

du riz grossier, qui suffit pourtant à me rassasier

nuit profonde, en paix je m’allonge, les cent insectes se taisent

la lune claire émerge de la crête, sa lumière pénètre par la porte

à l’aube seul je pars, il n’y a pas de chemin

j’avance, monte, descends, dans les fumées et la brume

montagne rouge, torrent émeraude, les couleurs chatoient

de temps à autre je croise des pins, des chênes,

tous dix tours de bras

j’arrive à un torrent, pieds nus traverse sur les cailloux

bruit de l’eau fougueux, le vent souffle mon vêtement

la vie ainsi, on en jouit de façon naturelle

pourquoi piétiner sur place, bridé ?

avec deux ou trois comparses,

jusqu’à la vieillesse sans jamais partir d’ici


Chia Tao

passant la nuit au kiosque de Li

à la tête de ma couche, pour oreiller une pierre du ruisseau

la source au fond du puits communique avec l’étang au pied des bambous

passant la nuit, le voyageur ne dort pas encore, minuit passé

seul il écoute la pluie, au moment où elle arrive dans la montagne


Po Chu yi

nuit de neige


d’abord je suis étonné, la couverture et l’oreiller sont si froids

puis je m’aperçois que la fenêtre est lumineuse

nuit profonde, la neige doit être abondante

de temps à autre, le bruit d’un bambou qui casse


Hsu Hun

au pavillon de Hsieh, adieu

chanson d’adieu terminée, le voyageur défait la barque

feuilles rouges sur la montagne verte, la rivière coule fougueuse

soleil couchant, réveil après l’ivresse, tu es déjà loin

plein le ciel vent et pluie, je descends du pavillon de l’ouest


Hsu Hun

est célèbre pour avoir écrit

la pluie de la montagne est sur le point d’arriver

le vent remplit le pavillon

Les Chinois prononcent ces vers lorsqu’ils sentent poindre un grand changement.


Tu Tsun ho

dédié au moine éminent Chi

assis à méditer ou bien pérégrinant, hors du monde de poussière

sans gourde ni bol pour t’accompagner

rencontres tu quelqu’un, tu ne lui parles pas des affaires de ce monde

tu vas ainsi, dans le monde des hommes un homme sans affaire


Tu Fu

Tu Fu (712-770) est souvent associé à Li Po par contraste de tempérament, de destin, de style. Quand ils se rencontrèrent, leur amitié fut immédiate. Li Po avait quarante-quatre ans, venait de quitter les fastes de Ch'ang an, Tu Fu avait trente-trois ans, était à la fin de sa période « fourrure, cheval et fougue », comme on dit en Chine. Tu Fu écrit alors à propos de Li Po

"son pinceau se pose, provoque vent et pluie

son poème achevé, dieux et diables pleurent"

Tu Fu, qui descend d’une famille de lettrés, décide alors de se rendre à Chang an, obtenir un poste. À partir de là, sa vie va rencontrer des circonstances difficiles. Il n’eut jamais de poste important, connut l’exil et la misère. Son fils cadet mourut de faim en 755. Il n’eut de répit et de tranquillité que durant trois ans, de 759 à 762, au pays de Shu, dans l’ouest de l’empire. Jamais il ne réussit à retourner chez lui, à Lo yang. Malade, il mourut pendant le voyage, sur le Long fleuve, sur sa barque. Les poèmes qui suivent datent tous de la période où il vécut au pays de Shu.


improvisation

la lune dans la rivière, à quelques pieds seulement de moi

la lanterne de vent éclaire la nuit, bientôt la troisième veille

sur le sable, endormis, un groupe de hérons, roulés en boule, calmes

à l’arrière de la barque un poisson saute, « po la » dans l’eau


quatrain composé selon mon humeur

elles savent bien que ma chaumière est très basse,

pourtant les hirondelles de la rivière viennent exprès, sans cesse

elles apportent de la terre dans leur bec, salissent mon ch'in et mes livres

en plus, les insectes volants sans arrêt me rentrent dedans


Ch'iu Wei (694-789)

visite à un ermite de la montagne de l’ouest sans le rencontrer

au sommet, une chaumière

ascension en ligne droite, trente li

je frappe à la porte, personne pour ouvrir

je regarde à l’intérieur, rien qu’une table

il a dû sortir dans sa charrette en branches,

ou bien partir pêcher dans l’eau d’automne

nous nous sommes croisés sans nous voir

vain enthousiasme, je contemple alentour

couleur de l’herbe, sous la dernière pluie

bruit des pins, ce soir près de la fenétre

à ces merveilles je m’accorde,

elles me lavent le cœur et les oreilles

pourtant, sans plaisir de l’hôte et du maître

je comprends alors la claire et pure loi

joie épuisée, je redescends la montagne

pourquoi t’attendre ?


Ch'ien Ch’i

de mon studio à la bouche de la vallée, envoyé à Yang le censeur

eaux et montagnes ceinturent ma chaumière

nuages et brumes s’élèvent des rideaux de lianes

les bambous, je les aime après la dernière pluie

la montagne, je la chéris au crépuscule

les hérons oisifs tôt viennent se percher

les fleurs d’automne tombent, saison tardive

le garçon balaie le sentier de lierres

hier vieil ami, nous avons fixé rendez vous


Lang Chih yuan

au temple dans la forêt de cyprès, contemplant le sud

sur la rivière, j’entends au loin la cloche du monastère

j’amarre la barque, le sentier sinueux traverse les pins denses

éclaircie sur la montagne verte, encore quelques nuages

nets contours, au sud ouest quatre ou cinq pics


Chiao jan

Chiao jan (chiao immaculé, jan spontané) était un ami de Lu Hung chien, plus connu sous le nom de Lu Yu, célèbre auteur du Classique du thé.

visite à Lu Hung chien sans le rencontrer

tu as déménagé près du rempart de la ville, pourtant,

le sentier est sauvage, entre dans mûriers et chanvre

récemment tu as planté, le long de la haie, des chrysanthèmes

l’automne arrive, ils n’ont pas encore fleuri

je frappe à la porte, pas de chien pour aboyer

sur le point de partir, j’interroge le voisin à l’ouest

il répond « il est parti dans la montagne,

il revient toujours quand le soleil décline »


Yu Liang che

printemps dans la montagne, nuit de lune

au printemps la montagne regorge de choses merveilleuses

j’en jouis jusqu’au soir, oubliant le retour

j’écope de l’eau, la lune dans mes mains

je joue avec les fleurs, leur parfum embaume mon vêtement

quand la joie monte, nulle attention à la distance

sur le point de partir, déjà je regrette la senteur des fleurs

je contemple vers le sud, où sonne une cloche

pavillons et terrasses sombrent dans l’émeraude de la montagne

Tsui Hu

inscrit dans un hameau au sud de la capitale

il y a un an aujourd’hui, devant cette porte,

son visage et les fleurs du pêcher se répondaient, rouges

ce visage, où est il maintenant ?

les fleurs du pêcher, comme hier, rient dans le vent printanier

Liu Tsung yuan

Liu Tsung yuan (773-819), poète, penseur, politicien, érudit. Le groupe des rénovateurs politiques dont il faisait partie ayant perdu le pouvoir, à trente-trois ans il fut exilé à Yong chow, dans le sud de l’empire. Il ne sera rappelé que dix ans plus tard. Un mois après son retour à Ch'ang an, la capitale, on l’exile à nouveau, encore plus loin, dans le Kuang si, où vivaient des minorités barbares. C’est là qu’il mourut.


au milieu de la nuit, me levant contempler le jardin de l’ouest, au moment où la lune se lève

je me réveille, entends goutter la rosée dense

j’ouvre la porte, face au jardin de l’ouest

la lune froide monte sur la crête à l’est

son clair au pied des bambous épars

la source dans les rochers, au loin encore plus bruyante

dans la montagne, de temps à autre un oiseau crie

je m’adosse à un pilier, ainsi jusqu’à l’aube

solitude, comment en parler ?


le matin, arrivant au monastère du maître Chao, lisant les sutras

je puise de l’eau, me rince les dents, glaciales

me purifier le cœur, je secoue la poussière de mon habit

serein, je prends un livre en feuilles de pattra

je sors de la salle de l’est, lire

la source originelle, jamais on ne l’embrasse

des traces illusoires, ce que suivent les hommes de ce monde

cet enseignement j’aimerais m’y accorder

cultiver sa nature, comment s’y familiariser ?

homme du tao, la cour est silencieuse

la couleur de la mousse se mélange aux bambous denses

le soleil sort, brume et rosée demeurent

les pins verts sont comme lubrifiés

libre, par delà la parole

compréhension joyeuse, cœur de lui même comblé

ermite Tai shang

réponse

par hasard je suis venu au pied de ce pin

à l’aise, posant la tête sur une pierre, je me suis endormi

dans la montagne, pas de calendrier

le froid passe, on ne sait quelle année









4 De Jésus aux apôtres, chrétiens de l'Antiquité

Évangile la ‘collecte’ de disciples 56

Appel des premiers disciples

(Mc 1,16-20 ; Lc 5,1-11)
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer : c'étaient des pêcheurs. 19 Il leur dit : « Venez à ma suite v et je
vous ferai pêcheurs d'hommes w. » 20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent x. 21 Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela. 22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

x) Dans le judaïsme du Pr siècle, le verbe suivre désignait couramment le respect, l'obéissance et les nombreux services que les disciples des rabbis devaient à leurs maîtres. En appliquant ce terme à Jésus et à ses disciples, Mt en transforme le sens sur plusieurs points : 1) ce n'est plus l'élève qui choisit son maître ; l'appel vient de Jésus et il lui est généralement répondu par une obéissance immédiate (4,22 ;  9,9) ; 2) les disciples suivent Jésus non seulement comme auditeurs mais comme collaborateurs, témoins du Règne de Dieu, ouvriers dans sa moisson (10,1-27) de même que chez les zélotes, les disciples s'attachent non seulement à l'enseignement du maître, mais à sa personne ; 3) Mt relève souvent que les foules suiventJésus, indiquant par là qu'elles cherchent obscurément en lui le maître qu'elles n'ont pas trouvé chez les rabbis attitrés de la synagogue (4,25 ; 8,1 ; 12,15 ; 14,13 ; etc.) ; 4) en un second temps, Jésus procède à une critique de cette suite, montrant qu'elle signifie beaucoup plus que ce que les disciples ou les foules avaient d'abord imaginé ; suivre Jésus, ce n'est rien de moins que se charger de sa croix (16,24).
 v) Litt. Venez derrière moi. Expression analogue : 16,23-24.
w) Sur l'expression pêcheurs d'hommes, cf. Mc 1,17 note.

Le sermon sur la montagne

(Mc 3,13 ; Le 6,12-13.20)
5 1 A la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent
de lui a. 2 Et, prenant la parole b, il
les enseignait c : 
[Chapitre : Les béatitudes]

d) Heureux. S'exprimant sur un mode classique dans la Bible qui sert à féliciter quelqu'un pour un don accordé (Mt 13,16 ; 16,17) ou à annoncer le bonheur à telle catégorie de personnes (Mt 11,6 ; Le 11,28 ;
cf. Lc 6,20 note), Jésus vient déclarer quels sont ceux qui se trouvent dans la situation la plus propice à recevoir le Règne de Dieu. - Deux sortes de béatitudes ont été groupées ici par Mt et par Lc. La première [...]
2313      

Mission des Douze

(Mc 3,16-19 ; Lc 6,14-16)
10 Ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu'ils les chassent et qu'ils guérissent toute maladie et toute infirmité v.
2 Voici les noms des douze apôtres w. Le premier, Simon, que l'on appelle Pierre, et André, son frère x ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; 3 Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le collecteur d'impôts ; Jacques, fils d'Alphée et

w) Les douze apôtres : cette expression, presque unique dans le N. T. (cf. Ac 1,26 ; Ap 21,14), est au confluent de deux manières de désigner les premiers disciples de Jésus : ce sont les Douze (cf. Mt 26,14), ce sont aussi les Apôtres (cf. Le 6,13 note ; Mc 6,30). Apôtre signifie envoyé, et, plus précisément selon le substrat sémitique, plénipotentiaire (voir 10,40 note). Le chiffre de 12 correspond à celui des douze tribus d'Israël (cf. Mt 19,28).
x) Les quatre listes de noms d'apôtres divergent surtout quant à l'ordre des trois noms qui suivent celui de Pierre. Mt et Le 6,14 rapportent sans doute l'ordre primitif ; Mc 3,17 fait passer avant André les fils de Zébédée qui forment avec Pierre un trio privilégié (Mt 17,1 ; 26,37 ; Mc 5,37). Ac 1,13 fait passer Jean avant Jacques, immédiatement après Pierre, sans doute à cause de son rôle important dans l'Eglise primitive.
2329

Thaddée y ; 4 Simon le zélote z et Judas Iscariote a, celui-là même qui le livra.
(Mc 6,7-11 ; Lc 9,2-5 ; cf. Lc 10,3-12)
5 Ces douze, Jésus les envoya en mission b avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville de Samaritains c ; 6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. 7 En chemin, proclamez que le Règne des cieux s'est approché d. 8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.
9 « Ne vous procurez ni or, ni argent, ni monnaie à mettre dans vos ceintures, 10 ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni sandales ni bâton, car l'ouvrier a droit à sa nourriture e. il Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous pour sa voir qui est digne de vous recevoir f, et demeurez là jusqu'à votre départ.
12 En entrant dans la maison, saluez-la g ; 13 si cette maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais
si elle n'en est pas digne, que votre paix revienne à vous. 14 Si l'on ne vous accueille pas et si l'on n'écoute pas vos paroles, en quittant cette maison ou cette ville, secouez la poussière de vos pieds h. 15 En vérité, je vous le déclare : au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité avec moins de rigueur que cette ville.

y) Thaddée. Les témoins du texte sont fort divisés : quelques témoins anciens lisent Thaddée comme la grande masse des mss de Mc ; un grand nombre lisent Lebbée ou Lebbé, surnommé Thaddée ; quelques autres Judas, le fils de Jacques (comme Lc 6,16) ou Judas, le Zélote. La solution la plus simple est que chacun des synoptiques a eu un nom différent pour le onzième apôtre : Mt, Lebbée ; Mc, Thaddée ; Le, Judas, le fils de Jacques. Il est d'ailleurs peu probable que ces divers noms aient appartenu' à un seul personnage, car ces trois noms sont également sémitiques (quand un personnage de ce temps possède plusieurs noms, ils sont généralement juif et grec ou romain). La tradition, qui a si fermement conservé le chiffre des douze apôtres, n'hésite que sur le nom de l'un d'entre eux.
z) Litt. le Cananéen, transcription d'un terme araméen signifiant le zélé et désignant les zélotes dont le nationalisme religieux s'opposait violemment à l'occupation romaine. Simon fit peut-être partie de l'un de ces groupes, avant d'être rencontré par Jésus.
a) Iscariote. Diverses interprétations ont été proposées. Originaire de Kerioth, bourgade du sud de la Palestine (cf. Jos 15,25 ; Am 2,2) ; menteur (d'après une racine araméenne), épithète injurieuse appliquée au traître après coup ; transcription sémitique de sicarius, équivalent latin de zélote (qualificatif de Simon, qui forme paire avec Judas) ; cette dernière interprétation aiderait à comprendre pourquoi Judas trahit Jésus qui refusa l'idéologie zélote (cf. 17,24-27).
b) Litt. les envoya. C'est à ce même verbe que correspond le mot apôtre-envoyé, chargé de mission (cf. surtout : 10,16.40 ; 15,24). La synagogue juive connaissait des envoyés officiels pour lesquels valait le principe : l'envoyé est égal à celui qui l'envoie. Dans Mt 15,24, mais surtout dans Jn, Jésus se présente comme l'envoyé du Père (Jn 3,17.34 ; 5,36-37 ; 17,3.18 ; etc.).
e) Les Samaritains, d'origine mélangée depuis la chute de Samarie en 721 av. J.C., avaient leur propre temple sur le mont Garizim On 4,20). Ils étaient méprisés par les Juifs et le leur rendaient bien. Selon ce texte, Jésus semble avoir pris acte de cette séparation profonde. Ailleurs, il paraît la mettre en question (Le 10,30-37 ; Jn 4,4-48) ; ressuscité, il la supprime (cf. Ac 1,8).
d) Cf. 3,2 note.
e) Litt. digne de sa nourriture. Mt se réfère au droit que les rabbis avaient de vivre des dons de leurs disciples, dans certaines conditions (cf. 1 Co 9,14; 1 Tm 5,18). Dans Le 10,7, l'ouvrier est digne de son salaire.
f) Litt. cherchez qui est digne ; c.-à-d. s'il se trouve quelqu'un de digne.
g) Le salut juif consiste à souhaiter la paix (Shalôm), comme l'ajoutent, par imitation de Le 10,5, plusieurs manuscrits qui disent : Paix à cette maison, et comme le suppose le verset suivant.
h) Geste de rupture (cf. Ac 13,51) connu du monde antique. On ne veut rien emporter avec soi d'une cité ou d'une ville jugée indigne, ici, de recevoir l'Evangile.

Annonce des persécutions

(Mc 13, 9-13 ; Lc 21, 12-19)
16 « Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes.
2330
[...]

Jésus proclame l'Evangile en Galilée

(Mt 4,12-17 ; Le 4,14-15)
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée v. Il proclamait l'Evangile de Dieu w et disait : 15 « Le temps est accompli x, et le Règne de Dieu s'est approché y : convertissez-vous et croyez à l'Evangile z. » 

Appel de quatre pêcheurs

(Mt 4,18-22 ; Le 5,1-3,10-11)
18 Comme il passait le long de la mer de Galilée a, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c'étaient des pêcheurs. 17 Jésus leur dit : « Venez à ma suite b, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. c » 18 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent d. 10 Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédé  e  et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger lerus filets. 20 Aussitôt il les appela. Et laissant dans leur barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.

v) En exergue au récit de l'activité de Jésus en Galilée, Mc note le thème fondamental de sa prédication, vv. 14-15.
Livré cf. Mt 4,12 note.
w) L'Evangile de Dieu (Rm 1,1 ; 15,16 ; 2 Co 11,7) : non seulement la Bonne Nouvelle vient de Dieu, mais elle est force de Dieu pour le salut (Rm 1,16), et proclame l'action de Dieu en Jésus Christ. Proclamer l'Evangile de Dieu définit la tâche des apôtres (cf. 1 Th 2,2.8-9). En l'appliquant à Jésus, Mc souligne la continuité de la mission de Jésus et de celle de l'Eglise.
x) Le temps fixé par Dieu pour l'accomplissement de ses promesses (cf. 13,20 ; Dn 7,22 ; 12,4-9) est venu.
y) Ou : est devenu proche (même verbe en 14,42). Cf. Mt 3,2 note.
z) La prédication de Jésus est résumée en des termes qui suggèrent qu'elle se continue dans la prédication chrétienne. Celle-ci affirme que les temps sont accomplis (Ga 4,4 ; Ep 1,10), appelle à la conversion et à l'accueil de l'Evangile par la foi (cf. 1 Th 1,5-6.9 ; 2,13 ; Col 1,5-6). Mais la Bonne Nouvelle de l'approche du Règne de Dieu devient, après Pâques, celle du salut offert en Jésus Christ.

a) Aux origines de l'Evangile, Mc voit aussi l'appel de quatre disciples qui feront partie du collège des Douze (3,13-19) et qui, envoyés par Jésus (6,7-13), seront ses apôtres (6,30). Mc place donc ici, sans aucun souci de préparation psychologique, ces deux courts récits (2,14 en offre un troisième). Coulés dans le même moule (cf. 1 R 19,19-20), ils mettent en valeur l'initiative de Jésus dans l'appel, l'obéissance des hommes dans la réponse.
b) Litt. Derrière moi, cf. v. 7 note.
c) Dans l'A. T. (Ez 12,13 ; Ha 1,15.17 ; cf. Jr 16,16), l'image du filet employé pour la pêche ou la chasse évoque plutôt le châtiment. Elle s'applique ici à la mission future des Douze : en prêchant l'Evangile, ils rassembleront des hommes en vue du jugement et de l'entrée dans le Royaume de Dieu, cf. Mt 13,47-50.
d) Cf. Mt 4,20 note. Suivre Jésus, c'est devenir disciple. L'abandon du métier pour vivre avec le maître exprime la nouveauté de vie avec Jésus, l'expérience des Douze servant de type aux croyants appelés à leur tour à se mettre à son école.
e) Litt. Jacques, celui de Zébédée, son fils d'après 10,35.
2391

Institution des Douze

(Mt 10,1-4 ; Le 6,12-16)
13 Il monte dans la montagne m et il appelle n ceux qu'il voulait. Ils

m) En Mc, Jésus rencontre la foule et l'enseigne au bord de la mer (2,13 ; 3,7-8 ; 4,1-2 ; 5,21), et il
monte dans la montagne à l'écart de la foule pour prier (6,46) ou pour des actes importants pour ses
disciples (3,13 ; 9,2).
n) L'initiative de Jésus est soulignée, ainsi que la disponibilité des disciples, comme en 1,16-20.
2396

Ils vinrent à lui 14 et il en établit douze o pour être avec lui p et pour les envoyer prêcher 15 avec pouvoir de chasser les démons. 16 Il établit les Douze q : Pierre - c'est le surnom qu'il a donné à Simon r - 17 Jacques, le fils de Zébédée s et Jean, le frère de Jacques, - et il leur donna le surnom de Boanerguès, c'est-à-dire
fils du tonnerre t	 18 André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques, le fils d'Alphée, Thaddée et Simon le zélote v, 19 et Judas Iscarioth w, celui-là même qui le livra.
[Jésus et Béelzéboul]

o) Des témoins lisent ici : douze qu'il a appelés apôtres. Ce nom leur est donné, en tant qu'envoyés de Jésus, en 6,30 (cf. Mt 10,2 note ; Lc 6,13 note).
p) Cet aspect de la vie des disciples est souligné par Mc seul ; cf. 5,18.
q) Ces mots sont omis par de nombreux témoins.
r) Litt. et il a donné à Simon le nom de Pierre. Des témoins lisent d'abord Simon avant cette phrase. Cf. Le 6,14 note.
s) Cf. 1,19 note.
t) Cf. Le 9,54
u) Ou : le frère. Litt. Jacques, celui d'Alphée, cf. 1,19 note ; 2,14.
Litt. le cananite, d'un mot araméen signifiant zélé et désignant les zélotes (cf. Le 6,15 note et Mt 10,4 note), membres d'un parti politico-religieux voulant reconquérir, même par la violence, l'indépendance de la nation juive.
w) Cf. Mt 10,4 note. En Jn 6,71 ; 13,26, c'est le surnom du père de Judas.
2397

Pêche miraculeuse.

Simon, Jacques et Jean suivent Jésus z
(Mt 4,18-22 ; Mc 1,16-20 ; 21,1-11)
1 Or, un jour, la foule se serrait contre lui à l'écoute de la parole de Dieu ; il se tenait au bord du lac a de Gennésareth. 2 Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs qui en étaient descendus lavaient leurs filets. 3I1 monta dans l'une des barques, qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d'avancer un peu ; puis il s'assit et, de la barque, il enseignait les foules b. 4 Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance en eau profonde et jetez vos filets pour attraper du poisson. »	5 Simon	répondit :
« Maître c, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » 6 Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons ; leurs filets se déchiraient. 7 Ils firent signe à leurs

z) Lc place l'engagement des premiers disciples à la suite des miracles de Capharnaüm, à la différence de Mt et Mc. Il l'a probablement déplacé (4,38 viendrait mieux après ce récit) pour motiver plus nettement la réponse des disciples. Il est seul à y joindre la pêche miraculeuse Un 21,1-14 en place une après la résurrection de Jésus). Ce miracle illustre la parole de Jésus en Mt 4,19 et en Mc 1,17.
a) Le, qui appartient au monde méditerranéen, ne donne jamais à ce lac le nom de mer, comme font Mc et Mt.
b) On trouve une scène semblable en Mt 13,2-3 et Mc 4,1-2.
c) Ce terme (épistatès) ne se trouve que chez Le, toujours sur les lèvres de disciples (8,24.45 ; 9,33.49) sauf en 17,13. Il doit marquer une foi plus profonde en l'autorité de Jésus que l'habituel didaskalos qu'il faut aussi traduire par maître.
2462

camarades de l'autre barque de venir les aider ; ceux-ci vinrent et ils remplirent les deux barques au point qu'elles enfonçaient. 8 A cette vue, Simon Pierre d tomba aux genoux de Jésus en disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un coupable e. » 9 C'est que l'effroi l'avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu'ils avaient pris ; 10 de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient les compagnons de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu auras à capturer f. » 11 Ramenant alors les barques à terre, laissant tout g, ils le suivirent h.
[Purification d'un lépreux]

d) C'est la seule fois que Le donne à Pierre ce double nom (cf. 6,14 note). On le -etrouve chez Mt 16,16 et habituellement chez Jn (notamment 21,2.3.7.11).
e) Litt. pécheur, ce qui, dans ce contexte, pourrait être mal entendu. Sur ce qualificatif, cf. Mc 2,15 note. Pierre découvre dans le miracle la puissance divine de Jésus (Seigneur) et confesse qu'il est indigne de rester avec lui.
f) Cf. Mc 1,17 note.
g) Lc est seul à indiquer ici comme dans les récits de vocation que les disciples doivent tout laisser pour suivre Jésus (5,28 ; 18,22 ; cf. 12,33 ; 14,33).
h) Cf. Mt 4,20 note.
2463

Choix des douze apôtres

(Mt 5,1 ; 10,1-4 ; Mc 3,13-19)
12 En ces jours-là, Jésus s'en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu b ; 13 puis, le jour venu, il appela ses disciples et en choisit douze, auxquels il donna le nom d'apôtres c : 14 Simon, auquel il donna le nom de Pierre d, André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, 15 Matthieu, Thomas, Jacques fils  d'Alphée, Simon qu'on appelait le zélote f ; 16 Jude fils g de Jacques h et Judas Iscarioth i qui devint traître.

b) Sur la prière de Jésus chez Lc, cf. 3,21 note. Ici, cette prière montre l'importance du choix des Douze.
c) Le souligne que les Douze sont choisis (cf. Ac 1,2.24) parmi les disciples et qu'ils reçoivent le nom d'apôtres (cf. Mt 10,2 note). Ce titre désigne ceux que Jésus envoie porter son message de salut. Le l'utilise six fois dans son évangile (ici ; 9,10 ; 11,49 ; 17,5 ; 22,14 ; 24,10) ; Mt et Jn : 1 fois ; Mc : 2 fois. A la différence de Paul, il réserve ce nom aux Douze (sauf Ac 14,4.14).
d) Pour la pensée biblique, celui qui donne à un homme un nom nouveau prend pouvoir sur lui (2 R 23,34 ; 24,17), comme fait le père à la naissance de son fils ; il définit aussi pour lui une destinée nouvelle par l'efficacité du nom, surtout lorsque c'est Dieu lui-même qui impose le nom nouveau (Gn 17,5.15 ; 32,29). L'attribution à Simon du nom de Pierre est rapportée par les évangiles à des moments différents : Mt 16,18 la place assez tard, en réponse à la confession messianique ; Jn 1,42 la situe à la première rencontre du disciple avec le Maître ; Mc 3,16 et Le la rattachent au choix des Douze ; tous les deux soulignent cette donnée en nommant jusque-là Simon (Le 4,38 ; 5,1-10, sauf 5,8) et ensuite Pierre (Le 22,31 et 24,34 qui nomment Simon doivent provenir de sources particulières).
e) Ou : frère.
f) Le traduit le terme araméen de Mt 10,4 et Mc 3,18 (cf. Mt 10,4 note).
g) Ou : frère.
h) Cet apôtre correspond à Lebbée chez Mt et à Thaddée chez Mc. Il est nommé encore en Ac 1,13 et
Jn 14,22 (cf. Mt 10,3 note). En grec son nom est identique à celui de Judas ; c'est pour l'en distiguer
qu'on précise fils de Jacques et qu'on le transcrit habituellement Jude.
i) Cf. Mt 10,4 note.

Jésus et la foule

(Mt 4,24-25 ; Mc 3,7-11)
 17 Descendant avec eux, il s’arrêta sur un endroit plat avec une grande foule de ses disciples et une grande multitude de peuple...
2466

Les premiers disciples

35 Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit avec deux de ses disciples. 36 Fixant son regard sur Jésus qui marchait, il
2547
[...]
dit : « Voici l'agneau de Dieu. » 37 Les deux disciples, l'entendant parler ainsi, suivirent Jésus. 38 Jésus se retourna et voyant qu'ils s'étaient mis à le suivre, il leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils répondirent : « Rabbi - ce qui signifie Maître -, où demeures-tu ? » 39 Il leur dit : « Venez et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui, ce jour-là ; c'était environ la dixième heure.
40 André, le frère de Simon-Pierre, était l'un de ces deux qui avaient écouté Jean et suivi Jésus. 41 Il va trouver, avant tout autre, son propre frère Simon et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie ! » - ce qui signifie le Christ o. 42 Il l'amena à Jésus. Fixant son regard sur lui, Jésus dit : « Tu es Simon, le fils de Jean ; tu seras appelé Céphas » - ce qui veut dire Pierre p.
43 Le lendemain, Jésus résolut de gagner la Galilée. Il trouve Philippe et lui dit : « Suis-moi. » 44 Or, Philippe était de Bethsaïda q, la ville d'André et de Pierre. 45 Il va trouver Nathanaël r et lui dit : « Celui de qui il est écrit dans la Loi de Moïse et dans les prophètes, nous l'avons trouvé : c’est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth. » 46 De Nazareth, lui dit Nathanaël, peut-il sortir quelque chose de bon ? Philippe lui dit : « Viens et vois s. » 47 Jésus regarde Nathanaël qui venait à lui et il dit à son propos : ‘Voici un véritable Israélite en qui il n’est point d’artifice. » - 48 « D’où me connais-tu ? » lui dit Nathanaël ; et Jésus de répondre : «  Avant même que Philippe ne t’appelât, alors que tu étais sous le figuier, je t’ai vu t. » 49 Nathanaël reprit : « Rabbi tu es le fils de Dieu, tu es le roi d’Israël. » 50 Jésus lui répondit : Parce que je t’ai dit que je t’avais vu sous le figuier, tu crois. Tu verras des choses bien plus grandes. » Et il ajouta : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert  et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. »
[Le premier signe]
[...]
                    
o) Jean s'adressait sans doute à des lecteurs parlant couramment le grec ; à plusieurs reprises néanmoins (cf. 19,17 ; 20,16), il se réfère à des vocables hébreux ou araméens qu'il prend la peine de traduire (cf. 1,38.41.42). Par ce procédé, il veut probablement souligner que c'est à un moment donné de l'histoire, en Palestine, dans la réalité des hommes, que la Parole de Dieu s'est incarnée (1,14). Christ est la traduction de Messie qui signifie qui a reçu l'onction : dans la tradition juive (cf. 4,25), ce titre désignait le nouveau David, attendu à la fin des temps.
p) Jésus connaît mystérieusement tous ceux qui l'approchent (1,48 ; 2,25 ; 4,16-19). En donnant à Simon un nom nouveau (Céphas en araméen, Pierre en grec), il lui confère une vocation nouvelle (cf. pour Abraham Gn 17,5).
q) Bethsaïda Julias était située au nord du lac de Tibériade (cf. Mc 8,22-26 ; Mt 11,21).
r) Certaines traditions l'identifient avec l'apôtre Barthélemy, mais sans fondement (cf. 21,2).
s) Nathanaël, qui s'appliquait, semble-t-il, à l'étude des Ecritures, marque un certain scepticisme à l'égard des indications fournies. La connaissance de Jésus et de sa mission naîtra de la rencontre avec lui et de l'écoute de sa parole.
t) Allusion probable à la vie consacrée à l'étude des Ecritures : l'expression est bien connue dans la littérature rabbinique où le figuier est comparé à l'arbre de la science du bien et du mal.
u) Comme dans les synoptiques, le Christ de Jn porte le titre de Fils de l'homme. Mais la vision eschatologique évoquée par Dn 7,9-15, et promise par Jésus au cours du procès devant le Sanhédrin (Mc 14,62 ; Mt 26,64), est inaugurée dès à présent. En fonction de la présence de Jésus sur la terre, les cieux sont ouverts (Es 63,19 ; Mc 1,10 ; Lc 2,9-13) et la communication avec Dieu, qu'annonçait le rêve de Jacob (Gn 28,17), devient réalité permanente pour les croyants.
y) Le troisième jour : trois jours après la promesse faite à Nathanaël et, dès lors, sept jours après la scène de Béthanie (le témoignage de Jn 1,28) : l'évangile s'ouvre donc, comme la Genèse, par une semaine qui aboutit, le septième jour, à la première manifestation de la gloire de Jésus (2,11).
2548
[...]

Le groupe des apôtres

12 Quittant alors la colline appelée « Mont des Oliviers », ils regagnèrent Jérusalem — cette colline n'en est distante que d'un chemin de sabbat p. 13 A leur retour, ils montèrent dans la chambre haute où se retrouvaient Pierre, Jean, Jacques et André ; Philippe et Thomas ; Barthélemy et Matthieu ; Jacques fils d'Alphée, Simon le zélote et Jude fils de Jacques. 14 Tous, unanimes, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus q.

L'adjonction de Matthias aux onze apôtres

15 En ces jours-là, Pierre se leva au
milieu des frères r — il y avait là, réuni, un groupe d'environ cent vingt personnes — et il déclara : 16 « Frères, il fallait que s'accomplisse ce que l'Esprit Saint avait annoncé dans l'Ecriture, par la bouche de David, à propos de Judas devenu le guide de ceux qui ont arrêté Jésus. 17 Il était de notre nombre et avait reçu sa part de notre service. 18 s Or cet homme, avec le salaire de son iniquité, avait acheté Mt 27,3-10 une terre : il est tombé en avant,
s'est ouvert par le milieu, et ses entrailles se sont toutes répandues.
19 Tous les habitants de Jérusalem l'ont appris : aussi cette terre a-t-elle été appelée, dans leur langue, Hakeldama, c'est-à-dire Terre de Mt 27.8 sang. 20 Il est de fait écrit dans le livre des Psaumes :
Que sa résidence devienne déserte
et que personne ne l'habite
et encore :
Qu'un autre prenne sa charge t.
21 Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a marché à notre tête u, 22 à commencer par le baptême de Jean jusqu'au jour où il nous a été enlevé : il faut donc que
2618
l'un d'entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection v. »
23 On en présenta deux, Joseph appelé Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias. 24 Et l'on fit alors cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais les coeurs de tous, désigne celui des deux que tu as choisi, 25 pour prendre, dans le service de l'apostolat, la place que Judas a délaissée pour aller à la place qui est la siennes w. » 26 On les tira au sort et le sort tomba sur Matthias qui fut dès lors adjoint aux onze apôtres.
[La venue du Saint Esprit]

p) C'est-à-dire la distance qu'il était permis de parcourir un jour de sabbat (un peu moins d'un kilomètre).
q) Sur l'existence d'un groupe des frères du Seigneur, cf. 1 Co 9,5 ; Mc 6,3 ; Mt 12,46.

v) Avoir été avec Jésus durant sa vie et après sa mort (1,1-3 ; cf. 10,41) est donc une condition nécessaire
pour être adjoint au groupe des douze apôtres et participer à leur mission première (1,8), voulue par Dieu (10,41), qui est d'être témoins • 2,32 ; 3,15 ; 4,20.33 ; 8,25 ; 10,39-42 ; 13,31 note.
w) L'expression vise le sort mérité par le forfait de Judas, cf. Le 16,28.
2619

Relevé des noms

Simon appelé Pierre et André, son frère

Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère

Philippe et Barthélemy

Thomas et Matthieu le collecteur d'impôts

Jacques, fils d'Alphée et Thaddée

Jude fils de Jacques

Simon le zélote

Judas Iscariote

Nathanaël

quelques femmes dont Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus

Matthias


environ 20

Des disciples aux Églises

De 'Jésus' à 'Dieu'

Des disciples vont surmonter mystiquement l'échec apparent de la croix. Le feu mystique ne s'éteint pas, il couvre l'empire romain. Le Dieu juif détrône ses dieux en s'universalisant. La secte devient religion d'Etat. Le Dieu de Jésus prend place dans sa théologie au prix d'une perte du vécu intérieur.

On relève cette transformation si l'on compare deux figures de la nouvelle religion, Tertullien au second siècle et Ambroise de Milan au quatrième siècle.

Observez le passage de l’usage central du terme Apostolus chez Tertullien au second siècle (dans le De praescriptione haereticorum qui remonte par une chaîne humaine aux premiers apôtres) à celui du terme Deus observé chez Ambroise de Milan au quatrième siècle (dans le De Interpellatione Job et David).

La comparaison quantifiée et figurée « chimiquement » dans des conditions comparables (fréquences et liens sémantiques) souligne une dérive menant de l’individu porteur de vérité vers un corps de doctrine.57


Graphes "chimiques" : Tertullien en haut et Ambroise en bas :








Et la suite de l'histoire ?

Elle diffère entre l'Empire de Rome d'Occident livré aux invasions : il disparaît. L'Empire de Constantinople d'Orient résiste. Une disjonction temporelle s'ensuit où l'Eglise orientale qui perdure précède un renouveau au douzième siècle en Europe occidentale. Une disjonction en foyers spirituels s'ensuit : l'un impérial conduira à l'Orthodoxie grecque puis russe, l'autre naîtra en Italie puis en Flandres au sein de villes bourgeoises et ouvrières.

Cinq foyers s'ensuivent dans la Tradition chrétienne : Orthodoxe grec puis slave précédant François d'Assise, Béguines et Ruusbroec. Ensuite des Carmels, de la Quiétude.

5 Orthodoxes grecs puis slaves



µ
Transmission reconnue

Pères grecs

Jean de Dalyatha

Syméon le NT

Philocalie

Prière du coeur

Séraphim de Sarov

Optino

etc







6 François d'Assise 'deuxième Jésus'



« F1+ François vu par ses disciples allégé révisé le 15sept22 web.odt » :


Du Commencement de l’Ordre58


CHAPITRE II DES DEUX PREMIERS FRÈRES QUI SUIVIRENT LE BIENHEUREUX FRANÇOIS

10a Or voyant et entendant cela, deux hommes de la cité, inspirés par la visite de la grâce divine, se présentèrent humblement à François. L’un d’entre eux fut frère Bernard /3 et l’autre frère Pierre /4. Ils lui dirent simplement : « Dorénavant, nous voulons être avec toi et faire ce que tu fais. Dis-nous donc ce que nous devons faire de nos biens ! » Exultant du fait de leur venue et de leur désir, il leur répondit avec bienveillance : « Allons demander conseil au Seigneur ! »

/3. Bernard de Quintavalle, qui mourut entre 1241 et août 1246. Il est enterré près de la tombe de François dans la basilique d’Assise.

/4. Il pourrait s’agir de Pierre de Cattaneo, juriste, qui accompagna François en Orient et fut brièvement son vicaire de 1220 à sa mort, qui advint à la Portioncule, le 10 mars 1221, d’après l’épitaphe inscrite dans l’église même. Il est enterré près de la tombe de François dans la basilique d’Assise.


10b Ils s’en furent donc à une église de la cité /1, y entrèrent, s’agenouillèrent et dirent humblement en prière : « Seigneur Dieu, Père de gloire, nous te prions pour que, par ta miséricorde, tu nous montres ce que nous devons faire. » Leur prière achevée, ils dirent au prêtre de cette église qui se trouvait là : « Seigneur, montre-nous l’Évangile de notre Seigneur Jésus Christ ! »

11a Comme le prêtre avait ouvert le livre /2 - car eux-mêmes ne savaient pas encore bien lire /3 - ils trouvèrent aussitôt le lieu où il était écrit : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel /4. Tournant à nouveau les pages, ils trouvèrent : Qui veut venir à ma suite, etc. /5. Et tournant encore, ils découvrirent : N’emportez rien en chemin, etc. /6. Entendant cela, ils furent transportés d’une grande joie /7 et dirent : « Voilà ce que nous désirions, voilà ce que nous cherchions. » Et le bienheureux François dit : « Telle sera notre règle /8. » Puis il dit aux deux autres : « Allez et faites selon le conseil du Seigneur que vous venez d’entendre ! »

11b S’en fut donc frère Bernard et, comme il était riche, il retira beaucoup d’argent de la vente de toutes ses possessions. Quant à frère Pierre, il avait été pauvre en biens temporels, mais il était désormais devenu riche en biens spirituels. Lui aussi fait donc comme il avait reçu conseil du Seigneur. Et assemblant les

/1. Saint-Nicolas sur la place de la cité d’Assise, d’après 3S 28.

/2. Il s’agit du recours aux sortes biblicae, soit une triple ouverture au hasard de la Bible, censée livrer la volonté divine.

/3. Ce détail rendrait improbable l’identification du frère Pierre avec Pierre de Cattaneo qui, d’après JG 11, était formé en droit ; mais il s’agit d’une scène profondément recomposée.

/4. Mc 19 21.

/5. Mt 16 24 ; Lc 9 23.

/6. Lc 9 3.

/7. Mt 2 10.

/8. Voir 1Reg Prol 2, 1 2, 1 3, 2 4, 14 1 ; 2 Reg 1 1, 2 5, 12 4 ; Test 14.


pauvres de la cité, ils leur distribuaient l’argent qu’ils avaient tiré de la vente de leurs biens.

12a Pendant qu’ils faisaient cela en présence du bienheureux François, vint un prêtre du nom de Sylvestre /1. Le bienheureux François lui avait acheté des pierres pour la restauration de l’église Saint-Damien, auprès de laquelle il demeurait encore avant d’avoir des frères pour compagnons /2.

12b Ce prêtre donc, les voyant dépenser ainsi l’argent, suffoquait sous les feux de l’avarice /3. Il désira avidement 4 qu’on lui donne de cet argent et se mit à grommeler, en disant : « François, tu ne m’as pas correctement réglé pour les pierres que tu m’as achetées. » L’entendant grommeler à tort, le bienheureux François, qui avait rejeté toute forme d’avarice, s’approcha de frère Bernard : et mettant la main dans le manteau de Bernard, où était l’argent il en retira une pleine poignée de deniers qu’iI donna au prêtre. Mettant de nouveau la main dans le manteau, il en retira des deniers comme il l’avait déjà fait la première fois ; et de nouveau, il les donna au prêtre en lui disant : « As-tu maintenant pleinement ton compte ? » — « Pleinement », dit le prêtre. Cela fait, il retourne allègre à sa maison.

13a Quelques jours plus tard, inspiré par le Seigneur, ce même prêtre se mit à réfléchir sur ce qu’avait fait le bienheureux François, en se disant : « Ne suis-je pas un misérable ? Alors que je suis vieux, je désire avidement et recherche ces biens temporels, tandis que ce jeune, par amour de Dieu, les méprise et les abhorre. »

13b Et voici que, la nuit suivante, il vit en songe une croix gigantesque dont le sommet touchait les cieux et le pied se

/1. Cet épisode apparaît pour la première fois en AP.

/2. Voir AP 7-8.

/3. L’avarice est le vice opposé à la générosité, vertu noble par excellence.

/4. Nous traduisons ainsi le latin « concupivit ».


tenait /1 dans la bouche du bienheureux François. Quant aux bras de la croix, ils s’étendaient d’une extrémité du monde à l’autre.

13c En s’éveillant, ce prêtre crut donc que le bienheureux François était vraiment ami de Dieu et que la religion qu’il avait débutée allait s’étendre sur le monde entier. Dès lors, il se mit à craindre Dieu et à faire pénitence en sa maison /2. Peu de temps après, il entra dans l’Ordre des frères /3 : il vécut bien et finit glorieusement /4.

/1. Voir Gn 28 12.

/2. « Paenitentiam agere in domo sua » : expression consacrée pour désigner la pénitence à domicile, un mode de vie religieuse qui, d’ordinaire pratiqué par des laïcs, est attesté depuis les premiers siècles du christianisme et connaît un regain au début du XIIe siècle.

/3. L’auteur évite ici de dire que François est le fondateur de l’Ordre : il y a d’un côté la « religio » (le mode de vie religieuse) que François « avait débutée » (« coeperat ») et de l’autre le « fratrum Ordo » (« l’Ordre des frères »).

/4. Selon la tradition, Sylvestre mourut à Assise, le 4 mars 1240, ce qui donne un indice sur le terminus post quem de la rédaction d’AP. Il est enterré près de la tombe de François dans la basilique d’Assise.

CHAPITRE III DU PREMIER LIEU OÙ ILS DEMEURÈRENT ET DE LA PERSÉCUTION QU’ILS SUBIRENT DE LEURS PARENTS

14a Après avoir distribué aux pauvres, comme nous l’avons dit, le prix qu’ils avaient tiré de la vente de leurs biens /5, frère Bernard et frère Pierre se vêtirent comme était vêtu l’homme de Dieu, le bienheureux François, et ils s’associèrent à lui.

14b Mais n’ayant pas de gîte où demeurer, ils se mirent en route et trouvèrent une pauvre petite église, presque abandonnée, qu’on

/5. Voir Lc 18 12.


998 appelait Sainte-Marie-de-la-Portioncule /1. Ils firent là une petite maison, où ils demeuraient ensemble /2.

14c Huit jours plus tard vint encore à eux un autre homme du nom de Gilles /3, de la même cité, un homme très dévot et très fidèle à qui le Seigneur donna la grâce en abondance. Avec grande dévotion et révérence, il se mit à genoux et demanda /4 au bienheureux François qu’il daigne le recevoir dans sa compagnie /5. Entendant et voyant cela, le bienheureux François est rempli d’allégresse ; et il le reçut avec entrain et de grand cœur. Tous quatre en eurent une immense allégresse et une très grande joie spirituelle /6.

15a Après quoi le bienheureux François prit frère Gilles et l’emmena avec lui dans la Marche d’Ancône /7 ; les deux autres restèrent sur place. En route, ils exultaient grandement dans le Seigneur. L’homme de Dieu François exulta d’une voix très claire, chantant sans discontinuer en français /8, louant et bénissant le Seigneur /9.

/1. La « Porziuncola », ou « petite portion », sans doute du fait de la petitesse de l’édifice ou de son terrain. Cette minuscule église, aussi appelée Sainte-Marie-des-Anges, est attestée en 1045, mais le bâtiment restauré par François date du Xe siècle. L’église dépendait des Bénédictins du mont Subasio.

/2. Ce premier séjour à la Portioncule apparaît pour la première fois en AP.

/3. Voir Vie du bienheureux frère Gilles, 1, éd. R. B. Brooke, Scripta Leonis, Rufini et Angeli, sociorum S. Francisci..., p. 318-320. Selon ce texte, frère Gilles fut reçu en la fête de saint Georges, c’est-à-dire le 23 avril, peu après frère Bernard et deux ans après la conversion de François. Il est mort le 22 avril 1262.

/4. Voir Mc 10 17.

/5. « In societatem suam » : François et ceux qui s’associent à lui forment une société, une compagnie.

/6. Voir Mt 2 10.

/7. Marche d’Ancône, région d’Italie centrale longeant la mer Adriatique.

/8. François, qui a été frotté de culture courtoise dans la compagnie des jeunes chevaliers d’Assise, use du français, langue littéraire des milieux laïques, pour exprimer sa joie et chanter les louanges de Dieu.

/9. Voir Lc 24 53.


15b Vraiment, ils débordaient d’allégresse, comme s’ils avaient acquis le plus grand des trésors. Et ils pouvaient bien se réjouir, puisqu’ils avaient abandonné de nombreux biens et les avaient traités comme du fumier, ces biens qui d’ordinaire plongent les hommes dans la tristesse. Car ils voyaient bien les amertumes dont souffrent les amateurs de ce monde dans leurs affections pour les biens de ce monde, amertumes dans lesquelles on trouve à foison malheur et tristesse.

15c Or le bienheureux François dit à son compagnon, frère Gilles : « Elle sera semblable, notre religion, à un pêcheur qui lance à l’eau ses filets et prend une grande multitude de poissons. Voyant cette multitude de poissons, il choisit les gros pour les mettre dans ses seaux, rejetant à l’eau les petits /1. » Gilles s’étonna fort de la prophétie que le saint proféra de sa bouche, car il savait que le nombre des frères était faible.

15d L’homme de Dieu ne prêchait pas encore au peuple /2. Cependant, quand ils traversaient cités et places fortes /3, il exhortait hommes et femmes à craindre et aimer le Créateur du ciel et de la terre, et à faire pénitence de leurs péchés /4. Quant à frère Gilles, il lui donnait la réplique en disant : « Il dit fort bien. Croyez-le ! »

16a Ceux qui les entendaient se disaient les uns aux autres : « Qui sont ceux-là ? Et que disent-ils ? »

16b Certains d’entre eux disaient qu’ils semblaient fous ou ivres. Mais d’autres disaient : « Ce ne sont pas des propos de fous qu’ils profèrent de leurs bouches. » L’un d’eux répliqua :

/1. Voir Mt 13 47-49.

/2. L’auteur prend soin de souligner que François ne se met pas en tort vis-à-vis de la loi ecclésiastique, qui n’autorisait pas la prédication d’un laïc sans licence spéciale. D’où la distinction qui suit entre prédication et exhortation.

/3. Voir Mt 9 35 ; Lc 8 1.

/4. Voir 1Reg 21 2-3.


1000 « Pour atteindre la plus haute perfection, ils ont adhéré au Seigneur ; ou alors ils sont devenus insensés, car la vie de leurs corps semble sans espoir : ils marchent pieds nus, portent de vils vêtements et prennent peu de nourriture. » Cependant, on ne les suivait pas encore. Les voyant au loin, les jouvencelles fuyaient, de peur qu’ils ne soient éventuellement pris de folie /1. Mais bien que les gens ne prennent nullement leur suite, ils n’en restaient pas moins impressionnés d’avoir vu la forme de leur sainte conduite, par quoi ils semblaient marqués au service du Seigneur.

16c Après avoir parcouru cette province /2, ils revinrent au lieu de Sainte-Marie-de-la-Portioncule.

17a Quelques jours plus tard, trois autres hommes de la cité d’Assise vinrent à eux : frère Sabbatino, frère Jean et frère Morico le Petit /3, suppliant humblement le bienheureux François qu’il les reçoive dans sa compagnie. Et il les accueillit avec bienveillance et entrain /4.

17b Quand ils allaient demander des aumônes par la cité, c’est à peine si quelqu’un voulait leur donner. Mais on leur disait : « Vous avez dilapidé vos biens et vous voulez manger ceux des autres ! » Aussi souffraient-ils d’une très grande pénurie. Même leurs parents et leurs familles les persécutaient. Et les autres habitants de cette cité, petits et grands, hommes et femmes, les méprisaient et se moquaient d’eux comme des insensés et des sots, à l’exception de l’évêque de la cité, auprès de qui le bienheureux François allait fréquemment demander conseil /5.

/1. Cette troupe mâle peut en effet paraître un danger.

/2. La Marche d’Ancône.

/3. Première mention de ces trois frères dans les légendes franciscaines. 3S apprend que ce frère Jean est Jean de La Chapelle. Morico est enterré près de la tombe de François dans la basilique d’Assise.

/4. Voir 1 Reg 2 3.

/5. Certainement Gui 1er. L’auteur d’AP tient à indiquer que l’évêque ne se joint pas à la réprobation générale et que François agit sous son contrôle.


17c Si leurs parents et leurs familles les persécutaient et que les autres se moquaient d’eux, c’est parce qu’en ce temps-là il ne s’était jamais rencontré personne qui abandonne tous ses biens pour aller demander des aumônes de porte en porte /1.

17d Un jour que le bienheureux François était allé chez l’évêque /2, l’évêque lui dit : « Elle me semble vraiment dure et âpre, votre vie : ne rien posséder ni ne rien avoir en ce monde. » Le saint de Dieu lui répondit ainsi : « Seigneur, si nous avions quelques possessions, des armes nous seraient nécessaires pour les protéger, car elles sont sources de multiples problèmes et querelles, et par suite est d’ordinaire entravé l’amour de Dieu et du prochain. Voilà pourquoi nous ne voulons posséder aucun bien temporel en ce monde. »

17e Elle plut beaucoup à l’évêque, cette réponse.

/1. Voir Test 22.

/2. Cette entrevue apparaît pour la première fois en AP.


CHAPITRE IV COMMENT IL EXHORTA SES FRÈRES ET LES ENVOYA PAR LE MONDE

18a Saint François, plein désormais de la grâce de l’Esprit saint /3, annonça à ses frères ce qui allait arriver /4. Appelant à lui les six frères qu’il avait, dans le bois voisin de l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule où ils allaient fréquemment prier, il leur dit : « Considérons, frères très chers, notre vocation : dans sa miséricorde, Dieu nous a appelés non seulement pour notre

/3. Voir Ac 6 5.

/4. Le récit qui suit (AP 18 a-c) est également présent dans le Liber exemplorum fratrurn minorum saeculi XIII, 110, p. 203-286, en particulier p. 258, où il est précisément attribué à frère Jean, compagnon de frère Gilles.


1002 propre profit, mais pour le profit et même pour le salut d’un grand nombre. Allons donc par le monde ; exhortons et instruisons hommes et femmes, par la parole et l’exemple, à faire pénitence de leurs péchés et à se rappeler les commandements du Seigneur qu’ils ont si longtemps livrés à l’oubli. »

18b De nouveau il leur dit : « Ne craignez pas, petit troupeau /1, mais ayez confiance dans le Seigneur ! Et ne dites pas entre vous : “Ignorants et illettrés que nous sommes, comment prêcherons-nous ?” Mais rappelez-vous les paroles que le Seigneur adressa à ses disciples : En fait, ce n’est pas vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous /2. C’est en effet le Seigneur lui-même qui vous donnera l’esprit et la science /3 pour exhorter et prêcher aux hommes et aux femmes la voie et la pratique de ses commandements. Vous rencontrerez des gens fidèles, doux, humbles et bons qui vous recevront, vous et vos paroles, avec joie et amour. Vous en trouverez d’autres infidèles, orgueilleux et blasphémateurs /4 qui vous résisteront et vous dénigreront, vous et vos paroles. Disposez donc vos cœurs à supporter tout cela avec patience et humilité /5. »

18c Lorsqu’ils eurent entendu ces paroles, les frères prirent peur. Voyant leur crainte, le bienheureux François leur dit : « Ne vous effrayez pas /6, car sachez que d’ici peu de temps viendront à nous des savants, des sages et des nobles en grand nombre /7, et ils seront avec nous. Ils prêcheront aux nations et aux peuples, aux rois et aux princes, et beaucoup se convertiront au Seigneur. Et par le monde entier, le Seigneur fera se multiplier et augmenter sa famille. »

18d Et quand il eut achevé tout ce discours, il les bénit et ils se mirent en route.

/1. Lc 12 32.

/2. Mt 10 20.

/3. Voir Lc 21 15.

/4. Voir 2 Tm 3 2.

/5. Voir 1 Reg 16 10-21 ; 2 Reg 10 10-11.

/6. Voir Mc 16 6.

/7. Voir 1 Co 1 26.


[…]


CHAPITRE VII COMMENT ILS ALLÈRENT À ROME OÙ LE SEIGNEUR PAPE LEUR CONCÉDA UNE RÈGLE ET LA PRÉDICATION /1

1013 31a Voyant que la grâce du Sauveur augmentait ses frères en nombre et en mérite, le bienheureux François leur dit : « Je vois, frères, que le Seigneur veut faire de nous une grande congrégation. Allons donc à notre mère l’Église romaine, informons le souverain pontife de ce que le Seigneur fait par nous et menons à bien, par sa volonté et son ordre, ce que nous avons entrepris ! » Comme ce qu’il avait dit leur avait plu, il prit avec lui les douze frères /2 et ils allèrent à Rome.

31b Comme ils étaient en route, il leur dit : « Faisons d’un de nous notre guide et tenons-le nous comme vicaire de Jésus Christ /3 ! Où il lui plaira de faire un détour, faisons le détour et, quand il voudra faire halte pour s’héberger. faisons halte pour nous héberger ! » Ils élurent frère Bernard /4, qui avait été reçu le

/1. Le manuscrit de Brunswick se contente d’indiquer : « De la confirmation de la règle. »

/2. On ne peut savoir s’il faut entendre « douze frères » ou « les douze frères ». À propos du nombre des frères qui accompagnèrent François à Rome, la tradition a hésité. 1C 32 ne précise pas de chiffre, mais le décompte des conversions prouve que le groupe comptait onze frères en plus de François. A sa suite, VJS 21 et 3S 46 déclarent que les compagnons étaient au nombre de onze ou que le groupe comptait douze frères, François compris. AP paraît ici les contredire. L’enjeu est évidemment de savoir si François symbolise un des apôtres ou le Christ.

/3. « Vicarius Christi » était le titre donné au pape à cette époque. Il s’agit bien, de la part du petit groupe des frères, d’une sorte de réinvention de l’Église primitive.

/4. « Elegerunt » ne désigne pas forcément une élection résultant d’un vote, mais toute forme de désignation.


1014 premier par le bienheureux François /1, et ils accomplirent en œuvre ce qu’il avait dit.

31c Ils allaient joyeux et parlaient avec les paroles du Seigneur. Aucun d’eux n’osait rien dire d’autre que ce qui avait trait à la louange et à la gloire du Seigneur et qui était utile à leurs âmes. Ou alors, ils vaquaient à la prière. Le Seigneur leur procurait hébergement et nourriture au moment où ils en avaient besoin.

32a Comme ils étaient arrivés à Rome, ils rencontrèrent l’évêque de la cité d’Assise qui demeurait à Rome à ce moment-là. Les voyant, il les reçut avec une immense joie /2.

32b Or l’évêque était connu d’un cardinal, qu’on appelait le seigneur Jean de Saint-Paul /3. C’était un homme bon et religieux, qui chérissait beaucoup les serviteurs du Seigneur. L’évêque lui avait exposé le projet et la vie du bienheureux François et de ses frères. Sur la foi de ce rapport, le cardinal désirait vivement voir le bienheureux François et quelques-uns de ses frères. Quand il eut entendu qu’ils étaient dans la Ville, il leur envoya un messager et les fit venir à lui. Les voyant, il les accueillit avec dévotion et amour.

/1. Cette élection est une innovation d’AP. On en voit bien la logique : dans le fil de la tradition bénédictine, le choix des premiers frères est conforme au rang d’entrée dans la fraternité. Le but de cette chronique est de glorifier le groupe des plus anciens compagnons ; on peut donc aussi y lire une opposition à frère Élie, qui avait été préféré aux compagnons pour devenir vicaire en 1221 et était revenu à la tête de l’Ordre comme ministre général de 1232 à 1239, date à laquelle il venait d’être brutalement démis.

/2. Les sentiments de l’évêque étaient plus mêlés en 1C 32.

/3. Jean Colonna, d’abord moine à l’abbaye bénédictine de Saint-Paul-hors-les-Murs près de la porte d’Ostie, fut cardinal de Sainte-Prisque de 1193 à 1205, puis cardinal-évêque de Sabine de 1205 à sa mort en 1215. II fut également légat pontifical en Italie et en France et membre du tribunal de la curie.


1015 33a Quand ils eurent demeurés peu de jours avec lui, comme il voyait briller en œuvre ce qu’il avait entendu d’eux en paroles, il les chérissait de tout cœur. Et il dit au bienheureux François : « Je me recommande à vos prières et je veux que, dorénavant, vous me teniez pour un de vos frères. Dites-moi donc, pourquoi êtes-vous venus ? » Alors le bienheureux François lui révéla tout son projet et lui dit qu’il voulait parler au seigneur apostolique /1, pour poursuivre ce qu’il faisait par sa volonté et son ordre /2. Le cardinal lui répondit : « Moi, je veux être votre procureur à la curie du seigneur pape. »

33b Se rendant ainsi à la curie, il dit au seigneur pape Innocent III /3 : « J’ai rencontré un homme d’une haute perfection, qui veut vivre selon la forme du saint Évangile et observer la perfection évangélique /4. Par lui, je crois que le Seigneur veut rénover toute son Église par le monde entier. » Après avoir entendu cela, le seigneur pape s’étonna et dit au cardinal : « Amène-le-moi ! »

34a Le lendemain, il l’amena donc au pape. Le bienheureux François exposa tout son projet au seigneur pape, comme il l’avait dit auparavant au cardinal.

34b Le seigneur pape lui répondit : « Elle est trop dure et âpre, votre vie, si vous voulez à la fois faire une congrégation et ne rien posséder en ce monde /5. Car d’où vous viendra le nécessaire ? » Le bienheureux François répondit : « Seigneur, j’ai confiance en mon seigneur Jésus Christ. Car celui qui promet de

/1. Voir AP 36 a.

/2. L’auteur d’AP dévoile ici assez naïvement que François veut essentiellement en faire à sa tête, mais avec l’approbation du pontife.

/3. Lothaire de Segni, élu pape sous le nom d’Innocent III, le 8 janvier 1198, mort à Pérouse, le 16 juillet 1216. La rencontre doit se situer début mai 1209. Voir A. CACCIOTTl et M. MELLI (éd.), Francesco a Roma dal signor Papa, Milan, 2008.

/4. Voir 1 Reg Prol 2, 1 1, 5 17 ; 2 Reg 1 1, 12 4 ; Test 14.

/5. Voir 2Reg 6 6 ; AP 17d.


1016 nous donner au ciel vie et gloire ne nous retirera pas ce qui est nécessaire au corps sur cette terre en temps opportun. » Le pape répondit : « C’est vrai, fils, ce que tu dis. Cependant, la nature humaine est fragile et ne demeure jamais dans le même état /1. Mais va et prie de tout cœur le Seigneur qu’il daigne te montrer de meilleurs desseins, plus utiles à vos âmes ! Puis reviens m’en faire part et moi, ensuite, je les concéderai. »

35a François s’en fut alors prier et il pria le Seigneur d’un cœur pur qu’il daigne lui montrer cela par son ineffable piété. Comme il était resté longtemps en prière et avait relié tout son cœur au Seigneur, le Verbe du Seigneur advint en son cœur et lui dit par métaphore /2 : « Il était dans le royaume d’un grand roi une femme, toute pauvrette, mais belle, qui plut aux yeux du roi ; et il engendra d’elle de nombreux fils. Mais un jour, cette femme se mit à réfléchir, se disant en elle-même : “Que ferai-je, moi pauvrette, à qui sont nés tant de fils, alors que je n’ai pas de possessions qui leur permettraient de vivre ?” Comme elle tournait de telles idées en son cœur et que son visage s’attristait sous l’afflux de ces pensées, le roi apparut et lui dit : “Qu’as-tu donc, que je te vois pensive et triste ?” Et elle lui dit toutes les pensées qui agitaient son esprit. Le roi lui répondit : “Ne t’inquiète pas /3 de ton extrême pauvreté, ni des fils qui te sont nés et des nombreux qui sont à naître ! Car alors qu’une foule de mercenaires se rassasie de pains dans ma maison, moi je ne veux pas que mes fils meurent de faim /4, mais je veux les rassasier plus que les autres /5.” »

/1. Jb 14 2. Avant de devenir le pape Innocent III, Lothaire de Segni avait rédigé un traité intitulé De la misère de la condition humaine.

/2. « Per similitudinem » : dans le langage évangélique, on parlerait d’une parabole ; en cette période du Moyen Âge, d’un exemplum, c’est-à-dire le récit d’une anecdote exemplaire.

/3. Voir Tb 4 23 ; Lc 12 32 ; Mt 14 27.

/4. Voir Lc 15 17.

/5. C’est la première apparition de cette parabole dans les légendes franciscaines. Elle est toutefois attestée dans le recueil d’exempla du clerc anglais Eudes de Cheriton ; voir TM 17.


1017 35b L’homme de Dieu François comprit aussitôt qu’il était désigné par cette femme pauvrette /1. C’est pourquoi l’homme de Dieu consolida donc son projet d’observer dorénavant la très sainte pauvreté /2.

36a Se levant à l’instant même, il alla chez le seigneur apostolique /3 et lui indiqua ce que le Seigneur lui avait révélé.

36b Entendant cela, le seigneur pape fut stupéfait que le Seigneur ait révélé sa volonté à un homme si simple. Et il sut que François ne marchait pas selon la sagesse des hommes, mais selon la révélation et la vertu de l’Esprit 4.

36c Ensuite, le bienheureux François s’inclina et promit au seigneur pape obéissance et révérence avec humilité et dévotion. Et puisque les autres frères n’avaient pas encore promis obéissance, selon l’ordre du seigneur pape c’est au bienheureux François qu’ils promirent pareillement obéissance et révérence /5.

36d Le Seigneur pape lui concéda alors une règle, ainsi qu’à ses frères présents et futurs /6. Il lui donna également autorité de prêcher en tous lieux, comme la grâce de l’Esprit saint le lui dispenserait. Et il accorda que puissent aussi prêcher les autres frères, à qui l’office de prédication serait concédé par le bienheureux François /7.

1. Le diminutif même de « paupercula » annonce en effet le terme de « poverello » pour désigner François. Lui-même, lorsqu’il s’adresse à Claire et à ses sœurs, les appelle « poverelle » ; voir EP 1.

2. Voir 2Reg 6 4-6, 12 4.

3. Le pape est désigné comme l ’« Apostolicus », comme pour souligner la profonde cohérence entre le Siège apostolique et l’expérience apostolique de François.

4. 1 Co 2 4. Voir AP 9c.

5. Voir 1 Reg Prol 34 ; 2 Reg 1 2-3.

6. Voir 1 Reg Prol 2 ; Test 14-15.

7. Voir 1 Reg 17 1 : 2 Reg 9 2.


1018 36e Dès lors, le bienheureux François se mit à prêcher au peuple par les cités et les places fortes /1, comme l’Esprit du Seigneur lui révélait. Et le Seigneur mit en sa bouche des paroles si honnêtes, si suaves et si douces qu’on ne pouvait pratiquement pas se lasser de l’entendre.

36f Quant au cardinal Jean de Saint-Paul, à cause de la dévotion qu’il avait pour le Frère /2, il fit donner la tonsure à l’ensemble des douze frères /3.

36g Après cela, le bienheureux François ordonna qu’on tienne chapitre deux fois l’an : à la Pentecôte et à la fête de saint Michel, au mois de septembre /4.

/1. Voir Lc81.

/2. Cette manière d’appeler François (« le Frère » par excellence) est attestée en JG 17.

/3. C’est la première légende à signaler ce point de grande importance canonique : en recevant la tonsure, tous les frères seraient en effet devenus des clercs, ce qui atténuerait l’audace de leur avoir confié une mission de prédication.

/4. Le 29 septembre. Voir 1 Reg 18.

CHAPITRE VIII COMMENT IL ORDONNA QU’ON TIENNE CHAPITRE ET DES POINTS QU’ON TRAITAIT EN CHAPITRE

37a À la Pentecôte, tous les frères venaient se réunir au chapitre près de l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule /5. Dans ce chapitre, ils examinaient comment ils pourraient mieux observer la règle. Ils désignaient des frères dans chaque province pour prêcher au peuple et pour implanter d’autres frères dans leur province

/5. Voir 1 Reg 18 2.

/6. Voir 1 Reg 4 2. Les frères chargés de la prédication, désignés par le chapitre (prototypes des ministres provinciaux), auraient donc à leur tour réparti les autres frères dans une région donnée. En fait, voulant décrire les institutions embryonnaires de la communauté avant la création des provinces et des ministres, l’auteur d’AP ne peut s’empêcher de surimprimer au passé la réalité qu’il connaît en son temps. Le terme même de province est ambigu, puisqu’il peut désigner une région en général ou une subdivision territoriale de l’Ordre des Frères mineurs en particulier.


1019 37b Saint François faisait aux frères des admonitions /1, des réprimandes et leur donnait des ordres, comme il lui semblait bon après avoir consulté le Seigneur. Mais tout ce qu’il leur disait en paroles, avec affection et sollicitude il le leur montrait d’abord en œuvre.

Actes

2735 À la louange et à la gloire de notre Seigneur Jésus Christ et de notre très saint père François sont écrits ici certains faits notables sur le bienheureux François et ses compagnons, ainsi que certains de leurs actes admirables qui furent omis dans ses légendes, mais qui sont fort utiles et dévots.

CHAPITRE I LE PARFAIT DÉPOUILLEMENT DE SAINT FRÈRE BERNARD À LA PRÉDICATION DE NOTRE TRÈS SAINT PÈRE FRANÇOIS

En premier lieu, il faut savoir que notre bienheureux père François fut conforme au Christ en tous ses actes 3. 2 Car

1. Nous avons repris la division en chapitres et les intertitres — les uns et les autres présents dans les manuscrits — proposés dans l’édition des Actes par Jacques Cambell. La numérotation interne à chaque chapitre calque celle de cette même édition ; nous l’avons reproduite, car elle a été adoptée par la majorité des commentateurs de ce texte.

2. Ce premier chapitre des Actes est traduit en Fio 1 (« Des douze premiers compagnons de saint François ») pour Actus 1 1-9 et Fio 2 (« De frère Bernard de Quintavalle, premier compagnon de saint François ») pour Actus 1 10-46 ; cette deuxième partie trouve également un parallèle en Chronica generalium ministrorum Ordinis fratrum minorum (désormais C24), dans Chronica XXIV generalium Ordinis minorum cum pluribus appendi-cibus inter quas excellit hucusque ineditus Liber de laudibus S. Francisci fr. Bernardi a Bessa, Quaracchi, coll. « Analecta franciscana », n° 3, 1897, « Vie de frère Bernard de Quintavalle », p. 34-35. Actus 1 est organisé autour de données amplement abordées dans les légendes antérieures (1C 24-25 ; AP 10-13, 17 et 24 ; 3S 27-35 ; 2C 15 et 109 ; LM 3 3, 5, 7…), mais profondément remaniées et amplifiées.

3. Le thème de la conformité de François au Christ, qui émerge progressivement dans les légendes antérieures, est pleinement développé tout au long des Actus.


2736 comme le Christ béni prit avec lui au début de sa prédication douze apôtres qui abandonnèrent tout /2, ainsi le bienheureux François eut-il douze compagnons élus qui choisirent la très haute pauvreté /3. 3 Et comme un des douze apôtres se pendit avec une corde /4, ainsi un de ces douze compagnons, nommé Jean de La Chapelle, se pendit avec une corde /5. 4 Et comme les saints apôtres furent tout entiers admirables pour le monde et pleins de l’Esprit saint /6, ainsi les très saints compagnons de saint François furent des hommes d’une si grande sainteté que, depuis l’époque des apôtres, le monde n’en eut pas de semblables. 5 Car un d’entre eux fut ravi jusqu’au troisième ciel/7 : frère Gilles ; 6 un autre fut touché aux lèvres par un ange

1. Voir Mt 10 1 ; Mc 3 14 ; Lc 6 13.

2. Mt 19 27 ; Mc 10 28.

3. Selon les sources antérieures, François eut onze compagnons et non pas douze.

4. Mt 275.

5. La mention de « Iohannes de Capella » (Jean de La Chapelle ou Jean du Chapeau ?) semble avoir seulement vocation à souligner l’extrême similitude entre François et Jésus, puisqu’il n’en sera plus question qu’au détour d’une phrase en Actus 37 10, pour rappeler sa pendaison qui aurait été prédite par François. Jean est cité parmi les compagnons en 3S 35, mais il est assimilé à un autre Judas pour la première fois par BERNARD DE BESSE, Liber de laudibus (désormais BB), 1, dans Chronica XXIV generalium Ordinis minorum..., p. 668, où l’auteur précise que tous les premiers compagnons de François étaient hommes très saints, à l’exception de cet « autre Judas ». La même information est reprise en C24, p. 4, où Arnaud de Sarrant précise en outre que Jean fut « abandonné par Dieu aux mains des démons » et se pendit, afin que François fût conforme au Christ même par un disciple aussi pervers ». Voir aussi JG 13 et ARNAUD DE SARRANT, De cognatione sancti Francisci (CSF), 6, éd. M. Michalczyk, « Une compilation parisienne des sources primitives franciscaines, Paris, Nationale, ms lat. 12 707 », Archivum franciscanum historicum, 76, 1983, p. 21-22.

6. Ac 6 3.

7. 2 Co 12 2. Gilles est ici comparé à saint Paul, ainsi que l’explicitent Fio 1. Sur ce frère qui rejoignit la fraternité le 23 avril 1208 et mourut en 1262, voir Actus 43 et 66-68.


avec un charbon ardent comme Isaïe : frère Philippe le Long 7 un autre parlait avec Dieu comme un ami avec son ami /2 : le très pur frère Sylvestre ; 8 un autre volait vers la lumière de la sagesse divine comme un aigle /3 : le très humble frère Bernard, qui éclaircissait les Écritures les plus profondes /4 ; 9 un autre fut sanctifié par le Seigneur et canonisé au ciel alors qu’il vivait encore en ce monde /5, comme s’il avait été sanctifié dès le ventre de sa mère : frère Rufin, noble d’Assise, homme très fidèle au Christ. Ainsi chacun s’illustra-t-il par une prérogative spéciale, comme il apparaîtra ci-dessous.

10 Parmi eux le premier et le fils premier-né tant par la priorité dans le temps que par le privilège de sainteté /6 fut frère Bernard d’Assise, qui se convertit de la manière suivante /7.

1. Allusion au récit de la vocation d’Isaïe (Is 6 6-7), déjà employée pour évoquer Philippe le Long en 1C 25 (selon laquelle il fut le sixième frère à rejoindre François) puis en BB 1. Il ne sera plus guère question de Philippe qu’en Actus 58 3-10. Visiteur des Pauvres Dames en 1219-1220, puis de 1228 à 1246 (voir AP 41c et JG 13), il mourut vers 1259.

2. Allusion à Moïse selon Ex 33 11 : « Le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un homme parle habituellement à son ami. » C’est la première fois dans les sources que Sylvestre, premier prêtre à rejoindre la fraternité des débuts, est comparé à Moïse. Sur frère Sylvestre, voir Actus 1 38-43 et Actus 33-37.

3. Bernard de Quintavalle est ici comparé à saint Jean, dont le symbole est l’aigle selon He 1 8. Bernard occupe une place centrale dans les Actes et, outre ce premier chapitre, fait l’objet des chapitres 2-5 et 32.

4. Proposition reprise à peu près dans les mêmes termes en Actus 32 8.

5. Voir Actus 37 9 pour une assertion identique. Rufin, cousin germain de sainte Claire, appartenait tout comme elle à une noble famille d’Assise et rejoignit François à une date inconnue. Il mourut à l’ermitage des Carceri et est enterré près de la tombe de François dans la basilique d’Assise. Il est, avec frère Léon et frère Ange, un des auteurs de la Lettre de Greccio datée de 1246, qui ouvre la quasi-totalité des manuscrits de la Légende des trois compagnons ; voir 3S 1. Les Actes lui consacrent plus loin un petit cycle de cinq chapitres : Actus 33-37.

6. Depuis « le fils premier-né » : emprunt littéral à LM 3 3. Sur le terme « primogenitus » (« fils premier-né »), voir 1C 24, AP 11, 3SS

7. Bien que plusieurs éléments de cet épisode proviennent anté-rieurs, il offre une organisation des données complètement neuve et fournit des détails absents des textes les plus anciens, comme le suggère la comparaison avec 1C 24, AP 10-11, 3S 27-29, 2C 15 et LM 3 3. Ainsi le stratagème de Bernard pour observer François à son insu et la prière nocturne de François sont-ils des ajouts des Actes. Ici le texte semble plus précisément emprunter à 3S 27-29, dont on trouve des reprises littérales.


2738 À l’époque où, bien qu’entièrement méprisé et écarté de tout espoir terrestre, saint François avait encore l’habit du siècle /1 et où il était si difforme et repoussant à force de pénitence que beaucoup le croyaient insensé, 12 alors qu’il était assaisonné du sel divin /2 autant qu’affermi et soutenu par la tranquillité de l’Esprit saint, pendant longtemps, quand il allait ainsi dans Assise, on lui jetait de la boue et des pierres, on l’accablait d’innombrables insultes, tant les siens que les étrangers ; mais lui, comme sourd et muet /3, traversait tout cela avec la plus grande patience, le visage joyeux. 13 Le seigneur Bernard d’Assise, qui était des plus nobles, des plus riches et des plus sages de la cité, aux conseils duquel tous acquiesçaient, se mit à considérer avec sagesse le si haut mépris du monde présent en saint François, sa si grande constance sous les insultes et sa si grande longanimité à les supporter, 14 telles que pendant presque deux ans, ainsi détesté et méprisé de tous, il paraissait toujours plus constant. Il dit en son cœur : « Il serait absolument impossible que ce François n’ait pas reçu une grande grâce de Dieu. »

15 Inspiré par Dieu, il invita un soir François à manger avec lui. François, y consentant humblement, mangea avec lui ce soir-là. 16 Le seigneur Bernard établit alors en son cœur la volonté d’examiner la sainteté de saint François et l’invita donc à se reposer cette nuit chez lui. 17 Saint François accepta humblement et le seigneur Bernard fit préparer un lit dans sa

1. Le latin (« Cum s. Franciscus adhuc esset in habitu seculari ») est plus riche que le français, puisqu’il peut se traduire également par « À l’époque où saint François vivait encore dans ce siècle », grâce à la polysémie du terme habitus qui désigne aussi bien l’habit (le vêtement) que la manière de vivre.

2. Voir Col 4 6.

3. Voir Ps 37 (38) 14.


propre chambre, où une lampe brillait continuellement toute la nuit. 18 Saint François, sitôt entré dans la chambre, pour cacher la grâce divine dont il bénéficiait, sitôt se jeta sur le lit en montrant qu’il voulait dormir. 19 Le seigneur Bernard décida en son cœur de l’observer en cachette pendant la nuit. Aussi usa-t-il de cette précaution : peu après s’être allongé dans son lit, il feignit d’être profondément endormi et de ronfler très fort.

20 Saint François, dissimulateur fidèle des secrets de Dieu, comme il pensait que le seigneur Bernard dormait profondément, dans le profond silence de la nuit se leva de son lit 21 et, levant le visage vers le ciel, levant les mains et les yeux vers Dieu, tout tendu et embrasé de ferveur, il disait en priant très pieusement : « Mon Dieu et mon tout. » 22 Il gémissait ces mots vers le Seigneur avec tant de larmes et répétait les mêmes dévotes paroles avec une si grande tristesse que, jusqu’au matin, il ne disait rien d’autre que : « Mon Dieu et mon tout. » 23 Saint François le disait en s’émerveillant de l’excellence de la majesté divine qui daignait s’abaisser jusqu’au monde en perdition et se préparait à pourvoir au remède du salut par lui, saint François, le petit pauvre. 24 En effet, illuminé par l’esprit prophétique, prévoyant les merveilles que Dieu allait accomplir par lui et par son Ordre et considérant, grâce à l’enseignement du même Esprit, son insuffisance et la petitesse de sa vertu, 25 il invoquait le Seigneur afin que ce qu’il ne pouvait accomplir lui-même fût accompli par Dieu, sans qui la fragilité humaine ne peut rien. C’est pourquoi il disait « Mon Dieu et mon tout. »

26 Le seigneur Bernard, qui voyait tout à la lumière de la lampe et comprenait prestement ces paroles, appréciant par son observation vigilante la dévotion du saint, intérieurement touché par l’Esprit saint au plus profond de son cœur, sitôt le matin appelle saint François et dit : 27 « Frère François, je suis entièrement disposé à abandonner le monde et à te suivre en tout ce que tu ordonneras. » A ces mots, saint François exulta en esprit et dit avec une grande joie : 28 « Seigneur Bernard, c’est là une tâche si ardue qu’il faut requérir à ce sujet le conseil de notre Seigneur 2740 Jésus Christ pour qu’il daigne indiquer son bon plaisir sur la manière dont nous devons mener cela à bien. 29 Allons donc ensemble à l’évêché /1, où se trouve un bon prêtre, et faisons dire une messe quand nous l’aurons entendue, nous prierons jusqu’à tierce /2. 30 Dans notre prière nous demanderons à notre Seigneur Jésus Christ qu’il daigne nous indiquer, au moyen de trois ouvertures du missel /3, la voie qu’il lui plaît que nous élisions. » Le seigneur Bernard dit : « Ce que tu proposes me convient. »

31 Ils allèrent donc à l’évêché et, lorsqu’ils eurent entendu la messe et prolongé la prière jusqu’à tierce, le prêtre prit le missel à la demande de saint François et du seigneur Bernard et, se fortifiant du sine de la croix, l’ouvrit au nom de notre Seigneur Jésus Christ. 32 A la première ouverture survint : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne aux pauvres /4. 33 À la deuxième ouverture survint : Vous n’emporterez rien en route /5.

34 A la troisième ouverture survint : Qui veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, porte sa croix et me suive /6. 35 Ayant vu cela, saint François dit : « Seigneur Bernard, voilà le conseil que le Seigneur nous donne. Va, accomplis ce que tu as entendu et que soit béni notre Seigneur Jésus Christ qui a daigné nous montrer sa voie évangélique. »

36 Aussitôt le seigneur Bernard vendit tous ses biens, qui étaient vraiment de grande valeur, et il donnait tout aux pauvres avec joie ; 37 la poche pleine d’argent, il distribuait abondamment et très libéralement aux veuves et aux orphelins, aux pèlerins et aux serviteurs de Dieu, tandis que saint François l’accompagnait dans toutes ses tâches et l’assistait fidèlement. 38 Or le seigneur

1. 3S 28 et LM 3 3 indiquent que François et Bernard sont allés à l’église Saint-Nicolas.

2. Troisième des heures de l’office, qui se récite au milieu de la matinée.

3. L’ouverture au hasard de l’Écriture (« sortes Biblicae ») est un des moyens, abondamment attesté au Moyen Âge, de connaître la volonté divine.

4. Mt 1921.

5. Lc 9 3.

6. Lc 9 23 ; Mt 16 24.

CHAPITRE IV FRÈRE BERNARD COMMENT IL ALLA À BOLOGNE /3

1 Comme notre bienheureux père François, tant lui-même que les siens, avait été appelé par Dieu de la croix et à la croix, pour cette raison, lui-même et ses bienheureux premiers compagnons paraissaient à juste titre — car ils l’étaient — des hommes du Crucifié : 2 portant la croix en matière d’habit, de nourriture et en tous leurs actes, plus désireux de connaître les opprobres du Christ que les vanités du monde et ses trompeuses flatteries, ils se

1. Jg 13 18.

2. 2 Co 11 31.

3. Bologne, Émilie-Romagne. Ce chapitre, traduit en Fio 5 et dont on trouve un parallèle très abrégé en C 24, « Vie de frère Bernard », p. 36-37, est le premier témoin d’un épisode par ailleurs inconnu et s’attache à faire de Bernard un double de François tel qu’il a été présenté dans le premier chapitre. La comparaison entre Actus 4 5-12 et Actus 1 11-14 est en effet particulièrement suggestive : frère Bernard, qui se livre délibérément au mépris et aux insultes des Bolognais, attire l’attention d’un juge de la cité pour des raisons analogues à celles qui le conduisirent à remarquer François et embrasser son genre de vie.


réjouissaient par conséquent des injures et s’attristaient des honneurs. 3 Ils allaient par le monde comme des pèlerins et des étrangers /1, n’emportant avec eux rien d’autre que le Christ ; ainsi partout où ils allaient, comme ils étaient les vivants rameaux de la vraie vigne, produisaient-ils de très grands fruits dans les âmes.

4 Ainsi arriva-t-il une fois, au commencement de l’Ordre, que saint François envoya frère Bernard à Bologne, afin qu’il y produisît des fruits pour Dieu selon la grâce que le Seigneur lui avait donnée. Frère Bernard, se fortifiant de la croix du Christ et accompagné de la vertu d’obéissance, gagna Bologne. 5 Quand les enfants le virent dans son habit insolite et méprisable, ils se mirent à l’abreuver d’injures. Ces injures, frère Bernard, vraiment saint, les supportait non seulement patiemment, mais même très joyeusement. 6 Car en vrai disciple du Christ qui devint l’abjection du peuple et l’opprobre des hommes /2, il s’installa délibérément sur la place de cette cité, pour y être mieux raillé par les hommes. 7 Aussi, comme il était assis là, beaucoup d’enfants se rassemblèrent-ils autour de lui ainsi que des hommes : certains tiraient sa capuche en arrière, d’autres en avant ; certains lui jetaient de la poussière, d’autres des pierres ; certains encore le poussaient violemment de-ci de-là. 8 Mais face à tous ces opprobres, frère Bernard demeurait joyeux et patient, n’opposant absolument aucune résistance ou murmure ; et même, qui plus est, pendant plusieurs jours il revenait délibérément sur cette place pour supporter de semblables opprobres. 9 Aussi nombreuses que fussent les injures dont ils l’accablaient, pourtant il montrait toujours par son visage réjoui un esprit imperturbable /3.

10 Comme la patience réalise et prouve une œuvre parfaite, il se trouva qu’un juge sage, observant et examinant attentivement une constance si vertueuse qui tant de jours durant était

1. 2 Reg 6 3, à partir de 1P 2 11.

2. Ps 21 (22) 7.

3. Cette description rappelle celle d’AP 23, qui survient juste après un épisode dont Bernard est le héros.


2752 restée absolument imperturbable, se dit en son cœur : 11 « Il est impossible que celui-ci ne soit pas un saint homme. » S’approchant de frère Bernard, il dit : « Qui es-tu et pourquoi es-tu venu ici ? » 12 Frère Bernard plongea la main dans sa poche et présenta la Règle évangélique de saint François qu’il portait en son cœur et illustrait par ses œuvres. 13 Le juge, quand il eut achevé la lecture du si haut statut /1 de cette Règle, s’étonna vivement, car c’était un homme intelligent ; 14 et se tournant vers ses compagnons, il dit avec une très grande admiration : « C’est le statut le plus élevé dont j’ai jamais entendu parler et c’est pourquoi cet homme est avec ses compagnons parmi les plus saints hommes de ce monde. 15 Aussi font-ils un grand péché, ceux qui l’abreuvent d’injures, car il doit être exalté non par les injures, mais par les plus grands honneurs, puisqu’il est vraiment l’ami du Très-Haut. » 16 Et il lui dit : « Très cher, si l’on vous montrait un lieu qui vous convienne où vous pourriez commodément servir le Seigneur et que vous vouliez l’accepter, pour ma part je vous le donnerais très volontiers pour le salut de mon âme. » 17 Frère Bernard répondit : « Très cher seigneur, je crois que Dieu vous a inspiré cela et c’est pourquoi j’accepte volontiers votre offre en l’honneur du Christ. »

18 Alors ce juge, conduisant frère Bernard à sa maison, le reçut avec joie et grande charité ; il lui montra ensuite le lieu qu’il lui avait promis et acquitta tout parfaitement et avec dévouement à ses propres dépenses. 19 Il devint entre tous le défenseur et le père de frère Bernard et de ses compagnons. Quant à frère Bernard, en raison de sa sainte vie, il commença à être honoré par les hommes au point que s’estimaient bienheureux ceux qui pouvaient le toucher ou le voir. 20 Mais Frère Bernard, comme il était vraiment humble et disciple du Christ, de peur que l’honneur qui lui était montré là n’entravât sa tranquillité d’esprit

1. Le terme « status » désigne ici aussi bien les différents articles de la Règle (les statuts que suivent les frères) que l’état de vie religieuse qu’elle définit.


et son salut, se retira et, de retour auprès de saint François, lui dit : 21 « Un lieu a été occupé dans la cité de Bologne : envoie donc, père, des frères pour y demeurer, car moi je n’y fais plus de profit ; bien au contraire, à cause du grand honneur qui m’y est montré, je crains de perdre plus que de gagner. » 22 Le bienheureux François, apprenant par le menu tout ce que le Seigneur avait accompli par frère Bernard, se réjouissant et exultant en esprit, commença à louer le Très-Haut qui répandait ainsi les petits pauvres disciples de la croix pour le salut du peuple. 23 Prenant dès lors des compagnons, il les envoya en Lombardie /1 et, comme la dévotion des fidèles croissait, ils occupèrent de toutes parts de nombreux lieux. À la louange de notre Seigneur Jésus Christ, qui est béni dans les siècles /2. Amen.

CHAPITRE VII L’ENSEIGNEMENT DE SAINT FRANÇOIS À FRÈRE LÉON LA JOIE PARFAITE EST DANS LA SEULE CROIX /1

1 Un jour d’hiver que saint François allait avec frère Léon de Pérouse à Sainte-Marie-des-Anges /2 et que le froid le tourmentait très cruellement, 2 il appela frère Léon qui le précédait de quelques pas, disant : « Ô frère Léon, quand bien même les Frères mineurs donneraient en chaque terre un grand exemple de sainteté et de bonne édification, transcris l’exemple, c’est-à-dire note que là n’est pas la joie parfaite. » 3 Après avoir un peu marché, il l’appela encore, disant : « O frère Léon, quand bien même un frère mineur illuminerait les aveugles, redresserait les bossus, chasserait les démons, rendrait aux sourds l’ouïe, aux boiteux la marche et aux muets la parole et, qui plus est, quand il ressusciterait un mort le quatrième jour /4, écris que là n’est pas la joie parfaite. » 4 Criant de nouveau, il disait : « O frère Léon, si un frère mineur savait les langues de tous les peuples, toutes les sciences et les écritures si bien qu’il saurait même prophétiser /4 et révéler non seulement le futur, mais aussi les consciences des autres, écris que là n’est pas la joie parfaite. » 5 Alors qu’ils marchaient encore, il criait de

1. Traduit en Fio 8, ce chapitre propose une version amplifiée de VJ et Adm 5. Léon, dont c’est la première mention dans les Actes, mais auquel sont également consacrés les chapitres 8, 9, 38, 39, 60, 71 et 72, et qui est aussi cité dans les chapitres 31, 34 et 73, fut le secrétaire et confesseur de François. À l’instar de Massée, il est présenté comme une source d’information orale indirecte de l’auteur (par exemple en Actus 9 71).

2. La Portioncule, en contrebas d’Assise.

3. Voir Mt 11 5.

4. Voir 1 Co 13 2.


2760 nouveau : « Ô frère Léon, petite brebis de Dieu, quand bien même un frère mineur parlerait la langue des anges /2, saurait le cours des étoiles et les vertus des herbes, quand bien même tous les trésors des terres lui auraient été révélés 6 et qu’il connût les vertus des oiseaux et des poissons, des animaux et des hommes, des arbres et des racines, des pierres et des eaux, écris, écris bien et note soigneusement que là n’est pas la joie parfaite. » 7 Au bout de quelques instants, il s’écria : « O frère Léon, quand bien même un frère mineur saurait prêcher assez solennellement pour convertir tous les infidèles à la foi, écris que là n’est pas la joie parfaite. »

8 Cette manière de parler dura bien deux milles. Frère Léon, vivement étonné de tout cela, dit : « Père, je te prie, de la part de Dieu, de me dire où est la joie parfaite. » 9 Saint François répondit : « Quand nous irons à Sainte-Marie-des-Anges ainsi trempés de pluie et glacés par le froid, défigurés par la boue et tenaillés par la faim et que nous frapperons à la porte du lieu, et le portier viendrait en colère, disant : 10 “Qui êtes-vous ?” Et nous dirons : “Nous sommes deux de vos frères.” Lui au contraire dirait : “Vous êtes plutôt deux ribauds qui allez en parcourant le monde pour voler les aumônes des pauvres /3 !”

1. “Pecorella”, en italien dans le texte. François appelle ainsi frère Léon en Actus 9 54.

2. Voir 1Co 13 1.

3. Ce reproche fut effectivement fait aux Mendiants.


11 Et il ne nous ouvrirait pas, mais nous ferait rester dans la neige et l’eau, dans le froid et la faim jusqu’à la nuit. Alors, si nous supportions patiemment, sans trouble ni murmure, les insultes et les rebuffades 12 et que nous pensions humblement et charitablement que le portier nous connaît vraiment et que c’est Dieu qui excite sa langue contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. 13 Et si nous nous entêtions à frapper et que le portier, comme irrité contre des importuns, sortait et nous accablait très durement de gifles, disant : “Partez d’ici, vils 2761 fainéants, et allez à l’hôpital ! Qui êtes-vous donc ? Vous ne mangerez rien du tout ici !” 14 Si nous supportons cela joyeusement et recevons les injures avec amour, de tout cœur, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. 15 Si, ainsi tourmentés de toutes parts — la faim nous presse, le froid nous tourmente et, de surcroît, la nuit approche — nous frappons, crions et supplions en pleurant qu’on nous ouvre et que lui, alors excédé, dise : “Ces hommes-là sont des insolents finis et des effrontés, je vais les calmer !” 16 Et sortant avec un bâton noueux, nous prenant par la capuche, il nous jettera à terre dans la boue et la neige et nous frappera tellement avec ce bâton qu’il nous couvrira de plaies : 17 si nous supportons allégrement tant de maux, tant d’insultes et de coups en pensant que nous avons dû supporter les souffrances du Christ béni, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. 18 Car écoute la conclusion, frère Léon. Entre tous les charismes du Saint-Esprit que le Christ a pu et peut concéder à ses amis, il y a se vaincre soi-même et supporter volontiers les opprobres pour le Christ et l’amour de Dieu. 19 En effet, de toutes les merveilles évoquées plus haut, nous ne pouvons nous glorifier, car elles ne sont pas de nous, mais de Dieu. Qu’as-tu en effet que tu n’aies pas reçu ? Et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifiez-vous comme si vous n’aviez pas reçu' ? Mais nous pouvons nous glorifier de la croix de la tribulation et de l’affliction, car cela est à nous. 20 C’est pourquoi l’Apôtre dit : Loin de moi l’idée de me glorifier, si ce n’est de la croix de notre Seigneur Jésus Christ 3. » Louange soit à Lui pour les siècles des siècles. Amen.

1. VJ précise d’aller chez les Croisiers, qui tenaient une léproserie proche d’Assise.

2. 1 Co 4 7.

3. Ga 6 14.

CHAPITRE VIII LA PAROLE DE DIEU ADRESSÉE À SAINT FRANÇOIS PAR FRÈRE LÉON /1

1 Comme au commencement de l’Ordre notre bienheureux père François se tenait avec frère Léon dans un petit lieu /2 où ils n’avaient pas de livres pour dire l’office, quand ils en vinrent à matines /3, saint François dit à son compagnon : 2 « Très cher, nous n’avons pas de bréviaire /4 où nous puissions dire matines, mais, pour que nous acquittions le temps à la louange de Dieu, tu diras ce que je t’enseignerai ; et prends garde à ne pas proférer autrement ni changer mes paroles. 3 Voici ce que je dirai : « O frère François, tu as fait tant de péchés dans le siècle que tu es digne de l’enfer. » Et toi, frère Léon, tu répondras : « C’est vrai que tu as mérité l’enfer le plus profond. » 4 Le très pur frère Léon répondit avec la simplicité de la colombe /5 : « Volontiers, père ; commence au nom du Seigneur. » Et saint François commença à dire : « O frère François, tu as fait tant de péchés dans le siècle que tu es digne de l’enfer. » 5 Frère Léon répondit : « Dieu fera par toi tant de bien que tu iras au paradis. » 6 Saint François dit : “Ne parle pas ainsi, frère Léon, mais quand moi je dirai : « O frère François, tu as fait tant d’œuvres iniques contre Dieu que tu es digne d’être maudit », tu dois répondre ainsi : “Tu es digne d’être compté au nombre des maudits.”” Et frère Léon dit : « Volontiers, père. »

1. Traduit en Fio 9 et parallèle en C 24, « Vie de frère Léon », p. 69-70.

2. Toujours au sens de « demeure des frères ».

3. Office nocturne, la première des heures canoniques.

4. Le bréviaire était nécessaire à la lecture de l’office. 1 Reg 3 7 et 2 Reg 3 2 en autorisaient donc la possession, mais de nombreux épisodes des légendes indiquent qu’une telle possession n’était pas sans poser problème à François.

5. Voir Mt 10 16. Voir aussi Actus 38 1 et 39 3 où Léon est évoqué en termes identiques.


2763 7 Et saint François, avec beaucoup de larmes, de soupirs, de coups sur la poitrine et dans un grand cri, disait : « O Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, moi j’ai commis tant d’iniquités contre toi que je suis digne d’être profondément maudit. » 8 Frère Léon répondit : « O frère François, Dieu te fera tel que, parmi les bénis, tu seras particulièrement béni. » 9 Saint François, s’étonnant de ce qu’il réponde toujours le contraire, disait en le morigénant : “Pourquoi, frère Léon, ne réponds-tu pas comme je te l’enseigne ? 10 Par la sainte obéissance, je t’ordonne de répondre selon les paroles que je t’indiquerai. 11 Et je dirai ainsi « O François, galopin /1, crois-tu que Dieu aura pitié de toi, alors que tu as commis tant de péchés contre le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation /2 que tu es digne de ne pas trouver miséricorde ? » 12 Et toi, frère Léon, niais /3 que tu es, tu dois répondre : “En aucune manière tu n’es digne de trouver miséricorde.”” Frère Léon répondit : « Dorénavant, père, je dirai comme tu as ordonné. » Saint François, le visage heureux tourné vers le ciel, les mains levées vers Dieu et les genoux fléchis, disait avec abondance de pleurs : « O frère François, grand pécheur, frère François, galopin, crois-tu que Dieu aura pitié de toi, alors que tu as commis tant de péchés contre le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation /4 que tu n’es pas digne de trouver miséricorde ? » Et frère Léon répondit : « Dieu le Père, dont la miséricorde infinie est plus grande que ton péché, te fera grande miséricorde et t’octroiera de surcroît de multiples grâces. »

13 Saint François, irrité avec douceur et troublé sans impatience, dit à frère Léon : « Pourquoi, frère Léon, as-tu eu la présomption d’aller contre l’obéissance et as-tu si souvent répondu le contraire de mes propositions » 14 Alors frère

1. Italianisme « cativellus » (de « cattivello »), qu’on retrouve en Actus 33 12.

2. 2 Co 1 3.

3. Nouvel italianisme, « pecorone » (littéralement « grosse brebis »), repris en Actus 7 10.

4. 2 Co 1 3.


2764 Léon répondit avec révérence et très humblement au saint père, disant : « Dieu seul le sait, très cher père, car moi j’ai toujours eu le projet de répondre comme tu l’avais ordonné, mais Dieu m’a fait parler selon son bon plaisir et non selon mon dessein. » 15 Étonné de cela, saint François dit à frère Léon : « Je te prie, très cher, de dire cette fois, quand je m’accuserai comme précédemment, que je ne suis pas digne de miséricorde. » Et il imposait toujours cela à frère Léon avec beaucoup de larmes. 16 Frère Léon répondit : « Dis, père, car cette fois je répondrai comme tu l’auras voulu. » Et saint François, criant en larmes, disait : « O François, galopin, penses-tu que Dieu aura pitié de toi ? » 17 Frère Léon répondit : « Oui, père, Dieu aura pitié de toi ; bien plus, tu recevras une grande gloire de Dieu, ton Sauveur : il t’exaltera et te glorifiera dans l’éternité, car toute personne qui s’humilie sera exaltée /1. Et je ne puis dire autre chose, car c’est Dieu qui parle par ma bouche. » 18 Et ils restèrent éveillés jusqu’à l’aurore dans cette humble dispute, ces larmes de componction et aussi dans cette consolation divine. À la louange de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

CHAPITRE IX LA DÉCOUVERTE DU MONT ALVERNE /2

1 Parce que le très fidèle serviteur et ami du Christ Jésus, François, honorait de toutes ses forces son Créateur par lui et

1. Lc 14 11.

2. Le terme latin « inventio » contient à la fois l’idée de découverte et d’invention. Ce chapitre n’a pas été retenu par Fio, mais on en trouve des parallèles dans les Considérations sur les stigmates (CSti 1 a-b, 2 c2, 3 a, b5). Innervé par plusieurs sources antérieures, qu’il assemble, amplifie et remanie pour les faire concorder (1C 94-95, LC 11, VJS 61, 3S 69, Lm 6 1-3, LM 13 1-3…), Actus 9 relate d’abord les circonstances dans lesquelles François et ses compagnons entrèrent en possession de l’Alverne, puis le carême de la Saint-Michel au cours duquel se serait produite la stigmatisation, en s’attardant moins sur la stigmatisation elle-même que sur ce qui la précède.


par les autres /1, pour cette raison notre très gracieux et très bienveillant Sauveur, le Seigneur Jésus Christ, rendait honneur à celui qui l’honorait, car qui me glorifiera, je le glorifierai, dit le Seigneur /2. 2 C’est pourquoi, partout où allait saint François, il était tenu en si grande vénération par tous que c’était comme si le monde entier venait à la rencontre d’un homme si admirable. 3 Ainsi, quand il s’approchait de quelque terre, place forte ou village, s’estimait bienheureux qui pouvait le voir ou le toucher.

4 Il arriva une fois, avant qu’il n’ait les stigmates du Sauveur, que, quittant la vallée de Spolète, le bienheureux François se dirigeât vers la Romagne /3. Au cours de ce voyage, comme il était parvenu à une place forte, Montefeltre /4, on y célébrait alors la grande solennité des nouveaux chevaliers 5. Quand le saint père eut appris cela des habitants, il dit à frère Léon son compagnon : « Allons à eux, car, avec l’aide de Dieu, nous ferons parmi eux quelque profit. » À cette fête étaient assemblés beaucoup de nobles de diverses contrées. 6 Parmi eux, il y avait un seigneur de Toscane nommé Roland /6, fort riche et noble, qui, à cause de ce qu’il avait entendu d’admirable

1. On trouve dans cette célébration un écho de CSoI, en particulier l’idée que le Créateur est loué « per » (« par » ou « pour ») ses créatures.

2. Mt 10 32.

3. Région du nord-est de l’Italie longeant l’Adriatique, au nord de la Marche d’Ancône.

4. Un temps Montefeltro, aujourd’hui San Leo, province de Pesaro-Urbino, Marche d’Ancône, à la limite de la Romagne.

5. Le latin « militie nove magna sollemnitas » (mot à mot « la grande solennité de la nouvelle chevalerie ») présente quelque ambiguïté. À partir du mir siècle et notamment de Bernard de Clairvaux, la « nova militia » ou « nouvelle chevalerie » désigne fréquemment les Ordres militaires (Hospitaliers, Templiers…) : on aurait là une allusion à une fête en l’honneur d’un de ces Ordres. En réalité, il est plus vraisemblable que la « nouvelle chevalerie » évoquée ici désigne simplement les nouveaux chevaliers, auquel cas il faut comprendre que François arrive au moment des festivités annuelles en l’honneur de leur adoubement. On est d’autant plus porté à suivre cette interprétation qu’en CSti 1 a, il est précisé qu’au cours de cette assemblée, un des comtes de Montefeltre fut armé chevalier.

6. Orlando, comte de Chiusi.


2766 sur saint François, avait conçu pour lui une grande dévotion et désirait extrêmement le voir et l’entendre.

7 Après être entré dans cette place forte, pour se faire entendre plus commodément de la foule, saint François monta sur un mur d’où il prêcha à la foule qui se tenait là. 8 Comme thème il proposa en langue vulgaire : « Si grand est le bien que j’attends que chaque peine m’est un délice /2. » 9 Et sur ce thème, l’Esprit saint fit dévotement jaillir par sa langue des paroles d’une éloquence divine — en donnant comme preuves les souffrances des martyrs et les martyres des apôtres, les rudes pénitences des confesseurs et les nombreuses tribulations des saints et des saintes — telle que tous demeuraient l’esprit suspendu, comme s’ils écoutaient un ange. 10 Parmi eux, ledit seigneur Roland, réjoui de la présence espérée de saint François et touché par sa merveilleuse prédication, se proposa décidément de traiter du salut de son âme avec saint François.

Aussi, à l’issue de la prédication, dit-il à saint François : « Père, je voudrais traiter avec toi du salut de mon âme. » 12 Saint François, tout assaisonné du sel de la discrétion /3, dit : « Seigneur, va ce matin et honore tes amis qui t’ont invité à la fête et ensuite, après le repas, nous parlerons autant que tu voudras. » 13 Comme il en était d’accord, une fois le repas pris, il revint et traita plus à fond avec saint François du salut de son âme. A la fin, il dit : “Frère François, j’ai une montagne en Toscane très recueillie et fort solitaire, qui est appelée le mont Alverne /4, 14 fort adaptée à ceux qui désirent une vie solitaire.

1. Le thème est la citation qui ouvre un sermon et sur laquelle se développe toute la prédication.

2. En italien dans le texte : « Tanto è quel bene che aspecto / c’ogne pena m’è delecto. »

3. Voir Col 4 6. Il faut entendre ici “discretio” au sens de discernement, sagesse, modération.

4. La Verna, commune de Chiusi della Verna, province d'Arezzo, Toscane.

L’Instrumentum donationis Montis Alvernae, qui prétend relater la donation de l’Alverne faite à François “in viva vote” par le comte Roland de Chiusi le 8 mai 1213, n’aurait été consigné par les fils du donateur que le 9 juillet 1274 ; Codice diplomatico della Verna e delle SS. Stirnate di S. Francesco d'Assisi nel VII° centenario del gran prodigio, éd. S. Mencherini, Florence, 1924, n° 28, p. 38-39. Mais ce dossier est encombré de faux ; L. PELLEGRINI, “Note sulla documentazione della Verna. A proposito del primo insedia-mento”, Studi francescani, 97, 2000, p. 57 [261]-90 [294].


Si cette montagne te plaît à toi et tes compagnons, je vous la donnerais très volontiers pour le salut de mon âme.”

15 Or saint François désirait très vivement trouver des lieux solitaires où il pourrait plus commodément s’adonner à la contemplation /1 ; si bien que, quand il eut entendu cette offre, rendant d’abord louange à Dieu qui, par ses fidèles, pourvoit à ses petites brebis, puis rendant grâces à ce seigneur Roland, il répondit en ces termes : 16 « Seigneur, quand vous serez rentré chez vous dans vos contrées, je vous enverrai deux frères de mes compagnons et vous leur montrerez cette montagne ; si elle semble adaptée, j’accepte très volontiers votre offre charitable. » Ce seigneur habitait dans une sienne place forte voisine du mont Alverne /2. 17 Quand la fête fut finie et comme le seigneur rentrait chez lui, saint François envoya donc deux des compagnons à sa recherche ; 18 mais comme ces régions leur étaient inconnues, c’est au prix d’une grande difficulté qu’ils trouvèrent la place forte de ce seigneur. Quand ils furent parvenus chez ce seigneur, il les reçut charitablement et avec le plus grand bonheur comme des anges de Dieu. 19 En compagnie de près d’une cinquantaine d’hommes armés, sans doute à cause des bêtes sauvages, ils furent conduits au mont Alverne. 20 Prévoyant et cherchant où ils pourraient préparer une habitation, ils finirent par y trouver un petit plateau où ils décidèrent de séjourner au nom du Seigneur. 21 Les séculiers qui conduisaient les frères, coupant des branches d’arbres avec leurs épées, construisirent une hutte avec ces branches. 22 Une fois le lieu occupé, avec l’autorisation de ce seigneur, au nom du Seigneur Jésus Christ, les frères allèrent auprès de saint François pour l’y

1. Voir 1C 71.

2. Chiusi della Verna, à 2 km du mont Alverne.


2768 ramener, lui annonçant que ce lieu était fort à l’écart et adapté à la contemplation divine.

23 Saint François, apprenant cela avec joie et rendant louanges à Dieu, après avoir pris frère Léon, frère Massée et frère Ange, qui avait jadis été noble chevalier /1, gagna avec eux ce lieu et ce mont. 24 Alors qu’il gravissait la montagne avec ces compagnons bénis et se reposait un peu au pied d’un chêne qui se trouvait à peu de distance du lieu, une multitude d’oiseaux divers conflua vers le bienheureux François, arrivant de partout auprès de lui dans l’allégresse, les chants et les jeux d’ailes.

25 Certains se posaient sur sa tête, certains sur les épaules, d’autres sur les genoux, d’autres sur les mains du saint père. 26 A la vue de cette merveille inédite, le bienheureux François dit à ses compagnons : « Je crois, mes très chers frères, qu’il plaît à notre Seigneur Jésus Christ que nous occupions un lieu sur cette montagne solitaire, où nos frères les oiseaux /2 manifestent tant de joie à notre arrivée /3. » 27 Et se levant, tout heureux en esprit, il gagna ce lieu où il n’y avait encore rien si ce n’est la pauvre petite hutte de branches d’arbres. 28 Après y avoir prévu un lieu solitaire où il puisse prier séparé des autres, il se fit une pauvre petite cellule sur le flanc de ce mont et ordonna aux compagnons que nul ne s’approche de lui et qu’ils ne permettent à personne d’autre que frère Léon d’y aller, car il entendait faire là le carême de l’archange Michel /4. 29 Il imposa 2769 à frère Léon lui-même de ne venir à lui qu’une fois par jour, avec du pain et de l’eau, et une fois par nuit, à l’heure de matines ; 30 alors il viendrait sans rien dire, mais il dirait ou proférerait seulement cela : « Seigneur, ouvre mes lèvres /1. » Et si, de l’intérieur, le saint répondait « Et ma bouche annoncera ta louange /2 », ils diraient ensemble matines. 31 En revanche, s’il ne répondait pas de l’intérieur, frère Léon s’éloignerait aussitôt. Saint François ordonna cela parce qu’il était parfois dans une si grande extase de l’esprit qu’il ne pouvait parler ni le jour ni la nuit — ainsi était-il absorbé en Dieu. Frère Léon observait très scrupuleusement ce précepte.

32 Néanmoins, tandis que frère Léon gardait fidèlement le saint silence, il épiait autant qu’il pouvait ce que faisait le saint. Il trouvait parfois le saint hors de sa cellule, élevé en l’air /3 à une si grande distance qu’il avait la possibilité de lui toucher les pieds /4 ; 33 alors il les étreignait et les embrassait avec des larmes, disant : « Dieu, sois-moi propice, à moi pécheur /5, et, par les mérites de ce très saint homme, fais-moi trouver ta très sainte miséricorde /6. » 34 Une fois, il le trouva élevé de terre jusqu’au milieu des hêtres — il y avait là beaucoup de cette espèce d’arbres d’une hauteur fort imposante. Une fois, il le trouva élevé à une si grande altitude dans l’air qu’il pouvait à peine le voir /7. 35 Alors, frère Léon s’agenouillait et s’étendait tout entier à terre, c’est-à-dire à l’endroit d’où saint François en prières avait été élevé en hauteur : frère Léon, priant au même

1. Frère Ange Tancrède, un des premiers compagnons de François et un des trois signataires de la Lettre de Greccio avec Léon et Rufin, dont les Actes ne font mention par la suite qu’au chapitre 16.

2. En latin, ce sont « nos sœurs », car le terme « avis » est féminin.

3. Tout ce passage d’Actus 9 24-26 évoque CA 118 et LM 8 10 ; en CA et LM cependant, ce n’est pas pour choisir un endroit où s’installer à l’Alverne, mais en se rendant à l’ermitage de l’Alverne pour y jeûner un carême de la Saint-Michel que le saint, semblablement accueilli par les démonstrations de joie des oiseaux, comprend que Dieu l’y invite à séjourner.

4. Ce carême courait du lendemain de l’Assomption (15 août) à la veille de la Saint-Michel (29 septembre). La pratique d’un carême de la Saint-Michel par François ne commence à être mentionnée qu’en CA 118, 2C 197, LM 13 1 et dans la mention autographe de frère Léon portée sur BLéon ; il se serait agi d’un des carêmes spéciaux que François suivait à titre personnel, puisqu’il n’en est fait mention dans aucune règle. Selon LM 9 3, François aurait également consacré quarante jours à la prière et au jeûne avant la Saint-Pierre-et-Saint-Paul.

1. Ps 50 (51) 17 : verset d’invocation de l’office de matines.

2. Ibid.

3. Voir Actus 38 3 et 39 5-3.

4. Voir Actus 39 5.

5. Lc 18 13.

6. Voir Actus 39 6.

7. Voir Actus 39 5.


2770 endroit ci, comme dit plus haut, se recommandant au Seigneur par les mérites du saint père, se sentait visité surabondamment par la grâce divine. 36 En raison de ces faits que frère Léon avait souvent remarqués à propos du saint, il avait pour lui tant de dévotion que bien souvent, la nuit, il scrutait avec une sainte ruse les occupations secrètes de saint François.

37 Ainsi arriva-t-il que, pendant le susdit carême, frère Léon alla à matines pour s’enquérir de saint François comme à l’accoutumée. 38 Étant entré dans la cellule du saint et ayant dit : « Seigneur, ouvre mes lèvres /1 », comme le saint le lui avait ordonné auparavant, et saint François n’ayant pas répondu, il se rendit compte à la lumière de la lune, dont l’éclat entrait par la porte, que le saint n’était pas dans la cellule. 39 Pensant qu’il priait à l’extérieur et regardant ici et là par la forêt, il l’entendit parler. S’approchant pour entendre ce qu’il disait, à la lumière de la lune qui l’éclairait, il vit le saint agenouillé, le visage tourné vers le ciel et les mains levées vers Dieu et qui disait ces mots : 40 « Qu’es-tu, mon Dieu très doux, et que suis-je, moi qui suis un misérable vermisseau /2 et ton petit serviteur ? » Et il répétait cela souvent, sans rien dire d’autre. 41 Comme il regardait, frère Léon vit une flamme de feu /3 très belle, fort resplendissante et délectable pour les yeux, descendre des sommets des cieux jusque sur la tête de saint François. 42 Et de la flamme une voix sortait et parlait avec saint François et saint François répondait à celui qui lui parlait.

43 Mais frère Léon, plein de crainte, battit en retraite afin de ne pas gêner le saint dans de si admirables secrets, si bien qu’il ne pouvait entendre les paroles que François était en train de dire. 44 Il vit cependant saint François tendre la main trois fois vers cette flamme. Mais comme la flamme reculait, frère Léon se mit à reculer doucement, doucement, afin de n’être pas aperçu 2771 par le saint. 45 Mais entendant le bruit de ses pieds à cause d’un quelconque morceau de bois de la forêt, saint François dit « Je t’ordonne, quoi que tu sois, par la vertu du Seigneur Jésus Christ, de rester immobile et de ne pas bouger de place. » 46 A l’adjuration du saint, frère Léon s’arrêta aussitôt et dit : « C’est moi, père. » Et frère Léon a dit une fois qu’il était alors terrifié par une telle crainte que, si la terre s’était ouverte, il s’y serait très volontiers caché. 47 Il craignait en effet, s’il offensait le saint, de perdre la grâce de sa compagnie, car si grands étaient l’amour et la foi qu’il avait pour le saint qu’il était sûr de ne pouvoir en aucune façon vivre sans lui. 48 Pour cette raison, chaque fois qu’on parlait des saints, frère Léon disait : « Très chers, grands sont tous les saints, mais saint François est aussi parmi les grands à cause des merveilles que Dieu opère par lui. » Et il parlait plus volontiers en ces termes de lui que des autres, aussi n’est-ce pas étonnant qu’il ait été terrifié au son de sa voix. 49 En le reconnaissant, le saint dit : « Frère niais, dans quel but es-tu venu ici ? Ne t’ai-je pas dit bien des fois de ne pas venir m’épier ? Dis-moi, par obéissance, si tu as vu quelque chose. » 50 Il répondit : « Père, je t’ai entendu parler et dire une prière plusieurs fois avec une grande animation : “Qu’es-tu, mon Dieu très doux, et que suis-je, moi qui suis un misérable vermisseau /1 et ton petit serviteur ?” 51 Alors j’ai vu une flamme de feu /2 descendre du ciel, parler avec toi et je t’ai vu lui répondre à plusieurs reprises et tendre la main vers elle trois fois ; mais ce que vous disiez, je l’ignore. »

52 S’agenouillant, frère Léon pria le saint avec une grande révérence, disant : « Je te prie, père, de m’expliquer les mots que j’ai entendus et de m’enseigner aussi ceux que je n’ai pas entendus. » 53 Saint François, comme il chérissait beaucoup frère Léon pour sa pureté et sa mansuétude, lui dit : 54 « Ô frère petite brebis de Jésus Christ, dans ce que tu as entendu et vu m’étaient ouvertes deux lumières, l’une sur la connaissance du

1. Ps 50 (51) 17.

2. Ps 21 (22) 7.

3. Voir Ex 3 2 : allusion au buisson ardent.

1. Ps 21 (22) 7.

2. Voir Ex 3 2.


2772 Créateur et l’autre sur la connaissance de moi-même. 55 Quand en effet je disais : “Qu’es-tu, Seigneur, et que suis-je, moi ? », j’étais dans la lumière de la contemplation, dans laquelle je voyais l’abysse de l’infinie bonté divine et la profondeur lamentable de ma vilenie. 56 C’est pourquoi je disais : « Qu’es-tu, Dieu, souverainement bon, souverainement sage, souverainement clément, pour me visiter moi qui suis vil et suis un misérable vermisseau /1, abominable et méprisable ? » 57 Or cette flamme était Dieu qui, sous cet aspect, me parlait comme à Moïse dans la flamme ; et entre autres choses que m’a alors dites Dieu, il m’a demandé de faire trois offrandes. 58 Je lui ai répondu : « Seigneur, je suis tout à toi et je n’ai rien que les caleçons, la corde et la tunique ; et ils sont semblablement à toi. Que pourrais-je offrir à hauteur de ce que tu donnes ? Car le ciel et la terre, le feu et l’eau et tout ce qui s’y trouve sont à toi, Seigneur. 59 Qui a quelque chose qui ne soit pas à toi ? C’est donc ce qui est à toi que nous te rendons, quand nous t’offrons quelque chose. Que pourrais-je t’offrir, Seigneur Dieu, roi du ciel et de la terre et de toute créature /3 ? » 60 Alors Dieu m’a dit : « Mets ta main dans ta poche et offre-moi ce que tu trouveras. » 61 L’ayant fait, j’ai trouvé une pièce d’or si grande, si brillante et belle que jamais on n’en a vu pareille en ce monde et je l’ai alors offerte à Dieu. 62 Dieu a dit encore : « Offre-moi autre chose, comme auparavant. » J’ai dit à Dieu : « Seigneur, je n’ai, je ne veux et je n’aime que toi et, pour l’amour de toi, j’ai méprisé l’or et tout le reste. 63 Par conséquent, si l’on trouve encore quelque chose dans ma poche, c’est toi qui l’as déposé et, à toi qui donnes tout, je le rends. » J’ai fait cela trois fois et, à la troisième offrande, je me suis agenouillé et j’ai béni Dieu qui m’avait donné ce que je pouvais offrir. 64 Il m’a aussitôt été donné de comprendre que la triple offrande figurait l’obéissance qui est d’or, la très haute pauvreté et la très resplendissante chasteté, toutes choses que, par sa grâce, Dieu m’a donné d’observer

1. Voir Ps 21 (22) 7.

2. De nouveau, allusion au buisson ardent ; voir Ex 3 1-2

3. Voir Actus 7 19.


2773 si parfaitement que ma conscience ne me blâme en rien. 65 Et de même que, quand je mettais la main à la poche, je sortais et rendais ces pièces à Dieu lui-même qui les y avait déposées, de même Dieu m’a donné dans l’âme le pouvoir de toujours le louer et le magnifier de bouche et de cœur pour tous les biens qu’il m’a concédés par sa très sainte bonté. 66 Voilà ce que furent les paroles que tu as entendues et les mains tendues que tu as vues /1. Mais attention à toi, frère niais : ne va plus m’épier, retourne à ta cellule avec la bénédiction de Dieu et occupe-toi de moi avec sollicitude. 67 Car, dans quelques jours, Dieu fera des merveilles si prodigieuses sur cette montagne que tout le monde sera stupéfait. Il fera des choses nouvelles qu’il ne fit jamais en ce monde à aucune créature /2. » 68 Alors frère Léon se retira fort consolé.

Pendant ce même carême sur ce même mont Alverne, aux environs de la fête de l’exaltation de la sainte Croix /3, apparut le Christ sous la forme d’un séraphin ailé et comme crucifié, imprimant tant les clous que les stigmates aux mains, aux pieds et au côté de saint François, ainsi que le dit sa légende /4. 69 Il apparut de nuit dans une telle splendeur qu’il illumina vallées et montagnes partout aux alentours plus que si la clarté du soleil avait brillé, ce dont furent témoins tous les bergers qui veillaient avec les troupeaux /5 en ces contrées. 70 En vérité, on ne sait pas encore précisément pourquoi apparurent les stigmates en saint

1. Tout le récit relatif à la triple offrande de François et à sa signification présente un grand nombre de points communs avec un texte écrit en 1282, l’Instrumentum de stigmatibus beati Francisci, Quaracchi, coll. « Analecta franciscana », n° 3, 1897, p. 641-645, même si, dans ce dernier, les pièces d’or figurent les trois Ordres fondés par François et non, comme ici, les trois vœux.

2. Cette annonce des stigmates insiste une fois de plus sur leur nouveauté et leur caractère inédit.

3. Le 14 septembre. Cette date approximative de la stigmatisation apparaît en 3S 69 et est reprise en LM 13 3.

4. Voir 1C 94, LC 11, VJS 61, LO 1, 3S 69, 3C 4, Lm 61 et LM 13 3. Le narrateur confesse ainsi qu’il n’a pas d’autre information sur ce point précis que ce qui se trouve déjà dans les légendes connues de François.

5. Voir Lc 2 8.


2774 François, mais, ainsi que lui-même le révéla aux compagnons, cela s’est manifesté comme un grand mystère pour le futur.

71 Cette histoire, frère Jacques de Massa /1 la tint de la bouche de frère Léon ; et frère Hugolin de Mont-Sainte-Marie /2 de la bouche de ce frère Jacques : et moi qui écris, je la tiens de la bouche de frère Hugolin, homme digne de loi et. bon /3. À la louange de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

CHAPITRE X COMMENT FRÈRE MASSÉE SONDA L’HUMILITÉ DE SAINT FRANÇOIS /4

1 Comme saint François demeurait dans le lieu de la Portioncule avec frère Massée, homme fort saint qui jouissait de la grâce de la parole de Dieu et d’un grand discernement — ce pour quoi il était fort chéri par le saint —, 2 et comme un jour saint François revenait de la forêt où il avait été prier et se tenait déjà à la sortie de la forêt, venant à sa rencontre, frère Massée, qui voulait éprouver combien il serait humble, dit à saint François : « Pourquoi toi ? Pourquoi toi ? Pourquoi toi ? » 3 Saint François répondit : « Qu’a dit frère Massée ? » — « Que tout le monde semble venir à ta suite et tous cherchent à te voir, t’entendre et t’obéir. Tu n’es pas bel homme, tu n’as pas une 2775 grande science ni une grande sagesse ; tu n’es pas noble. Alors d’où te vient que le monde entier vient à ta suite ? » 4 Entendant cela, le bienheureux François, tout égayé en esprit, le visage levé vers le ciel, demeura longtemps la pensée tournée vers Dieu ; revenant à lui, s’agenouillant, louant Dieu et lui rendant grâce, dans une grande ferveur de l’esprit il se tourna vers frère Massée et dit : 5 « Tu veux savoir pourquoi moi ? Tu veux savoir et bien savoir d’où me vient que le monde entier vient à ma suite ? Cela me vient des yeux très saints de Dieu, qui partout contemplent les bons et les méchants. 6 Car ses yeux bienheureux et très saints n’ont pas vu parmi les méchants de grand pécheur plus vil et plus insensé que moi ; 7 et c’est parce qu’il n’a pas vu sur terre de créature plus vile pour faire cette œuvre admirable qu’il a l’intention de faire qu’il m’a choisi, car Dieu choisit la folie du monde pour confondre les sages 8 et Dieu choisit les choses ignobles, méprisables et infirmes pour confondre les nobles, les puissants et les forts, en sorte que la sublimité de la vertu vienne de Dieu, non de la créature, 9 afin qu’en sa présence ne soit pas glorifiée toute chair, mais que celui qui se glorifie soit glorifié dans le Seigneur /1, afin qu’a Dieu seul soit l’honneur et la gloire dans l’éternité /2. »

10 Alors frère Massée fut stupéfait d’une réponse si humble proférée avec tant de ferveur et il connut vraiment que le saint père avait été établi dans la véritable humilité, véritable disciple humble du Christ. Amen.

1. Cité en Actus 16, 52, 55, 64 et 68, dont il est un des plus précieux informateurs. Probablement originaire de (ou résidant à) Massa Fermana, province d'Ascoli Piceno, Marche d'Ancône.

2. Cité comme rédacteur en Actus 55 18 et 58 21. Monte Santa Maria, à présent Montegiorgio, province d’Ascoli Piceno, Marche d’Ancône.

3. Ce chapitre n’est donc pas l’œuvre d’Hugolin de Mont-Sainte-Marie, mais de son continuateur.

4. Ce chapitre, traduit en Fio 10, est le seul à renseigner cet épisode et ouvre un petit cycle consacré à frère Massée, dont les sources franciscaines antérieures n’éclairent guère la figure.


1. 1 Co 1 27-29, 31.

2. 1 Tm 1 17.

CHAPITRE XI COMMENT SAINT FRANÇOIS COMPRIT LES ARCANES DU CŒUR DE FRÈRE MASSÉE /1

1 Une fois saint François était en chemin avec frère Massée, qu’il prenait très volontiers comme compagnon pour la grâce de sa parole, le discernement remarquable et l’assistance qu’il lui fournissait quand il était ravi en extase, en satisfaisant ceux qui accouraient et en cachant le saint afin qu’il ne fût pas gêné par eux. 2 Un jour qu’ils marchaient ensemble, frère Massée précédait saint François de quelques pas sur le chemin. 3 Mais quand ils furent parvenus à un carrefour où l’on pouvait gagner soit Sienne, soit Florence, soit Arezzo /2, frère Massée dit : « Père, quelle route devons-nous prendre ? » 4 Le saint répondit : « Nous prendrons la route que voudra le Seigneur. » Frère Massée répondit : « Et comment pourrons-nous savoir la volonté du Seigneur ? » 5 Le saint répondit : « Au signe que je montrerai par toi. Aussi par le mérite de la sainte obéissance, je te commande de tournoyer en rond dans ce carrefour comme font les enfants, à l’endroit où tes pieds se trouvent, et que tu ne cesses pas de tourner avant que je ne t’arrête. »

6 Lui, en vrai obéissant, tournoya sur place si longtemps qu’à cause du vertige qu’un tel tournoiement provoque dans la tête, il tomba à plusieurs reprises ; mais comme le saint ne l’arrêtait pas et qu’il voulait fidèlement obéir, il se releva et reprit cette ronde. 7 Tandis que frère Massée tournait avec vigueur, saint François

1. Traduit en Fio 11, ce chapitre se retrouve presque textuellement en C 24, « Vie de frère Massée de Marignane, homme très parfait », p. 116-117, et, comme le chapitre précédent et les suivants, est un ajout des Actes par rapport aux légendes hagiographiques antérieures.

2. Trois des principales cités de Toscane.


dit : « Arrête-toi net ! Ne bouge pas ! » Il se figea aussitôt. 8 Saint François dit : « Vers quel côté est tourné ton visage ? » Frère Massée répondit : « Vers Sienne. » Alors saint François dit : « C’est la route par laquelle Dieu veut que nous allions. » 9 Tandis qu’ils avançaient sur la route, frère Massée s’étonnait grandement de telles choses, c’est-à-dire qu’il l’ait fait tournoyer de manière aussi puérile, en particulier devant des laïcs qui passaient ; cependant par révérence, il n’osait dire quoi que ce soit au saint père. 10 Quand ils furent à proximité de Sienne et que le peuple de la cité eut appris l’arrivée du saint père, les gens vinrent à la rencontre du saint et les portèrent tant lui que son compagnon en les soulevant du sol, si bien que leurs pieds ne touchèrent pas terre jusqu’à l’évêché de Sienne.

11 À ce moment, certains Siennois combattaient les uns contre les autres, en sorte qu’il y avait déjà deux hommes morts. Le bienheureux François se leva et prêcha si divinement et si saintement aux combattants qu’il les ramena tous à la paix et à une grande concorde. 12 Pour cette œuvre si admirable et étonnante, l’évêque invita saint François et le reçut ce jour avec grande grâce et honneur /1. 13 Mais le matin du jour suivant, saint François, vraiment humble, qui dans ses œuvres ne recherchait rien d’autre que la gloire de Dieu, se leva très tôt avec son compagnon et, sans avoir salué l’évêque, il partit.

14 À cause de cela, frère Massée allait en murmurant à part lui en route et il disait : « Qu’est-ce donc qu’a fait ce bon homme ? Il m’a fait tournoyer comme un enfant et, à l’évêque qui l’a tant honoré, il n’a même pas dit une bonne parole ni n’a rendu grâce. » 15 Il lui semblait que tout cela avait été fort dépourvu de discernement. Mais rentrant enfin en son cœur par la volonté divine et se réprimandant très durement, il dit : « Frère Massée, tu es fort orgueilleux, toi qui méjuges les

1. Comme on ne peut situer précisément ce séjour de François à Sienne, il peut s’agir soit de l’évêque Bono (1189-1215), soit de son successeur Bonfiglio (1216-1252).


œuvres divines, et tu es digne de l’enfer, toi qui te rebelles contre Dieu avec ton orgueilleux discernement. 16 Car sur cette route ont été faites par frère François des œuvres si saintes que, si un ange de Dieu les avait faites, elles n’auraient pas été plus merveilleuses. 17 Aussi, s’il t’ordonnait de jeter des pierres, devrais-tu obéir. Car tout ce qu’il a accompli sur cette route /1 s’est déroulé selon un plan divin, ainsi qu’il apparaît dans l’issue parfaite qui a suivi. 18 Car s’il n’avait pas ramené à la paix les combattants, non seulement — comme cela avait commencé — le glaive aurait dévoré les corps de bien des hommes, mais pire, le gouffre infernal, par les soins du diable, aurait englouti les âmes de bien des hommes. 19 C’est pourquoi tu es très sot et orgueilleux, toi qui murmures sur ce qui est manifestement fruit de la volonté divine. »

20 Ces propos, frère Massée les disait en son cœur alors qu’il précédait de quelques pas saint François. Mais saint François, illuminé par l’Esprit divin pour qui tout ce qui est caché est à nu et ouvert, cria dans le dos de frère Massée 21 et, révélant les secrets de son cœur, il dit : « Tiens-t’en à ce que tu penses maintenant, car cela t’est bon et utile et t’a été inspiré par le Seigneur. 22 Quant à ton premier murmure, il était aveugle, mauvais et orgueilleux et t’avait été semé dans l’âme par le diable. » 23 Entendant cela avec stupeur, frère Massée saisit clairement que saint François connaissait les arcanes de son cœur et, de surcroît, il comprit avec certitude que l’esprit de sagesse divine dirigeait le saint père dans tous ses actes. A la louange de notre Seigneur et à la gloire de Jésus Christ. Amen.

1. Le texte latin (« omnia que in via ista patratus est ») n’est pas clair car « que » ne peut évidemment pas être le sujet de « patratus est », mais « patrari » n’est pas attesté comme cette manière en référence à Fio 11 « via ista patratus est ») n’est pas clair, car être le sujet de « patratus est », mais « patrari » n’est pas attesté comme déponent. Nous traduisons néanmoins de cette manière en référence à Fio 11 : « cià ch'egli ha fatto in questa via ».

CHAPITRE XII COMMENT FRÈRE MASSÉE FUT ÉPROUVÉ PAR SAINT FRANÇOIS

1 Le bienheureux François voulait humilier frère Massée afin que les multiples dons que lui avait donnés le Très-Haut puissent croître de vertu en vertu ; 2 alors que ce saint père était en un lieu solitaire avec ses premiers compagnons vraiment saints, parmi lesquels demeurait aussi frère Massée /2, saint François dit alors à tous ceux qui étaient assemblés : 3 « O frère Massée, tous tes compagnons ici présents ont la grâce de la contemplation et de la prière, mais toi tu as la grâce de la parole de Dieu /3 qui satisfait les gens. 4 C’est pourquoi je veux, pour que ceux-ci puissent vaquer à la contemplation et à la prière, que tu t’occupes de la porte, de l’aumône et de la cuisine /4. 5 Quand les autres frères mangeront, toi tu mangeras au dehors du seuil de la porte, en sorte qu’avant que des arrivants frappent à la porte, tu les satisfasses de quelques bonnes paroles sans que personne doive sortir sauf toi. Fais cela par le mérite de la salutaire obéissance. »

6 Aussitôt, après avoir incliné la tête et retiré sa capuche /5, il obéit humblement et, plusieurs jours durant, s’occupa de la porte, de l’aumône et de la cuisine. 7 Mais ses compagnons, en hommes illuminés par Dieu, commencèrent à sentir en leurs cœurs un grand combat, car frère Massée était homme de grande

1. Traduit en Fio 12 et parallèle en C 24, « Vie de frère Massée… », p. 115-116.

2. On croit comprendre ici que Massée ne faisait pas partie des compagnons au sens strict, soit les onze qui avaient rejoint François avant le voyage à Rome de 1209.

3. Voir Actus 10 1 et 11 1.

4. Le latin dit « que tu fasses la porte, l’aumône et la cuisine ».

5. Signe d’humilité et d’obéissance, plusieurs fois évoqué dans les Actes.


Perfection et de prière autant et plus qu’eux et, cependant, toute la charge du lieu lui était imposée. 8 Pour cette raison, ils demandèrent cordialement au saint père qu’il daignât répartir entre eux ces offices, car ils ne pourraient aucunement souffrir en conscience que ce frère eut à subir tant de charges. 9 Ils sentaient en outre qu’ils seraient malhabiles dans les prières et disippés dans leur conscience si frère Massée n’était pas relevé de ces charges.

10 Entendant cela, le bienheureux François acquiesça à leurs avis charitables et, appelant frère Massée. dit : « Frère Massée, tes compagnons ici présents veulent une part des offices que je l’ai imposés et c’est pourquoi je veux que ces offices soient partagés. » 11 Il répondit avec humilité et patience : « Père, quoi que vous m’imposiez, tout ou partie, j’estime que tout cela est fait par Dieu. » 12 Alors saint François, voyant leur charité et l’humilité de frère Massée, fit une admirable prédication sur la très sainte humilité en les exhortant « à être d’autant plus humbles que le Très-Haut nous a conféré de plus grands dons, car sans humilité aucune vertu n’est acceptable devant Dieu ». 13 Et cela dit, il répartit avec charité les offices et les bénit tous avec la joie du Saint-Esprit. A la louange de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

CHAPITRE XV COMMENT SAINT FRANÇOIS ET SES COMPAGNONS FURENT RAVIS EN MÊME TEMPS QUE SAINTE CLAIRE AU LIEU DE LA PORTIONCULE /1

1 Quand François, serviteur du Dieu très haut, était à Assise, alors que la bienheureuse épouse du Christ, Claire, était encore en vie, comme il la visitait fréquemment de ses exhortations sacrées /2 elle demanda à plusieurs reprises au bienheureux François de lui faire cette consolation qu’ils mangent une fois ensemble. 2 Mais le bienheureux François refusait toujours de le faire. Aussi arriva-t-il que les compagnons du saint père, appréciant le désir de sainte Claire, dirent au bienheureux François : 3 « Père, il nous semble que cette rigueur n’est pas selon la charité divine, de ne pas exaucer la bienheureuse Claire, vierge si sacrée et chérie de Dieu ; 4 d’autant que c’est à ta prédication qu’elle a renoncé aux pompes du siècle /3. À cause de quoi elle n’aurait même pas pu prendre une fois un repas avec toi ? Mais si elle t’avait demandé avec une si grande insistance une plus grande grâce, tu aurais dû le faire pour ta petite plante ! » 5 Le bienheureux François répondit : « Vous semble-t-il que je doive l’exaucer sur ce désir ? » Les compagnons lui

1. Fio 15. Première mention de Claire d’Assise dans les Actes, qui l’assimilent ainsi aux compagnons de François sur lesquels ils prétendent livrer de nouveaux témoignages ; voir aussi Actus 16, 21, 41, 42 et 68. Pour l’historicité de l’épisode raconté et plus particulièrement l’évolution de la présentation et de la perception du personnage de Claire dans les sources franciscaines, voir J. DALARUN, François d’Assise, un passage. Femmes et féminité dans les écrits et les légendes franciscaines, Arles, 1997, p. 240-246.

2. Cette affirmation va au rebours de 2C 207 où il est dit que ce n’est qu’à la suite des prières répétées d’Elie que François se résolut à visiter les sœurs.

3. Le dimanche des Rameaux 1212.


dirent : « Oui, père, car elle est digne /1 que tu accomplisses pour elle cette consolation. » 6 Saint François répondit : « Puisque cela vous plaît, ce me semble bon aussi, mais pour qu’elle soit plus pleinement consolée, je veux que cela ait lieu à Sainte-Marie-des-Anges. 7 Car elle est longtemps demeurée recluse à Saint-Damien /2 : elle trouvera donc quelque joie à revoir le lieu de Sainte-Marie, où elle fut tonsurée et devint l’épouse du Seigneur Jésus Christ ; nous y mangerons ensemble au nom du Seigneur. »

8 On fixa donc le jour où elle sortirait avec une compagne et, escortée des compagnons du saint père, Claire bénie vint à Sainte-Marie-des-Anges. 9 Quand ils eurent adoré avec révérence et humilité la très bienheureuse mère de Dieu et parcouru par dévotion le lieu de part en part, ce fut l’heure de manger : l’humble et divin François fit préparer la table à même la terre, comme il en avait souvent coutume ; 10 il s’assit ainsi que la très bienheureuse Claire et un des compagnons de saint François avec la compagne de sainte Claire ; et tous les autres compagnons prirent place à cette humble table. 11 Pour le premier plat, saint François commença à parler de Dieu si suavement et saintement, si noblement et divinement que saint François lui-même, sainte Claire, sa compagne et tous les autres qui étaient à cette pauvre petite table furent ravis par la si grande abondance de grâce du Très-Haut qui leur survint.

12 Alors qu’ils étaient assis ainsi ravis, les yeux et les mains tournés vers le ciel, il semblait aux hommes d’Assise, de Bettona /3 et de partout dans la contrée, que Sainte-Marie-des-Anges, tout le lieu et la forêt qui jouxtait alors le lieu, tout brûlait et qu’un grand feu couvrait tout cela, c’est-à-dire l’église, le lieu et la forêt. 13 C’est pourquoi les Assisiates, afin

1. Voir Lc 7 4.

2. Depuis août 1212, quand François a installé la communauté naissante de ce qui allait devenir les Pauvres Dames à Saint-Damien.

3. Bettona, province de Pérouse, Ombrie, à 12 km au sud-ouest d’Assise.


2790 de porter secours au lieu, accoururent en grande hâte, croyant fermement que tout était embrasé par le feu. Mais quand iIs arrivèrent sur le lieu, ils virent que tout était parfaitement indemne et intact. 14 Entrant dans la maison, ils trouvèrent le bienheureux François avec la bienheureuse Claire et tous les compagnons évoqués plus haut ravis dans le Seigneur et, autour de la table très humble, tous assis revêtus de la puissance d’en haut /1. 15 Ils surent alors avec certitude que c’était le feu divin qui, en raison de la dévotion d’hommes et de femmes si saints, enflammait ce lieu des consolations abondantes de l’amour divin. Aussi repartirent-ils fort édifiés et consolés.

16 Le bienheureux François, la bienheureuse Claire et les autres, restaurés par une si abondante consolation divine, ne se soucièrent que peu ou à peine d’autre nourriture. 17 Alors, après avoir pris une nourriture si bénie, la bienheureuse Claire retourna à Saint-Damien. Aussi, en la voyant, les sœurs se réjouirent-elles fort, car elles avaient craint que saint François ne veuille l’envoyer gouverner un autre monastère, 18 comme il avait envoyé sainte Agnès, sa sœur, comme abbesse à Florence /2 ; car à cette époque saint François envoyait pour diriger des monastères extérieurs et une fois il dit à sainte Claire : « Prépare-toi, s’il le faut, à aller où je t’enverrai. » 19 Et elle, en fille d’obéissance, disait : « Je suis prête, père, à obéir, où que tu m’envoies. » C’est pourquoi les sœurs se réjouirent quand elles la retrouvèrent et la bienheureuse Claire resta dès lors fort consolée. À la louange de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

1. Lc 24 49.

2. Agnès, la sœur cadette de Claire, la rejoignit rapidement puis devint la première abbesse du monastère de Monticelli près de Florence.

CHAPITRE XVI COMMENT DIEU RÉVÉLA À SAINTE CLAIRE ET À FRÈRE SYLVESTRE QUE SAINT FRANÇOIS DEVAIT PRÊCHER /1

1 À l’époque où, au commencement de sa conversion, saint François avait déjà réuni plusieurs compagnons, il dut affronter un grand doute : devait-il s’employer à une prière continuelle ou se livrer parfois à la prédication ? 2 Il désirait fort savoir ce qui plairait le plus au Seigneur Jésus Christ. La sainte humilité n’autorisait pas saint François à présumer de lui-même, c’est pourquoi il se tourna vers le refuge que constituaient les autres : grâce à leurs prières, il découvrirait le bon plaisir divin. 3 Aussi appela-t-il frère Massée /2 et lui dit-il : « Très cher, va auprès de Claire et dis-lui de ma part qu’elle supplie Dieu avec une de ses compagnes spirituelles pour qu’il m’indique si je dois parfois prêcher ou m’employer à une prière continuelle. 4 Va aussi auprès de frère Sylvestre, qui demeure au mont Subasio /3, et dis-lui la même chose. » Ce fut ce seigneur Sylvestre qui vit sortir de la bouche de saint François une croix d’or touchant les

1. Chapitre traduit en Fio 16 et qui semble s’inspirer, quoique très librement, de LM 12 1-4 dont des réminiscences lexicales apparaissent tout au long d’Actus 16. Ce chapitre suit l’organisation générale des premiers paragraphes de LM 12, en exposant d’abord (Actus 16 1-13) comment François résolut de renoncer à la vie contemplative pour s’adonner à la prédication conformément à la volonté divine, puis en enchaînant sur la prédication aux oiseaux (Actus 16 14-29), qui semble toutefois davantage se référer à 1C 58-59 qu’à LM 12 3-4. À l’intérieur de ce cadre emprunté aux sources antérieures, l’auteur modifie les détails. Enfin, les ultimes paragraphes livrent une exégèse de l’épisode qui appartient au seul auteur.

2. En LM 12 2, François envoie auprès de Sylvestre et de Claire deux frères dont les noms ne sont pas mentionnés et les engage à d’abord se rendre auprès de Sylvestre, puis auprès de Claire. On notera que Massée joue encore le rôle de messager en Actus 33 (cette fois entre François et Rufin).

3. Allusion au séjour de frère Sylvestre à l’ermitage des Carceri.



2792 cieux en hauteur et en largeur les confins du monde /1. Il était d’une si grande dévotion et grâce que tout ce qu’il demandait était aussitôt exaucé par Dieu. 5 L’Esprit saint l’avait aussi rendu singulièrement digne de la conversation divine ; pour cela, saint François l’avait en grande dévotion et avait grande foi en lui. Ce frère Sylvestre demeurait seul dans le lieu évoqué plus haut.

6 Ainsi que cela lui avait été ordonné par saint François, frère Massée assigna la mission susdite d’abord à la bienheureuse Claire, ensuite à frère Sylvestre. 7 Frère Sylvestre alla aussitôt prier et, alors qu’il priait, il eut aussitôt la réponse divine. 8 Il sortit aussitôt vers frère Massée, disant : « Dieu dit cela : “Dis à frère François que je ne l’ai pas appelé pour lui seul, mais pour qu’il fasse fructifier les âmes et qu’il en soit gagné beaucoup par lui”. » 9 Après quoi frère Massée revint auprès de sainte Claire pour savoir ce qu’elle avait obtenu du Seigneur. Elle répondit que tant elle que sa compagne avaient eu du Seigneur une réponse semblable en tout point à la réponse de frère Sylvestre. 10 Frère Massée revint donc auprès de saint François. Le recevant dans la charité en lui lavant les pieds et en lui préparant à manger, le saint, une fois le repas terminé, appela frère Massée dans la forêt et, tête nue et mains croisées /2, il s’agenouilla, l’interrogea, disant : « Qu’ordonne notre Seigneur Jésus Christ que je fasse ? » Frère Massée répondit que, tant pour frère Sylvestre que pour sœur Claire et sa compagne, il y avait une réponse unique du Christ béni : 12 « Il veut que tu ailles prêcher, car il ne t’a pas appelé pour toi seul, mais aussi pour le salut des autres. » 13 La main du Seigneur vint alors sur /3 saint François et, se levant dans la

1. Voir Actus 1 42. La référence est également présente en LM 12 2 pour évoquer Sylvestre.

2. L’expression latine « manibus cancellatis » est ambiguë : on ne sait s’il faut comprendre que François croise les bras sur la poitrine ou s’il joint les mains en croisant les doigts.

3. Voir Ez 1 3.


ferveur de l’esprit, tout enflammé de la vertu du Très-Haut, il dit : « Allons, au nom du Seigneur ! »

14 Il prit avec lui comme compagnons frère Massée et frère Ange, de saints hommes ; alors qu’il allait comme l’éclair dans l’élan de l’esprit sans prêter garde à la route ou au sentier, ils parvinrent à un bourg fortifié qui s’appelle Cannara /1 ; 15 là, il prêcha avec une si grande ferveur — et avec le miracle des hirondelles qui se turent à son ordre /2 — que tous ceux de Cannara, hommes et femmes, voulaient abandonner le bourg pour aller à sa suite. 16 Mais saint François leur dit : « Ne vous hâtez pas ! Je vous ordonnerai ce que vous devez faire pour votre salut. » Dès lors, il songea à faire le tiers Ordre, pour pourvoir universellement au salut de tous /3.

17 Les laissant fort consolés et disposés à la pénitence, il se retira de là et vint entre Cannara et Bevagna /4. 18 Traversant ce territoire dans cette même ferveur avec les mêmes compagnons, il vit le long de la route des arbres sur lesquels demeurait une si grande multitude d’oiseaux divers que jamais on ne vit semblable multitude en ces contrées. Dans le champ voisin de ces arbres, il y avait aussi une très grande multitude d’oiseaux divers. 19 Apercevant et admirant cette multitude, saint François, sous l’action de l’Esprit de Dieu, dit aux compagnons : « Tandis que, vous, vous m’attendrez ici sur la route, j’irai et je prêcherai à mes frères les petits oiseaux /5. » Et il entra dans le champ près des oiseaux qui se trouvaient à terre. 20 Dès qu’il commença à prêcher, tous les oiseaux se trouvant dans les

1. Cannara, province de Pérouse, Ombrie, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest d’Assise.

2. Thomas de Celano et Bonaventure situent ce miracle des hirondelles à Alviano, près d’Amelia ; voir 1C 59, 3C 20-21 et LM 12 4.

3. Si François ne fut pas stricto sensu le fondateur du tiers Ordre, il est néanmoins certain qu’il réfléchit à la vie pénitentielle des laïcs.

4. Bevagna, province de Pérouse, Ombrie.

5. En latin, l’oiseau (« avis ») est un terme féminin, aussi François s’adresse-t-il à « ses sœurs ».

2794 arbres descendirent auprès de lui et, avec ceux du champ, tous ensemble restèrent immobiles, alors pourtant que saint François allait au milieu d’eux et que sa tunique on touchait plusieurs. 21 Absolument aucun d’entre eux ne bougeait, comme le raconta frère Jacques de Massa, saint homme qui tint tout ce qui vient d’être dit de la bouche de frère Massée. qui était compagnon du saint père dans ce miracle /1. 22 Saint François dit aux oiseaux « Vous êtes tenus à beaucoup envers Dieu, oiseaux mes frères /2, et vous devez toujours et partout le louer pour la liberté de voler partout que vous avez, pour votre vêtement double et triple, pour votre habit coloré et orné, 23 pour la nourriture préparée sans votre travail, pour le chant que vous a octroyé le Créateur, pour votre nombre qui s’est multiplié par la bénédiction de Dieu, pour votre semence préservée par Dieu dans l’arche de Noé /3, pour l’élément de l’air qui vous a été confié. 24 Vous ne semez pas, vous ne moissonnez pas et Dieu vous nourrit /4 ; il vous donne les fleuves et les sources pour boisson, les montagnes et les collines, les pierres et les rochers pour abri, les hauts arbres pour nid et, comme vous ne savez ni filer ni tisser, il vous offre tant à vous qu’à vos enfants le vêtement nécessaire. 25 Le Créateur vous aime donc beaucoup, qui vous a conféré tant de bienfaits. C’est pourquoi prenez garde, vous mes petits oiseaux, de n’être pas ingrats, mais de toujours avoir soin de louer Dieu. » 26 A ces paroles du très saint père, tous les oiseaux commencèrent à ouvrir le bec, déployer les ailes, tendre le cou, incliner la tête avec révérence jusqu’à terre et montrer par leurs chants et mouvements que les paroles qu’avait dites le saint père leur plaisaient à tous égards. 27 Pareillement le saint père, à cette vue, exultait merveilleusement en esprit et s’émerveillait de la si grande multitude d’oiseaux et de leur très belle variété, de leur affection et de leur

1. On retrouve une référence à la transmission des témoignages oraux identique à celle d’Actus 9 71.

2. « Fratres mei volucres » : 1C 58 et 3C 20.

3. Voir Gn 7 14.

4. Voir Lc 12 24 ; Mt 6 26.


2795 harmonieuse familiarité ; 28 c’est pourquoi il louait merveilleusement en eux le Créateur et les invitait doucement à la louange du Christ.

29 Une fois terminées la prédication et l’exhortation à la louange de Dieu, il fit à tous ces oiseaux le signe de la croix et, leur donnant congé, il les invita avec insistance à la louange de Dieu. 30 Alors tous les oiseaux s’élevèrent ensemble en altitude et firent ensemble en l’air un grand et merveilleux chant ; le chant terminé, suivant la croix faite par le saint père, ils se répartirent en formant une croix et partirent en quatre directions. 31 En s’élevant en hauteur avec un chant merveilleux, chaque groupe se dirigea vers une des quatre parties du monde : un vers l’orient, un vers l’occident, le troisième vers le midi et le quatrième vers le nord, 32 montrant que, comme il leur avait été prêché par le très saint et futur porte-enseigne /1 de la sainte Croix, ainsi se répartissaient-ils en forme de croix. En chantant, ils volaient en formant une croix dans les quatre parties du monde, 33 témoignant que la prédication de la croix, renouvelée par le très saint père, devait être portée dans le monde entier par ses frères : ceux-ci, ne possédant rien en propre sur terre à la manière des oiseaux, se confient à la providence de Dieu seul /2. 34 C’est pourquoi ils sont appelés aigles par le Christ, quand il a dit : En quelque lieu que sera le corps, là aussi s’assembleront les aigles /3. Ces saints qui espèrent dans le Seigneur déploient leurs ailes comme les aigles, ils voleront

1. Voir LO m1, m5, m32, 3C 149 et 173 pour l’évocation de François en « Christi signifer ». Le terme « signifer », qui désigne souvent le héraut, celui qui porte les enseignes de son seigneur, n’est pas anodin et est ici à entendre littéralement, car l’impression des stigmates fait de François celui qui porte (— fer) les mêmes signes que le Christ (signi —).

2. Le latin donne en effet « solius Dei providentia » ; mais Fio 16 traduit « alla sola provvidenza di Dio » (« à la seule providence de Dieu »).

3. Mt 24 28. Dans l’exégèse traditionnelle, le corps est le Christ, la nourriture des bienheureux ; les aigles sont tous les bienheureux qui voient Dieu, comme les aigles voient le soleil.


2796 vers le Seigneur et ne défailliront pas 1 dans l’éternité. À la louange et à la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

CHAPITRE XVII COMMENT SAINT FRANÇOIS ABHORRAIT LE NOM DE « MAÎTRE » /2

1 L’humble imitateur du Christ, François, sachant que le nom de « maître » convenait au seul Christ par qui toutes œuvres ont été faites /3, disait qu’il voudrait volontiers savoir les faire toutes, mais qu’il ne voudrait ni être maître ni être distingué par le nom de « maître » ; 2 mais qu’avec un tel nom, il lui semblerait agir contre la parole du Christ qui, dans l’Évangile, interdit que quiconque soit appelé « maître » /4, 3 car il est mieux d’être humble à cause de sa pauvre petite science que, si c’était possible, de faire des merveilles et de présumer de soi à l’encontre des humbles enseignements du glorieux maître. 4 Car le nom de « maître » ne convient à personne, si ce n’est au Christ béni dont les œuvres sont parfaites. 5 C’est pourquoi il commanda que personne sur terre n’eût la présomption d’être appelé « maître », car l’unique, seul et vrai maître sans défaut est aux cieux : le Christ béni, qui est Dieu et homme, lumière et vie, fondateur du monde, digne de louanges et glorieux dans les siècles. Amen.

1. Voir Is 40 31.

2. Ce chapitre, qui n’est pas repris en Fio, semble développer une parenthèse explicative de CA 100 et SP 122, où il est toutefois précisé que François se refusait aussi à être appelé « père ».

3. Voir Jn 1 3 ; 1 Co 8 6.

4. Mt 23 10 ; cité en 1Rg 22 37.

CHAPITRE XVIII COMMENT LA MORT DE SAINT FRANÇOIS FUT RÉVÉLÉE À DAME JACQUELINE DE SEITESOLI ET COMMENT FUT RÉVÉLÉE À SAINT FRANÇOIS LUI-MÊME L’ASSURANCE DU SALUT ÉTERNEL /1

1 Quand, quelques jours avant sa mort, le bienheureux François gisait malade dans le palais de l’évêque d’Assise /2, avec quelques-uns de ses compagnons il chantait fréquemment avec dévotion les louanges de Dieu /3 ; et si lui-même ne pouvait chanter à cause de la maladie, il imposait souvent aux compagnons de le faire. 2 Les Assisiates, pour leur part, craignant qu’un si cher trésor ne vînt à être possédé hors d’Assise, faisaient attentivement garder ce palais jour et nuit par de nombreux hommes en armes /4. 3 Comme cela faisait plusieurs

1. Comme le précédent, ce chapitre n’a pas été retenu par Fio, mais, à sa différence, il trouve un parallèle italien en CSti 4 r. À travers l’évocation des derniers jours du saint, il semble surtout insister sur les révélations divines à valeur prophétique dont François et ses proches compagnons sont les dépositaires et qui justifient leurs faits et gestes. Il s’articule autour de trois épisodes traités de manière distincte dans les sources antérieures : Actus 18 1-9 s’inspirent largement de CA 99 et SP 121, mais, tout en conservant le cadre du palais de l’évêque d’Assise et de la conversation entre Élie et François à propos de l’attitude de ce dernier face à la mort, ils s’en démarquent nettement ; ainsi effacent-ils, peut-être sciemment, le nom d’Élie, aussi bien comme interlocuteur de François que comme bénéficiaire de la vision divine qui guide son attitude, et s’emploient-ils à souligner que le comportement de François n’est que la réalisation de révélations antérieures ; Actus 18 10-13 offrent une nouvelle version de la bénédiction d’Assise, plus brève que celle qui est rapportée par CA 5 et SP 124 et, surtout, exclusivement prophétique ; Actus 18 14-31 sont la récriture de l’ultime entrevue entre Jacqueline de « Settesoli et François, survenue dans les conditions miraculeuses déjà évoquées par CA 8, 3C 37-38 et SP 112.

2. Le palais épiscopal flanquait l’ancienne cathédrale Sainte-Marie-Majeure.

3. D’après CA 7, il s’agirait de CSo1.

4. François, relique en puissance, pourrait être volé aux Assisiates par les habitants d’une cité voisine.


2798 jours que le saint homme gisait là dans la maladie, un des compagnons lui dit /1 : « Père, tu sais que les gens de cette cité ont en toi une grande foi et te considèrent comme un saint homme ; c’est pourquoi ils peuvent penser que, si la sainteté était en toi comme tout le monde le dit, tu devrais penser à la mort, puisque tu es si gravement malade, et pleurer plutôt que chanter. 4 Car ce chant de louanges que nous faisons ici, beaucoup l’entendent, puisque ce palais est gardé pour toi par une grande multitude d’hommes en armes, si bien qu’ils pourraient avoir un mauvais exemple. 5 Je crois donc que nous ferions bien d’en partir et de tous rentrer à Sainte-Marie-des-Anges, car nous ne sommes pas bien ici parmi les séculiers /2. » 6 Saint François répondit en lui disant ceci : « Très cher, tu sais qu’il y a déjà deux ans, lorsque nous étions à Foligno /3, le Seigneur t’a révélé le terme de ma vie /4. 7 Il m’a aussi révélé que dans quelques jours, c’est-à-dire pendant cette maladie, ce terme trouverait sa fin ; et au cours de cette révélation, Dieu m’a assuré de la rémission de tous mes péchés et de la béatitude du paradis /5. 8 Jusqu’à cette révélation, j’ai pleuré sur ma mort et sur mes péchés, mais, depuis qu’elle m’a été faite, je suis rempli d’une si grande joie que je ne puis plus pleurer, mais je demeure toujours dans le bonheur. 9 C’est pourquoi je chante et je chanterai pour Dieu qui m’a octroyé les bontés /6 de la grâce et m’a assuré des bontés de la gloire du paradis. Certes, je consens bien à partir de ce lieu, mais, vous, soyez prêts à me transporter, car, moi, à cause de la maladie je ne peux pas marcher. »

1. CA 99 et SP 121 précisent que ce compagnon est frère Élie. La suppression de son nom s’explique vraisemblablement par la suite qui présente cet honni des Spirituels en bénéficiaire de la vision dont François fait partiellement dépendre son attitude.

2. La suggestion de quitter le palais épiscopal n’est pas présente dans les sources antérieures, qui affirment toutes qu’il s’agit d’une initiative personnelle de François ; voir 1C 108, CA 5 et SP 124.

3. Foligno, province de Pérouse, Ombrie.

4. Voir également 2C 109.

5. Voir Actus 21, pour la révélation du salut éternel.

6. Ps 12 (13) 6.


2799 10 Les frères susdits le transportèrent donc dans leurs bras /1 et, avec une grande suite, ils se dirigeaient vers Sainte-Marie-des-Anges. 11 Comme ils étaient parvenus à l’hôpital qui est sur le chemin /2, saint François demanda s’il y était déjà, car, comme ses yeux s’étaient voilés à cause de la pénitence et des larmes passées, il ne pouvait voir correctement. 12 Ayant donc appris qu’il était à l’hôpital, il se fit poser à terre et dit /3 : « Tournez-moi vers Assise. » 13 Et se tenant sur la route, le visage tourné vers la cité, il la bénit de nombreuses bénédictions, disant : « Bénie sois-tu par le Seigneur, car par toi de nombreuses âmes seront sauvées, en toi habiteront de nombreux serviteurs du Très-Haut et par toi beaucoup seront élus pour le Royaume éternel. » Cela dit, il se fit porter comme avant.

14 Quand ils furent parvenus à Sainte-Marie-des-Anges et qu’il eut été déposé à l’infirmerie, il appela un des compagnons et lui dit : « Très cher, le Seigneur m’a révélé que c’est au cours de cette maladie, tel jour, que je mourrai ; et tu sais que, si dame Jacqueline de “Settesoli, bien chère dévote de notre Ordre, savait ma mort et qu’elle n’y assistât pas, elle en serait attristée de façon vraiment inconsolable. 15 Afin donc qu’elle ne soit pas troublée, signifions-lui que, si elle veut me voir vivant, elle vienne aussitôt à Assise. » Il répondit : « Tu parles bien, père, car, sachant la grande dévotion qu’elle a pour toi, il serait fort injuste qu’elle n’assistât pas à ta mort. » 16 Le bienheureux François dit alors : « Apporte-moi une feuille et une plume et écris-lui comme je te dirai. » Et il commença à écrire :

« À dame Jacqueline, servante du Très-Haut, frère François, petit pauvre du Christ, salut et compagnie de l’Esprit saint dans le Seigneur Jésus Christ. 17 Sache, très chère, que le Christ béni m’a, par sa grâce, révélé que le terme de ma vie est proche. C’est

1. Les légendes précédentes, dont s’inspire le passage, indiquent que François fut porté sur une civière parce qu’il n’était pas en mesure de chevaucher ; voir CA 5 et SP 124.

2. La léproserie tenue par les Croisiers, à mi-chemin entre Assise et Portioncule.

3. CA 5 et SP 124 rapportent que François fit poser la civière à terre et se redressa pour bénir Assise.


2800 pourquoi, si tu veux me trouver vivant, après avoir vu cette lettre, viens en hâte à Sainte-Marie-des-Anges. 18 Car si tu n’es pas venue avant tel jour, tu ne pourras me trouver vivant. Apporte avec toi une pièce de cilice /1 dans lequel tu envelopperas mon corps et de la cire pour la sépulture. 19 Je te prie aussi de m’apporter de ces choses à manger que tu avais coutume de me donner quand j’étais malade à Rome /2. »

20 Tandis qu’on écrivait cela, il fut montré à saint François, dans l’Esprit saint, que dame Jacqueline venait à lui et qu’emmenant avec elle toutes les choses susdites, elle les apportait. 21 Aussi dit-il aussitôt à celui qui écrivait : « N’écris plus, car ce n’est pas nécessaire, et repose cette lettre. » Tous se demandèrent pourquoi il ne permettait pas qu’on finisse la lettre. 22 Et voici qu’après un très court intervalle de temps, dame Jacqueline sonna à la porte ; comme le portier y était allé, il trouva ladite dame Jacqueline, très noble Romaine qui, avec ses deux fils sénateurs /3 et une très grande suite de chevaliers, venait à saint François. 23 Elle apportait avec elle tout ce que saint François écrivait dans la lettre. Dieu avait en effet révélé à cette dame Jacqueline, alors qu’elle priait à Rome, tant la mort prochaine de saint François que les objets qu’il réclamait dans la lettre. 24 Elle apporta en outre une si grande quantité de cire qu’elle en fournit très abondamment à tous non seulement pour l’enterrement, mais aussi pour les messes et pour placer sur le corps du saint pendant de nombreux jours.

25 Quand cette dame entra auprès de saint François encore vivant, de se voir l’un l’autre ils éprouvèrent une très grande

1. « Pannum cilicinum » : il faut comprendre que le linceul demandé par François est en poils de chèvre. Les sources antérieures précisent qu’il fait demander à Jacqueline un drap comme ceux que font les Cisterciens (CA 8), c’est-à-dire gris « couleur de cendres » (SP 112).

2. Sur ces douceurs, voir aussi CA 8, 12 et SP 107, 112 qui précisent qu’il s’agit de gâteaux aux amandes, au miel et au sucre (« mostaccioli ») ; sans doute est-ce l’origine de la frangipane, en référence à la famille des Frangi-pani.

3. En 3C 39, Thomas de Celano se réclame du témoignage de Jean Frangipane, fils aîné de Jacqueline, proconsul de Rome et comte du sacré palais.


2801 consolation. 26 Tombant à ces pieds marqués au fer des signes divins, elle y reçut si grande consolation, grâce et abondance de larmes 27 que, comme Madeleine lava les pieds du Seigneur de ses larmes, elle aussi, en les étreignant avec une grande piété et en y redoublant de baisers, pressait partout ses lèvres fidèles comme sur les pieds d’un autre Christ /1 si bien que les frères ne purent l’arracher aux pieds du saint. 28 Cependant, finalement conduite à l’écart et interrogée sur la manière dont elle était ainsi venue à point nommé, elle répondit qu’alors qu’elle priait la nuit à Rome, elle entendit une voix du ciel qui disait : « Si tu veux trouver saint François vivant, va aussitôt et sans retard à Assise 29 et apporte avec toi ce que tu avais l’habitude de lui donner quand il était malade et aussi ce qui sera nécessaire à sa sépulture. »

30 Dame Jacqueline resta jusqu’à ce que saint François fût parti et elle rendit merveilleusement honneur à son corps. Peu de temps après, par dévotion pour le saint, elle vint à Assise 31 et, finissant là ses jours dans la sainte pénitence et une vie vertueuse, elle se fit ensevelir auprès de l’église Saint-François /2. Amen.

1. Voir Lc 7 44-45 ; Actus 6 1.

2. L’église Saint-François désigne la basilique inférieure d’Assise, comme en Actus 42. Jacqueline, qui mourut en 1239, y fut enterrée à côté de saint François. Ses restes furent transférés en 1932 dans la crypte du saint, où ils reposent aujourd’hui dans une urne protégée par une grille de fer. On notera que, d’après CSti 4, elle aurait voulu être enterrée à Sainte-Marie-des-Anges et l’aurait été.

CHAPITRE XXIII LE LOUP RÉDUIT PAR SAINT FRANÇOIS À UNE GRANDE DOUCEUR

1 Il advint quelque chose d’admirable et digne de célèbre mémoire dans la cité de Gubbio /2, alors que notre saint père François était encore en vie. Il y avait, en effet, dans le territoire de la cité de Gubbio un loup terrible par sa grande taille et rendu très féroce par une faim enragée : 2 non seulement il massacrait les animaux, mais il dévorait aussi hommes et femmes, en sorte qu’il tenait tous les habitants de la cité en un si grand désastre et une telle terreur que tous allaient protégés et armés quand ils sortaient sur le territoire /3, comme s’ils devaient partir pour de funestes guerres. 3 Bien qu’armés, ceux qui par malheur croisaient son chemin ne pouvaient échapper aux dents mortelles de ce loup et à sa rage cruelle. Si grande était donc la terreur qui les envahit tous que presque personne n’osait franchir la porte de la cité pour sortir.

1. Reprise en Fio 2 qui l’ont rendue célèbre l’histoire du loup de Gubbio, n’est pas attestée dans les légendes antérieures. Mais au moins deux sermons du XIIIe siècle y font référence : on notera en particulier un sermon consacré à la charité de François (Sarnano, Biblioteca comunale, E 70) qui fait allusion à cet épisode ainsi qu’à celui des tourterelles de Sienne raconté en Actus 24 ; voir aussi N. BÉRIOU, « La reportation des sermons parisiens à la fin du xiiie siècle », dans Dal pulpito alla navata. La predicazione medievale nella sua recezione da parte degli ascoltatori (secc. xiii-xiv), Florence, coll. « Annuario del Dipartimento di studi sur Medioevo e il Rinascimentorécit dell'Università di Firenze », n° 3, 1989, p. 91-92 (TM 36). Le d’Actus 23 se nourrit de surcroît de l’histoire des loups de Greccio (CA 74 et 2C 35-36), ainsi que d’une anecdote contée dans la Passion de saint Vere-condo (TM 25) et apparaît donc comme la fusion et la recomposition de traditions diverses.

2. Gubbio, province de Pérouse, Ombrie.

3. Le contado, hors les murs de la cité.


2816 4 Dieu voulut faire connaître la sainteté du bienheureux François aux habitants de cette cité : comme saint François demeurait à cet endroit, compatissant à leur égard, il se disposa à sortir à la rencontre de ce loup. 5 Les citoyens, sachant cela, lui disaient : « Frère François, attention à ne pas franchir les portes, car le loup, qui a déjà dévoré beaucoup d’hommes, te tuera à coup sûr ! » Mais saint François, espérant dans le Seigneur Jésus Christ qui commande en maître aux esprits de toute chair, sans se protéger d’un bouclier ou d’un casque, 6 mais se fortifiant du signe de la sainte Croix /1, franchit la porte avec un compagnon, jetant toute sa confiance dans le Seigneur qui fait que, sans aucune blessure, celui qui croit en lui marche sur le basilic et l’aspic et foule aux pieds non seulement le loup, mais aussi le lion et le dragon /2. 7 C’est ainsi que le très fidèle chevalier du Christ, François, sans être ceint d’une cuirasse ou d’un glaive, sans porter d’arc ou d’armes de guerre, mais muni de l’écu de la très sainte foi et du signe de la croix, commença avec constance à s’engager sur ce chemin incertain pour les autres. Alors que beaucoup observaient depuis les lieux où ils étaient montés pour regarder, voici que le terrible loup se jeta en courant sur saint François, la gueule grande ouverte. 8 Saint François lui opposa le signe de la croix et, grâce à la puissance divine, retint le loup loin à la fois de lui-même et de son compagnon, arrêta sa course et ferma sa gueule cruellement ouverte. 9 Finalement, l’appelant, il dit « Viens là, frère Loup ! De la part du Christ, je t’ordonne de ne nuire ni à moi ni à un autre. » 10 C’est merveilleux à dire : sitôt fait le signe de la croix, il ferma sa terrible gueule. Sitôt l’ordre donné, de loup qu’il était, devenu désormais agneau, il se coucha aussitôt la tête inclinée aux pieds du saint. 11 Alors qu’il gisait ainsi, saint François lui dit : « Frère Loup, tu fais beaucoup de dommages dans ces contrées et tu as perpétré d’horribles méfaits en massacrant sans miséricorde des créatures de Dieu. 12 Car non seulement tu en

1. Voir SULPICE SÉVÈRE, Vie de saint Martin, 4-5, éd. J. Fontaine, vol. 1, Paris, coll. “Sources chrétiennes”, n° 133, 1967, p. 260-261.

2. Ps 90 (91) 13.


2817 massacres qui sont dénuées de raison, mais — audace plus détestable — tu occis et dévores des hommes faits à l’image de Dieu /1. Tu es donc digne d’être puni d’une horrible mort comme un brigand et un assassin des pires ; c’est pour cette raison que tous crient et murmurent à juste titre contre toi et que toute la cité t’est hostile. 13 Mais, frère Loup, moi je veux faire la paix entre toi et eux, en sorte qu’eux ne soient plus jamais lésés par toi et que, te remettant toute offense passée, ni les chiens ni les hommes ne te poursuivent plus. »

14 Le loup, par des mouvements du corps, de la queue et des oreilles ainsi que par l’inclinaison de la tête, montrait qu’il acceptait entièrement ce que disait le saint. 15 Saint François dit encore : « Frère Loup, puisqu’il te plaît de faire cette paix, je te promets que je te ferai donner des vivres en permanence par les hommes de cette cité aussi longtemps que tu vivras, 16 en sorte que jamais plus tu ne souffriras de la faim, car je sais que tout ce que tu fais de mal, tu le fais à cause d’une faim enragée /2. 17 Mais, mon frère Loup, puisque je t’obtiens une telle grâce, je veux que tu me promettes que jamais tu ne léseras ni animal ni homme et que tu n’auras pas même la présomption d’endommager des biens. Me le promets-tu ? » 18 Le loup, tête inclinée, fit le signe explicite qu’il promettait de faire ce qui lui était imposé par le saint. Saint François dit : « Frère Loup, je veux que tu m’engages ta foi /3, que je puisse croire en toute confiance ce que tu promets. » 19 Comme saint François avait tendu la main pour recevoir sa foi, le loup aussi leva sa patte antérieure droite et la posa gentiment sur la main de saint François, engageant sa foi par le signe qu’il pouvait. 20 Alors saint François dit : « Frère Loup, je t’ordonne au nom de Jésus Christ /4 de

1. Gn 1 26 et 27.

2. Si l’on transpose ce discours sur le plan social, on voit que François a conscience que c’est la misère qui pousse à la délinquance.

3. Le latin dit “dare fidem” (“donner sa foi”) : il s’agit en fait de prêter serment.

4. Ac 16 18.


2818 venir maintenant avec moi sans aucune hésitation pour que nous allions faire cette paix au nom du Seigneur. »

21 Le loup, obéissant, allait aussitôt avec saint François comme l’agneau le plus doux /1. 22 Voyant cela, ceux de la cité commencèrent à s’émerveiller grandement et la nouvelle retentit aussitôt à travers toute la cité en sorte que tous, vieux autant que jeunes, femmes autant qu’hommes, gens du peuple autant que nobles convergèrent ensemble vers la place de la cité où saint François se trouvait avec le loup. 23 Une fois la multitude du peuple assemblée, se levant, saint François leur fit une merveilleuse prédication, disant entre autres comment c’est à cause des péchés que de tels fléaux sont permis, 24 comment la flamme vorace de la Géhenne, qui doit dévorer dans l’éternité les damnés, est plus dangereuse que la rage du loup qui ne peut tuer que les corps 2 25 et combien il faut avoir peur d’être plongé dans le gouffre infernal, puisque un seul petit animal a pu maintenir une si grande multitude en si grand effroi et péril. 26 « Revenez donc, très chers, vers le Seigneur, faites digne pénitence /3 et le Seigneur vous libérera du loup dans le présent et, dans le futur, du feu du gouffre dévorant. » 27 Cela dit, il poursuivit : « Écoutez, très chers : frère Loup, qui se tient ici devant vous, m’a promis — et pour cette promesse il m’a engagé sa foi — de faire la paix avec vous 28 et de ne jamais vous léser en rien, à condition cependant que vous lui promettiez de lui fournir chaque jour les vivres nécessaires. Moi je me fais garant pour ce loup qu’il observera fermement le pacte de paix. »

29 Alors tous ceux qui étaient assemblés là promirent à grands cris de toujours nourrir le loup et, en présence de tous, saint François dit au loup : « Et toi, frère Loup, promets-tu d’observer le pacte à leur égard, à savoir que tu ne léseras ni animal ni personne ? » 30 Le loup, s’agenouillant, avec une

1. Voir Jr 11 19.

2. Voir Mt 10 28.

3. Voir Mt 32 et 8.


inclinaison de la tête, des mouvements du corps et de la queue et des caresses des oreilles montra explicitement à tous qu’il observerait les pactes promis. 31 Saint François dit : « Frère Loup, je veux que, comme tu m’as engagé ta foi lorsque j’étais à l’extérieur de cette porte, ainsi tu m’engages ta foi ici, en présence de tout le peuple, que tu observeras cela et ne me trahiras pas, moi qui me suis porté garant pour toi. » 32 Alors le loup, levant la patte droite, engagea sa foi dans la main de saint François, son garant, en présence de tous les assistants /1. 33 Cette si grande admiration se transforma en joie unanime aussi bien par dévotion au saint que pour la nouvelle /2 du miracle et de surcroît, pour la paix entre le loup et le peuple ; au point que tous crièrent vers le ciel, 34 louant et bénissant le Seigneur Jésus Christ /3 qui leur envoya saint François, par ses mérites les libéra de la bouche de la très méchante bête et les rendit, libres d’un fléau si horrible, à la paix et au repos.

35 De ce jour donc, le loup observa le pacte ordonné par saint François vis-à-vis du peuple et le peuple vis-à-vis du loup ; le loup, qui vécut deux ans et mangeait de porte en porte dans la cité, sans léser personne ni être lésé par personne, fut courtoisement nourri. 36 Et ce qui est étonnant, jamais aucun chien n’aboyait contre lui. Finalement, frère Loup, vieillissant, mourut. Les citoyens s’affligèrent beaucoup de son absence, car, chaque fois qu’il traversait la cité, la patience pacifique et bienveillante de ce loup ramenait à la mémoire la vertu et la sainteté mirifiques de saint François. Grâces à Dieu. Amen.

1. Le serment s’identifie ici à un hommage.

2. Le latin « novitas », traduit par « nouvelle », est ambivalent et suggère que le caractère inédit du miracle, sa « nouveauté » doivent également être soulignés.

3. Lc 24 53.

CHAPITRE XLIX COMMENT LE CHRIST APPARUT À SAINT FRÈRE JEAN DE L’ALVERNE ET COMMENT CE DERNIER FUT RAVI EN L’ÉTREIGNANT 1

1 Combien notre très bienheureux père François fut glorieux au regard de Dieu, cela apparaît dans les fils élus que l’Esprit saint agrégea à son Ordre, en sorte que les fils sages sont vraiment la gloire d’un père si grand. 2 Parmi eux resplendit singulièrement frère Jean de Fermo /2, autrement dit « de l’Alverne /3 », qui brille au ciel de l’Ordre comme une étoile remarquable par la splendeur de la grâce. 3 En effet, comme en son jeune âge il avait par sa sagesse un cœur de vieillard /4, il désirait de tout son cœur embrasser la voie de pénitence qui garde la pureté du corps et de l’esprit. 4 Ainsi, alors qu’il était encore tout jeune, portait-il une cuirasse et un cercle de fer à même la chair et supportait-il quotidiennement la croix de l’abstinence : 5 quand, avant d’avoir pris l’habit des Frères de saint François, il demeurait à San Pietro de Fermo avec les chanoines, tandis que ceux-ci vivaient dans la splendeur, il se refrénait par la rigueur d’une abstinence admirable et, au milieu des malices, pratiquait le martyre de l’abstinence. 6 Mais comme il souffrait

1. Traduit en Fio 49, le premier récit du long cycle consacré à Jean de l’Alverne par les Actes (Actus 49-53, 56 et 57) se retrouve, sous une forme simplifiée et structuré différemment, en C 24, « Vie de frère Jean de l’Alverne », p. 439-443. Actus 49 2-22 trouvent un parallèle en C24, p. 439-440, et Actus 49 33-43 en C24, p. 442-443.

2. Fermo, Marche d’Ancône.

3. Les Fioretti précisent que cette manière de nommer Jean s’explique parce qu’il demeura longtemps à l’Alverne et y mourut.

4. Sur le cliché hagiographique du « puer-senex » (« l’enfant-vieillard »), voir Actus 46 5.

5. Sur ces pratiques, voir Actus 20 26.


2890 en bien des manières de ses compagnons hostiles à son ardeur angélique — au point qu’ils lui faisaient quitter la cuirasse et empêchaient son abstinence —, 7 inspiré par Dieu, il songea à abandonner le monde et ses amateurs et à offrir la fleur de sa jeunesse angélique aux bras du Crucifié.

8 Comme il avait pris tout enfant l’habit des Frères mineurs /1 et avait été confié à un maître pour l’enseignement des choses spirituelles, parfois, quand il entendait dire par son maître les paroles divines, 9 son cœur, comme la cire qui fond /2, était rempli dans l’homme intérieur d’une si grande douceur de la grâce que l’homme extérieur, forcé de courir de toutes parts, arpentait en courant en tous sens tantôt le jardin, tantôt la forêt, tantôt l’église, comme sa flamme intérieure l’y poussait. 10 Au fil du temps, la grâce divine haussa cet homme angélique à différents états et à des actions élevées. C’est ainsi que la grâce divine ravissait cet homme merveilleux parfois dans les splendeurs chérubiniques, parfois dans le feu séraphique, parfois dans les joies angéliques /3. 11 Qui plus est, elle l’emmenait parfois comme un ami intime vers les baisers divins et les étreintes extrêmes de l’amour du Christ, non seulement par des saveurs intérieures, mais encore par des signes extérieurs. 12 Ainsi lui arriva-t-il une fois, étant embrasé pendant au moins trois ans du feu de l’amour du Christ, de recevoir des consolations merveilleuses et d’être fréquemment ravi en Dieu par une telle ardeur.

13 Mais comme Dieu montre un souci particulier pour ses fils, tantôt en les consolant par la prospérité, tantôt en les exerçant à l’adversité, alors que ce frère Jean se trouvait dans un lieu, ce rayon et cet embrasement lui furent ôtés et il demeura sans

1. Jean avait pris « puerulus » l’habit des Frères mineurs, mais il demeurait auparavant avec les chanoines de San Pietro. L’éducation auprès d’une communauté religieuse prolongeait en fait la vieille pratique monastique des oblats, enfants confiés à une communauté.

2. Ps 21 (22) 15.

3. Voir GRÉGOIRE LE GRAND, Homiliae 34 in Evangelia, II, 7, 8, dans PL, vol. 76, col. 1249-1250.


amour ni lumière et dans un extrême chagrin. 14 Pour cette raison, comme son âme ne sentait plus la présence de l’Aimé, il était tourmenté et parcourait la forêt ; en proie au chagrin et au tourment, il cherchait l’Ami qui s’était un peu caché pour la forme, mais en aucune manière ni en aucun lieu il ne pouvait trouver les étreintes très douces du Christ Jésus béni, ni ses baisers suaves et même bienheureux, comme il en avait l’habitude /1. 15 Il supporta cette tribulation pendant bien des jours, criant, soupirant et pleurant. Mais comme il se promenait de jour dans cette forêt où il s’était lui-même frayé un chemin pour avancer et qu’ainsi affligé et désolé, il s’était assis là appuyé à un hêtre, le visage baigné de larmes levé vers le ciel, 16 voici que celui qui soigne ceux qui ont le cœur contrit et allège leurs contritions /2, le Seigneur Jésus Christ, apparut dans ce chemin, mais sans rien dire. 17 Dès que frère Jean l’eut reconnu, il se jeta à ses pieds et, en d’indicibles gémissements /3, il le priait et suppliait humblement de daigner le secourir : 18 « Car sans toi, très doux Sauveur, je reste dans les ténèbres et le chagrin ; sans toi, très doux Agneau, je reste dans les angoisses et la terreur, sans toi, très haut Fils de Dieu, je reste dans les confusions et la honte ; car sans toi, je suis privé de tous les biens ; 19 sans toi, je suis aveuglé dans les ténèbres, car tu es Jésus, vraie lumière des esprits /4 ; sans toi, je suis perdu et damné, car tu es la vie des âmes et la vie des vies ; sans toi, je suis stérile et aride, car tu es la source des grâces et des dons ; 20 sans toi, je suis totalement désolé, car tu es Jésus, notre rédemption, notre amour et notre désir /5, le pain inépuisable et

1. Toute cette intrigue amoureuse, scandée de rencontres et de dérélictions, est inspirée des Sermons sur le Cantique des cantiques de Bernard de Clairvaux, comme on le verra en Actus 49 47. Elle n’est pas sans évoquer la mystique d’Angèle de Foligno.

2. Ps 146 (147) 3 (même référence en Actus 40 9).

3. Rm 8 26 (même référence en Actus 40 6).

4. Hymne des laudes de la fête de saint Antoine de Padoue ; voir G. DREVES, Analecta hymnica Medii Aevi, vol. 4, n° 157 ; U. CHEVALIER, Repertorium hymnologicum, vol 1, n° 9561.

5. Hymne des vêpres de l’Ascension ; voir G. DREVES, Analecta hymnica Medii Aevi, vol. 2, n° 49 ; U. CHEVALIER, Repertorium hymnologicum, vol. 1, n° 9582.


2892 le vin qui réjouit les chœurs des anges et les cœurs de tous les saints. 21 Illumine-moi, très gracieux maître et très tendre pasteur, car je suis ta petite brebis, quoique indigne. »

22 Comme un désir différé enflamme d’un amour plus grand, le Christ béni se retira alors, empruntant le même chemin, absolument sans rien lui dire. 23 Frère Jean, voyant que le Christ béni se retirait et ne l’exauçait pas, se levant à nouveau avec une sainte obstination, comme le pauvre et l’indigent /1, courut à nouveau au Christ et, se prosternant très humblement à ses pieds, il le priait avec des larmes très dévotes, disant : 24 « O très doux Jésus, aie pitié de moi, car je suis dans la détresse /2 ! Exauce-moi dans l’immensité de ta miséricorde et dans la vérité de ton salut /3 et rends-moi la joie de ton salut /4 ; puisque la terre est pleine de ta miséricorde /5, tu sais que je suis dans une violente détresse. Je te prie donc de vite secourir mon âme enténébrée. » 25 De nouveau, le Sauveur se retira, sans rien dire à frère Jean ni le consoler en rien. Il semblait vouloir partir, prenant le chemin indiqué plus haut, faisant comme une mère avec son petit enfant pour enflammer davantage son désir : 26 elle se soustrait à son fils qui tète et il la cherche en pleurant alors qu’elle se cache ; et lorsqu’il a pleuré, elle l’accueille en l’étreignant et l’embrassant, lui pardonne dans une douceur encore plus grande. 27 Ainsi frère Jean, suivant le Christ Jésus béni pour la troisième fois, continuait à pleurer très fort comme l’enfant allaité après sa mère, comme le petit enfant après son père et l’humble disciple après son maître miséricordieux.

28 Quand il l’eut rejoint, le Christ béni tourna son gracieux visage vers frère Jean et ouvrit ses vénérables mains à la

1. Voir Ps 69 (70) 6.

2. Ps 30 (31) 10.

3. Ps 68 (69) 14.

4. Voir Ps 50 (51) 14.

5. Ps 32 (33) 5, 118 (119) 64.


manière du prêtre quand il se tourne vers le peuple. 29 Alors frère Jean vit sortir de la poitrine très sacrée du Christ d’admirables rayons de lumière, qui non seulement illuminaient extérieurement toute la forêt, mais remplissaient aussi le corps et l’âme de splendeurs divines. 30 Aussi frère Jean fut-il aussitôt instruit de l’attitude humble et révérente qu’il devait observer avec le Christ, car aussitôt il se jeta à ses pieds. Le Christ béni lui offrit avec clémence ses pieds très saints 31 sur lesquels frère Jean versa tant de larmes qu’il semblait comme une autre Madeleine /1, demandant qu’il ne regardât pas à ses péchés, mais daignât ressusciter son âme dans la grâce de l’amour divin par sa très sainte passion et l’effusion de son glorieux sang : 32 « Puisque c’est ton commandement que nous t’aimions de tout notre cœur et de toutes nos forces /2, un commandement que personne ne peut accomplir sans ton aide, aide-moi donc, Jésus Christ très aimant, à t’aimer de toutes mes forces ! »

33 Tandis que frère Jean priait ainsi avec insistance, gisant aux pieds du très doux Jésus, il y reçut une si grande grâce qu’il fut tout entier renouvelé et, comme Madeleine, apaisé et consolé /3. 34 Alors frère Jean, sentant le don d’une si grande grâce, commença à rendre grâces au Seigneur et à embrasser humblement ses pieds, en se redressant afin de regarder le Sauveur dans l’action de grâces. Le Christ béni lui offrit ses mains très saintes à embrasser et les lui ouvrit. 35 Comme il les ouvrait, frère Jean, se redressant, put atteindre la poitrine du Seigneur Jésus, puis il étreignit Jésus et Jésus béni l’étreignit. 36 Frère Jean, embrassant la poitrine très sacrée du Christ, sentit une odeur divine si intense que, si tous les arômes du monde s’étaient réunis en un seul, en comparaison de cette odeur divine, on aurait pensé à une infection putride. 37 En outre, de la poitrine du Sauveur sortaient les rayons évoqués

1. Voir Lc 7 38-44 ; Jn 12 3.

2. Voir Lc 10 27 ; 6 DT 4-5.

3. Allusion probable à la pécheresse chez le Pharisien en Lc 7 36-50 ou à Marie, sœur de Lazare, en Jn 12 3-8.


plus haut, qui illuminaient intérieurement l’esprit et extérieurement tout aux alentours. 38 Dans cette étreinte, cette odeur et ces lumières, frère Jean fut ravi contre la poitrine de Jésus Christ, totalement consolé et merveilleusement illuminé. 39 Car dès cet instant, comme il avait bu à la sainte source de la poitrine du Seigneur et avait été rempli du don de la sagesse et de la grâce de la parole de Dieu, il épanchait plus fréquemment des paroles admirables et inénarrables. 40 Comme de son sein coulaient les fleuves d’eau vive /1 qu’il avait bus dans l’abysse de la poitrine de notre Seigneur Jésus Christ, pour cette raison il transformait les esprits des auditeurs et faisait d’admirables fruits. 41 De plus, l’odeur et la splendeur qu’il avait ressenties là perdurèrent plusieurs mois en son âme ; qui plus est, dans le sentier de la forêt où les pieds du Seigneur avaient passé, partout alentour sur une grande distance il sentait longtemps cette même odeur et cette même splendeur. 42 Revenant à lui après ce ravissement, alors que le Christ avait disparu, frère Jean demeura par la suite toujours consolé et illuminé.

43 Ce jour-là, ce n’est pas l’humanité du Christ qu’il trouva, comme me l’a raconté celui qui le tenait de la bouche de frère Jean /2, mais son âme, ensevelie dans l’abysse de la divinité ; cela fut prouvé par des témoignages nombreux et manifestes. 44 Car devant la curie romaine, devant les rois et les barons, devant les maîtres et les docteurs, il répandait des lumières si profondes et si hautes qu’il les plongeait tous dans un étonnement admirable. 45 Alors que ce frère Jean était un homme pour ainsi dire sans lettres, il clarifiait pourtant merveilleusement les questions les plus subtiles sur la Trinité et d’autres mystères des Écritures. 46 Ce que reçut frère Jean, comme il apparaît plus haut, d’abord aux pieds du Christ avec des larmes, puis à ses mains en rendant grâces, puis sur sa poitrine bienheureuse avec le ravissement et les rayons, ce sont de grands mystères qui ne peuvent être brièvement expliqués. 47 Mais que

1. Jn 7 38.

2. Nouvelle trace d’une transmission orale de l’information.


celui qui désire le savoir lise Bernard sur le Cantique des cantiques, qui y expose ces degrés dans l’ordre : les débutants aux pieds, ceux qui progressent aux mains et les parfaits à la bouche et à l’étreinte /1. 48 Que le Christ béni ait conféré une si grande grâce sans rien dire à frère Jean nous a enseigné qu’en excellent pasteur, il s’employait davantage à repaître intérieurement l’âme par des sensations divines qu’à faire bruisser des sons extérieurs aux oreilles de la chair, 49 car le Royaume de Dieu n’est pas dans les choses extérieures mais dans les choses intimes. En effet, toute sa gloire procède de l’intérieur, dit le Psalmiste /2. À la louange et à la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

collecte de noms

frère Bernard /3 et l’autre frère Pierre /4. Ils lui dirent simplement : « Dorénavant, nous voulons être avec toi et faire ce que tu fais

Bernard de Quintavalle, qui mourut entre 1241 et août 1246

Il pourrait s’agir de Pierre de Cattaneo, juriste, qui accompagna François en Orient et fut brièvement son vicaire de 1220 à sa mort

vint un prêtre du nom de Sylvestre 

vint encore à eux un autre homme du nom de Gilles 

6 noms

Appelant à lui les six frères qu’il avait, dans le bois voisin de l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule où ils allaient fréquemment prier

À la Pentecôte, tous les frères venaient se réunir au chapitre près de l’église Sainte-Marie-de-la-Portioncule

Actes :

« De frère Bernard de Quintavalle, premier compagnon de saint François »

comme le Christ béni prit avec lui au début de sa prédication douze apôtres qui abandonnèrent tout /2, ainsi le bienheureux François eut-il douze compagnons élus

un d’entre eux fut ravi jusqu’au troisième ciel/7 : frère Gilles; 6 un autre fut touché aux lèvres par un ange avec un charbon ardent comme Isaïe : frère Philippe le Long 7 un autre parlait avec Dieu comme un ami avec son ami /2 : le très pur frère Sylvestre ; 8 un autre volait vers la lumière de la sagesse divine comme un aigle /3 : le très humble frère Bernard, qui éclaircissait les Écritures les plus profondes /4 ; 9 un autre fut sanctifié par le Seigneur et canonisé au ciel alors qu’il vivait encore en ce monde /5, comme s’il avait été sanctifié dès le ventre de sa mère : frère Rufin, noble d’Assise, homme très fidèle au Christ.

[collecte inachevée]


environ 10 noms



7 De Naqsband à la Voie

Brève introduction au soufisme 59

Page 10

"Il n'est dans l'existence autre que Lui, Regardez-le comme je L'ai regardé, Vous le trouverez dans le Soi "/1

Le terme soufisme désigne la mystique de l'Islam/2. Il apparaît au second siècle de l'hégire/3 et évoque l'idée de pureté/4. A l'époque, certains ascètes se distinguaient par le port d'un habit de laines, d'autres par un mode de vie particulier : les zahid se détournaient du monde, les derviches

1. Ibn' Arabî, Les illuminations de la Mecque, trad. D. Gril

p.328.

2. Civilisation dont la religion est fondée sur le message

coranique du prophète Mahomet (570-632). Le mot islam

signifie soumission (à Dieu).

3. Le départ de Mahomet de la Mecque pour Médine en 622

marque le début de l'ère musulmane.

4. safâ'

5. sûf: une racine de tasawwuf (ceux qui font profession de

soufisme).

11

prônaient la pauvreté, les malâmatis s'exposaient volontairement au blâme, les qalandars revendiquaient une extrême liberté/6...

Au fil des siècles, des soufis apparaissent dans toutes les régions de l'islam, en Espagne, au Maghreb, dans les pays d'Asie centrale et jusqu'aux confins de la Chine. Ces mystiques, au croisement des cultures occidentales et orientales, élaborèrent diverses théories de la

Réalité, certaines d'inspiration néo-platonicienne/7. En outre, le développement de leurs concepts a tiré partie de la richesse des langues arabes et persanes dont chaque racine verbale peut générer de nombreuses nuances/8 sémantiques.

6. Cf. Pour une présentation générale du soufisme : Les mystiques musulmans, M. Molé, Les deux Océans, Paris, 1982, Introduction aux doctrines ésotériques de l'Islam, T.Burckardt, Dervy-Livres, 1985, Anthologie du soufisme, E, de Vitray-Meyerovitch, Sindbab, Paris, 1978, Vie des soufis, Jâmî, trad. S. De Sacy, éd. Orientales, Paris 1977, La lucidité implacable, Sulami, trad. R.Deladrière, Arléa, 1991.

7. Introduites par les philosophes Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), Averroès ('Ibn Rushd, 1126-1198), puis structurées dans la pensée soufie par al-Ghazâlî (1058-1111) et Ibn al-’arabî (1165-1240).

8. Par exemple, la racine trilitère WHD est à l'origine des concepts un (ahâd), unique (wâhid), unité (wahda), unicité (wâhidiyya), union (ittihâd), témoignage de l'unité (tawhîd)...

12

Le Coran, texte fondateur de l'Islam, a un caractère sacré puisqu'il est considéré comme étant une parole divine adressée à Mahomet. Il a donné lieu à une infinité d'interprétations et de développements spéculatifs. Mais, pour les mystiques, il importe avant tout que les paroles, aussi profondes soient-elles, ne trahissent pas l'expérience de la réalité intérieure, car les mots sont impuissants à en transmettre la connaissance, à fortiori à en restituer le goût/9 :

La station (mystique) est au-delà du dicible, la connaissance est la limite extrême du discible./10

Les soufis ne cessent de témoigner que le Réel ne peut être dit, qu'aucune institution ne peut l'enseigner. La science soufie ne se transmet qu'en secret/11 de coeur à coeur, et lorsqu'une école s'ouvre dans ce but, il y a fort à craindre que l'esprit n'y soit plus.

Aussi mettent-ils en garde contre ceux qui, se prétendant savants en ce domaine, ne témoignent que de leur vanité :

9. dhawq

10. Le livre des Stations, Niffarî (Xème siècle), p.19, trad. Maati Kâbbal, éditions de Pelat, 1989.

11. sirr, le secret du coeur.

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C'est toi, Dhû-l-Nûn! qui présides des assemblées et qui adresses des discours aux gens ; si je le pouvais, je te donnerais le fouet!/12

Ainsi se faisait apostropher le célèbre Dhû-l-nûn par une sainte femme qu'il avait croisée dans ses pérégrinations.

A Bagdad au Xème siècle, Junayd dénonçait déjà les faux mystiques, charlatans ou simples fous qui se réclamaient abusivement du soufisme :

Les (vrais) hommes du tasawwuf/3 sont du passé, le tasawwuf est devenu charlatanerie, le tasawwuf est devenu une gourde à ablutions, un tapis de prières et une tunique bigarrée.

Le tasawwuf est devenu des cris que l'on pousse, une extase simulée et un coup de folie, l'on se trompe, ce comportement n'a rien de commun avec la voie qui permet d'atteindre le but.

12. La vie merveilleuse de Dhû-1-Nûn l'Egyptien (771-860), Ibn 'Arabî, p.335, trad. R. Deladrière, Sindbad,1988.

13. tasawwuf (le soufisme). Enseignements spirituels, Junayd (830-910), p,190, trad. R.Deladrière, Sindbad, 1983.

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Quelques thèmes fondamentaux

L'invisible

Le soufisme considère que le monde visible/14, ou monde du témoignage, procède du monde invisible/15, monde du mystère dont chaque être dépend sans en avoir conscience. De ce monde originel émanent les réalités sensibles, de sorte qu'à chaque instant, l'univers est à la fois visible et invisible, manifeste et caché. Mais, bien qu'invisible, il se dévoile à ceux qui l'approchent par le coeur :

Sache que le monde est double: un monde spirituel et un monde corporel ! ou, si tu préfères, intelligible et sensible, ou encore supérieur et inférieur. Toutes ces expressions sont à peu près équivalentes; il n'y a que les

14. 'âlam-al-shahâda

15. ràlam-al-ghayb

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points de vue qui diffèrent. Si on les considère en eux-mêmes, on les appelle monde corporel et monde spirituel. Si on les envisage par rapport à l'oeil qui les perçoit, on dit : sensible et intelligible. Si on les compare relativement l'un à l'autre, on les désigne alors respectivement comme : inférieur et supérieur. Souvent également l'un est appelé : monde de la Souveraineté divine (mulk) et du visible 1111 (chahtida), et l'autre : monde de l'invisible (ghayb) et du Royaume céleste (malakût). Celui qui scrute la vérité à partir des mots peut être désorienté par la multiplicité des expressions et s'imaginer qu'ils s'appliquent à des réalités également multiples. Mais à celui à qui la vérité s'est révélée clairement considère essentiellement les réalités, et les mots pour lui sont secondaires./16


Pour Rûmî, le célèbre poète mystique persan du XIIIème siècle, l'objection matérialiste qui nie la réalité du monde invisible n'a aucun fondement puisqu'elle n'a pas elle-même d'existence tangible. L'impossibilité d'objectiver la pensée ne la nie pas et le postulat d'une réalité inaccessible aux sens ne petit être non plus rationnellement invalidé. Ce débat est illustré dans l'échange de Rûmî avec un contradicteur qui l'avait interpellé :

16. Le tabernacle des lumières, Ghazali, p.64, trad. R. Deladrière, Seuil, 1981.

16

- Vous prétendez qu'en dehors de ce firmament et de ce globe terrestre que nous voyons, il y a quelque chose. Pour moi, en dehors du visible il n'y a rien ; sinon, montrez-moi où se trouve cette chose.

Le maître répondit : Cette question est stupide depuis le début; car tu dis : "Qu'on me montre où cela se trouve". Or, pour cette chose, il n'y a pas de lieu. Viens, dis-moi d'où provient ton objection et dans quel lieu elle se trouve. Elle n'est pas dans la langue, ni dans la bouche, ni dans la poitrine : fouille partout, réduis ces organes en parcelles ou en atomes, et tu verras que cette objection et cette pensée, tu ne les saisis nullement dans ces organes. Donc, nous savons que ta pensée n'est pas dans un lieu. Lorsque tu ne connais pas le lieu de ta propre pensée, comment connaîtrais-tu le lieu du Créateur de la pensée ? 60

Des milliers de pensées et d'états d'esprit passent en toi sans que tu interviennes; ils ne sont ni dans ta possibilité ni dans ton pouvoir. Si tu en connaissais l'origine, tu pourrais les augmenter. Toutes ces choses passent en toi, et tu n'es conscient ni de leur origine, ni de leur destinée, ni de leur projet. Alors, que tu n'es pas capable de connaître tes propres états, de quelle façon

17

peux-tu t'attendre à connaître le Créateur lui-même?/17


A l'instar du monde visible, l'invisible comporte divers niveaux plus ou moins accessibles à l'expérience humaine, décrits comme autant de mondes particuliers : 'invisible relatif', 'invisible absolu', ou encore 'invisible de l'invisible' (ghayb al-ghayb), chacun ayant sa propre réalité.

Le monde matériel (dunya) est souvent considéré comme illusoire au regard de la réalité véritable (haqîqa), mais du point de vue absolu l'illusion est elle aussi une manifestation de la Réalité :


Le sophiste, qui a perdu la raison, dit que le monde est une illusion qui passe.

Oui, le monde est une illusion, mais éternellement en elle une Réalité se manifeste./18


La doctrine de l'Unicité de l'existence (wahdat al-wujûd) transcende les oppositions entre les divers aspects de la manifestation. Les réalités différenciées ne s'opposent que dans la conscience individuelle voilée (mahjûb) de qui

17. Le livre du dedans, Rûmi, p.266, trad. E, de Vitray-Meyrovitch, Sindbad, Paris, 1997

18. Les Jaillissements de lumière, Jâmi, p,125, trad. Y.Richard, Les deux Océans, Paris 1982.

18

n'a pas encore reconnu l'unité essentielle du visible et de l'invisible :


Là où est le monde des corps, se trouve également le monde des esprits; là où est le monde de la corruption, est également le monde de la pureté; là où est le monde du royaume (mulk), se trouve également le monde de la royauté (malakût); là même où sont les mondes inférieurs, se trouvent les mondes supérieurs et la totalité des mondes. On a dit qu'il existe dix mille mondes, chacun comme celui-ci, ainsi qu'il est rapporté dans l'ornement des saints, et tout cela est contenu dans l'homme sans qu'il en soit conscient ; n'en est conscient que celui que Dieu sanctifie, en recouvrant ses qualités par les Siennes et ses attributs par les Siens"./19


Les notions de présence et d'absence à soi sont relatives et dépendent du point de vue adopté. La présence au monde visible est simultanément une absence et une inconscience au monde invisible ; inversement, la présence à l'invisible est absence au monde visible. Ce statut paradoxal de la conscience de soi est au fondement de la mystique soufie :

19. Lettres d'un maître sûfi, p, 100, Darqàwi trad. T. Burckhardt, Archè, Milan, 1978.

19


Par son absence (ou inconscience) à lui-même, il sera totalement présent (ou conscient) (à Dieu)./20


Lorsque la réalité est saisie en son essence, tout ce qui est perçu n'est que l'Unique61. Le sujet ne s'éprouve plus en tant qu'ego isolé, car son angoisse existentielle n'a plus de support. Il accède alors à la connaissance unifiante dont on ne peut rien dire :


Tu seras là caché dans l'invisible (ghayb), dont les réalités auront cessé d'être un objet de doute et d'incertitude. Il en est ainsi, car les réalités qui sont connues par la véritable certitude, restent cachées à la vision sensible et sont insaisissables pour elle. Au-delà se trouve la connaissance unifiante de Celui qui est proclamé Unique et de la souveraineté de la Divinité, et la connaissance de Celui qui est Seul dans Sa primauté et Sa prééternité et dans la permanence de Son éternité sans fin. C'est là que lâche prise la compréhension des docteurs et que s'arrêtent les connaissances des savants, et c'est le terme ultime que peut atteindre la sapience des sages. C'est la fin pour toute description puisqu'il s'agit de qualifier ce dont la nature et l'éclat sont si élevés qu'ils se situent aux confins du possible.../2

20. Enseignement spirituel, Junayd, p.153

21. Ibid. p.146.

20

L'intérieur

Le monde est l'apparence extérieure du Vrai (al-haqq), et le Vrai est l'aspect secret (bâtin) du monde./22

L'Intérieur (al-bâtin) et l'Extérieur (al-zâhir) sont deux noms de la Réalité divine/23 correspondant aux deux formes de l'expérience de la réalité : intériorité et extériorité. Dans l'extérieur, le sujet perçoit le monde dans une présence objective, toujours extérieure à lui-même. La division, la séparation (farq), la perte et le manque (faqd) caractérisent cet état où l'objet de désir demeure inaccessible. En revanche, à l'intérieur sont associés les concepts de concentration (jam'), de présence contemplative (shuhûd), de jonction (wasl), d'extase (wajd). L'image d'un tapis que l'on roule et dans lequel se résorbe la réalité extérieure figure ce processus :

22. Les Jaillissements de lumière, Jâmî (1414-1492), p.121

23. Selon la tradition coranique, le divin a quatre vingt dix neuf noms, le centième est le nom secret.

21

Celui-là replie la création comme un tapis, franchit d'un seul coup l'intervalle, se débarrasse des catégories de 'entre' et de 'où ?', et s'absorbe dans l'essence de l'être (Dieu). La multiplicité disparaît pour lui dans sa vision contemplative (shuhûd), et il ignore sa propre existence./24

Ainsi, selon la perspective, la conscience de soi est une présence ou inversement une absence à soi :

La concentration (jam'), c'est leur inconscience d'eux-mêmes, et la séparation (farq) c'est leur présence à eux-mêmes; et c'est exister ou être privé d'existence, selon le point de vue!'

Sa proximité dans l'extase (wajd) est 'réunion' (jam'), et Son absence (ghayba) dans la condition humaine est 'séparation' (tafrîqa).26

La véritable réalisation spirituelle n'a de sens que lorsque l'opposition entre l'intérieur et l'extérieur, entre union et séparation, est dépassée :


La réunion affirmée conjointement à la séparation, c'est cela la connaissance de l'Unité (tawîd).27


A ce stade, aucune vision n'en exclue une autre, ni ne prévaut sur elle. Le soufi a accédé à la stabilisation (tamkîn) et à la réalisation de l'Unité :


Puis, lorsqu'il revient à la perception du monde extérieur, après avoir été plongé dans l'anéantissement (mahw), et qu'il voit les détails dans l'essence totalisante, alors la vision de la Vérité (Dieu) ne lui enlève pas celle de la création, ni la vision de la création celle de la Vérité. La contemplation des attributs ne le distrait pas de celle de l'essence, ni la contemplation de l'essence de celle des attributs. La splendeur de Dieu ne lui en dérobe pas la majesté, et la majesté ne lui en dérobe pas la splendeur. […] Cet état est la grande félicité (al-fawz al-kabîr)./28

Les poètes soufis ont souvent utilisé l'image de l'océan afin de suggérer l'unicité de la réalité :

24. Traité sur la Prédestination et le libre arbitre, Qashânî (XIV' siècle), p.93.94, trad. S. Guyard, éditions Orientales, Paris, 1978.

25. Ibid, p,134.

26. Enseignement spirituel, Junayd, p,194

27. Ibid., p,194.

28. Traité sur la Prédestination et le libre arbitre, Qashânî, p. 94


L'Être est un océan en perpétuelle agitation.

De cet océan les gens ne perçoivent que les vagues.

A la surface apparente de l'océan qui en elles est caché,

Regarde surgir les vagues issues des profondeurs secrètes!/29


Leur propos disent l'émerveillement et la félicité de qui, se tenant au-delà de la division existentielle, ne voit que l'Un. N'étant plus divisé entre le monde de l'autre et l'autre monde, il vit dans le non-lieu (lâ makân) de la pure Réalité :

J'ai connu Dieu et je ne vois guère d'autre que Lui, De sorte que chez nous l'autre est exclu. Depuis que j'ai réalisé l'unité, je ne crains plus de séparation ; ce jour-ci, je suis arrivé uni./30


29. Les Jaillissements de lumière, Jâmî, p.139

30. Lettres d'un maître soufi, p, 114, Darqâwi (a vécu au Maroc, mort en 1823), trad. T. Burckhardt, Arché, Milan. 1978.

24

L'esprit

Le soufisme considère l'être humain en tant qu'unité psychique, somatique et spirituelle. Ainsi, le terme 'rûh' définit à la fois l'esprit en tant que force vitale qui anime tous les êtres, le souffle de la vie et l'élément spirituel de nature divine. Il est présent à ces différents niveaux et sous diverses formes. Pour Al-Ghazâlî/31, chacune d'elles est une lumière manifestant la Réalité sur le plan sensible, imaginatif, cognitif. Plus lumineuse que les autres, la faculté sainte et prophétique (al-rûh al-qudsî al-nabawî) éclaire les connaissances du monde invisible.

Dans Le tabernacle des lumières, il expose cette hiérarchie des facultés de l'esprit :


La première est la faculté sensible (al-rûh al-hassâs). C'est elle qui recueille ce qu'apportent les cinq sens. Elle est comme l'origine et le principe de la faculté animale (al-rûh al hayawânî), puisque c'est par elle que l'animal est tel. Elle existe déjà chez l'enfant à la mamelle.

31. Philosophe mystique persan (1058-1111)

25

La deuxième est la faculté imaginative (al-rûh al-khayâlî). C'est elle qui fixe les données des sens, et qui les conserve en les gardant en elle, afin de les présenter à la faculté intellectuelle (al-rûh al-aqlî), qui est au- dessus d'elle, quand celle-ci en a besoin. Elle ne se trouve pas chez le petit enfant au début de son développement. C'est pourquoi, après avoir eu envie d'une chose pour la prendre, il l'oublie quand elle a disparu et son âme (nafs) ne la désire plus. Ceci jusqu'au moment où, ayant grandi un peu, il pleure et la réclame dès qu'on l'éloigne de lui, parce que l'image en est demeurée en lui, conservée dans son imagination.

[...] La troisième est la faculté intellectuelle (al-rûh al-aqlî). Elle atteint les essences intelligibles (ma'ânî) tirées de la sensation et de l'imagination. Elle constitue la substance propre à l'homme.

[...] La quatrième est la faculté cogitative (al-rûh al-fikrî). C'est elle qui s'empare des connaissances intellectuelles pures, pour opérer sur elles en les composant et en les unissant et en tirer des connaissances supérieures. Quand elle obtient par exemple deux conclusions, elle les combine encore entre elles et déduit une nouvelle conclusion. Et elle peut continuer ainsi indéfiniment.

La cinquième est la faculté sainte prophétique (al-rûh al-qudsî al-nabawî). Elle appartient en

26

propre aux prophètes et à quelques saints (awliyâ). C'est en elle que se dévoilent les dispositions de l'invisible et les lois du Monde Futur, et tout un ensemble de connaissances issues du Royaume des cieux et de la terre, et même des connaissances 'seigneuriales', qui dépassent les capacités des facultés intellectuelle et cogitative./32


Pour suggérer la nature particulière de cette dernière faculté, Ghazâlî évoque le mystère de la poésie et de la musique dont la beauté n'est appréciée que par quelques uns. L'expérience intime, le goût (dhawq) qu'ils en ont n'est communicable qu'à ceux qui possèdent une même sensibilité innée.


Si tu veux un exemple, tiré de ce que nous pouvons constater chez certains hommes gratifiés de dons particuliers, considère le cas de la connaissance intime (dhawq) de la poésie! Comment elle est le privilège de quelques uns, sorte de sensation et de perception, dont sont privés les autres, incapables de distinguer les rythmes harmonieux de ceux qui sont boiteux! Vois aussi comment cette faculté intuitive peut être si développée chez certains qu'elle leur permet de créer de la musique et des chansons, des vibrations et des percussions de toutes sortes,

32. Le tabernacle des lumières, Ghazâlî, p.75, 76

27

qui rendent triste ou joyeux, qui endorment, qui font rire, qui rendent fou, qui tuent ou provoquent l'évanouissement! Mais les effets ne sont puissants que chez ceux qui ont une réceptivité innée à cette intuition. L'être qui est dépourvu d'un tel privilège a beau entendre comme les autres les mêmes sons, il n'en subit les effets que faiblement, et il s'étonne que des gens tombent en extase ou perdent conscience. Et si tous les hommes ayant la maîtrise de ce sens intime de la musique se réunissaient pour le lui faire comprendre rationnellement, ils n'y réussiraient pas./33

33. Ibid., p.77

28

L'âme

En arabe, le mot 'nafs' est un pronom réfléchi qui a une signification complexe. Étant de la même personne que le sujet du verbe, il renvoie à lui comme le fait un miroir. Cette caractéristique génère plusieurs sens qui, selon les cas, conduisent à le traduire par : âme, soi, moi, ego.

La psychologie coranique distingue trois états du nafs :

- le nafs impérieux (nafs al-ammâra) représente la dimension pulsionnelle de l'individu qui le pousse à la satisfaction égoïste de ses instincts.

- le nafs qui blâme (nafs al-lawwâma) manifeste l'instance morale du sujet. Posant un jugement critique sur les actions du nafs impérieux, il est source de honte et de culpabilité.

- le nafs apaisé (nafs al-mutma'inna) n'est plus dans le conflit interne et atteste de l'ouverture aux réalités spirituelles. Le sujet, n'est plus esclave du soi impérieux, ni déchiré entre des tendances opposées, il a accédé à la paix du coeur/34.

34. Les deux premiers états évoquent ce que la psychanalyse a désigné sous les termes de Ça et Sur-Moi. Le nafs apaisé situe en revanche l'orientation spirituelle de cette psychologie traditionnelle où le sujet ne trouve la paix qu'en s'ouvrant aux réalités du monde invisible non limité à l'inconscient freudien.

29

O âme apaisée, retourne vers ton Seigneur satisfaite et agréée!/35


Entendu au sens d'âme, le nafs préexiste dans 'l'éternité prétemporelle' avant son existence terrestre :


L'éternité prétemporelle (qadîm al-qidam), au moment où il n'y avait pas de 'là', ni de 'comment' ni de 'où?', et où il n'y avait pas non plus de 'non-moment', ni de 'non-là', ni de 'non-comment', ni de 'non-où'./36


Dans ce temps originel, a été conclu le 'pacte prétemporel' par lequel chaque âme, avant sa venue au monde, a témoigné de son allégeance au Seigneur :


Et quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d'Adam et qu'il les fit témoigner envers eux-mêmes : ‘Ne suis-je point votre Seigneur?", ils répondirent: "Oui! nous en témoignons!’/37


Ainsi, chaque être a déjà reconnu sa dépendance essentielle refoulée et enfouie sous les perceptions du monde. Cependant, les soufis affirment que toujours le Seigneur est compatissant si on l'invoque avec sincérité :

S'il Me sollicite, Je lui accorderai certainement ce qu'il demande, et s'il cherche refuge en Moi, Je lui accorderai certainement Ma protection./38


Dans les textes mystiques, 'nafs' est souvent identifié à l'ego', noyau psychique dont l'existence est inhérente à la condition humaine submergée de désirs et de frustrations. Aussi l'ego fait-il obstacle à l'évidence spirituelle, forçant tout individu à l'état paradoxal qui le fait être à lui-même son propre voile (hijâb) :


C'est toi qui voiles à ton coeur l'intime de son mystère, et si ce n'était toi, ton coeur ne serait pas scellé./39


35. Coran. 89:27

36. Enseignements spirituels, Junayd, p.51, trad. R.Deladrière, Sindbad, 1983.

30 Coran. 7:170

37. Hadith qudsi (BuldiarD. Les hadith qudsi sont des paroles de Dieu reçues par Mahomet.

38. Divan, Hallâj, muqatt'a 52, trad. L.Massignon, Seuil, 1981.

31

Les écrits des soufis sont parsemés d'invocations témoignant de leur impuissance à se dégager de ce voile :


Entre moi et Toi, il y a un 'c'est moi' qui me tourmente, ah ! enlève par Ton 'c'est Moi', mon 'c'est moi' hors d'entre nous deux!/40


La quête spirituelle met à l'épreuve le désir profond du sujet. Des choix et des renoncements s'imposent. Les étapes les plus périlleuses sont les 'voiles de lumière' qui donnent l'illusion d'une identification au divin et la maîtrise de ses attributs, omniscience et omnipotence. C'est la raison pour laquelle les charismes qui fascinent les foules doivent être l'objet de la plus grande circonspection. Ils ne prouvent rien quant à la réalisation spirituelle de ceux qui les manifestent. La recherche des pouvoirs est à l'opposé du chemin spirituel, et les phénomènes spectaculaires, source de vanité pour ceux qui en font usage, détournent de l'essentiel :


Les mystiques contemplatifs fuient les charismes, ils les craignent lorsqu'ils sont arrivés à l'intuition extatique. A cause de cela un ancien disait : 'La plus subtile des illusions auxquelles

40. Ibid., muqatt'a 55.

sont exposés les amis de Dieu sont les charismes et faveurs./41


Un autre maître spirituel disait à ses disciples :


Ne vous émerveillez pas de celui qui, n'ayant rien mis dans sa poche, y met la main et en retire ce qu'il désire. Émerveillez-vous plutôt de celui qui, ayant mis quelque chose dans sa poche, n'y trouve rien et n'en éprouve en son âme aucune altération./42


Le thème de l'anéantissement (fana') de l'ego a souvent été débattu dans le soufisme. Les maîtres n'ont cessé de mettre en garde ceux qui, espérant accélérer leur progression spirituelle, s'infligent toutes sortes de mortifications. Les tribulations de la vie offrent suffisamment d'opportunités de renoncement et de lâcher-prise pour qu'il soit inutile de se maltraiter par des souffrances volontaires. Il revient surtout à chacun de reconnaître sa négligence, voire sa mauvaise foi à l'égard des instants où la providence divine s'est manifestée. Le véritable chemin spirituel n'a rien de commun avec quelque conduite d'autodestruction. L'injonction coranique

41. Sharh Hikam, Ibn 'Abbâb Ronda, p,150, trad. M. Asin Palacios, in Études Carmélitaines, 1932. Ibn 'Abbâb Ronda (1332/1390).

42. Ibid., p,159.

33


"Mourez avant de mourir !" est pour les soufis une parole initiatique qui signifie au contraire :


Connaissez-vous vous-mêmes avant de mourir! /43


Voilà pourquoi le prophète a dit: 'Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur', et non pas: 'Celui qui éteint son soi connaît son Seigneur'./44


Pour figurer ce processus, certains ont évoqué l'image de l'évanouissement :


Leur âme s'est évanouie, et son évanouissement c'est qu'ils sont privés d'existence en la présence de l'Être sur lequel ils se sont concentrés, hors de l'humanité./45

Balyani utilise pour sa part la métaphore du nom auquel que le sujet s'est identifié à tort :


43. Hadith, Tirmidhî

44. Epître sur l'Unicité Absolue, Balyânî (mort en 1288), p.65, trad. M. Chodkiewicz, Les deux Océans, Paris, 1982.

45. Traité de soufisme, Kalâbâdhi (mort en 995), p.133, trad. R. Deladrière, Sindbad, Paris, 1981.

Supposons, à titre d'exemple, que tu ne saches pas que ton nom est Mahmûd, ou que ce que désigne ton nom est Mahmûd - car le nom et le nommé ne sont réellement qu'une seule et même chose - et que tu crois que ton nom est Muhammad. Si ensuite, tu apprends que tu es en fait Mahmûd, tu ne cesses pas d'être ce que tu étais. Le nom Muhammad t'es simplement enlevé du fait que tu sais désormais que tu es Mahmûd et que tu n'étais pas réellement Muhammad. Il n'y a donc pas eu d'extinction.'/46


De fait, le véritable anéantissement est un 'anéantissement de l'anéantissement' (fana'-l-fana'), l'idée d'anéantissement devant être elle-même anéantie.


Dans ses Oraisons, Ansârî illustre la problématique du sujet en quête de son essence insaisissable au lieu où il la cherche, toujours au-delà, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, et échappant à toute saisie intellectuelle :


Mon Dieu! à ce que j'ai trouvé, ni mon coeur ni ma langue ne sont adéquats.

Dans la découverte, as-tu jamais vu un emprunt? Voilà pourtant ce que je suis !

Ce 'je', ce 'moi', ne sont que déficience mais en disant ainsi, j'agis en traducteur.

Tout 'je' que je prononce est un faux; mais comment suggérer quoi que ce soit à l'auditeur, sans user de ce stratagème ? Si celui qui parle c'est moi, que ma langue se dessèche, afin d'être réduite au silence ! Si celui qui entend c'est moi,

46. Épître sur l'Unicité Absolue, Balyânî, p.68

35

que mes oreilles deviennent sourdes, pour ne pas entendre le blâme ! Si donc je ne suis pas moi, c'est le Parleur qui parle, et c'est l'Auditeur qui entend./47


Au terme du voyage, le soufi découvre que toutes les oppositions se sont estompées dans la vision de l'Unique, au point que la distinction entre âme et esprit n'a même plus de sens :


An-nafs (l'âme, la psyché) et ar-rûh (l'esprit) sont deux noms désignant une seule et même chose faite de l'essence même de la lumière (mais Dieu est plus savant). Elle se dédouble, cette chose, en vertu de deux qualités opposées, qui sont la pureté et le trouble, car la nafs, tant qu'elle subsiste, est troublée, et c'est sous ce rapport qu'elle porte son nom ; mais si son trouble disparaît et qu'elle devient pure substance, elle est vraiment appelée rûh./48


47. Cris du coeur, Ansârî, p,166, trad. S, de Laugier de Beaurecueil, Sindbab, Paris, 1988. (Ansârî, soufi d'Afghanistan, meurt en 1089).

48. Lettres d'un maître soufi, p. 85, ash-Sharîf ad-Darqâwî (Maroc, 1737-1823), trad. T. Burckhardt. Archè, Milan, 1978.

36

Lui

Considéré par les soufis comme le nom suprême, 'Lui' (huwa) désigne la personne absente, invisible au locuteur62. Ce terme a pour fonction de suggérer la Réalité ineffable (haqîqa) qu'aucun mot ne peut décrire.


La profession de foi en l'unicité divine (tawhîd) sous la forme 'Nulle divinité, excepté Dieu!' est celle du commun des croyants (âwâmm), et 'Nul Lui, excepté Lui!' est la profession de foi de ceux qui ont la vocation spirituelle (khawâss). Elle est en effet pour eux plus parfaite et plus appropriée, et en même temps plus universelle, plus vraie et plus exacte, et plus apte à les faire pénétrer dans la Singularité absolue et l'Unicité pure./49


La voie soufie professe que c'est Lui, l'Unique, qui se voile et se dévoile au regard de qui se cherche et ne se connaît pas :

49. Le tabernacle des lumières, Ghazâlî, p.57


Il Se connaît Lui-même par Lui-même et Se voit Lui-même par Lui-même.

Nul autre que Lui ne Le voit. C'est Son Unicité même qui est Son voile, et non pas quelque chose qui serait 'autre que Lui' ;

c'est Son Être même qui Le voile63.

Son Unicité est occultée par Son Unicité au-delà de tout 'comment'./50


De Lui seul dépend donc l'oubli et la reconnaissance. S'en attribuer le pouvoir est l'erreur la plus grave puisqu'elle consiste à placer l'ego au niveau de l'Unique. C'est faire preuve de polythéisme et aller à l'encontre de l'acte de foi de l'Islam : Pas de divinité, si ce n'est Dieu./51

L'image de la lumière a maintes fois été utilisée dans le but de suggérer cette Réalité dont dépendent tous les êtres. Ce n'est que par illusion perceptive que la luminosité leur est attribuée :



50. Épître sur l'Unicité Absolue, Balyânî, p.48

51. La shahâda, lâ ilâha illa-Ilâh, formule la plus sacrée de l'Islam.


Désigner la lumière du soleil, ce n'est pas autre chose que désigner le soleil. La relation entre tout ce qui existe et Lui est analogue, dans le monde sensible, à la relation entre la lumière et le soleil [...]. Toutes les autres lumières sont donc métaphoriques, la seule lumière véritable est la Sienne. Le Tout est Sa lumière, ou plutôt Il est le Tout. Bien mieux, personne d'autre que Lui n'a d'ipséité (huwiya), si ce n'est par abus de langage. Nulle lumière donc, excepté Sa lumière!/52


Le pur éclat du Soi étant insoutenable, l'homme ne peut en jouir que s'il est atténué par la densité du monde :


Quand le soleil projette sur le globe son étendard de lumière, son rayonnement nous aveugle à distance. Mais s'il se manifeste derrière un voile de nuées, le spectateur en est illuminé sans être gêné./53


Ainsi, la connaissance de soi n'est autre que la connaissance de Lui, le Soi absolu. Qui Le connaît, se connaît, et tant qu'il ne L'a pas connu, il ne se connaît pas réellement. Tel, le proclame le célèbre hadith : Qui se connaît, connaît son Seigneur./54


La profession de foi en l'unicité divine (tawhîd) pose la question de l'identification (ittihâd) au Soi divin. Cette question a été, dans le soufisme, un sujet de controverses d'une telle ampleur qu'à plusieurs reprises certains soufis furent

52. Ibid., p.56, 57.

53. Les Jaillissements de lumière, Jâmî, p.83

54. man 'arafa nafsahu faqad 'arafa rabbahu. Cf. Épître sur l'Unicité Absolue, Balyânî, note 52.

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condamnés à mort pour avoir eu l'audace d'exprimer publiquement des paroles jugées sacrilèges. Tel fut le cas de Husayn Mansûr al-Hallâj (en 922) et de `Ayn al-Quzât Hamadâni (en 1131).

Le philosophe mystique, Ghazâlî, s'est efforcé de faire reconnaître la légitimité du soufisme et la rigueur de la doctrine. Selon lui, la question doit être abordée en tenant compte de l'expérience propre du sujet, et en interprétant ses propos de façon métaphorique. En outre, la discussion n'a de sens que pour ceux qui ont déjà 'goûté' ce dont ils parlent, et non ceux qui n'ont qu'une approche intellectuelle. Par conséquent, mieux vaut garder le silence afin d'éviter d'inutiles débats, voire de terribles malentendus :


Les sages, après s'être élevés jusqu'au ciel de la Vérité, sont d'accord sur le fait qu'ils n'ont vu dans l'Existence que l'Unique, le Réel (al-haqq). Mais pour les uns cet état de conscience (Ml) n'est qu'une connaissance apprise64, pour les autres c'est une expérience intérieure personnelle (dhawqr). La multiplicité est alors, pour ces derniers, entièrement supprimée et ils sont abîmés dans la pure unicité (fardâniyya), l'esprit comme frappé de stupeur, incapables de se souvenir d'un autre que Dieu, et ils sont dans un état d'ivresse (sukr) qui réduit leur raison à

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l'impuissance. C'est ainsi que l'un a pu dire: 'Je suis la Vérité' (anâ al- haqq )/55, un autre: 'Los à moi' ! /56 que ma gloire est grande!', et un troisième : n'y a sous ce manteau que Dieu'./57 Les paroles des passionnés de Dieu (uchchâq), dans cet état d'ivresse, sont à tenir secrètes et à ne pas répéter. Quand l'ivresse s'atténue et qu'ils retombent sous le pouvoir de la raison, qui est la balance établie par Dieu sur la terre, ils savent bien que ça n'était pas une véritable identification (ittihâd), mais une apparence d'identification. Il en est ainsi lorsque l'amant ardent s'écrie dans l'excès de sa passion: 'Je suis Celui que j'aime, et Celui que j'aime est moi-même'./58 Il est très possible qu'un homme mis soudain pour la première fois en présence d'un miroir, ne le voie pas, et croie que la forme qu'il aperçoit est celle du miroir et ne fait qu'un avec lui. Il n'est pas invraisemblable non plus qu'en voyant du vin dans un verre, il prenne le vin pour la couleur du verre65. Cela peut même lui servir d'excuse, quand l'ivresse mystique est devenue chez lui habituelle et ferme, pour dire : 'Le verre est tellement mince et le vin est tellement clair qu'ils se confondent et qu'il y a doute. C'est comme s'il y avait du vin et pas de verre, ou

55. Parole de Al-Hallâj

56. Louange à moi !

57. Paroles d'Abu Yazid Bistâmî, mystique persan du IXème siècle.

58. Al-hallâj

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comme s'il y avait un verre et pas de vin ! ' Et il y a une différence entredire : 'Le vin est le verre' et dire : 'C'est comme si le vin était le verre.'/59


Puisque le divin se manifeste sous une infinité de formes, et que Lui seul existe, à quoi bon disserter sur le monde, l'anéantissement de l'âme ou son identification au divin ?


Avec des traits d'objets aimé, celui qui séduit les amoureux, c'est le Vrai (haqq ) !

Plus encore, ce qu'on voit à tous les horizons, c'est le Vrai !

Ce qui, conditionné, est devenu le monde

Par Dieu, cela même, sous l'aspect absolu, c'est le Vrai!'


59. Le tabernacle des lumières, Ghazâlî, p33, 54

60. Ibid., p.121

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Le guide

Les maîtres sont catégoriques sur le fait qu'aucun moyen, ni effort personnel, ne peut conditionner l'état mystique dont la nature est spirituelle :


Chercher un moyen n'est que perdition; c'est l'affaire des ignorants. Dans cette voie, rien de plus dangereux que la recherche du moyen./61


La concentration, qu'ont en vue les soufis qui en sont les maîtres, est celle qui devient un état pour le serviteur: ce n'est plus au prix de ses efforts que ses préoccupations cessent de se disperser et qu'il les rassemble, mais elles sont concentrées et unifiées parce qu'il a pris conscience de Celui qui les réunit ; et la concentration est obtenue du fait qu'elle s'opère par Dieu seul et personne d'autre./62 66


61. Les étapes mystiques du shaykh Abû Said (967/1049), p.319., trad. M. Achena, Desclée De Brouwer .

62. Traité de soufisme, Kalâbâdhî, p,132


[...] Il convient de Le connaître [et] non par la science (théorique), la raison, la compréhension ou la conjecture, ni par l'oeil ou les sens externes, ni même par le regard intérieur ou le discernement. Nul ne Le voit, si ce n'est Lui; nul ne L'atteint, si ce n'est Lui; nul n'a de science à Son sujet si ce n'est Lui./63 67


Même l'idée d'évolution spirituelle est à rejeter car elle repose sur une représentation qui ne correspond pas à la réalité68. Le désir de savoir, de maîtriser, crée un trouble dans la conscience qui s'oppose à l'apaisement et à la survenue de l'expérience intérieure. De même, les enseignements, les rituels ou les oeuvres aliènent plus qu'ils n'éveillent.

Seule est efficiente l'énergie d'un maître accompli :

A celui qui est parvenu au but, l'allusion suffit. Quant à celui qui n'y est pas parvenu, il n'y parviendra ni par l'enseignement théorique, ni par l'instruction, ni par la répétition, ni par l'effort intellectuel, ni par la science, mais seulement en se mettant au service d'un maître éminent et d'un instructeur sagace, afin d'être guidé par sa lumière et de progresser grâce à son énergie spirituelle (bi-himmatihi): ainsi parviendra-t-il au but, si Dieu le veut./64


63. Épître sur l'Unicité Absolue, Balyânî, p.48

64. Ibid., p.78


En outre, mieux vaut ne pas s'imaginer, par présomption, n'avoir pas besoin d'un maître et faire fi du dicton : 'Qui n'a pas de maître, a Satan pour maître'. Ceux qui le prétendent, sont aveuglés par l'orgueil, dangereux pour eux-mêmes et pour les autres :

Soumets ton âme à l'autorité de quelqu'un qui te commande et t'interdise, en te faisant son disciple et en le prenant pour maître et directeur de conscience, car autrement tu n'obtiendrais jamais que tes actes soient accomplis conformément à une volonté étrangère, et par conséquent tu n'abandonnerais pas ton amour propre; même si durant toute ta vie tu imposais à ton âme les épreuves les plus dures, elle ne laisserait de suivre son amour propre, étant donné que c'était elle-même qui se les étaient imposées ; donc même si à ton âme étaient révélés les mystères les plus subtils de la contemplation mystique, elle n'en abandonnerait pas pour autant ses égoïsmes et sa superbe, tant qu'elle ne se sera pas soumise à l'obéissance envers une autre âme qu'elle, et ne se laissera pas gouverner par les préceptes et les interdictions de celle-ci. Cela est dû aux voiles

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épais qui enveloppent l'amour propre et à l'énorme polythéisme qui croît en l'âme./65


Ce type d'avertissement concerne toutes les pratiques. Même la retraite solitaire n'est profitable qu'à certaines conditions que seul un maître avisé est capable d'évaluer :

Mais par Dieu, Je te demande de ne pas entrer dans la solitude jusqu'à ce que tu connaisses la quantité et la qualité de l'influence de ton imagination sur ton esprit; car si ton imagination te domine, tu ne dois en aucune façon entrer dans la solitude, sinon par le fait de ton maître spirituel, discret et entendu./66


Sache, mon ami, puisque tu m'interroges à ce sujet, qu'il y a, au cours du cheminement vers le terme (wusûl), des étapes désertiques périlleuses (mafâwiz muhlika) et des aiguades mortelles (manâhil mutlifa), qu'on ne parcourt qu'avec un guide et qu'on ne franchit qu'avec de la persévérance et en chevauchant une bonne monture!/67


65. Descente des astres et ascension des mystiques, Ibn 'Arabi, p.288

66. Traité des lumières, Ibn 'Arabî p.323

67. Enseignements spirituels, Junayd, p.66

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Mais, un esprit critique acéré est indispensable pour s'engager dans l'aventure spirituelle. Ceux qui suivent des préceptes par conformisme ou soumission aveugle, s'en remettant sans discernement à quelque autorité, risquent fort d'être abusés par des charlatans sans scrupules avides de pouvoirs :


Le conformisme aveugle (taqlîd) en matière de réalisation effective de l'unité divine est le comble de l'éloignement, sans aucun profit ni avantage. Cette attitude est attachement à la parole d'un autre sans qu'il y ait de connaissance probante, ni d'argumentation péremptoire. Ne se satisfait de ce conformisme que l'être dénué d'intelligence, qui est de nature grossière et de réflexion stupide, ignorant et méprisable, éloigné et voilé, délaissé et démuni./68


Les termes de maître et disciple ne doivent pas être employés à la légère. Bien rares sont ceux qui peuvent se prévaloir des qualités de guide spirituel ou de disciple véridique au regard des critères définis par le shaykh Abû Said :

68. Traité sur le nom Allâh, Ibn 'Ata' Allâh, p.192, trad. M. Gloton, Les deux Océans, Paris, 1981. Ibn 'Ata' Allah (1250/1309), Égypte.

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On demanda au Shaykh : 'Quel est le guide spirituel (pîr) ami de la vérité et quel est le disciple véridique?' Il répondit :

Le guide spirituel ami de la vérité est celui en qui l'on peut trouver réunies dix qualités qui font de lui un guide accompli. La première, c'est qu'il ait connu lui-même un guide spirituel afin de pouvoir éduquer ses disciples. La seconde : qu'il ait parcouru lui-même la voie spirituelle afin de pouvoir guider dans cette voie. La troisième : qu'il soit lui-même épuré et éduqué afin de devenir éducateur. La quatrième : qu'il soit généreux sans compter afin de pouvoir sacrifier sa fortune pour le bien du disciple. La cinquième : qu'il soit désintéressé quant aux biens du disciple afin de n'être jamais tenté d'en user à son profit. La sixième : qu'il se garde de donner explicitement ses conseils tant qu'il pourra les prodiguer par allusions. La septième : qu'il se garde d'user de colère et de violence, dans l'éducation du disciple, tant qu'il peut y réussir avec douceur. La huitième : qu'il ait accompli d'abord lui-même tout ce qu'il conseille. La neuvième : qu'il se soit défendu à lui-même tout ce qu'il interdit au disciple. La dixième : qu'il n'abandonne pas pour le caprice des hommes le disciple qu'il adopte pour l'amour de Dieu. S'il en est ainsi et si le maître est orné de ces qualités, le disciple ne pourra être que bon voyageur et véridique, car toute qualité que

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montrera le disciple sera celle du maître qui se manifestera en lui.

Quant au disciple, il faut qu'il possède au moins dix qualités, afin d'être digne de ce nom. La première : est d'être sagace pour pouvoir comprendre les indications du guide. La deuxième : qu'il soit obéissant afin d'exécuter les ordres du maître. La troisième : qu'il ait une oreille attentive à saisir le discours du guide. La quatrième : qu'il ait une conscience clairvoyante afin de concevoir la grandeur du guide. La cinquième : qu'il soit véridique afin de ne rapporter que la vérité. La sixième : qu'il soit loyal afin de tenir tout ce qu'il promet. La septième : qu'il soit libéral afin d'être capable de se passer de tout ce qu'il possède. La huitième : qu'il soit discret afin de garder tous les secrets du maître. La neuvième : qu'il soit ouvert aux conseils afin de s'en remettre à ceux du maître. La dixième : qu'il soit chevaleresque pour pouvoir sacrifier sa vie dans cette voie. Le disciple doit être paré de ces qualités afin que le cheminement en cette voie lui soit aisé et que le but visé pour lui par le maître soit rapidement atteint./69

Pour les soufis, la prise en charge d'un disciple par le maître n'a d'efficience que dans la mesure où c'est Dieu lui-même qui guide, l'un dans le

69. Les étapes mystiques du shaykh Abû Sa’ïd, p. 323

rôle de maître et l'autre dans celui de disciple, les deux sachant qu'ils n'ont aucun pouvoir par eux-mêmes, le maître ne pouvant rien sans Dieu et le disciple sans le maître/70. Cette conscience est indispensable pour la transmission directe et silencieuse des états intérieurs :


Lorsque 'Othman devint calife, il monta en chaire; les gens attendaient ce qu'il allait dire. Il resta silencieux, regarda les gens, et fit descendre sur eux un tel état et une telle extase qu'ils n'osaient pas s'en aller; ils perdirent conscience les uns des autres, et ne savaient plus où chacun était assis ; de telle manière qu'avec cent sermons et prônes, pareil résultat n'aurait pas été atteint. Ils en tirèrent des profits et découvrirent des mystères qu'ils n'auraient pas découverts avec plusieurs actions et sermons. Jusqu'à la fin de la séance, ils regardaient ainsi et ne disaient rien; quand 'Othman voulut descendre, il dit : "Pour vous, un Imam efficace vaut mieux qu'un Imam éloquent"./71

70. "Certes ceux qui font le pacte avec toi, c'est en vérité avec Allâh qu'ils font le pacte". (Cor, 18:10).

71. Le livre du dedans, Rûmî, p,171, trad. E, de Vitray-Meyerovitch, Sindbad, Paris, 1982


Filiations sufis et d’hommes du blâme

Ouverture : Une assemblée spirituelle

Trois tendances parmi les spirituels qui vécurent en terres d’Islam 69 

– les soufis : Ils sont attestés à Koufa puis à Bagdad, dans l’actuel Irak, par des figures marquantes telles que Râb’iâ. Ils sont liés à la religion musulmane même si certains traits sont inspirés du monachisme syrien ou indien. Ils se distinguent le plus souvent par leur mode de vie retirée ou communautaire, en contraste avec l’existence laïque de milieux urbains fortement socialisés. Certains s’attachent aux états spirituels et à des pratiques favorisant l’apparition de transes, ou mieux, le partage d’états avec ceux de leur maître. Ainsi repérables par leurs vêtements, leurs règles, leurs monastères, pratiquant l’ascèse, le terme ‘soufi’ devint synonyme de ‘mystique’ en terre musulmane70.

Ils n’ont guère besoin des docteurs de la loi. Par leur pratique parfois inspirée des prophètes, au point de mettre en question le rôle totalisant du dernier d’entre eux, Mohammad, ils font facilement l’objet de persécutions : Hallâj (-922), Hamadâni (-1131), Sarmad (-1661) et beaucoup d’autres sont les figures emblématiques martyrisées en pays arabe, iranien, indien. Ils furent influencés par le modèle présenté par l’avant-dernier prophète Jésus.

– Les gens du blâme ou malâmatîya apparurent à Nichapour dans le Khorassan, province du nord-est de l’Iran. Le premier d’entre eux serait Hamdun al-Qassâr (-884). Ils se réclament de Bistâmî (-849) et sont attestés par des figures telles que Sulamî (-1021), leur premier historien, suivi d’Hujwîrî (-1074), auteur d’un célèbre traité soufi. Le simple et très direct Khâraqânî (-1033) fut le premier au sein des directeurs mystiques : le ‘pôle’ de son époque. Tous demeurent cachés, se méfient des états et rejettent les pratiques, ‘blâmant’ leur moi jusqu’â son effacement complet. Ils ne sont pas à confondre avec certains qalandarîya et d’autres excentriques71.

– Les théosophes : une tendance théosophique (au sens premier du terme, à rapprocher de la théologie mystique telle qu’elle fut pratiquée par des spirituels chrétiens comme Syméon le Nouvau Théologien) s’illustre chez Sohravardî (-1191), Ibn ‘Arabî (-1240), Shabestarî (-1340). Elle est particulière en Iran chiite, reprenant des éléments de la tradition sassanide tels que des symboles propres au jeu lumière/ténèbres, les émanations propres au néo-platonisme supposant un monde intermédiaire. Elle s’illustre chez Molla Sadra (-1640) pour devenir un chemin intellectuel (peut-être sous influence de docteurs du judaïsme médiéval ?).

En fait on ne doit pas cloisonner les mystiques en terre d’islam en plusieurs voies, car elles fonctionnent comme des tendances qui peuvent s’associer chez le même individu : ainsi Abû Sa’id (-1049) apparaît-il à la fois soufi et homme du blâme. Le ‘premier des philosophes’ Abû Hamid al-Ghâzalî (-1111) est devenu soufi : il est l’auteur du bref Al-Munqid, ‘Erreur et délivrance’, autobiographie spirituelle et témoignage du grand philosophe éveillé à la mystique 72 (son frère Ahmad, probablement à l’origine de la conversion du philosophe, fut un soufi éminent). Ibn ‘Arabî demeure le ‘premier des soufis’, né en Andalousie, mort à Damas, d’influence immense73.


Répartition des principales figures mystiques

Voici par régions géographiques les principales figures d’une foule innombrable. Sur les 35 noms retenus, la moitié vivent entre 1000 et 1300, grande période des civilisations urbaines arabe et perse, finalement presque détruites par les Mongols (les invasions de Gengis Khan se situent autour de 1220), auxquels succédèrent des Turco-Mongols (Tamerlan / Timur exerce ses ravages autour de 1400). Double coup de hache avant et après des pestes particulièrement meurtrières dans les villes.

Verso et page suivante


« CARTE DES LIEUX » selon des zones réparties en six colonnes de l’ouest vers l’est et en deux rangées du nord au sud. On retient les lieux présumés de naissance et de décès. On n’oubliera pas la mobilité d’un Ibn ‘Arabî (de Murcie à Damas !) ou de Ghâzalî le Philosophe (Tus, Bagdad, Damas, Nishapour, Tus) ou de Jîlî (de Bagdad en Inde ?). Une figure est alors présente deux fois (lien signalé par un « > »). Le nom figure en caractères gras au lieu de « séjour » privilégié.





ANDALOUSIE



Ibn’ Arabî Murcie 1165 >

Ibn Abbad Ronda 1332 >



ANATOLIE



Rûmî (1-2)

> Konya -1273

Sultan Valad  (1-2 ) 

Konya 1226-1318




MAGHREB



Ibn al-Arîf  (3)

Marrakech ?-1141

Ibn Abbad de Ronda (3)

> Fez -1390



ÉGYPTE



Ibn al Faridh  (3)  

Le Caire 1181-1235



SYRIE



Sohravardi (4)

> Alep -1168

Ibn ‘Arabi (4)  

> Damas -1240



ARABIE

Nombreux pèlerinages â

La Mecque






AZERBAIJAN

( Nord-Ouest de l’Iran )



Sohravardi Azerbaijan 1155 >

Shabestarî (4) Tabriz   ?-1340



KHORASSAN

( Nord-Est de l’Iran )

Bistâmî (2) Bastam

777-848/9

Sulamî (2) Nishapour

937-1021

Kharaqânî (2) Kharaqan

960-1033

Hamid Ghâzâli (2) (philos.)

Tus 1058-1111

(& Bagdad, Damas, Nishapour)

Ahmad Ghâzâli (2) (sûfî)

Tus apr.1058-1126

Attâr Nishapour 1142-1220

Isfarayini Kasirq 1242 >

Jâmî Khorassan 1414 >



ASIE CENTRALE

(Ouzbékistan, Afghanistan…)

Kalabadhi (1) Boukhara

?-995

Abu-Sa’id (2) Meyhana

967-1049

Ansari (2) Herat

1006-1089

Kubrâ Khwarezm 1145-1220

Rûmî Balkh 1207 >

Naqshband (2)

Boukhara 1317-1389

Jami (2) Herat > 1492



IRAK

Rab’ia (1) Basra   ?-801

Junayd (1) Bagdad 830-911

Hallaj (1) Bagdad > 922

Niffari (1-3) Irak 879-965

Hamid Ghazali (philosophe) à Bagdad

Isfarayini (2) Bagdad > 1317

Jîlî Jîl (Bagdad) 1366 >



IRAN

Hallaj Tûr, FARS ~857 >

Hamadani (1-2) Hamadan

1098-1131

Ruzbehan  (4)  Shiraz 1128-1209

Nasafi (4) Iran-sud ?-1290

Saadi (2) Shiraz 1208-1292

Lahiji (4) Shiraz ?-1507

Sarmad >



INDE

Hujwiri (2)

Ghazna Lahore ?-1074

Maneri (2)

Maner, BIHAR 1263-1381

Jîlî > Inde? >1428

Ahmad Sirhindi (2)

Sirhind, PENJAB

1564-1624 Sarmad (3) > Delhi -1661


On n’oubliera pas que les entités politiques arabes puis turques étaient seules en contact avec le monde chrétien : elles ont fait écran à notre connaissance des mondes musulmans de la Perse, de l’Asie centrale et de l’Inde, eux-mêmes étrangers et souvent hostiles aux mondes arabes et turcs 74. L’image d’une infinie variété affectant les vécus et les pensées doit être substituée à la vision mythique d’un « grand califat » réglé par le seul Coran. Cette variété s’explique par la situation centrale des régions concernées, constituant un carrefour si on la compare à l’excentrement et au relatif isolement d’une presqu’île européenne chrétienne avant sa domination maritime, d’une péninsule indienne, d’une plaine chinoise protégée des zones civilisées par des déserts brûlants ou glacés. Nous distinguons plusieurs appartenances ou groupes : (1) à prédominance soufie, (2) à prédominance marquée par les « hommes du blâme », (3) non classés dont des mystiques d’Afrique du nord, (4) influencés par une théosophie. 


Relevé des noms


ANDALOUSIE

Ibn’ Arabî Murcie 1165 >

Ibn Abbad Ronda 1332 >


ANATOLIE

Rûmî (1-2)

> Konya -1273

Sultan Valad  (1-2 ) 

Konya 1226-1318


MAGHREB

Ibn al-Arîf  (3)

Marrakech ?-1141

Ibn Abbad de Ronda (3)

> Fez -1390


ÉGYPTE

Ibn al Faridh  (3)  

Le Caire 1181-1235


SYRIE

Sohravardi (4)

> Alep -1168

Ibn ‘Arabi (4)  

> Damas -1240


ARABIE

Nombreux pèlerinages â La Mecque


AZERBAIJAN

Sohravardi Azerbaijan 1155 >

Shabestarî (4) Tabriz   ?-1340


KHORASSAN

Bistâmî (2) Bastam

777-848/9

Sulamî (2) Nishapour

937-1021

Kharaqânî (2) Kharaqan

960-1033

Hamid Ghâzâli (2) (philos.)

Tus 1058-1111

(& Bagdad, Damas, Nishapour)

Ahmad Ghâzâli (2) (sûfî)

Tus apr.1058-1126

Attâr Nishapour 1142-1220

Isfarayini Kasirq 1242 >

Jâmî Khorassan 1414 >


ASIE CENTRALE

(Ouzbékistan, Afghanistan…)

Kalabadhi (1) Boukhara

?-995

Abu-Sa’id (2) Meyhana

967-1049

Ansari (2) Herat

1006-1089

Kubrâ Khwarezm 1145-1220

Rûmî Balkh 1207 >

Naqshband (2)

Boukhara 1317-1389

Jami (2) Herat > 1492


IRAK

Rab’ia (1) Basra   ?-801

Junayd (1) Bagdad 830-911

Hallaj (1) Bagdad > 922

Niffari (1-3) Irak 879-965

Hamid Ghazali (philosophe) à Bagdad

Isfarayini (2) Bagdad > 1317

Jîlî Jîl (Bagdad) 1366 >


IRAN

Hallaj Tûr, FARS ~857 >

Hamadani (1-2) Hamadan

1098-1131

Ruzbehan  (4)  Shiraz 1128-1209

Nasafi (4) Iran-sud ?-1290

Saadi (2) Shiraz 1208-1292

Lahiji (4) Shiraz ?-1507

Sarmad >


INDE

Hujwiri (2)

Ghazna Lahore ?-1074

Maneri (2)

Maner, BIHAR 1263-1381

Jîlî > Inde? >1428

Ahmad Sirhindi (2)

Sirhind, PENJAB

1564-1624 Sarmad (3) > Delhi -1661


1230 Attâr (1142-1230)

Né en 1140 (1142) d’un père aisé qui aurait possédé plusieurs boutiques, il vécut à Nichapour. Il aurait fait de nombreux voyages, rencontré Rumi et serait devenu disciple de Bagdadi, de Kobra, d’Abu Sa'id.

L’« attar » tenait boutique et y recevait les malades, préparait ses ordonnances et vendait des parfums et des épices. Il passa probablement toute sa vie dans sa droguerie : « dans ma boutique se présentaient chaque jour près de cinq cents personnes, dont chacune me priait de lui tâter le pouls… » Riche culture et amis dont le mystique Kobra.75. Attâr meurt en 1230 (1220) tué par les Mongols ?  De nombreuses œuvres ont été traduites :

Le mémorial des saints

On raconte76 que quelqu’un vint trouver Djafar Sadiq et lui dit : « Fais-moi voir le Seigneur très haut » ; et lui dit de répondre aussitôt:  « O homme ! Lorsque Mouça le prophète a demandé à voir la face du Seigneur, une voix venue de lui a dit : tu ne pourras jamais me voir ; — Mais reprit l’autre, nous sommes le peuple de Mohammed, nous autres, et il nous est permis de voir. — Liez cet homme et jetez-le dans le fleuve », commanda Djafar Sadiq. Aussitôt on l’attacha et on le jeta à l’eau. Il y plongea une fois et reparut à la surface en criant : « O fils de Mohammed ! Viens à mon secours » ; et il s’enfonça une seconde fois sous l’eau. Quand il remonta, d’après l’ordre de Djafar Sadiq, on le laissa crier sans que personne lui tendît la main. Alors, n’espérant plus rien des assistants, il dit : « Mon Dieu, fais-moi miséricorde et viens à mon secours. » Cette fois Djafar Sadiq commanda qu’on le retirât de l’eau. Au bout de quelques instants, quand il fut revenu à lui, Djafar Sadiq lui demanda : « eh bien, as-tu vu le Seigneur très haut ? — J’avais beau vous appeler, répondit-il, je ne voyais venir aucun secours. Lorsque, n’attendant plus rien de vous, j’ai mis mon espoir dans le Seigneur très haut, une porte s’est ouverte dans mon cœur, et quand j’ai regardé par cette porte, j’ai trouvé tout ce que je désirais. — Maintenant donc, dit Djafar Sadiq, laisse là tout le reste et n’abandonne jamais cette porte. (25-26)


Le Cantique des Oiseaux

L’œuvre a inspirée pendant des siècles les sufis et la peinture persanne77. Quelques extraits de ma lecture du premier traducteur suivent deux exemples emprunté au dernier. Ce pèlerinage des oiseaux, image de «l’envol de l’âme vers des contrées inconnues» s’est faire connaître en occident, repris jusqu’au théâtre après avoir été illustré en miniatures.



(280)

Ce que Dieu dit à «David

Dieu Très-Haut s’adressa à David

en ces termes :


«Dis à mes serviteurs qui ont été créés

D’une poignée de terre :

“Vous ne pourrez sans doute

Pas être serviteurs sans l’Enfer et l’Éden

Aucun de vous jamais

n’aurait souci de Moi


S’il n’y avait le feu ni la Iumière céleste

Je suis digne pourtant,

et infiniment digne

D’être adoré pour Moi,

non par crainte ou espoir

Pourtant sans cette peur

et sans cette espérance

Aucun de vous jamais penserait-il à Moi?

Or il faudrait toujours que

de toute votre âme

Vous adoriez en Moi

votre divin Seigneur”

Dis-leur de renoncer à tout autre que Moi

Pour pouvoir M’adorer à la hauteur de Moi

Dis-leur de rejeter tout ce qui n’est pas Moi

Et puis de tout briser, et puis de tout brûler

Et puis de rassembler un jour toutes les cendres

De les jeter au vent, que le vent les disperse

Et que le Dieu jaloux les fasse disparaître!

Lors du cœur de ces cendres, ils pourront voir jaillir

Tout ce qui fut jamais l’objet de leur désir

Mais tout ce qui te fait rêver du Paradis

T’éloigne de toi-même, sache-le, et te nuit.»

(354)


Les papillons

Une nuit, tourmentés, pleins d’un désir ardent

Pour la chandelle, les papillons se réunirent

Ils se disaient entre eux «Il faut que l’un de nous

Nous donne des nouvelles d’elle,

notre chandelle! « 

L’un d’entre eux

vola donc vers un château lointain

Et vit briller là-bas

la flamme de la chandelle

Puis s’en revint conter

tout ce qu’il avait vu

Décrivant la chandelle

telle qu’il l’avait perçue

Or, il y avait un sage

parmi cette assemblée

Qui dit : «Il ne sait rien, hélas,

de la chandelle!»

Un autre s’en fut donc,

s’approchant de plus près

Traversant la lumière, il frôla de ses ailes

Le feu de la chandelle, fut vaincu,

s’en revint

Révéla quelque chose

des secrets de l’Aimée

Et trouva quelques mots

pour évoquer l’union

«Cela ne nous dit rien,

lui rétorqua le sage

Et tu n’en sais pas plus

que l’autre papillon!»

Un autre papillon tout enivré d’amour

Alla donc en dansant se jeter dans la flamme

Il embrassa le feu, se perdit avec joie

Et le feu l’embrasa, fit rougeoyer ses membres

Faisant de tout son corps un flamboyant brasier

Le sage papillon qui fut témoin de loin

Qui vit que la chandelle avait saisi son être

Dans l’éclatant flambeau de sa propre lumière

Dit : «Ce papillon-là sait de quoi il retourne

Lui seul — et aucun autre — a saisi le secret!»

Seul parmi tous les autres peut accéder au vrai

Qui ne sait rien et qui ne laisse aucune trace

Tant que tu ne t’es pas abîmé corps et d’âme

Comment saisirais-tu ce qu’est l’Âme de l’âme?

Et qui veut te montrer un atome de savoir

Met à feu et à sang les tréfonds de ton âme

4031 Ici, où même un souffle ne saurait être admis

Personne, tant qu’il est lui, ne pourrait trouver place.




Pour chaque atome, il y a une porte différente, et de chaque atome s’ouvre un chemin différent qui conduit à l’être mystérieux dont je parle. … De sa trace, personne n’a trouvé que l’absence de trace ; personne n’a trouvé d’autre parti que de s’abandonner à lui. (6).

Puisque vous savez de qui vous êtes l’ombre, vous devez être indifférents à vivre ou à mourir. Si le Simorg n’eût pas voulu se manifester au-dehors, il n’aurait pas projeté son ombre… Si tu n’as pas un œil propre à voir le Simorg, tu n’auras pas non plus un cœur brillant comme un miroir propre à le réfléchir. … Le miroir, c’est le cœur. Regarde dans le cœur, et tu y verras son image. (59).

L’amour t’ouvrira le chemin de la pauvreté spirituelle, et la pauvreté te montrera le chemin de l’incrédulité. Quand il ne te restera plus ni incrédulité ni religion, ton corps et ton âme disparaîtront ; tu seras digne de ces mystères : il faut, en effet, être tel pour les pénétrer. Avance donc sans crainte ton pied dans cette voie comme les hommes spirituels, et renonce, sans balancer à la foi et à l’infidélité. (63).

Un soufi allait en toute hâte à Bagdad, lorsqu’au milieu de la route il entendit une voix qui disait : « J’ai beaucoup de miel que je vendrai à très bon compte, s’il y a quelqu’un pour l’acheter. » Le soufi lui dit : « Mon brave homme, veux-tu m’en donner un peu pour rien ? » - « Retire-toi, répondit son interlocuteur, tu es fou sans doute, ô avide ! Est-ce qu’on donne jamais rien pour rien ? » Alors une voix intérieure dit au soufi : « Avance, fais un pas au-delà de l’endroit où tu es, et je te donnerai pour rien tout le bonheur possible et tout ce que tu désireras. La miséricorde divine est un soleil brûlant qui pénètre les plus petits atomes. (100).

Durant ta vie tu ne peux te connaître, et à ta mort, il n’y a pas trace de ton existence. (129).

Lorsqu’ils regardaient du côté du Simorg ils voyaient que c’était bien le Simorg qui était en cet endroit, et s’ils portaient leurs regards vers eux-mêmes, ils voyaient qu’eux-mêmes étaient le Simorg. Enfin, s’ils regardaient à la fois des deux côtés, ils s’assuraient qu’eux et le Simorg ne formaient en réalité qu’un seul être. (235).


Le livre de l’épreuve

Les hommes78 dans le tumulte de l’insouciance, tous aux prises avec la cause et l’effet. Cent mille êtres assemblés, tous affairés au pillage du monde. (26)

Un portefaix était assis tranquille ; le fil de son métier était rompu. Un importun lui dit : « Insouciant ! Pourquoi rester tout le jour désœuvré ? Tu perds ainsi temps et argent ; celui qui n’a rien, comment resterait-il oisif ? » Le portefaix, las de son métier, délia la langue et répondit : « Pour chaque dirhem que je perds, ami, une charge de cent mann tombe de mes épaules ! » Jusqu’à quand iras-tu accablé de fardeaux ? Sois léger ! Et s’il te reste un instant, réjouis-toi ! (137).

Un fou par amour s’arrêta, troublé par l’enivrement extatique, devant la boutique d’un épicier : « Qu’attends-tu là ? demanda-t-il. — Que me vienne un profit ! répondit l’homme. — Qu’est-ce qu’un profit ? demanda le fou. — Quand un devient deux, cela est un profit ! répondit l’homme. — Aveugle ! S’exclama le fou. Quand deux deviennent un, c’est cela un profit. (184).

Posséderais-tu cent univers, seul ce que tu donnes te reviendra en bien propre ! Sur cette Voie, que tu sois esclave ou homme libre, tu ne verras à la fin que ce que tu auras donné ! (234).

Comme Moise, fils d’Imran, se dirigeait vers le Sinaï, il rencontra en chemin un ascète irradiant de lumière qui lui dit :  « O Moise, dis de ma part au Seigneur : « Ce que Tu as ordonné est accompli ; sois miséricordieux ! » Moise poursuivit quelque peu et rencontra un amant, plus ivre encore que l’ascète, qui lui dit : « O Moise, dis à Dieu : « Ce serviteur que je suis, qui n’a plus ni peau ni moelle, T’aime ! Toi, l’aimes-tu aussi ? » Finalement Moise arriva au pied de la montagne ; il rencontra un fou, le cœur éperdu d’amour, la tête et les pieds nus. Le fou lui dit avec effronterie : « Dis tout de suite de ma part au Seigneur : quelle brûlure as-tu encore pour moi ? Je ne supporterai pas davantage humiliation ! Mon âme suffoque de chagrin ; les jours joyeux pour moi sont tous devenus nuits ! Voici, mon cher, que j’ai décidé de T’abandonner ! Toi, désormais, laisse-moi tranquille ! »

À ces vertes paroles, Moise resta interdit. Quand il fut arrivé sur le Sinaï, lui l’Interlocuteur s’entretint avec Dieu. Comme il allait se retirer, il rapporta ses rencontres avec l’ermite et l’amant. Dieu pour tous deux le chargea de réponses appropriées. «L’ermite recevra miséricorde, dit Dieu, et l’amant recevra l’amour. Leurs prières seront exaucées.» Sur ce, Moise se prosterna et se tourna pour partir. Alors le Tout-Puissant lui dit : «n’as-tu rien d’autre à me confier? Tu tiens cachée l’anecdote du fou; tu as manqué à cette mission! — Seigneur! répondit Moise, mieux vaut que ces paroles restent cachées... Dieu lui dit : «Va et donne de Notre part à ce fou cette réponse : impatient! Tu dis abandonner le Créateur; sache que Lui ne t’abandonnera jamais — que tu te détournes de Lui ou non!» (270).

Le livre divin

Délivre-moi79 de ce moi si Tu veux me sauver, car tout ce que Tu veux Tu le peux.

Ne me permets pas de m’occuper un seul instant de moi-même; rends-moi inconscient de ce moi. Dédaigne mon moi; je n’en veux plus.

Je ne suis pas conscient de moi-même; je ne connais ni le bien ni le mal. Puisque Tu es là, pourquoi m’occuperais-je de mon moi ?

Toi qui connais mon état, je Te conjure de me tirer de ce tourbillon de sang.

Me dépouillant de mon moi, attache-moi à Toi-même, ne me laisse jamais revenir à moi.

Considère-moi comme un chien; ne me chasse pas de devant Ton seuil, car si tu me permets d’y rester, un seul os me suffira.

Si je trouve un os sur Ton seuil j’en régalerai ce Homa qu’est le ciel tournant.

... La fée lui apparut :

Idole qu’aucun narrateur n’aurait pu décrire; que dis-je ? La dépeindre était impossible.

L’examinant de la tête au pied, Sartapek découvrit qu’elle était issue de lui-même.

Étonné, il dit : «Comment as-tu pu ainsi pénétrer en moi ?»

L’ensorcelante beauté répondit : «Dès le premier jour j’ai toujours été avec toi,

Je suis ton âme ; ce que tu cherches sans cesse n’est autre que toi-même. Pourquoi ne veux-tu pas utiliser ton intelligence ?

Si tu regardes bien, tu verras que l’univers entier n’est autre que toi-même ; tu es l’âme-sœur de toutes les choses, au-dehors ou au-dedans de toi. (118).

Au jour du Jugement, Dieu remettra à quelqu’un la tablette de ses actes en disant : « Regarde et lis. »

L’homme regardera attentivement une heure ou deux, mais ne verra inscrite aucune action mauvaise ou bonne.

Déliant sa langue il dira : « Seigneur, rien n’est inscrit sur cette tablette ; que veux-Tu ? »

La voix divine répondra : « Je n’inscris pas sur les tablettes de mes amants leurs actes bons ou mauvais.

Dans ma toute-puissance, Je considère comme peu de chose le mal et le bien venant de toi. Tu peux à ton tour faire peu de cas du paradis et de l’enfer.

Lorsqu’entre nous s’effacent les marchandages, tu Nous appartiens et Nous sommes à toi pour l’éternité.

Si tu veux davantage, tes efforts seront vains, car nous sommes tout et tu n’es rien. (198).

Chebli tenait un jour un séminaire. Quelqu’un lui demanda : « Toi qui illumines le monde,

Dis-nous ce qu’est un mystique. » Il répondit : « C’est un homme qui, trouvant devant lui les deux mondes,

Pourrait les soulever à la force d’un seul de ses cils ; la puissance du mystique est même encore plus grande. » 

Un autre jour quelqu’un lui demanda encore : « Maître des mystères, qu’est-ce qu’un mystique ? »

Il répondit : « C’est un homme très faible qui ne peut même pas supporter la piqûre d’un moucheron. »

Quelqu’un alors bondit et protesta : « Toi qui illumines le monde, tu as donné une toute autre définition l’autre jour ;

En te contredisant tu introduis le doute sur certains points de la foi. »

Chebli répondit sans ambages : « Inquisiteur, ce jour-là je n’étais pas moi-même,

Mais aujourd’hui je suis bien moi, un pauvre être impuissant ; je ne pourrais te donner une meilleure réponse. (223).

Joseph, se regardant dans le miroir, admira son beau visage.

Mais le miroir s’imagina que c’était lui l’admiré, ô pensée basse, ô grande ignorance ! (407).

Ne sois ni mort, ni dormant, ni éveillé. N’existe pas ; voilà ce qu’il te faut garder à la mémoire.

Ce que tu cherches dans l’univers, tu l’as. Perds-toi comme les amoureux, et tu trouveras. (408).

Ne me permets pas de m’occuper un seul instant de moi-même ; rends-moi inconscient de ce moi. Dédaigne mon moi ; je n’en veux plus.

Je ne suis pas conscient de moi-même; je ne connais ni le bien ni le mal. Puisque Tu es là, pourquoi m’occuperais-je de mon moi? (437).

Le livre des secrets

L’amour et le cœur80 sont deux miroirs face à face… /entre les deux il y a un voile/, mais quand le voile est levé les deux ne sont plus qu’un (55)

dans la mer jamais image sensible n’a subsisté (107)

(Histoire du perroquet et de ses amis lointains qui simulent la mort :) « comme nous, cherche à t’évader …  libère-toi toi-même, meurs à ton moi… (132)



Naqsband

Rien désormais ne pourra le détourner; des amis d’autrefois qu’il rencontre un jour l’invitent en vain à reprendre sa vie antérieure. Et quand, pendant six mois la grâce divine l’aura abandonné et quand il voudra, découragé, revenir au service des choses créées, l’inscription sur la porte d’une mosquée invitant le passant à entrer et à ne pas se sentir étranger, lui fera retrouver son état d’âme antérieur.

Bahà' al-Din ne tarde pas maintenant à subir des états mystiques. Une nuit, au tombeau de Mazdàkhàn, son âme quitte son corps et est transportée jusqu’au quatrième ciel. Une autre nuit, il est à la mosquée de Rèwartûn, assis derrière une colonne, tourné vers la qibla. Il s’évanouit et éprouve une fana' complète. On lui dit qu’il a atteint son but. Un jour il se trouve dans le jardin qui maintenant abrite son tombeau. Une inquiétude s’empare de lui, il s’assoit tourné vers la qibla : une fana' complète s’ensuit, son esprit est transporté dans la malakut des cieux et, sous la forme d’une étoile, se dissout dans l’océan des lumières infinies.

Ce que l’on rapporte sur ses débuts comprend quelques récits où la ferveur se mêle à une volonté d’ascèse, où aucun obstacle ne lui paraît assez fort pour l’arrêter. Un jour Kulal trace une ligne devant ses disciples en leur disant de ne pas la dépasser; tout le monde s’arrête, mais Bahâ' al-Din passe outre, et en est loué par son maître : c’est que, dans la voie mystique, il doit toujours aller en avant. Ce récit a la valeur d’un symbole. Celle de la nuit passée devant la porte de son maître est voisine, mais une nuance malamati est décelable :

«On rapporte de notre Vénérable Khwàja. -- que Dieu sanctifie son àme ! -- qu’il racontait : Dans cet état de désir et d’obsession j’errais tout autour. Mes pieds furent blessés par des épines et des copeaux. J’avais sur moi un vieux costume en cuir. C’était l’hiver et il faisait très froid. Une nuit j’éprouvai le désir de parler au Sayyid Amir Kulal — miséricorde sur lui! — Lorsque je suis arrivé chez lui, il était assis dans un coin, entouré de derviches. Son regard béni se posa sur moi; il demanda qui j’étais. L’ayant appris, il ordonna de me chasser vite de sa maison. J’en sortis, il s’en fallut de peu que mon âme en fût excédée et qu’elle déchirât la bride de la soumission et du respect; mais la grâce divine m’a aidé dans cette circonstance. J’ai dit : «Cette humiliation a lieu pour satisfaire le Puissant — que sa Parole soit exaltée! — C’est bien cela, et il n’y a rien à faire». J’ai posé ma tête sur le seuil de la puissance et dit : Quoi qu’il arrive, je laisse ma tête sur ce seuil; Il neigea un peu et il faisait très froid. Au lever du jour, le Révérend Sayyid Amir Kulal — que Dieu sanctifie son âme! — sortit de sa maison et posa son noble pas sur ma tête. Il releva ma tête de son seuil, rentra chez lui et m’amena. Il dit : «Mon enfant, c’est à ta taille qu’on a cousu ce vêtement de bonheur». Il retira de sa propre main bénie les épines et les copeaux de mon pied, lava mes blessures et me témoigna beaucoup d’amitié.

Le Khwàja, Ala' al-Haqq wal-Din — que Dieu parfume son lieu de repos — rapporta de notre Vénérable Khwaja — que Dieu sanctifie son âme! — Quand il parlait de ses exercices ascétiques et de ses efforts, il mentionnait la paresse des postulants et finissait par dire : « Tous les matins quand je sors de la maison, je me dis que peut-être un postulant a posé sa tête sur mon seuil; mais tout le monde est maître, il n’y a pas de novices. »

Si l’on n’arrive pas jusqu’à l’Ami,

La règle de l’amitié est de mourir en quête.”

L’attachement au maître et l’obéissance aveugle à lui font partie de la discipline du novice; Baha’ al-Din en donne des exemples éclatants. Ainsi, en allant chez Kulal, il ne fait pas attention à Khidr qui l’aborde dans le désert : rien ne saurait le détourner de son but, et c’est uniquement par son maître qu’un novice peut atteindre les plus hauts sommets de la vie mystique.

D’autres récits témoignent de la même volonté de persévérance du jeune mystique.





Lilian Silburn et son maître

Extraits de JACQUELINE CHAMBRON LILIAN SILBURN, UNE VIE MYSTIQUE  81 et de ROBERT BOGROFF L’INSTANT MYSTIQUE dans l’oeuvre de Lilian Silburn 82





AVANT-PROPOS

À propos de Lilian Silburn, il ne peut être question de biographie à proprement parler, encore moins d’hagiographie.

À son sujet, l’essentiel ne sera jamais dit ni écrit ; les mots butent ou s’évanouissent sous la plume de qui prétendrait enfermer dans des phrases la subtilité de sa présence ou le mystère de sa destinée.

Grâce aux nombreux écrits que Lilian Silburn a laissés (journal, lettres, correspondance avec son maître) et aux témoignages recueillis, nous avons cependant tenté de mettre en lumière la profondeur et l’originalité d’une expérience mystique contemporaine.

Jacqueline Chambron


ENFANCE ET JEUNESSE

[...]

Les études

De 1928 à 1949, Lilian fit ses études de philosophie à la Sorbonne, apprit le sanskrit, le pali, l’avestique et rédigea sa thèse : Instant et Cause /1.

La fée de la Confiance en soi l’ayant touchée de sa baguette à sa naissance, ce que confirmait, paraît-il, la longueur particulière d’un de ses doigts comme elle aimait à le montrer, passer des examens n’était point un problème pour elle. Elle se faisait tout de même exceptionnellement aider par une tasse de café dans ces circonstances très particulières, ce qui était notable pour qui connaissait son goût inconditionnel pour le thé, et son aversion pour le café. [photo]

Elle racontait comment un jour, passant après une malheureuse candidate accusée de ne rien savoir, elle avait répondu à l’examinateur qui se tournait vers elle, cédant à son goût du contraste et de l’humour : « Oh, moi je sais tout ! » provoquant ainsi les exigences du professeur ; mais elle fit face et à la fin de l’interrogation l’examinateur s’inclina.

Elle aimait se jouer des situations pour suggérer leur caractère relatif, voire dérisoire.

Elle fit ainsi sans aucune difficulté ses études de philosophie qu’elle termine en juin 1930. Ignorant à l’époque qu’elle jouissait de la double nationalité, elle se croyait uniquement anglaise, elle ne prit pas la voie de l’agrégation et se tourna vers l’étude des langues anciennes. Elle pensa à l’hébreu, mais elle choisit le sanskrit qu’elle étudia ainsi que le pâli avec Sylvain Levi et Alfred Foucher.

/1. Cf. Publications [omises de cette reprise]

22

Elle travailla le védisme avec Louis Renou qui succède à Foucher en 1936-37, 1a philosophie indienne avec Paul Masson-Oursel dont elle suivit irrégulièrement les conférences à l’École des Hautes Études jusqu’à la guerre. Elle découvrit l’avestique (textes sacrés des anciens perses zoroastriens) avec Emile Benveniste. Elle suivit aussi les cours de Gaston Bachelard avec qui elle avait des échanges amicaux et dont elle recevait parfois les confidences.

Pendant la guerre elle suit les cours de Louis Renou sur Sankara, s’intéresse au silence dans les hymnes védiques. En 1947, elle obtient le diplôme des Hautes Études avec la présentation de la Sivasûtravimarsinî de Ksemarâja dans le cadre de son Etude sur le Sivaïsme du Kasmîr.

Introduite au CNRS par Louis Renou, boursière puis Attachée de Recherches dès 1942, elle sera nommée Chargée de Recherches en 1953, Maître en 1962 et Directeur en 1970.

Lilian en société

Malgré son amour profond de la solitude et son ardeur pour l’étude et la recherche, Lilian ne vivait pas retirée, mais était entourée d’amis de qualité comme en témoigne cet écrit de l’un d’eux :

« En 1933, à l’École nationale des langues orientales où j’étudiais le tamoul, j’ai fait connaissance de deux personnalités remarquables, amis de Lilian Silburn : Jean Margot Duclos qui fut pensionnaire de la fondation Thiers et qui suivait les cours d’ethnologie et d’anthropologie du professeur Mauss au Collège de France et Siva Deb, géologue, futur Directeur de l’Alliance française à Calcutta. Ainsi, Jean Margot Duclos, Siva Deb et Lilian Silburn se réunissaient dans la maison du Vésinet.

Je me rappelle y avoir été et je revois assez bien son frère et naturellement sa petite sœur Aliette qui, comme moi, sera l’élève du professeur Filliozat à ses cours de tibétain aux Hautes Études à la Sorbonne en 1944-45.

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En 1935, je me souviens d’une après-midi marquante avec les Silburn et leurs amis en forêt de Saint-Germain où nous étions tous réunis comme le montre la photo de groupe. [photo de groupe]

Pour moi, Lilian Silburn, c’est essentiellement une trace lumineuse, une luminescence qui fraiera la voie pour une attirance accrue pour le monde indien et tibétain avec celui de l’Extrême-Orient ». H. de D.

Ce qu’elle aimait avant tout, c’étaient les échanges intellectuels profonds, les personnalités originales, voire fantaisistes, mais elle restait accueillante à tous. Gaie, vivante quel que soit son état intérieur, elle attirait par son entrain, sa vivacité, sa grande originalité, et surtout sa connaissance des autres.

Redoutant les bavardages inutiles et les conversations oiseuses, elle disposait de ressources multiples. Partant du postulat qui veut que ce soit à eux-mêmes que les gens s’intéressent avant tout, elle animait les différentes réunions en lisant les lignes de la main, en proposant un questionnaire général à la manière de Proust concernant les aptitudes, les goûts, les convictions philosophiques. Elle proposait que chacun trouve le mythe qui lui corresponde. Pour elle, c’était Ulysse. Jeune,

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elle avait demandé à sa mère de veiller à ce qu’elle ne se marie jamais. Sa mère devait la protéger du chant des sirènes !

Elle faisait aussi des analyses d’écriture fines et profondes qui relevaient autant de son intuition géniale que de sa connaissance en la matière. Elle s’attachait à rendre compte d’une vision globale de la personnalité, s’insurgeant contre les analyses graphologiques trop analytiques qui additionnent ou juxtaposent les indices ou détails un à un.

Plus tard, elle élabora avec son amie Anne-Marie Esnoul /1 une étude de « types » fondée sur l’observation de la morphologie en liaison avec le caractère. Elles accumulaient les observations en toutes circonstances et s’exerçaient particulièrement sur les plages bretonnes lors de leurs séjours d’été. Lilian se plaisait à initier ses amis aux conclusions de leurs études, toujours à préciser et à compléter. Les types retenus portaient des noms mythologiques, mais elle se défendait de se rattacher aux classifications traditionnelles.

Elle aimait aussi beaucoup les drôleries sinon les farces, avec des amis et voisins, Ida, Philibert et Gretty son épouse. Ils organisaient des soirées aux déguisements fantaisistes, des promenades dans la forêt de Marly aux scénarios pleins de surprises, en particulier dans une vieille tour des bois de Marly. Il s’agissait toujours de surprendre l’un ou l’autre par une situation ou une apparence inattendue. Philibert avait surgi au printemps 42 alors qu’elle se baignait dans les carrières de la Seine.

L’hiver elle faisait du patinage au Vésinet sur le lac des Ibis. Un jour même, aimait-elle à raconter, au cours de ses arabesques sur la glace, elle se trouva nez à nez avec un ours échappé d’un cirque voisin qu’elle ne put entraîner dans la gràce de ses tournoiements.

1. Sanskritiste, amie proche de Lilian.


[...]

Note sur les « trous »

Dans un carnet, Lilian énumère :

De temps en temps une dizaine de trous dans le mur me permettent de percevoir la lumière éblouissante ; il faudrait les noter :

- Le livre lu vers douze ans (?), insignifiant, prêté par une amie de classe où on citait un passage de la Bible sur les grandes eaux et le cerf, une émotion incompréhensible, inoubliable jusqu’à ce jour (le guru m’a promis ces grandes eaux).

- Avant dix ans, conversation de deux grandes (dix-huit ans) sur la grâce.

- Vers vingt ans, rêve où j’essayais d’attraper une comète étincelante à travers la nuit, à travers l’espace infini, sachant que la comète était l’absolu. Je m’en souviens bien, mais pas d’émotion spéciale.

- Rêve à l’occasion des prédictions de madame Turc /1 vers vingt-deux ans : tout était gris et sombre, j’avais été condamnée, je ne voyais pas bien les sauvages qui m’entouraient : sans douleur autre que morale, un désespoir infini plutôt que douleur. Ils me coupaient les quatre membres et je n’étais qu’un tronc incapable de me mouvoir, puis on me crevait les yeux et les oreilles et chaque fois avec lenteur, je réalisais que j’étais aveugle et sourde, puis on me coupait la langue et j’étais muette, alors j’ai réalisé intensément que j’étais entièrement coupée du monde extérieur et que pourtant je n’étais pas entièrement morte […]. Je me suis recueillie au centre de moi et j’ai ressenti une merveilleuse félicité, la première fois que je la ressentais, celle de dhyãna. Rêve gris, mais parfait et qui m’avait frappée à tous points de vue.

- En Corse, la vue d’un roc.

/1. Voyante connue à l’époque.

28

- Vers la même époque, j’ai vu en rêve une grande écriture dont je notai le mouvement extraordinaire, la grandeur et que je retrouvai tant d’années après : l’écriture du soufi /1 ».

- Conférence de Benveniste : il explique le mot soufi : laine et j’ai une émotion intense, inexplicable.

/1. Le maître de son guru. Cf. chapitre : Les Maîtres de la lignée.


1949 Départ en Inde

Précisions de Lilian sur la nature de ses « notes »

Dans les parties suivantes, nous avons recouru le plus souvent possible, par souci de fidélité, aux notes souvent hâtives de Lilian. Mais il importe d’être toujours conscient de ce qu’elle a précisé à leur sujet :

Si ces notes ont quelque valeur, c’est uniquement par leur nature de matériau brut, aussi brut qu’il est possible, en évitant toute interprétation, en demeurant aussi près que possible de l’impression directe. En outre, je n’ai pas de thèse à démontrer : que d’autres donnent l’interprétation qu’ils désirent. Déjâ, trop d’œuvres de mystiques existent qui adaptent leurs impressions à un cadre religieux rigide avec lequel il leur faut s’harmoniser. Je n’ai pas de réponse aux questions que je me pose, je ne veux pas convaincre ni prouver. Donc, simple rapport des événements dans l’ordre de leur apparition. Le but en écrivant n’est donc pas de tirer ces choses de l’oubli, elles sont inoubliables, mais de les mettre en plein éclairage objectif et d’en tirer la direction générale. Si j’en suis incapable, d’autres peut-être le feront à ma place. […]

Ces choses doivent être notées à cause de leur extrême importance. Le reste de mon passé, par contre, ne présentait

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aucun intérêt à mes yeux — à l’exception de ces choses qu’il préfigurait à de rares occasions. Mon guru désire que je note régulièrement mes impressions, mais je n’ai aucun désir de tenir un diary [journal]. Pourquoi écrire ? Je ne désire pas être lue, ces notes sont fades, insipides. Je n’ai pas non plus le désir d’écrire une œuvre structurée, intéressante, qui recréerait les événements en les façonnant, ajoutant, simplifiant comme il me serait facile de le faire et comme il me faudrait le faire si j’écrivais pour le public. Non, ces notes, si elles ont quelque valeur, c’est de relater en toute véracité les choses extraordinaires qui me sont arrivées. […]

J’écris ces petites choses comme si elles avaient quelque importance : elles ne sont en fait que la ligne qui cerne un contenu qui seul vaudrait la peine d’être décrit — mais je ne suis pas assez consciente pour le faire. Il est plus facile de décrire le cadre : mais l’essentiel, le tableau avec toute sa richesse de couleur, sa chaude intimité est lâ… Toutes ces pages sont dépourvues de la description de cet essentiel bien que sa plénitude soit dans mon cœur. Et c’est silence et paix. (septembre 1950)

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Après avoir soutenu sa thèse /1, le 28 décembre 1948, Lilian part en Inde au début de l’année 1949. Elle doit rencontrer au Kasmîr le swami Lakshman Joo /2 détenteur de la tradition sivaïte dont elle a commencé l’étude. Elle veut l’interroger à propos des textes qu’elle traduit. Mais elle a aussi l’espoir de trouver un maître qui transmettra de cœur à cœur :

Me méfiant des autodidactes de la mystique, je n’admettais que des maîtres relevant d’une tradition connue et qui pourtant se situent par-delà rites et croyances des religions et des sectes. (journal)

Tout devait lui être donné directement selon ce qu’elle connaissait de la Non-voie du sivaïsme du Kasmïr. Fin 1950, quand celui qui est devenu son guru lui demandera : « Que voulez-vous vraiment ? ». Elle répondra : « L’absolu, rien de moins ».

Je suis venue en Inde pour ce seul motif, pour trouver un guru, une voie, la plus large possible, qui soit en conformité avec les mystiques de tous les pays, de tous les temps bien que n’appartenant à aucune religion, aucune secte, au-dessus du christianisme, du mahométisme, de l’hindouisme et même du Sivaïsme et du bouddhisme et même au-dessus de tous les systèmes philosophiques, le néoplatonisme, au-dessus de toute pensée, de toute imagination, de tout rituel, de toute émotion. Ce qui est offert par les religions et les philosophies n’est que construction mentale ou sentiments sans valeur. Mais ici je fais une exception pour la révélation du Bouddha, mais un bouddhisme sans stupa, sans temple, sans statue du Bouddha. (journal)

/1. Instant et Cause, le discontinu dans la pensée philosophique de l’Inde. Thèse de Doctorat ès-Lettres (mention très honorable). Thèse complémentaire : le Paramârthasâra de Abhinavagupta.

/2. Cf. chapitre : Aperçu sur les séjours au Kasmîr.

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Après un long voyage par mer, Lilian débarque à Bombay et rejoint Delhi trois semaines plus tard. Elle y retrouve Serge Bogroff, ami qu’elle avait connu en 1947 par l’intermédiaire d’Anne-Marie Esnoul avec laquelle il suivait des cours de sanskrit. Lilian avait trouvé en Serge une intelligence exceptionnelle, une personnalité originale et leurs échanges variés, intenses, pleins d’humour, fourmillaient d’inventions. En juin 1949, Serge écrit de New Delhi à sa famille :

« Lilian Silburn est partie pour le Kasmîr, malheureusement avec sa thèse. Pendant la présence de Mlle Silburn, nous avons passé tout notre temps à invoquer les asuras. à la fin, il y en avait tellement qu’on ne savait plus où se mettre dans la chambre. Il y avait le serpent des profondeurs, les Asvin toujours occupés à tirer le soleil d’un trou où il était tombé, Varuna le dieu des secrets, celui qui écoute alors que les gens pensent qu’ils sont seuls. J’ai juste eu le temps de lire quatre à cinq pages de sa thèse qui a vraiment l’air d’être très intéressante et qui est dédiée au “Bipède Vénéré” (le Bouddha). […] Elle est au Kasmir où elle a découvert quelques philosophes esthéticiens dont naturellement il ne reste qu’une tradition sur place. »

Ces quelques lignes suggèrent rapidement l’atmosphère fantaisiste de leurs échanges.

Arrivée au Kasmîr au milieu de juin, Lilian note :

Un voyage inoubliable à travers les hautes montagnes par car, puis l’arrivée à Srinagar…

Aussitôt, elle est éblouie par la beauté environnante de cette vallée dite « des merveilles », par le mélange de roc, d’eau, d’arbres fruitiers, de rizières :

Tout est beau ici, et frais. Lorsque j’ai débouché sur la vallée kasmïrienne avec ses montagnes de velours, ses soieries, ses milliers de miroirs argentés, ses champs de riz, quel émerveillement !

Et ce sera le même éblouissement jusqu’à ses derniers voyages :

Actuellement on remplit les rizières à Srinagar, écrira-t-elle en 1967, la terre dure et desséchée s’imbibe… Que tout est

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beau ici — je suis constamment en samadhi —, la nature rêve doucement dans un charme pénétrant, enveloppant. Tout est estompé et pourtant un merveilleux jaillissement de plantes, de fleurs, des acacias en fleurs… (lettre)

Pendant deux mois, elle est heureuse d’explorer les environs et découvre avec délices la vie sur les house-boats, les promenades en shikara sur les lacs bordés de lotus. Elle apprend à chanter la Bhagavadgîtâ /1 avec un pandit, se fait de nombreux amis et rend visite à Lakshman Joo :

Souvent, j’allais à quelques kilomètres de mon bateau à bicyclette ou en sikhara auprès de Lakshman Joo, un yogin qui vivait sur une montagne dominant le lac. J’y travaillais la philosophie kasmîrienne.

Lilian est heureuse de travailler avec le swami Lakshman Joo, « le dernier à posséder la clef de la si mystérieuse doctrine du sivaïsme du Kasmïr ». C’est le début d’une longue collaboration à propos de laquelle elle ne cessera d’exprimer sa reconnaissance.

Lilian passe alors quelques mois solitaire, dans une ruine en terre battue au cœur du paysage kasmïrien :

Près de lui [Lakshman Joo], j’habitais cette année-là une hutte de terre battue abandonnée sur des hauteurs désertes qui dominent le lac Dal vers lequel s’abaissent par paliers les terrasses du jardin de Nishat. Je vécus plusieurs mois solitaire, au cœur de ce site exceptionnel où la nudité de la montagne rocheuse, la douceur subtile de la lumière et l’immobilité parfois vaporeuse du lac s’allient et se fondent en une harmonie et une paix profonde, encore imprégnées, semble-t-il, de la présence des grands maîtres sivaïtes qui fréquentèrent probablement cet endroit. /2

Dans une lettre, écrite dans les premiers mois du séjour au Kasmîr, Lilian évoque avec humour ses premiers exercices :

1. « Chant du Bienheureux » : partie centrale du Mahabharata, épopée célèbre de l’hindouisme.

2. Avant-propos p. VII, Sivasûtra (cf. Publications).

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Mes progrès dans le yoga ne sont pas très brillants. Lasse des moyens inférieurs j’ai demandé les moyens supérieurs. Une demi-heure suffirait pour être délivré : dans tout mouvement il faut trouver le point infinitésimal où la disjonction est possible (Lakshman enseigne à la suite de ses maîtres la jonction, ce qui continue la tradition des rishis et des ksana bouddhiques) ; une jonction facile est celle du rêve à la veille, c’est là où l’on a la première impression de samâdhi à condition de rester conscient de la jonction.

J’ai essayé de pratiquer ce moyen en faisant aller mon doigt d’un point à un autre, jusqu’à ce que m’apparaisse le baroque de la chose. Seul un fou peut être attentif à saisir l’instant critique entre ces mouvements de l’index ; faites le geste et vous comprendrez que j’ai eu le fou rire et que je l’ai transmis à Lakshman qui prétend qu’aucun yoga n’est possible pour qui jouit du « sense of humour ». Il ne comprend pas qu’on puisse être « eager » [ardent] sans être sérieux et il rit de si bon cœur que la tentation est bien grande.

Lors de ses premières rencontres, Lilian demanda au swami s’il pouvait pratiquer pour elle la transmission de cœur à cœur dont parlent les textes. Il répondit honnêtement que non, mais il pouvait en revanche lui apprendre à faire monter la kundalinî.

Lilian se rendit quelque temps sur une colline au-dessus du lac Dal, où est érigé un petit temple à Siva, y fit quelques exercices au lever du soleil en vue d’une montée de kundalinî ; mais peu convaincue, elle se souvint soudain de la prédiction que lui avait faite une grande voyante de l’époque, madame Turc qu’elle avait consultée à vingt-deux ans et qui lui avait conseillé « de se méfier du serpent », et elle mit un terme à ses efforts. La voyante avait aussi vu un splendide R lumineux présidant à sa destinée : « Un R lumineux éclairera votre vie. Son nom commencera par R. » avait-elle prédit.


RENCONTRE AVEC LE GURU

Après deux mois passés au Kasmîr, Lilian séjourna à Kanpur à son plus grand étonnement : avant son départ de France, elle avait en effet décrété qu’elle n’irait jamais à Kanpur, cette ville n’offrant aucun intérêt pour ses recherches. Mais ses rencontres à Srinagar l’ont amenée à faire la connaissance de la Dewanini du Kasmîr qui s’attache à elle. Lilian observera alors un engrenage d’événements apparemment insignifiants et tous contre sa volonté qui la conduiront inexorablement à Kanpur où l’invite avec insistance la Dewanini.

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Et c’est précisément à Kanpur qu’a lieu en avril 1950 la rencontre qui va bouleverser sa vie, transformer son être. Elle comprend enfin à quel R lumineux avait fait allusion la voyante. C’était celui de Radha Mohan auquel la conduisit un Indien, professeur de collège « qui l’avait fortement émue », car toujours en samâdhi. [photo de Radha Mohan].

Lilian se laissa donc entraîner chez le guru de ce dernier (père de Radha Mohan) mort deux ans plus tôt. Elle y alla, résolue à bien observer l’entourage. Mais, conquise par la paix du lieu elle n’a rien vu, rien entendu, « pas même le fils du guru entouré de ses disciples, tous en samadhi ».

Le fils du guru est devenu mon guru sans que je le sache, sans presque un mot, car il parle peu l’anglais et je n’avais rien à lui dire (lettre).

Évoquant lui-même cette rencontre plus tard, lors de la venue de Serge Bogroff, Radha Mohan précisera que c’est lui qui avait envoyé chercher Lilian.

à Serge Bogroff, devant moi, le guru conte notre première rencontre. Il se souvient des moindres détails. Déjâ, il y a douze ans, il avait eu un rêve ou vision dhyânique, il a vu des êtres très beaux qui seraient ses vrais disciples et en parla à son père : ils viendraient des contrées lointaines. Puis il prépara le terrain en ce but. Dès que j’entrais dans la pièce, il me reconnut comme l’un d’eux comme il le fera pour Serge Bogroff. Je ne revins pas pendant deux jours et le guru envoya quelqu’un me chercher…

Il décrivit aussi comment je compris tout sans séance particulière ; puis comment à mon départ pour Mussoree, il coupa le courant pour m’éprouver.

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Il est intéressant de rapporter les termes dans lesquels Lilian annonce cette rencontre à Lakshman Joo :

Cela commence comme un conte de fée et cela se terminera peut-être ainsi… et vous pouvez être un gnome dans ce conte si tel est votre désir… Il était une fois un grand soufi qui ne mourut jamais. Il vit maintenant quelque part en Inde, à la jonction des vagues d’âkasa , de l’immensité de son rythme, ce que son écriture m’a révélé. Quand vous la verrez I… 1 vous sentirez une partie de sa grandeur, de sa générosité, de sa simplicité et de cette immense chose dans laquelle tout cela baigne et qui n’a pas de nom dans la science graphologique. Et le soufi avait pour disciple deux frères indiens qui devinrent aussi grands que lui. L’un deux avait un fils. Maintenant ce fils est mon guru…

Bain dans le Gange

Lilian passe quelques jours à Kanpur auprès du guru. Elle découvre les écritures de ses maîtres qui l’émerveillent parce que « au-delà du génie et de la grandeur. » Elle s’étonne de la personnalité du père du guru, personnalité « comme elle n’en a jamais vu » ; quant à l’écriture du soufi, le maître du guru, elle déclare ignorer que des humains puissent écrire ainsi : c’est « de l’ordre de la bonté et de la simplicité ».

Le guru la plonge dans un état de paix, de silence et de vide qu’elle n’avait jamais connu. Mais engagée auprès d’amis, elle quitte Kanpur, malgré les réserves du guru, pour se rendre à Hardwar, près de Rishikesh, au grand pèlerinage qui a lieu tous les douze ans. Sur le Gange, dans de belles forêts pleines de fleurs, se rassemblaient les sadhu et sannyâsin de l’Inde entière.

Les premiers jours j’ai joui de siddhi  : j’ai fait faire à une auto un voyage de deux jours et une nuit au lieu de quelques heures pour parcourir trois cents kilomètres, afin de venger les fidèles serviteurs qui, par pur égoïsme des maîtres, avaient

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dû faire par le train un parcours d’une durée analogue. J’ai parlé védique avec un pandit aveugle que j’ai salué du nom de Dirghatamas, fils de Mamata. […]

Le pèlerinage s’annonçait magnifique et pittoresque. Mais du pèlerinage je n’ai rien vu. Car le troisième jour en me baignant dans la Ganga, j’ai vu pour la première fois un fleuve couler. Après j’ai su que moi je ne coulais plus. Sur les bords, j’ai essayé de me coiffer et j’ai mis des heures, mon bras retombant toujours. J’ai vécu trois semaines errant dans les forêts, poursuivie par des devotee, sans défense, incapable de boire, de manger, de dormir, dans ce qu’en Occident on nomme extase et ici samadhi. (extrait de lettre)

Lettres aux amis

De sa rencontre avec le guru et de son expérience, Lilian a laissé plusieurs récits dans des lettres ou comptes rendus. Dans l’élan de sa générosité, elle veut immédiatement proposer à ses amis les plus proches de découvrir l’expérience extraordinaire qu’elle est en train de vivre et elle écrit de longues lettres selon la personnalité de chaque correspondant. Elle en a laissé des doubles.

Nous reproduisons ci-dessous la lettre qu’elle adresse à Serge Bogroff.

Le lecteur appréciera ainsi la beauté de l’écriture de Lilian, « écriture qui évoque la musique de Bach » va sans cesse répétant une amie émerveillée.

Mais c’est à une amie très proche qu’elle fait part en premier de son « extraordinaire bonheur » dans l’espoir qu’elle le connaisse un jour à son tour :

[…] C’est comme si avant on était toujours grelottant, affamé, bousculé, horrifié, exaspéré, tremblant de misère et tout à coup on baigne dans la paix, on a trouvé un lit chaud pour toujours et le calme de la tendresse… on est rassasié. De l’extérieur rien ne vous parvient sauf des voix qui vous pénètrent de joie quand

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[photo de lettre, autographe :

« Jamais je n’arriverai à vous écrire. Je l’ai fait une fois, tout au début, et tant de pages au sujet des premières secondes de ma nouvelle vie.

Cette vie n’est pas dans le prolongement de ce que j’ai jusqu’ici connu et éprouvé. C’est une nouvelle dimension de l’être.

Il faudrait faire vibrer à la fois tous les claviers : physiologie, âtman, kundalini et les extraordinaires sphères de l’inconscient ; descendre, éveillé, en plein sommeil ; - La tâche étant imposssible je vous pris de venir aussitôt que possible tenter la même aventure des abîmes. Lilian Silburn ]

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elles sont bonnes et vous font mal quand les gens sont durs… On déborde d’amour pour la foule et les pauvres le devinent d’instinct…

Ce samâdhi est un perpétuel sommeil du corps et de l’esprit, mais où la conscience est toujours vigilante, car sans répit l’on jouit de soi : la joie ne vient que rarement dès qu’on prend conscience qu’une seule chose vous arrive. Inutile de vous dire les sentiments de reconnaissance et d’amour qu’on a pour le guru qui vous donne une telle paix… Je passe mon temps à écouter mon nouveau silence et celui de mon guru qui est bien plus grand encore que le mien.

Plus tard Lilian pensera à J. R. avec lequel elle a partagé ses premiers émois intérieurs à quinze ans.

Ne croyez pas que c’est par négligence que je ne vous ai pas écrit depuis deux ans que je suis en Inde, mais la première année je n’aurais pu vous décrire que la beauté du Kasmîr, mon amour de l’Inde, c’était déjà trop.

Puis la seconde année cela devint impossible, car en avril dernier j’ai rencontré ici à Kanpur, par un miraculeux concours de circonstances ce qu’on nomme ici un guru, un guide spirituel et ce que j’ai tant désiré depuis le Crotoy et même avant, je le réalise… et bien au-delà de mes plus folles espérances.

Jamais je n’avais espéré trouver un tel mystique et saint et non pas un, mais plusieurs : son père fut un saint, son guru, un soufi de près de cent ans vit encore, son oncle, merveilleux également est mort, son frère aîné est également très grand, et il y en a d’autres…

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Du fond du cœur, c’est saint Jean de la Croix que je désirais retrouver, l’humilité chrétienne, le dénuement intérieur au-delà de toute vision, etc.

En avril dernier je suis venue pour la première fois chez le guru, mon esprit critique alerté et je l’ai soumis comme les autres à de nombreuses épreuves ; inutile de vous dire que les photos et écritures de sa famille et de ses maîtres m’ont émerveillée.

[…] J’étais à un pèlerinage fameux dans le nord à Hardwàr, je nageais dans le Gange quand j’ai été plongée en santi , une paix qui n’est nullement dans le prolongement de ce que nous pouvons éprouver : douceur inouïe du contact avec son Soi, arrêt de tout souci, un sommeil yogique du corps et de la pensée, mais qui laisse la conscience d’une plénitude apaisée.

Mon bonheur était tel que j’ai erré quinze jours sans boire ni manger dans la forêt pleine de fauves que je n’ai d’ailleurs jamais rencontrés, couchant sous les arbres, sous les épines blanches en fleurs, je me souviens, je ne pouvais plus parler, rien ne peut vous donner une idée de cet état. […] On est dans le présent sans être tiraillé par le passé ou se soucier de l’avenir. L’art n’est qu’une rosée.

Depuis j’ai vécu dans l’extase, le samãdhi, mon recueillement est perpétuel, on est absorbé dans une présence merveilleuse que l’on peut nommer Dieu, elle est telle qu’on est incapable de penser à autre chose… Plongée dans l’insouciance, plénitude infinie, félicité qui dure des heures, mais aussi également la nuit de l’esprit et sa torture qui est un samãdhi du trop, la félicité et l’amour divin deviennent si extrêmes que l’on ne peut les supporter sans gémir. Il m’est arrivé de hurler de douleur la nuit, ma joie qui à la première seconde est merveilleuse devient une torture dès la seconde suivante par son excès même.

Inutile de parler de ces choses qui, tant que vous ne les aurez pas éprouvées, resteront lettre morte. Mais toutes sont intenses et rien n’est dans le prolongement de ce que l’on a déjà éprouvé : la félicité par exemple est de tout l’être, corps, âme ne font qu’un, on n’est plus que masse consciente de félicité et

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cela pendant des heures, sans plus ni moins, félicité dans toutes les parcelles du corps…

Mais cet amour sans désir qui s’ignore est plus grand encore, il fait partie de la voie douloureuse, des nuits et peu nombreux sont ceux qui l’éprouvent, tous les autres disciples ne connaissent que la félicité. Ce fut un grand bonheur pour mon guru quand il a vu il y a un mois que telle était ma voie, semblable à la sienne…

Parfait abandon au guru ou plutôt à Dieu est requis, mais cet abandon vient spontanément dès qu’on a goûté à l’apaisement et le guru ne demande jamais rien que ce que vous voulez vous-même.

Guru plutôt que Dieu, car au début on n’a pas réalisé Dieu ou si on le réalise c’est sans le savoir. D’autre part toute parole, tout enseignement sont inutiles. Tout est transmis en silence. Nous ne parlons guère si ce n’est pour rire, car mon guru a un grand sens de l’humour.

Comme il me faudra bientôt rentrer en France (on fait campagne pour moi pour la succession de la chaire de philosophie indienne) mon guru me fait brûler les étapes, mais je dois noter soigneusement toutes mes expériences en vue de guider les autres et d’écrire également ; inutile de vous dire qu’écrire ne m’enchante guère, je ne veux plus que silence et solitude et rien ne m’intéresse plus, excepté de donner la même chose aux amis qui me semblent prêts, c’est-à-dire aspirant à l’absolu, prêt à tout sacrifier pour lui. Et vous êtes l’un des premiers à qui j’ai pensé.

Lilian connaît désormais une « nouvelle torture », celle de ne pouvoir faire bénéficier ceux qui l’entourent de l’expérience qui bouleverse définitivement sa vie.

Les gens souffrent autour de moi ; trois saints que je connais peuvent leur donner plus qu’ils n’osent demander, mais ils ne veulent pas. Ils se cantonnent dans leurs désirs limités, leurs soucis mesquins ; ils veulent toujours moins que ce qu’on peut leur donner. C’est là le drame humain, au fond les hommes n’aspirent pas trop haut, ils veulent trop peu…

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Et pourtant, après son expérience à Hardwar un nouvel espoir était né, celui de pouvoir donner la paix à ceux qu’elle aimait.

Avant je pouvais faire si peu pour les autres en dépit de tout mon désir. J’avais honte du manque d’efficience de mon amour, de la stérilité de ma sympathie. Maintenant je me repose sur mon amour, ce n’est plus le mien seulement, c’est Brahman qui est responsable, car il a à infuser en lui l’efficacité.

Mais elle eut une expérience douloureuse à l’occasion d’une lettre qu’elle adressa à une amie de l’Institut de Civilisation Indienne qui eut l’indiscrétion de faire circuler la lettre parmi ses collègues. Son enthousiasme et son émerveillement pour la vie qui s’ouvrait à elle suscitèrent des réactions bornées et la compromirent définitivement.

J’ai reçu des lettres de France qui me sont désagréables. Je voudrais n’avoir jamais écrit cette lettre à propos de mes expériences, car beaucoup l’ont lue à la Sorbonne et discutent à mon sujet. C’était une lettre tellement personnelle uniquement destinée à l’amie qui était avec moi en Inde. Je serais bien malheureuse de tout ce chahut et j’aurais été terriblement blessée si je n’étais pas si indifférente maintenant. Mais peut-être l’une de ces nombreuses personnes qui ont lu ma lettre sera vraiment intéressée. C’est ma seule consolation… Devrai-je cesser de parler et d’écrire à propos de ce que je vis vraiment ?

Je suis venue en Inde…

L’année 1950 se situe au centre de la vie de Lilian, elle a quarante-deux ans et elle vivra encore quarante-trois ans. Cette année est décisive : elle marque l’entrée dans une vie totalement autre, abolissant le passé :

Maintenant j’oublie tout, écrit-elle, il n’est plus de passé pour moi et cet effort que je fais vers le passé est une torture, c’est tellement loin !

C’est alors que le guru lui demande de faire en public le point sur sa vie, ce qui l’étonne et suscite ses protestations :

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Je vais devoir parler à de nombreuses personnes en février ; je déteste cette idée. J’avais refusé et je vais essayer de refuser encore, mais je crains que mon guru ne l’exige. J’essaierai en attendant de gagner la faveur de Dieu par égard pour le silence.

Mais Lilian n’a pu esquiver ce qui lui paraissait une tâche impossible et elle nous a laissé le texte de ce témoignage public /1 :

« Je suis venue en Inde pour acquérir deux choses essentielles : silence et oubli, silence parfait de toutes les facultés, esprit, cœur, etc., et oubli complet de mon moi limité. Et, paradoxe redoutable, celui qui me donne ces deux [choses] m’a demandé aujourd’hui de parler et même de parler en public de mon moi.

Je dois dire quelques mots au sujet de mon passé, car je pouvais trouver seulement ce que je cherchais alors que j’ai trouvé beaucoup plus que ce dont j’ai rêvé. Dès mon enfance je n’avais d’intérêt que pour l’absolu.

Je n’avais pas dix ans que je m’émerveillais et discutais du problème le plus important pour moi, celui de la grâce. à cette époque, je lisais l’Ancien Testament de la Bible encore et encore, comme d’autres lisent les livres d’aventure. La seule aventure qui m’intéressait était comment atteindre Dieu.

De quinze à vingt ans, j’avais décidé d’abandonner le monde et d’entrer dans un couvent chrétien où le renoncement est le plus dur et la contemplation la plus élevée, mais je devais attendre, ma famille y étant opposée. Alors j’ai étudié la philosophie, non en vue des examens ou pour le plaisir de l’esprit, mais j’essayais de vivre et de ressentir la plupart des systèmes philosophiques : Platon, Plotin, Spinoza par exemple.

Avant vingt ans je perdis toute foi en un dieu personnel et en la religion chrétienne bien que restant ardente dans ma recherche d’une voie conduisant à l’Absolu.

Après avoir étudié les philosophes et mystiques occidentaux, je me tournais vers l’Orient quand j’avais vingt ans

/1. Le texte rédigé en anglais a été traduit.

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et commençait une thèse sur la philosophie indienne. Je dus apprendre sanskrit, pali et avestique.

J’étais d’abord attirée par les vedântin, Sankara, Râmânuja et les Upanisad. Après quelques années, je découvris le bouddhisme et donnais mon cœur au Bouddha, à Nagarjuna, Asanga, en qui je trouvais les meilleurs des maîtres. J’étudiais aussi Rg et Atharva veda et les Brâhmana pendant de nombreuses années et pendant la guerre je consacrais une part de mon temps à la philosophie Trika, système sivaïte fondé sur de très anciens Tantras, également nommée philosophie du spanda, philosophie des vibrations, entièrement fondée sur les expériences mystiques du yogin.

En même temps j’étais aussi intéressée par les anciens textes persans comme les Avesta, les Hymnes (gatha) de Zarathoustra et j’avais un amour profond pour le taoïsme qui est la meilleure expression du mysticisme chinois. Mais je n’ai jamais été attirée par la culture arabe, c’est pourquoi je connais très peu le soufisme.

J’ai traduit Pancadasî, Aitareya Upanisad, j’ai écrit deux livres sur la philosophie Trika et j’ai terminé ma thèse sur « Cause et durée », du Rgveda, Brâhmana au bouddhisme inclus. Dans ce travail je voulais montrer après les bouddhistes que chaque chose est momentanée et que la durée est notre propre création. Le Bouddha aussi bien que les autres mystiques, m’a enseigné que le moment présent est la seule chose réelle : dans l’instant présent, nous vivons, nous mourons, nous sommes efficients. La création du passé et du futur est la source de notre souffrance. Nous gâchons notre vie uniquement en nous tournant constamment vers le passé, le regrettant, ou vers le futur, dans une attente perpétuelle et nous ne vivons pas et n’agissons pas en vue de notre libération dans le moment vraiment présent. Le temps est une structure, un samskãra , nous savons comment nous le créons sous l’impulsion du désir, par notre dynamisme mental. Le problème était alors de détruire toutes ces structures, de retourner à l’enfance, de vivre dans le présent.

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Ainsi, longtemps avant de venir ici, je savais jusqu’â la moelle des os qu’atteindre l’absolu serait aller au-delâ de tous les concepts, de tous les samskâra et vikalpa , qu’aucune pensée aussi élevée soit-elle, qu’aucune philosophie ne m’aiderait, en aucune façon, à atteindre mon but. Selon Nâgârjuna et saint Jean de la Croix, notre meilleur mystique, je savais que seul un être débarrassé de tous les modes pourrait atteindre un dieu sans mode.

Durant ces dures années d’études, j’ai toujours refusé de me marier, je voulais rester libre. Je ne pouvais tolérer le moindre obstacle sur mon chemin vers l’absolu. En Occident je rencontrais quelques personnes de tendance mystique, mais aucune n’avait une expérience directe, en dépit d’un vif désir.

Quand je vins en Inde il y a deux ans, j’avais très peu espoir de trouver un guru, car je n’exigeais pas seulement perfection et grandeur, mais je cherchais quelqu’un qui soit au-dessus de toute religion et croyance, qui ne soit pas un philosophe, pas un vedântin, qui admire Bouddha et Jésus-Christ comme je le faisais, à cause de leur amour universel. Je voulais que mon guide ait renoncé à tout, bien que vivant dans le monde, il ne devait avoir aucun préjugé concernant purification, nourriture ; être au-dessus de toutes sortes de rituels et adoration d’idoles. Mais comment trouver un tel homme en Inde !

Je voulais aussi ce que la philosophie Trika nomme samâdhi dans le monde, unmîlanasamâdhi, extase avec les yeux ouverts et cela dès le tout début. Malgré mon admiration pour le Raja yoga de Patanjali, je refusais de pratiquer asana, prânâyâma, japa car je mets la vie spirituelle à un trop haut niveau.

Dans mon cœur aussi j’avais aussi un désir fou : réaliser l’absolu par ce que le sivaïsme du Kasmïr nomme « anupaya », qui est au-dessus de tout moyen de libération (moksa) ; cela vient sans effort aucun, spontanément à travers la grâce de Dieu et du guru. Car si je venais en Inde c’était dans l’espoir de trouver un tel guru. Je ne cherche aucun enseignement oral, je pourrais le trouver dans les livres, tantras et autres, bien plus et bien mieux dit que par tout être vivant.

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Vous voyez, je savais exactement ce que je voulais et je n’allais faire aucune concession : soit j’allais rencontrer, par une merveilleuse Providence, un tel homme ou une telle femme, soit je n’aurai pas de guru.

Quelque chose devait m’aider dans mon choix : depuis mon enfance j’étais vivement intéressée par l’étude des gens : j’ai fait beaucoup de recherches en psychologie à l’aide de la graphologie, de la morphologie, etc. D’après la voix, la démarche, l’écriture, je pouvais avoir une connaissance de la personne en peu de temps et voir, par exemple sur un seul geste de la main, combien elle s’abandonnait profondément à Dieu. Je n’avais pas peur de prendre un homme ordinaire pour un saint, quelle que soit sa renommée ou sa beauté spirituelle.

Durant mes voyages en Inde et au Kasmîr, j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de leurs hommes très renommés. Mais je fus tellement déçue par eux. Les meilleurs étaient bons, paisibles, mais ils n’avaient rien à donner à leurs disciples, si ce n’est de bons conseils. D’autres étaient seulement ardents à m’enseigner asana, prãnãyãma. Quelques-uns étaient hautement intellectuels, mais avaient très peu d’expérience mystique. D’autres essayèrent de me tenter en m’offrant des siddhi. Pãni Maharaja me montra un asana, posture difficile, il disait que, grâce à lui, on pouvait réaliser Dieu en une demi-heure. Ainsi au cirque, les acrobates n’y manqueront pas. La plupart d’entre eux furent si vains, si orgueilleux que je les ai testés de différentes manières, et ils ont aussitôt montré leur insignifiance et leur manque de perfection.

Au Kasmîr, Lakshman Brahmacarin m’a aidée à expliquer quelques problèmes difficiles de la philosophie Trika. C’est un bon érudit ainsi qu’un yogin. J’ai essayé prãnãyãma sous son contrôle et j’ai réussi à produire chaleur et lumières brillantes qui n’ont jamais disparu depuis. Mais il n’était pas un guru, car il lui manquait le pouvoir de donner sãnti [paix] et samadhi. Un jour, pendant six heures j’ai fortement essayé de me concentrer, mais je n’ai jamais pu arrêter trois minutes l’activité de mon esprit. Durant ces cinq mois où j’habitais seule dans la montagne, je n’obtins aucun résultat.

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Avant de venir à Kanpur le problème pour moi était de réaliser l’état mystique appelé Brahman à travers une parfaite concentration de tout l’être telle qu’on la trouve dans l’éternuement — ce que disent les tantras du Nord, pas moi — ou dans une fuite désespérée, quand vous êtes poursuivi par un éléphant fou ou dans un accès de colère, et aussi au paroxysme de l’amour. Les Tantras disent que celui qui est toujours ardent à chercher le Brahman pourrait le réaliser si sous le coup d’une émotion d’une telle violence, il en oublie la cause. Je pouvais essayer seulement l’éternuement ou la rencontre de bêtes sauvages comme il y en avait beaucoup près de ma cabane durant la nuit, mais je n’y arrivais pas.

C’est par un miraculeux concours de circonstances que je vins à Kanpur et à l’encontre de ma volonté — Kanpur, ville sans université, n’offrait pas d’intérêt pour mes recherches — ainsi je vins ici pour quelques jours en passant par Lucknow. Puis je rencontrai un homme que j’aimai chèrement dès le premier regard, Gandhiji, et il me promit de me conduire à la maison où un très grand saint avait vécu. Je n’étais pas ardente à y aller, car il avait parlé d’une école de soufis.

La première fois que je suis venue ici avec lui, ce fut seulement pour une demi-heure. Deux choses sont arrivées. J’oubliais entièrement d’observer, voire même de jeter un regard au guru qui était assis lâ, silencieux. Je sentis en quelque sorte que la concentration était plus facile, même si je pensais que c’était une illusion de ma part. Mais j’aimais la qualité du silence.

Quelques jours après je revins pour voir la photo et les écritures du saint et de son guru. J’étais sceptique, vivement critique, comme les Français le sont habituellement. Mais quel fut mon étonnement quand je vis le visage de Chachaji/1 ! Il avait ce que j’appellerai la touche divine, je veux dire qu’une main mystérieuse avait façonné, malaxé sa chair de l’intérieur de telle sorte que pas une parcelle n’avait échappé au pouce du sculpteur ; je trouvai la même chose sur les visages de mon

/1. Père de Radha Mohan, cf. chapitre : Chachaji.

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guru et de son frère aîné, plus tard sur celui du grand soufi. Ce jour-lâ également me furent montrées l’extraordinaire écriture de Chachaji, l’étonnante de son frère, la merveilleuse du soufi, et il y en avait aussi d’autres que j’admirais beaucoup.

J’avais étudié au British Museum et dans les livres, les écritures des hommes les plus illustres du monde, mais jamais je n’en ai vu une de la grandeur de celle de Chachaji. Elle révèle une telle immensité et générosité de cœur, une humilité, une simplicité et un silence dont je n’ai jamais rêvé. En lui toutes les structures sont tombées, il a perdu toute limite et quel dynamisme associé à la profondeur de la paix ! Mais au moment où vous saisissez combien exceptionnelle est sa personnalité, vous prenez conscience qu’il l’a perdue et que c’est vraiment cette perte qui fait sa grandeur.

Ces choses, vous les savez mieux que moi, car vous les avez vécues avec lui, mais j’ai un avantage sur vous, je peux le juger en toute objectivité et bien que je ne l’aie jamais vu, je peux me perdre ou m’immerger en lui. De même que l’être entier d’un homme est dans le mouvement de sa main, de même il est dans ses paroles, dans son silence et dans son sourire.

Aujourd’hui j’ai pleine confiance, pleine foi dans la famille de mon guru, et dans le guru de mon guru. Mais j’avais d’abord à tester celui qui est maintenant mon guru. Je l’ai taquiné plaisantant au sujet de son dieu… j’ai essayé tellement de choses, mais il a un profond sens de l’humour, condition importante, car cela signifie qu’une telle personne ne vit pas sur le seul plan de la réalité [ordinaire].

Durant une quinzaine de jours je suis venue chaque jour avec mes tours ou mes farces diaboliques. Puis, rien de plus ne semblait arriver : peut-être une certaine paix. Ensuite je dus partir, un peu à contrecœur, pour la grande mela de Hardwãr. Pendant les deux premiers jours je prenais plaisir à la mela, et je pensais que j’allais écrire à son sujet, mais le troisième jour, j’étais perdue dans la forêt, je ne voyais rien de la mela car une nouvelle vie commençait pour moi, je n’oublierai jamais ce jour, le vrai jour de ma naissance.

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Le matin je nageais au milieu du Gange, puis tout désir de nager m’abandonna et j’allais à la dérive dans le puissant courant. Je devins alors consciente, pour la première fois de ma vie, que l’eau coulait et cela me sembla étrange. Je compris seulement plus tard que depuis ce moment-lâ je ne « coulais » plus moi-même. Je pus atteindre le bois sur la rive, mais j’étais incapable de m’habiller.

J’essayais de me coiffer, mais dans un effort désespéré, je cassais le peigne. Puis je restais pendant des heures sans bouger, un morceau de peigne à la main, à moitié nue et m’émerveillant, m’émerveillant dans cette nouvelle paix (sãnti). Et la douceur du contact avec mon propre soi était telle que je perdis conscience de tout le reste.

Durant quinze jours et quinze nuits, je parcourais la forêt de Hardwãr, mon sari tout déchiré, dormant sous les arbres, mangeant ce qu’un sannyãsin nu me donnait, oubliant tout ; j’étais complètement ivre et à moitié perdue. Je n’étais jamais fatiguée, je n’avais ni faim ni soif. J’essayais de me cacher sous les blancs buissons épineux. Mais j’étais toujours dérangée par des sãdhu et des pèlerins. Je n’oublierai pas non plus la bonté des très pauvres. Ils me trouvaient durant la nuit quand j’étais si loin, ils m’amenaient sous leur tente quand il pleuvait. Dormant sous un arbre je sentis lâ, dans la nuit, pour la première fois et seulement pour quelques secondes, cette merveilleuse félicité que vous nommez ãnanda . Je revins à Kanpur, durant quelques semaines, mon guru me fit vivre quelques états mystiques comme dhyana, samadhi, mais à vol d’oiseau.

Ici je voudrais m’arrêter, car ma tâche devient impossible. Pour ceux qui ont traversé des expériences similaires quelques suggestions suffiront. Mais pour ceux qui ne l’ont pas fait aucun de mes mots ne leur en donnera une idée. Je laisse de côté l’essentiel, car c’est au-delâ des mots et je jouerai seulement avec de petits détails ou symptômes, incapable que je suis de poser le doigt sur ce qui en est le cœur.

Je n’ai qu’un seul désir, le silence, mais je suis forcée de parler et d’écrire. Aussi je continue à parler. Pendant les premières

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semaines, je restais encore pendant des heures sans bouger un cil, parfaitement satisfaite ; moi qui auparavant ne pouvais rester cinq minutes sans travailler. Douceur, délicieuse paix ou sãnti sont les caractéristiques de cet état. Mais sãnti n’est pas la paix du monde, c’est un nouvel état d’être, difficile à imaginer, difficile à décrire. Ce n’est pas seulement l’absence de soucis, mais quelque chose de tout à fait positif, vous êtes parfaitement rassasié avec le vrai vide que vous sentez en vous, vide ou plénitude, sünyatã ou pürnatã, ce qui revient au même. En comparaison de cela rien n’importe, vous renoncez spontanément aux joies de ce monde et il n’y a pas de mérite à cela, vous ne pouvez faire autrement. Puis prãnayãma viendra d’une façon naturelle. Vous baignez dans la vie spirituelle sans le moindre effort, en dépit de vous-même parfois.

Deux choses frappantes arrivèrent durant ces premières semaines : d’abord, des coups au cœur comme si les hrdguhã , les cavernes du cœur, étaient creusées et qu’une immense présence les emplissait ensuite, mais trop immense pour être saisie. La seconde chose étaient des vagues de félicité, mais tellement excessives que je ne pouvais les supporter plus d’une seconde. Et les vagues se succédaient pendant deux heures. J’avais à bouger, sauter, à tout prix pour m’en débarrasser, car si la première seconde était merveilleuse, la suivante était une blessure.

En juin, je partis pour Mussoorie, mais je perdis lâ-bas la paix que j’avais depuis avril, depuis Hardwar. De nouveau, j’étais dans un état ordinaire d’esprit, ma paix partie. La misère de la vie me revint en dépit de l’affection de mes amis, je ne pouvais me concentrer. Durant la nuit j’avais plus de rêves et de cauchemars alors que je n’en avais eu aucun les trois mois précédents.

Une fois, au cinéma, je me sentis à nouveau dans l’état de sãnti, et je ne vis rien du beau film. Mais cet état disparut. Si je n’avais eu aucun espoir d’éprouver à nouveau cette paix, je me serais sans doute suicidée, car si vous y goûtez une fois vous ne pouvez vivre ensuite sans cela.

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En juillet, je vins à Delhi et bien que je fusse loin de lui, mon guru me remit en sãnti et de merveilleuses expériences nouvelles commencèrent. Je sentis quelque chose que j’appelais vibration ou spanda en sanskrit, selon le sivaïsme du Kasmîr. C’est comme un fourmillement ou un léger courant électrique. Et depuis lors, je suis la plupart du temps à moitié endormie, ivre, plongeant profondément, parfois avec ces vibrations se diffusant dans tout le corps. Leur rythme varie, en présence de mon guru elles sont extrêmement intenses. Quand je suis loin de lui, elles m’emplissent généralement de félicité. Cette félicité ou ãnanda vient aussi, peu importe où et quand : durant le thé, en faisant des courses, sur le fauteuil du dentiste, à l’improviste et je n’ai aucun moyen, aucun désir de l’éviter, je suis absorbée en elle, inconsciente de ce que les gens disent, pensent, font. Cela me fait mal si l’on me secoue.

Mais depuis quelques jours j’ai remarqué un important changement : même quand je parle. ris, cours, je sens cette félicité, non pour un long temps peut-être, mais elle est lâ, en dépit des activités mondaines et aussi puissante que quand je m’allonge tranquillement.

Je sais bien que je suis au seuil de la vie mystique, et ce que j’ai éprouvé pendant dix mois n’est probablement rien comparé à ce que j’expérimenterai. La chose la plus frappante est qu’aucun effort de ma part n’a été requis.

Mon guru ou son dieu a tout fait. Et quand je lui demandais au début « Que ferai-je ? » il répondait toujours : « Ne faites rien, tout vous sera donné. » Et le miracle s’est produit.

Deux obstacles principaux se rencontrent dans la vie du mystique qui lutte seul pour la perfection. Il ne peut se concentrer sur Dieu tout le temps, je veux dire à chaque seconde (ksana ) de sa vie, comme il le désire, parce que son esprit est en constante fluctuation durant le jour et inconscient dans son sommeil durant la nuit. Dans l’agitation et le sommeil, vous éprouvez très vivement les profondeurs de la misère et des insuffisances humaines, et aucun effort ne peut y apporter remède.

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Mais à Kanpur, ici dans cette maison même qui est le nâbhi (nombril) du monde, aucun besoin de concentration n’est requis : vous êtes si absorbé en vous-même que si un effort est requis c’est de devenir conscient du monde extérieur. Par exemple, comment coordonner les plus simples pensées, comme acheter du pain et ne pas oublier de le payer. La nouvelle tâche qui s’offre à moi est comment rester consciente par moments (at times) et mon guru ne va pas m’y aider, m’a-t-il dit.

Quant à l’autre infortune humaine, le sommeil, je connais un temps où le sommeil ordinaire peut être évité, car il m’est arrivé, quoique exceptionnellement, de rester un jour et une nuit, dans un sommeil spécial, le nidra du yoga, je veux dire, toujours consciente et jamais fatiguée.

Comme il reste du temps parlerai-je de quelques états singuliers ? Par exemple de celui que j’appelle akâsânanta, l’infinité de l’éther : ce n’est pas du tout une étape (stage) a dit mon guru, mais le Bouddha l’ayant mentionné comme le premier samãpatti , je dirai quelques mots à ce sujet.

Pendant des heures vous flottez dans l’espace et c’est comme si l’éther du cœur, ãkasa, se perdait à jamais dans le grand éther. Ceux qui croient à la lévitation ont tout simplement traversé cet état, mais je savais que je n’errais pas dans le monde astral comme un de mes amis pense qu’il le fait quand il est dans cette disposition, car comme j’avais des briques sous (les pieds de) mon lit, j’aurais flotté avec les pieds plus haut que la tête !

â certains moments aussi, la nature et le monde extérieur apparaissent si parfaitement immobiles et paisibles, comme revenus à la quiétude primordiale. à d’autres moments, le monde me semble comme plein de félicité (ânanda), quand j’en suis moi-même remplie, je ne suis que masse de félicité, ghana, comme c’est écrit dans les Upanishad, il n’y a ni intérieur ni extérieur.

Quelque chose de frappant également est que la différence entre le corps et l’âme disparaît au moment où l’activité de l’esprit s’arrête. La félicité que vous ressentez n’est pas moins sensuelle que spirituelle : c’est indifférencié et c’est très important.

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Parlerai-je également de ce doux tourbillon qui vient parfois avant le samadhi ? Il y a immensité en lui : je suis incapable d’en dire plus à ce sujet. Incapable également de dire un mot sur les plongées. Comment l’exprimer ? Tour du grand magicien ! Et aussi beaucoup de choses singulières, comme les expériences de télépathie…

Dans le passé, depuis l’enfance j’avais des émotions extraordinaires que je ne pouvais pas oublier, car je ne pouvais pas les expliquer. Par exemple quelqu’un, quelques années auparavant, me donna la définition du sens de « soufi », laine, et il me parla à [ce] propos de la chaleur et de la douceur que cela implique et j’en étais extrêmement émue/1.

Mon guru m’a dit la même chose par la suite et je compris alors mon sentiment. Dans un rêve de ma jeunesse, je vis aussi la merveilleuse écriture du grand soufi. Quand je le vis, c’était comme si je connaissais déjâ auparavant chacune de ses expressions, les moindres inflexions de sa voix/2. Et d’autres choses également, même plus frappantes. Il n’y a pas seulement une transformation dans les fonctions du corps, mais aussi sur le plan moral, sur le plan du caractère, et ce n’est pas sans signification que vous devenez patient et que votre amour pour les autres augmente.

Que de fautes ai-je faites en anglais, car je ne suis pas anglaise, mais cela n’a pas d’importance. Si j’étais une gentille sisya , je dirais combien je suis reconnaissante à mon guru, mais je ne le ferai pas, car j’ai détesté cet exercice oral qu’il m’a imposé. Et de plus, il ne mérite pas de remerciement, car c’est son Dieu qui opère à travers lui. Ce Dieu, je ne peux le remercier, car je ne l’ai pas réalisé.

Où suspendrai-je (raccrocherai-je) mon immense gratitude ? à Chachaji ? /3 »

/1. Cf. chapitre : Enfance et jeunesse, Notes sur les « trous ».

/2. Cf. infra : Le soufi

/3. Cf. infra : Chachaji

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Les Maîtres de la lignée

« C’est le miracle et la vocation des grandes lignées mystiques que de conserver, de siècle en siècle, l’accès aux courants divins et leur maîtrise. Miracle insondable que cette succession de disciples qui s’effacent les uns après les autres, se perdent les uns dans les autres, s’évanouissant dans les puissants courants dont ils assurent la permanence et conservent la pureté, les tenant inlassablement à la portée de ceux qui les reconnaissent à travers eux. » /1

Huzur Maharaj/2

[Samãdhi de Huzur Maharaj à Raipur (Uttar Pradesh, Inde)]

Maulana Fazal Ahmed Khan (Huzur Maharaj) appartenait à l’ordre Naqshband/3 et se rattachait aussi à deux grands soufis :

1.Le Maître Spirituel, p.268, Hermès N° 3 Nouvelle série.

2.1857-1907

3.Baha-ud-din Nagshband Bukhari : 1318-1389

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Mujaddidi/1 et Mazhari/2 qui vécut à Delhi. Tous deux, grands pionniers, firent œuvre nouvelle dans cette voie.

Huzur Maharaj eut pour disciple principal et aussi héritier Hazi Maulana Abdul Ghani Khan Saheb/3. Huzur Maharaj fut un des rares soufis, le premier peut-être qui choisit comme « députés » deux frères, le père et l’oncle du guru, Raghubar Dayal (Chachaji) et Ram Chandra (Lalaji) appartenant à une famille hindoue, et donna même l’adhikara à l’aîné sans lui demander de se convertir à l’Islam, ce qu’il aurait volontiers accepté.

Maulana Fazal Ahmed Khan avait un frère qui vécut jusqu’â quatre-vingt-huit ans, mais tellement absorbé en Dieu qu’il ne pouvait aider personne. Les foules allaient pourtant vers lui, il donnait l’enseignement musulman classique, ce qui libérait son frère qui se consacrait à quelques disciples seulement.

Le guru du soufi [Huzur Maharaj, guru d’Abdul Ghani Khan] était si strict que si une seule fois on lui désobéissait, c’était fini. S’il disait « asseyez-vous ici en face de moi » et si par égard pour lui on ne le faisait pas, alors c’était fini, car au moment où il donnait l’ordre, il y avait des vagues, un flot d’amour. Mais le soufi, bien que strict, n’était pas de ce type. Quant au père du guru (Chachaji) peu importait, il transformait la personne et engendrait en eux obéissance, foi et fidélité. (notes de Lilian)

Anecdote : Huzur Maharaj et la prostituée/4

Parmi nos condisciples, il y avait une jeune personne qui, en plus d’assister au satsang d’Huzur Maharaj, avait l’habitude de rendre visite à une dame (a lady) dans une maison de prostitution. Des amis portèrent ces faits à la connaissance d’Huzur Maharaj. Il leur dit de l’informer la prochaine fois que le jeune

/1. Le « rénovateur », Ahmad al-Faruqi al-Sirhindi (1564-1624).

/2. Mirza Mazhar Jan-i Janan (1699-1781).

/3. Le maître du guru de Lilian, Radha Mohan.

/4. Extrait de Autobiography of a sufi (p.55, 56), Ed. Sh. Dinaysh Kr Saxena Ji.

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homme irait rendre visite à la dame. La fois suivante lorsque le jeune homme alla rendre visite à la dame, Huzur Maharaj en fut informé. Huzur Maharaj prit un bain, changea de vêtements, se parfuma et se dirigea vers la maison de prostitution avec les autres disciples. C’était une petite localité et la dame aussi connaissait Huzur Maharaj. Elle fut surprise de voir Huzur Maharaj qui lui demanda de chanter. Elle chanta des chants qui, d’après elle, pouvaient intéresser Huzur Maharaj. Après avoir écouté les chants, Huzur Maharaj se renseigna sur ses tarifs pour la nuit et la paya. Huzur Maharaj avait à l’époque autour de soixante ans. La dame et tous les autres étaient stupéfaits de voir un tel saint rester dans une maison de prostitution pour la nuit. Huzur Maharaj cependant demanda aux autres de s’en aller. Lorsque tout le monde fut parti, Huzur Maharaj dit à la dame : « Pour cette nuit vous êtes à mon service et il vous faudra obéir à tout ce que je commanderai. Je n’aime pas vos bijoux, enlevez les d’abord et prenez un bain. » Huzur Maharaj avait emporté des vêtements de sa femme qu’il demanda à la dame de mettre après le bain. La dame obtempéra. Après cela, Huzur Maharaj lui demanda d’adresser avec lui cinq prières (cinq Namaz) (au Seigneur). La dame pensa pendant un moment aux ennuis qu’elle s’était attirés en acceptant l’argent puis dit à Huzur Maharaj qu’elle ne savait pas prier. Huzur Maharaj lui répondit : « Vous êtes à mon service cette nuit et vous devez faire ce que je vous dis. Peu importe que vous ne sachiez pas comment adresser les prières. Répétez ce que je fais. » Elle commença à imiter Huzur Maharaj. Lorsque Huzur Maharaj posa sa tête sur le sol (en sidja), elle fit de même.

â ce moment-lâ, Huzur Maharaj pria : « O Tout-Puissant, avec Votre grâce bienveillante j’ai conduit cette dame jusqu’â ce point. Maintenant c’est entre “Vous” et elle. » Huzur Maharaj quitta ensuite les lieux et rentra chez lui, mais la dame était figée dans cette posture. Toute la nuit elle resta dans cette posture. Le matin sa mère la réveilla. Elle ouvrit les yeux, déconcertée. Elle regarda à l’entour et dit à sa mère : « Tout ce que j’ai pu gagner pour vous, je vous l’ai déjâ remis. Vos bijoux

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sont posés lâ. Ces vêtements ne sont pas à vous et maintenant je m’en vais. »

Il y avait un margousier devant la maison d’Huzur Maharaj. Vers onze heures du matin, elle vint et s’assit sous l’arbre. Huzur Maharaj l’aperçut et dit à sa femme de la faire entrer et de lui donner quelque chose à manger. Lorsqu’elle eut fini sa nourriture, Huzur Maharaj lui demanda si elle voulait sortir de cette vie et mener à l’avenir une vie de piété. Elle accepta immédiatement. Alors Huzur Maharaj lui demanda de prier le Tout-Puissant pour le pardon de son passé et il appela le jeune homme et lui demanda s’il aimait la dame et souhaitait l’épouser. Huzur Maharaj les maria ensuite et les initia tous les deux à l’ordre.

Le soufi/1

[Samãdhi d’Abdul Ghani Khan à Bhogaon (U P. Inde)]

Le soufi Hazi Maulana Abdul Ghani Khan Saheb /2 fut le disciple principal et l’héritier de Huzur Maharaj Fazal Ahmad Khan Raipuri. « C’est un des êtres les plus extraordinaires que l’on puisse rencontrer » écrit Lilian.

Il rayonnait de bonté, sa voix nuancée, douce et mélodieuse, possédait un charme étrange. Il était d’une grande beauté dans sa jeunesse et avait conservé cette grande beauté en dépit de ses quatre-vingt-six ans :

Un front prodigieusement haut et large, comme je n’en ai jamais vu sans qu’il y ait déséquilibre avec le bas du visage à cause de sa barbe blanche très fournie, des traits arabes fins, très ciselés, les yeux clairs, gris, je pense, le teint aussi clair que celui d’un norvégien, une épaisse barbe blanche, une figure

1. Terme employé par Lilian pour désigner le maître de son guru, qu’elle nomme aussi « le grand soufi ».

2. 1867-1952

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pleine et sans ride bien que son corps fût émacié quand je l’ai vu pour la première fois en 1950.

Quant au guru, il disait : « Il était si beau, que les gens laids qui venaient près de lui devenaient beaux. » Son irradiation mystique était si intense que même quand il était âgé et malade il était difficile au guru de la supporter. L’affaiblissement corporel n’affectait nullement son exceptionnelle puissance mystique. « Plein de pouvoirs de la tête aux pieds » disait de lui le guru.

Après avoir été très riche dans sa jeunesse, il avait distribué tous ses biens aux pauvres et vivait dans une maison blanche de terre battue à Bhogaon, antique cité qui fit concurrence à Delhi dans les siècles passés, mais n’est plus qu’un bourg plutôt pauvre. Après des études brillantes, il fut longtemps directeur d’école puis promu inspecteur.

Sa mission fut uniquement de former des maîtres, l’oncle et le père du guru, le guru, son frère et son cousin. Il décourageait les tièdes, les non ardents, parlant affaire et se montrant aussi peu spirituel que possible, déclarant : « Je ne connais rien à la vie mystique, mais j’ai entendu parler de deux frères [l’oncle et le père du guru], allez donc les voir. Ce sont des saints. Quant à moi, je ne sais rien, je ne peux que donner des mantras ou expliquer des textes. » Quel n’était pas l’étonnement de ces personnes quand elles voyaient les deux frères témoigner un grand respect au soufi. Ne restaient que les rares personnes qui voulaient vraiment ou qui avaient confiance… celles qui recevaient.

Rares étaient son dévouement et sa délicatesse. Aveugle, il « voyait » tout, il savait tout. En 1950, invité chez le guru, il refusait la tasse de thé qu’on lui offrait tant que les autres visiteurs n’étaient pas servis et il dut attendre longtemps pour son seul repas journalier, en dépit des protestations.

Jamais malgré des efforts réitérés, on ne réussit à prendre une photo de lui. Bien des gens ont essayé, quand il était assis au milieu de professeurs et d’élèves son fauteuil restait vide sur la photo, il en était tout étonné : « Quel est ce manque en moi qui ne me permet pas d’apparaître ? », s’étonnait-il.

Lilian raconte :

Le guru me disait que son guru, le grand soufi, avait une particularité extraordinaire qu’on ne trouve pas chez les autres grands saints : il n’était jamais recueilli ou en extase apparente, mais toujours actif, bavard, d’une exquise politesse, ne pensant jamais à lui, mais aux autres, tellement plongé dans la vie journalière que la plupart des gens qui affluaient vers lui retournaient désappointés.

Mon guru a le même idéal, mais on devine son extase à ses yeux et, souvent, il s’arrête, ne pouvant plus parler. Voici ce que je veux dire : il est en extase et récite une poésie hindi. Si je l’interromps et le force à une troisième activité, il sursaute, ne comprend pas ce que je veux dire, ne peut que difficilement sortir de son extase : je lui fais du mal. Ses yeux sont fixes… alors seulement, je m’aperçois qu’il était en extase.

Chachaji/1

M. Bhitnagar, professeur, voisin du guru, disciple de Shri Chachaji, m’écrit :

« J’ai fait l’étude de l’histoire familiale de Shri Chachaji, mais je ne l’ai pas actuellement avec moi. Je me souviens seulement que ses ancêtres étaient au service des empereurs moghols à Delhi et qu’ils ont émigré dans le district de Mainpuri, village de Bhogaon, au cours du dix-septième siècle. La famille possédait un immense domaine qui n’a cessé d’être partagé à chaque génération, mais l’on dit qu’il était encore bien vaste du temps du père de Chachaji.

â peu près au moment de la Mutinerie (1857-1858), Chaudhary Har Baksh Ray, le père de Chachaji partit pour Farrukhãbad où il devint le Superintendant de l’octroi municipal. Il eut deux fils : Ram Chandra, connu sous le nom de Lalaji Maharaj, et Raghubar Dayal, connu de nous plus tard sous le nom de Shri Chachaji.

Chaudhary Har Baksh Ray partageait les goûts des gens fortunés de son époque, il avait une concubine. Les deux garçons étaient profondément attachés à leur mère, qui était une femme très pieuse, aimant le Ramayana, et c’est à travers elle qu’ils eurent leur premier contact avec la vie religieuse.

Les garçons ont reçu leur première éducation en persan dans une “maktab” (ou école “maulvi”), et ensuite à la “Mission School” de Farrukabad. Shri Ram Chandra étudia jusqu’au cours moyen et Shri Chachaji étudia encore moins

/1. Raghubar Dayal, dit Chachaji (1873-1947), père du guru.

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longtemps dans cette école. Le frère aîné fut marié à l’âge de onze ans et après le départ à la retraite de son père, il rejoignit le “Collectorate” local avec un salaire de dix roupies par mois. Après la mort de son père en 1893, la charge de subvenir aux besoins de la famille retomba sur lui, aussi son plus jeune frère (Shri Chachaji) grandit-il sous sa protection.

Shri Ram Chandra entra en relation avec Maulana Fazal Ahmad Saheb, un guru de l’Ordre soufi “Naqshbandia”, quand il était encore étudiant, et fut formellement initié dans l’Ordre à l’âge de dix-neuf ans (en juin 1896). Il prit sa retraite en août 1928 et mourut d’un cancer du foie à une heure douze du matin le 14 août 1931.

La formation spirituelle de Sri Chachaji fut assurée sous la direction et l’attention de son frère aîné depuis le début : ce n’est qu’après le décès de son frère aîné qu’il commença à accepter des disciples. Cette école, dans sa forme actuelle avait donc été fondée par Shri Ram Chandra, et Shri Chachaji était le successeur de son frère aîné. Shri Chachaji parlait toujours de lui comme étant son guru, et du vivant de son frère il le traitait avec la plus grande vénération et lui manifestait une obéissance aveugle, dans toutes les affaires, grandes et petites, juste comme un disciple.

Chachaji rendit son dernier soupir le 7 juin 1947 à une heure cinquante de l’après-midi.

J’ai eu le bonheur de le rencontrer en avril ou mai 1937. Vous avez vu sa photo. C’était une personne grosse, de petite taille, le teint brun foncé marqué, la physionomie très expressive, surtout ses yeux qui étaient d’ordinaire perdus dans le vague, mais qui pouvaient exprimer chaque émotion très intensément.

Il avait une forte constitution, mais le 14 septembre 1937, il eut une attaque de paralysie qui le rendit invalide d’un bras et d’une jambe et causa d’autres infirmités dans son cerveau. Graduellement, toux persistante, angine de poitrine, constipation sévère, hypertension ont miné sa force naturelle et vu son âge, auraient dû le rendre incapable de faire son travail spirituel. Mais malgré tous ces maux, depuis tôt le matin, disons à partir

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de cinq [heures] environ jusqu’â peu près minuit, il était entouré de ses disciples, s’asseyant tout droit sur une chaise, un sofa ou sur son lit (sans appui), et pendant tout ce temps tawajjah , la transmission spirituelle, se poursuivait malgré les avis des médecins.

Personne ne l’a jamais vu être en colère ou impatient ou d’humeur à faire des reproches. Il ne se laissait jamais aller à critiquer d’autres personnes, croyances ou écoles. En réalité, il parlait rarement de personnes absentes si ce n’est pour en faire l’éloge ou s’en souvenir. S’il entendait de mauvaises nouvelles, cela évidemment le touchait. On ne pouvait observer aucune différence dans sa conduite et sa manière d’agir envers les plus humbles et les plus haut placés de ses disciples.

Les visiteurs se réunissaient matin et soir (de sept heures à dix heures et de dix-sept heures à vingt-deux heures) dans sa maison. Dans la matinée, après le satsang habituel, il y avait une conversation générale sur les personnes et les nouvelles du jour, et parfois, un upadesa (enseignement), si quelqu’un posait une question. Dans la soirée, tout ceci précédait le satsang après lequel la plupart des habitués rentraient chez eux vers neuf heures.

Il insistait sur :

- La présence quotidienne au satsang, au moins une fois par jour.

- L’écriture quotidienne d’un journal personnel.

- Mention de tous les événements qui sortent de l’ordinaire dans la vie du disciple ou dans sa sãdhana (pratique spirituelle) personnelle.

(Vous connaissez vous-même la méthode et le cours de la sãdhana.)

Le satsang quotidien et dhyãna étaient bien sûr une expérience unique pour ceux qui en ont bénéficié, mais même les débutants expérimentaient parfois une sensation de calme, de joie de vivre et d’exaltation après dhyãna. Beaucoup de gens ont fait l’expérience de couleurs de l’astral, de darsan (visions de gurus ou de divinités) et d’expériences plus grandes encore.

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Mais Chachaji disait toujours que ces expériences “sont des choses à côté” et à ne pas rechercher. Il qualifiait le dhyãna sans couleur “de pur Vedãnta”.

Il décourageait de lire des livres religieux sauf ceux qu’il prescrivait, ou de parler de visions et d’expériences spirituelles ou de s’en inquiéter. Ceci, sans aucun doute en vertu du principe bien connu que toute définition intellectuelle de l’Ascension de l’Esprit la limite et conduit à des notions seulement livresques, ce qui gêne le véritable progrès spirituel de la personne.

Souvent les conversations après le satsang étaient de joyeux échanges et la discussion s’étendait au monde entier, et presque rien n’était tabou excepté l’obscénité. Pratiquement tous les jours, Chachaji demandait à l’un ou l’autre dans l’assistance de dire des “histoires”, et les gens racontaient souvent des histoires drôles et gaies. Il joignait les siennes qui étaient très humoristiques. Mais, assez souvent, il parlait de son guru, et de son frère aîné pour expliquer le cours de la sãdhana, ou il parlait de leurs façons et de leurs manières d’être, de leur générosité, largeur de vue, tolérance et autres nobles qualités. Occasionnellement, on discutait de questions doctrinales, mais rarement. Il ne parlait jamais de lui ni de ses réalisations ou actions spirituelles.

L’impression dominante est celle d’un humble amoureux de Dieu qui dépendait uniquement de Lui en toute chose et qui n’avait pas de demandes spirituelles pour lui-même. Grand gardien de la tradition, il parlait respectueusement de tous les saints, quelle que soit la religion à laquelle ils pouvaient appartenir.

Une deuxième impression est celle de sa sensibilité. Le chagrin et le malheur de tout homme, les histoires de saints, même les récits imaginaires racontant des actes de bravoure, les souffrances imméritées, ou la foi en Dieu ou des situations du même genre remplissaient ses yeux de larmes abondantes. Je me souviens qu’il se répandait en pleurs lorsqu’on chantait en sa présence un chant de Surdas décrivant comment Krishna se défendait auprès de sa mère de l’accusation d’avoir volé du beurre dans les maisons avoisinantes.

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Il aimait écouter de la musique. Il était lui-même un joueur de tablas expert. Et lorsqu’on écoutait de la musique en sa présence, l’audience faisait parfois l’expérience d’émotions spirituelles enchanteresses, plus intenses qu’â d’autres moments.

Ceux qui se moquaient soi-disant de lui, l’honoraient et faisaient son éloge une fois qu’ils l’avaient rencontré. Sa simplicité manifeste, la sincérité de ses sentiments, ses manières courtoises les ensorcelaient. Il ne se livrait jamais à aucune discussion. Et chacun de ses familiers sentait que c’était lui que Chachaji aimait le plus. En réalité, il les aimait tous juste autant qu’il aimait ses propres fils. Tout ce qui était à lui était à eux — son temps, ses forces, ses dons spirituels, ses biens. »

Commentaire de Lilian :

Je n’ai pas besoin de parler d’expériences personnelles, de son aide et de sa direction puisqu’il n’y a pas besoin de renforcer la vie d’un saint véritable avec des miracles. Mais chacun a eu une ou plusieurs expériences de ce type. Je sens moi-même que dans un livre pour l’homme moderne, c’était mieux d’éviter de telles choses /1.

1. On peut lire un autre témoignage sur Chachaji dans l’article : Autour d’un Sadguru de l’Inde contemporaine, publié dans la revue Hermès, Nouvelle série N° 3, p.277-278.

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Le guru/1

Mahatma Radha Mohan Lal Adhauliya, fils d’un saint et d’une sainte, avait à peine quinze ans quand il fut conquis, en un seul jour et pour toute la vie par le maître de son père, le soufi Hazi Maulana Saheb/2. Entouré dès son enfance par de puissantes personnalités, il eut la chance de passer presque toute sa vie auprès de son père et d’être en contact très fréquent avec son maître, dormant auprès d’eux, son corps s’accoutumant ainsi à de très fortes vibrations, d’où son extraordinaire force spirituelle. Son guru, tout comme son père l’initièrent à des expériences mystiques variées, développant ses siddhi afin d’en faire un grand maître. Mais il se servait peu en apparence de ses pouvoirs.

Après de solides études de persan, il passa un examen lui conférant le titre de munshi/3, ce qui l’autorisait à exprimer ses idées en public, mais, comme ses maîtres, il ne faisait jamais de discours, sauf à de très rares occasions, durant un bhandara , quand, inspiré, il ne pouvait faire autrement. Son urdu littéraire était d’une telle richesse et subtilité que peu de personnes le comprenaient, autant pour la forme que pour le fond. De temps en temps il récitait ses propres poèmes dont Lilian regrettait de ne pouvoir apprécier la beauté.

Bien qu’il fût de constitution robuste, dès l’enfance et jusqu’â sa mort il eut de très graves maladies : aveugle durant des années (de trois à six ans ?) il fut guéri soudain par le maître du soufi, de loin, étonnant sa mère en lui parlant de la couleur de son sari.

On recevait en même temps une lettre du soufi exprimant sa joie à cette nouvelle (que personne n’avait pu lui apprendre). Le guru souffrit de toutes sortes de maladies : malaria et rhumatismes qui l’accompagnent, typhoïde, choléra, variole (â deux reprises), septicémie, maladie du foie, abcès, anthrax,

/1. 1900-1966

/2. Abdul Ghani Khan, cf. supra : Le soufi

/3. Diplôme d’études supérieures

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crises au cœur, tuberculose pulmonaire, sciatique et mal du dos constant. Tout cela ne laissait pas de traces, bien qu’il fût souvent mourant, dans le coma ; sa puissance spirituelle était alors tellement accrue, sa félicité aussi, ses maladies étant pour lui une bénédiction.

Quand il reçut l’adhikãra, son guru le renvoya avec une lettre pour son père contenant des instructions. Le guru tomba inconscient sur son lit et demeura ainsi durant huit jours : on pouvait le voir, mais non le toucher, car le moindre choc aurait causé sa mort. Depuis le guru donne à petites doses, craignant de provoquer la mort du disciple par une inconscience prolongée/1.

Dans son journal, Lilian évoque à plusieurs reprises la relation du guru avec son maître, le soufi :

Mon guru me parla longuement de son attitude envers son propre guru, le soufi. Il évoquait son obéissance et son parfait respect depuis l’âge de quatorze ans. Il ne le regardait pas face à face. Il me dit que cette vénération est un shortcut (raccourci) : le grand secret c’est d’avoir toujours présent devant les yeux la personne du guru. Cela opère des merveilles. (7 mai 1950)

1. Pour une description de l'atmosphère si particulière qui régnait auprès du guru, on pourra se reporter aux témoignages (dont un anonyme de Lilian) publiés dans l'article Autour d'un Sadguru de l'Inde contemporaine, in Le maître spirituel, Hermès N°3, Ed. Les Deux Océans.

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Lilian et le guru 1950-1966

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Durant ces seize années, Lilian répartit son temps entre le Vésinet et les séjours à Kanpur et au Kasmîr. Elle doit séjourner au Vésinet pour son travail au CNRS et pour vivre auprès d’Aliette. Mais le guru réclame sa présence à Kanpur et ses travaux exigent des rencontres avec Lakshman Joo au Kasmîr.

Elle est très occupée par ses recherches d’une très grande importance pour elle, mais aussi profondément absorbée par l’aventure intérieure vécue en union et dans le sillage de son guru ; elle est en outre très attentive à sa nouvelle tâche qu’il lui arrive d’appeler sa « mission » auprès de ceux qui viennent sonner à sa porte pour bénéficier de ses découvertes. Aussi échange-t-elle une correspondance suivie avec le guru.

Un grand nombre des lettres du guru rédigées en anglais a été conservé. Nous en avons extrait et traduit les passages qui concernent la vie mystique en général et retenu les événements qui jalonnent cette période et auxquels il est fait allusion. Nous pouvons ainsi suivre à grands traits la vie de Lilian pendant ces années si riches et si concentrées.

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1950

De retour de Hardwãr, Lilian reste auprès du guru qui lui fait vivre avec force et profondeur les états d’une vie mystique intense, les rigueurs d’une foi nue. Mais au mois de juin, épuisée par la chaleur de Kanpur, Lilian part rejoindre ses amis, la famille Dass, à Mussoorie/1.

Durant cette période, le guru perd sa mère le 25 juin et au mois d’août naît une petite fille. Celle-ci mourra l’année suivante au grand désespoir de Lilian qui se plaindra amèrement de la négligence indienne et dénoncera l’absence d’hygiène infantile élémentaire.

Loin de Kanpur, Lilian vit des moments difficiles. Sa santé l’inquiète, un problème cardiaque l’invite à la prudence ; après avoir consulté deux spécialistes, elle peut écrire : « une vie normale est possible pour moi si je ne suis pas fatiguée ».

à Mussoorie, elle est désespérée parce que retombée dans un état ordinaire. En effet, pour l’éprouver le guru lui a retiré l’état de sãnti-dhyãna-samãdhi dans lequel elle était depuis le bain dans le Gange/2 ainsi que les coups au cœur déclenchés auprès de lui à son retour à Kanpur. à l’occasion d’une séance de cinéma, elle retrouve l’état, mais fugitivement.

Elle doit en outre faire face à la dispersion de la vie sociale dans la famille qui l’héberge d’abord ; puis à Delhi où elle rencontre la sœur du pandit Nehru et le pandit lui-même, se surprenant à lui répondre en français, tellement elle est « ailleurs » ; à Bénarès enfin, où toutes les jeunes filles du collège de sa résidence veulent dormir dans sa chambre. Aussi est-ce avec soulagement qu’elle revient à Kanpur, fin octobre, rappelée par le guru, à l’occasion de la venue du soufi.

/1. à environ 2000 mètres d’altitude.

/2. Cf. chapitre : Rencontre avec le guru, Bain dans le Gange.

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Malgré ma décision de rester avec les moines bouddhistes et d’aller à Sarnath, j’agissais comme si j’allais revenir tout de suite à Kanpur. […] Je reçus la lettre annonçant que le grand soufi était là, et je pris le premier train.

Cette année-lâ, Lilian reçoit six lettres du guru de juin à octobre.

Extraits des lettres du guru

13 juin 1950

[…] Une vie nouvelle succède à la destruction de l’ancienne. La germination de la graine se produit avec sa disparition. Mais l’absence est obscurité tandis que la présence est lumière et félicité. Bien qu’elles soient semblables en apparence, elles diffèrent cependant radicalement dans leur effet sur le chemin de l’évolution.

La sensation de fourmillement au sujet de laquelle je vous ai déjâ écrit est zikar ou réveil dans le corps, parfois accompagné d’une énergie nouvelle.

Tous les aspirants sont les bienvenus et je suis à leur service sur le chemin spirituel.

Ne nous laissons pas ennuyer par l’apparence, mais allons à la réalité qu’elle cache.

Il y a une vague spirituelle qui passe sur le monde et ceux qui sont destinés à y être sensibles l’entrevoient et s’intéressent à sa recherche.

La mort du corps n’est pas un obstacle à l’évolution spirituelle dans notre voie.

La paix intérieure se reflète souvent sur le visage des aspirants qui pratiquent. La souffrance adoucit la dureté et fait fondre la résistance, conduisant à la souplesse.


24 juin 1950

[…] Je suis heureux que vous ayez un répit physique, mental et dévotionnel. Il est souvent nécessaire que le devotee soit soulagé d’une pression constante pour être préparé à des douleurs supplémentaires. Vous ne devez pas être impatiente, chaque chose prend du temps et vient graduellement ; le développement est un processus lent et la persévérance est la vertu la plus cardinale. Mon vénérable père avait l’habitude de dire que trois facteurs sont essentiels pour le progrès spirituel :

- l’inclination et l’effort du devotee,

- la miséricorde divine qui est toujours présente pour un devotee

- et l’aide bienveillante du guru qui vient également lorsqu’elle est désirée et méritée.

C’est le pratiquant qui commence et qui finit aussi avec la grâce toujours présente du Tout-Puissant et avec l’aide du guru jusqu’â la mise à l’unisson, ou jusqu’â ce que le fini devienne infini. Il faut continuer jusqu’â ce que le but soit atteint. Il n’y a pas de place pour le désespoir dans la vie spirituelle.


29 juin 1950

[... ] Je souhaite que vous soyez moins dans la discussion et la logique mais davantage tournée vers l’introspection et l’intuition. C’est au médecin qu’est laissé le choix du médicament et des intervalles qu’il prescrit à ses patients, qui doivent non seulement être « patients », mais aussi plus réceptifs que péremptoires. Vous avez seulement à attendre et à voir.

Tandis qu’extérieurement il continue à assurer tous les détails de la vie, le devotee n’abandonne jamais l’idéal intérieurement. C’est la vie prescrite par les prophètes des temps anciens.

Dans l’absolu, il n’y a ni basse plongée ni haut vol ; la profondeur est différente. Elle est à la fois sérénité, quiétude, paix et félicité. L’état désiré résulte d’une longue, longue pratique lorsque rien n’altère la paix, comme l’océan que ne trouble pas l’arrivée de nombreuses rivières en crue. Cela s’appelle sahajsamadhi , équilibre spontané, égalité d’âme. La spontanéité est la plus haute forme d’activité. Il est inutile de vous inquiéter de ce qui est mauvais chez les autres. Le devotee doit observer les mérites des autres et ses propres démérites.

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17 juillet 1950

[…] Vos deux gentilles lettres, l’une de Mussoorie et l’autre de Delhi, indiquent une révolution intérieure et une évolution. Surtout ne vous inquiétez pas. Les changements dans le monde n’affectent pas l’Absolu immuable (la permanence de l’Absolu). Le corps, l’esprit, l’intellect subissent tous des processus métaboliques — intégration et désintégration. C’est la voie de l’évolution et le devotee qui a foi entière en l’Absolu et dans le Guide se tient au-dessus et imperturbable, regardant et se réjouissant de tout ce qui arrive. C’est le jeu de l’Absolu. Je peux être à votre service où que vous soyez, la distance n’est pas un grand obstacle dans le monde spirituel si le récepteur est bon.


26 juillet 1950

[... ] Votre condition présente est un moment de calme dans votre évolution spirituelle. La sensation de fourmillement comme vous l’appelez, est appelée dans notre langage zikar. C’est un signe de bienvenue/1.

J’accueille tous ceux qui viennent à moi ou qui sont incités à venir, sans tenir compte de leur rang ou de leur condition sociale, qu’ils soient commandant en chef ou président d’un pays ou pauvre homme de basse condition.

Les exercices de Hatha-Yoga sont vraiment amusants. Mais cela ne fait rien, si vos amis sont impressionnés et satisfaits, c’est fort bien. La paix intérieure et la félicité sont le but de quelque manière qu’elles puissent être obtenues.

Enfin je dois dire qu’il y a différentes phases dans chaque sadhana . Mais l’on devrait être tout à fait éveillé dans une conscience totale et l’on doit faire des progrès sur toute la ligne. Il n’y a pas de place pour la léthargie ni pour la négligence dans notre mode de vie.

Toujours à votre service ou au service de l’humanité.

/1. Journal de Lilian : Mon guru m’a écrit disant que l’impression de fourmillement que je sens dans les mains, dans les bras, dans les jambes, sur le visage, sur les lèvres est un bon signe.

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PS : Pas de doute, l’éloignement ne compte pas dans la vie spirituelle, mais lorsque l’esprit est physiquement incarné, un intermédiaire physique devient nécessaire jusqu’â ce que l’esprit soit affranchi des associations ou encombrements matériels plus grossiers. Si et quand vous éprouvez le besoin d’un contact plus proche, sans lequel vous vous sentez mal à l’aise, vous êtes bienvenue à Kanpur.


19 septembre 1950

[…] Par la grâce de Dieu vos progrès sont satisfaisants. Je dirais que maintenant vous avez abordé le seuil, et en temps voulu ; dès que cet état s’installera et que vous obtiendrez la stabilité (sthiti) en lui, vous serez entrée dans la première cour mystique1.

Les cakras du Yoga de la kundalini sont des réalités, mais dans notre voie la force principale réside dans la mise en activité du cakra du cœur (anãhatacakra ). Les autres cakras sont de ce fait transcendés et sont à la fois activés et purifiés automatiquement.

Vos sensations alternées de chaleur, de malaise et de félicité sont les accompagnements habituels du développement par lequel vous êtes en train de passer.

Dans l’évolution spirituelle, il y a des périodes d’indifférence ou de repos après lesquelles la route est reprise avec une vigueur renouvelée. Ces périodes disparaîtront d’elles-mêmes en temps voulu, vous laissant dans cet état de spontanéité (akartã ) dont vous parlez.

Intellectualiser davantage l’expérience mystique n’est pas utile — non parce qu’il n’y a pas d’explication, ni parce que c’est un secret — mais parce que la recherche d’explications intellectuelles entraîne nécessairement trop d’activité mentale, ce qui entrave la plénitude de l’expérience mystique. Il y a d’autres objections aussi à de telles questions prématurées sur ces sujets.

/1. Journal de Lilian : Lettre de mon guru. Je suis seulement sur « le seuil » de la vie mystique. Mais alors que peuvent être les merveilles du château ?

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Laiissez donc les choses suivre lcur cours, et en temps opportun toutes les justes explications vous seront fournies par votre propre soi pour toutes vos expériences.

Les émotions (bhãva), comme nous le savons, sont une expression de séparation. L’identité est calme. totale et sans fond, n’est-ce pas ?

La distance comme je vous l’ai déjâ écrit n’est pas un obstacle, à condition que le contact entre le puissant émetteur et le receveur sensible soit maintenu sans brouillage comme c’est le cas avec l’émetteur de radio. Bien entendu de temps à autre des contacts plus proches sont essentiels dans les périodes de profonds progrès.

Ce n’est pas nécessaire que vous alliez chez mon guru seule. Il se peut qu’il vienne à Kanpur cet hiver, sinon je vous y conduirai.

Dans notre voie la concentration est préférée à la dispersion.


Extraits de lettres de Lilian au guru

[…] Alors, je sus que ces vagues venaient de vous, et je fus certaine que vous me les envoyiez. Alors je ressentis une telle gratitude comme je n’en avais plus éprouvée depuis mon départ de Kanpur. Je pouvais me souvenir de votre visage et vous étiez vivant. Avant, je pouvais seulement voir vos pieds et pendant ces mois d’une certaine façon vous n’existiez pas pour moi. Je dois écrire la vérité, car cela signifie peut-être quelque chose.

Est-ce parce que toute la profondeur découverte en moi n’est plus ressentie ? Par exemple, saint Jean de la Croix nomme amour pour Dieu ces touches, blessures du cœur… Mais je ne leur donne aucun nom bien que cette absorption que j’ai puisse être appelée amour, mais sans sentiment ou émotion.

Il n’y a ni prière dans mon cœur ni reconnaissance ni aspiration vers Dieu. Peut-être s’agit-il de quelque bhava si profond, si général, en permanence en dessous de tout sentiment et qui ne peut trouver d’expression ni en mots et encore moins en sentiments.

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Comme je suis envers Dieu, je suis envers vous. Vous n’êtes pas réel pour moi, pas plus qu’Il ne l’est. Tous vos sisya , les membres de votre famille et même votre frère aîné que j’ai vu une seule fois sont réels, bien établis dans la réalité. Mais vous comme votre guru et votre père n’êtes pas tout à fait des êtres réels pour moi. Je ne vous ai jamais vu quand je suis venu la première fois et depuis il n’y a pas eu de réel changement. Vous voyez, vous appartenez aux zones profondes de l’inconscience et nos sentiments ordinaires sont seulement conscients, limités, éveillés par les gens qui touchent le plus notre conscience.

[…] Ma liberté est complète autant que possible… et je ne suis attachée à personne ; à rien, bien que spontanément pleine d’amour envers n’importe qui. Néanmoins je sais comment m’abandonner à la vie (l’absolu sous-jacent, non transcendant) et la mer dans laquelle je nage m’a tout appris en ce qui concerne l’abandon parfait, mais envers les êtres humains, et dans un sens systématique cela me semble presque impossible.

[…] Votre seconde lettre était profonde. Il n’est pas un mot qui n’ait pénétré mon cœur. Mais c’est aussi une lettre difficile. Pourquoi Siva m’a-t-il donné le plus dur et le plus sévère guru de toute l’Inde ? Mon orgueil et ma paresse en ont besoin sans aucun doute et votre dureté m’aidera plus que toute votre bonté, car j’étais trop flattée et adorée dans ma vie et je possède un orgueil anglais diabolique… Mais il semble que vous avez tout deviné et je m’émerveille tant de votre vidyã .

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Extraits du journal de Lilian

7 mai 1950

Je souriais en pensant à la manière dont je le traite, le taquinant, me moquant sans arrêt de lui ou de son Dieu, m’étendant sur la bêtise ou la cruauté de ce dernier, bienheureuse que j’accepte de parler de lui, car c’est lâ sa seule manière d’exister dans le cerveau des humains. Car je ne crois pas en un Dieu — Si je prétends croire en lui c’est seulement pour trouver un prétexte à rire et à faire rire. Nous ne cessons de nous quereller : Votre horrible Jéhovah ! Et j’oppose Siva — Je raconte la Bible avec humour et Mahomet est ma cible choisie. Il ne peut s’empêcher de rire.


juin 1950

Est-ce à dire que je n’ai aucun respect ? Au fond, je l’admire énormément, mais ce que je ressens pour lui est indéfinissable et échappe à tout sentiment, expression, émotion — quelque chose de profond, de grandissant, mais recouvert d’une couche d’indifférence.


4 juin 1950

Le soir, je savais que le frère/1 de mon guru serait lâ, juste pour quelques heures… Nous étions, comme d’habitude, assis dans le jardin, sous les arbres, dans les fauteuils. D’abord mon guru dirigea la séance et mon état de dhyãna fut agréable. Puis son frère prit sa place. Il faisait nuit, je ne distinguais pas ses traits. Je ne connus alors de lui que sa voix : elle vous conduit au bord du silence, encore et encore. Elle est douce, faible, si apaisée et nuancée. Alors je décidais de plonger en lui (mais la chose n’est pas possible me dit mon guru). De suite, je tombai en samãdhi, ou pour être précise je fus en état contemplatif et pendant près d’une heure je ne pus revenir à la conscience du monde extérieur. Ma conscience était presque anéantie à l’exception de

/1. Brij Mohan Lal, cf. infra 1955.

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cette impression d’un calme et silence omnipénétrant (vibhu). Lorsqu’il parlait je pouvais presque bouger, mais en dépit de mes efforts pour revenir à la surface, je sombrais à nouveau. Son silence m’entraînait dans la profondeur de l’impuissance. Ceci se reproduisit à quatre reprises. Ce samãdhi à quatre temps tranchait sur les états précédemment éprouvés par la subtilité de la quiétude et de la douceur. Une infinie légèreté. Il y a donc différents samãdhi selon le donateur : celui de mon guru est plus lourd et puissant… ceci correspondrait à la personnalité du guru. Après seulement, j’ai pu le voir — mais l’ai-je vu ? Il m’a parlé avec une grande bonté.

Il est d’une extrême humilité et douceur ; tout en harmonie. Le type du fin lettré. Connaître un être par l’atman, d’abord, et seulement ensuite s’éparpiller vers l’extérieur en suivant sa voix, ses traits… — Ce rêve de mon enfance ! — au lieu de procéder de l’extérieur à l’intérieur. N’est-ce pas lâ la voie créatrice, celle de Siva, la voie divine ?


8 juin 1950

Quel est le changement chez mon guru durant et depuis sa dernière fièvre ?... Je laisse de côté l’expression des yeux pour ne m’attacher qu’â ce pouvoir mystérieux qui transforme de l’intérieur chaque parcelle de la chair. Seul un artiste qui ferait son portrait le remarquerait. C’est ce qui m’avait frappé dans la photographie de son père et que je devais retrouver chez son frère et son guru, le soufi. Je le nomme touche divine, car il semble qu’une main divine pétrisse, sculpte le visage de l’intérieur, sans qu’un seul pouce n’échappe à ce contact. A côté, les autres ne semblent que des sacs de chair, une chair qu’aucun esprit n’a triturée, malaxée, transfigurée. Un grand sculpteur s’arrêterait d’admiration devant une telle beauté… Mais cette extraordinaire transformation n’a lieu que durant les jours de grande intensité mystique.

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13 juin 1950

Durant cette semaine à Mussoorie, j’ai perdu toute absorption en Dieu. Je ne ressens qu’un peu de paix lorsque je ferme les yeux un moment — mais ce n’est nullement la paix et l’absorption que j’eus à Hardwãr, à mes tous débuts. Je suis heureuse, mes amies sont si bonnes et joyeuses de mon arrivée. Je ne suis pas déprimée, mais je me sens terriblement privée de cette chose… me demandant ce qui va n’arriver.

Chose bizarre, je ne puis me souvenir des traits de Radha Mohan. Il est dans les ténèbres alors que je puis parfaitement dessiner mentalement les traits des membres de sa famille et de tous ceux qui viennent chaque jour auprès de lui.

Dieu, le guru, tout est invisible. Mais je conserve confiance. J’espère que ce n’est qu’une phase du cycle. Dieu est-il absent afin que nous aspirions plus intensément à lui ? Explication anthropomorphique. Mais je ne vais pas être dupe. Je ne crierai pas vers lui, l’appelant en vain. Néanmoins, je ressens cette absence non moins que cette présence inouïe, qu’elle soit divine ou non…

J’arrivais ici auprès de mes amis avec ma nouvelle joie, mes nouvelles expériences… Mais je suis encline au silence puisque d’un coup j’ai tout perdu.

Rien n’était mien. Je n’ai aucun pouvoir sur ces états. Maintenant, ma foi est nue, mon amour nu, dépouillé. Etre dépourvu de tout, telle est la voie.


Novembre 1950

D’après le guru, il y a un cycle perpétuel à trois temps : Sand — sukha — forgetfullness (paix — plaisir — oubli).

Sãnti est une condition fondamentale, sine qua non. Le genre de quiétude ou de paix est entièrement différent de la tranquillité au sens mondain. C’est plus que l’absence de souci, que le plaisir de la vie dans le confort et qu’un beau décor, tous les désirs étant satisfaits. Non, c’est une dimension nouvelle de tout l’être.

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Ce yoga a ce double pouvoir : il agit sur le sommeil et sur jãgrat (l’état de veille). Il semble que le sommeil change de nature étant peu à peu infiltré des mêmes états mystiques que je ressens à l’état de veille.

D’autre part, jagrat devient comme un sommeil où le travail divin est accompli dans les profondeurs endormies de l’être. On parle et rit, mais l’on reste sans cesse dans sa douceur. Sur le plan de la pensée (manas) on est attentif à une seule chose à la fois, mais sur le plan de l’être, nombreuses sont les dimensions, on peut sentir, agir, penser, être, etc. au même instant.

Sukha : Je nomme ainsi cette douceur et cette pénétrante joie qui appartiennent au corps et à l’âme inséparablement. Elle est si grande qu’on n’a plus conscience que d’elle… Elle est douce, sans tension, toujours la même, peut durer des heures et pénètre le corps entier. Elle est massive également, car l’être entier en jouit à l’exception de la pensée discursive. On ne peut que fermer les yeux, on ne veut plus penser et moins encore parler. On est tout absorbé en elle.

Forgetfullness : L’oubli est le tremplin qui permet un nouveau bond et chaque fois ces états vont s’approfondissant jusqu’â ce qu’ils forment une seconde nature et ne soient plus sentis comme tels.

Les coups ou touches

Ces coups au cœur forment l’armature, la partie essentielle de la vie mystique qu’ils dirigent. Ils sont le contact même de Dieu et de l’âme. Mais contact sous sa forme intense et violente. Ils ébranlent et font perdre conscience. (On est) assommé, tout s’écroule, on s’évanouit. Ces coups s’accompagnent de malaise plus ou moins localisé ou d’une joie trop aiguë pour être supportable plus d’une seconde.

â quelle tradition les rattacher ? « Los toques » de saint Jean de la Croix et au spanda de la philosophie Trika ? il me faut dégager la spécificité de la vie mystique. C’est en ces touches qu’elle réside, mais comment les décrire ?

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Il y a d’abord le frémissement, ce bourdonnement continuel du sang répandu dans le corps entier, surtout les doigts, les lèvres, les jambes et qui devient plus intense au moment où on se recueille plus profondément.

Il y a ces vagues de paix qu’accentuent les coups au cœur.

Il y a l’angoisse qui s’achève en des vagues d’une douceur pénétrante immense. On étouffe un peu et on sombre en soi-même par â-coups successifs, perdant pied par des bouffées d’inconscience.

Il y a le lac du cœur sur lequel parfois on flotte légèrement, pendant des heures paisiblement, et dans lequel on s’enfonce vers la joie infinie.

Il y a angoisse et choc trop violent pour notre faiblesse, la joie fond sur le cœur, mais elle est si subtile, si intense que je (l’on est) suis incapable de la supporter plus de deux ou trois secondes ; en me retournant violemment dans le demi-sommeil je (on) l’éloigne pour quelques minutes, mais elle revient aussi intense environnée d’angoisse, prise trop puissante, étreinte si aiguë qu’elle en devient insupportable bien qu’elle soit joie par essence.

Puis fondement perpétuel de ces états, le paisible recueillement qui est plaisir du corps et sommeil de la pensée. Le cœur est souvent lourd de sommeil, un sommeil irrésistible. Si tous ces états m’apparaissent comme divins et essentiels sur la voie, y compris le désespoir lui-même, c’est qu’ils me plongent en moi-même, me forcent à un recueillement de tous les instants et sont facteurs de paix.

Ces états n’ouvrent aucune issue vers le passé ou l’avenir, on vit dans l’instant, on jouit et souffre dans l’instant, bloqué ou désespéré ou assouvi, peu importe la modalité, le résultat étant le même.

Toute la diversité s’évanouit, perdant son intérêt, car je suis inattentive à tout ce qui n’est pas l’étrange sensation ou impression qui m’envahit et dont jamais je ne me lasse, car un trait caractéristique de ces états est qu’ils semblent toujours inédits et merveilleux, on n’est jamais assouvi.

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J’ai vécu selon la verticale, touchant les zones de plus en plus inconscientes, car il y a des épaisseurs dans l’inconscience : on descend en soi-même et cela vibre juste avant de sombrer dans le noir puis à nouveau on voit un peu pour s’enfoncer plus profondément sur une vibration nouvelle. C’est cela que je nomme fana' , car mon guru m’a signalé un état de ce nom un jour que j’en sortais.

Quand on sort de samãdhi, de dhyãna, on est bien, mais hors de fana' on gémit sans raison.


Réflexions personnelles

(sur cahier distinct du journal)

[…] Cette vie, je n’hésite pas à la nommer divine. D’emblée, je fus plongée dans le divin, à partir de l’instant où l’eau — la ganga — coula pour moi. Et maintenant, je ne sais plus très bien imaginer ce qu’était ma vie antérieure, cette tension et fluctuation qui ne permettaient pas une seconde de repos, bien que par nature je fusse exceptionnellement heureuse, gaie, paisible.

Mes certitudes se bâtiront peu à peu. Pour l’instant, je crois à la Paix que j’éprouve, à la force divine qui agit en moi, en l’efficacité prodigieuse du moyen, le guru — mais s’il existe un Dieu, je l’ignore. Je m’abandonne avec foi à tout ce qui s’élabore en moi, mais je ne veux pas être dupe.

Je ne créerai aucune idole et resterai aussi froide et dépourvue d’émotions et d’enthousiasme qu’il me sera possible. Sens critique acéré, « sense of humour », le rire seront mes armes les plus puissantes. Je n’obéirai à aucune influence pas même celle de mon guru, hormis sa grande magie spirituelle, celle qui est au-delâ, en deçâ des paroles et se transmet télépathiquement et à grande distance.

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Mussoorie, 21 juin : samãdhi et sommeil

Depuis que j’ai retrouvé l’état normal, fiévreux de l’humanité, il m’est possible de mieux préciser les différences entre samãdhi et sommeil profond — susupti, ou plus largement samâdhi et sommeil ordinaire.

Le samâdhi est à la fois dense et infiniment léger. On se réveille immédiatement et parfaitement dispos, comme si l’on ne dormait pas.

Mon sommeil est lourd, accompagné de somnolence qu’ignore le sommeil samadhique ; au réveil, on demeure engourdi, au moins quelques secondes, l’esprit embrumé, on se souvient de diverses profondeurs. Mes rêves sont nombreux, touchant ordinairement le cauchemar.

Le samãdhi est entièrement dépourvu de rêves ; il est paisible, unifié. Seulement, au début et à la fin on traverse des zones. Lorsqu’on s’endort, on plonge en soi, lorsqu’on s’éveille brusquement, très souvent on traverse des zones diverses de joie, paix, douceur, immensité, mais dont je ne me souviens plus de l’ordre d’ascension, car il est trop subtil pour être noté. Cette traversée ne dure que deux à trois secondes. Hors du sommeil, on demeure dans la paix-même propre au sommeil. Bien souvent, dans ce sommeil on flotte doucement.

Chez moi, au début, ce sommeil ne dure pas toute la nuit : toutes les deux heures environ, il est brisé par une seconde de joie intense — ãnanda.

Ceci décrit plutôt un sommeil amené par le samãdhi. C’est l’unique que j’ai éprouvé pendant plus de deux mois. Je ne le sais que depuis que mon sommeil est redevenu ordinaire.

Sommeil lourd dans le cœur, si on résiste trop longtemps au samãdhi, qu’on continue à agir, écrire, parler, travailler : au bout de quelques minutes on tombe comme une masse, demeurant dans la position dans laquelle on est tombé. On soupire pour alléger le poids sur le cœur. Le cœur est gonflé, lourd de sommeil.

Katha Up. IV.4. : Celui par qui le sage identifie ces deux choses, l’état de rêve et l’état de veille, quand il a compris que c’est l’ãtman, le grand, le vaste, il n’a plus de souffrance.

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Tous les samãdhi ne sont au fond que des signes de notre faiblesse. Ce qui est important c’est l’état de santi qui du premier jour au dernier va en s’approfondissant et dans lequel se creusent brusquement des trous que l’on nomme samãdhi.


En 1952, Lilian précisera :

Ce matin, j’ai atteint le nirvikalpasamadhi : aucune idée ne demeurait. Ce n’est pas la première fois, mais ce cas était merveilleux, puis j’ai sombré dans l’inconscience. C’est un état obscur, sombre, qui s’enténèbre de plus en plus à mesure que les pensées s’arrêtent. L’immobilité devient totale et l’obscurité complète, mais on est conscient, car tout ce temps on sait bien que l’on est lucide et qu’on ne dort pas. Coulée dans les profondeurs. Ce doit être le nirvikalpasamadhi ; ce n’est ni agréable ni désagréable… pur état de lucidité, mais d’une flamme bien pâle comme une mèche dans l’huile qui vacille… et à la fin elle s’est éteinte et j’étais inconsciente, mais le réveil m’a prouvé que je ne dormais pas ; d’ailleurs, plus d’une fois j’ai noté la différence entre inconscience et sommeil complet… Il est vrai que de plus en plus mon sommeil ordinaire tend vers cette inconscience. Je dirai qu’il s’allège, change de nature, se dhyãnise.

Phénomènes corporels :

[…] Spanda du Trika /1 Vibration intense et excessivement rapide. Spanda est comme l’intense vibration d’une corde de vïnã. Mais il faut être deux, dit Radha Mohan, pour que vibre la vïnã, et cela me plonge dans l’émerveillement.

La vibration a ses centres, le long de la colonne vertébrale — les cakras du yoga — la plus importante au niveau du cœur, mais selon la position la vibration part ou de la poitrine ou du dos. Il y a divers rythmes de vibration : l’une plus subtile entraîne le plaisir à sa suite et alors on est tout vibrant de félicité.

/1. Un des systèmes du sivaïsme du Ka§mir, cf. Publications.

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La vibration est toujours présente, mais plus ou moins intense ; elle est à son maximum, quand après être resté longtemps immobile, on recommence à bouger lentement un membre. Elle se transforme parfois en frémissement et frisson si quelque événement extérieur intervient.

Si pendant que je suis en santi ou samadhi, on touche même légèrement ma chaise, le bois du lit, ou [si on] se meut sur le même canapé où je suis assise, ce mouvement pénètre jusqu’aux os, vous ébranlant de très désagréable façon. Dans mon état ordinaire, je n’en serais pas même consciente.

Exemple : Mussoorie. J’étais au cinéma : un enfant donnait des coups derrière mon dos, sur ma chaise de fer. Cela me laissait indifférente. Au bout d’une demi-heure, je m’endors, absorbée dans cette merveilleuse paix : ces chocs deviennent une torture physique. Ils font mal au cœur. Je n’ai jamais ressenti auparavant un tel malaise ; un voyage en auto ne fait pas le même effet à l’exception de brusque freinage ou de cahots, mais ce n’est pas la même impression que le moindre contact de mon support. Si l’on me touche moi-même, cela n’importe guère.

Les stades :

Selon Radha Mohan, révélations successives :

1) du Soi

2) de l’ãtman

3) du brahman

D’après mon expérience (Hardwar, Delhi) :

1) Je prends contact avec mon Soi intime, véritable. Paix, douceur infinie. Delhi.

2) Révélation de l’ãtman — à savoir : cette félicité du Soi est partout répandue, la nature en est pénétrée (=ãtmavyãpti).

3) Révélation du brahman ? ou Sivavyãpti : je ne puis la concevoir encore.

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Lilian rencontre le soufi

Lilian est à Bénarès quand elle reçoit une lettre lui annonçant la venue du soufi /1 à Kanpur, elle part aussitôt.

31 octobre 1950

J’ai vu le grand soufi qui est chez mon guru pour huit jours encore. Avant, j’avais un doute au cœur : s’il est tellement plus grand que mon guru, ne sera-t-il pas le mien ? Maintenant, je sais avec certitude, sans le moindre doute que je n’ai qu’un guru, Radha Mohan. Il est vrai que tout le temps dès la première seconde en sa présence (présence du soufi) j’ai reconnu son visage, ses expressions, ses mouvements les plus subtils, les moindres intonations de sa voix, et cela est étrange, néanmoins je l’ai vu, alors que je n’ai jamais pu voir Radha Mohan.

/1. Abdul Ghani Khan, cf. supra, Le soufi.

Le soufi demeure un peu un étranger, je pouvais le regarder, l’étudier alors qu’avec mon guru c’était si différent : avant de l’avoir regardé j’avais la paix et ensuite je ne pus le voir. J’ai des sentiments ordinaires, exprimables pour le soufi, alors que je n’en ai pas pour mon guru. Je suis aussi plus profondément reconnaissante à mon guru, car à lui seul je dois tout… Mais lui aussi doit tout au soufi ! Quand je les vis ensemble beaucoup de choses m’ont alors été révélées sur ce plan.

Quand j’étais avec mon paramesthin guru /2 je ne ressentis rien la première fois, mais le lendemain matin je demeurais plusieurs heures dans la félicité.

Le second jour les vibrations étaient intenses dans la tête — c’est la première fois me semble-t-il — et la nuit fut agitée. Je rêvais, je m’agitais, je me retournais, ne pouvais me concentrer. Le matin j’étais moins absorbée que de coutume. L’après-midi, état habituel de « ãkasãnanta », infinité spatiale pendant des heures et je demeurais parfaitement consciente bien que mon esprit fût vide, puis je tombais en un état bizarre (peut-être le

/2. Le guru du guru [le soufi].

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sommeil ?) pendant quelques secondes et fus réveillée par un terrible coup (ou explosion) dans le cerveau, violent bien que subtil, non douloureux.


2 novembre

Pendant la nuit, après avoir été avec mon paramesthin guru pendant une ou deux heures à la fin desquelles je ressentis un certain malaise, je me réveillai à cause d’une joie excessive qui déferla sur moi, en vagues successives, il y en eut cinq environ, durant chacune trois secondes semble-t-il. La dernière s’acheva en un tel malaise que je ne pus la supporter plus d’une seconde et je me tournai brusquement sur le côté, essayant d’oublier, de penser, de dormir, peu importait le moyen d’éviter que cela se reproduise. Mais pendant les heures de sommeil qui suivirent, je fus souvent consciente du plaisir : un plaisir qui affleure sans cesse dans le sommeil. Aucun doute que ces quelques secondes de joie intense me furent données par le guru de mon guru. La vibration est continue et souvent d’une très grande intensité, le battement du cœur trop fort également. Deux fois la vibration se produisit de manière étrange dans certaines parties du corps comme la gorge ou la jambe.


3 novembre

Dans la nuit, je me réveillai vers minuit, dans un flot de plaisir. La vibration était excessivement intense et le plaisir proportionnel. C’était supportable bien que parfois je fusse obligée de bouger souvent, pour une raison obscure, sans doute pour éviter une telle intensité. Et le matin, j’eus des difficultés à bien m’en souvenir, car cela ne s’était pas passé au niveau de la conscience ordinaire. La mémoire ne peut pas franchir cet écart (de niveau). J’ai oublié l’essentiel — ce n’est pas un oubli réel, car si la chose inouïe revient je la reconnaîtrai. Mais pour se souvenir il faut pouvoir se former un concept, une impression, en un mot structurer la chose et ce que je ressens est sans structure… Oui, l’essentiel n’est pas objet de mémoire.

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Au fond, une nuit comme la dernière c’est trop pour moi et bien que je m’y baigne de grand cœur en cette immense joie, durant l’heure ou plus qu’elle dure, il y a bien des portions de secondes où je voudrais qu’elle cesse, car c’est toujours sur le bord du trop. Plaisir, joie, félicité, rien ne convient : plaisir, car ce n’est pas intellectuel et le corps y a part. Joie, oui car c’est immense, mais sans part d’imagination. Félicité ? Ce mot est peut-être trop et exprime un état supérieur au mien. Bien que, au moment où j’éprouve cette félicité, je n’imagine rien de plus total, de plus élevé.


6 novembre 1950

Il me semble que lorsque je suis avec le soufi ou avec mon guru et qu’ils sont silencieux, je suis une vïna qui doit être accordée, et dure est la tension des cordes : trois ou quatre clefs sont les cakra le long de la colonne vertébrale.

Après de nombreux éclairs, le malaise commence, comme des nœuds qui doivent être percés et déliés. Les cakra tournent comme des tourbillons et la vibration est intense, mais il y a tension, chocs, contractions nerveuses dans les bras et les jambes. Ensuite, il y a de la paix et les vibrations portent une telle jouissance — mais pas toujours : souvent il n’y a que malaise. Il semble que le plaisir trop intense se transforme en malaise ou que malaise devienne plaisir.

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1951

Au début du mois de mai, Lilian part à Poona rejoindre des amis. Après sept mois passés à Kanpur, elle est épuisée physiquement et moralement. Elle a dû vivre dans des conditions matérielles exécrables, elle écrit :

Pas d’eau, une terrible chaleur dans ces pièces, chat, souris, fourmis mangeant et gâtant toute la nourriture. Aucun confort et cette terrible faiblesse qu’est la mienne, faiblesse physique à cause de ma difficulté cardiaque et faiblesse spirituelle qui fait de la vie un fardeau.

De Poona elle écrit (destinataire inconnu) :

Me voici à Poona depuis quelques jours, les chaleurs extrêmes de Kanpur m’avaient rendue malade. Depuis deux mois je ressens une sorte de douleur qui me fait gémir et rugir… J’ai dû vous en parler c’est peut-être pour cela que vous me citez les vers d’un soufi concernant les plaintes qui empêchent les voisins de dormir. Ce qui était ãnanda est devenu son exact opposé et cette torture n’a rien de commun avec ce que j’ai pu éprouver jusqu’ici, elle vient de anahata cakra au niveau du cœur.

Mon guru me dit qu’elle durera tant que je vivrai, mais changera quelque peu d’aspect. Avec la chaleur elle devient insupportable et me cause des nausées. C’est pourquoi les yogin ne peuvent vivre dans une contrée chaude. Cette torture cause également un alanguissement et dégoût général. Bien des mystiques ne l’éprouvent jamais, car les voies sont différentes. Radha Mohan, son père et un vieux disciple en souffrent ou en ont souffert.

J’ai lu un livre sur la kundalini qui décrit parfaitement tout ce que je ressens. Néanmoins j’ai peu de courage ; saint Jean de la Croix avait raison : ananda n’est qu’un attrape-nigaud, sans cette félicité on ne pourrait supporter les douleurs propres à la mystique. C’est comme un débordement d’amour que le

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corps ne peut supporter, « touche suave, exquise de Dieu », dit saint Jean de la Croix, qui néanmoins en raison de notre faiblesse est à peine supportable. Je note une extraordinaire concordance entre saint Jean de la Croix et mon guru.

Spirituellement, Lilian est épuisée par la force et la puissance de ce qui lui est transmis.

Il se peut que le contact avec l’immensité que j’ai senti ces derniers mois m’ait rendu insupportable notre condition habituelle, mortelle…

De mai à septembre, Lilian reçoit huit lettres du guru qui la soutient et l’encourage. En dépit de ses difficultés Lilian s’inquiète toujours des soucis et épreuves des personnes qui l’entourent et en particulier d’un ami sikh touché par un deuil cruel.

En octobre Lilian rentre à Kanpur où est attendu Serge Bogroff, « a well versed and excellent aspirant », comme le lui écrit le guru avant même de l’avoir rencontré.

Extraits des lettres du guru

17 mai 1951

[…] Trop de dhyana avec peu de diversion devient monotone et oppressant. Mais il n’y a pas de place pour le découragement ou l’inquiétude puisque les « devotees ne meurent pas ». Rien ne trouble ma paix par l’action de Sa grâce.

Réponse de Lilian à la lettre du 17 mai :

J’ai reçu votre lettre et c’est tellement gentil à vous de m’écrire. Mon impatience est probablement, comme vous le suggérez, la cause de mes difficultés, mais encore une fois, c’est votre faute, car il n’y a plus de goût en quoi que ce soit. Vous avez fermé toutes les portes et seul subsiste l’absolu. Si ce reste d’ardeur meurt en moi, alors ce sera, c’est la mort totale.

Vous voyez, je suis suspendue entre deux. C’est mon seul lien entre deux mondes : je n’ai plus aucun intérêt pour le monde ordinaire, pas même l’art, ni les amis. Et quant au nouveau il

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me reste à le découvrir. Je n’en savais pratiquement rien. Me voici donc entre deux mondes avec mon impatience comme un pont vivant.

Vous vous trompez quand vous écrivez que trop de dhyana et trop peu de distraction entraînent la monotonie. Non, je n’aspire qu’â dhyana et ne supporte pas d’en être dérangée. Je suis incapable du moindre divertissement, pas même de nager, d’errer dans la jungle, d’aller au club ou même de lire un livre ou de dessiner. C’est à peine si je lis les lettres de ma famille et de mes amis. Cela s’est installé en moi progressivement depuis un an. Au début j’ai perdu tout intérêt pour ma vie d’avant. Maintenant j’ai du dégoût pour tout ce qui est limité et qui me semble sans but, anormalement morne, mon esprit ne fonctionnant pas, aussi indifférent qu’une pierre. Comme lorsque vous me donnez une séance, particulièrement vers sept ou huit heures du soir, et une fois avec un malaise au niveau du premier cakra.

â huit heures mes amis m’ont arrachée de dhyana pour aller à un gala. Je leur ai dit que je n’étais pas en état, mais ils étaient si pressants. La voiture m’a rendue malade. Au gala de natation je ne pouvais pas bouger et je suis devenue très pâle. Mes amis ont eu vraiment peur. Le soir, je n’ai pas pu manger et j’ai passé une nuit blanche comme lorsque vous me donnez une séance. Depuis, je suis malade. Pensez-vous que ces malaises surviennent parce que je suis tirée de cet état profond ? N’y a-t-il pas de danger lorsque vous me donnez une séance et que je suis inconsciente de ce qui se passe sous la stimulation de mes amis ? En fait je ne peux ni parler ni bouger, mais après quelques minutes (avec l’aide des chiens et du bébé) ils arrivent à me réveiller, m’habiller et me coiffer. Pure perte de temps. La seule chose que je fais est d’écrire mes expériences, comme un devoir et d’une certaine façon je m’oublie, mais je ne pense pas que ça aille très loin sans aucun plaisir.

Lettres du guru (suite)


9 juin 1951

[…] L’hypnotisme est le jeu de la volonté et ainsi la toute première étape sur la route de la spiritualité ; c’est seulement le quatrième degré de l’esprit. C’est jusqu’â ce degré que la plupart des praticiens parviennent en Occident.

Les saints musulmans étaient plus pratiques que philosophes ; alors que les philosophes anglais étaient plus portés sur la connaissance discursive et sur les dures réalités de la vie que sur les vrais envols des pensées métaphysiques. Tandis que les saints indiens (hindous) se sont élevés haut aussi bien en théorie qu’en pratique, depuis les temps anciens jusqu’â aujourd’hui ; mais il est vrai que l’on doit s’abandonner totalement. Ne vous inquiétez pas pour ces périodes de repos dans la sadhana. Elles sont souvent suivies de réactions plus vigoureuses.


4 juillet 1951

[…] Mon guru va bien et il est toujours plein de vie et rempli d’une félicité d’où émanent des vagues de bonheur tout autour.

En fait vous et désormais tous vos amis, relations et autres camarades sont profondément religieux et ardents — les deux qualités des aspirants à la spiritualité (jiggasu). C’est un plaisir de rencontrer des personnes si nobles, au service desquelles je suis toujours prêt.

Mais vous devez prendre des aliments qui nourrissent pour garder votre corps en bonne santé. Vous savez que le corps est aussi un don de Lui dont vous devez prendre soin. N’est-ce pas ?


21 juillet 1951

[... ] Le sentiment de paix dans le samãdhi est différent et beaucoup plus fort qu’une simple sensation physique ou qu’un état survenant à la suite de n’importe quelle fatigue et il surpasse ce dernier comme vous l’avez expérimenté vous-même.

Votre état actuel de dhyana est meilleur que votre état

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précédent et vous avez des félicitations pour votre réalisation « d’unité ».


2 août 1951

[…] Ainsi notre pratique s’appuie sur l’expérience d’autres qui vivaient longtemps avant nous.

Votre aspiration à toujours être absorbée dans votre propre moi le plus intérieur est très bienvenue, mais il est inutile de vous sentir déprimée ou découragée Iorsque vous n’êtes pas absorbée. Le but réel de toute pratique est à tout moment la réalisation consciente de l’unité dans la diversité, un sentiment de joie et de félicité dans tout ce que nous faisons — Sahajsamâdhi . Ceci naturellement vient après de longues pratiques au cours desquelles on ne devrait pas être impatient. Vous avez à continuer votre abhyãs et l’état stable en découlera en temps voulu. C’est ainsi que cela a été décrit par nos aînés.

Oui, c’est vrai que certaines personnes s’enivrent de pouvoir et se conduisent comme des frères insensés et des personnes démentes, mais ce n’est pas un modèle. Ils sont vraiment à plaindre.

Ne vous souciez pas de M. X. et de son épouse. Dans ce monde il y a des personnes de toutes sortes, ce qui suffit à montrer Sa Noblesse et Sa Grandeur.

L’évolution spirituelle est une affaire de longue durée et la persévérance est exigée par-dessus tout dans la pratique spirituelle. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter (des manifestations) de la kundalinî (explosions ou nœuds). Tout ira bien en son temps si vous continuez votre abhyãs avec ferveur et patience.


8 août 1951

[... ] Vous lisez des textes anciens sur le soufisme et y trouvez la confirmation de vos expériences, je m’en réjouis. Vous avez raison de tenir plus à l’expérience qu’aux envolées intellectuelles. L’état de fana' est très haut, mais il y a l’état de baga' après lui. L’intuition est sûrement plus élevée que n’importe quel savoir discursif ou rationnel.

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Vous vous détachez du monde (vairãgya ), vous avez aussi la connaissance (jnãna ), mais vous avez encore besoin de la pratique (abhyãs) pour atteindre la stabilité dans votre accomplissement. Il est inutile de désespérer ou de vous sentir découragée. En temps voulu vous ressentirez la réelle félicité d’un saint qui demeurera même lorsque vous serez éloignée de la source.

Ne vous souciez pas de madame X. Vous pouvez sans danger la remettre aux soins du Tout-Puissant qui sait ce qui est le mieux pour elle. Vous savez qu’être mécontent de soi conduit les gens à progresser et en fin de compte à être satisfaits seulement s’ils bénéficient de la direction d’un guide expérimenté.


5 septembre 1951

[... ] Les voies du Tout-Puissant sont si mystérieuses.

Vous pouvez lui dire, ainsi qu’â votre amie, d’essayer de plonger son mental dans le cœur. Je ne suis pas très favorable aux expériences de la drogue.

Dans le royaume de la vie spirituelle, il ne saurait y avoir de restrictions et de préjugés et nous avons à nous élever au-dessus des mots pour nous attacher au sens, qui, dégagé de tout aspect particulier est le même dans toutes les religions. L’expression prend nécessairement des formes diverses tandis que le sens peut être unique, c’est l’unité dans la diversité. Il est immanent dans toutes les formes et dans tous les noms et cependant au-dessus d’eux. Personne n’est capable de Le décrire. La moindre vision de Lui nous égare et nous nous élevons au-dessus de tout sentiment d’affliction dès que nous touchons à Sa proximité, telle est Sa grâce.

Extraits du journal de Lilian

[…] Serge Bogroff a apporté un livre des poèmes de Al-Hallaj ; j’ai demandé au guru de nous réciter un de ses plus beaux poèmes ; il a récité facilement, mais nous a dit qu’il ne

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pouvait le chanter comme il venait de chanter un autre poème d’Al-Hallaj, car il n’était pas dans le « mood » ; pour être capable d’improviser il lui faut pénétrer dans l’état mystique d’Al-Hallaj composant le poème…

Un poème chanté par le guru

Je suis venu dans votre rue, à votre porte

Dans ma grande misère ; en quête de cette joie

Je vous ai cherché.

Je désire, je vous en implore,

Ce qui vous a été accordé.

Il suffit que vous tendiez vos bras et vos mains

Pour changer mon destin, je sais que cela suffit.

Tout a été sacrifié à ces bras et ces mains.

L’ambition de toute beauté est perdue

Quand la beauté de mon Bien-Aimé a fulguré.

Tous mes biens matériels sont partis en fumée,

Alors je vous ai aperçu.

Qu’avez-vous aperçu ? Je n’ai rien aperçu

Si ce n’est que l’Aimé s’est immergé en moi.

L’amant s’oublie dans le souvenir de l’Aimé,

Alors c’est l’Aimé qui poursuit l’amant.

Le guru est rempli d’immortalité

Alors que ce corps est plein de poison.

Qui paie le guru de sa tête a raison,

Ce n’est pas cher en vérité.

J’ai usé de toutes les substances de l’alchimie

Mais aucune n’égale l’amour divin.

Il suffit qu’il tombe une goutte de cet amour

Pour changer la chair en or.

Voici la requête qu’adresse le disciple à son guru :

« S’il vous plaît, ne m’oubliez pas

Eussiez-vous un millier de disciples,

Car ils sont nombreux comme moi

Mais je n’ai personne comme vous. »

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Réflexions de Lilian

(Sur l’attente du génie et du saint) :

[…] Il faut savoir attendre. Le talent toujours alerte, meuble, meuble sans arrêt. Le génie seul sait se taire et attendre… attendre l’inspiration bien qu’il ne sache pas ce qu’il attend. Le yoga également serait la technique du talent : on prépare ainsi à volonté des états spéciaux, mais le saint a une autre source d’inspiration, l’amour, la vie, car la vie sait attendre et l’amour n’est qu’attente. Un grand amour est tout attente.

Une préparation organique, vitale, est nécessaire à l’œuvre de génie comme à l’expérience du saint et cette préparation mène à une expérience dont on ne sait rien et qui est imprévisible.

Il est probable que ces délaissements dont se plaignent les mystiques viennent de ces longues attentes apparemment vides et qui ne sont que préparation indispensable et subconsciente.

Justement, à la séance du soir l’idée a jailli en moi que la grâce, si elle existe, et de notre point de vue, n’est qu’attente ; c’est le gouffre qui engloutira le don…

J’ai parlé au guru de ces choses et il était si heureux que je les comprenne. Peu nombreux sont ceux qui peuvent aborder ces sujets, dit-il. (Oui, l’amour est attente et de lâ vient l’oubli de soi, oubli qui mène à tout).

L’autre jour je lui parlais de la Trinité. Il me fit alors sa profession de foi : « Je crois en Dieu dit-il, c’est tout, tout le reste est affaire de tradition ». Parole décisive.

1952

Des événements importants ont lieu cette année-lâ. Au tout début Serge Bogroff vient à Kanpur, six jours seulement, mais la rencontre avec le guru est décisive. Il revient en mai et juin avec Marie Bogroff, sa femme.

Au cours d’un échange avec le guru qui évoque les troubles qu’il cause à Lilian depuis deux ans, elle reconnaît :

C’est vrai, plus de tourments que de bonheur, mais une vie intéressante. Ce qui la rend difficile est cet épuisement constant causé par dhyãna ou kundalinî. Sans cela les tortures passagères seraient vraiment faciles à supporter… mais accablement et épuisement forment le fond de ma vie nouvelle, la chaleur s’y ajoute ainsi que le manque de confort et c’est cela qui rend ma vie difficile depuis deux ans. Le guru me donne tout au maximum, le plus qu’il m’est possible de supporter. à petites doses cela eût pris des années, mais je n’en aurais pas souffert. Ce qui aurait été ãnanda est devenu tourment, néanmoins, je ne proteste pas ; il me faut avancer à toute allure… (journal, avril 1952)

En avril, le maître du guru, le soufi de Bhogoan, Maulvi Abdul Ghani Khan Saheb, quitte ce monde. Lilian accompagne le guru auprès de lui à ses derniers moments. Des prédictions sont faites à son sujet que le guru lui traduit, mais dont elle ne garde curieusement aucun souvenir.

Des Occidentaux se succèdent : l’abbé Monchanin/1 qui ne reste que trois jours ; il a fait le vœu de ne pas séjourner plus de trois jours en quelque lieu que ce soit, Thérèse Brosse/2 qui vient accompagnée et munie d’appareils scientifiques qui se révèlent inutiles.

/1. Prêtre catholique, missionnaire en Inde (1895-1957)

/2. Dr Thérèse Brosse, spécialisée dans l’étude instrumentale des techniques du yoga (1902-1991)

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Mais en juin, après avoir reçu la dïksã avec Marie Bogroff, Lilian quitte Kanpur et arrive épuisée au Kasmïr où elle « passe des jours heureux avec des amis retrouvés à la montagne ».

Elle soumet son travail à Lakshman Joo qu’elle se réjouit d’amuser au cours de leurs séances d’études. La beauté du lac et de son site l’enchante tandis qu’elle réside quelque temps seule sur un house-boat en un endroit isolé du lac.

Elle fait ses premiers essais d’absorption dans le guru avec trois de ses amis, ses premiers « sittings », et chaque fois les résultats dépassent son attente : « Mais que je n’oublie pas que je n’y suis pour rien » écrit-elle.

Au cours de ce séjour, elle rencontre un swami bengali aux longues tresses qui l’attire par son intelligence, mais il est dépourvu d’amour divin, dur et sec avec ses disciples et en définitive Lilian regrette de l’avoir rencontré.

De juin à octobre Lilian recevra huit lettres du guru. Elles se font l’écho de ses efforts pour organiser un voyage au Kasmîr, ce dont rêvait Lilian, de ses correspondances diverses avec Serge et Marie Bogroff, de l’état fluctuant de sa santé ainsi que des soucis de sa famille.

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Extraits des lettres du guru

30 juin 1952

[…] Comme c’est triste en effet de sortir de dhyãna et d’être loin d’un tel état de bonheur. Mais la tâche qui est devant nous est de rendre cet état de félicité permanent.

Ne vous mettez jamais en peine sur la manière dont les autres progressent. C’est votre propre foi et votre dévotion qui peuvent vous donner la réussite dans toute chose. Il ne doit pas y avoir de doute dans votre esprit sur votre propre capacité à réussir. En fait le degré de votre réussite dépend de votre aptitude à vous plonger et vous immerger totalement dans votre propre guru. En fait la foi de chacun dans sa propre capacité de réussir est d’une plus grande importance que ce qu’en pensent communément les gens. Et puis vous avez votre sincérité, dévotion, rectitude, qui comptent beaucoup dans cette voie…


18 juillet 1952

[…] C’est vraiment noble d’aspirer à la réalisation de Dieu ou à l’ultime Réalité et de ne se satisfaire de rien d’autre que de cela. En fait c’est cette Réalisation qui mérite l’aspiration de l’homme — l’homme qui a été doté des meilleures aptitudes et qui est parfois reconnu comme le meilleur de Sa création.

Les expériences des aspirants peuvent avoir beaucoup de choses en commun et il n’y a pas de mal à se mêler aux personnes qui sont des aspirants comme nous et ont une si noble conduite de leur vie. En fait, on apprend beaucoup de cette manière et cela peut même être nécessaire et voire utile. Cependant, notre attention principale doit toujours porter sur notre centre et rien

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d’autre que notre Bien-aimé ne devrait avoir de place dans notre cœur.

Le bateau est arrivé à flotter sur l’eau ; il faut seulement empêcher l’eau d’entrer.

Vous écrivez que vous avez peur de me déranger par votre concentration. Non, je ne me sens jamais dérangé par cela. Après tout, il y a tant de gens ici qui n’ont rien à dire ou à raconter si ce n’est leurs soucis et souffrances d’ici-bas et c’est tout mon devoir et ma joie de les avoir et de faire tout ce que je peux pour leur donner amour et paix. Je faillirais vraiment à mon devoir si je refusais d’être ainsi « dérangé » comme vous le dites.

Travaillez seulement avec une foi totale dans votre capacité à faire les choses. Après tout, lorsque nous nous immergeons en Lui, n’est-ce pas Son propre pouvoir qui est lâ pour agir ?

Le corps est lâ pour faire le travail et plus nous travaillons pour les autres et souffrons à leur service, mieux il est utilisé. En fait ceci nous aide même à rendre nos cœurs et notre moi intérieur plus aptes à expérimenter la joie et la félicité qui accompagnent nos efforts pour Le réaliser.


2 août 1952

[... ] Votre désir de faire de plus en plus de progrès est vraiment la chose que l’on devrait avoir et c’est cela qui importe vraiment. Je suis toujours désolé de dire que ce désir intense de progrès manque à la plupart des gens.


19 août 1952

[... ] Et je suis heureux de noter que dhyãna et paix progressent en vous. Cette paix et joie intérieures sont les choses qui comptent et il n’y a pas besoin de s’inquiéter si le corps est occupé à quelque travail ou autre dans le monde, car un travail et un travail noble fait à travers ce corps est ce que nous voyons généralement ici.

Étant dans le monde nous devons nous conduire d’une manière qui est bonne pour nous et pour les autres. La paix et la joie du cœur que l’on obtient en dhyana peuvent exister

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même lorsque l’on s’occupe des réalités physiques du monde c’est-â-dire des demandes et des perturbations autour de nous, et je souhaite que vous puissiez être dans cet état à toute heure. Cet état vient généralement de lui-même sans que nous fassions d’efforts pour cela : « Oui ! je serai satisfait seulement lorsqu’Il se souviendra de moi » — disait le poète…

Surtout n’ayez pas peur de me déranger. Lâ où il y a amour et foi rien n’est peine ni gêne.


3 septembre 1952

[... ] Ne vous inquiétez jamais en ce qui me concerne. Je ne suis jamais dérangé quand je fais mon devoir envers vous. Quant à la santé c’est un sujet différent et j’agis conformément aux ordres… « l’Amour » a la plus grande part à jouer dans notre développement dans cette voie.

Extraits du journal de Lilian

[…] Ces jours derniers, depuis que nous sommes allés sur la tombe du père, la plupart du temps, j’éprouve ce même état que j’ai eu en mai dernier : ivresse légère et immense amour si fort et pourtant sans objet.

Je puis le comparer à celui que je ressentis il y a bien longtemps et qui fut la plus merveilleuse surprise de ma vie, lorsque celui que j’aimais depuis des années sans l’ombre d’un espoir de retour et que je ne voyais jamais, car je le fuyais pour cette raison m’avoua à une rencontre insignifiante combien il m’aimait… Ce jour-lâ, son comportement, son étrange invitation me le prouvèrent et quelques jours ensuite ses paroles confirmèrent ce qui n’avait nul besoin de confirmation.

Pendant deux jours j’étais ivre de bonheur, émerveillée. Tout ce qui pouvait arriver par la suite importait peu et je savais que rien ne devait arriver, car je ne le voulais pas, mais la surprise et la certitude me donnèrent une joie très douce qui annihilaient passé et avenir1.

1. Cf. chapitre : Enfance et Jeunesse, Amours.

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Ce que je ressens est analogue, mais sans raison ni objet et l’ivresse plus grande et plus totale, plus régulière, car l’objet s’il existe est en moi. C’est pourquoi je crois que c’est un grand amour parce que je me souviens de l’autre amour… et c’est parfait assouvissement et plénitude. On ne peut désirer plus, car c’est un peu trop déjâ et c’est déjâ hors du temps en un éternel présent qui s’étire à l’infini…

Oui, mon amour humain était sans espoir, sans expectative, sans inquiétude, il fallait le vivre en toute hâte et en toute paix également : hâte, car les jours étaient comptés, mais paix sans fin, car il était sans fin. Ici ce nouvel amour n’a que l’aspect de la paix et mon ardeur et impatience flanchent quand il se manifeste. Il noie toute ardeur : ardeur et plénitude les deux pôles qui s’appellent, se répondent, alternent.

[…] Hier soir il souffrait beaucoup : les disciples le massèrent durant la séance. Je lui demandai si le grand crime dans son système n’était pas pour un disciple celui de tuer son guru ! Il a abondé dans ce sens, inconscient du piège… « Mais aucun disciple ne veut tuer son guru ». Oh, ai-je dit vaniteusement, il y a différentes façons de tuer, l’une est lente, sûre… Alors il a souri. Pourtant, je cherche un moyen pour l’arrêter. Chaque soir, c’est trop et j’ai peur qu’il ne soit paralysé comme son père. Mais que faire ? Même si je ne vais pas à la séance, il continuera à agir, la distance n’important guère.

[…] Serge Bogroff se plaint de ne pouvoir se concentrer sur le guru parce qu’il a entièrement oublié ses traits. Même phénomène que pour moi. Le guru dit qu’il en fût de même pour lui à l’égard de son guru, on ne peut jamais remémorer ses traits ou son aspect physique, n’est-ce pas étrange ? C’est un vide absolu…

[…] Durant ces jours [Bandhara du 30 et 31 janvier] il y eut une grande assemblée et je fus traitée avec grande affection ; vraiment je fais partie de la famille. Un des disciples importants proclama que je serai un grand guru et le guru ne le démentit pas… mais cela m’est tellement indifférent, aucun écho ne s’éveille en moi, je ne suis pas même agacée. Toute ombre d’attitude en moi semble avoir disparu…

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[…] Le soir promenade de deux heures avec le guru et quatre disciples ; nous marchâmes beaucoup et sur le chemin du retour le guru ralentit le pas, il aurait voulu se coucher sur la route, et si la marche est lente je titube. Tous deux nous ne tenions pas debout, j’étais complètement ivre, effet de la présence continue du guru aujourd’hui.

Il me dit durant la marche que lui aussi n’était pas favorisé du point de vue ânanda — comme pour moi, elle est rare — mais que cela importe peu, car si ananda ne s’accompagne pas d’obstacles et de difficultés, elle est comme un homme qui n’aurait qu’une jambe ; consolation, espoir, ãnanda ne sont pas une fin en soi et peuvent devenir le plus grand des obstacles pour qui s’arrête et s’en délecte. Telle est bien mon opinion.

Extraits de lettres à Serge Bogroff

[…] Ce que vous appelez « amour universel », non, vous ne l’avez pas, mais une sorte d’ivresse très douce, comme la mienne et qui fait tituber. Je n’ai eu que trois secondes l’amour universel, en le volant par hasard au guru : et c’est quelque chose de si inouï qu’il me semble impossible que vous l’éprouviez sans en faire plus de cas. Ce n’est ni amour — ni universel, c’est inexprimable.

[…] Je regardais trois disciples durant trois secondes, ils n’étaient plus eux-mêmes, mais autre chose (Siva peut-être) et moi aussi je n’existais plus. Je n’éprouvais rien pour eux et pourtant c’était, sur le plan de l’affectivité, la découverte de l’enfant se disant en regardant des hommes « humanité ». J’étais surprise, émerveillée… et alors qu’importe qu’un m’adore, qu’un autre me tue, cela n’avait aucune importance. Mais déjâ j’ai tout oublié.

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Mort du soufi

Puis vint un télégramme annonçant l’état grave de son guru, le soufi.

Lilian accompagne le guru à Bhogaon :

[…] Durant quatre jours il était demeuré insensible, ses mains et ses pieds froids. De quelle insensibilité s’agit-il ? Il était étendu sur un lit sale, mais qu’il était beau ! Bien que son corps n’ait plus que les os, la figure est pleine, apaisée ; les tempes sont creuses, aucune ride, nez fin, bouche fine, menton fort. Il est aveugle, mais les yeux furent clairs comme ceux de son fils, gris, je crois, et le teint comme celui d’un Européen, je le voyais de très près et j’osais le regarder. Je chassais les mouches. Puis il a commencé à gémir, à faire des efforts pour vomir, il a reconnu les gens, parlé un peu. Il souffre terriblement…

[…] Pour la première fois le guru le trouva faible, car auparavant il ne s’agissait que de faiblesse physique et son pouvoir spirituel était insupportable. Mais cette fois-ci ?

[…] D’heure en heure, il alla mieux, put manger un peu. Il s’enquit de moi, et me dit qu’il priait pour que mon but soit atteint par moi. Il fit appeler le guru et mon instinct me dit d’aller également : j’arrivai au moment où une grande chose se passa : je le devinais, mais sans savoir, le guru était heureux que je sois lâ. Le soufi lui dit des choses que jamais il n’avait eu l’occasion de lui dire et avec les paroles il y eut autre chose peut-être d’ordre mystique.

Le soufi a donné ce dernier conseil au guru avant de mourir (â mon intention) :

« People won't accept your path as you have been taught ; adapt yourself accordingly to time and people./1 »

En effet les gens ne supporteraient pas de rester inconscients pendant huit jours comme le guru le fut. Il n’y a plus la même politesse envers les maîtres alors qu’autrefois on ne prononçait aucune parole en leur présence, on ne posait aucune question, on ne faisait aucun reproche : « effacement total ».

/1. « Les gens n’accepteront pas d’être conduits sur le chemin comme vous l’avez été, adaptez-vous selon l’époque et les gens. »

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Mais cette politesse n’est pas indispensable. Seul l’amour compte et il est engendré selon la capacité du cœur qui le reçoit.

â trois heures ce fut le retour et durant le trajet le guru se confia beaucoup à moi exprimant tout son amour. Il me dit que si le soufi mourait cela ferait une grande différence pour lui et son œuvre, car en lui il puise beaucoup. Il savait qu’il vivrait encore un moment. Dans le rickshaw qui nous menait à la gare il voulut être seul afin de se recueillir et de savoir si son voyage était nécessaire et il le sut.

Il me dit aussi combien l’hospitalité du soufi et de sa famille était attentive, parfaite ; ils ne cessent de nous offrir des repas tandis qu’il notait que lui n’était pas tel. C’est vrai, mais lui est hospitalier et grand seigneur, seulement sa femme et sa belle-sœur ne le sont pas et comme elles préparent le repas et non lui, le résultat n’est pas brillant. Il en souffre sans bien comprendre la raison de ce manque d’hospitalité que d’ailleurs il ignore en grande partie, car les gens ne s’en plaignent pas.

Après l’annonce de la mort du soufi

Jeudi soir, 6 mars 1952

Plus tôt que d’habitude j’allais voir le guru et lâ j’appris que le soufi était mort. Le guru était silencieux. Je m’assis près de lui et demeurai lâ, silencieuse. L’état de dhyãna fut profond : ce furent les grandes eaux, infiniment calmes sans une ride, mais le samãdhi était plus dense et sombre que de coutume, ce calme dura des heures. Dans sa chambre une heure après le guru pleurait un peu. Il m’avait dit dans le train que la mort de son guru serait terrible pour lui et qu’il ne pourrait aller à son enterrement. Ses disciples m’apprirent la mort devant lui. Mais une demi-heure après, il tint à me l’annoncer lui-même avec tant de tristesse, il me dit « He passed away » puis, « now


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I am an orphan » /1. Père naturel, père spirituel, tous deux sont morts. « Orphan » me fit un peu sourire, à cinquante ans. Je m’imagine un peu comme il est dur de perdre son guru, car il n’est pas d’amour semblable à celui-lâ.

Mon état ? Je ne suis pas touchée au fond, mais la douleur du guru s’écoule automatiquement en moi. Il y a une lente coulée en moi venant du guru, comme une huile tombant goutte à goutte, imperceptiblement et qui s’étale, imprégnant tout ; huile d’amour, d’onction, de douceur et qui isole aussi, détache de tout le reste, huile morne, huile irisée, elle a des aspects divers et son débit varie aussi, mais peu à peu, elle monte…

Je suis un bateau qui prend l’eau et coule lentement surtout si mon dhyãna s’approfondit. Souffrance qui touche seulement la subconscience et qui flue de l’inconscience.

Noter les dernières paroles que le soufi m’a adressées avant sa mort et aussi dans le jardin à Kanpur :

« Follow my boy. Never leave him. He will lead you to the goal. » /2

Il a prophétisé sur mon avenir. Ne dit pas clairement quoi.

Au moment de la mort du soufi : Je le regardais au bord de l’abîme, couché, si paisible… Il était soigné et fin et l’avant-veille de sa mort il demanda un peigne et peigna sa barbe.

/1.« Il est décédé… maintenant je suis orphelin. »

/2. « Suivez mon “fils”. Ne vous en éloignez jamais. Il vous conduira au but. »


Avril 1952

Je me disais dans la matinée que j’étais comme une femme épuisée, épouvantée, que porte son guru à travers la fournaise. Elle est trop lasse même pour être épouvantée et ne se soucie ni du lieu où elle est transportée ni comment on la porte ; tout le temps elle est un peu inconsciente et parfois entièrement inconsciente, évanouie à cause de l’excès du danger et des horreurs qu’elle traverse : tout est trop pour elle et elle ferme les yeux, abandonnée. Elle ne sait pas si celui qui la porte sait où il va, mais elle n’a pas la force de marcher elle-même et elle

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a confiance. Oui, épuisement, indifférence… Il est vrai qu’il y a des moments délicieux de repos, mais parce que la route est longue et terrible, elle refuse de se réjouir vraiment, de s’arrêter. Mais ce n’est pas par paresse, car je ne puis marcher sur les tisons ardents, ni sur les eaux. Je dois être portée et je ne sais rien du trajet : je fais tout mon possible pour ne pas paralyser mon porteur, pour ne pas augmenter son fardeau, mais je souffre d’être ce poids pour lui.

1953

Année d’épreuves : deuils et nuit mystique.

Lilian perd sa mère en avril et Serge Bogroff meurt en septembre.

Pendant l’hiver à Kanpur, Lilian arrive à travailler, mais au printemps elle est épuisée par des conditions de vie difficiles, aucun confort, pas d’amis pour l’aider et surtout une succession d’états mystiques, parfois terribles, dans lesquels la plonge le guru. Aussi est-elle pressée de partir au Kasmîr, malgré les incitations du guru à retarder son voyage, il sait qu’elle va avoir à faire face à des troubles.

Lilian se met tout de même en route… et tout tourne mal. « Un mur » se dresse devant le Kasmîr, elle doit rebrousser chemin pour remplir des formalités à Delhi. C’est lâ que par un courrier expédié de Kanpur elle apprend la mort de sa mère :

Je fus comme aveuglée moralement, je n’arrivais pas à comprendre, j’espérais une erreur.

Lilian revient à Kanpur, où elle vit des jours douloureux avant de repartir au Kasmîr d’où elle va préparer son retour en France. Elle prend le bateau à Bombay, le 27 septembre, dans un état intérieur tel que ni elle ne regrette l’Inde ni elle ne désire le retour en France. Elle erre comme « un fantôme » sur le bateau, indifférente aux escales et arrive le 10 octobre à Marseille.

C’est à son arrivée au Vésinet qu’elle apprend la mort de Serge Bogroff par une lettre du guru trouvée dans sa boîte aux lettres et par Ida, amie d’enfance et voisine.

Les huit lettres de cette année-lâ sont adressées pour une part au Kasmîr, pour l’autre au Vésinet. Les premières évoquent des projets de voyage pour le Kasmîr et la France, les secondes accompagnent les débuts de ce qu’elle appelle « sa mission ».

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Extraits des lettres du guru

18 avril 1953

(Annonce de la mort de la mère de Lilian)

[…] C’était le 16 au matin que nous avons reçu le télégramme à propos de sa maladie et ce matin à propos de sa mort. Croyez-moi je suis uni à vous dans votre deuil, mais c’est à ce moment que notre sãdhana est mise à l’épreuve, vous ne serez pas du tout bouleversée.


16 mai et 1er juin 1953

(Le guru commence à remplir des formalités pour un voyage au Kasmîr et en France, mais son état de santé n’est pas bon.)


3 juin 1953

[... ] Je suis toujours à votre service et vos amis seront les bienvenus lorsqu’ils feront appel à moi. Au cours de ces derniers mois, je me souvenais de vous, bien que vous ayez été physiquement éloignée, j’étais spirituellement avec vous. Je suis heureux que vous aussi ayez senti le contact.


4 juillet 1953

[…] J’ai une place pour tous vos amis dans mon cœur.

Essayez toujours de vous absorber dans votre guru. Comptez toujours sur moi pour vous servir vous et vos amis de la façon que vous voulez.

Du point de vue du monde, j’ai tellement d’ennuis pour moi et autour de moi, mais je vous assure que je suis plein de paix et de félicité.


10 juillet 1953

[…] En apparence une longue distance nous sépare, intérieurement il n’en est pas ainsi. Je suis heureux que vous le ressentiez aussi.

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4 octobre 1953

(Après la mort de Serge Bogroff)

[…] Le jour où Monsieur Bogroff a quitté ce monde, son âme pieuse vint à moi. Je l’ai trouvé très heureux… Son cœur, il n’y a aucun doute, était plein d’amour et de disponibilité aux autres… Que son âme demeure dans une paix éternelle au paradis. Il est avec moi. Il restera toujours vivant grâce à ses bonnes actions. Les gens dont le cœur est plein d’amour et de service ne meurent jamais.


22 octobre 1953

[…] Vous savez il est difficile d’exprimer ce que je ressens pour vous et pour le cher Monsieur Bogroff. Vous êtes désignée lâ-bas. Vous avez la liberté de faire tout ce que vous voulez pour le bien des gens.

Ne soyez jamais découragée s’il vous plaît. Dans ce monde, chacun doit mourir. Maintenant vous préparez le terrain lâ-bas et je peux y être quand vous voulez.


8 décembre 1953

(Le guru exprime une grande tristesse à propos du départ de Serge Bogroff.)


12 décembre 1953

[…] Je suis pleinement satisfait de savoir que vous restez toujours en contact bien que du point de vue du monde vous soyez à une si grande distance de ce lieu.

La nuit restez immergée dans votre guru. Le jour essayez de servir les gens spirituellement. Ne soyez jamais découragée. Le monde est plein d’ennuis. Chacun doit faire face à tout ce qui se présente à lui. Laissez venir le temps où vous saurez qui vous êtes.


24 décembre 1953

[…] C’est très bon si l’on peut rester en dhyãna tout en travaillant.

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Je ne considère pas que cela soit absolument nécessaire à tous d’atteindre le plus haut degré de réalisation, ce serait toutefois très bien si tous le pouvaient. Que Dieu accorde ce degré et ce pouvoir même à une ou deux personnes, peut être suffisant pour couvrir cette mission…

Je pars pour Bhogaon cette nuit et j’espère que vous essaierez d’attraper les courants qui viennent d’ici.

Il sera bon de rencontrer plus souvent (les personnes dont vous me parlez), je les ai incitées à le faire… Après tout, nous avons un grand service à accomplir pour tous, au moins pour le plus grand nombre possible.

Vous êtes si loin apparemment, mais dans le cœur des cœurs, il n’y a aucun doute, la situation est complètement inverse.

Extraits du journal de Lilian

[…] J’aurais aimé être seule avec le guru afin de pouvoir lui parler : durant trois ans et demi, nous ne fûmes jamais seuls dix minutes, excepté durant des promenades dans la foule de Kanpur ou en rickshaw.

[…] J’aurais voulu que le guru me donne quelques instructions sur sa voie : il parle tant aux autres en Hindustani. Mais il m’a dit que son père et son guru ne lui parlaient jamais, mais lui envoyaient des ondes pendant qu’ils occupaient l’esprit des autres et que dès que lui parlait, il exprimait automatiquement leurs pensées ou plutôt eux parlaient par lui.

Extraits de lettres

Quelques jours après vous avoir écrit cette lettre, toute intéressée à noter différentes expériences mystiques, je reçus une lettre de Jacques Masui/1 me demandant avec insistance

/1.1909-1975. Auteur, directeur de la collection Documents Spirituels chez Fayard, éditeur de la revue Hermès.

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d’écrire un premier livre sur mes expériences et qu’il publierait dans ses Documents. Et pendant que j’avais sa lettre non encore lue dans les mains, notre guru me disait que son grand désir était que j’écrive sur mes expériences afin que son père et son guru soient connus.

Sur le bateau du retour en France :

[…] Je voudrais noter ce que cette nuit a de sui generis, mais ne le puis. C’est l’envers de cette extraordinaire jouissance qui, elle aussi, ne peut être contée et en ce moment je passe de l’une à l’autre constamment, car dhyãna leur est commune.

En ce moment, sur ce bateau de la médiocrité, la musique est horrible, alternance de musique indienne de cinéma et de musique de casino occidentale, le tout strident, mais je ne bouge pas tant je suis indifférente.

Oui, à ce stade il serait bon de vivre solitaire en pleine nature, le désert de préférence, car la beauté n’importe guère… Ne rien faire, ne jamais parler, demeurer tout le temps en recueillement (les pères du désert), c’est à ce moment qu’on fuit tout et il n’y a, à ce moment, aucun mérite ou ascétisme. Pourtant c’est un état mystique. Au cœur on a une symphonie trop subtile pour être entendue et il faudrait s’arrêter, demeurer silencieux, paisible, alors peut-être on pourrait en jouir, deviner quelques accords ou plutôt échos, mais rien ne permet de le faire, tant de bruits grossiers étouffent ces quelques rythmes internes, si vagues et pourtant si pénétrants…

État névrotique, oui, s’il n’y avait pas cette subtile contrepartie positive, mais elle est si subtile, si inexprimable. D’elle j’exclus toutes les merveilleuses expériences mystiques du passé, les joies, le plaisir presque physique, tout ce que je décris, mais qui sont claires, perçues pleinement. Non, je suis entrée dans une autre phase où tout s’est tu, excepté les bruits extérieurs qui ne m’intéressent plus. Et de nouveaux accords intérieurs s’essaient, mais c’est trop profond et lointain ; je n’entends pas ou la symphonie ne consiste qu’en quelques touches comme si le musicien touchait seulement l’instrument

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sans en extraire aucun son, mais on sait que quelque chose se prépare. On voudrait écouter.

Que mon exemple m’ennuie. J’écris par devoir.

ll faudrait ajouter pour être sincère que ce prélude à symphonie, si symphonie il y a, m’ennuie… Sa subtilité m’échappe et je ne fais aucun effort réel pour descendre dans les profondeurs d’où peut-être j’entendrais quelque chose. D’où, mépris pour moi constant et c’est lâ, la torture la plus subtile : peur du samadhi des zones profondes. (journal)

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1954

Lilian passe cette année au Vésinet, mais prépare son retour en Inde pour les derniers mois. Elle assimile douloureusement les deuils de l’année passée.

Après son séjour en Inde qui a duré près de quatre ans, elle doit mettre à jour sa situation et remplir toutes sortes de formalités, aussi se plaint-elle de ne pouvoir s’absorber si ce n’est « dans les moments d’attente, dans les trains et le métro ».

Mais l’expérience de la transmission se développe, prend de plus en plus d’importance. Transmission spontanée aux amis qui l’entourent, au cours d’une séance de cinéma par exemple :

J’étais assise près de Gretty et tout de suite je suis tombée en dhyãna, cet état spécifique où l’on peut donner, et Gretty a beaucoup ressenti, elle avait perdu le sens du moi, elle ne sentait plus son corps tandis qu’une chaleur forte envahissait sa colonne vertébrale jusqu’â la nuque, cela dura longtemps.

Le souvenir de cette séance sera vivace, Lilian aimait évoquer l’éblouissement qu’elle lui causa, de longues années après.

Sur le moment, c’est un réconfort « car ces jours-lâ je ne pouvais plonger en mon guru tant j’étais malheureuse, et pourtant à l’instant où celle qui est prête s’assied près de moi, automatiquement je me transforme en instrument, sans le vouloir, sans effort ».

Lilian découvre les aspects multiples et inépuisables de cette vie mystérieuse, les états varient selon l’ami qui s’assied près d’elle, ils sont subtils, violents, doux…

Extrait de lettre à une amie :

Ce vide est fondamental : c’est la trame sur laquelle tous les états mystiques se tissent ; c’est lui qui, à mon avis, caractérise la vie mystique, la séparant de la vie pieuse et religieuse : pas de vide pour l’homme pieux, mais des états d’exaltation amoureuse, joyeuse, tandis que ce terrible vide marque le mystique.

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Sûnya, la vacuité sans cesse accrue est l’essentiel du bouddhisme, c’est ce qui en fait une mystique, le reste étant plutôt moralité. Même vacuité chez saint Jean de la Croix auquel vous faites allusion dans votre lettre. Patanjali dans ses Yoga sûtra définit le samadhi comme « le vide de toute fluctuation mentale ». Le yoga aussi est donc bâti sur ce vide. Les musulmans ont fana' , pas de baqa' sans fana', le vide. Le désert aride des Noces spirituelles.

Seules les Upanisad parlent de plénitude et je vais essayer de vous montrer que c’est la même chose (espérant que bientôt vous le ressentirez). C’est comme si quelque chose de très positif creusait en vous des cavernes pour mieux les remplir par la suite […]. Ce vide de toute opération sensible et mentale est indispensable, car vous pénétrez dans un domaine très nouveau, semblable à une nuit, où rien de familier ne peut vous guider. C’est pourquoi le guide est nécessaire. Au début on a l’impression d’un vide, mais en réalité c’est une plénitude, seulement l’esprit n’est pas assez affiné pour prendre conscience de cette vie trop subtile. Saint Jean de la Croix parle des Israélites qui, habitués aux nourritures grossières, restaient insensibles au goût délicieux de la manne céleste. Peu à peu, ce vide se transforme en douceur, en félicité, et revêt toutes les formes de la vie mystique.

Lorsque ce vide est devenu plénitude, à nouveau une phase de vide devient nécessaire (creuser pour mieux remplir ?). La plénitude creuse plus profondément, on tombe même dans des nuits douloureuses tant le vide est néant absolu : vie ordinaire perdant tout sens et vie mystique n’en offrant aucun.

Puis, à nouveau, la plénitude revient, plus intense qu’au cycle précédent : à moins qu’un amour merveilleux ne comble ce vide. Il me semble qu’il y a un cycle de phases régulières, mais je ne sais pas si c’est le même pour tous. Essayez de déchiffrer le vôtre.

Donc, tout se vaut, s’appelle et se répond dans la vie mystique : harmonie, douceur, amour, vide, plénitude, etc., ces phases se succédant automatiquement ; le guru a probablement

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le pouvoir d’écourter les phases. Mais ce ne sont que des états, il ne faut pas s’attacher à l’un ou à l’autre, ni s’abandonner à la dépression lorsque la période de vide et d’anéantissement est lâ, car c’est elle qui permet de faire le bond en avant (reculer pour mieux sauter).

Ces ténèbres, que saint Jean compare à une lumière qui vous éblouit et aveugle, forment l’essence de la progression, mais, sans guide, comme l’enquête sur les carmélites l’a montré, on peut y rester toute sa vie. Personnellement, vous ne pouvez rien sur ces phases : laissez-les aller et venir.

Quant à « l’influence », comme vous l’appelez, il n’est pas nécessaire que vous éprouviez quelque chose. Plus c’est profond et moins on éprouve. Pendant les premières années, j’étais dans un état normal dès que j’étais en présence du guru : le reste du temps j’étais ivre, submergée. De sorte que j’écrivais lettres et pages de philo en sa présence. Il est préférable de ne rien éprouver.

L’important en ce qui concerne l’acception de « l’influence » (en fait, il n’y a aucune « influence ») c’est notre attitude recueillie, vigilante, avec oubli de soi, sans vouloir rien recevoir : cette ardeur intense, sans but, souple, est inaction en un sens.

Vous ai-je déjâ donné cet exemple ? Vous voulez visiter une forêt vierge, merveilleuse et dangereuse, vous avez pleine confiance en votre guide : il vous faudra alors imiter votre guide, épier ses moindres gestes, vous cacher lorsqu’il se cache au moment du danger, vous taire brusquement pour admirer l’oiseau…

Vous serez tout absorbée en votre guide, toujours disponible, quitte à vous arrêter brusquement ou à courir. Vous développerez un instinct extraordinaire qui vous permettra de deviner ses intentions, et peu à peu vous vous dirigerez aussi bien que lui dans la jungle. Mais celui qui n’en fait qu’â sa tête, qui obéit à ses désirs, bruyamment, avec affolement et irritation ne verra rien de la forêt et déplaira au guide qui ne pourra l’emmener avec lui. Le saint est celui qui épie toujours la volonté de Dieu pour s’y soumettre pleinement.

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Cet exemple montre bien quelle est l’inactivité du disciple, au sens taoïste, inactivité compatible avec une série d’efforts et une efficacité souvent prodigieuse, mais ce n’est pas l’effort ordinaire. Un grand secret c’est de découvrir le juste effort, cette intensité si souple. Les uns ont l’intensité sans la souplesse, les autres la souplesse ans l’intensité.

Quant au vide, vous verrez qu’il a des formes infiniment variées […]. à vous de tout découvrir et d’exposer poser au guru sans crainte vos doutes et étonnements.

[…] Essayez de vous concentrer sans trop vouloir le vide non plus ! Détente plutôt que concentration. Le vouloir intentionnel (kratu védique) c’est lâ le danger. Car ce que nous voulons n’est absolument pas la vie mystique qui est sui generis, tellement inattendue et inimaginable : le but voulu est trop en deçâ de ce que vous aurez ; désirez donc sans but, vous ne ferez pas fausse route !

Le guru se réjouit de voir des amis se grouper autour de Lilian et c’est ce qui va être au centre de leur échange épistolaire cette année-lâ où Lilian reçoit environ neuf lettres.

â la fin de l’année 1954, elle rencontre André Padoux et sa famille. à ce propos André Padoux précise :

« C’est à New-Delhi, où je me trouvais en poste, que je fis sa connaissance en 1954 et que commença entre nous une relation d’abord professionnelle (elle orienta mes recherches vers l’œuvre d’Abhinavagupta, puis m’aida dans la préparation de ma thèse), qui devint amicale et affectueuse en s’étendant à toute notre famille, et dura jusqu’â la fin de ses jours. Elle nous fut une amie fidèle, un appui dans les difficultés et dans les peines : on trouvait auprès d’elle une aide qui dépassait les problèmes du quotidien… »

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Extraits des lettres du guru

20 janvier 1954

[…] Je suis heureux de savoir que les gens aiment être en votre compagnie. Ce n’est pas une question d’un jour ou deux.

Continuez, je vous prie, à servir sans idée de compensation, notre service est tout entier pour le Tout-Puissant. Une paix constante est un ornement de l’être humain.


27 février 1954

[…] L’annuel bhandara de Basant a eu lieu. Cette fois-ci, il y a eu plus de monde que prévu — l’assistance était le double des années précédentes et aussi les dépenses. Tout le temps durant la réunion, des vagues (de courant) passaient et les gens faisaient de leur mieux pour les attraper chaque fois qu’ils le pouvaient. Il semble que vous aussi vous les ayez attrapées.

Je n’ai pas vu les gens venir lâ sans que nous soyons tous un — à jamais unis dans le plus grand et le plus permanent royaume des esprits. Puissent-ils aussi profiter le plus possible de toutes ces opportunités.


25 mars 1954

[…] C’est si bon que les gens lâ-bas (en France) prennent un si grand intérêt à cette voie. C’est sans aucun doute le plus grand service que nous pouvons rendre à l’humanité.

Les rêves nous renseignent parfois sur notre condition mentale et les bons rêves qui concernent saints et prophètes révèlent le passage à une vie mentale plutôt sainte et saine. C’est tout à fait un bon signe bien que cela ne soit pas le meilleur état.

C’est toujours une chance pour moi d’aider quelqu’un sur la voie autant que je le peux… C’est entièrement dû aux pieds de lotus de mon guru et de mon père vénéré autant qu’â la grâce de Dieu si je reste toujours content et en paix.

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20 avril 1954

[…] Vous devez vous intéresser aux progrès de ceux qui viennent s’asseoir avec vous, mais ne pas vous en inquiéter. Cela dépend beaucoup de l’ardeur de chacun.

C’est l’amour — un amour désintéressé pour tous — qui peut élever des hommes sincères à la condition de mystique.

Je suis heureux d’apprendre que tant de gens s’intéressent et éprouvent de la joie à se souvenir de Lui. Je les félicite tous pour leurs efforts sincères et je souhaite à chacun le succès.

Physiquement la distance est grande, mais lorsque tous ceux qui aiment sont (liés) par la force de l’amour, nous sommes plus proches les uns des autres que (dans la proximité) des corps physiques.


26 mai 1954

[…] Je suis heureux d’apprendre que vous travaillez tellement dur et le simple fait d’avoir servi de si nombreuses personnes dans cette voie droite et noble doit donner quelque satisfaction. Ceux qui ont l’intelligence et qui comprennent sont dans un certain sens meilleurs que ceux qui suivent et ne peuvent pas comprendre.

Le pur amour et l’ardent désir d’apprendre une chose sont d’un grand secours, mais comprendre aide aussi quelqu’un à rester ferme sur un chemin et donc si Madame X ou d’autres vous posent des questions ne vous inquiétez pas. Ils éclairciront bientôt leurs doutes et recevront des réponses justes à leurs questions au fur et à mesure que grandira leur intérêt et qu’ils marcheront avec ardeur et assez de fermeté dans ce chemin. La force de l’amour peut aussi en certaines circonstances les rendre silencieux. C’est bien lorsque l’on sent la force intérieure et le bonheur. Cela dépend beaucoup de la propre croyance de chacun en sa propre capacité à réussir…

C’est bien de prier pour moi. Vous devez le faire souvent. Il n’y a rien de mal à prier. Dieu écoute tous ceux qui L’approchent avec un cœur sincère.

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11 juillet 1954

[…] Laissez les choses suivre leur cours. C’est bien également si l’on peut utiliser son temps au service de l’humanité, en méditant ou en restant près du Tout-Puissant au milieu de personnes aussi ardentes que celles qui vous entourent. C’est satisfaisant d’apprendre que ceux qui viennent lâ s’intéressent si vivement et désirent tellement progresser. Ils sont tous les bienvenus ici.

Nous ne sommes pas très éloignés les uns des autres… Ce sont les cœurs et l’amour qui importent et non pas la distance physique.


8 août 1954

[... ] Lorsque vous viendrez ici, sans aucun doute je serai heureux d’être à votre service — au service de vous tous — pour le plus longtemps possible.

Vous avez beaucoup de mérites pour vos efforts sincères et c’est pourquoi tant de gens lâ-bas ont un vif intérêt pour le chemin. On a à faire face aux difficultés du monde lorsque l’on entre dans la vie spirituelle. Cela nécessite qu’une longue période de vie, mais devrais-je dire, que la vie entière y soit consacrée.

Depuis plusieurs mois je suis en proie à beaucoup de difficultés financières et soucis. En même temps, le cœur réjoui est toujours heureux.

1955

Cette année-lâ Lilian vit en Inde, principalement à Kanpur, mais elle voyage à plusieurs reprises vers l’Himalaya ou Bénarès.

Son retour en Inde a été gâché par la présence de madame R. : C’est comme si Madame R. avait empoisonné ma vie, sa méchanceté a tout perverti. Puissé-je avoir autant d’amour qu’elle a de haine.

Lilian est déconcertée, déçue, en proie à certains doutes :

Au fond les meilleurs moments c’est lorsque je plonge dans le guru pour donner à d’autres, mais en ce moment il n’y a point « d’autres ».

Mi-janvier meurt à Bombay le frère aîné du guru, Brij Mohan Lal. Il meurt en « samadhi » la veille du mariage du fils aîné du guru.

Lui aussi donnait le samãdhi à ses disciples. Ceux-ci ont éprouvé un état nouveau, merveilleux, mais en en sortant, ils virent leur guru bizarre. Ce dernier leur a dit : « Je vais bien, mais je veux m’étendre, me reposer ». Et il est mort à leur insu, seul, un peu plus tard. C’est désolant, car un grand maître très savant disparaît.

Lilian l’aimait bien, elle le trouvait beau, avec de grands yeux brillants d’amour, naturellement doux, fin, nuancé, cultivé, mais regrettait-elle, il avait tenté d’ébranler sa foi dans le guru et il gardait fermée au cadenas la plus belle pièce de la demeure « alors que tout centimètre était si précieux pour les invités ! ».

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Lilian racontait qu’un jour les frères avaient fait un « concours de samãdhi » : le guru avait gagné. Elle appréciait la résonance particulièrement fine et subtile de la plongée avec le frère du guru, mais c’était toujours la même.

Il comparait l’état de fana' puis celui de bhairava au plongeur ; d’abord au premier plongeon, on ne voit rien, n’entend rien, on est inconscient de tout puis peu à peu on demeure plus longtemps et librement dans l’eau. Enfin, il y a des plongeurs remarquables qui restent des heures immergés et, lâ, ils voient, entendent, organisent leur univers liquide ; tel est après turya et fana', le turyãtîta ou état de bhairava, bien qu’immergés en l’absolu, ils n’ignorent rien du monde phénoménal, ils ne sortent plus de la mer.

En 1952, considérant les deux frères, Lilian écrivait :

Le samãdhi du frère aîné est subtil, d’une douceur infinie, on se sent si léger, tout se passe à la fine pointe de l’esprit, on peut le comparer au chant subtil et nuancé d’Elisabeth Schumann. Le samãdhi du guru est semblable au chant organique, profond, qui prend aux entrailles, de Marian Anderson, plus puissant, intégral.

Le mariage du fils du guru eut lieu huit jours plus tard, mais « incinération ou mariage, le guru est toujours dans le même état ».

Pendant cette période Lilian est découragée, elle ne voit pas régulièrement le guru, mais « Qu’il est beau ! et quelle grandeur ! Même quand je suis mécontente, je suis obligée de le reconnaître. Il a aussi la juste parole, la parole profonde, originale, unique.

Il a ce type de génie que j’admire. Toujours il va droit à l’essentiel, l’essentiel : c’est Dieu, il ne l’oublie pas. Mais moi, je l’oublie… Seulement lorsque je perds mon moi dans le guru et oublie le guru même, alors j’avance vers la Chose ou la suis un peu mieux ».

Au printemps Lilian finit de corriger, à Kanpur, les épreuves de sa thèse « Instant et cause », publiée dans l’année, mais soutenue quatre ans plus tôt.

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Je traverse une phase heureuse, chaque matin je vais corriger mes épreuves dans la forêt, près des étangs et c’est un enchantement… Atmosphère veloutée, eau scintillante, mais il y a des rôdeurs.

Le guru multiplie les séances. « Je suis ivre d’expériences » écrit-elle, mais son corps est épuisé et par la force des courants et par sa participation aux états physiques du guru.

En avril, Lilian part pour le Darjeeling à Kalimpong, rencontre la famille Dass, voyage avec Denise Delannoy/1 et travaille beaucoup. L’altitude trop élevée, observe-t-elle, défavorise la profondeur intérieure, retrouvée en dessous de deux mille mètres. C’est essentiellement pendant cette période que se situent les lettres du guru.

Dès le retour de Lilian à Kanpur, fin septembre, le guru poursuit sa tâche, la surabondance de la grâce la submerge :

C’est une mer qui m’engloutit, avec ses vagues successives.

Plus tard, elle écrit : « je suis quasi noyée, je suffoque, le problème dans cette lignée, n’est pas tant de penser à Dieu sans répit, mais de l’oublier ».

De novembre à décembre, Lilian voyage avec une amie, Odette V., elles vont à Bénarès où Lilian rencontre Gopinath Kaviraj /2 et visitent les lieux où passa le Bouddha. Lilian retrouve le plaisir qu’elle croyait perdu de découvrir l’Inde. Revenue à Kanpur fin décembre, elle fait avec le guru, son frère cadet et quelques disciples, la visite des tombes des maîtres précédents.

1. Une amie de Lilian.

2. Philosophe indien, sanskritiste, versé dans l’étude du sivaïsme du Kasmir (1887-1976).

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Extraits des lettres du guru

22 avril 1955

(Lilian est au Bengale)

[…] Vous ne devez jamais penser que vous êtes loin de moi. Je suis toujours avec vous… Priez pour moi, s’il vous plaît.


8 mai 1955

[…] Bien sûr, chacun a ses propres limites, mais si l’esprit est ouvert et préparé à recevoir ce qui est bon et juste et à se transformer en conséquence, on ne doit s’inquiéter de rien. Beaucoup de choses peuvent être faites par des efforts justes et beaucoup plus par la prière… Je prie pour vous tous et vous devez aussi le faire pour moi.

Nous pouvons seulement éviter de ressentir les souffrances liées aux difficultés si nous sommes capables d’avoir l’attitude juste à leur égard. De toute façon les difficultés aussi sont transitoires !


12 mai 1955

[…] Vous avez tout à fait raison. Vos doutes sont fondés.

Mon cœur, je regrette de le dire, ne pourrait faire une claire réflexion sur vous. Dès que l’amour spirituel commence, tout l’attachement aux choses de ce monde devient sans intérêt.

L’expérience du grand homme est que dans cette vie, quand un réel progrès commence, le monde et les choses du monde deviennent sans intérêt et s’en vont du cœur et de l’esprit.

Bientôt on s’abstient d’action dans la vie. Cela prend du temps et donc on doit y consacrer sa vie. Des doutes ont l’habitude de se produire ici, parce que le moi est en train de disparaître ou s’est perdu quelque part. L’esprit avec toutes ses activités essaie de l’emporter et de détruire la félicité (ãnanda) ou d’autres choses de la voie.

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J’ai essayé de suivre la même direction ou système que celui qui était instauré par mon Shri guru Maharaj/1. Par la grâce de Dieu vous l’avez vu beaucoup de fois. Vous avez aussi remarqué qu’il avait l’habitude de ne jamais beaucoup me parler. Il ne réprimandait ou ne manifestait sa colère jamais envers personne excepté envers cet humble serviteur. Il ne m’a jamais donné de séances comme celles qui sont données maintenant aux gens…

Je vous assure que je n’ai jamais vu ou trouvé un homme meilleur que lui. Sans aucun doute, il possédait des pouvoirs divins extraordinaires. Il y a un couplet en hindi de Mirabaï qui a été une grande sainte, la traduction en est donnée ici avec mes propres mots :

« Je suivrai la même direction ou le même chemin par lequel mon bien-aimé m’a attirée ».

N’ayez peur ni pour vous ni pour vos amis, maintenant un tout nouveau système sera adopté pour vous (occidentaux), j’essaierai de changer le parcours en fonction de ce qui convient et je suis sûr du succès.

1. Le soufi Abdul Ghani Khan.

10 juillet 1955

[…] Notre devoir ici-bas est de garder notre tête et nos désirs dans des dispositions et une direction justes et de ne pas nous laisser perturber ou ballotter par des tempêtes de difficultés.

On ne peut L’atteindre par la pratique, l’enseignement, le pouvoir, etc., mais par une dévotion où l’on met tout son cœur. Cela vient toujours de cœur à cœur. à un tel niveau, les doutes ne naissent pas.


6 août 1955

[…] Les soucis domestiques me poursuivent tellement que parfois cela devient difficile d’y faire face… On peut méditer seul. Le progrès spirituel repose sur une profonde dévotion. L’expérience de la vie spirituelle que vous avez eue durant

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quatre ou cinq ans, les gens qui viennent ici depuis les vingt dernières années n’ont pas été capables de la comprendre.


21 septembre 1955

(Compte-rendu de ses efforts vains pour rejoindre Lilian dans la région du colonel Dass)

Extraits du journal de Lilian

[…] Le matin, dhyãna fait de douceur avec pour culmination ces plongées successives dans l’inconscience. Dès sept heures du matin à midi, je demeure auprès du guru. L’après-midi, je dors comme assommée. Je travaille et vers cinq heures retourne auprès du guru jusqu’â huit ou neuf heures.

[…] Je vais donner ma propre distinction des samâdhi :

Le samadhi de stupidité. Je suis lâ, la bouche ouverte, vide de pensée, une clef à la main, la serrure à ouvrir, mais la compréhension de mettre la clef dans la serrure est bien au-dessus de mes capacités.

Le samadhi de vide ou de plongée (bien que je puisse faire des distinctions entre les deux) c’est celui où les cavernes sont remplies : il n’y a aucune pensée. Le samadhi de plongée est fait de conscience (mais sans pensées) à la différence du précédent qui est fait d’inconscience.

Le samadhi qui comble (qui nourrit, qui remplit d’assouvissement…). C’est celui que j’ai habituellement ces jours-ci. C’est si savoureux, si doux, s’établissant peu à peu, (lentement) bien qu’â la limite de la douleur.

Le samadhi de complétude. Vous êtes satisfait et plein de paix.

Le samadhi d’ãnanda, de félicité, fait de vibrations délicieuses et sans variation. Tel qu’il a commencé, il se termine : sans pensée de nouveau.

Le samadhi d’amour : celui que je préfère. On est ivre d’un amour sans objet ni but. Le plein samadhi n’est peut-être que

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vide mais quand vous reprenez conscience de vous-même et du monde extérieur, alors tout ce que vous regardez devient merveilleux, l’oiseau, le chien, l’enfant, le guru. Vous êtes une masse de douceur et tendresse et tout votre être est perdu dans l’amour hors duquel les yeux sont fermés avec une expression particulière de rire intérieur.

Le samadhi d’atipürna, le trop plein, le pleinement cruel où semble disparaître, s’enfoncer, se perdre le samadhi de plénitude d’amour et de félicité. C’est le mieux, assurément (sans aucun doute), mais vous gémissez (mugissez), hurlez (criez), vous lamentez sans cesse. Le cour est lourd, brûlant, mais est-ce le samadhi ? Une torture spirituelle et physique, mais pas mentale. Ce n’est pas toujours sans pensée, bien que pas une seconde vous ne soyez capable de détourner votre attention de la douleur.

Ajouterai-je le samadhi de l’infini ou ãkãsa ? On flotte, si léger, perdu dans l’infini, pas seulement spatial, les limites disparaissent. Comme cela est parfois sans pensée, je l’appelle samadhi.

Je n’ai pas voulu apprendre le hindi-urdu afin que rien ne trouble ma méditation nirguna — que pas un son, pas une forme ne s’interpose… J’ai voulu l’essentiel entièrement dénudé.

Extraits de lettres de Lilian

[…] Lorsque j’étais en France et que nous méditions sérieusement, j’étais secouée comme d’un vent violent, courbée en avant puis redressée très droite, et ainsi de suite… Était-ce imagination de ma part ? Impossible de lutter contre cette force. Le guru m’a dit qu’il en est toujours ainsi : lui aussi reçoit l’influx divin (al faîdh, grâce ?) et le distribue parmi ses disciples qui ont été par lui « appointed » /1. Chacun est ainsi secoué. Mais près de lui, nous n’avons jamais cela.

1. Désignés.

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[…] En ce moment, un vieil homme de l’école, condisciple du père de mon guru, mais moins ardent que lui, avocat de Kanpur et grand poète mystique de l’Inde, s’est pris d’affection pour moi et vient méditer avec moi chaque jour. Il me donne aussi beaucoup, mais je ne sais quoi, car toujours l’essentiel est indescriptible. Comme moi, il bondit : ce sont des vagues qui touchent le cœur, l’une, plus forte, vous fait défaillir ; heureusement, un saut adoucit la tension. C’est cela la touche divine dont parle saint Jean de la Croix. Le soufi la nomme « touche d’amour ».

Le guru me disait que si une seule fois on pouvait toucher cette fontaine où lui-même puise, cela suffirait pour la vie. Ce matin même, il m’expliquait qu’on reçoit d’abord les flots d’amour du guru… Lorsque le disciple a en lui la source de cet amour et n’a plus besoin de la recevoir, il est guru à son tour.

Autre lettre

[…] Si vous n’avez pas senti grand-chose à Kanpur, ne vous étonnez pas, car sentir n’est pas l’essentiel. Dans mon cas, c’est quelques jours après et loin de mon guru, que j’ai été brusquement plongée dans un merveilleux état. Peut-être est-ce plus durable. Je connais aussi une personne qui n’avait vu mon guru qu’une seule fois et qui, quelques années après en France, a été plongée dans la même paix qu’elle avait connue à Kanpur passagèrement.

Il est probable que ma présence ait une certaine influence, car il suffit que je plonge dans le guru pour faire comme lui. D’autre part, je suis à votre niveau de sorte que c’est spontanément que je puis donner tandis que le guru doit descendre à votre niveau et ce n’est pas si aisé. Ce qui m’émerveille dans ce système, c’est la possibilité pour nous tous de donner à d’autres — au cinéma, même mes amis et amies deviennent quasi inconscients. Je connais même un cas amusant : une amie pas très avancée donne une paix extraordinaire (qu’elle n’a pas en permanence) à une jeune fille bien disposée qui, pendant des années, ne

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m’avait jamais vue, et après avoir médité avec moi à mon retour elle n’avait pas plus qu’avec mon amie.

â son frère :

[…] La vie est un flot intarissable : nous nous projetons sans cesse au-delâ de nous-mêmes dans l’avenir par un instinct vital dont la force est prodigieuse. Notre élan nous projette dans l’avenir comme un tremplin, sans une seconde d’arrêt, même durant le sommeil l’élan est lâ, projetant le désir et les pensées qui l’accompagnent, formant les vagues et l’agitation de la mer du fleuve vital. Mais de cela nous ne devenons conscients que si tout s’arrête.

La vie mystique est un ralentissement général de ce flot, et de temps à autre — en samãdhi — son arrêt total, mais pour une courte période de temps. Le saint impassible est maître de l’arrêt du flot.

Dès que le flot s’est arrêté, on a une paix extraordinaire et quelquefois — toujours ? — une félicité qu’on n’éprouve jamais en temps ordinaire. Comme si on s’enfonçait dans une ouate très douce… Lâ encore, il y a des états très variés : douceur, plaisir de vibration quasi physique, félicité de l’âme elle-même, anéantissement qui n’est que paix. Lorsqu’on retrouve ce bain de douceur, on sait que c’est lâ la réalité même, que la vie n’est autre que ce bonheur, cette paix infinie, mais que nous la gâchons par ces désirs incessants qui veulent n’importe quoi sauf cet essentiel qui satisfait pleinement le désir…

Lilian note dans son journal

Voici ce que je lui ai écrit : je le note ici, car cela me servira encore et je ne suis pas sûre que ce soit juste. C’est l’explication d’un moment : il me faut donc le conserver. Plus tard j’en sourirai.

1956

â Kanpur, l’année commence mal avec la naissance à l’hôpital d’un enfant hydrocéphale, petit-fils du guru, il ne vivra pas. à cette occasion Lilian s’insurge contre la condition des brus dans la famille indienne.

Lilian est dans un état dépressif lié à l’état du guru « parce que j’aime tant mon guru, je veux prendre part à ses souffrances même physiques, à ses ennuis financiers et autres, mais lâ, je suis dépassée ».

Aussi décide-t-elle de partir à Bénarès, tout en le regrettant du fond du cœur. « Même avec le guru tout proche, on se sent si seul et il fait partie de mon âme ».

â Bénarès, Lilian retrouve la « douceur des foules indiennes » et revoit Gopinath Kaviraj qui l’accueille dans l’indifférence.

De retour à Kanpur elle assiste au bhandara ; elle connaît un apaisement et le guru lui explique : il n’est pas déprimé, mais au « galloping stage ». « â chaque instant, il bondit en avant et c’est insupportable pour les disciples qui comme moi le suivent pas à pas ».

Extrait d’une lettre de Lilian :

L’autre jour, j’ai compris ce qu’était prakãsa-vimarsa, mon état mystique ordinaire, mais je n’avais jamais fait le rapprochement. Prakã, a est ce qui domine en dhyãna et brille seul dans le nirvikalpa-samãdhi  : imaginez un château pleinement éclairé qu’on traverserait sans rien voir, dans un flot de lumière égale. Vimarsa c’est la prise de conscience, je regarde ceci, cela, je pense, je reconnais, m’oriente… Dans la vie ordinaire, vimarsa recouvre entièrement prakãsa, néanmoins ce dernier est lâ sinon on ne verrait rien, mais on ne perçoit jamais cette belle lumière pour elle-même, on ne s’intéresse qu’aux objets éclairés.

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Dams mon état ordinaire, prakasa avec sa paix, son silence, est au premier plan et engloutit souvent vimarsa : la prise de conscience se fait mal auprès du guru et pourtant la conscience demeure.

Puis elle prépare son retour en France où elle débarque le 7 avril après un mois passé sur le bateau. Voyage difficile :

Mort intérieure, silence intérieur de la mort, mais la paix noie tout… Rien ne peut m’émouvoir, ni la pensée de ceux que je quitte ni celle de ceux que je vais trouver, mais aussi quelle paix, quel arrêt !

Au Caire, entraînée par sa compagne de cabine, elle va jusqu’au sphinx, à dos de chameau : « Nous avons beaucoup ri, car ma gaieté demeure ». En France, Lilian, qu’Aliette rejoint, passe quinze jours dans le midi avant de regagner Le Vésinet.

Lilian recevra environ huit lettres du guru cette année-lâ. Le guru lui fait part du mariage de Durgesh, sa fille aînée et des joies et des soucis que cela entraîne. Le mariage d’une fille est très coûteux en Inde et le guru n’a pas d’argent. Comme toujours il compte sur la Providence, car il ne demande rien à personne. « Seulement, commente Lilian avec son humour inépuisable, Dieu agit de justesse et à la limite du temps fixé et tout juste assez…, utile, mais mesquin ! ».

Pour le guru, maladies, chute, soucis de tous ordres se succèdent.

Sont évoqués les noms de Philibert dont la venue est attendue et de Munir Hafez/1 dont la rencontre avait enchanté Lilian en 1954.

Un refrain revient sans cesse : l’impatience avec laquelle l’entourage du guru réclame des nouvelles et le retour de Lilian.

â la fin de l’année, le guru lui-même ne cache pas sa propre déception de voir ce retour retardé.

1. Spécialiste de l’Islam (1911-1998)

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Extraits des lettres du guru

7 avril 1956

[…] Maintenant, vous avez dû arriver en France. Vous savez bien que je n’exprime jamais mes sentiments. J’ai prié pour que vous soyez tout à fait heureuse pendant les jours où vous voyagiez… Oh ! La vie est très courte et l’on a beaucoup à faire ! Que Dieu vous bénisse avec une pleine réussite dans la vie.

Je suis pleinement satisfait, car mon « Dieu » a toujours été bon pour moi. S’il vous plaît, priez pour moi.


26 mai 1956

(Mariage de Durgesh)

[…] Le mariage fut un mariage magnifique. à chaque instant, les gens sentaient la grâce du Tout-Puissant. J’étais toujours entouré par les âmes pieuses de mes parents, de Shri guru Maharaj et des autres Supérieurs.

Dieu est si bon envers moi que personne n’a pu savoir jusqu’â présent comment une si grande dépense a été faite. Ne vous inquiétez pas. Ma vie est pleine de luttes. On doit faire face à tous les soucis du monde.

Ma chère Lilian, le moment n’est pas très éloigné où vous serez tout le temps entourée d’une foule. Celui qui peut s’absorber totalement et constamment dans le guru, atteindra certainement le But. Je suis très impressionné par les personnes qui viennent à vous. Tous semblent être dans une bonne disposition.

Maintenant, vous pouvez très bien juger par vous-même. Le progrès va toujours avec l’amour intense et l’affection.


17 juin 1956

[…] La semaine dernière, je suis sûr que vous avez pu sentir quelque chose de plus, car je suis resté totalement absorbé en vous pendant un long moment. Rien n’est censé stopper les courants spirituels. De telles vagues peuvent être et sont envoyées d’un coin du monde à l’autre. Dans le cas où celui qui reçoit est très bon, un saint peut transmettre toutes sortes de choses. C’est

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ce que j’ai appris de mes Supérieurs et gurus. Veuillez continuer à orienter les gens vers Dieu et à acquérir la paix stable et durable. Plus on a d’ennuis dans ce monde, plus on monte haut. Vous êtes désignée lâ-bas (en Occident) pour une mission spirituelle.

C’est un fait que si on n’oublie pas son moi, il n’y a aucune possibilité de progresser dans cette voie. Tout ce que vous avez écrit dans votre lettre est entièrement vrai. Réellement, il y a peu de gens qui suivent la voie conformément au système et à n’en pas douter, le plus souvent cela dépend du guide spirituel. Vos satsangi sont bons. S’ils s’intéressent vraiment, veuillez continuer à leur donner des sitting et essayez aussi d’encercler leurs pensées avec votre pouvoir spirituel caché. De cette façon, j’en suis sûr, parmi eux sortira un, voire deux véritables adeptes.


24 juillet 1956

[…] On devrait toujours demeurer prêt à faire face aux soucis du monde aussi bien qu’aux anxiétés. De telles choses orientent les gens et les conduisent vers le but spirituel. Est le bienvenu celui qui franchit la frontière spirituelle, et a plus de chance celui qui traverse tous les tourments et soucis spirituels. On ne peut passer cette étape qu’avec l’aide d’un guide spirituel. Ces sortes de choses ont l’habitude de revenir sans cesse. à moins de devenir un maître, il y a danger. C’est la raison pour laquelle le véritable adepte devient un devotee d’un guide spirituel (autrement dit d’un guru).

Vous êtes désignée lâ-bas. Veuillez continuer à travailler sans aucun désir et vous réussirez… Certaines personnes sont dotées d’un instinct naturel, d’où leur conversion immédiate, pour d’autres, il faut le temps.

Vous pouvez aller partout où vous êtes invitée, mais veuillez essayer de propager les expériences que vous avez obtenues.


5 septembre 1956

Ma chère Lilian,

[…] Les raisons d’une telle quiétude sont tout à fait claires. Ce n’est pas étrange que vous soyez tombée et que vous soyez blessée. Cela devait arriver. Dieu merci vous vous en êtes sortie. Le système dans lequel nous allons tous est plein d’amour et il nous conduit au But à travers les ennuis, les soucis aussi bien qu’â travers l’insatisfaction…

Il y a peu de gens dans ce monde qui veulent vraiment la paix et la félicité ou le plaisir, et parmi eux certains suivent la voie ou des doctrines. Heureux sont ceux qui s’abandonnent totalement. C’est vraiment un plaisir pour moi que vous progressiez de jour en jour. Si quelqu’un vient vers vous en ayant la foi, il en profitera sans aucun doute.

C’est un fait que le corps mort d’un saint ne se détériore pas pendant une longue période. Certains disent qu’il n’y a jamais de décomposition. Seuls les êtres évolués s’en rendent compte. Si vous n’avez rien senti sur la tombe de saint Jean de la Croix, cela importe peu. Il doit y avoir des raisons.

Parfois des saints ne sont pas en position de savoir quoi que ce soit sur les saints ou les gens qui ont quitté ce monde.

Je vous ai parlé de nombreuses fois de ce sujet. Ayez de la considération pour lui, car il est censé être un grand homme de son temps dans les pays européens.

Transmettez-leur mon message à savoir que sans satsang personnel il est difficile pour quelqu’un d’atteindre le but. Un guide spirituel doit être très solide. Il doit être maître de la transmission de toutes les choses survenant dans ce chemin. Sans la foi, le guide spirituel est toujours réduit à l’impuissance… La meilleure chose pour l’être humain est de réaliser le Soi. Vous êtes désignée lâ-bas. Essayez, je vous prie, de les conduire à la paix et à la félicité. à travers leurs écrits ils semblent nobles et bons. Que Dieu les bénisse ainsi que ceux qui ont un ardent désir… C’est seulement par la grâce du Tout-Puissant que l’on peut faire face à toutes les difficultés.

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24 septembre 1956

[…] Je suis étonné d’apprendre que vous ne progressez pas. Il n’y a rien dans ce monde pour arrêter les courants spirituels. La plupart du temps on se souvient de vous et vous aussi, sentez que vous êtes présente ici. Parfois, il arrive que l’on ne pense pas au progrès. La société aussi est une grande cause de cela. Il ne faut pas vous décourager. Je vous assure que les choses spirituelles lorsqu’elles ont été pleinement expérimentées ne sont jamais amoindries. à n’en pas douter, un constant satsang est tout à fait essentiel…

Vous n’êtes jamais censée déranger et aussi vous avez touché mon cœur en écrivant ainsi. Si vous n’avez pas suffisamment de temps pour méditer dans la journée, essayez d’être absorbée la nuit. La nuit est très importante pour cela.

Une chose que nous devons garder présente à l’esprit : tout le progrès spirituel dépend des expériences. Pour cela nous avons à chercher et à choisir une personne expérimentée et réalisée. Seuls la proximité et l’amour pur d’une telle personne conduisent au but. Rien n’est important, si ce n’est satsang constant et amour.

Le moment venu, la chose réelle est donnée en cadeau puisque l’obtenir est au-delâ du pouvoir et de la compétence d’un être humain…

Que Dieu vous bénisse avec tous vos espoirs et désirs dans ce monde aussi bien que dans les Cieux.

Continuez à prier pour moi et pour chaque âme.


5 novembre 1956

[... ] Pendant ma maladie, je pensais beaucoup à vous. Vous devez l’avoir senti, j’en suis sûr. Ici tout le monde ressent votre absence.

â n’en pas douter, les ennuis du monde nous conduisent vers le But spirituel. La paix ne devrait jamais être troublée, c’est ce qui est obtenu ou expérimenté avec le guide spirituel. Cela exige vraiment un constant satsang. Vous avez pris note de ce point particulier maintes et maintes fois. Parfois des courants directs

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arrivent en provenance d’ici. Essayez de les recevoir. Vous pouvez recommander à tous les satsangi lâ-bas de rester dans un état de réceptivité. De telles choses sont très importantes.


9 décembre 1956

[…] J’ai reçu votre lettre affectueuse. Je suis très heureux de parcourir son contenu. Celui qui essaie de s’immerger tout le temps doit recevoir les courants.

Vraiment, vous avez essayé de comprendre le système. C’est tout et tout amour. Ce qui est dans le cœur du cœur ne peut jamais être écrit dans les livres, bien que des gens instruits aient fait de leur mieux pour l’expliquer, même alors cela reste secret. La grâce du satsang ne peut jamais être expliquée. Elle doit être réalisée. à notre époque, les gens pensent que lire des livres et adorer des idoles est la chose principale et qu’il n’y a rien au-delâ.

Le sitting n’est pas donné à chacun et ce n’est pas pour ceux qui ont l’esprit étroit.

C’est un fait, on ne doit pas en douter, Dieu est très bon pour les malheureux êtres dont le cœur se souvient de Lui, dont le cœur ne L’oublie jamais. Continuez à prier pour moi, je vous prie.

Je me souviens de mademoiselle X et aussi de vos autres amis. Ceux qui viennent à vous sont miens…

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Extraits de lettres de Lilian

[…] Ici je vis dans vismaya et camatkãra à tous les points de vue. Néanmoins les premières années sont les plus merveilleuses, car c’est sans cesse de l’inédit. Ce sont les extases sans arrêt… Il en est de même pour qui découvrirait subitement l’Himalaya après les chaleurs du désert. Les premières grimpées sont magnifiques, la vue des cimes… Mais en haute altitude on se sent perdu, las, on a l’habitude de la montagne… L’émerveillement est à la fois moins fréquent, mais il est plus profond aussi. Il ne s’agit plus de découvertes prodigieuses, mais de vie ou de mort. (2 mars)

[…] Je ne veux rien d’autre que Dieu et je ne veux Dieu à aucun prix…

â propos de la question d’un ami occidental de passage :  « Votre guru est-il omniscient ? » :

[…] Jamais je ne me suis posé une telle question, car s’il est vrai qu’il sait bien des choses que nous ne savons pas ; peut voir l’avenir , le passé, lire en nous à volonté, se balader à Paris et en revenir avec des impressions comiques et si personnelles qu’il ne demeure aucun doute qu’il y est allé (le pont de la Concorde : il note l’habillement des gens, les pardessus des hommes et ceux des femmes étant de même longueur, etc...), néanmoins, il n’est nullement omniscient.

Juste avant le départ de l’ami, le guru lui a décrit tout ce qu’il (ce dernier] avait éprouvé durant ces trois jours, mieux encore qu’il aurait pu le décrire lui-même. Du coup, ce dernier a décidé de son omniscience !

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Notes personnelles

Majorque :

[…] Même état de désolation, son extraordinaire régularité depuis quelques années doit être notée. Il est aussi stable que ma paix. Cette matinée, pour la première fois, extase en nageant sous la mer avec mon masque. D’ailleurs, mon recueillement est profond tout le jour et mon corps est dans le bien être. Mais, tout le reste m’ennuie.

Lorsque j’étais dans l’Inde, submergée par cette même désolation et qu’il faisait chaud, sans le moindre confort ou plaisir, sans la moindre beauté, je rêvais à l’Espagne, à la mer, à la fraîcheur de la brise, à la nage sous-marine, à l’odeur des pins sur la plage… Il me semblait que si ces conditions étaient remplies mon bonheur reviendrait… Réunis ici, tous en famille dans un coin de rêve, sans souci, je dois avouer que ma désolation est plus complète quelle n’a jamais été, car je sais désormais que rien ne peut plus l’alléger : nous avons vu de magnifiques falaises et une mer violette bleue verte. J’ai dormi sous les pins dans une douceur exquise. J’ai nagé parmi les poissons scintillants, et les algues et les pieuvres. Mais c’est comme dans l’Himalaya, face aux sommets neigeux…, comme au Kasmïr sur le lac plein de lotus et ses montagnes de soie et de velours… Rien ne m’offre la moindre consolation, rien ne pénètre plus l’écorce superficielle de mon être. Rien, hors l’extase.

Ce soir, je montais une côte afin de voir Pollensa-Puerto des hauteurs, mais je savais bien qu’au sommet je regarderai à peine, ou si je contemple le coucher du soleil sur une mer infiniment calme, le charme ne pourra parvenir jusqu’â mon cœur. Alors j’ai compris ce qui m’arrivait, ce que je ne veux pas m’avouer à moi-même, car ce serait dépasser les prémisses, faire un pas en avant que mon honnêteté ne me permet pas, mais psychologiquement il me faut reconnaître le fait, si d’un autre point de vue rien n’est prouvé. Je suis dans l’état de quelqu’un qui se meurt d’amour pour un disparu ou un bien aimé absent.

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C’est ainsi que les saints d’Espagne expliquent leur état. Mais ce n’est pas en mon cas amour latent de l’âge mûr, car j’ai été comblée l’année passée et même les précédentes, et tout dernièrement par un bel espagnol qui aurait bien voulu. Non, je ne pense pas à un homme, pas même à mon guru, car auprès de lui ma peine est la même.

Je ne veux plus l’extase, je ne veux plus cette félicité qui me comble, je veux l’Etre qui en est la source, refusant tous ses présents, c’est Lui seul que je veux. Mais c’est l’Inconnu. Et c’est sans une seconde d’arrêt que je le veux et comme je ne puis rien faire pour l’obtenir, je me désole et languis et n’avance pas d’un pas vers lui. En moi, il a creusé des cavernes faites pour lui seul, mais il ne les remplit pas. Tout le reste s’y perd comme un atome dans une immensité. Je n’essaie plus guère de jeter des atomes pour les remplir… Ici-bas, je sais qu’il n’y a plus de joie, car j’ai goûté à une Joie qui éteint toutes les autres. N’est-ce pas une des situations les plus cruelles qui soient, cette absence lourde de présence ou plutôt présence qui équivaut à une absence ?

1957

Lilian reçoit les lettres au Vésinet qu’elle quittera fin août pour le Kasmïr.

Pendant les premiers mois de l’année, le guru est très gravement malade. Ce sont deux lettres de Raghunath Prasad/1 qui en informent Lilian. Son cas est déclaré désespéré : « Il était raide comme un bout de bois et entièrement inconscient pendant deux mois ». Mais son guru lui est apparu ainsi qu’â sa femme et à son frère pour leur dire qu’il allait se rétablir.

On peut le rappeler à ce propos, le guru confia un jour à Lilian que, mort à deux reprises, il avait été renvoyé par ses maîtres, sa tâche n’étant pas achevée.

En février, le guru est si faible qu’il ne peut même pas être transporté sur les lieux du bhandara : « Le bhandara sans lui, vous le comprenez, est sans vie, cependant nous dûmes le célébrer, comme le désirait Bhai Sahib/2 » écrit Raghunath Prasad.

Divers troubles de santé continuent à accabler le guru : anthrax, fièvres, inflammations diverses. Les médecins parlent d’un an de repos ; il ne peut reprendre son travail, ce qui pèse lourdement sur sa situation financière qui va de mal en pis. Il attend Lilian.

En septembre arrive à Kanpur une lettre de Portofino, en Italie, c’est de lâ que Lilian part pour Kanpur et le Kasmîr via Bombay.

Plus tard, elle évoquera souvent ce passage en Italie où l’avaient accompagnée Philibert et Gretty ainsi qu’Ida et son mari ; c’est à cette occasion qu’a eu lieu leur rencontre avec le Padre Pio :

Nous n’avons rien ressenti ni pendant la messe ni dans la journée bien que nous fussions près du confessionnal, il semble

/1. Disciple très proche du guru.

/2.En hindi : frère aîné (formule de respect).

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terriblement triste et assez dur. Quelle différence avec mon guru ! Mais les stigmates sont bien visibles durant la messe qu’il dit remarquablement bien.

â Assise ce fut autre chose, Lilian et Gretty sont terrassées en haut de l’escalier de la basilique de sainte Claire et Philibert qui se moque, « foutaise que tout cela », tombe le cœur en feu, avec une émotion intense au-dessus du tombeau de saint François. Toute sa vie il regrettera d’avoir été mis dehors par le bedeau à cause de la fermeture.

Après dix jours auprès du guru, physiquement très faible, Lilian se réfugie pour finir un travail pour Louis Renou en haute montagne, tellement la présence du guru est difficile à supporter… Mais, « dès que je l’ai revu, j’étais émerveillée par sa bonté, cette chose spirituelle indéfinissable qui fait toucher quelque chose de divin » écrit-elle.

Extraits des lettres du guru

1er février 1957

Lettre de Raghunath Prasad, le guru était très malade :

« … Même dans son état inconscient il murmurait votre nom plusieurs fois et se souvenait de vous… Il est trop faible, même pour parler, cependant il m’a demandé de vous écrire tout à son sujet. »


27 février 1957

Lettre de Raghunath Prasad :

« … Vous savez, quand la force physique décline, la force spirituelle augmente. Les courants étaient si forts qu’il était presqu’impossible de tenir debout dans sa chambre. Tout le monde entrait en samãdhi.

Seulement quelques personnes avaient la permission de le soigner. Les courants ne se limitaient pas seulement à la chambre. Ils s’en allaient loin dans ce monde. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que vous les receviez… »

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24 mars 1957

[... ] Après une longue et sérieuse maladie, je vous écris cette lettre. Mes doigts tremblent encore maintenant. Pourtant, j’ai décidé de la terminer… Du point de vue du monde, j’étais complètement inconscient pendant trois semaines. à la fin, le cas était déclaré tout à fait désespéré. Par la grâce du Tout-Puissant et par les pieds de lotus des gurus et des Supérieurs, l’âme revint dans le corps mort… à n’en pas douter, il y a des jours très durs. Dieu peut nous aider à supporter tous les soucis…

Ma maladie a suscité pour moi une période d’essor du point de vue spirituel… Veuillez continuer à prier pour moi. Un lourd fardeau pèse sur moi. Je souhaite aussi prendre ma retraite… Vous étiez et vous êtes toujours avec moi.


21 avril 1957

(Le guru est toujours malade, abcès et fistule.)

[... ] Je suis très reconnaissant envers tous vos satsangi frères et sœurs. Leur si grande inclination pour ce Système est un don de Dieu seul ; viendra le temps où ils seront tous bénéficiaires. Je prie pour tous. Ces jours-ci, les courants vont rapidement. On devrait les recevoir. Vous êtes par la grâce de Dieu désignée lâ-bas. Les personnes qui viennent à vous ont de la chance, elles sont sûres d’obtenir paix et félicité.


7 mai 1957

[…] Ma maladie est devenue très longue. Les docteurs disent que je dois me reposer au moins pendant une année. Physiquement et mentalement je suis devenu très faible. Par la grâce de Dieu et des pieds de lotus des gurus, mon cœur est très solide. Dieu est si bon que la paix n’est jamais troublée bien que, du point de vue du monde, vous puissiez comprendre dans quelle situation je me trouve ces jours-ci.

C’est entièrement grâce à votre cœur bon et généreux que des gens si gentils viennent vers vous.

Je pense que vous vous inquiétez beaucoup pour moi et c’est la raison pour laquelle vous avez envie de dormir. Croyez en

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Lui. Un jour vous serez à un degré très élevé. Je suis toujours avec vous. Essayez toujours de vous absorber. Rappelez-moi au bon souvenir de vos frères spirituels. Un jour, je serai lâ.


15 mai 1957

[... ] Il n’y a pas de mots pour dire combien je suis désireux de vous voir ainsi que tous vos frères spirituels.

La vie est courte et beaucoup de travail reste à faire… Vous ne devez penser à aucune sorte de complication. Chaque chose est pour le mieux… Je suis toujours avec vous. Tous les frères et sœurs satsangi doivent croire que je suis toujours plus près d’eux et qu’un jour je serai lâ.

On doit garder à l’esprit que de telles personnes semblent toujours chargées de soucis du point de vue du monde. C’est une des raisons principales pour laquelle ils atteignent le plus haut degré. Cette connaissance est transmise de cœur à cœur. Ils ont de la chance ceux qui participent de la vie d’un saint.


5 juin 1957

[... ] C’est un fait que du point de vue du monde je traverse de rudes moments. Je remercie Dieu, je suis très heureux. Mon cœur est libre de tous ces soucis. Des courants spirituels sont envoyés régulièrement. Essayez de les recevoir.


11 juillet 1957

[…] Je suis très heureux de savoir que vous êtes attendue ici prochainement. Votre compagnie est très agréable… Les circonstances auxquelles je suis soumis ces derniers mois dépassent l’imagination. On ne peut dire à quel point Il est bon.

Nous ne mettons jamais notre confiance en Lui. Nous essayons toujours de nous présenter sous plusieurs formes devant les gens. D’abord et avant tout, nous devons nous oublier nous-mêmes et nous immerger dans le Guide spirituel. En vérité, cela exige une affection ou un amour immuable.

Je suis très heureux de vous écrire que sans le savoir vous vous trouvez immergée. Quand on arrive à ce niveau, on ne peut

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pas saisir les idées. Maintenant, vous avez besoin d’un satsang constant. Dieu aide et vous serez ici dans un futur proche. Il m’a laissé dans ce monde pour un certain travail. Du point de vue du monde, je suis resté inconscient pendant plus de deux mois, mais en même temps j’étais aussi conscient qu’une âme est censée l’être. à ce moment-lâ, de multiples fois vous étiez avec moi et toujours avec le même esprit que vous avez toujours eu.

Je me souviens pleinement de vos amis et j’essaie d’envoyer les courants requis. Ils sont tous gentils. J’ai aussi de grands sentiments pour eux.


11 septembre 1957

Le guru a reçu une lettre de Lilian provenant d’Italie. Il se réjouit de sa prochaine venue et lui fait part de la mort d’un fils du soufi.

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1958

Au début de cette année, Lilian vit à Kanpur et séjourne à Bénarès. Elle arrive début avril au Kasmïr où elle est heureuse de travailler auprès de Lakshman Joo. Le guru voudrait l’y rejoindre, mais les difficultés se révèlent insurmontables : parmi elles, son état de santé et la nécessité d’un compagnon de voyage.

Le grand souci de Lilian pendant cette période tient à l’organisation de la venue du guru en Europe. Il faut, pour commencer, obtenir une autorisation de voyage en France et en Belgique.

Or, le gouvernement de l’Inde exige des garanties financières exorbitantes. De nombreux Indiens partis sans ressource ont de être rapatriés aux frais du gouvernement. « C’est devenu vraiment difficile d’avoir un passeport pour l’étranger ».

Tous les efforts de Lilian tendent donc à résoudre ce problème. S’imposent d’abord démarches et formalités qui se heurtent à l’inertie indienne, il faut également trouver un mécène discret qui laisse toute liberté au guru en Europe, et reste enfin une certaine inquiétude quant à l’adaptation du guru à la France et de la France au guru.

Mon guru est un paysan du Moyen Age aux manières rudes qui se mouche (mais extatiquement !) dans la nappe… Je ne peux l’imaginer dans un salon… De plus, il a un grand mépris pour les femmes et je veux qu’il reconnaisse la valeur de la femme d’Occident.

Lilian rentrera à Paris au mois de septembre, épuisée et excédée par tous les inconforts de l’Inde.

« Je crois que je ne retournerai en Inde qu’enchaînée à fond de cale ou dans le ventre d’une baleine. Si je reviens de moi-même, c’est que je suis une grande sainte à moins que ce soit pour que le guru arrache le harpon qu’il m’a planté au cœur ! » écrit-elle à une amie, dans la spontanéité d’une correspondance intime.

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Pas plus de deux ans plus tard, elle reviendra non dans le ventre d’une baleine, mais d’elle-même dans la carlingue d’un avion d’Air France. Que doit-on en conclure ?

Restent dix lettres du guru datées de cette année-lâ. Six sont adressées à Lilian au Kasmïr, quatre au Vésinet. Elles sont empreintes de sa sérénité inébranlable en dépit des assauts répétés de la maladie et des soucis financiers, et expriment sa confiance en Lilian quant à sa mission auprès des gens qui viennent et qui viendront vers elle.

Extraits des lettres du guru

13 avril 1958

(Lilian est au Kasmîr pour quelques mois.)

[... ] Une chose que je veux vous dire c’est de ne jamais vous inquiéter pour moi. Grâce à Dieu, pas de soucis avec moi… Vous voyez, la vie est très courte. On doit réaliser le Soi.


6 mai 1958

[... ] J’ai reçu votre lettre quand vous avez quitté Delhi pour le Kasmïr. Je me rends compte que vous allez bien et que vous êtes tout à fait heureuse lâ-bas. Étant donné les circonstances, vous n’avez pas besoin de vous souvenir de moi aussi dans ce lieu. Je pense que la table a tourné. J’ai passé mon temps avec mon vénéré Shri guru Maharaj pendant plus de vingt ans comme ceci. Vous aussi avez eu son darsan . C’est un fait que jusqu’â présent je n’ai pas été capable de rencontrer un homme qui soit son équivalent.

Du point de vue du monde, je ne suis jamais heureux, mais du côté spirituel je suis toujours serein. La grâce est toujours avec moi. Je souhaite que la chose entière vous soit transmise… On est censé affronter et supporter ennuis, soucis et difficultés.


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30 mai 1958

(Grosses chaleurs, mauvaise santé du guru, difficultés pour le voyage au Kasmir.)


14 juin 1958

Le guru a un abcès au visage, souffre de la chaleur, « a une douleur insupportable au dos du côté droit. »


1er juillet 1958

[…] C’est tout à fait vrai. je ne serais jamais allé en Belgique ou en France sans vous prendre avec moi. Ma mission est lâ-bas seulement à travers vous… Pas de traitement, pas d’autres ressources et pourtant nous vivons bien. Je suis sûr que Dieu va m’aider. Sa grâce demeure toujours avec moi. Vous voyez les ennuis du monde sont seulement de courte durée. Ils n’affectent pas beaucoup.

Si la grâce de Dieu est avec nous, j’essaierai de vous mettre à un nouveau stade. J’essaie toujours d’éviter que mes difficultés et ennuis vous soient transférés : puisque vous restez la plupart du temps absorbée, tout est transféré.

Continuez à prier pour moi, je vous prie. Vraiment, la vie est courte et beaucoup de travail reste à faire.


17 juillet 1958

[…] Je regrette qu’en ce moment vous ne receviez pas des courants clairs. Parfois, j’ai été dans un bon état. En fait, du point de vue du monde j’ai eu des soucis et des ennuis, mais c’était seulement physique et mental. Cela ne touche pas le cœur ni l’âme. Un constant satsang est ce qui importe le plus. Je pensa que du point de vue spirituel vous n’êtes pas heureuse lâ-bas. Il y a tant de choses qui ne peuvent être exprimées. Elles sont seulement transmises de cœur à cœur.


14 septembre 1958 (Lilian en France)

[…] On attend de l’être humain qu’il supporte toutes les

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sortes de souffrance qui lui sont proposées. Du point de vue spirituel, j’ai essayé de rester avec vous. C’est ce que vous sentirez. D’autres aussi, j’en suis sûr, sentiront ainsi.


10 octobre 1958

[…] C’est un fait que les anxiétés et les ennuis du monde ne touchent pas mon cœur. Mon cerveau n’est pas perturbé non plus. Il y a quelque répercussion par la suite sur mon état de santé.

Je suis heureux d’être informé de l’état de Gretty. Elle a flotté dans l’air. Elle a vu son corps en dessous, cela veut dire qu’elle sentait que quelque chose était tout à fait en dehors de son corps. Elle s’en est beaucoup réjouie. En même temps, elle a souffert et était impatiente de revenir dans son corps. C’est une étape très agréable. Son âme est sortie de son corps. Elle peut progresser très régulièrement. Comme il aurait été bon qu’elle fût ici ou que j’eusse été lâ-bas ! Elle n’a pas vu mon aspect physique. Vous pouvez bien percevoir comment son cœur est à mon égard. C’est pour cela que vous avez été déléguée lâ-bas. Les gens qui sont au-delâ de l’agitation mentale [le] percevront quasiment.

Vous ne devriez jamais penser que vous ne savez pas ceci ou cela. Toute chose est en vous. Vous êtes rattachée à ces âmes pieuses qui se sont immergées dans le Tout-Puissant. Je vous assure que je pense toujours à Gretty, Philibert.

Il y a d’autres hommes et femmes, frères et sœurs dont le visage se présente à moi lorsque je suis en samãdhi. Je pense qu’ils viendront aussi vers vous. Quelquefois, je pense à vous tous pendant longtemps, dans le bon état [où] on essaie d’être immergé. C’était la raison pour laquelle vous avez senti tant de choses étranges…


20 novembre 1958

[…] Je pense toujours à vous. Je suis sûr que vous aussi. Chaque satsangi de lâ-bas reçoit à travers vous. Je l’assure, donnez l’assurance à tous les satsangi qu’un jour je serai lâ-bas. Dieu est bon et gouverne l’univers entier.

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Vous restez très occupée. Comme c’est bon si chaque chose est faite en méditation ! Ce n’est pas difficile pour ceux qui savent comment s’immerger dans le guide spirituel. C’est le premier pas et l’on devrait s’y accoutumer. Je ne sais pas pourquoi j’ai dans l’idée que vos plus jeunes frères et sœurs devraient bénéficier sans le moindre effort des courants qui vont vers eux. Ils ne les reçoivent pas parce qu’ils ne connaissent pas la manière. Vous êtes désignée lâ-bas. Les personnes qui viendront à vous, je vous assure qu’elles en bénéficieront.


31 décembre 1958

(Bhandara des 25, 26, 27 décembre 1958)

[…] La grâce du bhandara ne peut pas être expliquée avec des mots. Ce moment fut le meilleur. Chaque participant quel qu’il fût a senti la même chose. Au-delâ des pensées et des dispersions, des courants directs venaient lâ. Le monde et les choses du monde étaient loin de notre esprit. Toute l’atmosphère était pleine d’amour et de félicité. Tout le monde le ressentait.

L’assemblée était plus importante que la précédente. J’aurais souhaité que vous fussiez ici. Oh ce monde nous détourne des choses bonnes et des actions justes ! Je suis sûr que vous avez médité pendant les jours du bhandara. Beaucoup de gens ont demandé de vos nouvelles pendant les jours du bhandara.

De même que de mauvaises idées sont transmises par des personnes malveillantes, de mauvaises odeurs par des fleurs, etc., de cette façon précisément de bonnes choses venant de bonnes personnes sont transmises de cœur à cœur. C’est un secret. Seules les personnes qui sont en contact avec un saint peuvent le comprendre.

Votre cercle de connaissances est très large. Tout le monde veut vous avoir pour amie. Remplissez cette mission dans le monde entier.

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Lettre de Lilian à une amie

â A. C. avril 1958

[..] Mais je vais essayer de vous expliquer la complexité de la vie mystique :

Imaginez que toute votre vie vous tournez en rond, assoiffée, dans la chaleur suffocante et la fièvre, bousculée par une foule hargneuse, sans repos, dans une âpre querelle sans but ; il y a bien un sourire ici et lâ, mais vous ne pouvez-vous arrêter un moment et sourire en réponse.

Subitement, sans savoir comment, vous tombez dans une magnifique cathédrale. C’est la paix, la fraîcheur, toute soif calmée. Tout est beau ; mais l’obscurité règne, vous devinez les choses, allant à tâtons, mais vous êtes si bien que vous n’avez nulle envie d’explorer ce domaine immense. Et il y a une présence très douce qui vous apporte tout ce que vous désirez, une voix merveilleuse. Toute misère est oubliée. Les bruits du dehors sont assourdis.

Du seuil de la cathédrale, vous cherchez à attirer les autres et vous décrivez autant que possible la paix, la fraîcheur qui les attend. Peu à peu, cette présence se révèle à vous, mais aussi vous vous sentez un peu perdue ; si la présence ne se manifeste pas, vous souffrez, vous vous ennuyez…

C’est toute une vie nouvelle. Jusqu’â un certain point vous vous confiez aux autres. D’abord, vous ne décrivez que la cathédrale… Comme une jeune fille qui décrit le bal merveilleux où elle a rencontré celui qu’elle aime sans jamais parler de lui à ses amis. Mais après les fiançailles, elle parlera librement de lui, décrira les cadeaux faits par lui sans pourtant parler de leur amour mutuel. Mariée, elle se confiera plus encore, décrira leurs voyages, etc... Et pourtant, elle gardera l’essentiel pour elle.

La vie mystique est plus riche et plus complexe que la vie ordinaire, elle a ses profondeurs et ses zones plus superficielles qui ne sont nullement celles de l’amour : ainsi la kundalinî, les impressions physiques procédant de la paix, tout ce qui peut

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être livré en pâture sans danger. C’est comme l’entrée dans la cathédrale, un monde nouveau d’harmonie et de subtilité extrême.

Mais ce n’est que le seuil de la vie mystique. C’est l’entrée en soi-même seulement et déjâ c’est inouï. Lorsqu’on était ballotté et torturé dans la foule, on ne pouvait penser à rien, n’aimer personne. Dans la paix, on est tout entier disponible : on peut se donner à l’amour, s’arrêter pour aimer, rêver à celui qu’on aime. C’est comme la santé pour qui serait malade. Alors seulement, on peut agir beaucoup et en paix. Dans la fièvre et la douleur, l’effort coûte trop, il devient fébrile, on croit faire beaucoup, on s’agite et on confond délire et pensée lucide.

Ceci vous donne-t-il une idée de ce qu’est la vie mystique ? Ce n’est pas une vie religieuse et pieuse qui va s’approfondissant, non c’est un nouveau registre de l’être, un domaine entièrement nouveau dans lequel on est précipité en une seconde… On sent le devoir d’en faire part à tous, au moins à tous ceux qu’on aime. Qu’ils sachent qu’il y a quelque chose tout proche. Et pourtant, je hais toute propagande, l’esprit missionnaire.

On ne profane pas ce domaine en en parlant du fait même qu’on n’a rien à en dire. C’est comme conter à un sourd qu’on est allé au concert et qu’on a entendu tel et tel morceau, sans s’étendre sur les jouissances sonores ressenties…

L’amour seul est sacré et secret, et lâ encore tous les mystiques l’ont chanté, même les chrétiens. Longtemps, j’ai été choquée par le ton profane ou érotique des persans et de certains chrétiens, mais il ne leur est pas aisé de s’exprimer autrement s’ils ne veulent pas être secs et fades.

Autre lettre à A. C. :

[..] La vie mystique ? D’après mon expérience et le traité — si ancien que je traduis — c’est comme si nous apercevions un beau ciel à travers un fin grillage noir lequel représenterait des figures variées, infinies : poule, chien, house-boat, et nous serions convaincus que le ciel n’est que cette variété infinie de

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découpures qui est toute proche, alors qu’en fait il n’est que pure conscience indivise et félicité sans borne/1.

De même, parce que nous ne voulons que le limité — en amour, en connaissance, etc. — nous découpons sans cesse la merveilleuse réalité — unique — en des milliers de choses et nous nous épuisons à aller sans fin de l’une à l’autre. Tout plaisir ressenti est néanmoins la félicité infinie sous-jacente au grillage (comme le bleu est le bleu du ciel), mais découpée, limitée, misérable. La connaissance de chaque objet est vraiment la lumière du ciel (la conscience), mais tellement fragmentée qu’elle a perdu son éclat.

De même pour la vie, pour l’amour infini, car il n’est pas de vie, d’amour, autre que cette Réalité. Mais nous les voyons si découpés qu’ils perdent leur sens, leur grandeur, leur unité.

Néanmoins c’est chaque fois la Réalité que nous apercevons vaguement, car sans elle le grillage ne se détacherait pas sur un fond lumineux et serait invisible. Le grillage est arbitraire tandis que la Réalité est sans artifice.

Certains êtres, les saints, les grands artistes ont un grillage moins découpé, plus vaste ; les êtres étroits n’ont qu’un petit coin de grillage avec des découpures infinies.

Deux attitudes sont possibles : ou l’on est extraverti et on tisse le réseau sans arrêt, ou l’on est introverti, et c’est l’entrée dans la vie mystique, mais c’est tellement rare. Si cela arrive une seconde seulement, le grillage disparaît et l’on voit le grand ciel et sa lumière infinie, éblouissante. Mais on ne peut avoir que l’un ou l’autre : ou la Réalité ou le grillage et son découpage artificiel, bien qu’il n’y ait ici et lâ qu’une seule réalité que tous nomment divine.

Le livre que je traduis cite cent douze moyens pour atteindre cette réalité et briser le réseau. Ou bien on arrête à sa source l’activité qui engendre ce réseau, c’est-â-dire qu’on empêche désir ou connaissances limitées d’apparaître — ou on se concentre sur un désir, une connaissance, un objet quelconque, ou l’amour

/1. Voir Le Vijnana Bhairava, p.15-17 (voir Publications)

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etc., de telle façon qu’on ne regarde le ciel qu’â travers un seul trou tandis que tout le reste du grillage disparaît, et par ce trou on peut apercevoir le beau ciel pur, puisque le réseau n’est plus perçu, mais ce n’est que peu de temps. Néanmoins, une percée s’est produite, on a compris, on n’oublie pas, on a été ébloui. Un peu comme le ciel, la réalité est pure, simple, grandiose, infinie, lumineuse, unique, apaisée, douce. Il faudrait ajouter amour et félicité, et aussi que cette merveille est saisie en nous, le réseau nous sépare de nous — et de l’univers également…

Cette comparaison que je viens de découvrir pour vous va me servir de préface à mon ouvrage, car elle explique assez bien les choses.

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1959

Lilian au Vésinet depuis septembre 1958 y passe l’année 1959. Elle est attendue impatiemment en Inde pour l’automne, mais elle n’y partira pas.

De cette année-lâ, nous restent une dizaine de lettres imprégnées de la profondeur et de l’intensité d’une proximité intérieure qui se joue de l’éloignement géographique.

Le guru encourage Lilian et l’incite à s’adonner à sa mission. Il se soucie d’Aliette.

Lilian travaille au Vijnãna Bhairava et reçoit les amis.

C’est l’année du mariage d’Oswald, frère de Lilian, ainsi que de la mort d’une tante dont la succession mettra Lilian et Aliette dans l’embarras. Leur tante en effet avait été entraînée dans des affaires douteuses par un escroc et ce fut difficile à gérer pour les nièces. Le guru les rassure.

En juin naît un fils de Ravindra.

Le guru et son entourage semblent vivre dans l’attente du retour de Lilian en Inde.

Extraits des lettres du guru

17 février 1959

(Après le bhandara de Vasant )

[…] L’assemblée au moment du bhandara était plus importante que les années précédentes. Les villageois étaient en grand nombre. Des dispositions devaient être prises sur le moment… J’aurais voulu que vous fussiez ici. Presque quatre-vingts pour cent des gens se sont enquis de vous… Je pense que vous avez dû recevoir la grâce du bhandara, vous sembliez très proche… Je n’étais pas en état de me coucher sur aucun côté avant le bhandara. Seulement, juste un jour ou deux avant cette pieuse cérémonie je me suis trouvé tout à fait bien pour travailler…

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C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de souci de douleur ni de fatigue. J’étais tellement investi par le Tout-Puissant…


16 mars 1959

Vous sembler si éloignée physiquement. En réalité vous ne l’êtes pas. J’essaie toujours de rester en contact avec vous. Si des gens viennent à vous, ils en bénéficieront.


5 avril 1959

[…] Votre long silence était un grand tourment. Chaque fois que je pensais à vous, c’était très clair que vous alliez très bien. Même dans le monde physique, chaque chose a besoin d’être tout à fait visible.

Le cœur est plein de sentiments. De telles choses ne peuvent être expliquées avec des mots. Durant le satsang, votre présence est fortement requise.

Mon vénéré guru Maharaj/1 que vous avez vu de si nombreuses fois avait l’habitude de dire que grâce à l’amour et à la courtoisie les gens parviennent au plus haut niveau. Quelle grandeur avait-il en lui ! Je n’ai pas vu jusqu’â maintenant un grand homme tel que lui. Vraiment vous avez beaucoup, beaucoup de chance. Vous étiez devant lui avec moi la dernière fois [que je l’ai vu]. à ce moment-lâ, il m’a transmis des choses très précieuses et il a aussi parlé de vous avec une très haute opinion. Il m’a ordonné de traduire toutes ces choses pour vous en anglais, je l’ai fait. Tout ceci demeure toujours dans mon esprit.

Vous êtes tout à fait apte pour cette voie. Pas de doute, vous parviendrez au But. Vous êtes désignée lâ-bas. Conduisez, je vous prie, cette mission spirituelle ou portez ce message autour du monde. Vous avez été faite pour cela. Je me souviens souvent de X, Y et d’autres satsangi .. .

Il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui vont venir. Laissez passer le temps et nous nous verrons les uns les autres.

/1.Le soufi.

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9 mai 1959

[…] J’ai expérimenté maintes et maintes fois que vous demeuriez avec moi. Vous faites ce qui est nécessaire. Vous avez complètement raison…

Vraiment, vous avez beaucoup de chance. Vous avez eu le darsan de mon vénéré guru Maharaj. Amour et paix doivent attendrir le cœur de chacun. Vous savez, il était très bon envers vous. C’est un fait admis qu’il était un homme extraordinaire.

Ne m’oubliez pas, je vous prie, et faites le travail de mon père respecté et de mon vénéré guru Maharaj. Vous êtes désignée pour faire connaître la mission réelle de tels grands hommes. Veuillez porter leurs noms autour du monde. La plupart du temps en méditation les courants vont vers vous…

Votre jeune sœur est d’un naturel très calme. Elle reste occupée la plupart du temps. C’est vraiment un plaisir pour moi. Elle est heureuse et en bonne santé.

Veuillez méditer chaque fois que vous avez du temps.

22 juin 1959

[…] Lilian, vous pouvez très bien comprendre ce que vous êtes pour moi. Le fait ne peut pas être expliqué par des mots. En même temps, mon vénéré guru Maharaj était très bon et affectueux envers vous. Il était bien sûr très satisfait de vous. Du point de vue du monde, vous êtes très éloignée de moi, mais vous avez la certitude d’être tout à fait près de moi. Votre présence est réellement nécessaire ici. La vie spirituelle exige un satsang constant…

Dans ce monde, heureux sont ceux qui en dépit d’une foule d’ennuis restent toujours au-dessus et demeurent absorbés. De telles personnes existent quelque part et on les trouve rarement.

Continuez à faire votre travail doucement. Ne vous inquiétez pas si peu de gens viennent vers vous.

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30 juin 1959

[…] Les gens souhaitent vous voir plus tôt, vous avez gagné le cœur de tant de gens. Le monde est plein de tracas et d’ambitions. Dans la compagnie des saints, on découvre que seul l’amour de Dieu est essentiel. à la fin, il ne reste que l’amour. Je demande au Tout-Puissant d’accorder Son amour en ce monde aussi bien qu’après ce monde.


29 juillet 1959

[…] La vie est très précieuse et nécessite une bonne santé.

Je pense à vous. Parfois, il n’y a plus de différence. Vous recevez les courants clairs et directs. Mon guru Maharaj était très bon pour vous, de même qu’il voulait vous transmettre des choses spirituelles. Laissez le temps venir et cela se fera à l’avenant.


1er septembre 1959

[…] On ne peut imaginer avec quelle impatience les gens attendent votre arrivée. Vraiment, les gens aiment votre compagnie. C’est un fait que votre façon de vous comporter avec les êtres humains a éte très agréable…

Je suis très satisfait de savoir que vous recevez de bons et forts courants. Veuille vous absorber en eux. Ainsi, on peut bien comprendre comment la formation spirituelle est donnée.

Le temps et l’espace ne peuvent jamais être considérés comme un obstacle sur le chemin pour lequel vous êtes désignée lâ-bas. Je suis sûr que les personnes ou vos amis qui sont en recherche recevront à travers vous. Donnez une étincelle de paix aux êtres humains.


20 octobre 1959

[…] Je suis très heureux de savoir que vous allez mieux et que vous vous réjouissez avec vos amis. Vous recevez lâ-bas des courants forts également. Le moment vient où l’on sait que de telles choses sont transmises de cœur à cœur. Vous comprenez bien.

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Si le cœur est plein d’amour, des courants vont d’un coin du monde à l’autre en un rien de temps. De tels courants sont pleins de félicité, paix, pouvoir et intuition.

L’amour prend toujours forme dans le cœur des saints. De telles personnes sont simplement libres de pensées et d’idées. Nous devons toujours nous souvenir que Dieu seul est à adorer. Les saints sont la principale source, celui qui vient à eux est dirigé vers le Tout-Puissant. Ces personnes ressentent félicité et paix.

Votre service spirituel lâ-bas est digne d’éloges. Le satsang est la chose principale dans cette vie. Vous êtes désignée lâ-bas. Faites naître l’amour vrai dans le cœur des gens. L’amour vrai signifie service.

La vie est très courte et il y a beaucoup à faire dans la vie spirituelle. Que Dieu vous bénisse et vous accorde le succès dans la vie.


16 novembre 1959

[…] Il y a beaucoup d’obstacles dans ce monde. Le satsang constant pour quelque temps est maintenant très essentiel pour vous. Prions Dieu le Tout-Puissant de nous donner du temps, la vie est courte et l’on a beaucoup à faire… Essayez, je vous prie, de transmettre aux autres ce que vous avez acquis.

Une autre lettre


Nous faisons une parenthèse pour rapporter ici une lettre du guru adressée en décembre 1959 à une amie de Lilian (M. B.) qui médite avec elle au Vésinet :

« Le mieux qu’on puisse faire est d’abandonner son moi inférieur au Soi supérieur et de laisser œuvrer ce dernier. En fait, c’est notre petit moi borné par la conscience temporelle (laquelle inclut tous nos personnages et toutes nos propriétés) qui fait obstacle à l’abandon (surrendering) et rend infructueux le travail du Soi supérieur.

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L’un des meilleurs moyens de s’abandonner est la méditation (dhyana). En elle, à mesure qu’elle s’approfondit, non seulement on perd la contraignante conscience du moi, mais on s’ouvre à l’influx de cette force supérieure d’au-delâ et d’au-dedans qui commence imperceptiblement à façonner les pensées et les actes du disciple.

Après avoir pratiqué la méditation constamment pendant un certain temps, on s’aperçoit d’un changement dans les conceptions et le comportement. Souvent alors, l’intensité de l’aspiration conduit à l’exclusion d’autres pensées. La concentration sur l’objet ou la pensée auquel on aspire mène à la méditation qui, à son tour, conduit à l’état de silence, lequel est [signe] avant-coureur de l’ouverture à l’influence supérieure. L’attention (awareness) portée, pendant la veille et le travail courant, aux pensées et aux sentiments profonds permettra de discerner peu à peu le changement en soi. Que cette vigilance devienne automatique et ne soit jamais perdue : tel est le but à poursuivre et à atteindre.

Graduellement, elle conduira à la réalisation de la force subtile supérieure supraconsciente et omnipénétrante qui est la racine, la substance et la fin de toute action, de toute activité.

â mesure que l’on réalise en soi cette force supérieure, l’on devient l’instrument de la volonté divine, instrument par lequel le Soi supérieur commence à œuvrer pour le bien et le progrès spirituel de l’univers…

C’est la période préparatoire qui prend du temps. Dès que l’on est prêt, la grâce, la puissance et la conscience (awareness) commencent à descendre. »

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1960

En 1960, Lilian vit au Vésinet. Elle consacre son temps à ses amis, à sa sœur Aliette, et surtout à son travail, la publication du Vijnãna Bhairava/1 étant imminente.

Pendant les mois d’été, elle séjourne en Bretagne à Paramé chez Anne-Marie Esnoul avec laquelle elle travaille, profitant autant qu’elle le peut des bains de mer et des promenades solitaires sur ces côtes de Bretagne qu’elle aime tant.

De cette période restent huit lettres du guru où sont évoqués les amis, Aliette, les soucis domestiques, mais surtout l’impatience avec laquelle elle est attendue en Inde : « On ne peut imaginer avec quelle impatience les gens vous attendent ».

Lilian s’envole pour l’Inde au mois d’octobre, elle fait escale en Grèce qu’elle visite à l’occasion d’un voyage organisé ; dans l’avion qui l’emmène en Inde, elle n’hésite pas à donner une séance à un musulman du Pakistan : « Il le désirait tellement ! »

Début novembre, elle retrouve son guru à Kanpur :

« Je l’ai trouvé plus merveilleux que jamais… Déjâ, je reçois des effluves débordantes qui me font perdre pied… Ah ! Si vous pouviez toucher la bonté de mon guru, voir ses yeux ! » écrit-elle encore dans l’émoi de son retour à Kanpur.

Pressée d’envoyer les ultimes pages de sa publication en France, elle ne voit le guru que deux heures par jour.

Chez Pushpa/2 qui l’héberge, elle ne dispose d’aucun endroit pour travailler ou se retirer et n’ose se réfugier à l’hôtel de peur de froisser ses hôtes. Aussi se plaint-elle de conditions déprimantes.

/1. Cf. Publications

/2. Pushpa, charmante indienne rencontrée dès 1951 à l’occasion d’un mariage, avait la chance d’habiter près de la maison du guru. Elle avait offert l’hospitalité à Lilian quelque temps après leur rencontre et fut l’hôte de tous les amis français qui vinrent voir le guru (photo dans : Dernier voyage en Inde).

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En décembre, elle assiste au bhandara de Bhogoan :

Ce fut un voyage aussi pénible que merveilleux, dans des conditions matérielles effrayantes. Sans possibilité de se recueillir ou de demeurer seule quelques minutes de jour et de nuit.

[…] Depuis, mon guru a des yeux resplendissants : il est vraiment très beau et, ce qui était rare il y a des années est presque permanent : ce n’est pas de la beauté ni de l’éclat, une bonté, un amour « suffused » /1 qui jaillit de partout, inutile de vous dire que je gémis nuit et jour sans arrêt, ma gorge me fait mal…

Extraits des lettres du guru

10 janvier 1960

[…] Le bhandara s’est tenu à la mémoire de mon satguru  /2 à Bhogaon le 25 et 26 décembre 1959. La grâce dudit bhandara ne peut pas être expliquée par des mots. Vous comprenez ce qui se passe lâ. C’était une bonne assemblée. Beaucoup de gens désiraient vous voir lâ…

Maintenant, je suis occupé par les tâches du bhandara à venir qui va avoir lieu à la mémoire de mon père respecté le 1er et le 2 février 1960.

J’aurais souhaité que vous fussiez ici pour une telle occasion. Vous savez que les gens viennent de partout et ils veulent vous voir. C’est un fait que tout le monde se souvient de vous…

Pendant les jours du bhandara la grâce descend, essayez, je vous prie, de vous absorber pendant une longue période jour et nuit.

/1. débordant

/2. Le soufi

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25 janvier 1960

[…] Le rassemblement religieux annuel, le bhandara, en souvenir de mon père et de ma mère aura lieu le 1er et 2 février 1960. J’aurais souhaité que vous fussiez lâ. Pour participer à cette rencontre, on attend des gens venant de toutes parts.


15 février 1960

[…] Il y avait une grande foule au moment du bhandara. Beaucoup de gens (hommes et femmes) se souviennent de vous et certains étaient très impatients de vous voir. Je suis vraiment très heureux de savoir que vous, vos amis et vos frères et sœurs satsangi ont connu la paix et la joie lâ-bas aussi. Maintenant, il n’y a aucun doute que le temps et l’espace ne comptent pas…

Mademoiselle Amina/1 veut me voir lâ-bas dans un futur proche. Elle a expliqué dans sa lettre qu’elle venait souvent chez vous. Chaque fois que cela se produit, elle obtient lâ, paix et joie. De telles nouvelles me donnent satisfaction. Cela signifie que je suis lâ-bas avec vous tous sous une forme différente.

C’est seulement dans la vie spirituelle que l’on peut se rendre compte qu’il n’y a ni étroitesse ni dureté. Le cœur de chacun devrait rester plein d’amour et de bonté. J’ai dit aux gens que vous étiez attendue ici au mois d’octobre…

/1. Amie indienne de passage à Paris.


14 mars 1960

[…] La bonne nouvelle, dans votre lettre, est que vous avez l’intention de venir en 1960 et que vous essayez de le faire.

Le rêve de Madame X est agréable, vous étiez dans un état profond et quelque chose de cet état lui a été transmis. à ce moment-lâ, son récepteur était bon.

L’état de monsieur Y est toujours le même. Laissez-le résister. Un jour, de toute façon, il se remettra en route. J’en suis sûr, il recevra de plus en plus.

Tout le monde ne peut pas être gardé dans un état de gémissement. On ne gémit pas par la bouche ou la respiration. On

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ne pleure pas avec les yeux ni avec les larmes. C’est un fait, le cœur fond, et les yeux de même que les autres membres principaux du corps suivent le cœur. Le moment vient où le cœur s’éveille, on réalise que chaque ouverture du corps, de la tête aux pieds, est éveillée. Quand l’on devient maître d’un tel état, il y a une paix et une félicité que rien ne vient troubler. La réalisation de l’âme commence.

Ce que vous avez écrit au sujet de M., G., P. est correct. Ils reçoivent réellement paix et félicité par votre intermédiaire. En même temps, ils doivent comprendre de la même façon. Celui qui réalise cela, le garde à l’esprit et ensuite le met en œuvre, atteint vraisemblablement le but. Le satsang constant, le service et les sacrifices créent l’amour qui nous conduit vers l’idéal. Vous accomplissez bien votre devoir lâ-bas. Vous avez été désignée pour travailler lâ-bas. Maintenant imaginez, je vous prie, combien Dieu est bon pour vous et combien sa grâce va d’un cœur à l’autre. Que Dieu nous bénisse avec toutes ces bonnes choses.


15 avril 1960

[…] Nous sommes très heureux d’apprendre que vous êtes décidée à venir en Inde durant l’année 1960…

On ne peut comprendre avec quelle impatience les gens vous attendent… Les enfants et tous les membres de ma famille sont très heureux d’apprendre que vous venez ici dans quelques mois.


1er mai 1960

[…] Vous pouvez bien comprendre quelles difficultés les gens de notre époque traversent. De telles sortes d’épreuves, la cherté de la vie, règnent sur le monde entier. Je suis aussi dans la même situation. D’une façon ou d’une autre, le temps passe. En toutes circonstances, nous sommes au pied de notre Maître.

Le monde est vraiment plein d’ennuis. On trouve quelque part des personnes fidèles, reconnaissantes et bonnes. Cela veut dire qu’il n’y en a pas beaucoup. Je prie toujours le Tout -

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Puissant de me donner et de donner à tous les frères et sœurs satsangi une paix que rien ne vient troubler, un amour pur plein de joie, Parama-Anand . Que Dieu nous bénisse avec toutes les choses qu’Il juge appropriées. Vous êtes impatiemment attendue ici, on ne peut dire à quel point.

25 mai 1960

[…] Ce n’est pas du tout difficile pour vous de comprendre par quelles épreuves je passe. à chaque pas, nous devons rendre grâce au Tout-Puissant qui nous donne le pouvoir, l’énergie et le courage de faire face aux difficultés, etc.

Rappelez-moi au bon souvenir de tous les satsangi de ce lieu. Ils sont mes frères et sœurs. Cela fait longtemps que je n’ai pas reçu de lettre d’eux. Je suis sûr que vous êtes tout à fait satisfaite de vos étapes spirituelles. Laissez faire le temps, où le manque deviendra source de bien, si Dieu est bon. Que Dieu vous bénisse et vous donne tout le succès dans la vie.


9 septembre 1960

[…] C’est vrai, Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes… On doit garder à l’esprit que la vie est courte et que l’on a beaucoup à faire. Dans cette vie, il est nécessaire pour l’être humain d’obtenir une paix que rien ne trouble. C’est au-delâ du pouvoir, du savoir, de l’intelligence de quiconque, etc. Cela peut seulement être donné par un guide spirituel complet. Un satsang constant avec un délégué (officer) spirituel est requis. C’est vraiment un plaisir pour nous tous que le Tout-Puissant vous ait à nouveau donné la chance de rester ici. Nous devons le remercier.

J’ai le regret de vous informer que le vieil avocat est mort… Sa fin d’un point de vue spirituel était très belle. En effet, tout est bien si la fin est bien.


3 octobre 1960

[…] Le vieil avocat désirait vous voir une fois de plus dans ce monde. Il avait une très haute opinion de vous. Sa fin a été très satisfaisante. Il était libéré des désirs de ce monde. Il n’y

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avait pas la moindre inquiétude et anxiété dans son esprit dix ou quinze jours avant sa mort. Que Dieu lui accorde la paix éternelle et le repos dans le ciel. En effet, le temps est très court pour nous tous dans le monde. Tous les gurus supérieurs ont disparu. Nous devons nous façonner selon les indications des grands hommes du monde morts avant moi…

Tous les frères et sœurs satsangi qui viennent à vous et s’assoient pour méditer semblent être dans un bon état. Parfois des courants sont reçus et ils sont retournés à l’avenant. Je leur souhaite du succès dans la vie. Le temps viendra où nous nous verrons les uns les autres.


1961

Lilian passe les premiers mois de cette année à Kanpur. Elle met la dernière main à son travail, Le Vijnãna Bhairava, qui paraît dans l’année.

Elle assiste au bhandara pendant lequel lui est donnée une forte expérience :

Mon guru m’a expliqué ce que je ressentais, c’est donc mystique… Si vous pouviez imaginer ! Le cœur palpite comme un oiseau qu’on a dans la main, qui a peur, tremble, veut s’envoler…, et cela sans arrêt et spécialement quand on est bien absorbé… Il me faut m’habituer à ce nouvel état… Cette ouverture du cœur a précisément lieu pendant le bhandara.

[…] Mon guru dit que les réservoirs sont pleinement ouverts pendant deux jours, et je commence à le croire, car ce qui vient de m’arriver semble important et ne dépend nullement de la volonté de mon guru.

Elle écrit à une amie :

[…] Mais mon guru doit accepter la grâce, il est tellement émerveillé de ce qu’il continue à recevoir de son guru et de son père, même des prophètes qui lui apparaissent souvent : Jésus-Christ, prêchait très bien, Mohamed, plein d’un immense amour, Moïse, formidable, mais dur, Joseph, très beau. Mon guru n’a jamais vu le Bouddha… Il reste aussi à expliquer ces vifs courants qui passent si vite et dont il faut nous emparer… Bien entendu, il n’y a pas de grâce extérieure qui viendrait d’un Dieu externe. C’est une affaire purement intérieure : la grâce c’est nous en quelque sorte…

Au mois de mars, Lilian quitte Kanpur pour le Kasmîr où elle est toujours heureuse de travailler avec Lakshman Joo.

Neuf lettres du guru lui sont adressées durant ce séjour. Elles évoquent la concordance de ses états intérieurs avec ceux du guru, l’unité intime des cœurs qui se joue de l’espace et du temps.

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En juillet est mentionnée pour la première fois la « dame russe » Mrs Tweedie. En août Lilian fera avec elle le fameux pèlerinage d’Amarnath.

Lilian revient ensuite à Kanpur où Mrs Tweedie l’a précédée à la fin du mois d’octobre. Mrs Tweedie a voulu rencontrer le guru avant de poursuivre son voyage, mais cette rencontre fut décisive/1.

D’octobre à décembre, Lilian réside à Kanpur.

Lettre a une amie :

[…] Ne vous souciez pas trop de vie spirituelle ou de progression : ce souci même peut être une entrave. Qu’importe au fond tant qu’il y a progrès sur une longue période, les hauts et les bas journaliers n’ont guère d’importance ni même le vide, car c’est alors qu’urne chose subtile nouvelle s’instaure souvent.

1. Cf. le témoignage de son expérience : L'abîme de feu, Ed. L’originel Charles Antoni (2009).

Extraits des lettres du guru

[photo du guru]

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5 avril 1961

(Lilian est à Srinagar)

[…] J’étais vraiment dans un bon état du 30 mars à la fin avril. Vous avez tout à fait raison de parler ainsi. Il n’y a aucun doute, vous étiez avec moi pour un temps suffisant ces jours-lâ. Du point de vue du monde, vous êtes à une distance d’environ mille miles d’ici, mais dès que l’on s’immerge, il n’y a plus ni temps ni espace…

Vous avez raison d’écrire que Lakshman Joo est un grand homme… Je vous en prie, ne vous inquiétez pour moi en aucune façon. Grâce à Dieu et avec l’aide des pieds de lotus des gurus, je suis toujours heureux.


20 avril 1961

[…] Pendant les jours mentionnés dans votre lettre, j’étais réellement dans un état singulier. Vos sentiments sont de très grande valeur. Dieu Tout-Puissant est l’unique créateur du monde entier…

Des créatures qui n’ont pas de corps physique comme nous ont été désignées par Lui pour porter nos messages d’un coin du monde à l’autre, ainsi le Gouvernement spirituel continue. Il n’y a jamais d’erreur d’aucune sorte. Nous devons avoir présent à l’esprit que ce monde et toutes les choses qui s’y rapportent existent vraiment pour peu de jours. Pendant notre courte vie nous sommes tenus de réaliser la réalité.

Pendant les jours précédents, lorsque la grâce et la félicité de Dieu coulaient à flots, la plupart du temps vous n’étiez pas éloignée de cette atmosphère. Je souhaite que vous réussissiez dans cette vie…

C’est bien que vous ayez fini votre livre et maintenant vous allez pouvoir donner tout votre temps au satsang.


4 mai 1961

Lilian au Kasmïr s’inquiète au sujet de la guerre d’Algérie, et pense à rentrer en France, ce qui étonne le guru :

[…] Vous avez parlé de votre désir de rentrer en France en mai. Comment cela se fait-il, je ne saurais le comprendre.

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24 mai 1961

[…] Vous savez très bien que parfois en étant en parfaite santé, je deviens pendant des jours et des jours comme un être humain sans âme. C’était un fait que j’ai ressenti cet état pendant plus d’une semaine. Il n’y a pas de doute que vous aussi traversez le même état dans une certaine mesure…

Dans la dernière lettre, vous avez développé des points de vue profonds. Je vous ai expliqué la même chose. C’est mis en pratique par la suite. Swami Lakshman Joo vous l’a dit aussi clairement… On est censé rester avec un délégué (officier) spirituel élevé pendant une très longue période constamment. Des choses profondes sont transmises ou détruites dans des dispositions spéciales.

â tous égards, l’expérience est mieux que tout. Spirituellement et intellectuellement vous êtes capable. Je vous souhaite le succès à tous égards. Que Dieu vous bénisse…

Ma femme dit qu’elle prie pour votre réel bonheur ; contrairement à cela mon opinion est que vous devez toujours essayer de faire face aux souffrances, ennuis et difficultés, etc. C’est le chemin pour atteindre le but.


6 juin 1961

[…] Lilian. je suis très touché en ce moment par votre lettre, vous êtes seule lâ-bas, souffrante et je ne vous suis d’aucune aide. Essayez de finir votre travail et restez quelque part en montagne. Vraiment la vie est courte et l’on a beaucoup à faire…

On se souvient de vous ici non pas souvent, mais tous les jours.


9 juillet 1961

[…] Je ne veux vous inquiéter en aucune façon. C’est de cœur à cœur. Vous sentez chaque chose qui arrive ici. Les ennuis du monde coulent toujours à flots. Nous sommes censés ou tenus d’y faire face. C’est un fait que la paix constante avec le véritable bonheur se trouve cachée lâ. Veuillez ne jamais détourner votre cœur de cette perspective. Je souhaite que vous passiez votre vie parfaitement joyeuse.

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C’est une bonne nouvelle que la dame russe vous accompagne ici en hiver. On doit avoir d’ardents désirs d’apprendre quelque chose dans le domaine spirituel. Il n’y a pas de mal à ne pas aimer l’idée d’avoir un guru. Je suis tout à fait d’accord avec cela. [Mais] on ne peut rien apprendre sans Maître.

Veuillez abandonner l’idée de retourner dans votre pays si vite. S’il vous plaît, priez pour moi.


5 août 1961

[…] Vous devez vous rendre compte que vous n’êtes pas une âme ordinaire. Vous êtes capable de supporter toutes les difficultés qui peuvent surgir sur votre route. Je vous souhaite le succès dans la vie…

Nous devons toujours avoir en tête que la vie est très courte et que nous avons beaucoup à apprendre.


19 août 1961

(Le guru fait le projet d’aller au Kasmïr en septembre et Lilian est nommée Maître de recherches au CNRS.)


11 septembre 1961

(Pèlerinage à Amarnath)

[…] Toutes les fois que me venait à l’esprit l’idée de votre voyage à une telle altitude, c’était en effet gênant et douloureux. Nul doute que vos gens ont pris des risques. J’ai prié pour vous et pour votre amie, la dame russe. Beaucoup, beaucoup de remerciements au Tout-Puissant, vous êtes revenue saine et sauve à destination avec votre amie.

Eh bien Lilian, votre vision est tout à fait correcte. Je ne me sens pas bien depuis les trois dernières semaines.

Vraiment, la paix avec une félicité constante est cachée dans les soucis du monde et les anxiétés.

Je souhaite voir votre amie, la dame russe. Elle doit sentir ma présence dans le cœur du cœur.

â tous égards, on doit essayer de rester en méditation la plupart du temps.

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1962

Lilian à Kanpur depuis le mois d’octobre vit au rythme des visites journalières chez le guru où se rend également Mrs Tweedie. Séances, plongées et promenades sont ses principales activités.

[…] Le soir promenade au parc : le guru ne parlait pas, même état profond et moi j’étais ivre, je gémissais : avant l’ivresse, assise sur un banc, je suis tombée dans cet état merveilleux, mais au bout de dix minutes il se levait pour partir, je n’ai pu le faire, il s’est rassis, je rassemblais mes forces ; au bout de cinq minutes, je me suis levée et la promenade a repris… Mrs Tweedie, inquiète pour moi qui restais en arrière afin de revenir dans un état plus sobre, l’a tiré de son inconscience — dommage — sinon il ne se serait même pas aperçu de mon absence.

Lilian attend la venue de Philibert qui séjourne à Kanpur du 15 février au 1er mars. Philibert est ardent et le guru lui prête attention en raison de la brièveté de son séjour.

[Photo de « Philibert et Lilian »]

Après un séjour d’un an et demi à Kanpur et au Kasmïr Lilian s’envole pour la France le 18 mars. Les lettres de 1962 sont donc adressées au Vésinet. On en compte six d’avril à décembre.

â deux reprises, le guru est gravement malade : en octobre d’abord, où il reste inconscient pendant dix jours, et en décembre où il a une attaque de « flu » [grippe], si bien que le bhandara de décembre est reporté.

Dans ces quelques lettres, le guru informe Lilian de ses difficultés de santé et s’enquiert de l’évolution des amis qui l’entourent.

[photo du guru]

Extraits des lettres du guru

23 mars 1962

[…] Mrs Tweedie va bien. Elle sent beaucoup de changements en elle. Elle donne des leçons de français au cher Baboo/1.

:1. Un des fils du guru.

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Vous allez voir vos amis après une longue absence et vous ne serez jamais seule. [Allusions à Philibert, Marinette, etc.]


6 mai 1962

[…] Depuis que vous êtes partie, vous n’avez pas été absente, pas même un instant. Votre présence est toujours perceptible. En d’autres termes, on peut dire que vous restez tout le temps absorbée dans la félicité divine. C’est un fait et il n’y a pas de doute, plongé dans un amour profond on ne veut pas écrire, parler ou débattre de quoi que ce soit. Toutes ces choses perturbent dans une certaine mesure tant que l’on n’est pas « well balanced  » /1

1. Quand on ne distingue plus extériorité et intériorité, monde et extase sont équilibrés.

Comme c’est bien que vous vous plaisiez lâ-bas avec vos amis. Mes bons souhaits pour vous tous. Souvenez-vous de moi dans vos activités.


16 juillet 1962

[…] Je n’avais pas l’humeur à écrire… J’ai essayé de transmettre les choses de cœur à cœur.

Les ennuis de ce monde doivent accompagner chacun. De telles choses font un homme tout à fait complet. Que le Tout-Puissant est bon pour moi : toutes sortes d’ennuis viennent vers moi et s’en vont juste comme les vagues de l’océan.

Gardez à l’esprit que la vie est très courte. Nous ne sommes pas censés rester ici-bas pour toujours. Si l’on est un véritable serviteur, on ne meurt jamais.

Mrs Tweedie va bien. Elle va très doucement. Elle ne veut aller nulle part. Que Dieu la bénisse avec du succès dans la vie.


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11 octobre 1962

(Lettre d’un disciple, le guru est malade) :

« Il est resté inconscient pendant dix jours environ… Babuji/1 dit que dans une maladie aussi sérieuse, vous ne l’avez pas quitté, que vous êtes restée avec lui. »

/1.Le guru.


20 octobre 1962

[... ] Lilian, vous ne pouvez imaginer combien je suis faible ces jours-ci. En même temps les gens disent que je n’ai pas l’air malade. Que c’est étonnant !

[... ] Mrs Tweedie depuis les sept derniers mois environ vit dans le quartier où vous êtes restée quelque temps… C’est une dame d’un caractère particulier.


30 novembre 1962

[…] La nature vous a gratifiée d’un cœur chaleureux. Pour le commun des mortels, ce n’est pas bon de partager. Grâce à la puissance intérieure, vous pouvez aider les autres. Votre rêve dans lequel vous nettoyez mes chaussures est très beau et très utile.


1963

[portrait de L.]

â la fin de l’année 1962, le guru n’a pu se rendre au bhandara du 25 décembre qui a été reporté au mois de mars.

Lilian passe cette année au Vésinet et travaille à La Bhakti/1 qui paraîtra en 1964. Le guru, disait-elle, la mettait dans l’état intérieur correspondant au texte qu’elle traduisait et commentait [/1].

[…] En 1963, j’étais à Paris et écrivais mon travail sur « La Bhakti ». J’ai écrit à mon guru de m’envoyer une bonne dose de Bhakti, ce qu’il a fait, mais celle-ci n’a duré vraiment que jusqu’â la fin de mon travail, son intensité a ensuite faibli… Mais ces mois furent merveilleux en un sens (j’étais à Chomérac, chez Philibert, en Ardèche), le guru était malade à mon insu, mais je m’en doutais…

Et durant la phase de « La Bhakti », des gémissements incessants. Et il me fallait appuyer la poitrine contre ma table comme si mon cœur allait éclater. Cela apaisait le malaise, mais ce n’était pas le même malaise que celui de la kundalinî.

Le guru dit : Quand vous éprouvez du malaise (uneasiness, chaleur du cœur), alors plongez profondément en lui, ainsi vous en serez dégagé (aloof).

On compte sept lettres du guru datées de 1963. Elles rendent compte de ses soucis financiers, des problèmes bancaires liés au transfert d’argent d’Europe en Inde, de la nécessité de construire une salle de bain pour améliorer le confort du guru malade.

1. Le Stavacintamani de Bhattanarayana (cf. Publications).


Radha Mohan Lal Adhauliya

Lilian Silburn

Chez le guru, avec deux disciples (1964)

Devant le Samadhi : le guru, sa femme, Lilian, un serviteur

Au Kashmir : la promenade au bord du lac

Jacqueline et Lilian sur le lac Dal (1975)

Chez Lakshman Joo (1975)

177

Le guru suit de près les disciples occidentaux, Philibert auquel il reconnaît « a nice heart » et attend Gretty ; il insiste pour que Lilian vienne le plus tôt possible avec elle à Kanpur.

Extraits des lettres du guru

9 janvier 1963

[…] La première semaine de décembre 1962 j’ai eu une grippe sévère. J’en ai souffert pendant trois semaines et pour cette raison le bhandara a été reporté. Il aura lieu au mois de mars avant ou après la date où mon vénéré guru Maharaj a quitté ce monde, le 6 mars 1952…

Dans ce système, la fonction du mental ou manas est arrêté et le cœur est ouvert…

Votre présence ici est très nécessaire. Finissez vite votre travail.

5 février 1963

[…] Il ne m’était pas du tout possible de m’asseoir et de travailler correctement pendant les jours du bhandara. La réunion dans son ensemble s’est très bien déroulée, au-delâ de toute expression. C’était un flot de grâce et de vibrations. Il y avait une grande foule. Même maintenant il y a encore du monde. J’espère que vous avez senti plus de choses que d’habitude… Vraiment je souhaite que vous soyez tous dans un bon état et à un niveau élevé. Vous savez, après le bhandara cela devient une lourde charge ici…

Si la foi de Madame X est telle, on ne peut s’attendre à rien de bon. Dans cette vie une foi solide et un amour que rien ne trouble sont nécessaires. Mon cœur est encore celui qu’il a toujours été pour elle.

178

4 mars 1963

[…] Vous avez raison de dire que pendant le bhandara vous sentiez ma présence lâ-bas. En même temps, Mr Philibert a aussi raison de vous dire que j’étais malade ces jours-lâ. Quand on se sent mal physiquement, il arrive parfois que l’on se sente bien et plus fort intérieurement. Vraiment, pendant quelque temps j’ai essayé de rester avec vous deux.


21 mars 1963

[…] Vraiment, vous prenez le même chemin qu’un devotee au sens réel du terme. Le satsang est tout à fait essentiel.


13 juin 1963

[... ] Votre présence est nécessaire ici plus tôt. C’est un grand plaisir pour nous que Gretty vienne avec vous.

Je suis désolé d’apprendre que Mrs Tweedie vous a écrit une mauvaise lettre. C’est une femme d’un caractère particulier… Vous n’avez pas besoin d’en tomber malade. Cela n’a aucun poids. Vous venez ici aussi vite que vous le pouvez…


17 septembre 1963

[... ]Votre caractère et votre conduite sont appréciés de tous.


4 novembre 1963

(Le guru se réjouit de la venue de Lilian et de Gretty.)


1964

Lilian vit à Kanpur jusqu’au mois d’avril. Début janvier, elle participe à un congrès d’Études indiennes, à Delhi. Elle y rencontre P. Roux, un collègue du CNRS. Durant le cocktail à l’ambassade de France, un membre du congrès se plaignait de la terrible chaleur :

Il était près de moi depuis quelques minutes, rien d’étonnant à cela. P. Roux leur a conté, qu’une fois, dans le train du Vésinet, il se plaignait d’une terrible migraine causée par la réunion du comité du CNRS auquel nous venions d’assister.

« Si je vous aimais plus, je la prendrais sur moi », lui avais-je dit en riant (je l’avais oublié) et durant les trois quarts d’heure que nous avions passés dans le train, son mal de tête avait entièrement disparu, nous a-t-il dit, pour reprendre sitôt que j’étais partie. Après tant d’années, il ne l’avait pas oublié.

(Le bhandara a lieu, semble-t-il, le 18 et 19 janvier.)

[…] Durant le bhandara, le guru avait le drap que lui a légué son guru après son « adhikara  », drap qui vient de la lignée des soufis et n’avait jamais auparavant été légué à un non-musulman, ce qui implique qu’il est l’héritier de la lignée.

On a cherché plusieurs fois à le lui voler, car il est plein de grâces. Pendant le bhandara, il a longtemps parlé avec le drap sur l’épaule (une heure trente, inspiré), mais je n’ai pas éprouvé grand-chose, au moins sur le moment.

Mon guru me dit que durant le bhandara, au sortir de son absorption, Philibert lui apparaissait, et parfois Gretty, plus rarement Mrs Tweedie, ce qui signifie qu’ils étaient absorbés eux aussi. « Et moi », ai-je dit pour voir. « Oh vous, a-t-il répondu, il n’est plus besoin ! »… Que d’amour en lui !

Relisant ce passage des années plus tard, Lilian écrira en marge : « Je n’oublierai jamais le ton de sa voix ! »

Voulant noter l’effet du bhandara Lilian écrit :

Comme l’autre fois, cette rare chose au cœur qui n’est pas une palpitation, sorte de grande vibration indéfinie, comme un oiseau enfermé dans la poitrine ; mais le cœur même ne palpite pas. Bouillonnement d’eau ?

â propos de la nuit du 23 janvier, Lilian écrit :

Je me suis éveillée avec une impression horrible, une présence dégoûtante dans ma chambre, près du lit, comme celle du démon !!! Je comprends maintenant les mystiques chrétiens. Je n’avais jamais éprouvé rien de tel dans toute ma vie. Cela a duré trois minutes (moins ? Quelques secondes ?) j’étais comme paralysée, les yeux ouverts.

« Est-ce la peine de le noter ? », ai-je demandé au guru. « Oui », ce qui renforce ma supposition d’une force étrange, immense, horrible. Aussi loin on va vers la félicité, aussi loin dans l’horrible, ce sont les deux pôles m’a expliqué le guru.

Gretty arrive fin janvier. Période riche en expériences pour elle.

[…] Le guru disait à Gretty et à moi que si l’on est toujours « alert absorbed to grasp the hint » /1, il est lâ pour nous faire traverser le torrent : les uns s’accrochent à lui derrière son dos, grimpent sur sa tête, et il y a danger de tomber, mais il saisit les autres dans ses bras, ceux qui l’aiment et qu’il aime et ils ne peuvent tomber, ils traverseront sûrement, mais il leur faut être obéissants, respectueux (poids mort, si on se débat, difficile pour le guru : il faut s’accrocher sans rien faire).

â la fin du mois de janvier, Lakshman Joo passe une journée à Kanpur. Le guru apprend à Lilian qu’elle a reçu l’adhikãra, mais elle ne sait pas quand, peut-être avant son retour en France.

Du 10 avril au 26 octobre Lilian reçoit, au Kasmïr od elle séjourne, une dizaine de lettres de Kanpur dont une écrite par un des fils qui lui fait part de la grave attaque qu’a eue le guru. à ce propos le guru dira que : « la douleur de l’âme est insupportable,

/1. Vigilant, prêt à saisir l’incitation intérieure. Cf. chapitre : La dimension mystique, Nécessité du guru.

l’âme quitte le corps », mais son guru comme son père « l’ont renvoyé à sa tâche inachevée ».

Le guru se remet lentement, en proie à des difficultés multiples, jusqu’â l’automne oh Lilian revient à Kanpur avec Marinette qui l’attendait à Delhi. Le séjour de Marinette est riche en expériences.

[…] Un jour, revenant de la tombe de son père où nous n’avions rien ressenti M. Bruno et moi-même, car le guru s’est absorbé tout de suite et trop profondément pour que nous puissions le suivre, le guru nous a dit : « J’essaie toujours de ne pas m’immerger ».

Mais cette fois-ci, il l’a fait malgré lui et, revenant dans son corps, il a des troubles gastriques, de la fièvre, de la nausée, des vomissements, etc., dont il se remet brusquement et bien.

Extraits des lettres du guru

10 avril 1964

(Lilian est à Srinagar)

[…] Je me sens très faible ces jours-ci. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter lâ-bas, Dieu est partout. Mes bons vœux sont toujours avec vous. Soyez courageuse et essayez de faire face à toutes les difficultés qui arrivent sur le chemin…

My B.C. to Sri Lakshman Joo.


17 avril 1964

(Lettre d’un fils annonçant la maladie du guru.)


23 avril 1964

[…] J’ai eu une attaque cardiaque avec une douleur violente et les meilleurs docteurs disponibles ont été consultés et ont diagnostiqué une maladie de l’artère coronaire. Il m’a été prescrit un repos complet avec même l’interdiction de bouger…

Tout est à Sa merci et nous nous en remettons à Sa volonté.


6 mai 1964

[…] Je suis mieux maintenant, mais très faible… La paix est si grande et si énorme qu’on ne peut pas être dominé par les ennuis et les soucis du monde, etc. Sa grâce demeure et elle est toujours nécessaire. Priez pour moi.

19 mai 1964

[…] J’ai reçu votre lettre affectueuse. C’est toujours un grand plaisir pour moi… Lâ où il y a amour, tout est supporté.

(Désir de voir le frère et la sœur de Lilian)

Ma santé s’améliore graduellement… Plus je suis dans les soucis, plus il y a de grâce et de félicité…

Après cette sérieuse maladie, je traverse une période très pénible. Vous en avez pris une grande part.

Ma femme et mes enfants restent très soucieux à mon sujet. Je ne m’inquiète pas du tout pour moi. Nous ne sommes pas censés rester dans ce monde pour toujours. Chacun est délégué pour un certain travail et est censé finir en son temps. C’est la loi divine.


21 mai 1964

[…] Ce sera un grand plaisir pour moi de vous voir tous les deux. ll n’y aura pas la moindre fatigue pour moi. La pire chose pour vous sera la chaleur insupportable.

Je traverse une période pénible. Plus il y a de difficultés, plus il y a de grâce et de félicité. Priez et priez.


29 juin 1964

[…] Il y a un grand travail devant moi. Je désire le faire comme c’est nécessaire, mais je ne suis pas satisfait comme on devrait l’être.

Tous les quatre ou cinq jours, je reçois une lettre de Mrs Tweedie. Maintenant, il y a un grand changement en elle. Environ dix personnes viennent à elle pour la méditation.

C’était très pénible pour moi durant ma maladie. Du point de vue du monde, le fardeau est lourd.


25 juillet 1964

[…] Je suis sûr que parfois vous sentez une paix inébranlable, non seulement abondante, mais elle est aussi pleine de grâce et de félicité.

C’est le chemin propre à l’âme de l’être humain pour accomplir la réalisation. On doit toujours rester courageux. Rien n’est difficile dans ce monde. Pour un devotee tout est possible.

Vous pouvez écrire ce que vous voulez à votre guise.


6 octobre 1964

[…] C’est le monde, quelquefois arrivent des choses tellement inhabituelles qu’on ne s’y est jamais attendu même en rêve. Dieu est très bon et miséricordieux… Vous le saurez quand nous nous rencontrerons.

Ne pensez jamais que vous gâchez votre temps. Si l’on se souvient de Lui avec le cœur jour et nuit, la grâce et la félicité ne seront pas loin. Notre système est le meilleur de tous. Ici on ne demande rien si ce n’est amour et service. L’amour est créé par le Maître divin. Le service ensuite à tous les égards est accompli par le disciple.

On dit que la saison d’hiver est très propice à la méditation. Bénis sont ceux qui ont réellement une solide foi en Lui. Cela vient d’abord du Maître divin. C’est ma conviction inébranlable que toute chose concernant le chemin de l’amour est obtenue à travers le cœur du Maître Divin. En certaines occasions vous devez avoir senti une paix que rien ne vient troubler et au-delâ de toute raison la proximité complète d’une chose inconnue.

184

On est censé rester sur un fil physiquement, mentalement et spirituellement. Pour cela une foi solide et un amour intense sont nécessaires. On atteint ce stade sans le savoir. Quand on devient le maître du système, on le connaît du début à la fin.


26 octobre 1964

[…] Le 3 novembre c’est Deepavali , nous irons sur le « samãdhi » comme d’habitude.

Une dame australienne, une amie de Mrs Tweedie est venue ici…

Votre lettre montre que vous êtes dans un très bon état. Je pense aussi que les courants et les vagues pleines de paix, de grâce, de félicité et d’amour déferlent toujours. C’est ce que vous sentez aussi. Plus vous montez haut, plus vous descendrez bas, réaliserez le vide et rien… L’amour ne peut être accordé à un prix moindre.

Extraits des notes de Lilian

Le guru me dit que lui aussi a été toute sa vie désespéré : mais n’est-ce pas étrange ? Même dans le bliss/1… La nostalgie d’avoir perdu sa véritable patrie et que rien ne peut remplacer. C’est pourquoi je ne puis souffrir d’aucune autre nostalgie.

[…] Le guru nous raconte : un saint est suivi de ses disciples. Sur son chemin un djinn prend la forme d’un serpent. Le saint donne l’ordre au serpent de disparaître ; celui-ci n’en fait rien. Alors le saint dit à ses disciples de le tuer. Après sa mort, le djinn fait appel à la Cour de Justice divine, disant : « Si j’étais sur son chemin, c’était pour bénéficier de sa présence et j’étais innocent. Je ne faisais rien de mal ».

Verdict divin : le saint avait raison, car il avait donné l’ordre de disparaître, il devait être obéi.

/1. La félicité


1965

[Photo Le guru et Lilian]

Lilian vit à Kanpur jusqu’au mois d’avril. Quelques notes évoquent les entretiens de cette période avec le guru :

Le guru m’a longuement parlé ce matin : ce qui importe c’est le sacrifice par-delâ merging /1, etc. Accepter tout du guru ! Sacrifice qui tend à l’identité et où le moi disparaîtra complètement, alors le guru peut tout transmettre, sinon un voile demeure entre eux.

J’ai oublié ce qu’il a dit sur le sacrifice qui est essentiel. Ce n’est pas sacrifice d’argent, de temps, c’est plus encore : on tend à l’identification.

[…] Puis, vers le quinze janvier, un matin, au lieu de me réveiller dégoûtée du nouveau jour qui s’annonce, n’ayant qu’un désir, me rendormir et tout oublier, rester dans une merveilleuse paix et quasi-inconscience, tout semblait à nouveau bien ; j’arrive auprès du guru, il me dit qu’il a rêvé de son père ou plutôt qu’il a passé la nuit avec son père et que je dois me sentir bien.

/1. Immersion dans le guru


J’acquiesce et depuis tout va bien, les doutes sent surmontés, ces doutes ne concernent que l’attitude si faible du guru envers ses enfants : il ne s’intéresse guère à eux, leur donne tout, ne voit pas qu’ils errent tout le jour…

Lilian note un rêve de la nuit du 31 janvier :

Rêve que le guru trouve très intéressant : une plage, la mer et une éclipse sans fin, il fait très sombre avec l’atmosphère typique de l’éclipse ; je m’étonne parce que d’habitude cela ne dure pas longtemps, mais celle-ci dure depuis longtemps et durera sans fin semble-t-il. J’ai perdu tout espoir. Le guru dit que c’est un très bon rêve : ne plus avoir aucun espoir - oui… L’éclipse ; significatif - vide, anéantissement.

Le 24 février Lilian note l’arrivée de Diana, elle vient de Pondichéry :

Elle semble un homme, crâne rasé, short, desséchée, pleine de bonnes intentions.

Auprès du guru elle retrouvera la vie, comme il l’écrira plus tard : « Elle reconnut aussi qu’elle ressentait plus de paix et de félicité ici qu’ailleurs. »

Avant de regagner la France Lilian accompagne le guru et sa famille chez Durgesh, la fille aînée du guru, ce fut une épreuve pour elle. Elle gardera un triste souvenir de tous les inconforts et contrariétés de ces jours passés chez Durgesh :

Chez Durgesh, fin de mon séjour… Dépression terrible tout le temps et ensuite durant trois semaines de retour à Kanpur. Le guru est malade, voyage affreux en troisième classe, tous séparés, saleté repoussante, pas de nourriture de cinq heures du matin à dix-neuf heures trente… Le guru désagréable avec moi, tout le temps ; le chien me mord, est-il enragé ? Personne ne s’en soucie.

Est-ce une nuit ? Cela semble bien, mais ma paix est si profonde et permanente.

[…] Le guru explique la cause, le guru me vide de « foreign matter » /1. J’ai la paix si extraordinairement profonde et

/1. « Matière étrangère. ».


permanente sans une ombre de variation sur laquelle déferlent des vagues d’idées noires : misère de l’Inde augmentant avec les spéculations sur sucre et grains, désir de revenir en France terminer mon travail, enfants du guru paresseux et dépensiers. Le guru me dit que c’est très bien, ceux qui ont la paix sans dépression (la plupart de ses disciples) ne progressent pas, car l’anxiété sur fond de paix vous pousse tandis que les expériences mystiques vous attirent.

[…] Un autre jour, le guru dit que d’abord pendant des années on est bien absorbé (don du guru comme des sucres d’orge aux enfants), puis le stade du milieu est très difficile, car c’est à nous à demeurer absorbés. Je dis au guru que je n’ai plus d’espoir ; c’est ce qu’il faut, dit le guru : dès le début, il faut abandonner toute espérance, ne rien vouloir, ne rien attendre même : on s’en remet au maître. Cela a toujours été ainsi pour lui.

Peu de temps après, elle quitte Kanpur. Mais au moment du départ : le guru m’a dit : « I keep you in my heart » /1.

De retour au Vésinet, Lilian recevra environ six lettres. Elles se font l’écho des soucis d’argent et de santé du guru qui doit marier ses deux fils Satyendra et Baboo au mois de novembre et qui souffre d’abcès au genou, d’une attaque au foie et va s’affaiblissant, mais il reste très soucieux de la célébration des bhandara et attentif à l’évolution des amis qui entourent Lilian.

/1. « Je vous garde dans mon cœur. »

Le 15 décembre Mrs Tweedie revient à Kanpur.

Extraits des lettres du guru

6 mai 1965

[... ] Vraiment, il y a très peu de gens qui prennent de l’intérêt à cette vie. La plupart des gens regardent à l’extérieur des choses. Ils ne comprennent pas la valeur de la paix, de la félicité et des vibrations spirituelles.


Comme votre passé est bon ! Dès le tout début vous avez attrapé le fil de la vie sans aucune rupture. Je me souviens que vous êtes née le 19 février. Il y a quelque chose en vous qui vous conduira au but. On devrait comprendre sans le moindre doute que les choses peuvent être et sont transférées de cœur à cœur. Je suis tout à fait satisfait que chacun de vos pas reste tourné vers moi.

Non seulement on se souvient de vous ici, mais on vous garde au fond du cœur. Je n’ai pas eu de nouvelles de M., G., P. depuis longtemps. Ils sont tous perçus à travers vous, aussi restent-ils très proches. Ils ne semblent pas éloignés.


6 juillet 1965

[…] à chaque pas il y avait l’aide divine. La route de l’amour est pleine d’épines. Rien ne restera sauf Lui et Son nom. Vous avez relevé beaucoup de choses dans votre lettre. Les rêves mentionnés sont non seulement bons, mais encourageants.

Philibert, Gretty et Madame B. sont devenus un et comme une partie de ma vie, juste comme vous-même. Tous sont sur une seule ligne. La différence est seulement de degrés…

Je deviens de plus en plus faible… Votre présence ici m’est très utile à tous les égards.

16 septembre 1965

[... ] Maintenant d’un point de vue physique je ne peux pas supporter beaucoup de chaleur… Pendant une telle période, il y a un flot de félicité et de grâce. On se souvient de vous ici, c’est au-delâ de toute expression.

Je n’ai reçu aucune lettre d’aucun de vous. J’ai essayé tout le temps de transmettre mes pensées. J’espère que vous avez perçu la même chose. Ce n’est pas du tout difficile pour vous de comprendre. Le monde entier va connaître des temps difficiles. Bénis sont ceux qui marchent sur la route de l’amour. Quand le cœur est plein d’amour et de paix, on peut s’adonner facilement à chaque sorte de service. En vérité, en servant vraiment, nous devenons de plus en plus proches du Dieu Tout-Puissant. Nos cœurs sont éveillés par le Maître divin…

Vous pouvez conduire les gens lâ-bas, à n’importe quelle étape. C’est notre conviction qu’Il est très bon pour nous.


3 novembre 1965

(Annonce des mariages de Baboo et de Satyendra, fils du guru)

[…] Priez pour moi, je vous prie. à chaque instant il y a la grâce accompagnée de félicité. C’est un grand encouragement. Ce qui arrive et comment cela se fait est au-delâ de toute expression. Pendant cinq jours mon état était complètement désespéré…

Dieu était et est très bon pour moi. Je suis seulement laissé à sa merci. Je souhaite vous voir plus tôt.


16 novembre 1965

[…] Vous savez bien que la cérémonie du mariage est très pénible ici. D’une façon ou d’une autre on a à souffrir. On a besoin de l’aide divine. Le Dieu Tout-Puissant qui m’a toujours aidé doit m’aider j’en suis sûr.


Fin novembre 1965

[…] Les mariages de Baboo et de Satyendra ont été célébrés le 5 et le 6 de ce mois. Tout a été parfaitement paisible et amical…

Vous avez un cœur vraiment très bon. Votre compagnie est toujours la bienvenue… Souvenez-vous toujours de prier pour moi. Je vous assure que (la prière) est acceptée.


Notes de Lilian

Le guru me dit en janvier : « Quand apparaît le véritable amour (bhakti ou mahabba), le fidèle ne demeure nulle part, ensuite il est partout. Alors, il est dans l’arène, y demeure et jouit de tout ce qui s’y trouve. Bhakti n’est pas facile, ce n’est pas une chose ordinaire. »

« Il ne demeure nulle part » (He remains nowhere) : tout est lâ. Bien qu’il soit atténué peu à peu durant des années, à la fin le moi s’effondre d’un coup. « II est partout » (He remains everywhere) : les limites du moi étant brisées, il se fond dans le Tout.


Nidrã (vide)

[…] C’est une phase d’obscurité pour l’entendement et la sensibilité, une manière de comprendre entièrement nouvelle. Ce recueillement est pure conscience de soi-même, dépourvu de tout objet et sans diversité ou variation, on ne peut l’appeler sommeil ordinaire puisqu’on est éveillé et lucide ; conscient de quoi, demandera-t-on ? De sa propre félicité ou de cette conscience même bien qu’il n’y ait pas conscience de la conscience, à la manière ordinaire avec retour sur soi-même. C’est une sorte d’éblouissement uniforme et silencieux, le fondement indifférencié de toute conscience, libre du jeu ordinaire de sujet et d’objet.

État fondamental infiniment simple et paisible par lequel on ne connaît rien de spécial, mais on repose à la source de la conscience. Cette connaissance étant générale est dépourvue de toute connaissance particulière et de ce fait on peut la nommer indifféremment vide ou plénitude, car elle se suffit à elle-même.


1966-1975

Lilian vit au Vésinet et prévoit de repartir en Inde au mois de novembre.

Lilian reçoit cinq lettres au cours des premiers mois. Elles rendent compte des bhandara, évoquent les amis anciens et réagissent aux écritures des amis à venir que Lilian envoie au guru ; les soucis d’argent et de santé sont constants et en février une attaque terrasse le guru.

Mrs Tweedie rejoint Kanpur au mois d’avril.

Au Vésinet Lilian travaille assidûment à La Mahãrthamanjarï de Mahesvarãnanda/1, reçoit les amis l’après-midi et à partir du mois de mai organise activement le voyage en Inde de J. C. et H. C. prévu pour le mois d’août. Il faut, entre autres, constituer une liste exhaustive des membres de la famille du guru pour apporter des cadeaux adaptés à chacun d’eux, la liste est longue, rituelle et à compléter à chaque voyage.

Fin juillet, tout est quasiment prêt quand une lettre de Mrs Tweedie annonce la mort du guru le 21 juillet 1966.

/1. Cf. Publications.

192

Extraits des lettres du guru

5 janvier 1966

[…] J’ai reçu votre lettre affectueuse. J’ai aussi reçu une lettre de M. et de P., séparément dans la même lumière. Ils vous suivent pas à pas. Je suis content d’eux. Vraiment, ils sont bons et vont sur le vrai chemin.

Le bhandara en question était très réussi (25 et 26 décembre 1965). Ils étaient tous dans un profond état et oubliaient le monde. C’était plein de grâce et de félicité.

Avec votre lettre affectueuse, il y avait l’écriture de trois autres personnes. Vous avez écrit au sujet de chacune d’elle séparément. Elles sont toutes bonnes et je les apprécie.

Les gens viennent à vous. Ils recevront à travers vous… Nous sommes toujours dans la main du Tout-Puissant.


1er mars 1966

[…] Le 12 février j’ai eu une grave crise cardiaque. Il était si bon envers moi et j’en ai réchappé.

Vraiment, vous restez très occupée et c’est la raison pour laquelle vous ne trouvez pas le temps de m’écrire. N’oubliez pas, je vous prie, que nous sommes dans ce monde pour peu de temps. Seul Son souvenir ira avec nous. Sur quel sujet écrivez-vous des livres ?

Le bhandara de Basant était le meilleur de tous. Il y avait une grande foule qui n’avait jamais été vue auparavant.

Vraiment j’étais profondément fatigué et je suis resté souffrant après cela. Juste quinze jours après environ, j’ai eu une grave crise cardiaque.

Vous autres, d’une façon ou d’une autre, arrivez à le savoir. C’est un des plus grands signes de la foi et de l’amour divin.

Vous êtes lâ-bas. Donnez aux gens une idée de paix véritable, de félicité et de grâce. C’est un grand service. Il apporte un bon fruit.


(Lettre non datée)

[…] Au mois d’avril, je suis allé à Bhogaon Sharif et Fatehgarh. J’ai participé au bhandara des deux endroits. Mrs Tweedie m’accompagnait/1. Elle était très inspirée à Bhogaon.

Réellement s’il y a un paradis, il est lâ. Du point de vue du monde, ces gens sont très courtois.

/1. Mrs Tweedie est à Kanpur depuis le 26 avril.


5 mai 1966

[…] Je souhaite vous voir plus tôt. Venez ici s’il vous plaît et restez avec moi pendant quelque temps.

Dans la vie divine le satsang c’est-â-dire le fait d’être ensemble a son grand effet. Je pense beaucoup à vous. Grâce à Dieu vous êtes dans un bon état.

Je suis très heureux de savoir que vous ressentez une paix inébranlable.

J’ai reçu des lettres de vos deux amis. Vous êtes désignée lâ-bas, donc vous devez faire le nécessaire.


15 juillet 1966 (dernière lettre)

[…] J’essaie de vous écrire cette lettre après une longue période. Je suis très faible. Je ne peux pas marcher librement même à l’intérieur. L’attaque cardiaque dans la nuit du 15 mai a été si grave que tout le monde a perdu espoir. Même les médecins n’étaient pas prêts à se charger de mon cas. Cela dura six heures.

L’aide divine était lâ, elle a permis à tous les membres de ma famille de vivre ce moment en paix…

J’espère vous voir avec vos amis. Laissez faire le temps…

Pendant ma grave maladie, vous n’étiez pas éloignée de moi. Je me souvenais de Madame Bruno, de Philibert et de vos amis…

Ici tout le monde se souvient bien de vous.

Love to your younger sister.

Yours as ever/2.


/2. « Toute mon affection à votre jeune sœur. Vôtre comme toujours. »

194-195


[« Dernière lettre du guru à Lilian » deux photos, ici transcrites :]

« dernière letttre non datée 15/7/66 »

6/223 Raghubar Bhawan /Shiromani Raghubar Dayal / Marg – Kanpour . / U. P.


My dear Lilian,

I am trying to write you this letter after a long time. I can not walk freely inside the premise (illis.). The heart attack in the night of 15th may 1966 was so serious that every body became hopeless. Even the doctors were not ready to take the case in their hands It remained for six hours. The divine help was there which empowered all the members of my family to pass [page suivante] the time peacefully. In one night alone four hundred rupees were spent ; How my wife arranged only she knows. God helped her. The Grace of Almighty was with her. I have no appetite and take nothing except milk with dry grapes and juices of fruits. I am taking complete rest, morning and evening for some time. To get a change I sit outside. Mrs Tweedie informed you about my serious illness. She got the money from Sharma and gave that to me. Sometime she changes her mood. You know her attitude well. She herself wrote you a letter. She comes to me daily morning and evening.

Your very affectionate letter Babbo (Narendra Nath) received. He is impressed very much ; Everything from you, Mrs Bruno and Philibert was received by me in time.

During my serious illness you were not apart from me. I remembered Mrs Bruno, Philibert and your friends. An early reply is needed. Here everyone remembers you much ; All the members of family talk [add. marg. gauche en travers sur la page première précédente] my good wishes to you all. Love to your younger sister. Yours as ever. Ranesh.


[Verso de la lettre]

My treatment is going on.

I wish to see you with your friends. Let time come. Three sons are married. There are now three daughters in (illis.). Fourth is Virendra (Bhimsan). 5th is Poonan of 15 years. She looks (illis.) healthier than all the daughters (illis.) ; They are all of the same size and body. Babbo and Satendrai (illis.) are very nice. Durgesh (illis.) my son- in – law. She has three (illis.) son of six year. (illis.) daughter of 4 years. The third one of 2 years. My eldest son also has three children. Son of 7 years, daughter of 5 and the third son of 3 years. Myself and my wife. You have enquired of all, so I have mentioned. It will become a burden to you to desing things for every body. There are 12 members excluding six children. All the teeth of my wife have (illis.), only three remains. Please come here and remains with me some time.

[By air mail, Indian postage, cachet 15-7-66 Kanpur

R(illis.) 6/223 Raghubar… Kanpur [« R...Kanpur » de l’écriture du guru]

[to]

« Lilian Silburn / 29 avenue des Pages / Le Vésinet/ (S et O) / France » [« Lilian …. France » de l’écriture de L.S.]


Mort du guru

Lettre que Lilian écrit sur le champ à J. et H. C. au reçu de la lettre de Mrs Tweedie :

[…] Je suis encore sous le coup de la nouvelle et tremblante : j’apprends (l’écrire lui donne une réalité à laquelle je n’arrive pas encore à croire) que notre guru est mort le 21 juillet, le soir, (pour nous) quatre heures environ de l’après-midi.

Le guru avait dit à Mrs Tweedie qu’elle resterait auprès de lui cette fois-ci jusqu’â sa mort. Il est mort brusquement de sa troisième attaque au cœur. Mais il m’avait dit à la première que l’élan vers l’absolu est tel que le corps ne peut survivre et qu’il ne s’agissait pas de « heart-attack » /1.

[…] Je ne pense pas que nos projets d’aller vous voir changent.

Pourtant je reste plongée dans une paix profonde. C’est lâ l’essentiel, en un sens le contact n’est pas coupé. Ces jours derniers j’étais hébétée de samãdhi, si l’on peut dire.

Puis Lilian se rend à Ayguatebia/2 accompagnée de Philibert et de Gretty :

[…] Sa présence si vivante parmi nous. Oh ! La joie de ces jours. Aucune pensée triste ne peut se glisser : je sais que je ne reverrai pas le guru à Kanpur, mais je n’en souffre pas et ne puis même plus imaginer la douleur du choc en lisant la lettre de Mrs Tweedie.

Partie en Inde au mois de novembre, Lilian écrira de Srinagar le récit de la mort du guru d’après ses enfants :

[…] Personne ne s’attendait à une mort si proche et pourtant il le leur avait dit à chacun ; ce jour-lâ, il était particulièrement bien et avait pris un vrai repas, depuis mai pour la première fois : la veille au soir il avait fait une tentative de mort, mais son fils qui lui massait les jambes lui a frappé la jambe et l’a fait revenir et il fut grondé par le guru… celui-ci lui a donné

/1. Crise cardiaque.

/2. Cf. chapitre : La vie au Vésinet, Ayguatebia.

197

une séance de deux heures et le jeune homme est vraiment transformé. La pauvre femme a beaucoup maigri et ne mange plus guère.

Le guru est mort sans qu’on s’en aperçoive, sans douleur. Il les a tous regardés, est devenu très lumineux ; en temps ordinaire son visage rayonnait, et à ce moment-lâ, ses fils n’ont pu supporter son éclat, puis il s’est allongé. Le médecin est venu lui faire une piqûre. Le guru lui a dit : « Maintenant votre tâche est terminée ». Il s’est étendu, il est mort. Personne ne pleurait tellement la paix était alors profonde. Il disait aussi souvent que sa tâche était terminée.

Note rédigée en 1967 (?) :

[…] En 1962, j’ai eu un rêve (je l’ai inscrit) où j’apprenais la mort de mon guru (j’étais en France), et j’étais remplie dans mon rêve de bonheur, impossible de souffrir : je me désolais, car je me souvenais que mon guru avait souffert de la mort de son maître. Sous le choc, je m’éveillais… Je contais le rêve à mon guru qui me dit que c’était un très bon rêve.

Au fond, tout est donné d’avance par rêve. Ainsi, il savait comment je prendrai sa mort. Dans un autre rêve (lui était mort et Raghunath Prasad/1 aussi), je lui disais que j’en avais assez, c’était mon tour de mourir et il acquiesçait. Quelle joie pour moi en rêve ! Ici encore il a trouvé que c’était un bon rêve. Ni lui ni son père n’étaient lâ à la mort du soufi [Huzur Maharaj]. Mon guru, enfant, était mourant et il a guéri aussitôt que le soufi est mort.

Son père n’a appris la mort de son maître que six mois plus tard et s’est évanoui. Son frère aîné avait reçu l’ordre de la lui cacher. Il y a de subtils emboîtements d’événements dont je commence à saisir le jeu.

/1. Disciple très proche du guru.

199

APERÇU SUR LES SÉJOURS AU KASMÏR

[« Lac Dal »]

Son premier voyage en Inde, après la soutenance de sa thèse en 1948 eut donc pour destination le Kasmîr où Lilian se rendit à intervalles inégaux pendant plus de vingt ans, jusqu’en 1975, date de son dernier passage sur le lac Dal. La beauté de cette vallée dite « des merveilles » l’enchanta, mais elle dut vivre lâ dans des conditions physiques et matérielles très dures qui l’éprouvèrent sévèrement.

Oui, tout est beau pour qui a le bonheur de découvrir le site de Šrinagar et de ses environs, encadré dans le lointain par les hauts sommets de l’Himalaya, traversé par le Jhelum, rivière aux sept ponts que bordent les anciennes façades de bois sculptés tandis que dans les alentours se déploient le chapelet des lacs bordés de lotus et la luxuriance des jardins moghols.

Fascinante l’activité qui anime lacs et canaux : on y circule en shikara, étroites gondoles creusées dans un tronc d’arbre pour les plus simples ; nombreuses et variées, elles glissent silencieusement sur l’eau dans de perpétuels allers et retours de la berge aux house-boats, péniches de pin et de cèdre, lieu de séjour très apprécié par Lilian ; ou bien elles se faufilent dans un dédale de jardins flottants, îlots faits de plantes aquatiques, de racines de lotus, couvertes de mottes de terre à fleurs d’eau où prolifèrent toutes sortes de légumes.

Les rocs rosés des proches montagnes, leurs arbres fruitiers en fleur dominés par les sommets plus lointains, neigeux au printemps ; les vastes jardins moghols de Nishat et de Shalimar aux canaux et terrasses fleuries de roses qui descendent par paliers vers les lacs proches tandis que familles et visiteurs se rafraîchissent aux pieds de sycomores géants ; la lumière variant selon l’heure mais souvent légère et vaporeuse ; le chant nostalgique du muezzin qui résonne à intervalles réguliers : il n’est rien, dans ce site enchanteur, qui ne soit l’occasion d’une contemplation toujours renouvelée.

Son émerveillement pour cette beauté ne s’épuisera pas au fil de ses séjours et Lilian sera particulièrement heureuse de communiquer son enthousiasme aux amis qui l’accompagneront ou la rejoindront selon les circonstances.

Aux jours brûlants de l’été elle se réfugiera donc dans ce « paradis terrestre de l’Inde » selon les moghols, fuyant les chaleurs intolérables de Kanpur. Lors du premier été qu’elle passa dans cette ville, son guru, avait-elle découvert, avait pris sur lui la chaleur que son état physique ne lui permettait pas d’endurer et elle ne voulait à aucun prix que cela se renouvelle.

Toujours soucieuse d’admirer les points de vue les plus beaux et, si possible, dans la solitude, elle obtiendra, une année, de faire naviguer un house-boat de l’autre côté de la bande de terre qui sépare les deux lacs, jusqu’â Nishat.

Ce matin je dors en écrivant, note-t-elle en 1952. Le bateau a cette bonne odeur de bois de santal. Hier nous arrivâmes pour le déjeuner et je fis mettre le bateau à un endroit magnifique, à l’ombre des saules, le long d’une bande de terre, au milieu du lac. J’étais alors couchée, non endormie et en dhyãna. Ces bateaux ne tiennent pas l’eau et j’avais vue des deux côtés et sur les montagnes aussi. C’était un Monet et je me réjouissais.

Mais vers cinq heures, tempête, pluie, ouragan, la corde du bateau lâcha, il fallut la rattacher sous la pluie et le jeune garçon serviteur hurlait de désespoir voyant son bateau perdu. Il faudrait des câbles d’acier. Vers neuf heures et demie, la tempête reprit ; les boatmen/1 pensaient que si la corde se brisait nous pourrions verser et sombrer.

Alors je mis mon manteau, pris passeport et argent et me préparais à la catastrophe, car le vent était violent. J’étais donc inquiète, mes pensées étaient sombres et néanmoins, assise sur mon lit, j’étais si infiniment calme que bien souvent je n’arrivais pas à penser à la tempête et à la corde qui gémissait. Je m’endormis profondément et n’entendis pas la tempête qui reprit à trois heures du matin.

/1. Bateliers.


Ce malin, les serviteurs me mirent en demeure de choisir un emplacement plus à l’intérieur. Nous y sommes ; c’est beau également, mais beaucoup moins.

De ce lieu solitaire, elle observe le manège des oiseaux alliant ainsi silence de l’intériorité et amour de la nature.

Je suis au milieu du lac, les oiseaux se reposent sur la bande de terre et mon bateau, le seul, leur sert de perchoir pour voir le poisson et pêcher. à chaque instant je puis apercevoir trois couples de martins-pêcheurs sur le pont avant : père, mère et les deux petits et deux encore sur la gauche, deux sur la droite étroitement unis. Ils sont si beaux ! Les jeunes apprennent à plonger et ne savent pas quoi rapporter, quelques brins d’herbe parfois… Je n’ose sortir sur le pont de peur de les effaroucher. Lorsque je m’y assieds très tranquille, en dhyãna, les oiseaux affairés à leur pêche me frôlent de près, butent presque contre moi. Mais leur pêche est cruelle, ils ne cessent de prendre du poisson et en mangent d’énormes quantités. Ils secouent la proie un moment, attendent qu’elle remue moins et l’engloutissent alors. Et je pensais à Dieu, le suprême King-fisher, que ne fait-il la même chose avec moi ?

A un autre moment, elle écrira à Serge Bogroff 

Ici je n’ai plus de malaise et jamais je n’ai été aussi heureuse dans ma vie : je suis dans un bateau sur le lac au milieu d’un paysage à la Monet : des saules et des lotus. Oui, c’est un paradis. Temps idéal. La montagne s’élève tout près et chaque matin je monte jusque chez Lakshman Joo vers sept heures et je suis ivre…

Ce coin avec ses trois ou quatre jardins moghols bien entretenus, ses ruines de monastère bouddhiques, le linga de Siva en pierre, le roc sur lequel Siva écrivit les Sivasütra : en quelques kilomètres vous parcourez tout cela ; le sentier est haut sur la montagne et de lâ on aperçoit les montagnes couvertes de neige et les lacs pleins de peupliers et de saules. C’est au-delâ de l’imaginable.


Elle évoquera encore le spectacle des nomades qui traversent Srinagar :

En ce moment il y a des nomades avec leurs chevaux qui marchent depuis les confins du Pakistan, Jammu, etc. Ils se mirent en route en avril [la lettre est du mois de juin]. L’Inde n’offre rien d’aussi merveilleux : tribus de Juda ou plutôt de Perses d’il y a plusieurs millénaires — sur bas-reliefs — des hommes avec cheveux frisés, barbes aussi très noires, les femmes avec leurs ornements… Je les admire tant que je ne vois rien. Ils ne mendient pas et ont fière allure. Les cachemiris si dégénérés en comparaison, disent que ces nomades sont de haute spiritualité ! En tout cas, ils sont grandioses, souriants, beaux, dignes, fiers et charmants.

â travers ces quelques mots jetés à la va-vite au cours d’une lettre à un familier, nous saisissons l’intensité d’un tempérament épris de beauté et de grandeur. Elle ne cessera donc de s’émerveiller devant cette infinie variété du paysage, multipliant les lieux et les moments des promenades qu’elle fait à bicyclette, à pied ou même en autobus.

Beau soleil, promenade merveilleuse de sept miles, à bicyclette le long du lac, avec ses montagnes recouvertes de soieries, ses eaux bleutées, puis la rude montée et la vue splendide des hauteurs.

Ou bien à propos d’une maison de Lakshman Joo :

â midi, j’allais me reposer sur les hauteurs près de sa petite chaumière d’une pièce qu’il met à ma disposition et qui me tente, car lâ, je le sais, j’aurais des expériences inouïes. Cette chaumière est dans les petits arbres, la montagne de soie s’élève immédiatement, toute droite. Puis en descendant vers Lakshman Joo on trouve un torrent bordé de peupliers tout jeunes et un pont branlant de feuillage entrelacé, puis des jardins suspendus, des roses formant haie, des arbres fruitiers, un sentier sépare ses vergers de la demeure de Lakshman Joo, plein de saules argentés. Je passais lâ trois heures délicieuses… Vue merveilleuse sur les lacs, champs de riz inondés, eau profonde du torrent glacé. Mais m’installerai-je lâ ?

Ou encore :

Longue promenade à Wooler lake avec des amis. Je contemplais placidement le paysage qui était superbe, lacs, montagnes couvertes de neige, l’eau partout parmi les saules, les champs de fleurs bleues sur les champs de blé d’or, les demeures de bois sculpté, les femmes aux habits colorés, loin de Srinagar. La route était cahoteuse, en spirale et cela m’empêchait de jouir pleinement de ma paix : cet état contemplatif resserré sur l’instant intensifiait cette jouissance. Aucune oscillation de pensée ne venait ternir le reflet de la nature. Paix intérieure, paix extérieure ne faisaient qu’un…_ Pas un mot dans le bus.


Lakshman Joo /1

Nous trouvons dans la préface de presque tous les ouvrages de Lilian, l’expression de sa profonde gratitude pour l’aide que Lakshman Joo lui a apportée dans ses recherches et études sur le sivaïsme.

Lilian salue en lui le « très savant pandit, mais aussi un véritable yogin et jnãnin » ayant la connaissance mystique décrite dans les textes dont il est un des derniers à connaître le sens profond.

Au cours des années, elle ne cessera de confronter les résultats de ses recherches à la science du swami ; leur convergence de vue et leur accord constant lui apporteront bonheur et parfois même réconfort.

Dès les premiers temps de leur rencontre. Lilian écrit :

Je dois profiter de l’aide précieuse de Lakshman Joo, le yoga lui a donné une réelle beauté, ses yeux sont lumineux comme ceux du frère aîné de Radha Mohan. C’est le meilleur des yogin que j’ai vus, car il sait beaucoup, a lu tous les textes et a de l’expérience.

En 1952, elle évoque comme source de réjouissance son travail avec Lakshman Joo :

Sa gaieté constante, notre entente si parfaite, ses remerciements après notre heure de travail tant il est reconnaissant de la tâche que j’accomplis à l’égard du Trika…

/1. Swami Lakshman Brahmacarin.


Dès mon arrivée, écrira-t-elle une quinzaine d’années plus tard, je travaillais avec le swami Lakshman Brahmacãrin qui possédait non seulement la science des textes sivaïtes, mais encore avait une expérience mystique évidente. J’admirais la grandeur et la simplicité de ce très grand yogin. Pourtant, la tradition moniste du sivaisme cachemirien, si vivante encore au temps d’Abhinavagupta, avait en partie disparu puisque la technique si importante de la transmission immédiate (anupaya) était tombée dans l’oubli, la lignée des maîtres ayant été interrompue. Au disciple désormais de découvrir le Soi par ses propres efforts, le maître n’étant lâ que pour donner l’exemple, des conseils et des explications.

Inutile de vous dire que Lakshman Joo est émerveillé de voir ce que j’ai fait en peu de temps, expériences qui lui ont coûté vingt-cinq ans d’efforts et il sait bien que Abhinavagupta son grand maître ne reconnaît qu’un moyen d’arriver à Siva, c’est le « non-moyen » : celui de notre guru. Selon lui, le guru se résout à l’enseignement, au prãnayãma et le reste lorsque le sisiya est incapable d’être mis en samãdhi par la grâce de Siva. Cette dernière fait plus en une seconde que tous les moyens en cinquante ans. (lettre 1952)

Elle sut tout de suite s’adapter au caractère et au mode d’enseignement du swami comme le prouvent les conseils qu’elle donnera plus tard à un ami qui devait venir travailler auprès de lui :

Durant des années j’étais la seule (â part ses deux disciples femmes) qu’il accepte d’instruire, parce que j’acceptais tout, ne critiquant jamais, ne posant pas de questions, ne demandant pas de références exactes… Vous comprenez ce n’est pas une science objective, mais il vous transmet sans discussion ce qu’il a reçu respectueusement de son maître. Il a refusé d’enseigner le Sivaïsme à un homme intelligent qui est resté onze ans auprès de lui comme serviteur pour la seule raison que ce disciple lui posait des questions et discutait… Il transmet une vie, une compréhension profonde des textes qu’il aime et ne les décortique pas froidement à la manière occidentale, mais bien au fond il sait, il comprend.

Le sens de l’humour présidera constamment à leurs échanges et elle eut à cœur tout au long des séjours qu’elle fit auprès de lui de le distraire et de l’amuser par toutes sortes de fantaisies et de surprises qui étaient autant d’occasions de révéler une gaîté naturelle que ne suscitaient sans doute pas tous les jours certains de ses devotees.

Comme Lakshman Joo jouit intensément de chacune de mes paroles et rit aux larmes, j’ai plaisir à l’amuser. Il est bon, candide, simple et ses yeux sont lumineux. (1952)

Elle n’arrivait jamais de France sans mille et un gadgets rassemblés par les amis à sa demande et qui provoquaient immanquablement la joie et l’hilarité du swami. Son goût pour les facéties plut beaucoup à Lakshman Joo, sinon à ses devotees. Un jour par exemple, elle se dissimula sous un tchador et mima une scène farfelue sans que Lakshman Joo l’eût reconnue, ce fut d’une grande gaieté. Certains devotees s’en souviennent encore. Elle se plaisait à dire qu’ils avaient, tous deux, le même âge réel, à savoir trois ans.

Une année cependant elle le trouva dans une tristesse très profonde, manifestement en proie à des ténèbres intérieures. Elle lui proposa de lui donner une séance, ce qu’il accepta ; elle dit avoir senti la terre trembler à cette occasion :

J’avais demandé à Radha Mohan si c’était possible puisque Lakshman Joo était plus avancé que moi serai-je terrassée par la force divine ou le pouvoir du guru ? Radha Mohan m’a dit que je devais tenter, que tout m’était possible dans cette voie puisque je plonge dans le guru. Je n’oublierai jamais cette matinée : je n’étais pas bien concentrée et je ressentis tout à coup un terrible tremblement de terre, la maison disparaissait sous moi… j’ouvre les yeux, affolée et tout était calme… mais cela a recommencé ; en outre je brûlais de chaleur (chaleur de Kanpur) et Lakshman Joo n’a rien ressenti de plus que d’habitude bien qu’il fût magnifiquement concentré ; mais c’est l’amour que j’aurais voulu pour lui et peut-être a-t-il reçu les choses subtiles dont il a besoin, car il a déjâ le samãdhi.

Ce même soir, autre séance pour une femme et tremblement de terre à nouveau (la sibylle de Cumes ressentait-elle les mêmes choses ?). Une heure après j’étais au lit lorsque, à nouveau, tremblement de terre ; comme je ne donnais pas un sitting/1, je ne comprenais pas. Puis, les gens des maisons alentour hurlaient, les animaux également et j’ai bien cru que la maison allait s’effondrer : cette fois-ci, c’était un réel tremblement de terre d’une minute (mon premier, et il fut en première page des journaux de Delhi). Eh bien, j’ai pu comparer à mes tremblements illusoires (qui sont spanda d’après Lakshman Joo) et ces derniers sont infiniment plus terribles, car ils sont intérieurs et extérieurs.

En 1964, à l’occasion d’un déplacement en Inde, Lakshman Joo rendit une visite inattendue au guru à Kanpur :

Un seul jour à Kanpur, il m’a dit que j’avais un « wonderful guru » et il a l’intention de revenir l’hiver prochain. Le fera-t-il ?, écrit-elle dans son carnet...

Il ne l’a pas fait.

/1. Une séance


Les difficultés

Mais Lilian ne trouva pas au Kasmïr que des sources de réjouissances ; elle devait y mener une vie difficile matériellement, une vie âpre, écrira-t-elle. « J’ai vécu au Kasmïr dans une misère incroyable (â Kanpur aussi) sans même le savoir », avouera-t-elle en 1967 dans une lettre à H. C.

Au début, elle n’était pas encore à la Recherche Scientifique, ses ressources étaient très limitées et l’argent circulait mal de la France vers l’Inde. Les différents lieux de séjour proposés par le swami étaient pour le moins dénués de confort, pas d’eau, pas de lumière, de la terre battue, des rats qui cachaient ses modestes couverts dans des trous, couverts qu’elle était obligée de suspendre au plafond pour pouvoir les retrouver. Elle finit leVijnãna Bhairava, assise sur sa malle, les bêtes sauvages rôdant la nuit.

Faisant allusion au vacarme que font ses voisins, elle écrit la première année à une amie :

Je me suis renseignée, c’est pour éloigner les fauves, m’a-t-on dit. J’entends très souvent les chacals, quant aux autres sons, je ne sais à quelles bêtes ils appartiennent.

Et deux ans plus tard on lit dans ses notes :

Lundi : Le long du torrent je suis allée à mon ancienne demeure à Gogitirtha. Que la vue était belle ! Et toute cette rocaille… (lâ, habite maintenant un jeune sãdhu). Il a terriblement peur lâ où je n’ai jamais eu peur, et pourtant j’y vivais au mois de novembre avec les longues nuits froides et les fauves… Il m’affirme qu’il y a les fauves la nuit dans le jardin, il les entend haleter et il y a peu de temps la jument des bergers a été dévorée par l’un d’eux, il m’offrait de me montrer les os. Le matin, des traces demeurent dans le jardin, il est vrai que je ne les recherchais guère… ne pouvant croire que des fauves infestassent ce coin si tranquille. (1952)

D’autre part, Srinagar était loin de ses habitations, plus de dix kilomètres, il lui était donc difficile de s’approvisionner. Elle recourut parfois à la bicyclette, mais elle avait du mal à la remonter alourdie de ses provisions sur la pente abrupte qui conduisait à l’un ou l’autre de ses gîtes.

â ce propos, elle aimait raconter une anecdote mystérieuse. Un jour, où particulièrement épuisée, elle peinait fortement, poussant, tirant bicyclette et provisions, elle vit surgir un homme qui prit sa charge et la déposa à la porte de chez elle sans mot dire. Cet homme elle ne le revit jamais. Mais précision curieuse, Lakshman Joo lui-même fut surpris, car personne dans ces coins isolés où chacun est connu de tous, ne correspondait à son signalement.

Il faut aussi dire l’hostilité de la population contre les ruses de laquelle elle avait souvent à défendre ses modestes intérêts.

Il faudrait vivre avec des démons avant de s’enhardir à vivre au Kasmir, apprendre à faire des moulinets avec une canne et à rire cyniquement. (lettre à A.C. 1958)

Elle écrira aux enfants de P. en guise de boutade :

Lakshman Joo, le grand yogin est en train de me transformer en poisson et je ne vois plus que des poissons partout. ll est vrai qu’au Kasmir les gens ont tous des têtes de poisson. (lettre A.C. 1958)

Mais elle était également en butte à la violence, car elle devait subir entre autre les jets de pierres des enfants du voisinage :

Ce matin, j’allais chez Lakshman Joo. Au bout d’une heure, j’étais absorbée, je ne comprenais rien de ce qu’il me disait. Je m’assis sous les saules et la vue était magnifique, les montagnes neigeuses, le torrent près de moi, le lac, ses lointains ; je dominais tout Srinagar. Mais je ne pus rester longtemps recueillie, les enfants m’entourèrent, mendiant, puis ils lancèrent des pierres : ce sont des gamins de douze-quatorze ans avec des figures vicieuses, bergers de la montagne.

Il faudrait situer ici l’épisode du jeune garçon qui exceptionnellement ne participait pas aux agressions de ses camarades. Il lui était difficile de communiquer avec lui, car il ne parlait pas anglais et un jour il y eut un quiproquo amusant.

L’autre jour, j’étais dans le sentier de la montagne et les petits bergers me lançaient des pierres. Arrive alors un jeune homme aimable. Mais il ne comprenait pas l’anglais et je voulais lui dire de gronder les enfants ; alors pour lui montrer, je prends une grosse pierre et encore furieuse, je fais mine de lancer la pierre en lui désignant les enfants. Mais voilâ qu’il a peur, il croit que je veux lui lancer l’énorme pierre — et cela l’aurait tué à un mètre de distance ! — Il se protège avec son bras en suppliant « nahi mensahib, nahi ! » et essaie de fuir épouvanté. Mais moi, je cours après lui, toujours avec ma pierre, criant « non, non ! », car j’avais peur qu’il dise partout que je voulais le tuer. Enfin, il comprend, il rit beaucoup et après je l’ai entendu hurler et les enfants ont fui.


C’était toujours avec beaucoup d’humour qu’elle racontait mille et un épisodes de ce genre quelles que fussent les difficultés évoquées.

Au cours de son dernier séjour au Kasmîr en 1975, Lilian tente même de retrouver celui qui enfant s’était désolidarisé de ces agressions. Ce ne fut pas une petite affaire, nous ne connaissions ni son nom ni son adresse, mais juste la zone d’habitation où il pouvait avoir vécu et où, bien entendu, personne ne parlait anglais.

Ce fut pittoresque et acharné, mais nous y arrivâmes !

C’est un père de famille que nous avons fini par trouver travaillant dans son jardin à flanc de montagne, dans une belle lumière dorée. Il fut heureux de la revoir, malgré la difficulté de communication, il semblait très bien se souvenir ; et une photo consacra cet heureux moment.


Le pèlerinage d’Amarnath

En 1961, elle fit le pèlerinage d’Amarnath. Amarnath est une grotte située à quatre mille deux cent cinquante mètres d’altitude, grotte au fond de laquelle le dieu Siva voulut révéler le secret du monde à son épouse Parvati qui s’endormit, car faible femme, elle ne pouvait résister à l’ennui des discours métaphysiques.

Mais pendant que Siva lui récitait la grande Amarkatha, un perroquet, caché dans une fente de la grotte, écouta et quand Siva s’aperçut de son indiscrétion il ne put rien contre lui, car ayant entendu le Secret des secrets, celui-ci était devenu immortel.

Pour rejoindre la grotte sacrée qui abrite le linga, bloc de glace dont la dimension varie selon les années, six jours avant la pleine lune d’août, sadhu , dévots, pèlerins de tous les âges, de toutes les conditions, se lancent à l’assaut d’un des pics du « Toit du monde » dans le dénuement le plus complet ; ils affrontent une montée des plus dangereuses risquant plusieurs fois leur vie, certains même espérant ne jamais revenir et allant jusqu’â se plonger dans les eaux glaciales des lacs qui précèdent l’arrivée au sommet.

Son guru assura à Lilian que son cœur supporterait la montée à une telle altitude, il lui donna les forces nécessaires pour cela.

Siva m’a bien protégée durant le pèlerinage en dépit des conditions atmosphériques exceptionnellement mauvaises. Je n’étais jamais essoufflée à quatre mille mètres d’altitude alors que je le suis à Paris ou à Delhi… Je n’avais pas froid…

La dernière marche dans la boue glissante — de douze miles aller et retour — à la grotte ne m’a causé aucune fatigue alors que mon amie russe — qui a un cœur solide — s’est évanouie dans la grotte.

Un jour, bousculée sur l’étroit chemin, elle se surprit en train de faire trois pas dans le vide au-dessus du précipice avant de retoucher la terre ferme du second ; elle eut alors la certitude d’avoir été soutenue et incroyablement sauvée par son maître sans avoir eu le temps de s’effrayer, comme ayant glissé du naturel au surnaturel sans qu’un plan élimine l’autre.


LA VIE AU VÉSINET

Ce que Lilian a dit de Chachaji s’impose à nous à son propos :

[…] Mais au moment où vous saisissez combien exceptionnelle est sa personnalité, vous prenez conscience qu’il l’a perdue et que c’est vraiment cette perte qui fait sa grandeur/1.

/1. Cf. chapitre : Rencontre avec le guru, Je suis venue en Inde…


Toute la première partie de sa vie, Lilian avait eu qu’une aspiration, l’absolu. Elle avait également le souci de faire bénéficier les autres de ce qu’elle découvrirait. C’est pourquoi dès les premiers jours elle a cherché à s’assurer des fondements de la voie du guru.

Si la vie lui fut parfois si dure en Inde, c’est que le guru la préparait à transmettre à son tour. C’est ainsi qu’en dépit du niveau de ses premières expériences, le guru lui fit parcourir tous les niveaux inférieurs pour qu’elle puisse accompagner les autres en toute connaissance. Il dut donc la soumettre à une formation intense et de ce fait éprouvante, car il avait peu de temps pour le faire.

Après la mort du guru, une seule chose allait compter désormais pour Lilian : transmettre ce qui lui avait été révélé à Kanpur. Nous nous efforcerons d’évoquer à grands traits les moments forts de cette période que nous avons eu la chance de partager avec elle pendant tant d’années. Nous rapporterons également des témoignages de ceux qui l’ont rencontrée et ont bénéficié de son efficience. Pour cette partie de sa vie, nous disposons de peu de documents personnels (journal, notes diverses…). Nous pouvons cependant citer des extraits de lettres, des notes dispersées.

On peut se rapporter également à ses longues introductions à ses ouvrages sur le sivaïsme du Kasmïr, introductions subtilement imprégnées de son expérience mystique. Sont également très précieux les articles qu’elle a publiés dans la revue Hermès/1.

/1. Cf. Publications.

Témoignage  /1

Quelques souvenirs d’enfance… (1954)

J’avais cinq ans quand mes parents ont rencontré Lilian. Elle m’apparaissait alors comme une personne étonnante, quelque peu magicienne même : elle portait parfois un sari, avait un chat, une peau de tigre sur son lit (ou était-ce une peau de panthère, je ne me souviens plus très bien) et s’asseyait toujours sur un fauteuil à bascule. Était-elle anglaise ? Était-elle française ?

Lorsque nous allions lui rendre visite, pendant que les grandes personnes « plongeaient » (vers quelles profondeurs ?), j’allais explorer le jardin : un grand jardin mystérieux avec un grand bassin, un bosquet de bambous touffu à souhait pour se cacher et un kiosque (pour quelle musique ?). Parfois j’y rencontrais d’autres enfants. Elle avait un jour exhumé de la cave de vieux costumes pour que nous nous déguisions (â vrai dire, elle avait le don d’entrer dans le monde des enfants comme si elle ne l’avait jamais quitté, tout naturellement). Je reçus d’elle, un jour de vacances, une carte adressée â :

La petite souris

Dans le trou n° 6

Sous le saule pleureur

Grande Terre.

En effet, il y avait un grand saule pleureur au milieu du jardin de Sèvres ! Cette carte, postée de Majorque, représentait deux danseurs de Flamenco. C’était elle qui dansait avec son frère, écrivait-elle…

Lorsque venait la traditionnelle heure du thé, Lilian était très présente, attentive à chacun, s’enquérant des nouvelles et commentant les événements quotidiens avec simplicité et humour. Elle nous faisait rire très souvent, mais plaisantait sans jamais blesser, n’hésitant pas à se moquer d’elle-même sans pour autant s’appesantir. Car elle était d’une extrême discrétion,

/1. Nous avons situé les témoignages en fonction de la date de la rencontre des uns et des autres avec Lilian.

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évitant toujours, sans que l’on sache comment, d’être au centre de la conversation.

â d’autres moments, elle discutait avec vivacité autour de textes, de manuscrits ou d’épreuves à corriger. Des mots inconnus jaillissaient de ces échanges, mots mystérieux venus de l’Inde comme les saris que revêtaient les dames les jours de fête… Une année, elle m’avait envoyé une carte montrant le house-boat qu’elle habitait l’été à Srinagar.

Ainsi l’Inde si lointaine me devenait un peu plus familière. Plus tard, elle m’offrira des bijoux en argent et un châle brodé rapportés du KaSmir. Car elle vivait tantôt en Inde, tantôt en France, ce qui à cette époque était pour le moins original, particulièrement pour une femme.

Autre source d’étonnement : son aptitude à passer en un instant des remarques les plus drôles au silence le plus profond. Elle semblait alors totalement absente — ou plutôt « ailleurs » — les yeux fermés, parfois tressautant, de même que certains de ceux qui « plongeaient » autour d’elle, ce qui me laissait à ces moments Iâ à une profonde impression d’étrangeté.

Lilian aimait beaucoup la mer. Elle passait souvent des vacances en Bretagne avec mademoiselle Esnoul. Un été où elle campait avec Philibert à La Grande Côte, près de Royan, je fus invitée à me joindre aux enfants. Ce fut pour moi l’occasion d’une mémorable chasse au Dahu, en pleine nuit, dans la grande forêt de pins qui longe la plage !

Parfois le dimanche, en plein hiver, mes parents passaient la chercher en voiture et nous partions pour la journée sur la côte normande, du côté de Dieppe ou d’Etretat. Ces escapades imprévues au bord de la mer étaient pour moi une très grande joie.

De même que certaines promenades sur la Seine à bord du Pirate, notre petit canot pneumatique où elle n’avait pas craint d’embarquer !

Lilian aimait aussi beaucoup la musique. Je crois qu’elle jouait elle-même (du piano ?) bien qu’elle n’en parlât jamais.

Lilian appréciait également la magie et les magiciens qui, tout en nous amusant, introduisent subrepticement le doute au beau milieu de nos certitudes et nous interrogent en fait sur la réalité. Qu’avons-nous vu ?

Bien des années plus tard — j’étais alors devenue adolescente — nous avons fait avec Lilian un merveilleux tour de Corse. Elle n’avait pas hésité à camper une nuit avec moi dans la forêt d’eucalyptus qui horde la plage de Porto. La nuit, nous sommes allées marcher sur la plage. C’était une nuit sans lune. Lilian a choisi l’endroit le plus sombre de la plage pour me montrer la mer phosphorescente : nous sommes entrées dans l’eau en marchant, et le sillage de nos bras et de nos jambes était ponctué d’étoiles minuscules et fugitives, renouvelées à chaque mouvement. C’est un plancton méditerranéen qui illumine ainsi la mer. Mais pour le voir, il faut une nuit noire.

Lumière, la nuit…

Ce ne sont déjâ plus tout à fait lâ des souvenirs d’enfance… Mais « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Comment le raconterais-je ?

S. G.

Mort de Louis Renou

â son retour d’Ayguatebia/1 et de Chomérac/2 où elle avait vécu les premiers jours qui suivirent l’annonce de la mort du guru, Lilian rentre à Paris sous le coup d’un nouveau choc : la mort de Louis Renou.

Lilian éprouvait admiration et reconnaissance pour ce savant qui l’avait aidée au début de sa carrière et avec qui elle avait collaboré ; une grande et profonde amitié la liait à madame Renou et elle était pleine d’affection pour leurs enfants.

/1. Village dans les Pyrénées, cf. infra : Ayguatebia.

/2. Chez Philibert en Ardèche.


Lettre, 1er septembre 1966 :

Le 19 août, j’ai encore eu un choc : Alice m’apprend la mort de Louis Renou. Il y avait trente-cinq ans et plus que je le connaissais, le plus grand sanskritiste de France et un tel ami. J’aime beaucoup sa femme également. Je suis revenue en hôte à Paris et suis allée passer quelques jours avec elle et ses enfants a Vernon. Mr Renou est mort d’une crise d’appendicite. Cela a ravivé la douleur de la mort de mon guru, je ne sais plus bien qui je pleure. Louis Renou était noble et sympathique, très aimé de tous — Inde et Japon.

Mais en novembre elle écrira à un ami :

La mort de mon guru ne m’a pas désorientée : il est plus présent que jamais. Penser à lui, c’est sombrer dans la félicité. Par contre, la mort de Mr Renou crée un vide et je n’ose retourner à l’Institut de Civilisation Indienne…

Après un séjour en Bretagne, Lilian part en Inde en octobre 1966 comme c’était prévu, s’arrête à Kanpur pour rencontrer la famille du guru, assiste au bhandara de décembre à Bhogoan, mais séjourne plusieurs mois au Kasmïr où la rejoint D. Elle est de retour à Paris en septembre 1967.

Lilian vit désormais au Vésinet, menant une vie simple dans la petite maison de l’avenue des Pages qu’elle partage avec sa sœur. Sa vie s’écoule donc entre sa sœur, ses travaux de recherche sur le sivaïsme du Kasmïr et les nouveaux amis qui viennent agiter la cloche de l’avenue des Pages.

Sa sœur Aliette, nous l’avons dit, était très différente de caractère : timide, effacée, elle menait une vie très régulière. Elle travaillait à la Bibliothèque Nationale où elle était responsable des manuscrits et imprimés tibétains. Avenue des Pages, elle préparait les repas, mais la gestion de la maison et du grand jardin l’angoissait. D’autre part, Aliette se tenait totalement à l’écart de l’univers intellectuel et spirituel de Lilian, sans jamais s’exprimer à ce sujet. Les incompatibilités ne manquaient donc pas, mais chacune des sœurs s’efforçait de respecter l’autre.


Le travail

La maison que Lilian partage avec sa sœur est petite, sa chambre des plus modestes. Elle y travaille la plus grande partie de la journée, tapant assidûment ses traductions savantes et leurs précieux commentaires. Quand elle reçoit, elle recouvre sa grosse machine, débarrasse son bureau pour le plus grand étonnement de ses visiteurs universitaires qu’une telle sobriété surprend. Elle se rend à l’Institut quand c’est nécessaire et participe aux réunions diverses du CNRS.

« La petite maison de l’avenue des Pages, avec un grand jardin entouré de façon un peu surprenante par de hautes grilles — elles venaient, paraît-il, de la destruction des Tuileries — fut à la fois son lieu de travail et, à partir des années cinquante, le lieu paisible où, indianiste, on venait travailler avec elle (car elle guidait ou conseillait des chercheurs), et où aussi — ou surtout — on venait chercher auprès d’elle un appui spirituel, l’impression d’une Présence dont la source - si la source est localisable - se trouvait en Inde et à laquelle on pouvait espérer avoir accès par elle.

Une séance de travail sur un texte sanskrit (notamment du difficile et subtil Abhinavagupta, qu’elle connaissait alors mieux que personne) pouvait ainsi se terminer par un temps de silence partagé où l’on s’immergeait avec elle, par elle. Non que Lilian Silburn se présentât comme un maître spirituel : personne ne jouait moins qu’elle au guru ! Elle savait évidemment, puisqu’elle le vivait, ce qu’elle avait en elle et qu’elle pouvait apporter aux autres, mais elle le faisait par sa seule présence — rien d’autre.

Elle se présentait comme ce qu’elle était apparemment et officiellement : une indianiste, membre du CNRS, poursuivant des recherches érudites, une personne toute simple, très réservée certes, mais d’un accueil aimable, d’une grande gentillesse. Elle avait un grand sens de l’humour. Si l’on pouvait sentir en elle une force particulière, on pouvait aussi la côtoyer (au moins au début) sans rien remarquer de particulier… » A. P.


Les nouveaux amis

Avant la mort du guru, quand Lilian découvrait qu’une personne de son entourage était sensible aux courants qui la traversaient, elle n’avait qu’une idée : la mettre en contact avec le guru, par lettre d’abord, par un voyage à Kanpur ensuite. C’est ainsi que plusieurs de ses amis passèrent à Kanpur, avec plus ou moins de bonheur ; tous n’eurent pas la ferveur ardente de Serge Bogroff.

Mais après 1967, les choses changent : ce sont des inconnus de milieux et d’âges divers que les hasards d’une rencontre ou d’une lecture ont conduits à solliciter une entrevue. Ceux qui ont eu la chance d’être admis — tout le monde ne l’était pas — se trouvent soudains devant une tasse de thé, face à une sanskritiste éminente, évoquant le Kasmïr, l’Inde et le maître extraordinaire qu’elle y a rencontré, le tout assorti d’un long moment de silence.

Leur vue se brouille, ils ne savent plus trop de quoi il s’agit, intimidés, ils bredouillent et s’en vont incapables de dire sur le moment ce qui s’est passé, mais revenus à eux ils prennent conscience d’avoir entendu les premiers accords d’une musique inconnue dont ils n’ont vu ni les musiciens ni les instruments, mais ils sont prêts à tout sacrifier désormais pour entendre cette musique encore et encore.

Ils vont découvrir que l’on nomme « grâce » cette musique, et comprendre plus ou moins vite que c’est à travers le cœur de Lilian qu’ils y auront accès désormais. Ils la reconnaissent dans le secret de leur cœur, et sans le savoir encore comme leur maître, comme le successeur ou l’héritière de son guru dont elle parle tant et dont elle reste la disciple ; mais il leur faudra du temps pour employer tous ces « grands » mots.

La présence des nouveaux venus change subtilement l’atmosphère des rencontres, leur ardeur et leur lien uniquement intérieur et sans mot avec Lilian inaugurent une nouvelle forme de relation. Lilian n’est plus l’amie qui est allée en Inde, mais celle par qui on accède à la grâce, celle qui ouvre le cœur ; ce que certains parmi les anciens amis auront du mal à reconnaître. Les réunions se font plus fréquentes, le silence y est essentiel. Aliette doit s’habituer aux nouveaux visages.

Mais il n’y avait pas que les rencontres silencieuses. On pouvait aussi s’adonner à divers travaux avec Lilian. Elle introduisait, chaque fois qu’elle pouvait, des changements pour sa propre maison qu’elle s’efforçait de moderniser. Nous l’aidions à vaincre les réticences d’Aliette et c’est ainsi qu’elle introduisit cuisinière électrique, réfrigérateur et télévision !

Lilian pouvait peindre ou retapisser une pièce. Elle était vive, adroite, efficace. Et si on avait la chance d’être convié à l’aider, c’était un régal d’évoluer avec elle dans l’élan de l’activité. Mais — et c’est ce qui est difficile à suggérer — plus on s’adonnait avec elle aux actes simples de la vie ordinaire, uniquement occupé à faire le mieux possible, plus s’élargissait l’espace intérieur, et après quelques moments d’activité où rien d’autre n’avait paru présent à la conscience, on s’effondrait anéanti, et totalement ailleurs : vie merveilleuse, indescriptible, tellement éloignée des récits à majuscules, tellement au-delâ de ce qu’on imaginait. On était ainsi, du fait de sa seule présence active, projeté dans une profondeur qui n’avait d’égale que la simplicité des actes accomplis.


Extraits de lettres

â l’occasion des premières expériences des nouveaux amis, Lilian évoque, ici ou lâ, son propre parcours :

Tout ce que vous ressentez est normal. Vous ne perdez pas de temps ! Non, il n’y a rien à savoir « quand ces phénomènes se déclenchent », si ce n’est, ne pas leur accorder trop d’importance ; ce qui compte, c’est l’attitude intérieure, le recueillement. à vous seule de découvrir à quoi ils riment. Moi-même, je leur découvre à chaque tournant une signification nouvelle ou plutôt plus profonde.

[…] Ne vous inquiétez pas : la vie ordinaire ne peut plus m’arracher et mes états, je suis depuis longtemps dans une mer étale, quelquefois je reviens en surface ballottée dans les vagues, par jeu, d’autres fois je tâche d’atteindre les profondeurs — ou je me laisse couler — mais ceci n’importe guère, l’essentiel était de déboucher dans la mer, la plongée définitive dans le guru. (1966)

Ce merveilleux réveil que vous vivez actuellement n’a plus de sens pour moi ; je n’en garde que le souvenir d’un souvenir. Quant au cauchemar [que fut ma vie] avant ma rencontre avec le guru, je l’ai vraiment oublié, je n’en garde qu’une connaissance théorique. Je comprends saint Jean de la Croix qui ne parle pas de sa vie « avant », il l’avait oubliée et ne pouvait l’évoquer. Vous avez quitté les rives, vous êtes entré dans le fleuve et il vous porte, vous emporte vite : les rives sont encore visibles, pourtant vous oubliez déjâ comment vous y marchiez. Le fleuve c’est l’illumination — la voie de l’énergie (sãktopãya). Puis quand le fleuve s’élargit, que les vagues se calment, vous débouchez dans la mer : les rives ont disparu — oubliées. Et les expériences mystiques extraordinaires s’estompent.

Vous ne savez plus bien où vous êtes : c’est tellement bête, simple, absurde. Le déblaiement s’est fait de lui-même, sans même que vous en preniez conscience. C’est lâ le stade de l’ãtman, non plus entrevu, mais réalisé.

Je pense que par delâ cette paix immense de la mer infinie, étale, allant de soi et, quand on s’est bien habitué à y naviguer (sans repères) commence la vive Flamme d’amour ou le galop (disait mon guru) lequel serait impossible sans la mer étale ou l’égalisation entre samãdhi et état ordinaire. On oublie alors complètement ce grand calme : il n’y a plus que ce galop. (J’ai connu mon guru à ce stade). Par-delâ, je ne sais pas : un apaisement cosmique divin et par-delâ encore, le bond prodigieux ?

C’est en lisant votre lettre que j’ai compris cela : l’oubli total du palier précédent. C’est pourquoi je commence à comprendre l’utilité de noter chaque jour ce qui advient ne fût-ce que quelques mots — pour ceux qui guideront les autres, sans cela les transitions n’apparaissent pas. J’ai beaucoup noté les premières années. Le guru insistait beaucoup. Lui, le faisait ; cela semble inutile, fastidieux, pourtant c’est utile à plusieurs points de vue que vous ne pouvez deviner encore. (1967)

[…] Vous écrivez « coexistence des niveaux de conscience de l’illusoire et du réel ». Mais rien d’étonnant puisque la quatrième dimension s’est ouverte et que la platitude a disparu. La conscience étant coexistante à tout, si elle s’apaise dans la félicité on [peut ressentir] en même temps une grande douleur (perte de quelqu’un) et une félicité plus grande encore au même instant./1 Le comble même (non admis par les vedãntin) c’est la coexistence du nirvikalpa et du vikalpa : l’on est sans pensée et les pensées passent sur un fond indifférencié, mais sans y mordre comme les gouttes qui ruissellent sur les feuilles de lotus (sur les jeunes feuilles, je n’amuse bien…). (1967)

1. à ce propos, Lilian racontait l’anecdote suivante : Le soir où le guru m’a donné la chose merveilleuse, il avait reçu un choc dans l’après-midi : sa paie et son autre argent pour payer les dettes du bhandara (500 Rs. en tout) étaient dans un coffre où il a cru qu’il les avait mis ; le juge l’a appelé brusquement, et à son retour l’argent n’y était plus. Sur le moment, il était effondré. C’est alors qu’il a baigné dans cette félicité dont j’ai eu un faible écho dans la soirée. Dieu le veut pauvre, il n’y a rien à faire ! Mais ce qui est à noter, c’est que dans les émotions douloureuses, la grâce divine afflue aussi. (lettre 1952).


â cette époque Lilian découvre également de nouvelles exigences liées à sa fonction naissante :

Le guru, un jour dans sa jeunesse s’est jeté sur un taureau qui, ayant pénétré dans le jardin où tous méditaient, fonçait dangereusement sur eux… Il a pris les cornes et l’a repoussé dehors ; c’était un exploit, pourtant son père lui a fait observer qu’il ne fallait pas dépenser les forces dont ses maîtres l’avaient empli, contre bêtes ou gens.

Ceci m’enseigne une chose : on ne peut rien faire (sauf leur donner la paix) avec les personnes qui ne sont pas sûres, je veux dire n’obéissent pas totalement et en toutes circonstances. S’ils ne sont pas prêts à sacrifier leurs propres idées et impulsions en se demandant comment leur maître agirait à leur place, leur impartir connaissance et puissance, c’est les conduire à la catastrophe. Je perçois ici l’importance de l’obéissance tacite et constante qui permet au guru de tout conférer sans hésiter. (1968)

Il lui arrive également de lever un voile sur ce qui est désormais sa condition :

Ainsi, quand je suis seule, je baigne dans une félicité — mais je la quitte, comme je le dois, pour donner à tous niveaux.


[...]

Le thé

Les repas avaient peu d’importance pour Lilian, elle les négligeait facilement, mais il était un moment qui s’imposait, quelles que soient les circonstances, c’était celui du thé. On ne se déplaçait pas sans le « panier du thé » et c’était une prouesse que de servir des thés clandestins dans les chambres d’hôtel.

Préparé et servi dans les règles de l’art, le thé s’accompagnait de quelques gâteaux, mais c’était surtout l’occasion d’échanges pleins de gaieté et de fantaisie dont la teneur variait selon les invités. S’il s’agissait d’un visiteur « de marque », Lilian l’écoutait parler avec intérêt si le sujet était nouveau pour elle, avec patience et courtoisie quand l’interlocuteur avait des prétentions spirituelles. Lâ, point question de fermer les yeux pour les amis proches qui s’émerveillaient de cette leçon de tolérance et de modestie. Le dimanche et les jours fériés, Aliette se joignait à nous, toujours discrète, mais lâ, il fallait faire des efforts de conversation, trouver des sujets susceptibles de l’intéresser. Malgré tous nos efforts, il y en avait toujours un qui finissait par piquer du nez ; une lueur amusée, un rien narquoise, perçait dans l’œil d’Aliette qui s’éclipsait alors discrètement pour reprendre ses travaux manuels.

â la belle saison, c’est au jardin que le thé était servi aux visiteurs de passage qui, venus de Paris, appréciaient le charme des grands arbres et des roses épanouies. L’atmosphère était conviviale et si l’un ou l’autre voulait un échange plus personnel, Lilian sans en avoir l’air l’entraînait dans un tour de jardin ; arpentant les allées, elle recueillait ainsi des confidences inattendues et souvent douloureuses qui la peinaient, mais son interlocuteur revenait avec le sourire comme si ses soucis s’étaient soudain allégés !

Quand un nouvel ami se présentait, après son entretien avec Lilian il rejoignait pour le thé deux ou trois anciens autour de la table dans la petite salle à manger ; un peu ahuri, il avait généralement du mal à parler, on pouvait comprendre. à cette occasion Lilian aimait évoquer ses propres débuts à Kanpur que nous avions entendus souvent, mais c’était chaque fois plus vivant et une douceur pénétrante enveloppait l’assistance tandis que s’estompait le sens des paroles échangées.

Les thés les plus denses étaient ceux qui se prenaient avec les amis les plus proches, entre deux plongées silencieuses, moment de détente. Lilian parlait, riait, interpellait l’un ou l’autre avec humour certes, mais toujours avec une pertinence redoutable pour celui auquel elle s’adressait et dont il était seul à mesurer la portée. Au cours de ces rencontres, il n’y avait aucun risque de tomber dans un vide stérile, les vibrations s’intensifiaient et le silence finissait par reprendre ses droits dans une nouvelle modalité vibratoire où chacun poursuivait son aventure intérieure dans l’unité des cours.

Mais il faut aussi mentionner le thé de Noël, rite annuel. Seuls les célibataires y étaient conviés. C’était « pour Aliette », mais Aliette n’aurait-elle pas dit que c’était « pour Lilian » ?

Table agrandie par la rallonge sortie une fois par an, somptueusement couverte de gâteaux, porcelaine chinoise, mais surtout le pudding traditionnel surgissant auréolé de flammes dans l’obscurité de la salle à manger, épreuve pour les végétariens qui le noyaient vaillamment dans la crème anglaise.

Les échanges étaient gais, chaleureux sur un fond d’ivresse subtile et contenue qui ne devait rien aux vapeurs du rhum flambé, mais qui émanait du bhandara du soufi, célébré à des milliers de kilomètres, à Bhogaon et auquel les cœurs étaient clandestinement reliés.


Le bhandara au Vésinet

Dans cette tradition, en Inde, chaque année pour la fête du printemps se rassemblent autour de leur maître vivant tous ceux qui bénéficient de son efficience. Ces jours-lâ on commémore les maîtres disparus, on leur rend grâce et l’on va se recueillir sur leur tombe si c’est possible.

Le mot « bhand » signifie : réservoir, trésor, le « réservoir d’énergie divine » dans lequel le guru puise à volonté ; il donne son nom à ces jours consacrés à la mémoire des maîtres disparus parce qu’il est dit que les réservoirs de l’énergie divine sont alors pleinement ouverts et déversent sur les disciples à travers le guru, les germes de vie qui se développeront au cours de l’année. Il importe donc de s’immerger, tous, en même temps, clam ; l’unité. Comme on peut le lire dans une lettre du guru :

« Je n’ai jamais vu les gens venir lâ sans que nous soyons tous un, à jamais unis dans le plus grand et le plus permanent royaume des esprits./1 »

/1. Lettre du guru (27.2.1954)


Au cours d’un bhandara, la grâce déborde et inonde jusqu’au corps du guru lequel la distribue généreusement. Lilian précise :

Les disciples et leur famille viennent d’Uttar Pradesh et de diverses villes de l’Inde, paysans, petits commerçants, intellectuels, riches et pauvres sont assemblés et la plupart en dhyãna… Le guru est quasi inconscient, tout rayonnant, avec une touche divine. Chacun puise en lui assez pour subsister spirituellement durant une ou plusieurs années.

Le bhandara annuel de Basant représente une lourde charge pour le guru qui doit rassembler et nourrir tous les participants et il donna lieu parfois à des interventions inexplicables voire de l’ordre du miracle.

Au Vésinet, on s’associa chaque année à la commémoration de Basant. Mais les formes évoluèrent au fil des ans. Au début, un très petit nombre de personnes était invité, juste ce que pouvait contenir la petite salle à manger de l’avenue des Pages. Une lettre reçue de l’Inde précisait la date exacte, celle de Basant qui varie chaque année, de la mi-janvier au début février ; le cœur de l’hiver pour nous.

Ces jours-lâ, on se réunissait matin et soir autour de Lilian, jours heureux où l’on bénéficiait de sa présence continue. Chaque jour était dédié nommément aux maîtres passés, l’un pour le guru et son père, l’autre pour le soufi, et si la lettre de l’Inde ne l’avait pas précisé, on reconnaissait à la tonalité du courant à qui le jour avait été dédié. C’étaient des jours intenses, certains avaient du mal à contenir leurs réactions, pris au dépourvu par de nouvelles expériences.

Au fil du temps, le nombre des participants augmenta, certains vinrent de province, emplissant une grande pièce de l’avenue Maurice Berteaux, puis deux. Au moment du thé, on bougeait un peu. Lilian allait de l’un à l’autre pour la plus grande joie de chacun, mais on ne pouvait sortir dans le jardin à cause du froid.

Mais comment résister à l’envie d’évoquer la fin de certains bhandara ? Plus qu’un petit nombre d’amis autour de Lilian, dans une lumière atténuée de la seule lampe allumée, après les moments intenses de silence qui ont ponctué la journée, Lilian parle, parle de Kanpur, de Bhogoan, des bhandara indiens, de son guru, elle répond éventuellement à des questions ; mais on entend sans entendre, on ne sait, en suspens, dissous dans la douceur vivante, aérienne, inépuisable qu’elle irradie ; il n’y a plus ni âme ni corps, ni sujet, ni objet ; tout semble fait de cette subtile et infinie douceur…

Mais Aliette attend… et Lilian doit partir ; le chauffeur se lève, résigné !


[...]


1975 — Dernier voyage en Inde

Son premier voyage en Inde, après la soutenance de sa thèse en 1948 avait eu pour destination le Kasmir où elle se rendit à intervalles inégaux pendant plus de vingt ans et c’est en 1975 qu’a lieu son dernier passage sur le lac Dal.

En 1975 en effet, chargée de mission par le CNRS Lilian part trois mois au Kasmir, heureuse d’être accompagnée ou rejointe par des amis. Elle va leur faire connaître et aimer ce dont elle leur parle depuis si longtemps. C’est sa visite ultime avant la publication de ses derniers textes : les Sivasutra, les Spandakarîka.

Après un rapide passage à Delhi, elle rejoint Kampur où l’attend Pushpa/1 ; à Kampur, Lilian est émue de revoir Pushpa et la famille du guru après huit années d’absence.

/1 cf note 2 p.161.


Les enfants du guru, devenus chefs de famille, l’accueillent avec joie. Ils la connaissent depuis leur enfance, et se sont toujours réjouis de sa venue. Ils savent l’importance qu’elle a eu pour leur père et pour la voie : « She has all the permissions »  répètent-ils à l’envi.

Lilian s’attriste de les voir tous les quatre confinés dans un tiers de la maison à la suite du règlement de l’héritage. En effet, leur père qui avait acquis la maison, avait refusé de la mettre à son nom malgré les incitations de son père.

Lilian passe de bons moments avec Pushpa et sa famille, mais c’est le temps de la mousson et elle a hâte de rejoindre le kasmir. d’autant plus qu’elle projette un nouveau séjour à Kampur avant de rentrer en France.

Arrivée à Srinagar, elle s’installe assez rapidement sur le house-boat de ses rêves, qu’elle retrouve et qui peut offrir une nourriture occidentale à ses hôtes. De lâ, pendant deux mois, elle va faire découvrir la beauté des lieux à ses amis français de passage, courir chez Lakshman Joo et prendre de nouvelles dispositions pour son retour au Vésinet.

Lilian éprouve toujours une joie profonde à partager ce qu’elle découvre et qui l’émerveille. Avec elle, on sillonne en shikara les lacs, on découvre les jardins aquatiques, les façades sculptées qui bordent le fleuve, on se repose dans les jardins de Nishat et de Shalimar. Lilian nous entraîne à observer au bord de l’eau « les oiseaux colorés, les aurores resplendissantes, les couchers de soleil, les montagnes roses, bleutées ».

â proximité des demeures de Lakshman Joo, on pouvait assez rapidement dégringoler la pente pour s’avancer sur un étroit chemin séparant les lacs, bordé par les lotus et les saules, et nous titubions sous l’effet d’un vertige dont on ne savait s’il était dû à l’effet des eaux miroitant de part et d’autre ou à l’ivresse intérieure.

Au cours de ces promenades, Lilian se plaisait à faire observer les perles d’eau qui glissaient sans les imprégner sur les lotus épanouis, image de la conscience du libéré vivant sur laquelle glissent les mirages de l’illusion.

Mais il ne faudrait pas oublier que la raison essentielle de sa présence au Kasmïr était son travail et ses rencontres avec Lakshman Joo. Le swami vivait alors à Nishat dans un ashram délicieux, plein de fleurs et d’oiseaux, dont les fameux boul-bouls qui charmaient tant Lilian.

Dès son arrivée à Srinagar, Lilian surgit par surprise un jour où Lakshman Joo donnait un cours sur les Sivasutra, clans un petit bâtiment à côté de sa maison où personne n’entrait hormis ses deux plus proches disciples, Sharika et Praba. Il n’avait pas été prévenu de son arrivée. Commentant le texte au milieu de ses devotees, il s’arrêtait de temps en temps pour dire son émerveillement et sa joie quasi enfantine de la voir soudain lâ !

Cette année-lâ le swami est particulièrement sollicité par un couple américain et leur charmante fillette dont on fête gaiement l’anniversaire. Tout le monde participe également à la récolte du riz. Ce sont des moments colorés et joyeux.

Mais Lilian voudrait travailler et elle se déplace souvent sous une chaleur torride, en vain… Elle devait toujours annoncer son départ imminent pour que le swami se décide à travailler, à lire les textes et à répondre à ses questions.

Les atermoiements et l’absence de ponctualité du swami étaient pour Lilian une source de difficultés et parfois de découragement /1, elle n’aimait pas avoir le sentiment de perdre son temps, mais sa patience était inépuisable, sa bonté sans borne, et pour le swami, elle avait toutes les indulgences.

C’était en quelque sorte un frère des profondeurs.

/1. Le swami a maigri, nous dessinons pour lui, D. m’aide beaucoup et peint pour lui dieux et déesses, mais nous n’avons pas encore commencé et travailler les textes philosophiques Trika… Rien avant le 7… Comme je reste peu de temps au Kasmir, je suis inquiète… (lettre, mai 1967).

[...]

En marge des travaux sur le sivaïsme

Parallèlement à son travail scientifique, Lilian accepte de diriger la mise en œuvre d’un ouvrage sur le bouddhisme. Sa contribution personnelle est particulièrement importante. L’ouvrage, Le Bouddhisme paraît en 1977 et sera réédité en 1997 sous le titre : Aux sources du bouddhisme/1.

La préparation de cet ouvrage multiplia les occasions de rencontre et d’échange pour notre plus grand bonheur. Lilian y travaillait avec ardeur. Elle tentait d’entraîner certains d’entre nous dans son sillage, proposant une participation à l’un ou à l’autre. Lilian toujours optimiste avait à cœur de pousser chacun au meilleur de ses limites, elle aidait, encourageait, mettait en avant et partageait les profits à égalité ! Sa générosité était sans égale…

En 1982, elle succède à Jacques Masui à la direction de la revue Hermès. En 1969, elle avait déjâ participé activement au numéro consacré au Vide paru cette année-lâ. Elle y avait publié un article marquant : Le Vide, le Rien, l’Abîme/2. à travers l’exposé savant de ce parcours nous parviennent les échos de sa propre expérience jusqu’â ce moment-lâ. Elle avait aussi participé au numéro Le Maître spirituel, où elle évoquait la subtile atmosphère de la vie auprès du guru à Kanpur /3.

En 1982, elle reprend et complète avec de nouveaux articles les numéros sur Le Maître spirituel et Le Vide /4 déjâ publiés.

Le numéro qui a pour titre Les Voies de la mystique /5 est une publication entièrement nouvelle. Lilian a toujours le souci de montrer les correspondances entre les différentes traditions mystiques. A cette occasion, elle peut exposer les aspects de l’expérience intérieure d’une façon plus accessible que dans son travail scientifique que tout le monde n’a pas la possibilité

/1. Cf. Publications.

/2. Cf. Hermès N° 6 pour l’édition 1969, N° 2 pour la nouvelle édition.

/3. Autour d’un Sadguru de l’Inde contemporaine, Hermès N° 4, édition 1967.

/4. Hermès N° 3 et N° 2, nouvelle édition.

/5. Hermès N°1, 1981.

d’aborder. Les rapprochements qu’elle propose et la mise en perspective des convergences élargissent les esprits et nourrissent les cœurs en les orientant vers la tolérance et l’universel.

Malheureusement, sa santé qui se dégrade et sa cécité l’empêcheront de continuer à publier les numéros d’Hermès qu’elle avait prévus. Après la publication consacrée au Tch'an /1, elle avait pensé à un numéro sur le Taoïsme.

Promenade aux Ibis

Après des heures de travail acharné, Lilian avait besoin de mouvement. Elle entraînait alors le visiteur occasionnel vers le lac des Ibis proche de l’avenue des Pages.

Malgré son manque d’attrait pour tout ce qui était artificiel (et le lac l’était), elle trouvait toujours des occasions de s’émerveiller : l’arbre rose au printemps, les nouvelles plantations des jardiniers de la ville, les couleurs de l’automne, le lac gelé en hiver…

Après deux ou trois tours au pas accéléré, épuisé par l’effort d’attention, on avait enfin la possibilité de s’écrouler sur un banc pour un moment de silence bien gagné.

[...]

Propos au fil du temps

Lilian ne cessait de nous dire combien exceptionnelles étaient l’efficience et la grandeur du guru, si différent de tous ceux qu’elle avait pu rencontrer en Inde :

« Durant de nombreux séjours en Inde mon travail philosophique me conduisit auprès de célèbres savants, pandit, vedãntin, auprès de lamas et de moines bouddhistes de Ceylan et du Tibet et, au hasard des rencontres, me fit connaître des bhakta, dévots sivaïtes, visnouites, jaïna, des yogin de toute appartenance, d’ardents musulmans. Partout je me heurtais à une certaine étroitesse d’esprit ou de cœur, à des pratiques rituelles, à l’utilisation de moyens, postures, concentration de la pensée, contrôle du souffle, qui ne cadraient pas avec la haute opinion que j’avais de l’Absolu. Je rencontrais aussi des saints constamment absorbés en une extase d’amour et ignorant le monde et ses soucis. Humbles et bons, ils répandaient la paix autour d’eux comme la fleur son parfum ; mais ils ne pouvaient s’occuper activement de disciples ni leur communiquer des états mystiques dont ils avaient l’expérience, mais dont ils ne possédaient pas la maîtrise. Et nulle part, ni parmi les jnãnin, aptes à expliquer les textes sacrés, ni parmi les yogin, ni parmi les saints et dévots, je ne découvrais un homme apte à transférer directement paix, félicité et connaissance, ni à assurer une progression rapide et aisée. »

Lilian ne perdait aucune occasion pour nous éveiller, nous réveiller, nous stimuler, et elle puisait à la fois dans ses souvenirs, les textes, les images et sa propre expérience, nous invitant par tous les moyens à quitter nos habitudes :

« Au fond le guru n’a qu’une tâche d’après un agama sanskrit, vous faire comprendre ce qu’est l’eau et la glace : eau vive, souple, fluide, la vie mystique indifférenciée — et la glace dure, coupante, morcelée, la vie ordinaire, qu’il faut rendre à sa nature première, fluide et qui vous porte. On peut aussi comparer au feu du volcan, incandescence et fusion où tout est brassé dans une même flamme, fournaise (d’amour) et les scories sans vie et glacées (nos sentiments ordinaires). »

« Pour les soufis et le Trika on ne travaille pas sur le plan inférieur, mais, à partir du niveau supérieur on remplit de grâce — d’eau — le niveau inférieur pour en niveler les aspérités. »

« Le Cœur doit fondre, toute la personne s’assouplir, les habitudes, durcissements, ornières, doivent disparaître afin que l’on soit toujours malléable et souple : on peut alors obéir à l’incitation divine à chaque instant et couler spontanément selon sa direction sans même que l’on en ait conscience. »

« Le Bouddha même (qui ne croyait ni en Dieu ni dans le guru) a noté cette grande souplesse du saint qui dépend de dhyana, la paix, et qui à son tour approfondit la paix : confiance enfantine, certitude, conviction et se laisser porter, tout est lâ. Il faut une ardeur jamais raidie ou tendue dans l’effort, qui renaisse à chaque instant, donc tenace, inlassée, vivante, en harmonie avec la souplesse, le feu dans l’eau, le maximum d’ardeur dans le maximum de souplesse. »

« Pour progresser, cultivez la douceur et la souplesse. Alors, vous pourrez recevoir ce que l’on vous donne. Soyez souple. Pas d’ascétisme ! »

« Le guru offre sans arrêt les occasions de se sacrifier. Ce qu’il fait et dit est en ce sens seulement et il n’agit pas par motif intéressé. »

« Ce que l’on désire vraiment on l’obtient à l’instant même, car on est prêt à tout ; si c’est de l’argent, on se prostitue sans hésiter… si c’est l’absolu, on oublie tout le reste qui se détache de soi-même et l’on a exactement ce que l’on désire constamment ».


L’élan, l’ardeur

« Le plus grand obstacle à notre voie, c’est le vide artificiel, toutes les préparations antérieures, les techniques, les idées préconçues au sujet de ce qu’il faut faire, atteindre. J’ai interrogé tous les adeptes de cette forme de méditation. Ils sont tous habitués à se concentrer et à faire le vide. Abhinavagupta et Ruysbroeck s’élèvent violemment contre ce quiétisme vide sans élan ni spontanéité, et je comprends maintenant pourquoi la mauvaise vacuité, fausse attitude dès le début, devient un obstacle infranchissable, [celle du] témoin également, par contre tout ce qui est “vie”, passion, obstacles naturels ne sont pas infranchissables ».

« Il ne faut pas entrer dans ce vide, la voie ordinaire pour beaucoup, dont il faut ensuite plusieurs années pour se sortir ; tout est question d’élan, d’amour. La vie mystique est faite d’une alternance de plénitudes puis d’absences qui provoquent la demande, l’appel ; un dialogue sans dualité ! »

« L’introspection si elle n’est pas trop centrée sur le moi, est aussi indispensable. Elle doit devenir de plus en plus fine et subtile, l’intelligence s’exerce et s’affine dans un domaine obscur où tout est à découvrir. »

« L’essentiel de la voie, c’est de se donner, de nager vers le fleuve. Quand le fleuve vous emporte, c’est gagné. »

« Le chemin spirituel est comme une suite d’escaliers, avec parfois des jardins à niveaux ; il ne faut pas se perdre dans les jardins ; on peut se perdre à tous les niveaux ; il faut monter le plus vite possible ! »

Lilian s’impatiente parfois :

« Le maître comme une fontaine veut donner, transmettre l’eau vive jaillissante dans la bouche de ses disciples, mais ceux-ci tournent tout autour, courant, faisant des efforts et un mouvement perpétuel. Vous ne pouvez donc pas rester tranquille une minute, que je puisse vous donner ? »

« Si vous compreniez, une minute suffirait… »


Tout événement était l’occasion de nous inviter à la liberté, d’affirmer l’importance de la vie ordinaire qui à elle seule nous dispense des mortifications, car la voie n’est pas un refuge :

« Les saints de cette lignée doivent sembler pleins de soucis “wordly worries”, comme un homme ordinaire de sorte que seuls ceux qui désirent la Réalité les reconnaissent pour ce qu’ils sont. »

« Travail, famille, besoins de la famille, etc. : tout est donné pour faire face à ce qui est indispensable dans la vie courante. Mais tout activisme tourne mal. »

« Les occupations diverses ne gênent que si elles prennent la première place. »

« Il ne faut pas du tout de vie séparée. Pas d’ermites ! Il y a beaucoup de gens qui voudraient la tranquillité d’un ermite. Ce n’est pas notre voie. J’insiste lâ-dessus comme je l’ai déjâ fait. »

« Pas de volonté propre, la grâce ! Il s’agit de se laisser porter par le fleuve — en étant d’ailleurs conscient. Pas de morale ! C’est la déchéance des religions. »

« Ne rien faire, pas de technique surtout ! »

« Ce qui compte c’est une paix, une joie, si possible un état de dhyana. Alors, peuvent se produire des événements. Cette paix dépend des nœuds fondus et non des conditions extérieures. Il faut donc faire d’abord disparaître les complexes pour permettre à la paix de s’établir. »


La prière

« Si quelque chose ne va pas trop bien pour vous, le mieux est de prier, mais à même dhyana, alors seulement la prière — simple élan du cœur — est efficace et de façon immédiate. »

« Mon guru disait quelquefois qu’il fallait prier Dieu de vous donner l’amour du guru et prier le guru de vous donner l’amour de Dieu. »


Effondrement du moi

Le guru met dans un état où le disciple se détache de toute chose, il le plonge d’abord dans la félicité qui lui fait oublier jusqu’â son moi, puis dans la vacuité où il perd son moi. Si le soi disparaît peu à peu, le moi s’effondre d’un coup. Le soi disparaît, mais la réaIité du Soi demeure. Le réel toujours demeure, l’irréel s’évanouit. »

â un ami qui s’inquiétait de ne pas pouvoir aimer tout le monde : « Je voyais ce matin de vieilles femmes de Neuilly qui me donnaient la nausée », Lilian répondit : « Vous ne devez pas chercher à les aimer. Mais si elles sont attaquées, viendrez-vous à leur secours ? »

[...]

La dimension mystique

Ce chapitre est composé de textes rédigés par Lilian

Il ne faut pas considérer la mystique comme un simple prolongement des expériences les plus nobles, ferveur religieuse, amour, élan du cœur, impression de beauté, de compréhension, etc., car il ne s’agit pas d’une différence d’intensité, mais de nature : le mystique pénètre dans une nouvelle dimension du réel que rien jusque-lâ ne lui permettait d’imaginer et dans cette vie totale, son être tout entier va se transformer, c’est donc bien autre chose qu’une nouvelle vision de l’univers comme on le croit communément. C’est une énergie très pure et indifférenciée, réservoir inépuisable et source d’efficience/1.

En fait, tout être conscient est éternellement immergé dans l’énergie bénéfique de grâce, mais il s’en empare afin de l’utiliser à son profit, il la scinde de sa source, la privant ainsi de son efficience réelle ; il la limite, il l’individualise, l’orientant vers l’extérieur en rapport avec les sentiments et les désirs particuliers. L’énergie unique se diversifie en énergies multiples, le corps cosmique en corps variés, la vibration suprême (spanda) en mouvements limités, et la vie (pana) en souffles vitaux ;

/1. Voir l’article : Accès au Sans-accès (pp. 43-79) in Les Voies de la mystique, Hermès N° 1.


alors l’énergie en soi, infinie et indifférenciée — le Je absolu apparaît morcelée en soi, finie et dépendante…

Mais comme l’être humain ne se sépare pas réellement de sa propre essence faite de grâce, il peut reprendre conscience de soi et retrouver sa liberté originelle : en cette fin toutes ses énergies dissociées doivent converger vers leur centre, le Cœur.

Le guru aura pour tâche essentielle de favoriser ce retour à la source en pénétrant dans le corps du disciple de diverses manières : par les souffles, unissant ses souffles aux siens dans le but de réveiller ses forces assoupies et de lui permettre de recouvrer le souffle indivis qui le réintégrera dans la vie totale ; par le cœur, il entre dans son cœur pour y susciter les vibrations du Cœur cosmique ; par la conscience, mêlant conscience à conscience, il provoque la reconnaissance du Soi. Tels sont les différents aspects du retour à l’unité : insertion dans le souffle, éveil de la force vitale (kundalini) et illumination.

On comprend ainsi que le disciple doive suivre aveuglément le guide digne de foi et non ses propres impulsions et désirs s’il veut retourner à l’origine, à l’incitation divine qui réside aux profondeurs du soi. Une telle incitation précède en effet la formation de l’ego et ses structures artificielles d’un moi opposé au non-moi.


Le guru

« He gives water but he must not touch it.

He gives the fuel but he must not be burnt. » /1

C’est la présence du guru, mais non sa personne qu’il faut évoquer. Le guru n’a pas de corps et c’est pourquoi il n’est pas véritablement dans ce corps, il échappe au temps et à l’espace. (journal, 1952)

/1. Parole du guru : « Il donne l’eau, mais ne doit pas y toucher, il donne le combustible, mais ne doit pas être brûlé. »


Le guru n’essaie pas de produire une force considérable ; au contraire il n’est que pur instrument, guru compte-gouttes qui atténue cette force énorme en la mettant à la mesure du Siva ; mais lui, le guru, est parfois terrassé par cette force. Ce n’est pas une question de force projetée, mais de force canalisée, dominée. (journal, 1952)

Ce n’est pas la rencontre de deux « moi » comme dans la vie ordinaire, mais quelque chose d’au-delâ où toute manière d’être n’a aucune importance. (notes, 1956)


Nécessité du guru

Lilian exprime dans son journal comment la nécessité d’un guru s’impose à elle :

Voici ce que je savais lorsque j’arrivais en Inde. Je n’ignorais rien des murs de mes cavernes — et comment les ébranler. Une fois, un énorme morceau s’écroula et je ne m’en rendis pas compte immédiatement. Je le replâtrai. L’aide d’un guru était nécessaire ; seule, j’étais trop faible et trop ignorante. Peut-être que je sais mieux que lui comment nous mettons en place les murs et les structures, mais lui les abat puissamment et la merveille est que je n’ai pas de raison ni le cœur de les reconstruire.

Atteindre mon but, l’absolu à travers le silence, la solitude, le dépouillement, la plus grande simplicité ; mais un silence, une solitude, un dépouillement qui atteignent le cœur de l’être. Mais cela viendra spontanément. Tout effort de ma part est inutile et ici le guru est indispensable.

Tous les efforts de ma vie ont tendu à développer une personnalité plus grande avec une pleine conscience d’être originellement ainsi, et à exprimer cette personnalité de façon forte et unique. Désormais, comme les bouddhistes — je dois oublier cette personnalité même et me fondre dans l’inconnu. Mais comment ? Mon moi lutte contre l’extinction… Seul mon guru peut faire cela, me pousser vers le sans limites.

Mon guru parle souvent de vénération et d’abandon (surrendering) au guru. Je n’ai vraiment aucun problème à m’abandonner. Je ne veux que Dieu et je suis prête à tous les sacrifices pour l’atteindre. Mon guru connaît la voie mieux que moi. Alors je le suis, j’espère que je me soumettrai toujours à l’idéal le plus élevé, à la chose la plus difficile. Ce n’est pas à l’homme que je dois me soumettre, mais à Dieu seul. Il faut éviter de suivre sa propre volonté et son propre désir, mais si ma volonté est uniquement dirigée vers mon but…

Tant que le guru s’exprime et vit selon sa propre réalisation et non selon ce qu’il a entendu, étudié ou repris de la tradition, je le suis avec une foi aveugle. Quand il commence à spéculer, discuter philosophie, prendre des décisions à propos des choses du monde, alors je garde ma propre opinion… mais un très bon guru ne fera jamais cela et c’est pourquoi le silence est si important. (1950)

Le guru me disait que si je pouvais vraiment aimer Dieu seul alors mon progrès serait fulgurant. Il y a une fluctuation en moi : je n’ai pas trouvé le point où convergent parfaitement amour du guru et amour de Dieu.

J’ai oublié de noter il y a quelques jours ce rêve appartenant à un sommeil dhyanique et intense comme la réalité ; ici encore la démarcation étant des plus floues. Amour, vénération extraordinaire pour le guru, une sorte de respect infini causé par sa présence… sentiment que jusqu’ici j’ignorais et qui n’a rien de comparable avec mes émotions ordinaires ; c’est la chose la plus calme et la plus puissante que j’aie jamais éprouvée dans l’ordre du sentiment comme une invincible montée ayant dragué les fonds de l’inconscience et poussant des racines bien au-delâ de mon moi.

Car le guru est le moyen et il accentue cet aspect d’instrument de Dieu. Pour aller à Dieu, je passe par lui. Mais il est vrai qu’il désirerait beaucoup que j’aille directement à Dieu, car alors le progrès serait plus rapide.

Le guru m’a dit que toujours maintenant je plonge en lui de sorte que chaque fois qu’il s’enfonce profondément, il m’emmène avec lui. Ceci est de très grande importance d’où la nécessité de plonger perpétuellement dans son guru. (1952)

Le guru me disait qu’au début une présence constante auprès du guru est nécessaire, mais ensuite (quand on plonge facilement en lui) le guru fait ce qu’il veut en quelques secondes. Pourtant si on vit près de lui, « alert » /1, on peut profiter d’aubaines, mais à condition de pouvoir les conserver, ce que nous ne faisons pas…

Avant les gurus ordonnaient, mais qui obéirait maintenant ? Donc le guru donne sans condition, sans étroitesse, seulement pour le bien des gens, n’impose plus aux disciples ce que lui a dû faire ou a fait pour ses maîtres : il s’adapte aux conditions nouvelles. (Notes non datées)

L’aide d’un guide est indispensable à plus d’un égard/2

C’est lui d’abord qui adapte la grâce à la faiblesse humaine : si la grâce est très forte, l’homme ne peut la supporter, il souffre de troubles mentaux et physiques ; le guru est lâ pour la reprendre.

Il est vrai que si le flot de son amour est excessivement puissant et qu’â ce moment précis il est inconscient, le disciple plongé en lui sera incapable de le supporter, mais le guru y portera remède dès qu’il reviendra à la conscience de ce qui l’entoure.

â ce que je comprends, le guru sert seulement de compte-gouttes à la grâce divine. Il lui faut se mettre au niveau du disciple, quitter l’état supérieur où il demeure en permanence pour redescendre bien bas et ne donner au disciple que ce qu’il peut supporter. Il y a là grand sacrifice de la part du guru.

Une fois le guru était dans un état de profonde inconscience, un disciple au cours d’une grande réunion a rencontré par hasard son regard ; il a bondi dans l’air et une amie anglaise qui assistait à la chose a été très impressionnée (moi je n’étais pas lâ). Ce disciple est retombé à quelques mètres, juste pour

/1. Vigilant.

/2. Voir également l’article : Quel maître pour quel disciple ? (1) 1) .9-2 I), dans Le maître spirituel, Hermès N° 3.


toucher les pieds du guru, ce qui a atténué la « charge ». Il mettra des années à digérer ce qu’il a revu sans le vouloir… (lettre du 2.3.1956)

D’autre part, sur toute la voie c’est l’amour et le dévouement envers le maître qui permettent de s’oublier soi-même. Pour que sa personnalité reparaisse grandie, transfigurée, douée de facultés illimitées, son moi limité, sa connaissance et sa volonté propre doivent être annihilés, la perfection est à ce prix.

En outre, celui qui a un guide reste humble puisque sans cesse il peut constater la supériorité de celui-ci ; il sait qu’il ne doit rien à ses mérites et à ses efforts et n’a pas tendance à s’enorgueillir à la manière des yogin indiens. Il n’imagine pas non plus avoir atteint les cimes de la vie mystique alors qu’il est seulement au seuil de la voie et éprouve pour la première fois la plénitude et la sérénité du moi, en dhyãna. Il ne confond pas intuition intellectuelle et illumination purement spirituelle comme tant d’ignorants le font.

Rien au monde n’est plus difficile que de faire fondre le cœur d’un homme et de le plonger en dhyãna de façon définitive : sagesse, connaissance, effort intense et ininterrompu ne le peuvent ; mais il suffit de quelques secondes à un bon maître complet en contact avec la grâce pour éveiller le cœur, « better than hundred years of japa, tapas... » /1

La présence du guru est non moins nécessaire au moment de la réalisation du Soi ou illumination, laquelle passe comme l’éclair, le guide devant la mettre encore et encore à portée du disciple. Plus tard encore, il l’aidera à équilibrer illumination stable et états ordinaires.

Tout au long de la voie, sans perte de temps et de façon aisée, il le conduit au but comme on conduit un aveugle dans l’obscurité, car la voie qui se présente au disciple est entièrement nouvelle : il doit apprendre dans le silence et les ténèbres une nouvelle manière de connaître, de vouloir et d’aimer

/1. « Mieux que cent ans de récitation de formules sacrées, d’ascèse… »


et cette voie est si subtile et si incompréhensible que, laissé à lui-même, jamais il ne s’y aventurerait. Ni les sentiments, ni les facultés intellectuelles, ni les sens, ni l’imagination, ni la parole n’y ont accès. Il voudrait réussir par lui-même, selon ses désirs, sa connaissance discursive et l’idéal que lui présente son imagination, mais ceux-ci ne peuvent que l’égarer et lui cacher la véritable voie indifférenciée (nirvikalpa), celle du vide dans laquelle on s’avance à tâtons démuni de tout.

Même guidé par un guru en qui il a confiance, il se sent constamment dépaysé et il avance dans le doute, désolé d’avoir à laisser derrière lui ses possessions les plus intimes, son savoir et ses expériences spirituelles antérieures, se croyant perdu, s’accrochant à ce qui n’a pas de valeur, les charmes du chemin, mais, porté par le guru il continue à avancer, à explorer avec courage. Plus encore, son effort personnel et sa concentration forment même le plus grand des obstacles, car ils impliquent qu’on s’accroche à un but âprement poursuivi, une fin visée ; l’on s’attache à ce que l’on a ainsi acquis et quand le temps est venu de passer à un niveau supérieur et d’abandonner dhyãna ou samãdhi, on refuse de lâcher ce qui a coûté tant de peine à acquérir.

Mais avec la grâce et la confiance en son guru, on se laisse porter non attaché à ce que l’on veut ou que l’on a déjâ obtenu, l’important étant de progresser sans arrêt, spontanément, sans savoir comment et sans regarder ni en arrière ni en avant. La vigilance ici requise est, elle aussi, sans effort, elle n’est nullement tendue vers quelque chose qui doit se produire, attitude néfaste entre toutes, car, pleine d’élan vers l’avenir, elle ne permet pas de s’en tenir au présent, le seul où l’imagination est susceptible de jaillir. C’est une vigilance de la pure conscience ou du cœur qui n’attend rien, qui se borne à écouter un guru silencieux, bien absorbé en lui, le suivant pas à pas sans savoir où il va : en d’autres termes, cette vigilance se situe dans la pure verticale et non dans la continuité comme la vigilance propre à la volonté.

Un autre obstacle se situe encore sur la voie du mystique : ce sont les doutes et les scrupules. à chaque tournant de son chemin obscur, le mystique se ronge d’inquiétude, se demandant quelle faute il a pu commettre pour perdre l’état qui l’a si longtemps comblé de joie et de quelle manière il pourra le reconquérir. S’il a un maître, tous ces tourments lui seront épargnés. Comment saurait-il en effet qu’il lui faut laisser loin derrière lui une conscience lucide et apaisée pour s’enfoncer dans une nuit et un vide désespérés ? Du fait qu’il progresse, l’expérience d’états passés ne s’applique plus au cas présent et seul un maître qui a éprouvé et surmonté ces diverses expériences peut l’aider.

Le maître soumet aussi le disciple à des épreuves répétées en cherchant à ébranler sa foi afin de le rendre plus solide, car il est important que le disciple surmonte ses doutes, ce que l’Inde nomme vikalpa, l’alternative qui dévore sa vie, épuise ses forces, le disperse dans le phénoménal en l’empêchant de rester stable dans l’instant présent.

Un autre point important, mais si subtil qu’il est difficile d’en donner une idée précise, car il touche à la grâce, concerne ce que le guru suggère (ses « hints ») sans jamais l’exprimer : ce sont ses incitations purement intérieures qu’un disciple vigilant bien absorbé en son maître saisit même à son insu, faisant spontanément tout ce que son maître désire de lui…

Ainsi, durant des années, le maître assouplit le disciple en renouvelant avec patience ses incitations et celui-ci, devenu habile à les deviner, sera capable de saisir au vol les incitations divines qui, elles, passent comme l’éclair et ne reviennent plus. Ces incitations, sortes d’invitation de la grâce, s’étendent tout au long de la vie mystique, car elles durent aussi longtemps que la volonté humaine ne s’est pas fondue dans la volonté divine./1

/1. Ailleurs Lilian précise : Elles forment sur le plan de la volonté l’aspect obscur de la voie menant à l’indicible, le nirvikalpa, et en tant qu’incitations divines semblent correspondre aux touches subtiles et fugaces de saint Jean de la Croix.


L’aide d’un guru est encore nécessaire, à un autre point de vue, pour celui qui a eu la révélation spontanée du Soi (atman) et [cela] pour deux raisons majeures. En premier lieu, son corps ne sera pas parfaitement purifié ni divinisé : sans amour pour le maître et absorption constante en lui, les fondations manquent de solidité et aucun monument ne peut s’édifier. L’illumination n’est pas tout, elle doit s’associer à la puissance et celle-ci n’est acquise que si le corps, le cœur et la pensée sont purifiés. Le guru purifiera donc le corps du disciple durant des années en lui donnant pouvoir sur son corps et ses organes.

En second lieu, s’il est vrai que celui qui jouit spontanément de la révélation du Soi est apte à transmettre la paix à ceux qui l’entourent, il n’est pas un maître accompli, car il n’a ni la science ni la maîtrise de cette transmission, n’ayant pas été formé par un guru.

Tout au long de la voie et dès la première étape de plénitude et de félicité, il y a grand danger de s’arrêter trop tôt, et plus tard aussi, après la révélation du Soi lorsqu’on est sincèrement convaincu d’avoir tout réalisé. La tâche du guru est alors de vous mener par-delâ.

Afin de former un maître, le guru le fait en silence durant de nombreuses années, sans explication, sans même que le disciple ait pleine conscience de l’œuvre que son maître accomplit en lui. Néanmoins, avant de mourir, il laisse par écrit à ce dernier une lettre qui définit sa mission… Le véritable maître qui hérite de la tradition effectue sa mission en silence/1.

/1. Voir également l’article : « De l’imposture à l’incompétence », Hermès, Le Maître spirituel [p252-267].


Différence entre le saint et le sadguru

Le saint parfait se montre tel. Il sert d’exemple. Le guru remplit une fonction. Étant chargé du disciple, il doit détruire à tout prix et n’importe comment son moi. Il suscite des coagulations (contre lui-même de préférence, sinon la vie s’en chargera plus douloureusement, il y a aussi les cauchemars). Celles-ci varient selon les disciples. Il peut se montrer menteur et être pris en flagrant délit pour qui est franc. Il peut parler sexualité à qui y répugne, il peut sembler en colère…

Si le disciple franchit le cap du doute ou de la difficulté (par un instinct inné, une compréhension profonde), il progresse ensuite rapidement, car il ne doit jamais stagner dans la facilité et la jouissance. Il doit s’éveiller, excitation plus ferveur.

Donc, le guru ne pense qu’au bien du disciple et non à lui-même et à sa bonne réputation. Il ne se défend jamais, quelle que soit l’accusation…

Un guru doit être dur.


Les rêves

Comme nous l’avons déjâ suggéré, le rêve peut être, pour le rêveur, source d’enseignement, mais surtout l’occasion d’une véritable expérience. Pour le guru, le rêve du disciple est une source d’information. « Par ces rêves, dira Lilian, vos moi profonds veulent me donner des certitudes ».

Lilian est attentive aux rêves, mais pas à n’importe quel rêve, aux rêves mystiques ou initiatiques, à ceux qui expriment une véritable expérience et que l’on reconnaît à leur contenu symbolique et à l’état dans lequel ils nous laissent au réveil. D’autre part, elle considère que c’est le rêveur qui doit finir par comprendre le message, aussi évite-t-elle d’interpréter : « Vous verrez, vous verrez plus tard », disait-elle avec un fin sourire.

Ailleurs, elle précisera qu’il n’y a pas à donner d’explications ; il faut que le travail se fasse dans l’inconscient, car mettre les choses à jour empêche le développement profond et nourrit le moi. Il faut se laisser envahir par la vie mystique ; c’est sur un fond de grâce que les prises de conscience se font spontanément.

Dans une lettre adressée à un ami (en 1970) on peut lire : Nous accordons une grande valeur aux expériences mystiques faites en rêve… cela n’a rien du rêve éveillé. Il est habituel d’éprouver d’abord en rêve ou en état de demi-sommeil (c’est-â-dire dans la détente) ce que l’on vivra plus tard en samãdhi et enfin jusque dans l’état de veille. Le rêve, son contenu, son atmosphère me fournissent de précieuses indications sur les états mystiques des gens ; je sais si la subconscience a été touchée, même si le rêve donne une forme un peu bizarre au contenu mystique. Et si quelque chose subsiste du rêve pendant quelque temps, paix, douceur, bonheur, c’est très bon signe.

Quand j’avais vingt ans, j’ai eu un rêve merveilleux avec une félicité fulgurante que j’ai retrouvée plus de vingt ans après auprès de mon guru… Des cauchemars ou rêves horribles peuvent se révéler très précieux parce que signes d’une purification en profondeur. Rêves et impressions, s’ils sont imprégnés de vie mystique, sont souvent comme une préfiguration de l’avenir à moins qu’ils ne purifient l’inconscient par une explosion de cauchemars.

Dans notre voie, le guru peut susciter des rêves effrayants qui vous évitent de passer par de douloureuses épreuves dans la vie courante — économie de temps —. « Et pourtant, le drame est vécu avec autant d’intensité et de réalité que dans la vie réelle », précise-t-elle à un correspondant en 1976.

Mais longtemps auparavant en 1952, elle avait déjâ noté dans son journal :

Le guru me disait qu’un disciple avait eu un rêve effroyable de relation sexuelle avec sa mère et que la jouissance dépassait ce qu’il avait éprouvé [jusque-lâ]. Désespéré, il écrivit à son guru qui lui répondit que ce rêve était bon, qu’il signifiait qu’il était sur le point de devenir un mahatma, car ce rêve est une sorte de dernière purification comme, dit-il, un homme met en tas toute la poussière de la maison balayée pour la jeter dehors. Et c’est sur l’être le plus cher, le plus sacré, que ces relations portent, ajoute-t-il.

Oui, purification par manifestation du caché, du refoulé, et expulsion. Enfin sublimation de ce qui reste, semble-t-il.

Quelques rêves mystiques

Nous proposons quelques rêves mystiques de l’une d’entre nous (J. S.) que Lilian avait suggéré de rassembler. Elle appréciait leur simplicité, leur clarté et leur portée générale. Ils illustrent chaque fois le dépassement mystique d’une difficulté intérieure.

Le monstre

J’étais dans une ville moyenâgeuse, sombre, et dans des rues que je ne connaissais pas. Je cherchais la sortie. Je savais que derrière moi, il y avait des monstres, des monstres d’aspect

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préhistorique, qui couraient, pas seulement après moi, mais après tous les gens qui se sauvaient. J’avais très peur, j’imaginais que ces monstres allaient nous manger. Je courais, je courais, je ne regardais pas derrière moi, j’allais en avant, c’était un dédale de vieilles rues, je ne savais pas où aller. à un moment donné, j’avais tellement peur que je suis entrée dans une maison, j’espérais pouvoir fermer la porte et m’enfermer, être à l’abri… Mais il y avait un monstre derrière moi qui avait franchi (la porte). Je me trouvais dos au mur, je ne pouvais pas aller plus loin. Lâ, il fallait que je me tourne face au monstre, il n’y avait pas d’autre solution. Il n’y avait plus d’issue.

Et le monstre arrive, il entre dans la pièce, face à moi. Qu’est-ce-que je vais faire ? Terrorisée, je ne sais pas quoi faire. Et puis, tout d’un coup c’est clair : « je dois l’accepter ! »

Je me dis : « Bon, il va me manger, il va me tuer, c’est comme ça, je dois accepter ». J’ouvre les bras, prête à tout, au pire surtout, il vient, il se met dans mes bras et il me caresse… il est gentil.

Il ne m’a pas mangée du tout, c’était un animal très gentil, très doux. Et nous nous entendons bien. Et je m’aperçois que ce dont j’avais peur n’était pas une chose horrible comme je l’imaginais. C’était au contraire un animal très doux et très aimant parce que j’avais fait face et que j’avais accepté.

L’examen

Je rêvais que je devais passer de nouveau le bac. J’étais devant ma page blanche, tout le monde répondait aux questions, c’était un examen… Et je croyais pouvoir répondre. Je croyais pouvoir écrire sur une page blanche. Au lieu de cela, rien ne s’inscrivait. Je connaissais les réponses, mais rien ne s’inscrivait. L’examinateur à la fin relève les copies. Je lui dis : « Écoutez, je regrette, mais je n’ai pas pu écrire. Alors, l’examinateur me dit : « Mais c’est merveilleux ! »

J’étais la seule de la classe qui n’avait pas répondu aux questions, qui avait la page blanche que je n’avais pas pu remplir… « Mais c’est merveilleux, c’est bien, vous avez réussi parce que vous n’avez pas pu écrire, et que vous ne rendez que la copie blanche ! »

Et après, grâce à cet examen, on me disait : « Maintenant, vous devez aller à l’autre examen ». Et lâ, on me dit, ou on ne me dit pas (vous savez comment c’est dans les rêves), je savais qu’il fallait que je me coupe la tête, carrément. Il ne suffisait pas de ne rien écrire, il fallait en plus enlever vraiment l’organe qui créait, si l’on peut dire, des réponses inutiles.

J’étais très embêtée, je me posais la question : « Comment puis-je faire pour me couper la tête ? ». Alors je regarde, je vois autour de moi une cuvette, et puis au-dessus un couperet, c’était l’image d’une chasse d’eau et d’une cuvette de toilettes. Cela avait quand même un sens que ce soit une cuvette de toilettes et une chasse d’eau.

Comment allais-je faire ? Je trouve en effet un bouton pour faire tomber l’eau (le couperet, en réalité), je me penche sur la cuvette pour me couper la tête, il fallait que je le fasse moi-même (dans le rêve il m’était dit qu’il fallait que je le fasse moi-même, personne ne le ferait à ma place). Alors comment vais-je faire ? J’appuie sur le bouton, rien ne se passe. Et lâ, tout d’un coup l’illumination : « Ah, mais bien sûr, il faut relâcher ! Il faut lâcher le bouton… Pas appuyer, et en effet… ». Après, je me suis réveillée.

L’escalier en spirale

Dans ce rêve, j’étais tombée dans un trou, comme cela arrive dans les rêves. J’avais très peur, puis arrivée au fond du trou, j’étais dans une espèce de cave noire. Lâ, des gens me disent qu’ils vont me pendre par les pieds et me tremper dans une cuve. Lorsqu’ils m’en ressortent, ils me disent : « Ah, vous avez viré, c’est merveilleux ! Vous avez viré de couleur. Vous partez tout de suite. Bon, prenez l’escalier. » Je monte donc un escalier en spirale, qui monte, qui monte… En montant, je sentais près de moi une présence invisible qui m’encourageait, car c’était haut et pénible…

Je voyais une sorte de roue avec des pales comme celle des moulins à eau et des gens dessus. Je les voyais tout petits. C’était en fait l’humanité… avec la roue qui tourne, ils passaient dans l’eau ou dans je ne sais quoi, ils mouraient, puis cela remontait… Ils étaient désespérés. Moi aussi, j’étais désespérée de les voir. Je disais : « Mais c’est terrible, les malheureux, on ne peut pas les sauver ? » Et alors la voix me disait : « Non, on ne peut rien faire. » « Mais enfin, ce n’est pas possible ! » J’étais désespérée de voir ce monde tellement malheureux. Et ça tournait, comme une roue, sans fin…

J’ai dit : « Ils ne peuvent pas descendre de cette roue ? ». Et non ! Ils restaient dessus bêtement. Et ils retournaient dans l’eau, et puis cela remontait… C’était sans fin. C’était vraiment pénible ! J’étais fascinée. Je disais : « Ce n’est pas possible, il faut faire quelque chose pour ces gens. » Et la voix me disait : « Non, non laissez. Ce n’est pas à vous de faire quoi que ce soit. Personne n’y peut rien. C’est le monde. Bon, continuons… » Alors je peinais paisiblement, je quittais cette zone-lâ. Et plus je montais, plus s’éloignait l’angoisse que j’avais pour les gens. Je montais. Je ne les sentais plus de la même façon. Puis, moi-même, je montais plus facilement, c’était plus léger. Plus je m’éloignais, plus j’étais légère et plus j’oubliais… J’oubliais cette roue de malheur. Et puis, à ce moment-lâ, j’étais encouragée par la voix de la personne invisible qui était à côté de moi.

Ensuite, je montais les marches, presque sans poser les pieds dessus. Et plus je montais, plus j’étais envahie d’une grande joie intérieure, c’était merveilleux. Et un moment après j’arrive sur un dernier palier. Et alors lâ, il n’y avait plus de chemin, je ne savais plus où aller. Je dis : « Qu’est-ce que je vais faire ? ». Et lâ, je vois une porte. C’était comme une porte, mais il n’y avait pas de serrure, il n’y avait pas de clé, il n’y avait pas de poignée, c’était lisse. Cela fermait sur je ne sais quoi. « Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? » Et puis, cela m’est venu soudain : « Évidemment, il n’y a pas de poignée parce qu’il n’y a pas de porte tout simplement ! »

Et cela s’arrête lâ. Je savais que derrière il y avait quelque chose évidemment. Après, c’était vraiment inaudible, indicible. On entrait dans l’indicible, c’était un autre parcours peut-être… Je n’en sais rien, peu importe.

Le fil d’or

J’étais avec des gens dans une pièce, nous étions en cercle et tout le monde faisait du tricot. Les tricots étaient de toutes sortes, plus ou moins beaux, certains complètement ratés, des tricots grossiers, d’autres très fins, d’autres très beaux, d’une belle couleur, d’autres ternes… Au fond, chacun tricotait sa propre vie. C’est vrai qu’il y a toutes sortes de vies, des belles, des laides…

Quand tous avaient terminé leur petit travail, ils me disaient

« Mais : alors, qu’est-ce qu’on en fait maintenant ?

— Eh bien on le détricote. » Alors on détricotait.

« Et puis qu’est-ce qu’on fait ?

— Eh bien, on met la laine lâ, au milieu, entre nous, toute mélangée.

— Et après ?

— Après, on cherche, on écarte la laine… ».

Et au milieu de toutes les laines mélangées, c’est-â-dire de toutes les vies mélangées, qu’est-ce qu’on voit ? Un fil d’or…

L’aigle blanc

J’étais dans la nature, dans un magnifique jardin, tout était beau, splendide. J’étais très heureuse dans ce jardin très fleuri. Et puis, peu à peu, je m’aperçois que le jardin devient tout fané, ça faisait comme en hiver, tout est mort, les plantes sont mortes, c’était terrible. Je dis : « Alors, c’est ça la vie ? Tout va mourir comme ça ? Et puis alors ? Et après ? » Et j’étais désolée de voir

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ce désert dans lequel je me trouvais, des plantes complètement mortes…

Et lâ, on me dit : « Bien, regardez lâ-haut. » Il y avait une colline, et sur le haut de la colline, il y avait un aigle, mais un aigle disproportionné, très grand et tout blanc, les ailes étendues, avec un bec féroce.

Alors je dis : « Mais que faut-il faire ? » On me répond (ou je pense, on ne sait pas vraiment dans le rêve) : « Eh bien, il faut aller voir l’aigle. C’est cela qui est important, ce n’est pas le jardin, c’est l’aigle qui est important. Mais il faut oser y aller. »

Il fallait monter jusque-lâ, sur la colline, et je me sentais le courage d’y aller : « Bon j’y vais ! » Il pouvait me tuer. Il y avait de quoi avoir peur parce qu’il était féroce avec ce bec et ces yeux.

J’y vais et j’ose le regarder dans les yeux. à ce moment-lâ, j’étais prise de courage, je le regarde dans les yeux, il se penche vers moi avec son bec menaçant, il me touche le front, pas du tout pour me dévorer ; j’ai été tout d’un coup envahie par je ne sais quoi, on aurait pu dire une illumination, un état vraiment merveilleux.

Je me tourne vers le jardin, je descends, tout était refleuri, tout était vraiment merveilleux, tout était très beau. Ça s’arrête lâ…

Commentaire de l’auteur du rêve :

« C’était un état intérieur ; il ne faut pas se laisser abattre même si tout semble mort. Le jardin était mort, la nature était morte. Il faut monter sur la colline et affronter l’aigle féroce qui redonne la vie. Il faut affronter des forces bien supérieures. »


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La non-voie

â partir des divers écrits et remarques laissés par Lilian nous proposons une vue d’ensemble des principaux aspects de cette non-voie.

La meilleure voie, s’il en est une qui conduit quelque part…/1

/1. Dans le texte original : « The best one way if one leads somewhere » (journal 1952).

C’est une voie mystique et non une religion ; elle n’exige aucune conversion, aucune croyance, pas même la foi en Dieu, mais grâce au guru on est plongé de plus en plus dans une vie imprégnée de la présence divine. Mysticisme sans ésotérisme, car tout peut être révélé au disciple, mais on ne parle pas de couleur à un aveugle…

Voie vivante

Un maître qui est mort ne peut transmettre que par un disciple vivant formé par lui. Il faut un contact vivant concret, le corps compte. Mais le maître du maître peut donner quelque chose d’extraordinaire. Selon le guru, le soufi répétait souvent :

« Un renard vivant vaut toujours mieux qu’un lion mort. »

Système de vie intense, donc de vivants, système vivant à l’épreuve des siècles.

[…] Mais, s’il n’y a personne de vivant, pas de maître complet, alors le contact avec les maîtres défunts est très utile.

Les maîtres accumulent une science de plus en plus simple et efficiente au fil du temps. Ainsi le guru a mis au point un nouveau système qui permet de recevoir à petites doses.

La voie est fondée sur l’expérience. Le guru cite souvent :

« L’exemple est meilleur que l’instruction et l’expérience est meilleure que l’un et l’autre ; c’est pourquoi l’on doit suivre un guide complet. »

Cette voie transforme en profondeur :

Mon guru m’a dit hier des choses importantes sur l’école ; les contacts pratiqués par […] et tant d’autres n’ont pas d’effets durables, l’effet dure un temps et l’on redevient le même. (Mais le procédé de l’école du guru est tout différent. Il opère par l’intérieur en profondeur et a des effets permanents).

Cette voie ne comporte aucune interdiction ni directive : ni injonction, ni rite, ni pratique qui, si on s’y dérobe, sont source de culpabilité, ce qui coupe de la vie de la grâce. Rien n’est interdit, cependant certaines habitudes font obstacle à la disponibilité nécessaire à la progression mystique.

Jamais mon guru ne me donna un conseil ; jamais il ne fait le moindre reproche à ses disciples. […] Il me laisserait commettre un meurtre sans bouger un doigt. Du guru, il ne possède que le don perpétuel, mais il n’y a aucune interférence personnelle. (1951)

Cette voie se vit au cœur de l’activité, les responsabilités familiales, l’attention aux autres, activité qui ne fait pas obstacle à la contemplation. Aussi dès le début, le guru fait en sorte que les états mystiques du disciple aient lieu n’importe où, n’importe quand, dans le bruit, l’agitation et non dans le recueillement d’une chapelle. Car on entre dans une nouvelle dimension de l’être où les contraires se concilient. On souffre physiquement, on est tourmenté moralement tandis que le cœur fond de tranquillité et de douceur ou même de félicité : il arrive que la joie soit proportionnelle à la douleur endurée. Ce n’est pas une joie mentale exaltée, c’est une chose qui n’est pas de l’ordre de la seule vie ordinaire.

Voie de la transmission de cœur à coeur/1

Tout a lieu entre le cœur du guru et le cœur du disciple. Le guru commence par agir sur le cœur du cœur, la meilleure des énergies. La concentration de la pensée suit et les couches inconscientes deviennent conscientes.

/1 Voir également l’article : La transmission directe dans Le maître spirituel, Hermès N° 3, (p.268-274)


« Ce qui est dans le cœur du cœur ne peut jamais être écrit dans les livres bien que des gens instruits aient fait de leur mieux pour expliquer, même alors cela reste secret. » (extrait d’une lettre du guru, 9.12.56).

Une seule chose : silence et amour. Nul effort n’est requis, le guru est le moyen. Tout se fait spontanément sans effort. Il suffit donc de plonger dans le guru. (1952)

Mais déjâ le guru vous aime et si vous aussi avez de l’amour pour lui c’est lâ l’essentiel, le reste suit automatiquement, c’est plus important que le samadhi, car cet amour est le ressort de la vie mystique. (1956)

Et ce que cette école a de très spécial et de précieux est que le guru, en entrant en union avec Dieu, non seulement permet à la grâce de descendre sur le disciple tout en empêchant son excès, mais il peut conférer ce même pouvoir au disciple, je n’ose dire qui en est digne, car nul n’est digne, mais, comme ceci se fait automatiquement, tout danger d’orgueil est écarté.

Une première expérience de transmission de Lilian

D’abord, j’avais prié Dieu pour… j’ai oublié, mais [cette personne] a ressenti tout ce que j’avais désiré. à cela le guru m’a dit que je ne devais rien vouloir, mais me recueillir seulement… et en un sens je n’ai rien voulu, seulement j’ai prié au début. J’étais dans un état superficiel, il semble ; donc qu’on ne fasse absolument rien en ce cas, c’est merveilleux et on peut parler de grâce. (1952)

Voie du silence

La transmission s’opère dans le silence, dans un silence sans objet, dans un silence sans mode. Sans l’aide de postures physiques, sans exercices de souffle ou de concentration, sans mantra, sans l’échange d’une parole, sans un conseil, sans explication philosophique. La pensée est plus un obstacle qu’une aide.

Seul le silence correspond à la grâce divine. Le guru n’est qu’un instrument, il ne dit pas, il ne pense pas : «  Je vais lui donner »… Il donne automatiquement. (journal, 1955)

Plus tard Lilian exposera la nécessité du silence dans un texte qu’elle distribue aux visiteurs du Vésinet.

Le système est fondé sur le silence et la vie intime du cœur que chacun découvre selon son rythme et qui prend avec chacun des modalités différentes ; dès lors, les comparaisons se font sans profit, les bavardages sont inutiles.

L’expérience mystique est trop profonde, trop vivante, trop intense pour faire l’objet de discours ou de discussions sous quelque forme que ce soit. Elle ne peut se développer qu’â l’abri de tout langage discursif, de toute objectivation ; l’extérioriser, c’est en perdre le parfum et même la réalité, c’est enlever toute chance de se développer au discernement intuitif qui doit accompagner les nouvelles expériences.

Beaucoup piétinent en dhyana faute de développer cette aptitude. J’ai souvent le vertige quand je découvre à travers les paroles des uns et des autres ce qu’on peut me faire dire. Ce que je dis à l’un à tel moment est valable pour lui, non pour les autres, le répéter à tort et à travers conduit à des contresens.

Il importe aussi de pratiquer une grande discrétion les uns par rapport aux autres. Les noms de ceux qui sont rencontrés au Vésinet ne doivent pas être cités à l’extérieur, leur démarche étant strictement intime et personnelle. Il n’y a pas non plus à faire de prosélytisme, de propagande, de conversion, l’essentiel sera toujours reconnu par celui qui est apte au secret du cœur.

Le silence de la voie n’est pas un silence de secret ni d’exclusion, mais celui de l’évidence partagée, on n’en parle pas et pourtant ce n’est pas caché, la voie est ouverte pour qui s’ouvre à elle en s’y abandonnant. Mais c’est un silence de vigilance, la garde du trésor. La voie est simple, nue, et tant qu’on ne comprendra pas la dimension du silence, on ne fera pas partie de la voie.

Cette voie est sans enseignement. La transmission s’opérant dans le silence, tout enseignement, toute parole est inutile. Rejet radical de tout enseignement, car la vie et la réalité de la voie se découvrent intérieurement et au fur et mesure de son développement dont les formes varient pour chacun.

Le guru n’explique pas ordinairement ce qui va arriver afin de ne pas influencer l’imagination des disciples et pour que ceux-ci ne comparent pas leurs états et ne tombent pas dans l’orgueil spirituel, l’expérience prenant des formes différentes pour chacun. Il ne donne que très rarement des explications, il n’en donne qu’â ceux qui manquent de finesse et d’intelligence mystiques. Les autres doivent tout découvrir par eux-mêmes sinon leur instruction ne se développerait pas.

Lilian a protesté dans l’intimité de son journal quand elle découvrait, vivait cet aspect de la voie.

Mon guru ne donne pas d’explications les remettant à « plus tard »… Et je suis perdue, il me force à trouver et à découvrir chaque chose par moi-même. Un jour je me révolterai et je lui dirai qu’il ne sait pas et que je dois lui expliquer et lui faire découvrir ; et alors il devra être explicite et prendre une part du travail. (juin 1950)

Voie du « surrender » /1

Au début, il est exigé par ces soufis que le disciple mette son guru à toute épreuve avec un sens critique aiguisé, car une foi aveugle offre des dangers ; puis, lorsqu’il est convaincu, il accorde pleine confiance au guru et le suit parfois aveuglément, car la voie est obscure et l’on avance à tâtons. Cette obéissance est le premier pas vers une soumission complète à la volonté divine.

Le guru me disait que [jusqu’â présent] le « surrendering » exigé était simple consentement volontaire, intellectuel ; mais maintenant, il s’agit de l’abandon de tout l’être, de l’abandon de la subconscience aussi bien que de la conscience, de la confiance absolue en lui, de l’amour. (1953)

Le but : devenir un dans l’unité. « Surrendering is not slavery /2 » (1964)

/1. To surrender : se rendre, renoncer

/2. L’abandon n’est pas l’esclavage


En fait, « surrender » n’est que profond amour. Grâce à lui, le maître peut vous porter dans ses bras et vous faire traverser le fleuve. Le maître ne dit jamais : « surrender ». Mais on s’oublie soi-même : you put yourself somewhere else and you have surrender.

Mais à la fin, ces diverses relations se ramènent à l’essentiel : foi et fidélité, ou plutôt, le disciple suit fidèlement le guru, obéissant au moindre « hint » /1, car il tend à l’identité avec lui, le suit dans tous ses états.

/1. Incitation intérieure

Voie de l’amour, voie du non faire

Toute la voie est contenue en ceci : s’emparer de la guirlande d’amour (« thread of love », « mala of bhakti »), être toujours prêt à s’en saisir, car elle est mise sans cesse à notre portée par nos maîtres. On s’en empare puis on la perd. Il faut rester vigilant pour s’en emparer encore et encore, jour et nuit, conscient et inconscient, toujours, sans répit.

Il nous faut demeurer constamment recueillis, sans perdre une seconde de ce temps si bref et si précieux. […] Seul un grand amour peut vous permettre de réaliser cela… Amour du guru d’abord, puis amour de cette merveilleuse présence en vous, par la suite. Mais cet amour déjâ lui-même est divin ou c’est un don du guru.

Je vous ai souvent dit qu’il n’y avait rien à faire en notre voie : ce n’est vrai qu’en un sens, mais je ne sais trop comment expliquer ce qu’il vous faudrait faire… et cette tâche est la plus difficile qui soit au monde.

Néanmoins, on peut déjâ essayer de se recueillir, de demeurer paisible, de plonger constamment dans le guru, de penser à lui…, alerte, vigilant, intense à tout instant comme la femme mariée qui a un amant et ne cesse jamais de penser à lui en dépit de toutes ses occupations, ou comme une mère qui berce d’une main son enfant et de l’autre fait un geste continuel : un manient d’inattention et elle aurait la main écrasée par un pilon… ou encore la femme qui porte un vase plein d’eau sur la tête et reste si attentive en dépit des pierres du chemin qu’aucune goutte d’eau n’est versée… Tels sont les exemples de l’Inde que le guru nous rappelle. (extrait de lettre)

Dans l’expérience mystique de cette école, il y a les flèches d’amour qui transpercent le cœur, les gémissements d’amour, une fréquente douleur au cœur même, d’ordre spirituel. Concordance remarquable avec saint Jean de la Croix, surtout sous le rapport du rien ou vide (nada) avec ses deux aspects :

1) destruction du moi, de son égoïsme, de ses désirs limités et amour-propre… et aussi :

2) le rien en tant que perpétuel dépassement, la méthode à faire le vide absolu des bouddhistes (sunyatã) et qui est aussi fana des soufis ; on ne doit s’arrêter à rien ni aux visions surtout, ni même à la félicité des états mystiques.

Cette lente destruction explique les dépressions et souffrances, le dégoût de la vie et autres états que traversent certains et qui semblent correspondre aux nuits de saint Jean de la Croix, mais à la différence que le guru peut les abréger, car selon Radha Mohan la nuit peut durer toute la vie si le guru n’est pas lâ. Mais cette dépression est bonne en soi, car elle est due à l’amour.

En dépit de la paix qui l’imprègne, on peut assimiler l’amour à la passion puisqu’il ne tolère ni attente ni intermédiaire. C’est l’amour ni « pour », ni « de », ni « en », mais l’amour pur et simple. Amour unifiant, intensifiant, moyen le plus court où son caractère exclusif fait sa force : à la fois universel, global et entier. On est porté par l’amour, on ne le porte plus en soi-même, on n’en dispose plus.

Voie sans prosélytisme

Chaque fois qu’on fait un geste vers quelqu’un, tout tourne mal. Il faut laisser les gens venir à vous, même les plus proches ; c’est lâ une des rares recommandations de l’école de mon guru. (lettre, 1968)

Voie de l’humilité

Dès le premier jour, mon guru me disait que seule la grâce de Dieu pouvait quelque chose, que lui ne pouvait rien — car il n’était qu’un moyen… il ne savait rien… et son humilité tranchait sur l’orgueil spirituel des ascètes et mystiques de l’Inde.

â côté de l’amour et de la patience sans borne envers tous (ksãnti), l’humilité est la vertu essentielle qui est requise. Le disciple sait qu’il n’est pour rien dans son progrès spirituel puisque c’est l’œuvre du guru et que lui-même ne fait aucun effort. Sans cesse, il se croit au début de sa carrière.

â noter que dans ce système, il n’y a pas le sens du péché ni ces scrupules qui font tourner en rond autour de « l’humble moi ». L’oubli de soi est la chose à atteindre. On se sait indigne, mais on prend son mal en patience.

Voie universelle

L’oncle et le père du guru ont apporté du nouveau, ils ont scellé la voie du cachet de l’universel. Oui, supprimer les appartenances, chevaucher les civilisations, survoler les croyances et religions, aucun syncrétisme, car tout est rejeté en bloc comme simples croyances traditionnelles, parfois utiles, toujours erronées, car délimitant, séparant. (journal, 1952)

Le guru m’a interrogée sur les saints chrétiens, car dit-il : « Il ne faut accepter comme sûr que ce qui est universel ». C’est une règle de conduite pour lui comme ce l’était pour son père. Ce que tous les saints de toutes les religions acceptent comme bon d’un commun accord [peut être reconnu], mais ce que les uns acceptent et que les autres rejettent doit être examiné avec prudence. Cette attitude me semble juste. (nov.1955)

Et en un mot :

Voie sans limite

Et maintenant :

oubliez tout, votre cœur se souviendra…

8 Des Béguines à Ruusbroec

~1240 & ~1280 Hadewijch I & II

La première Hadewijch (la critique a établi l’existence de deux béguines du même nom), active vers 1230, femme de grande culture, a lu Guillaume de Saint-Thierry et Richard de Saint-Victor. Elle connaît les troubadours et la littérature courtoise.

L’amour (minne), thème central de ses poèmes, est une source vivante :

 C’est là que nous recevons la douce Vie vivante que la Vie donne à la vivante vie. On l’appelle Source vive, parce qu’elle nourrit et garde en l’homme l’âme vivante.

L’intuition qui chez Guillaume de Saint-Thierry prenait le relais de la raison, et dont nous avons rapporté la réponse au problème de la prédestination, laisse place à la célébration sans réserve du « noble amour » dont dérive l’amour courtois.

L’emploi du moyen néerlandais succède ici à la prose latine utilisée jusque là par Bernard et Guillaume de Saint-Thierry, Richard de Saint-Victor, comme tous les clercs qui s’adressaient à leurs semblables. Bel exemple du rôle linguistique éminent de mystiques qui, confrontés à la difficulté d’exprimer leur vécu auprès de tous, et donc souvent dans des dialectes dédaignés des savants, les font accéder à l’expression littéraire, les deux Hadewijch, suivies bientôt par Ruusbroec, établissent le moyen néerlandais ; le Rhénan Eckhart contribue à la même époque à forger la langue allemande ; Jean de la Croix apportera sa contribution à l’espagnol par ses poèmes. 

Les poèmes du noble amour des deux Hadewijch bénéficient d’une belle traduction française, œuvre du chartreux Dom Porion. Ils expriment l’amour donné à celui qui se donne :

« Ce que vraiment nous devons faire,

nous le savons dans un éclair

lorsque Vérité nous révèle

combien nous manquons à l’amour :

la douleur comme une tempête

assaille alors un noble cœur....

Qui donne tout à l’amour

en éprouve grande merveille ;

l’âme adhère dans l’unité

au clair Objet qu’elle contemple,

puisant par l’artère secrète

à cette fontaine où l’Amour

enivre les cœurs étonnés

de Sa divine violence83.»



« Ce que l’Amour a de plus doux, ce sont Ses violences ;

Son abîme insondable est sa forme la plus belle ;

se perdre en Lui, c’est atteindre le but ;

être affamé de Lui c’est se nourrir et se délecter ;

l’inquiétude d’amour est un état sûr ; [...]

s’Il nous prend tout, quel bénéfice ! [...]

ne rien avoir, c’est Sa richesse inépuisable. [...]

Voilà le témoignage que moi-même et bien d’autres

nous pouvons porter à toute heure,

à qui l’amour a souvent montré

des merveilles, dont nous reçûmes dérision,

ayant cru tenir ce qu’Il gardait pour Lui.

Depuis qu’Il m’a joué ces tours

et que j’ai appris à connaître ses façons,

je me comporte tout autrement avec Lui :

Ses menaces, Ses promesses,

tout cela ne me trompe plus :

je le veux tel qu’Il est, peu importe

qu’Il soit doux ou cruel, ce m’est tout un84.» 


Hadewich est aussi l’auteure d’admirables Lettres spirituelles85 dont voici quatre courts extaits suivis d’une lettre entière :


Les âmes englouties et perdues en Dieu de la sorte reçoivent dans l’amour la moitié de leur être comme la lune reçoit la lumière du soleil. La connaissance unifiante qu’elels reçoivent de cette lumière nouvelle, d’où elles procèdent et où elles demeurent — cette lumière simple absorbe l’autre et les deux moitiés de l’âme se rejoignent… (156)

Dieu est au-dessus de tout, mais égal en tout; i lest suprême et n’est pas élevé. /L’homme qui a dépouillé l’humanité terrestre, Dieu l’exalte avec lui-même et l’attire en Soi : Il a fruition de cette âme dans la non-élévation. Ah Dieu! quelle merveille survient alors, lorsque si grande dissemblance atteint l’égalité, atteint l’unité sans élévation. (170)

Dans la fruition, nous sommes oisifs (ledegh) : c’est l’œuvre de Dieu seul, là où il dépouille d’eux-mêmes tous les esprits aimants, les transforme et les consomme dans l’unité de son Esprit. Là nous sommes tous un seul feu d’amour… (260)86

… l’âme en son essence n’opère pas, car les facultés par quoi elle agit émanent du fond de l’essence, mais dans le fond même les moyens sont réduits au silence; il n’y a plus là que repos : c’est le lieu de la naissance divine… (274)87.


Lettre XVIII La nature de l’âme et son repos divin

Ah! douce et chère enfant, que je vous souhaite la sagesse! C’est de sagesse avant tout que vous avez besoin, comme tout homme qui veut être divinisé. La sagesse en effet conduit bien avant dans la profondeur divine. Mais nous vivons des jours où plus personne ne veut, ne peut reconnaître ce qui vraiment lui faut, dans le service dû à Dieu et dans son amour. Ah! vous avez bien à faire si vous voulez vivre l’Humanité et la Divinité, atteignant cette plénitude qui sied à votre noblesse, selon que Dieu vous aime et vous réclame. Etablissez-vous sagement et fortement, comme (un chevalier) sans peur, en tout ce qui vous appartient, en ce mode de vie qui vous sied, selon votre noblesse et votre liberté.

Celui qui est puissant au-dessus de toute richesse, donne à tous pleine suffisance, selon son pouvoir et sa grâce. Non point qu’il œuvre ou apporte ses dons ou les confère de sa main, mais sa riche puissance et ses hauts messagers sont les vertus parfaites qui le servent et gouvernent son royaume, et donnent à toutes les âmes ce dont elles ont besoin, selon l’honneur et la puissance de celui qui en est le maître. Elles confèrent à chacun ce qui sied à sa nature et à sa place la Miséricorde soutient de ses présents les pauvres les plus nus, qui sont prisonniers des vices, privés d’honneur et de tout bien. L’Amour du prochain défend le commun peuple contre les riches et pourvoit chacun de ce qui lui fait défaut. La Sagesse arme les nobles chevaliers, dont le désir brûlant livre pour le noble Amour de puissants combats. La Perfection donne aux compagnons d’armes son riche domaine, apanage souverain de l’âme dont je vous parle — cette âme qui, d’une volonté parfaite et sans faiblesse, en ses œuvres parfaites, demeure noblement fidèle à toute volonté de l’Amour. La dispensatrice de ces quatre vertus est la Justice, qui condamne ou approuve. Ainsi l’Empereur demeure libre et tranquille, parce qu’il ordonne à ses ministres de garantir l’équité, conférant aux rois, aux ducs, aux comtes et aux princes les nobles fiefs de son domaine et les droits précieux de son amour — de cet amour qui est la couronne de l’âme comblée, fidèle à secourir chacun selon sa requête, sans avoir cependant pour elle nulle œuvre ou entreprise que le pur amour de l’Aimé. C’est là ce que récemment j’ai voulu vous signifier, lorsque je vous ai parlé des trois vertus :

Soyez bonne et pitoyable à tous,

– et ne prenez soin de personne,

et le reste que je vous écrivais (dans la lettre précédente).

Veillez donc avec grand soin à la perfection de votre âme, (par nature) noble et parfaite. Mais entendez bien ce que cela veut dire : tenez-vous dans l’unité, ne vous mêlez d’aucune œuvre bonne ou mauvaise, haute ou basse; laissez les choses suivre leur cours et restez libre pour le seul exercice de (l’union avec) votre Bien-Aimé, et pour satisfaire aux âmes que vous aimez dans l’Amour. Telle est votre dette, ce que vous devez à Dieu en toute justice selon la vérité de votre nature, comme aux âmes envers lesquelles vous partagez son amour : aimer Dieu seul d’une intention parfaitement simple, et n’avoir occupation que de cet amour unique, qui nous a choisis pour lui seul. — Comprenez aussi la nature profonde de votre âme et le sens même de ce mot. L’âme est un être qu’atteint le regard de Dieu, et pour qui Dieu en retour est visible88. Qu’elle veuille satisfaire Dieu et garder son domaine sur toute chose étrangère, dont la nature inférieure la ferait déchoir, l’âme est un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à Lui-même, trouvant en elle à tout instant sa plénitude, tandis que pareillement elle se suffit en Lui. L’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer depuis Ses ultimes profondeurs; et Dieu pour l’âme en retour est la voie de la liberté, vers ce fond de l’Etre divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme. Et si Dieu n’était à elle tout entier, il ne saurait lui suffire.

La vue dont l’âme est pourvue par nature est la charité. Cette vue a deux yeux, l’amour et la raison. La raison voit Dieu seulement en ce qu’il n’est pas; l’amour ne s’arrête à rien qu’à Dieu même. La raison a des voies certaines où cheminer, l’amour éprouve son impuissance, mais sa défaillance le fait avancer davantage que la raison. La raison procède vers ce que Dieu est, par ce que Dieu n’est pas; l’amour rejette ce que Dieu n’est pas, et trouve sa béatitude là-même où il défaille, en ce que Dieu est. La raison est plus sobre que l’amour, mais c’est à celui-ci que sont données la suavité et la béatitude. L’une et l’autre au demeurant, l’amour et la raison, ne laissent pas de se prêter la plus grande assistance, car la raison instruit l’amour, et celui-ci illumine celle-là. Que la raison se laisse emporter par le désir de l’amour, et que l’amour se laisse contraindre par la raison en ses justes termes, ils seront capables ensemble d’une œuvre inouïe, mais c’est chose qui ne peut être enseignée, si elle n’est pas éprouvée. Car la sagesse ne se mêle pas de cette passion admirable, ni de scruter cet abîme caché à tout être, réservé à la seule fruition d’amour. Rien d’étranger et nulle âme étrangère n’a part à cette béatitude, mais celle-là seule qui est nourrie maternellement dans ce bonheur même, dans les délices du grand amour, brisée par la discipline de la miséricorde paternelle, attachée inséparablement à son Dieu et lisant dans sa Face les jugements qui la dirigent, en sorte qu’elle demeure dans Sa paix.

Lorsque cette âme retourne parmi les hommes et les choses humaines, elle y porte un visage si plein de joie et de douceur sous l’huile embaumée de la charité, qu’en tout ce qu’elle fait, sa bonté apparaît. Mais par la vérité et la justice des jugements qu’elle a lus dans la Face divine, elle semble étrange et terrible aux hommes impurs. Et lorsque ceux-ci voient que tout en elle est conforme à la vérité, ils voudraient fuir devant la puissance de l’amour, tant elle leur semble dangereuse et redoutable. — Quant à ceux qui sont prédestinés à cet état, à l’union, d’amour, sans en avoir atteint la plénitude, ils ont en main la puissance de l’éternité, mais elle n’est pas manifestée encore, ni à eux-mêmes ni aux autres.

Telle est de l’amour l’illumination secrète. Cette vue de l’âme l’éclaire constamment sur la véritable volonté divine; car un être qui dans la Face de Dieu lit ses propres jugements, opère en toute chose selon les vraies lois de l’amour. Or c’est loi et coutume de l’amour que parfaite obéissance, et ceci est contraire bien souvent aux mœurs étrangères de ce monde profane. Qui de l’amour veut en vérité observer les préceptes, que son œuvre demeure séparée de celle de tout autre, selon la vérité du puissant amour. Il ne sera soumis à personne qu’à la seule charité, dont il est par amour prisonnier. Pour discours que tiennent les autres, il parle seulement selon la volonté de l’amour. Il demeure au service de l’amour et il accomplit ses œuvres, jour et nuit en toute liberté, sans rien épargner, sans crainte ni délai, selon les jugements qu’il a lus dans la Face de l’Amour. Ceux-ci restent cachés à ceux qui abandonnent les œuvres de l’amour par souci de choses et de personnes étrangères, craignant de n’avoir pas l’approbation de ces profanes, — qui trouvent leur volonté propre plus juste et meilleure que celle de l’amour. C’est qu’ils ne sont pas venus et ne demeurent pas devant cette Face très haute du puissant Amour, qui nous fait mener une vie libre au sein de toute peine.

Il vous faut connaître cette liberté, et ceux qui servent pour elle. Les gens parlent et s’affairent beaucoup contre les œuvres de l’amour, ils méprisent ses travaux pour une apparente liberté, et souvent dans ce qu’ils croient l’intention la plus sage. Ils émettent ainsi des ordres ou des interdictions, pour que soient abandonnés les commandements de l’amour. Mais l’âme noble, qui veut être fidèle à sa loi, selon ce que lui enseigne la raison illuminée, ne craint ni les conseils ni les ordres étrangers, quelque tourment qu’elle puisse en souffrir, par les calomnies, la honte, les plaintes ou les injures, par l’abandon et l’isolement, le refus de tout abri, la nudité et la privation de toute nécessité. Elle ne craint nulle de ces choses : pour être appelée bonne ou mauvaise, elle ne veut manquer un seul instant à l’obéissance de l’amour, quelle que soit la volonté de cet amour : elle s’applique à lui en toute chose selon la vérité, avec toute la puissance de l’amour même, — et parmi les peines, elle ne perd jamais la joie de son cœur.

Il vous faut donc, vivant sans partage, plonger en Dieu votre vue immobile, un doux regard simplifié par l’amour qui s’applique librement au seul Bien-Aimé; il vous faut fixer Dieu passionnément et plus que passionnément, en sorte que vos regards simples demeurent suspendus et cloués à la Face de l’Aimé par les désirs brûlants et toujours renouvelés. Alors seulement vous pourrez vous reposer avec saint Jean, qui dormit sur la poitrine de Jésus. Ainsi doivent faire tous ceux qui servent dans la liberté de l’amour : ils reposent sur cette sage et douce poitrine, où ils voient et entendent les paroles secrètes que l’Esprit-Saint murmure et que la foule ne peut ouïr ni percevoir aucunement.

Fixez donc fermement le Bien-Aimé de vos désirs, car celui qui regarde ce qu’il désire est sans cesse enflammé de nouveau, et son cœur bientôt cède au poids délicieux de l’amour. Il est attiré à l’intérieur de l’Aimé par cette vie constante du regard, cette contemplation jamais interrompue; et l’Amour se fait sentir à lui de façon si douce qu’il oublie tout ce qui est de la terre. Et pour chose que pourraient lui faire les étrangers, lui semble-t-il, il renoncerait plut & cent fois à lui-même que de laisser un seul point des œuvres prescrites par le noble amour, dont il est le serviteur et dont le Christ est le fondement.


Enfin quatorze Visions achèvent ce qui nous est parvenu de la première Hadewich, dont la première reprend l’image d’un verger spirituel dont le dernier arbre illustre

… la fruition sensible de l’amour. Pour tous ceux, Bien-aimée, que te font du bien ou du mal, viens en aide à leurs nécessités, sans distinction. L’amour te rendra forte. Donne tout, car tout est à toi89.


La seconde Hadewijch a vécu probablement près de Bruges. Active vers 1280, elle décrit la nudité d’esprit. L’âme doit se vider et s’abîmer dans un non-savoir sans fond :

« Si je désire quelque chose, je l’ignore, -  car dans une ignorance sans fond - je me suis perdue moi-même. »


Ruusbroec reprend cette citation et s’en inspire lorsqu’il décrit la vision sans intermédiaire, consistant à être absorbé dans un simple regard.  Ruusbroec et le « bon cuisinier » Jan van Leeuwen, ont tenu cette Hadewijch en très grande estime : « Les livres de Ruusbroec ne comportent pour ainsi dire aucune citation d’auteurs ; seules l’Écriture et Hadewijch sont citées fort souvent et littéralement90.»

Ah mon Dieu quelle aventure

de ne plus entendre, de ne plus voir

ce que nous suivons, ce que nous fuyons,

ce que nous aimons, ce que nous craignons.

Nous avons cru jadis posséder quelque chose,

mais c’est du tout au rien que nous chasse l’amour91.



L’unité de la vérité nue,

abolissant toutes les raisons,

me tient en cette vacuité

et m’adapte à la nature simple

de l’Éternité de l’éternelle Essence.

Ici de toutes raisons je suis dépouillée ;

Ceux qui n’ont jamais compris l’Écriture

ne sauraient en raisonnant expliquer

ce que j’ai trouvé en moi-même — sans milieu, sans voile — au-dessus des paroles92.

Elle influence aussi une troisième béguine, au sort plus malheureux encore que celui de la première Hadewijch qui disparut en prenant peut-être refuge au service d’une léproserie ou d’un hôpital93. Il s’agit de la figure de Marguerite Porete94 dont la fin fut dramatique.

Tout incite à apprendre le brabançon95, dialecte de la zone centrale d’extension du flamand au Moyen Age. Hadewijch et Ruusbroec furent les «créateurs de la langue flamande».


1361 Tauler (~1300-1361)

Né autour de l’an 1300 d’une famille aisée de Strasbourg, il entre vers quinze ans au couvent des Dominicains. Il étudie dans les couvents d’Allemagne du Sud, achevant sa formation dans sa ville natale. Cette période est troublée, ce qui perturbe la vie communautaire : tandis que certains frères connaissent l’abondance, d’autres souffrent de la faim. Des troubles politiques liés à l’excommunication de l’empereur poussent la majorité des frères à trouver refuge à Bâle, ville où la présence de Tauler est attestée en 1339. Les dominicains ne retrouvent leur couvent de Strasbourg qu’en 1343. Tauler est actif dans le cercle des « Amis de  Dieu ». Il se rend à Cologne en 1346 ; il ressent, lors de la peste noire de 1347, « les coups de la main de Dieu  qui anéantit tant de milliers d’hommes par une mort soudaine. »

Il est devenu le père spirituel de Rulman Merswin, banquier converti qui vivait à Strasbourg dans « l’Ile Verte ». L’énigmatique figure de « L’ami de Dieu de l’Oberland » serait une fiction littéraire créée par ce dernier ou par son secrétaire. À cet « ami » était attribué un ensemble de seize traités, dont un fameux récit, probablement imaginaire, de la conversion de Tauler et vingt-deux lettres.96.

Tauler exerce son apostolat « dans les sept couvents de dominicaines et les quelque soixante communautés de béguines (chacune comprenant une à deux douzaines de femmes) de Strasbourg ». Un voyage à Paris devrait se placer après 1350, tandis qu’une visite rendue à Ruusbroec aurait pu avoir lieu au cours de la décade suivante. Il est sûr que ce dernier a fait parvenir aux Amis de Dieu de Rhénanie en 1350 un exemplaire de L’ornement des noces spirituelles. Tauler meurt le 16 juin 1361, date gravée sur la pierre de son tombeau conservée dans le cloître de l’église protestante du Temple-Neuf, l’ancienne église des Dominicains. Son œuvre a exercé une grande influence, sur Silesius et même sur Luther aussi bien que dans le monde catholique, alors que les autres rhéno-flamands (dont Eckhart, condamné), tombaient dans un relatif oubli.

Le corpus tenu pour authentique comprend au moins quatre-vingts sermons. Leurs analyses « supposent une structure familiale de la communauté : la prieure est la mère, l’aumônier est le père spirituel, les membres de la communauté sont sœurs, filles, enfants ». Le public était composé essentiellement de religieuses ou de béguines. Tauler se désigne comme « maître de vie ». Ses emprunts à Eckhart et d’autres sont transformés de façon très personnelle.

Les trois étapes de la jubilation, de la nuit, du dépassement, débouchent dans une expérience d’unité avec Dieu dans le gemuet ou mens ou esprit, en rapport avec le grunt ou noble fond97.

« Dieu ne désire dans le monde entier qu’une seule chose, la seule dont il ait besoin, mais il la désire d’une façon si extraordinairement forte qu’il lui donne tous ses soins. Voici cette seule chose : c’est de trouver vide et préparé le noble fond qu’il a mis dans le noble esprit de l’homme, afin de pouvoir y accomplir son œuvre noble et divine98.» 

Aussi l’homme prisonnier doit tendre à son terme divin et pour cela le percevoir. Tauler utilise une analogie visuelle : il utilise l’image de la fente ou d’un treillis, premier plan qu’il faut oublier, pour accommoder au but lointain :

« L’homme devrait tendre à Dieu avec tant d’application, qu’il n’ait plus d’attention pour toutes ces choses, qui se greffent de droite ou de gauche sur l’une ou l’autre grâces reçues. C’est tout comme quelqu’un qui, de toutes ses forces, regarderait très attentivement un objet à travers une fente étroite ou un treillis serré ; tant qu’il considère avidement, de toutes ses forces, l’objet ainsi regardé, l’intermédiaire ne l’empêche pas de voir ; mais dès qu’il dirige son attention sur cet intermédiaire et qu’il se met à l’examiner, alors cet objet interposé, si petit et si mince soit-il, lui cache l’objet qu’il voulait regarder.

L’analogie est profonde, elle existe aussi dans d’autres traditions en lui ôtant tout caractère dualisant (le ciel remplace l’objet visé par l’archer au travers d’une fente) :

« … comparons le Bhairava à un ciel vaste, lumineux et sans limite, qui ne serait perceptible qu’à travers un fin réseau de découpures bariolées, variées à l’infini et de surcroît constamment agitées n’ayant jamais vu le ciel autrement qu’à travers cet écran, on le confondrait avec la multitude de découpures tangibles et mouvantes, alors qu’en fait le ciel — à l’image de la pure conscience — reste intact en son essence inaltérable  indivise99.» 

Voir ne suffit pas, il faut sortir de nous-mêmes dans la nudité, c’est-à-dire sans désir ni représentation :

« Si nous voulons maintenant sortir de nous, bien plus nous élever en dehors et au-dessus de nous-mêmes, alors nous devons renoncer à tout vouloir, désir et agir propres. Il ne doit rester en nous qu’une simple et pure recherche de Dieu sans plus aucun désir d’avoir rien qui nous soit propre, et en quelque manière que ce soit, sans aucun désir d’être, de devenir ou d’obtenir quelque chose qui nous soit propre, mais avec la seule volonté d’être à lui, de lui faire place de la façon la plus élevée, la plus intime avec lui pour qu’il puisse accomplir son œuvre et naître en nous, sans que nous y mettions obstacle. En effet, pour que deux êtres puissent n’en faire qu’un, il faut que l’un se comporte comme patient et l’autre comme agent : pour que l’œil puisse percevoir les images qui sont sur ce mur, ou tout autre objet, il doit n’avoir en lui aucune autre image. N’eût-il même qu’une image d’une couleur quelconque, jamais il ne pourrait en percevoir d’autre, de même l’oreille qui est pleine d’un bruit ne peut en percevoir un autre. Ainsi donc tout ce qui doit recevoir doit être pur, net et vide100.»

L’élan donné par Dieu assure la plongée dans un calme silence, l’unification et l’engloutissement de l’esprit :

« Quand la nature a fait ainsi ce qu’elle doit faire et ne peut pas aller plus loin, étant arrivé au plus haut degré, le divin abîme vient et fait jaillir ses étincelles dans l’esprit. Par la vertu de ce secours surnaturel, l’esprit transfiguré et purifié est tiré hors de lui-même et jeté dans une recherche et un désir de Dieu, dont l’élan extraordinaire, purifié ne saurait s’exprimer.... cela dépasse toute mesure, puisque cela provient de l’immensité divine. Dans cet état, l’esprit, purifié et transfiguré, se plonge dans les divines ténèbres, dans un calme silence et dans une inconcevable et inexprimable unification. En cet engloutissement se perdent toute convenance et toute disconvenance ; en cet abîme, l’esprit perd conscience de lui-même, et ne sait plus rien ni de Dieu, ni de lui-même, ni de la disconvenance, plus rien de rien, car il s’est abîmé dans l’unité de Dieu et a perdu le sentiment de toute distinction101.»

La contemplation n’est cependant pas le terme de la vie mystique, mais constitue un viatique préparant l’homme à une longue purification ; le pèlerin passe par des chemins déserts, avant d’être divinisé et perdu dans l’être simple :

« Voici maintenant le second degré. Quand Dieu a entraîné l’homme bien loin de toutes choses, qu’il n’est plus un enfant, quand il l’a fortifié par le rafraîchissement de la douceur, il donne alors en vérité du pain de seigle bien dur à celui qui est maintenant devenu homme et parvenu à l’âge de la maturité. ... Quand Notre Seigneur a ainsi bien préparé l’homme, par cette insupportable oppression (car cela le prépare mieux que toutes les pratiques que pourraient accomplir tous les hommes), alors le Seigneur vient et porte cette âme au troisième degré.... Dieu fait alors passer l’homme d’un mode encore humain de vie à un mode tout divin, de la détresse la plus complète à une sécurité divine. À ce degré, l’homme est tellement divinisé que tout ce qu’il est et opère, c’est Dieu qui l’est et l’opère en lui. Il est si élevé au-dessus du mode d’être naturel, qu’il devient réellement par grâce ce qu’est Dieu essentiellement par nature. Ici, l’homme a l’impression et le sentiment qu’il est comme perdu ; il ne sait, il n’éprouve, il ne sent plus rien de lui-même. Il n’a plus conscience que d’un être tout simple102.» 

Ce qui importe : s’enfoncer dans le renoncement !

« Mes enfants, en deux mots : tout ce en quoi l’homme recherche son repos et qui n’est pas uniquement Dieu, sans mélange, tout cela est vermoulu. ... Ce qui importe est de s’enfoncer, purement et simplement dans ce bien pur, simple, inconnaissable, ineffable et mystérieux qu’est Dieu, en se renonçant à soi-même et à tout ce qui peut se dévoiler en lui103.» 

La transformation passe par la nudité : néant dans le néant, l’homme est dans la meilleure situation possible !

« L’homme à ce moment s’abîme si profondément dans son insondable néant, il devient tellement petit, si réduit à rien, qu’il en perd tout ce qu’il a jamais reçu de Dieu ; il renvoie purement tout ce bien à Dieu qui en est l’auteur ; il le rejette comme s’il ne l’avait nullement acquis, et il se trouve ainsi anéanti et nu autant que ce qui n’est rien et n’a jamais rien acquis. C’est ainsi que le néant créé s’enfonce dans le néant incréé... Là l’esprit s’est perdu dans l’esprit de Dieu, il s’est noyé dans la mer sans fond. Et cependant, mes enfants, ces hommes sont en meilleure situation qu’on ne peut le comprendre et le concevoir. Cet homme devient alors un homme si profondément humain, si dégagé d’individualisme, si vertueux, si bon, d’une conduite si pleine de charité, familier et affable avec tout le monde, [et] cependant, l’on ne peut voir ou découvrir en lui aucun défaut104.» 

Le chemin est : « Je ne suis pas » :

« Bien chères enfants, celui qui parviendrait seulement à atteindre le fond de l’aveu de son propre néant, celui-là serait parvenu au chemin le plus aimable, le plus direct et le plus court, le plus rapide, le plus sûr menant à la vérité la plus haute et la plus profonde qu’on puisse atteindre en ce siècle. Pour cela, personne n’est trop vieux, ni trop faible, ni trop inexpérimenté, ni trop jeune, ni trop pauvre, ni trop riche. Ce chemin c’est : “Je ne suis pas” Ah ! Quelle valeur ineffable est enfermée dans cette parole : “Je ne suis pas.” Hélas ! tournez la chose comme vous le voulez, il y en a bien peu qui veulent cette voie, car toujours nous voulons être quelque chose, oui, Dieu nous le pardonne : nous sommes et nous voulons et voudrions toujours “être”105.»

Au terme du chemin mystique personnel, la prière au service de la communauté des hommes devient alors possible, car efficace :

« … ils s’occupent de leurs amis, des pécheurs, des âmes du purgatoire, ils pourvoient en toute charité aux besoins de chaque homme en toute la sainte chrétienté, non pas en priant individuellement pour dame Mathilde ou Cunégonde, mais d’une manière toute simplifiée et essentielle. De même que d’un seul regard, je vous contemple tous ici, assis devant moi, ainsi embrassent-ils tout d’un seul regard, comme le font les contemplatifs. Puis ils reportent leurs regards dans l’abîme de l’amour, dans la fournaise d’amour, et s’y reposent. Alors cette ardente flamme d’amour retombe comme une rosée, sur tous ceux qui, dans la sainte chrétienté, sont dans le besoin, pour, de là, retourner bientôt dans l’abîme divin, à l’aimable repos des silencieuses ténèbres. C’est ainsi qu’ils entrent et sortent et demeurent cependant toujours dans l’aimable et silencieux abîme où est leur être, leur vie, où est aussi tout leur agir et tout leur mouvement. Où qu’on les rencontre, on ne trouve jamais en eux qu’une vie divine106.» 

§

J’ai utilisé jusqu’ici la traduction des Sermons par Huguenin-Théry (1930), une «intégrale» (?) établie sur l’éd. de Vetter (1910), «la première qui ait eu une valeur scientifique» (J.-P.Jossua, p.10). Mais pour pleinement apprécier spirituellement Tauler et ses proches il est utile de lire les Exercices ou méditations ainsi que les Institutions. Ils sont traduits de l’excellent Surius (1522-1578) par E.-P. Noël (édition 1911-1913)107. La qualité des textes est comparable (Surius était un bon spirituel). Aussi je livre ici en complément :

Tome I DEUXIÈME DIMANCHE DE L’AVENT (1)

Nombreuses sont, mes bien-aimés, les marques de l’amour et de la bonté infinis de Dieu à notre égard. De quelque côté que nous nous tournions, nous voyons partout les signes de sa bienveillance et de sa tendresse : si bien que personne n’échappe à son ardeur bienfaisante (Ps., 18i. Cette bonté immense, dans laquelle le mal n’a aucune part, qui n’est pas quelque chose d’adventice à Dieu, mais sa propre nature et 257 son essence même, cette bonté, dis-je, que peut-elle vouloir, sinon aimer, se donner, se manifester, se communiquer et se transmettre? Tout cela, elle le fait, autant qu’il est en elle, sans la moindre relâche, sans la moindre acception de personnes, sans le plus petit blâme. Ainsi donc, il n’y a pas un moment, un point du temps, si court soit-il, où Dieu ne veuille, et de toutes ses forces, remplir toute âme raisonnable de tous ses biens, de toutes ses grâces, de tous ses dons et de toutes ses richesses; il n’y a pas d’instant où Il ne veuille faire d’elle son habitation, demeurer en elle fidèlement et avec délices, la purifier et la préserver de tout mal, l’orner de toutes les vertus comme autant de belles pierres précieuses. Plût à Dieu, je ne dis pas que nous fussions dignes de tant et de si grands bienfaits, pauvres vers de terre que nous sommes, mais du moins que nous fussions prêts et capables pour les recevoir I

Dieu s’offre tout entier, et hélas! il n’y a presque personne qui daigne s’en apercevoir. Il se tient debout, frappant à la porte de notre âme; à quiconque lui ouvre, il promet d’entrer chez lui, pour manger avec lui. Qu’est-ce que ce repas du Christ avec l’âme, sinon le désir où II est de restaurer cette âme en la faisant participer à sa bienheureuse et ineffable divinité, à tous les biens qui en découlent? Cette pauvre âme, il veut la réchauffer, la bercer sur son cœur, la plonger dans le sommeil de la douce contemplation. Mais hélas! presque tous le repoussent.

Tome I SERMON DU DIMANCHE DANS L’OCTAVE DE L’ÉPIPHANIE

Mais, quelqu’un me dira, sans doute : C’est entendu, il faut que l’homme quitte tout, qu’il soit exilé complètement, que toutes ses puissances, au dedans et au dehors, soient dans le repos et comme suspendues. Mais, alors, s’il en est ainsi, être abandonné de Dieu, rester dans la désolation, c’est un supplice affreux, et le Prophète lui-même, qui en avait fait l’expérience, demande à en être délivré quand il s’écrie : «Malheur à moi I parce que mon exil est prolongé» (Ps., 119). Supposé que Dieu prolonge ainsi l’exil et la désolation d’un homme, sans se montrer à lui intérieurement, sans lui parler, sans rien opérer en lui, comme nous l’avon's vu plus haut, et comme vous-même nous rayez enseigné, supposé que cet homme soit ainsi placé à demeure dans une sorte d’anéantissement; vous allez bien lui permettre, au moins, de faire quelque chose pour chasser ces ténèbres, pour sortir de cet épouvantable exil; vous le laisserez, par exemple, prier, lire, assister aux sermons, se livrer, enfin, à des 423 exercices pieux et saints, à des actes divins?

Pas le moins du monde. Pour l’homme élevé à ce degré de perfection, il n’y a rien de meilleur, rien de plus utile que de rester ainsi longtemps, et en repos. Il ne peut, sans un grave détriment, en sortir pour n’importe quel motif. Ce serait, en effet, vouloir être préparé en partie par Dieu, en partie par lui-même; ce qui ne peut pas être. Quel que soit le désir de l’homme et la rapidité avec laquelle il pense à sa préparation, Dieu est là, infiniment plus prompt encore à le préparer.

Tome V FETE DE LA DÉDICACE DES ÉGLISES DEUXIÈME SERMON

Le royaume de Dieu est au dedans de vous» (Luc, 17). Ils trouvent la Vérité, tandis que celle-ci reste inconnue à ceux qui ne demeurent pas chez eux. Il faut être dans sa maison pour la connaître.

C’est là, vous dis-je, qu’ils trouvent ce dont nous parle saint Denys, lumen in lumine, la lumière dans la lumière, et cette lumière dépasse infiniment tout ce que la raison, la pensée et l’intelligence peuvent nous montrer. Il y a à Paris des Théologiens remarquables qui lisent de grands in-folio et tournent des pages et des pages. Ils font bien, certes, et je me garde de les blâmer. Mais les hommes dont nous parlons lisent le livre de vie dans lequel toutes choses vivent; ils parcourent le ciel et la terre et partout ils lisent les œuvres merveilleuses de Dieu.

[…] 415 Car, enfin, c’est Dieu qui est là présent, et, en la présence de Dieu, les tristesses, les douleurs, les misères, les afflictions s’évanouissent. Ceux-là seuls le savent qui en ont fait l’expérience. Mais ils ne le savent pas, du moins en cette manière, les Docteurs même les plus savants, qui n’ont expérimenté rien de semblable.

[…] Qu’est-ce que la prière? Et d’abord, pour nous conformer au témoignage commun, c’est l’ascension de l’esprit (mentis) vers Dieu; mais, dans un sens plus spirituel encore et peut-être plus proche de la vérité, la prière, c’est l’entrée (intro-versio) unitive de l’esprit créé dans l’esprit incréé de Dieu, avec la conviction qu’on est mû par l’éternité de la divinité. […]

Tome VI EXERCICES OU MÉDITATIONS

32 O mon Seigneur et mon Dieu, vous m’avez tellement entouré de vos immenses dons et de vos bienfaits; vous m’avez tellement embrassé par votre incompréhensible amour, que je ne puis me dérober à son ardeur brûlante, et que mon esprit, comme malgré lui, se met à chanter vos louanges. Voici que mon cœur brûle de vous louer, de vous remercier autant qu’il lui est possible de le faire; mon esprit jubile sans mesure de vous bénir, et mon âme vous glorifie parce que votre grâce est descendue, abondante, sur moi!

Tome VII QUELQUES EXHORTATIONS ET CONSEILS

310 Après cela, il contemplera la propriété de l’unité unique de cette essence. Dieu, en effet, est au terme ultime de la simplicité ou de l’unité; en Lui, toute multiplicité est unifiée et réduite à la simplicité, dans son essence uniquement une.

De plus, son essence est son opération, sa connaissance, sa récompense, son jugement, sa justice, sa miséricorde. Tout cela, en Lui, est un. Par opposition, l’homme rapprochera de cette unité son incompréhensible multiplicité, afin que Dieu la rende simple, et la ramène à l’unité, dans la simplicité de son essence.

Puis, enfin, que l’homme considère combien Dieu est ineffablement caché, suivant cette parole d’Isaïe : «Vous êtes vraiment le Dieu caché» (Isaïe, 45). Il est, en effet, d’une manière très secrète en toutes choses, et plus intimement de beaucoup, que ces choses ne sont en elles-mêmes. Il demeure dans le fond même de notre àme, caché à tous les sens et entièrement inconnu. C’est donc là que l’homme devra s’introduire et pénétrer de toutes ses forces, bien loin au dessus de toutes ses pensées; c’est là qu’il devra entraîner toute sa vie extérieure (externilalem), non moins éloignée et étrangère à lui-même et à toute vie (internitati) intérieure, que la brute et l’animal 311 vivant uniquement par les sens. En même temps il se plongera et se cachera dans les secrets de Dieu, loin des créatures et de tout ce qui est étranger ou dissemblable à cette essence.

Et tout cela se fera non seulement par l’imagination ou par la manière de penser, mais d’une façon essentielle et actuelle, d’une façon, en quelque sorte, sensible et perceptible, au dessus des sens, par l’application de toutes ses forces et de tout son désir.

Après quoi, il sera permis de considérer une autre propriété, celle de la solitude divine, dans la silencieuse et tranquille unité. Là, dans cette essence, aucune parole ne se fait entendre, aucun acte ne se produit d’une manière essentielle; mais le silence y est absolu, tout y est souverainement mystérieux c’est une ineffable solitude; c’est le désert. Absolument rien n’arrive jusque-là : il n’y a que Dieu seul, Dieu très pur, sans rien d’étranger, sans l’image d’aucune créature, sans un mode d’aucune sorte.

Notre-Seigneur parle de cette solitude quand il dit par son prophète Osée (chap. 2) : «Je la conduirai (l’âme) dans la solitude et là le lui parlerai au cœur».

Tome VII CANTIQUES SPIRITUELS du Docteur Sublime et Illuminé Jean Tauler, Ier CANTIQUE

Je suis réduit à rien (Ps., 72). Quand on est arrivé à la nudité d’esprit, il n’y a plus de souci à avoir. Nul mal ne saurait désormais me troubler. Je me délecte tellement dans la pauvreté que je ne puis plus m’occuper des choses et des images qui m’entourent. Que dis-je? le moi ne m’appartient plus, j’en suis dégagé, je suis libre.

Je suis réduit à rien. Quand on est arrivé à la nudité d’esprit, il n’y a plus de souci à avoir. Comment me suis-je délivré des images, me demandez-vous? Cela s’est fait quand j’ai trouvé en moi la véritable unité. Mais qu’est-ce que la véritable unité? C’est 333 quand rien ne m’a ému, ni l’adversité, ni le bonheur.

Je suis réduit à rien. Quand on est arrivé à la nudité d’esprit, il n’y a plus de souci à avoir. Comment me suis-je délivré de l’esprit, me demandez-vous? Cela m’est arrivé, je vous le déclare, quand je n’ai plus rien trouvé en moi, ni ceci ni cela, mais que j’ai perçu uniquement l’abîme infini et pur de la Divinité. Alors, je n’ai pas pu me taire et j’ai été forcé de le crier au public.

Je suis réduit à rien. Quand on est arrivé à la nudité d’esprit il n’y a plus de souci à avoir. Je me trompe : quand je me suis trouvé perdu dans cet abîme, je n’ai pas pu parler. Je suis devenu complètement muet : tellement la fulgurante Divinité m’avait tout entier absorbé en elle.

Je suis réduit à rien. Or, cet éblouissement m’a donné des forces sans mesure, car j’avais pénétré Tout. En sa présence je ne puis pas vieillir […] 108.

Tome VII ÉPILOGUE

1. 509 Et d’abord, croyez fermement que vous êtes en Dieu, que Dieu est présent au dedans de vous, ainsi que le certifie l’Evangile du Christ et l’Ecriture divine (Jean, 6, 17 et t Jean, 4). Mais pour voir clairement cette vérité, il faut un don de Dieu. Demandez ce grand don.

2. Ensuite, dès que vous saurez, à n’en pas douter, que vous êtes en Dieu, vous devez apprendre à vivre et à demeurer en Lui.


~ 1361 L’Imitation de la Vie Pauvre de N.S.J.C.

Ce chef d’œuvre a souffert probablement de la date peu propice d’édition de sa traduction française (1914) et certainement de son caractère supposé apocryphe. Il était cependant considéré au milieu du XIXe siècle, par l’érudit notable Ch. Schmidt, comme le «meilleur des ouvrages de Tauler, son œuvre principale. »109. Il apparaît comme radical, insistant sur la pauvreté absolue, intérieure et matérielle, traduisant peut-être les vues de groupes hétérodoxes, ce qui n’a pu que nuire à son appréciation par certains. Son contenu est mystique contrairement à une grande partie de l’Imitation de Thomas a Kempis marquée par l’ascèse.

L’Introduction de la traduction française de L’Imitation de la vie pauvre défend la thèse de l’attribution à Tauler et explique des circonstances particulières de la parution de cet ouvrage issu de l’allemand (et non du latin de Surius) par l’anonyme chanoine traducteur. Ce dernier est certainement l’auteur de la note la plus longue que j’ai jamais rencontrée! Elle est très intéressante et profonde, même si son tribut à l’idéalisme post-kantien en vogue au début du XXe siècle est évident (mais Kant ne demeure-t-il pas le plus grand des philosophes modernes?). Note qui serait probablement devenue préface si son auteur avait consenti à sortir de son anonymat 110.

« Dieu ne peut pas donner à la volonté qui l’aime, un amour inférieur à celui qu’il reçoit, et celui qu’il reçoit n’est pas autre chose que la mesure comble qu’il donne, en se donnant Lui-même ; et c’est ainsi que la volonté, en cherchant de plus en plus à embrasser Dieu dans une étreinte amoureuse, se trouve devant un bien toujours plus grand à saisir et à embrasser encore…111 » .


Le texte de L’Imitation de la vie pauvre… est divisé en deux parties : « I, Nature de la vraie pauvreté ou de la perfection » : la pauvreté d’esprit nous rend semblable à Dieu dans son indépendance, sa liberté, son acte pur ; opérations de la nature, de la grâce. « II, Moyens pour arriver à la vraie pauvreté… » : Les obstacles rencontrés, quatre moyens à mettre en œuvre, quatre chemins, conclusion. Nous ne pouvons qu’inciter à découvrir cette œuvre très dense :


« 86. … Dieu ne peut pas donner à la volonté qui l’aime, un amour inférieur à celui qu’il reçoit, et celui qu’il reçoit n’est pas autre chose que la mesure comble qu’il donne, en se donnant Lui-même ; et c’est ainsi que la volonté, en cherchant de plus en plus à embrasser Dieu dans une étreinte amoureuse, se trouve devant un bien toujours plus grand à saisir et à embrasser encore et ce qu’il lui reste à posséder de ce bien la réjouit plus que ce que, déjà, elle a le bonheur d’avoir. 112.


« 99.… La renaissance intérieure a lieu quand l’âme éclairée de la lumière divine pénètre dans le sein paternel de Dieu et lui fait don de toutes ses puissances, de son cœur, de toutes ses facultés, les lui abandonnant comme une pâture. Elle se perd toute entière en Lui ; elle n’a plus de cœur, plus de force, plus de volonté. Et Dieu lui donne en retour son cœur, sa volonté, sa force. Le cœur de l’homme devient ainsi un cœur divin…113.


§ 3. Dieu infiniment simple demande la simplicité et l’unité.

« 126. Ainsi donc, voulez-vous ne pas être trompé ? N’occupez pas votre esprit à la multiplicité des choses extérieures. Il y a trop d’illusions. Retirez-vous dans votre intérieur et visez l’unité de la vie spirituelle. Dans cette unité et cette pureté vous ne pouvez pas vous tromper. N’allez pas vous égarer dans le domaine de l’imagination où toutes les erreurs sont possibles, car vous seriez exposé à prendre pour autant de vérités des images vaines ou curieuses. […] Dieu est invisible, élevé au-dessus de toutes les images et de toutes les représentations des sens. Ce qu’il opère et communique est tellement simple que personne ne peut le représenter par des images, que dis-je ? Personne ne peut en parler. Celui-là seul qui en a fait l’expérience connaît la vérité pure : il sait qu’il en est ainsi et il ne veut rien savoir des visions ou révélations qui se produisent, surtout à notre époque. […]


« 127. Bien plus, il peut arriver qu’une âme simple et pure, unie à Jésus-Christ par l’amour le plus parfait, soit obligée de renoncer à toute représentation par figure qu’elle s’est faite de la Vérité divine, si elle veut rester dans toute sa pureté et sa simplicité et ne pas mettre obstacle à l’opération divine en elle, car (ne l’oublions pas) l’action immédiate de Dieu est au-dessus de toute représentation par figures et par images. Sans doute, tel homme parfait sera peut-être mis en demeure de se faire intellectuellement une représentation, une idée de la Vérité, afin de pouvoir la transmettre à son prochain d’une manière claire et intelligible. Mais, ce devoir de charité une fois rempli, la représentation de cet objet devra disparaître de nouveau de son esprit […]


« 128. Cet amour si ardent et si fort est appelé l’amour agissant, parce qu’il opère aussi longtemps qu’il y a dans I'homme une imperfection à détruire. Quand toutes les inégalités, tous les défauts ont disparu, quand tous les obstacles ont été éloignés, quand la victoire est complète, alors le cœur est envahi par la paix la plus douce, par l’amour le plus suave. C’est l’amour patient, l’amour qui souffre Dieu. Ce n’est plus lui qui agit, c’est Dieu qui agit et l’âme qui subit l’action divine. Cette âme pénètre en Dieu, dans son éternité, et Dieu l’attire par lui-même, en Lui-même, et de la sorte, il se fait que l’amour de Dieu et l’amour de l’âme ne sont plus qu’un seul et même amour. […]


« 129. C’est dans le fond très simple et très pur de notre âme que se produit cet amour divin très simple et très pur. Cet amour fait désormais les délices et la joie la plus vraie du cœur ; joie sans aucune illusion, délices véritables, parce qu’elles sont surnaturelles, vraiment divines. Impossible d’y trouver la moindre opposition avec la Vérité qui est Dieu même. Non seulement cette joie divine n’est pas sujette à la moindre illusion ou erreur, mais elle fait disparaître toutes les joies naturelles qui seraient contraires à Dieu. Cependant cette souveraine douceur de l’esprit ne doit pas être regardée comme la fin suprême de l’âme. Ce n’est pas à cause de cette joie que l’âme doit aimer Dieu, que dis-je ? elle doit être prête à y renoncer. Dieu veut être aimé pour Lui-même. […]114.

1381 Jan van Ruusbroec (1293-1381)

Un siècle de troubles dans les Flandres

Le siècle où vécut Ruusbroec est une période de luttes civiles entre les artisans et les patriciens peuplant les grandes villes. Elles n’ont rien à envier aux célèbres luttes intestines qui affligèrent les cités italiennes. S’y ajoutent, contrepoint aux luttes qui opposèrent au sud la papauté et l’Empire, des guerres entre bourgeois et noblesse locale renforcée par les chevaliers français venus par deux fois à leur secours ; finalement une compétition féroce entre Flamands du nord et Brabançons de la région de Bruxelles entraînera l’écrasement des communes suivi d’une longue servitude commune aux deux provinces.

A. Wautier d’Aygaliers livre une description très vivante de ces luttes sociales qui marquèrent le siècle de Ruusbroec 115 : « En 1280, il s’agit d’une véritable révolution, qui jette les artisans coalisés contre les patriciens. Elle court, comme une flamme, de ville en ville, soutenue en Flandre par le comte Gui de Dampierre, humilié de se sentir sous l’autorité croissante des gildes. » La lutte dure vingt ans et le patriciat demande l’aide de Philippe le Bel, mais « armés de piques, de masses ferrées, de terribles bâtons hérissés de pointes, les artisans se rallient dans la plaine de Courtrai » et livrent la célèbre bataille de 1302 : « au soir, les cadavres des beaux chevaliers jonchaient la plaine, étoilée de milliers d’éperons d’or. ».

Les luttes se poursuivent alternant succès et défaites des métiers. En 1305, les métiers s’emparent de la maison commune et réorganisent l’échevinage. Mais le duc de Brabant taille en pièces les métiers, quelques semaines après, dans la plaine de Vilvorde. En outre, pour assurer par l’effroi une absolue obéissance, il fait enterrer vif les meneurs du mouvement. Inversement en 1327, régnera « une véritable terreur rouge » sous la direction de Jacques Peit, jusqu’au moment où les révoltés, à bout de souffle, sont écrasés à Cassel par Philippe de Valois. Ce dernier fait décréter en 1336 la cessation du commerce avec l’Angleterre, ce qui entraîne la ruine et la famine pour la Flandre laborieuse. La révolte s’ensuit : « c’est un patricien maintenant qui prend en main la cause des appauvris : Jacques van Artevelde. Il n’hésite pas à appeler à son aide Édouard III, et réussit, par cette alliance, à rouvrir les marchés anglais. Il obtient, en outre, de la France, directement menacée par la puissance anglaise, la reconnaissance de la neutralité de la Flandre, et, fait absolument nouveau pour le temps, consacre la communauté d’intérêts de la Flandre et du Brabant par une association économique ».  

Mais suite à un échec militaire, tisserands et foulons en viennent aux mains en 1345. « Et comme s’il ne suffisait pas de ces malheurs, voici que les deux pays, de même aspiration, de même langue et d’intérêt commun, entreprennent une guerre sauvage au sujet de la seigneurie de Malines. Les communiers flamands envahissent le duché et taillent en pièces les Brabançons dans la journée du funeste mercredi [...] Dès lors la destinée des deux pays va suivre une ligne identique. Séparés, alors que l’union eût été la garantie de leur commune victoire, ils vont être réunis dans la servitude. [...] Appelé une seconde fois contre les révoltés, le roi de France consomme l’écrasement des communes ». Cet écrasement final suivi du terrible massacre de Gand aura lieu en 1382, l’année qui suit la mort de Ruusbroec. Ils sont décrits d’un point de vue tout opposé à celui de Wautier d’Aygaliers, par le royaliste De Barante au début de son Histoire des duc de Bourgogne, attachant chef-d’œuvre romantique116 : on y évoque cependant bien des horreurs et comment, après les massacres de bourgeois, les chevaliers bretons emportèrent sur leurs chariots les richesses des Flandres…

La vie et les œuvres.

Le biographe de Ruusbroec commence ainsi son Ruusbroec l’Admirable117  : « Ses œuvres ont toujours trouvé de paisibles lecteurs et admirateurs ; avec application, des copistes les ont maintes fois retranscrites sur parchemin ou sur papier : plus de deux cents manuscrits en font foi. Mais pour la vie de Ruusbroec, nous ne disposons que d’un récit biographique dont de nombreux éléments sont sujets à caution… » Il s’agit d’un court écrit latin rédigé vers 1420 par un chanoine de Groenendael connu sous son nom latinisé d’Henricus Pomerius (-1469). Il suit le stéréotype médiéval des vies des saints118.

 Cependant, contrairement aux habitudes des hagiographes, Pomerius omet tout éloge des parents et quelques détails donnés involontairement sur la mère font question. En effet, vers sa onzième année Ruusbroec est accueilli par le chanoine Jean Hinckaert tandis que sa mère se fixe au béguinage de Bruxelles.

Il fait les études qui préparaient normalement à être prêtre et il est cultivé, contrairement à sa légende. Ordonné en 1317, il est chapelain de Sainte-Gudule à Bruxelles jusqu’en 1343 ; c’est « l’unique fait que nous connaissions avec certitude quant au séjour de Ruusbroec dans la capitale du duché de Brabant ». Ses cinq premiers traités ont été entièrement rédigés à Bruxelles : Le Royaume des Amants de Dieu, Les Noces spirituelles, la Pierre brillante, Les Quatre Tentations, De la foi chrétienne ; avant de partir à Groenendael « la vallée verte », Ruusbroec a également rédigé la première partie de son traité le plus long, Le livre du Tarbernacle spirituel. « Ruusbroec expérimenta les sommets de l’expérience mystique tandis qu’il exerçait l’apostolat d’un simple prêtre, au milieu de l’intense activité de la ville…119».

Nous disposons d’une évocation suivante de sa vie en ville, dont on devine que Pomerius l’entendit raconter de vive voix par Ruusbroec, car on y retrouve l’accent confiant de ce dernier :


« Il était toujours paisible, silencieux, peu soucieux de son vêtement... Deux séculiers considérant la simplicité de son habit, l’un d’eux se mit à dire : plût à Dieu que je fusse doué d’une sainteté de vie aussi grande que celle de ce prêtre ! À quoi l’autre répondit : pour tout l’or du monde, je ne voudrais certes pas être à sa place ; car alors, je n’aurais pas un seul jour de bonheur ! Ce que le saint homme entendant par hasard, pensait au fond de son âme : Ah ! tu connais peu de quelle suavité sont pénétrés ceux qui ont goûté l’esprit de Dieu!120.»

À l’époque, les chanoines animent les écoles des villes en même temps qu’ils assurent des fonctions liturgiques. Mais certains recherchent une vie semi-cloîtrée « auprès des églises pour lesquelles ils ont été ordonnés, [ayant] table commune et dortoir commun », mettant en commun « tous les biens qui leur viennent de l’Église ». Ce sont les termes utilisés dans une adresse aux évêques de France, un peu avant 1059 121. Au XIVe siècle, l’apogée du  grand mouvement de réforme est déjà passé : l’extension des ordres franciscains et dominicains qui ont un contact plus direct avec le peuple d’une part, et celui des universités qui diminuent le rôle des écoles cathédrales d’autre part, font progressivement disparaître les chanoines en tant que membres de communautés actives et le titre seul perdurera. Seule la « dévotion moderne » échappera à ce déclin.

Mais, à l’âge de cinquante ans, Ruusbroec décide, avec Hinckaert (?-1350) et Frank de Coudenberg (?-1386), de former  une congrégation de chanoines réguliers. « Le départ vers Groenendael ne fut pas décidé précipitamment, ni à la légère : c’est avant avril 1339 que Frank de Coudenberg avait renoncé à sa prébende et à son titre de chanoine122». Les trois fondateurs s’établissent, durant la semaine de Pâques de 1343, dans la vallée de Groenendaal en forêt de Soignes, à une trentaine de kilomètres au sud de Bruxelles ; aujourd’hui une inscription marque l’emplacement, fort humide, de leur ermitage, qui devint un grand monastère, détruit aujourd’hui.

Ils cherchent simplement une retraite et ils vivent durant les premières années sans règle ni supérieur. « Frank de Coudenberg fut nommé curé par l’évêque Guy de Cambrai : cela signifie qu’il avait la charge spirituelle du petit groupe (et des sangliers et des cerfs de la forêt !) Les nouveaux habitants de Groenendael construisirent une petite chapelle…123».

On note l’absence de toute institution fortement structurée, car « seuls les chartreux et les religieuses cloîtrées trouvent grâce à ses yeux. Et cependant Ruusbroec et ses compagnons ne sont pas entrés chez les chartreux, bien qu’ils connaissent l’existence de la chartreuse de Hérinnes (fondée en 1315). Ils ne sont pas entrés dans un couvent existant et ils n’ont pas davantage désiré en 1343 fonder un couvent nouveau. Vraisemblablement ils nourrissaient quelque méfiance à l’égard des institutions établies. Ils n’ont pas non plus cherché à prendre une règle qui leur imposerait un mode de vie déterminé. Mais ils se sont laissés porter par le désir intense de découvrir par eux-mêmes le mode de vie qui convenait le mieux à leur vocation intérieure. Les trois compagnons bruxellois ne partirent pas à Groenendaal pour y vivre selon un modèle déjà fixé. Ils sont restés pendant sept ans ce qu’ils étaient déjà à Bruxelles : des prêtres séculiers vivant en communauté. Cette méfiance à l’égard des structures extérieures et à l’égard d’obligations imposées du dehors est un trait caractéristique de la vie spirituelle des Pays-Bas124.» 

Sept ans plus tard, le groupe se transforme en ordre religieux sous la règle augustinienne, la plus souple. On devine la pression des institutions : « Au début de mars 1350, Frank de Coudenberg se mit en route pour Cambrai afin de prendre conseil auprès de l’évêque au sujet de bruits qui circulaient [...] l’évêque décida de faire le voyage à Groenendael. Le 10 mars 1350, Frank de Coudenberg et Jean de Ruusbroec reçurent de ses mains l’habit des chanoines réguliers suivant la règle de Saint Augustin. Le lendemain, Frank de Coudenberg fut nommé premier prévôt du nouveau prieuré, et reçut plein pouvoir d’accueillir dans la communauté de nouveaux frères. Ainsi la chapellenie devint-elle prieuré. » Tel est le rapport concis de Sayman de Wijc, archiviste de Groenendael125.

Ruusbroec n’est pas un isolé, il visite certainement des franciscaines clarisses et des cisterciens voisins. Dès 1350 ses œuvres diffusent à Strasbourg, Bâle, Cologne, et la « vallée verte » rayonne sur une constellation de fondations. Selon Pomerius126 :


« Quand ses confrères ou des visiteurs lui demandaient un mot d’édification, il se faisait le plus souvent un plaisir s’accéder à leur requête. Les mots lui coulaient alors de la bouche avec une telle abondance et une telle facilité, qu’une image se représentait à l’esprit, celle d’un tonneau rempli de nouveau vin... D’autres fois, aucune parole ne jaillissait de ses lèvres, même lorsque les visiteurs étaient des personnes célèbres et haut placées. C’était alors comme s’il n’avait jamais reçu aucune lumière de l’Esprit Saint. Quand cela lui arrivait, il prenait sa tête dans les mains pour retrouver la lumière intérieure. Mais si elle ne lui était pas donnée, il disait sans honte : « Mes enfants, ne le prenez pas en mauvaise part, ce ne sera pas pour cette fois-ci. » 


Entre 1346 et 1361, Ruusbroec écrit quatre ouvrages pour une simple clarisse, sœur Marguerite de Meerbeke : une lettre très personnelle, Les sept clôtures, le Miroir du salut [ou de la vie] éternel [le], Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel. Ses dernières œuvres sont : Le livre de la plus haute vérité, expliquant son tout premier traité ; Les Douze Béguines, long, mais bel ouvrage, peut-être une compilation d’écrits inédits par ses confrères ; une collection de sept lettres. Il meurt, âgé de 88 ans, en 1381.

L’œuvre de Ruusbroec peut être lue entièrement, car elle n’est pas très volumineuse. L’édition critique est très recommandée pour ses introductions, ses glossaires permettant une approche directe du brabançon en s’aidant de la remarquable quasi-translittération anglaise, sans oublier la bonne adaptation latine de Surius. En français, la traduction récente par Dom Louf a pris heureusement le relais de celle des bénédictins de Saint-Paul de Wisques. Cependant elle ne fait pas oublier l’Introduction et la traduction structurée des Noces par  J.-A. Bizet127. Nous donnons en note les titres en quatre langues des œuvres en suivant  l’ordre de composition probable afin de faciliter la lecture chronologique d’une œuvre incontournable128.

On ne sait pas dans quelle mesure l’œuvre fut retravaillée, tout comme l’on doute de certains faits avancés par le biographe Pomerius. Jean Orcibal met en valeur les travaux des pères Ampe et Verdeyen et souligne « l’invraisemblance de l’épisode de l’hérétique Bloemardinne », ainsi que l’influence de Guillaume de Saint-Thierry129.

Le Royaume des amants, le premier des écrits, présente déjà la racine unique d’une arborescence de thèmes incessamment repris dans les écrits qui suivront, mêlant les représentations et croyances médiévales du chanoine (parfois déconcertantes) à l’ouverture de la voie par le mystique accompli (mais peu métaphysicien ; on se situe en quelque sorte à l’inverse d’Eckhart). Cette racine est le thème fondamental de l’Amour, et de l’amour sous toutes ses formes, reprenant le terme Minne dominant chez Hadewijch II, la béguine qui inspira Ruusbroec.

Cette base qui supporte toute l’œuvre est omniprésente dans le Miroir de la vie éternelle destiné à sœur Marguerite et plus simplement écrit. « Unité d’amour », « nu-amour », « enivrement », l’étude de ces divers aspects reste à faire. Ruusbroec apparaît dès son premier écrit comme le chantre de l’amour comme tous les mystiques, mais lui sait tout rattacher à cette origine-fin. Il s’agit d’un élan dynamique menant à l’unité et conjoint avec elle.

Le thème est par contre quasiment absent de présentations modernes assez complexes de notre mystique ! Ainsi dom Louf, son traducteur le plus récent, ne lui accorde aucune place dans son introduction au Royaume des amants et ne consacre au terme minne qu’une très modeste définition dans son glossaire répété à la fin de chaque volume. Peut-être à cause de l’omniprésence même du thème, jugé donc comme constituant une enveloppe trop vaste, le français ne disposant que d’un seul mot ambigu ?

Je présente les Noces spirituelles, ouvrage structuré comme le souligne l’heureux découpage opéré par le traducteur Bizet.  

Intérieurement, Ruusbroec, suivant l’heureux optimisme médiéval d’avant les pestes (qu’il a traversé adulte), met en avant la grandeur de notre vocation mystique et affirme la possibilité de son  aboutissement : « Avec l’aide de la raison illuminée, le mystique peut connaître Dieu par Dieu. Cette illumination n’est pas le résultat d’un effort de compréhension, mais bien d’une sagesse reçue en partage dans l’expérience intérieure. L’amour, en effet, nous arme de ses dons et illumine notre raison... Ruusbroec ne propose pas sa spiritualité à des âmes timides, mais bien à des amants intrépides, désirant mettre tous leurs talents au service du Bien-Aimé. Enfin la spiritualité de Ruusbroec possède un optimisme et un dynamisme extraordinaires. La nuit obscure de la vocation mystique n’est certes pas passée sous silence, mais cette nuit paraît courte en comparaison du jour rayonnant de soleil et de lumière130». 

Cet aboutissement permet le service d’autrui « mais sa spiritualité ne comporte pas l’existence d’une clôture monastique et n’oriente pas l’homme vers une vie exclusivement contemplative. Le but dernier de l’ascension spirituelle n’est pas la contemplation divine, mais l’activité double de l’homme adonné à la vie commune (gemene mens), de celui qui peut aussi bien rentrer en lui-même dans la prière à Dieu que sortir vers le dehors pour le service du prochain. Ruusbroec décrit cet idéal en quelques images très simples :

« L’esprit de Dieu nous pousse au dehors, pour l’amour et les œuvres de vertu, et il nous aspire et nous ramènes-en lui pour nous faire reposer et jouir, et cela est vie éternelle. C’est de même que nous expirons l’air qui est en nous et aspirons un air nouveau... Ainsi donc, entrer dans une jouissance oisive, sortir dans les bonnes œuvres et demeurer toujours uni à l’Esprit de Dieu, c’est là ce que je veux dire. De même que nous ouvrons nos yeux de chair pour voir et les refermons si vite que nous ne le sentons même pas, ainsi nous expirons en Dieu, nous vivons de Dieu et nous demeurons toujours un avec Dieu131.»

L’aventure du retour de l’âme à Dieu par « les degrés que sont la découverte de la ressemblance, de l’union et de l’unité sans distinction132» forme le sujet des Noces spirituelles. Ce Die Geestelike Brulocht/De ornatu spiritalium nuptiarum, accessible aux siècles passés par l’intermédiaire de la traduction latine de Surius, dispose maintenant d’une traduction en anglais moderne, The Spiritual Espousals, qui fait face à l’original moyen néerlandais en le suivant de très près133.


L’incertitude des traductions.

Pour exemple, incitant à la prudence vis-à-vis de toute adaptation faite à partir d’une langue étrangère, nous comparons cinq traductions d’un très court fragment emprunté à la conclusion des Noces. Elles montrent la diversité des perceptions intimes d’un passage essentiel, il est vrai assez obscur, alors même que tous les traducteurs cités veillent avec soin à éviter tout contresens.

Quelques termes peuvent être équivoques : gouffre ou abîme ne rendent pas compte de la dynamique traduite par tourbillon, whirlpool, wiel ; on relève des variations entre engloutir ou inclure ou embrasser… ; ou bien entre céder ou se résorber… ; il existe un grand écart entre la paisible perte amoureuse ou la force et l’élan traduits par flot de l’amour ou loving transport.

Want in desen grondelosen [fathomless]  wiele [whirlpool]  der simpelheit [simplicity] werden [become] alle dinc [thing] bevaen [encompass] in ghebrukelijcker [enjoyable] salicheit [blessedness], ende [end] die gront [ground]  blivet [remain] selve al ombegrepen [unapprehended, uncomprehended], het en si met [with (whom)] weselijker [essential] eenicheit [oneness]. Hier vore [before, heterofore] moeten die persone wiken [yield], ende al dat in gode [Dieu]  levet [live], want hier en es anders [autre] niet dan een eewich [éternel] rasten [rest]  in eenen ghebrukelijcken omvanghe [caress, embrace] minlijcker [loving]  ontvlotentheit [transport].134.

For in this fathomless whirlpool of simplicity, all things are encompassed 135in enjoyable blessedness, whereas the ground itself remains totally uncomprehended, unless it be by essential unity. The persons and everything that is living in God must yield before this, for here there exists nothing but an eternal rest in an enjoyable embrace of loving transport136.

Dans ce gouffre sans fond de la simplicité, toutes choses sont englouties en béatitude fruitive ; mais le fond lui-même demeure totalement incompris, si ce n’est de l’unité essentielle. Les personnes et tout ce qui vit en Dieu doivent céder devant cette unité ; car il n’y a ici autre chose qu’un repos éternel en un embrassement de jouissance où l’on se perd amoureusement137.

Or dans ce gouffre sans fond de la Simplicité sont incluses toutes choses dans la béatitude fruitive, le fond y échappe toutefois, sauf dans l’unité essentielle. À cet endroit les personnes doivent se résorber, ainsi que tout ce qui vit en Dieu, car il n’y a ici qu’un éternel repos dans l’embrassement exaltant où tout s’écoule dans l’amour138.

Or dans cet abîme insondable de la Simplicité, toutes choses sont embrassées dans la béatitude fruitive. Mais l’abîme lui-même ne peut être embrassé par rien si ce n’est par l’Unité essentielle. C’est en lui que doivent se résorber les personnes divines et tout ce qui vit en Dieu, car il n’y a ici que repos dans l’embrassement fruitif du flot de l’amour139.

Car dans le tourbillon sans fond de la simplicité, toute chose est étreinte dans la béatitude de la fruition, le fond échappant tout entier à notre saisie, sinon par le truchement de l’unité essentielle. Face à cette unité, les Personnes doivent céder et, avec elles, tout ce qui vit en Dieu. Car rien d’autre n’existe ici qu’un repos éternel, dans l’étreinte fruitive de l’écoulement d’amour140.

Les Noces spirituelles.

Après l’analyse d’un fragment, voici un aperçu de l’ensemble des Noces  reprenant la traduction de Bizet141. Une montée revit comme en spirale par trois fois la citation évangélique extraite de la parabole des vierges folles et sages : « Voyez... sortez... ». Le premier niveau est celui où l’initiative divine et ses dons conduisent à l’abandon de notre volonté propre et à une extrême humilité. Alors nous sommes orientés vers Dieu, qui est tout intérieur. Au second tour viennent les épreuves, la détresse et un demi-doute à la limite du désespoir, mais des rivières de grâces conduisent à la possession par l’Amour. L’unité émane de Dieu dont nous devenons un miroir, entrant dans le repos tout en aidant les créatures. Enfin, au dernier niveau, Dieu s’engendre Lui-même dans le silence où se perdent les amants.

« Voyez, l’époux vient, sortez au-devant de lui : » Ce que nous exposons selon trois niveaux : vie active des commençants, vie intérieure dans le désir de Dieu, vie de contemplation divine.

PREMIER NIVEAU : LA VIE ACTIVE.

« Voyez : »… survient une lumière plus haute de la grâce divine, pareille à un rayon de soleil versé dans l’âme sans mérite de sa part et sans désir adéquat.... de la grâce de Dieu et de la libre conversion de la volonté éclairée par la grâce, jaillit la charité, c’est-à-dire l’amour divin ; et de l’amour divin résulte le troisième point, à savoir la purification de la conscience.

« L’Époux vient : » Dans le premier [avènement] Il s’est fait homme pour l’amour de l’homme, par charité. Le second avènement a lieu quotidiennement et se renouvelle fréquemment de maintes manières dans chaque cœur aimant, apportant de nouvelles grâces, de nouveaux dons, selon que chacun est capable d’en recevoir. Dans le troisième on considère sa venue pour le jugement ou à l’heure de la mort.

« Sortez : » Par l’abdication de la volonté propre en tout ce qu’on peut faire ou laisser faire, ou même souffrir, on ôte à l’orgueil toute matière et occasion de s’exercer et on porte l’humilité à son plus haut degré.... L’engendrement se poursuit de l’abandon à la patience, douceur, bonté, compassion, libéralité. … le libéral ressemble à Dieu, car il ne vit en lui-même, il ne sent, que pour se répandre et donner.

« À sa rencontre : » Il faut se garder de poursuivre une double fin par l’intention, c’est-à-dire d’avoir Dieu en vue et quelque chose en outre.

SECOND NIVEAU : LE DÉSIR DE DIEU.

« Voyez : » La troisième unité, et la plus haute, est au-dessus de notre entendement et de tout ce que nous pouvons comprendre, et pourtant elle existe essentiellement en nous.  ... C’est ainsi que l’homme doit rapporter à Dieu toutes ses œuvres et toute sa vie, avec une intention simple et élevée, puis reposer au-dessus de toute intention, de lui-même et de toutes choses, dans l’unité sublime où Dieu et l’esprit aimant sont unis sans intermédiaire. ... Dieu nous est plus intérieur que nous ne le sommes à nous-mêmes, et son activité ou la motion qu’Il exerce en nous, naturellement ou surnaturellement, nous est plus proche et plus intime que notre propre activité.

« L’Époux vient, sortez : »

[Premier avènement] Automne de l’année (ou) ils sont un objet de dédain et de rebut pour tout leur entourage. Il arrive qu’ils tombent dans la maladie et différents maux. Certains sont en proie à des tentations d’ordre charnel ou spirituel, ce qui dépasse tout. De cette détresse résulte la crainte de la chute et du même coup un demi-doute. C’est là le point extrême où l’on puisse s’arrêter sans verser dans le désespoir…

[second avènement] Moyennant le premier ruisseau, qui consiste en une lumière simple, la mémoire est élevée au-dessus des suggestions des sens, placée et établie dans l’unité de l’esprit. Moyennant le second ruisseau, qui consiste en une clarté infuse, l’entendement et la raison sont illuminés pour connaître différents modes de vertus, différents exercices et le sens caché des Écritures d’une façon distincte. Moyennant le troisième ruisseau, qui consiste en une chaleur diffusée dans l’esprit, la volonté supérieure est enflammée d’un amour silencieux et dotée de dons abondants. C’est ainsi qu’on devient un homme d’esprit illuminé.

[troisième avènement] L’homme est alors possédé par l’amour, au point d’être obligé de perdre le souvenir de lui-même et de Dieu, et de ne plus rien savoir en dehors de son amour.

« À sa rencontre : »

[La base de toute union]… à la façon d’un miroir sans tache où l’image reflétée se conserverait toujours, et chaque fois que le regard s’y porte, c’est pour la connaissance, le principe d’un renouvellement perpétuel, à la lumière de nouvelles clartés. Cette unité essentielle de notre esprit avec Dieu ne subsiste pas par elle-même, mais elle demeure en Dieu, elle émane de Dieu, elle dépend de Dieu et elle revient à Dieu comme à son principe éternel142.

[L’union avec intermédiaire] (1) Par toute œuvre rapportée à Dieu seul par intention simple avec amour, (2) dans la crainte de Dieu, (3) l’esprit de générosité, (4) le discernement, (5) la force, (6) L’intelligence, (7) L’unité de jouissance où tout mode s’abolit, qui donne la sagesse par motion divine.

[L’union sans intermédiaire]. Et dans cette lumière l’esprit s’évanouit à lui-même dans un repos de pure jouissance, car ce repos est sans mode et sans fond, et on ne peut le connaître que par lui-même, c’est-à-dire en s’y livrant. Si nous pouvions en effet le connaître et le comprendre, il se prêterait à quelque mode et quelque mesure : ainsi il ne saurait nous satisfaire, ce ne serait plus la quiétude, mais une perpétuelle inquiétude.... (1) L’homme devient immobile intérieurement, impuissant en lui-même et dans toutes ses œuvres et il ne sait et ne sent rien d’autre au fond le plus intime de son être, dans son âme et dans son corps, qu’une clarté singulière avec un bien-être sensible et un goût pénétrant, (2) Par touche et œuvres d’amour, (3) Selon la justice, C’est ainsi que l’homme vit selon la justice : il va vers Dieu avec un amour fervent, par une activité qui est éternelle, et en Dieu, par l’inclination à la jouissance, il entre dans un éternel repos ; et il demeure en Dieu, encore qu’il sorte pour se porter vers toutes les créatures, avec un amour commun, dans la vertu et la justice.

TROISIÈME NIVEAU : LA VIE DANS LA CONTEMPLATION DE DIEU.

Nul n’y peut parvenir par son industrie ou par sa subtilité, non plus que par aucun exercice, c’est seulement celui que Dieu veut unir à son esprit et transfigurer par le don de Lui-même, qui peut accéder à la contemplation divine et nul autre. … Car comprendre et entendre Dieu au-dessus de toutes les figures, tel qu’Il est en Lui-même, c’est être dieu de par Dieu, sans intermédiaire ou quelque différence capable de s’interposer comme obstacle. … celui qui veut comprendre doit être mort à lui-même et vivre en Dieu.

« Voyez : » En premier lieu il doit être bien ordonné extérieurement dans la pratique de toutes les vertus, intérieurement ne buter contre aucun obstacle, et ainsi être aussi dégagé de toute activité extérieure que s’il n’en exerçait aucune. Car s’il se préoccupe intérieurement de telle ou telle œuvre de vertu, son esprit est envahi d’images, et aussi longtemps que durent ses préoccupations, il est incapable de contempler. En second lieu il doit adhérer à Dieu intérieurement, y appliquant son intention et son amour, comme enflammé d’une ardeur qui ne peut jamais s’éteindre. Dès l’instant qu’il sent en lui-même de telles dispositions, il est capable de contempler. En troisième lieu il doit se perdre lui-même dans l’indétermination sans modes, dans une ténèbre où tous les hommes adonnés à la contemplation s’égarent dans la jouissance, sans pouvoir jamais plus se retrouver eux-mêmes selon le mode des créatures.

« L’Époux vient : »… Toutes les opérations d’ordre créé et toutes les pratiques de vertu doivent ici se résorber, car ici Dieu s’engendre Lui-même.

« Sortez à sa rencontre : »… à cet endroit les personnes doivent se résorber, ainsi que tout ce qui vit en Dieu, car il n’y a ici qu’un éternel repos dans l’embrassement exultant où tout s’écoule dans l’amour. Et cela se passe dans l’Essence sans mode où, au-dessus de toutes choses, les esprits intérieurs ont élu leur séjour. C’est là que règne un ténébreux silence au sein duquel vont se perdre tous les amants.».


~1420 Julian de Norwich (~1343 - après1416)

Norwich était un centre ecclésiastique important à l’époque et un port largement ouvert aux influences d’outre-Manche. L’époque de Julian «fut celle de Crécy, Poitiers et Azincourt, de la Peste Noire, de la Révolte des Paysans, de la montée des Lollards. [...] Les splendeurs du style flamboyant, telles qu’on peut les voir dans la cathédrale d’Exeter, certaines parties de la cathédrale d’York, des cathédrales de Lincoln et d’Ely, ont dû lui être familières; et il est bien possible que des échos des disputes philosophiques et théologiques des scholastiques du XIVe siècle soient parvenus jusqu’à la solitude de l’ermitage de Saint-Julien, à Conisford, Norwich»143. Julian influence de nombreuses personnes avant même que ses Revelations of Divine Love soient connues. L’archevêque de Canterbury lui fait un legs testamentaire en 1416; Margery Kempe, étrange figure que nous allons bientôt évoquer, la rencontre144. Au XVIIe siècle, Julienne sera introduite en France par l’intermédiaire du bénédictin mystique Augustin Baker.

Ses écrits ont une qualité unique de transparence, de fraîcheur et de joie. «Elle avait été formée par une littérature écrite en grande partie pour des laïques ignorant le latin et souvent illettrés [...] On leur parlait, avec un réalisme parfois macabre, des souffrances et de la mort du Christ. Mais, à mesure que nous lisons Julienne, nous voyons que ses descriptions n’ont rien de commun avec des méditations stéréotypées et que ses “seize révélations” constituent un document spirituel unique.» 145.

Elle a connu les œuvres anglaises de son temps : celles de Rolle, le Nuage, le Benjamin Minor de Richard de Saint-Victor traduit par l’auteur du Nuage, l’Échelle de la Perfection, la Théologie Mystique de Denys, et elle est fortement influencée par la Riwle. «On trouve plus surprenant, à première vue, que certaines parties de la Version Longue [des Révélations] présentent des affinités avec les œuvres de quelques auteurs du continent, notamment le grand dominicain Eckhart. Mais si l’on pense à l’influence qu’exerçaient alors les dominicains à Norwich, et aux relations commerciales intenses qui existaient entre Norwich et le continent, on comprend que des idées religieuses courantes à l’étranger aient pu aisément atteindre les oreilles même d’une recluse» 146. Ruusbroec peut être ajouté à la liste de ces influences. Elle a peut-être lu la Bible en traduction française et utilise les paroles de la Sagesse dans sa belle ouverture aux révélations 147 :

Il me montra une petite chose de la grosseur d’une noisette, au creux de ma main, et, pour autant que je pouvais voir, ronde comme une boule. Je la regardai et me dis : qu’est-ce que cela peut bien être? Et je reçus cette réponse : c’est tout ce qui est créé. Je fus stupéfaite que cela puisse subsister, car la chose me paraissait si petite qu’elle aurait pu disparaître soudain entièrement. Et dans mon entendement je reçu cette réponse : elle subsiste et toujours subsistera, parce que Dieu l’aime. Et c’est ainsi que tout ce qui existe reçoit l’être de l’amour de Dieu.148.

Les extraits qui suivent montrent la confiance, la liberté et la joie des Révélations qui contrastent avec beaucoup de textes de l’époque (que l’on pense à l’Imitation!), en particulier sur l’importance relative accordée au péché :

TOUT CE QUI EST FAIT EST BIEN FAIT

Je voyais vraiment (92)149 que Dieu fait toute chose, si petite soit-elle, que rien n’arrive par pur hasard, mais par l’éternelle providence de la sagesse de Dieu ; c’est pourquoi il me fallait admettre que tout ce qui est fait est bien fait. De plus j’étais certaine que Dieu n’a pas fait le péché, aussi me sembla-t-il que le péché est un néant.

DIEU NOUS PROTEGE TOUJOURS…

«(96) Après cela notre Seigneur me montra la souveraine jouissance spirituelle qu’Il prenait en mon âme. En cette jouissance je fus remplie d’un sentiment de sécurité inaltérable, puissamment assurée, sans aucune frayeur. Ce sentiment était si spirituel et si dilatant que j’étais dans la paix, le bien-être et le repos. Rien sur terre n’aurait pu me causer de peine. Cela ne dura qu’un moment et puis tout changea. Je fus abandonnée à moi-même, lourde, lasse de moi-même et dégoûtée de (97) vivre, si bien que j’avais peine à supporter la vie. Il n’y avait plus, en mon sentiment, ni bien-être ni réconfort, mais seulement espérance, foi et charité. Elles, je les avais en réalité, mais bien peu en mon sentiment. Et bientôt après, Dieu me donna à nouveau le réconfort et le repos dans l’âme : jouissance et assurance si bienheureuses et si fortes qu’aucune crainte, aucune tristesse, aucune souffrance, du corps ni de l’esprit, n’auraient pu m’angoisser. Et puis, la souffrance reparut à nouveau, en mon sentiment, et à nouveau la jouissance et la joie, et tantôt l’une et tantôt l’autre, à plusieurs reprises (je pourrais dire, une vingtaine de reprises). Dans les moments de joie, j’aurais pu dire avec saint Paul : « Rien ne me séparera de l’amour du Christ » ; et dans les moments de souffrance, j’aurais pu dire avec saint Pierre. « Seigneur, sauve-moi ! Je péris ».

« Cette vision me fut montrée pour m’enseigner (à ce qu’il m’en semble) qu’il est nécessaire à tout homme d’en passer par là — d’être parfois dans le réconfort et parfois de retomber et d’être abandonné à soi-même. Dieu veut que nous sachions qu’Il nous protège toujours pareillement, dans la consolation et dans la désolation, et qu’Il nous aime autant dans la désolation que dans la consolation. (97)

VOIS COMBIEN JE T’AI AIMEE

« Mais je ne vis pas le péché, car je savais par la foi qu’il n’a en aucune façon de substance ni de participation à l’être, et qu’on ne peut le connaître que par la souffrance dont il est la cause. Et cette souffrance, c’est quelque chose qui subsiste, à mon avis, tant qu’il dure, car elle nous purifie, et fait que nous nous connaissions nous-mêmes et demandions pardon. Car la Passion de notre Seigneur nous est réconfort contre tout ceci, et telle est Sa bienheureuse volonté vis-à-vis de tous ceux qui seront sauvés. Il réconforte promptement et doucement par Ses paroles et dit : « Mais tout ira bien ; et toute espèce de chose ira bien. » Ces paroles me furent révélées avec une grande tendresse, sans plus de reproche à l’encontre de moi-même ni d’aucun de ceux qui seront sauvés. Il y avait donc grande vilenie de ma part à reprocher ou demander quelque chose à Dieu à propos de mes péchés, puisque Lui ne me reproche point d’avoir péché. (113)

« Je vis donc comment notre Seigneur a compassion de nous à cause du péché ; et de même qu’auparavant, à cause de la Passion du Christ, j’étais remplie de souffrance et compassion, de la même manière étais-je alors remplie de quelque chose de cette compassion pour tous mes frères  chrétiens. Et alors je m’aperçus de ceci : lorsque la compassion pour ses frères-chrétiens jaillit naturellement d’un homme qui vit dans la charité, c’est en lui le Christ.

SUR LA PRIERE

« (129) C’est tout ceci que notre Seigneur porta soudain à mon entendement ; et, avec force et d’une manière vivante, il m’affermit contre cette sorte de faiblesse dans la prière, disant :

« Je suis au fondement de ta supplication.

Tout d’abord, c’est Ma volonté que tu aies telle chose.

Puis, Je fais que tu la veuilles.

Et puis, Je fais que tu M’en supplies.

Et si tu M’en supplies,

comment pourrait-il se faire alors que tu n’obtiennes pas

cette chose pour laquelle tu M’as supplié ? »

XXII EN NOUS IL A SA DEMEURE LA PLUS INTIME

« (140) Alors je restai tranquille, éveillée ; et notre Seigneur ouvrit les yeux de mon esprit et me montra mon âme au milieu de mon cœur. Je vis mon âme aussi vaste que si elle était un royaume, et d’après ce que j’y vis, il me sembla que c’était une Cité glorieuse. Au milieu de cette Cité siège notre Seigneur, vrai Dieu et vrai homme - magnifique en Sa personne et de haute stature - le glorieux, le Très-Haut Seigneur ; et je Le vis en majesté, revêtu de gloire. Il siège au centre même de l’âme, en paix et repos, et régit et conduit le ciel et la terre et tout ce qui existe. L’Humanité, avec la Divinité, se tient là en repos et la Divinité régit et dirige sans aucun intermédiaire ni affairement ; et mon âme est bienheureusement possédée par la Divinité qui est Souveraine-Puissance, Souveraine-Sagesse, Souveraine-Bonté.

L’AMOUR CHANGE POUR NOUS EN DOUCEUR LA PUISSANCE ET LA SAGESSE

«(148) La raison pour laquelle nous sommes accablés par nos souffrances, c’est que nous méconnaissons l’Amour. Bien que les Personnes de la bienheureuse Trinité soient toutes égales en qualité, l’Amour me fut montré surtout en ce qu’il est le plus proche de nous tous. Et c’est à le reconnaître que nous sommes le plus aveugles. Car beaucoup d’hommes et de femmes croient que Dieu est Toute-Puissance et peut tout faire ; et qu’Il est Toute-Sagesse et sait tout faire ; mais qu’Il soit Tout-Amour et veuille tout faire — là ils s’arrêtent courts. Et cette méconnaissance est ce qui gêne le plus les cœurs épris de Dieu. Car lorsqu’ils commencent à haïr le péché et à amender leur vie selon les ordonnances de la Sainte Église, il leur reste encore une crainte qui les pousse à se regarder eux-mêmes et leurs péchés passés. Et ils prennent cela pour de l’humilité, mais c’est un abominable aveuglement et une faiblesse que nous sommes impuissants à mépriser.


DIEU VEUT QUE NOUS SOYONS PLEIN D’ASSURANCE DANS L’AMOUR

« (152), Car Dieu veut que nous soyons toujours pleins d’assurance dans l’amour et paisibles et tranquilles, comme Il l’est envers nous. Tel Il est envers nous, tels Il veut que nous soyons envers nous-mêmes et envers nos frères-chrétiens. Amen. »

Paul Verdeyen, Ruusbroec l’Admirable

© Les Éditions du Cerf, 2004 www.editionsducerf
(29, boulevard La Tour-Maubourg 75340 Paris Cedex 07)
ISBN 2-204-07355-5 ISSN 0769-2633

8 [pagination d’origine]

[…] Pomerius n'a pas connu Ruusbroec personnellement, et il écrit quarante ans après la mort de ce dernier. Il s'est donc reporté à des données orales ou écrites obtenues auprès de confrères plus âgés. Dans son prologue, il cite le nom de deux d'entre eux : Jean de Hoellaert (- 1432) et Jean de Schoonhoven (- 1431). C'est ce dernier surtout qui était en mesure de lui fournir des matériaux, car nous lisons dans l'obituaire (liste des confrères défunts) de Groenendael que ce « Johannes de Scoenhovia » avait lui-même écrit une vie de Ruusbroec dans laquelle il racontait comment il l'avait vu vivre de ses propres yeux. Malheureusement, cette biographie plus ancienne est perdue, ce qui explique que le récit de Pomerius ait marqué l'historiographie ultérieure.

[...]

27

[...]

3. Le troisième livre que Ruusbroec écrivit à Bruxelles, c'est La Pierre brillante. Écoutons ce qu'en dit Frère Gérard : « Il faut savoir, à propos de ce livre, qu'un jour messire Jean s'entretenait de choses spirituelles avec un ermite. Lorsqu'ils allaient se séparer, l'ermite le supplia avec insistance de mettre par écrit, pour plus de précision, ce qui avait fait le sujet de leur entretien; ainsi lui-même et d'autres pourraient le lire et progresser dans la vie spirituelle. C'est à cette requête qu'il écrivit ce livre qui, à lui seul, enseigne l'homme suffisamment pour le conduire. » Cette présentation se trouve confirmée par un bref dialogue au milieu du livre. Un auditeur inconnu pose tout à coup cette question à l'auteur : « Maintenant j'aimerais savoir comment nous pouvons devenir des fils cachés de Dieu et posséder une vie contemplative. » Dans la réponse de Ruusbroec, il y a quelques phrases à la deuxième personne ; on peut donc dire que cet opuscule rapporte un entretien oral.

Par son contenu, La Pierre brillante s'apparente étroitement aux Noces spirituelles.

[...]

Depuis son ordination en 1317, Ruusbroec était chapelain de la collégiale et habitait avec son oncle, le riche chanoine Jean Hinckaert. Le chapelain consacrait une bonne part de son temps et de son attention aux béguines de Bruxelles : il désirait en effet leur donner non seulement une saine spiritualité, mais aussi un statut officiel reconnu par l'Église. [...]

Le fait de céder cette prébende ecclésiastique fut vraisemblablement l'effet d'une conversion que Pomerius relate d'ailleurs dans le détail :

« Quand ce chanoine eut vécu un certain temps dans le monde, comme les prêtres de son rang ont l'habitude de le faire, il arriva qu'un jour il entendit une voix intérieure lui dire : « Va à l'église, car là tu entendras un sermon qui t'indiquera le chemin vers l'éternelle félicité. » Sur-le-champ il suivit ce conseil, se rendit à l'église et trouva les choses comme elles lui avaient été dites. Il se mit à écouter avec une grande attention les paroles du prédicateur qui, en commençant son sermon, ne parvenait pas à trouver les mots qu'il fallait, ni à faire ressortir le sens qu'il voulait donner à ses phrases. Mais dès que le chanoine se fut joint à son auditoire, les mots adéquats se mirent à couler si facilement de sa bouche que tous les assistants étaient stupéfaits d'entendre parler de Dieu avec autant d'ardeur. Lorsque le prédicateur lui-même s'aperçut de ce qui lui arrivait, il attribua le charme et l'abondance de son sermon, non pas à lui-même, mais à une grâce spéciale de Dieu. A la fin de son prêche, il dit à ses auditeurs : « Je pense que la facilité et l'abondance qui m'adviennent en ce moment pour prêcher me sont accordées par Notre-Seigneur au bénéfice d'un auditeur, afin qu'il se convertisse et devienne meilleur. » En entendant cela, le chanoine se dit en soi-même : « Comme ils sont vrais les mots que tu viens de prononcer. Car Dieu m'a appelé ici et a mis en ta bouche des paroles douces comme le miel afin de me détourner de la vanité du monde et de me convertir à une vie qui mène au salut. »

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Quoi qu'on puisse penser de ce beau récit, un fait est certain : à un certain moment, ce prêtre mondain a commencé une nouvelle vie, suivant assidûment les offices du choeur et s'inquiétant de son état spirituel. Ce changement ne passa pas inaperçu, car un chanoine plus jeune, Frank de Coudenberg, vint partager ce nouveau mode de vie. Notons que le jeune Ruusbroec n'a pas joué de rôle important dans la conversion de ces deux grands personnages. Il est vrai que Pomerius laisse entendre que les trois prêtres menaient ensemble, dans la maison de Jean Hinckaert, une vie pieuse et exemplaire, mais chacun continuait son apostolat propre dans son secteur propre. « Et les trois personnes précitées vivaient ensemble en bonne entente et menaient une vie très dévote et sainte. »

Il est hors de doute que ces trois prêtres pieux ont vécu ensemble ainsi durant plusieurs années, sans que rien ne les distingue apparemment des autres prêtres. Ils ne se doutaient certainement pas qu'ils allaient peu à peu imiter le genre de vie d'authentiques religieux. Nous savons d'autre part que le départ vers Groenendael ne fut pas décidé précipitamment, ni à la légère : c'est avant avril 1339 que Frank de Coudenberg avait renoncé à sa prébende et à son titre de chanoine, nous pouvons le déduire d'un document découvert en 1914 par L. Reypens s.j., dans les archives de Sainte-Gudule. Ce document nous montre que le duc Jean III de Brabant a conféré le titre de chanoine et la prébende attachée à cette fonction à un certain Jean de Rockele. Cette nouvelle nomination était possible « après que maître Frank de Coudenberg, dernier titulaire de cette dignité, y eut renoncé de plein gré ». Ce document officiel, daté du 13 avril 1339, est d'une extrême importance. Il constitue pour nous le document historique le plus ancien qui fasse allusion à un nouveau projet des trois prêtres dévots.

Il est probable que la renonciation de Frank date d'avant 1339. Nous pouvons admettre que les trois prêtres séculiers avaient, d'un commun accord, décidé de quitter l'office qu'ils exerçaient à Bruxelles pour chercher une habitation plus solitaire. La réalisation pratique de ce désir échut à Frank, issu d'une famille de notables bruxellois, et qui entretenait d'étroites relations avec le duc Jean III et la noblesse de la cour de Brabant. Il n'est pas impossible que le choix de Groenendael ait été suggéré par le duc lui-même. En 1304, Jean II avait cédé la vallée et les étangs de Groenendael à l'ermite Jean de Busco, son parent, qui abandonna l'agitation de la cour ducale pour le silence et la solitude de la forêt de Soignes. Après sa mort, Arnold de Diest et l'ermite Lambertus vinrent successivement occuper son ermitage. C'est peut-être l'un d'eux qui pria Ruusbroec de mettre sa doctrine par écrit dans La Pierre brillante. Lambertus ne séjourna pas longtemps à Groenendael, et céda volontiers la place aux trois prêtres de Bruxelles pour aller habiter un autre ermitage de la forêt de Soignes, à Boetendale (Uccle).

Durant la semaine de Pâques de 1343, Frank de Coudenberg (+ 1386), Jean Hinckaert (+ 1350) et Jean de Ruusbroec (+ 1381) vinrent occuper l'ermitage de Groenendael. Le mercredi de Pâques (16 avril 1343), le duc Jean III de Brabant mit à leur disposition l'ermitage construit auparavant, ainsi que le vivier tout proche et les terres environnantes. [...]

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...pour quels motifs les trois prêtres séculiers ont-ils quitté Bruxelles et le chapitre de Sainte-Gudule ? Quel genre de vie envisageaient-ils de mener à Groenendael ?

...Ruusbroec et ses compagnons ont cherché avant tout une retraite mieux protégée. Ce n'est certes pas par hasard qu'ils ont choisi un endroit habité depuis quarante ans par un ermite. Frère Gérard de Hérinnes souligne lui aussi ce désir de retraite et de solitude : Ruusbroec quitta Bruxelles parce qu'il « voulait se retirer de la foule », afin de pouvoir mener une vie sainte et retirée, « parce qu'il préférait se libérer de tous les rassemblements ». Au temps où il était chapelain, on taxait Ruusbroec de « solitaire », d'homme renfermé. Dans ses derniers ouvrages, il note que la prière chorale doit se faire avec attention : on doit comprendre et méditer ce que l'on chante. Ce désir d'une plus grande intériorité a conduit les trois compagnons à quitter la ville pour rejoindre

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le silence de la forêt et sa retraite. Leur départ fut donc inspiré par une vocation déterminée, une sorte d'appel du désert. [...]

Les trois compagnons vinrent donc à Groenendael afin de pouvoir mieux servir et louer Dieu, et trouver plus de saveur à leur vie spirituelle. Il faut bien comprendre qu'ils n'ont donc pas voulu fonder un couvent, et qu'ils ont vécu durant les premières années sans règle ni supérieur. Frank de Coudenberg fut nommé curé par l'évêque Guy de Cambrai : cela signifie qu'il avait la charge spirituelle du petit groupe (et des sangliers et des cerfs de la forêt !). Les nouveaux habitants de Groenendael construisirent une petite chapelle, bénite en 1345 par l'évêque auxiliaire de Cambrai, Mathias de Cologne. La nouvelle fondation était donc une chapellenie et nullement un couvent. Aujourd'hui, on appellerait cette entreprise une « communauté expérimentale ». Ses membres reçurent de leur évêque la permission de vivre un temps de solitude. Certains collègues et bon nombre de laïcs ont dû les prendre pour des prêtres en difficulté ne sachant plus très bien où ils en étaient, et désireux de méditer sur leur vie dans la forêt.

Il est étonnant que poussés par une vocation intérieure, ces hommes n'aient pas cherché refuge dans un des nombreux couvents et abbayes qui les entouraient et qu'ils ne se soient pas joints non plus à l'un des florissants ordres mendiants. […] Ils restaient à Groenendael ce qu'ils avaient été à Bruxelles : des prêtres séculiers vivant en communauté.

[...] Nous pensons spécialement aux béguines du XIII° siècle, et aux frères et soeurs de la Vie Commune à la fin du XIVe siècle. Les premières béguines étaient des femmes indépendantes, habitant seules, animées d'un idéal spirituel, qui osèrent risquer dans le monde la formidable aventure d'une relation personnelle avec Dieu. Elles ne souhaitaient ni voeux, ni couvents, ni aucun lien spécial avec la hiérarchie. Nous retrouvons cette même mentalité chez les disciples de Gérard Grote, qui vécurent en communauté dans des maisons de frères ou de soeurs, mais sans le moindre engagement officiel. Ces personnes s'estimaient-elles trop fragiles ou trop instables pour accéder à des voeux définitifs dans un couvent ? L'historien

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anglais R. W. Southern découvre très justement chez eux d'autres motivations /1 :

« Fondamentalement, il y avait chez la plupart d'entre eux un désir continuel de découvrir par eux-mêmes le mode de vie le mieux adapté à leur expérience intérieure. Il y avait chez eux crainte et méfiance à l'endroit des grands ordres religieux, qui avaient éveillé de très grandes espérances spirituelles, mais qui n'avaient, en fin de compte, apporté que désillusions. Beaucoup de frères rejoignirent plus tard les chanoines augustins, mais beaucoup d'autres restèrent simples frères. Ils voyaient bien les avantages d'un engagement stable, surtout alors que certains confrères quittaient la communauté : en de tels moments, ils se sentaient trahis et regardaient d'un oeil envieux les communautés religieuses qui pouvaient exiger des sanctions légales contre les membres qui faisaient défection. Il est normal qu'ils aient perçu les avantages de ces sanctions légales, mais il est remarquable qu'ils aient voulu, un siècle durant, se priver de ces avantages. »

L'historien anglais cite alors une lettre écrite en 1490 par un frère de Hildesheim. Il s'agit de la délicate question de ce qu'il faut faire quand un frère quitte la communauté :

« Nous ne sommes pas membres d'un ordre, mais des religieux qui essayons de vivre dans le monde. Si nous obtenons le privilège papal suivant lequel les frères qui font défection devront revenir chez nous ou entrer dans un ordre religieux, alors nous perdrons notre liberté et, en échange, nous achèterons des chaînes et des murs de prison, et de la sorte nous reprendrons la règle de vie des ordres religieux. Moi-même, j'ai pensé autrefois que nous ferions mieux d'avoir une règle et d'émettre des voeux. Mais maître Gabriel Biel m'a fait remarquer qu'il y avait déjà assez de monde dans les ordres religieux. Notre genre de vie procède d'un noyau

1. R. W. SOUTHERN, Western Society and the Church in the Middle Ages, p. 344-345.

interne : il se développe aujourd'hui comme jadis à partir d'un germe de dévotion tout intérieur (vita nostra ex adipe processit et procedit devotionis). »

Cc frère de la Vie Commune nourrissait (en 1490) à l'endroit des ordres religieux les mêmes objections que Ruusbroec en 1343. Dans son ouvrage Le Livre du tabernacle spirituel, ce dernier nous donne une image tout à la fois négative et réaliste des couvents et des ordres mendiants de son époque : « Ce que les fondateurs ont, dès le début de l'ordre, abandonné et méprisé, voilà ce que leurs successeurs recherchent et poursuivent. Vous pouvez le constater de bien des manières... Ils souhaitent bien manger et boire et porter des vêtements à la mode. Rien ne leur paraît trop cher pour ce qui regarde le boire et le manger, la manière de s'habiller, pourvu qu'ils puissent l'avoir. Ils bâtissent des églises élevées et des couvents spacieux... Parmi eux, on trouve des frères riches et des frères pauvres, tout comme dans le monde. » [...]

Sept années durant, ils vécurent sans engagement juridique, sans se lier, ni les uns envers les autres, ni envers la hiérarchie de l'Église. Le duc Jean III établit la donation de Groenendael au nom du prêtre Frank de Coudenberg, celui-ci devait ériger une habitation pour cinq religieux au moins (habitatio quinque virorum religiosorum), qui assureraient sur place l'office divin. La communauté garderait le lieu en pleine propriété, mais elle n'avait encore ni statut propre ni responsable. On comprend que le monde extérieur ait eu du

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mal à situer ce groupe étrange d' « ermites vivant en communauté ».

Comment garantir l'avenir de la fondation ? A qui passerait la donation de Groenendael ? Ces questions ont certainement été présentes à l'esprit des chanoines de Sainte-Gudule, qui avaient vu vivre parmi eux pendant un assez long laps de temps les trois premiers fondateurs. Certains prenaient nettement position en faveur de leurs amis retirés dans la forêt, d'autres ne comprenaient absolument rien à leur projet. Des rumeurs et des questions inquiétantes circulaient à leur sujet. Elles parvinrent jusqu'à l'évêque de Cambrai.

« Au début de mars 1350, Frank de Coudenberg se mit en route pour Cambrai afin de prendre conseil auprès de l'évêque au sujet de bruits qui circulaient. Depuis février 1349, c'était Petrus Andreae qui occupait le siège épiscopal. Après un court moment de réflexion, l'évêque décida de faire le voyage à Groenendael. Le 10 mars 1350, Frank de Coudenberg et Jean de Ruusbroec reçurent de ses mains l'habit des chanoines réguliers suivant la règle de Saint Augustin. Le lendemain, Frank de Coudenberg fut nommé premier prévôt du nouveau prieuré, et reçut plein pouvoir d'accueillir dans la communauté de nouveaux frères. Ainsi la chapellenie devint-elle prieuré. » Tel est le rapport concis de Sayman de Wijc, archiviste de Groenendael.

Le frère Gérard rapporte à peu près de la même manière ce tournant important. Mais pour lui, le choix de l'état religieux vient de Ruusbroec et de ses compagnons plutôt que de l'évêque. « Mus par l'inspiration de Dieu, ils ont désiré passer à la vie religieuse : ainsi la communauté resterait davantage unie après leur mort et leur fondation serait plus durable. Ils ont pris l'habit et la règle des chanoines réguliers et ont accueilli une huitaine de personnes qui ont fait profession dans les mains du prévôt. Le sieur Jean était leur prieur. C'étaient des religieux exemplaires devant Dieu et devant les hommes. »

C'est avec raison que les deux textes cités ne font pas mention de l'oncle, Jean Hinckaert. Vu son âge avancé et sa santé fragile, il préféra ne pas devenir religieux. Cependant, il habita à Groenendael jusqu'à sa mort et vécut du même esprit que la communauté, quoiqu'il n'en portât pas l'habit. Sur le panneau d'honneur de Groenendael, il est représenté debout, habillé en ermite, à côté des habitants du premier ermitage.

[...]

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L'influence de Ruusbroec a marqué la communauté de Groenendael de façon inoubliable. Il ne fut pas supérieur du couvent et, en fait d'érudition, il dut s'effacer devant Maître Frank, Maître Guillaume Jordaens et d'autres confrères nantis de diplômes universitaires. Il fut cependant la figure centrale de la jeune fondation. Tous ses contemporains l'expliquent ainsi : il éprouvait intensément la présence de Dieu, et était directement éclairé et inspiré par le Saint-Esprit. Il était aussi capable de communiquer à d'autres sa connaissance du mystère divin. Son entourage immédiat a reconnu et respecté cette vocation mystique exceptionnelle. En cela, Ruusbroec diffère nettement d'autres écrivains mystiques de la tradition chrétienne : Maître Eckhart, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix ont trouvé dans leur entourage une compréhension fraternelle, mais également une opposition farouche. Rien de tel dans la vie tranquille et apparemment impassible du mystique brabançon. Sa vie et sa doctrine ont reflété l'éclat bienfaisant d'une Lumière qui éclaire l'existence tout entière. La nuit obscure de la vocation mystique n'y est que vaguement présente, en arrière-fond d'un paysage inondé de soleil.

Le bon prieur était capable de partager avec d'autres sa richesse intérieure. Il le faisait oralement pour ses confrères et les nombreux visiteurs qui arrivaient à Groenendael. Voici comment Pomerius le relate : « Quand ses confrères ou des visiteurs lui demandaient un mot d'édification, il se faisait le plus souvent un plaisir d'accéder à leur requête. Les mots lui coulaient alors de la bouche avec une telle abondance et une telle facilité, qu'une image se représentait à l'esprit, celle d'un tonneau rempli de nouveau vin et dont les jointures éclatent sous l'effet de la fermentation. Telles étaient les paroles qui sortaient de sa bouche chaque fois qu'il nous parlait de Notre Seigneur Jésus-Christ. Au vrai, Jésus Lui-même a dit à ses disciples : "Lorsque vous vous trouverez devant les rois et les princes, ne vous mettez pas en peine de ce que vous devez dire, car cela vous sera donné au moment voulu" (Mt 10, 15-19). Notre Seigneur a dit : "Cela vous sera donné." Il n'a pas dit : "Vous l'aurez comme si cela venait de vous." Ses paroles étaient parfois si enflammées qu'elles parvenaient même à émouvoir un coeur de pierre et qu'il pouvait faire jaillir du feu d'un caillou. D'autres fois, aucune parole ne franchissait ses lèvres, même lorsque les visiteurs étaient des personnes célèbres et haut placées. C'était alors comme s'il n'avait jamais reçu aucune lumière de l'Esprit saint. Quand cela lui arrivait, il prenait sa tête dans les mains pour retrouver la lumière intérieure. Mais si elle ne lui était pas donnée, il disait sans honte : "Mes enfants, ne le prenez pas en mauvaise part, ce ne sera pas pour cette fois-ci." Et, après avoir salué les personnes présentes, il se retirait. »

Il arrivait que quelques confrères viennent s'entretenir avec lui après l'office du soir. Ils étaient si touchés intérieurement par ce qu'il disait sur l'amour de Dieu, qu'ils en oubliaient l'heure avancée et restaient ainsi à l'écouter. Et cependant, ils pouvaient ensuite assister avec grande attention à l'office de nuit !

[...]

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Entre 1346 et 1361, Ruusbroec écrivit quatre ouvrages pour une simple clarisse de Bruxelles, soeur Marguerite de Meerbeke. Son couvent était situé près de la porte de Hal, et les gens du peuple l'avaient nommé « couvent des urbanistes ». Les soeurs y suivaient une règle franciscaine, approuvée par Urbain IV en 1263. Elle leur permettait d'accepter des biens et des rentes. C'est pourquoi on les appela aussi plus tard « Riches Claires ».

C'est en 1344 que le couvent des urbanistes fut fondé, grâce à une généreuse donation du conseiller ducal Guillaume de Duivenvoorde Cr 1352). Le 18 janvier 1344, Clément VI accorda l'approbation papale pour la fondation à Bruxelles d'un couvent de clarisses. Dans l'acte d'érection, le fondateur reprit expressément la clause selon laquelle les

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soeurs seraient « cloîtrées », comme le voulait la règle primitive de sainte Claire : « includendae secundum dicti ordinis statuta ».

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Soeur Marguerite est — cela ne fait aucun doute — très personnellement présente dans la lettre que Ruusbroec lui adresse vers 1346. Longtemps, on ne connut cette lettre que dans la traduction latine de Surius, chartreux de Cologne. En 1964, R. Lievens, professeur à l'université de Louvain, a retrouvé la version originale dans un manuscrit datant des environs de l'an 1480, et provenant du couvent de Sainte-Agnès, à Arnhem. La tournure de la lettre est extrêmement personnelle, du fait que la destinataire y est souvent interpellée à la seconde personne.

[...]

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1. Le Livre de la plus haute vérité comporte un commentaire explicatif du premier traité de Ruusbroec, Le Royaume des amants de Dieu.

« Quelques-uns de mes amis m'ont prié, pour satisfaire leur désir, de leur exposer et de leur expliquer en peu de mots et de mon mieux, de la façon la plus précise et la plus claire, telle que je la comprends et la conçois, la vérité au sujet de la très haute doctrine que j'ai exposée. Il faut, en effet, que personne ne soit scandalisé par mes écrits, mais bien au contraire que chacun en devienne meilleur. » (Wisques, II, p. 200.)

Ces amis nous sont bien connus : il s'agit des chartreux de Hérinnes, qui avaient envoyé à Ruusbroec un messager pour le prier de venir personnellement leur expliquer sa très profonde doctrine. Ruusbroec, bien qu'il fût déjà un vieillard, entreprit à pied le voyage vers Hérinnes, et il resta trois jours chez les chartreux. Peu après, il mit par écrit l'entretien qu'il avait eu avec eux, probablement aux environs de l'an 1363.

En fait, ce livret contient une nouvelle description de l'union mystique avec Dieu. Il renferme également une critique sévère de certaines formes de mystique détachées de la foi et de la vie chrétienne. De nouveau, Ruusbroec s'en prend aux adeptes du Libre Esprit, comme il l'avait fait vers 1340 dans L'Ornement des noces spirituelles. Malheureusement, nous ne savons pas exactement quels groupes d'égarés sont ici visés. Rien n'indique qu'il s'en soit pris aux « flagellants », ces fanatiques pérégrinants qui, aux environs de 1349, firent leur apparition dans différentes villes de la région, et qui, au cours de processions tapageuses, se flagellaient jusqu'au sang. La description renvoie plutôt à certains cercles de dévots plus calmes, sur lesquels les sources historiques ne fournissent que peu d'informations :

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« Voyez de quelle manière on entend pratiquer le repos. L'on s'asseoit tranquillement, libre de tout exercice... Le repos pris de cette manière n'est point permis ; car il cause en l'homme un aveuglement complet et une ignorance de tout savoir, en même temps qu'un affaissement sur soi-même qui exclut toute action... Cela est très contraire au repos surnaturel que l'on possède en Dieu... Aussi sont-ils dans l'erreur, tous ces hommes qui, se recherchant eux-mêmes, s'ensevelissent dans le repos naturel et ne poursuivent point Dieu... Ce n'est pas ainsi que l'on peut rencontrer Dieu. » (Wisques, III, p. 195-196.)

[...]

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3. Outre ces onze traités, Ruusbroec nous a encore laissé une collection de sept lettres. Nous avons longuement traité de la première lettre en présentant les ouvrages que Ruusbroec a composés pour soeur Marguerite de Meerbeke. La deuxième lettre est adressée à Dame Machteld, veuve du chevalier Jean de Culemborg. Il est difficile d'identifier ces correspondants, et nous ne savons pas comment Ruusbroec fit connaissance de Dame Machteld. La lettre nous apprend qu'il lui donne part à toutes les prières et bonnes oeuvres de la communauté de Groenendael.

La troisième lettre est adressée à trois ermites de Cologne, dont Surius donne les noms : Daniel de Pess, le seigneur de Bongarden et Gobelin de Mede. Surius ajoute qu'il s'agit de trois gentilshommes qui s'étaient retirés dans un ermitage près du monastère bénédictin de Saint-Pantaléon. La lettre de Ruusbroec est une exhortation de portée générale, dans laquelle il leur remet devant les yeux les exigences de la vie érémitique. A lire cette lettre, on a l'impression que Ruusbroec ne les a pas connus personnellement. Il est probable qu'eux-mêmes ou certains de leurs amis avaient demandé ce mot d'encouragement au tout début de leur nouveau genre de vie.

Récemment le Père A. Ampe, s.j., a découvert aux Archives historiques de Cologne la convention que ces trois gentilshommes avaient conclue avec l'abbé et la communauté de Saint-Pantaléon. Ce document porte la date du 30 décembre 1364. La lettre de Ruusbroec a dû être écrite à la même époque. Son texte est particulièrement intéressant puisqu'il nous fournit nombre de précisions sur l'institution d'une vie d'ermite.

« Nous Gobelin Jude, Daniël de Pesche et Renaud de Pomerio, chevaliers. A tous ceux qui verront ou entendront lire ce document, nous faisons savoir ce qui suit : messire Henri, abbé, et toute la communauté du monastère de Saint-Pantaléon à Cologne nous ont donné en propriété quelques habitations que, grâce à leur approbation et faveur spéciale, nous avons pu faire construire à l'intérieur du domaine de leur monastère ; ainsi que la vigne de l'abbé ci-dessus nommé et qu'on appelle vigne de Saint-Aubin. La permis-

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sion de vivre dans ces demeures avec notre famille et avec d'autres personnes que nous désirons accueillir vaut aussi longtemps que nous serons en vie tous les trois ou l'un de nous trois. Aussi avons-nous de bonne foi promis et nous promettons encore par le présent document de donner chaque année à l'abbé ci-dessus nommé ou à ses successeurs [...] deux tonneaux de bon vin de ladite vigne, etc. En outre nous stipulons qu'après notre mort, ces habitations et cette vigne avec tout leur équipement retourneront, dans l'état où elles se trouveront, en pleine et libre possession de l'abbé ci-dessus nommé et de la communauté pour leur monastère/3. »

Notons tout d'abord que le document nous donne le nom exact des trois ermites : Gobelin Jude (et non pas : de Mede) ; Daniel de Pesche (et non pas : de Pess) et Renaud de Pomerio (Surius donne la version allemande : de Bongarden). Nous découvrons également ce que la vie érémitique de ces chevaliers représentait exactement. Avec leur famille, leur suite, et tous leurs biens, ils allaient habiter une sorte d'hôtellerie qu'un monastère riche et prospère mettait à leur disposition leur vie durant. De toute évidence, ces gentilshommes n'avaient pas l'intention de se laisser emmurer ou enfermer comme les premiers reclus. Ils ne cherchaient qu'une solitude relative, puisqu'ils habitaient avec leur famille et leur suite. La notion de « vie érémitique » avait manifestement perdu pour eux son sens originel, son caractère strict et radical. Les trois ermites de Cologne ressemblent davantage aux « Messieurs solitaires » de Port-Royal qu'aux premiers ermites de Groenendael. On peut se demander si, derrière les murs protecteurs d'un monastère, ils ont cherché autre chose qu'une existence dont le calme et la sécurité étaient garantis par un entourage pieux : au Moyen Age, il faisait bon vivre sous la crosse !

3. Cologne, Archives historiques, Saint-Pantaléon, document 206.

Les quatre dernières lettres sont adressées à des dames de conditions diverses : à une pieuse fille de Malines, à des dames de haut rang et à une veuve appartenant à la noblesse. Le contexte historique de ces écrits nous échappe complètement. Mais ces lettres nous livrent la preuve que la réputation du bon prieur avait dépassé les communautés monastiques. Et il n'était pas trop difficile - c'est l'évidence même - d'amener cet homme doux à écrire un mot d'édification.

12. Les confrères de Groenendael

1. Le premier et le plus important parmi les fondateurs de Groenendael, Frank de Coudenberg, vécut jusqu'au 11 juillet 1386. Le récit des dernières années de la vie de Ruusbroec atteste qu'il a été un supérieur compréhensif. L'obituaire de Groenendael le décrit en ces termes : « Dieu l'a gratifié de dons nombreux ; la preuve en est que l'évêque de Cambrai, le duc Jean de Brabant et la ville de Bruxelles n'osaient rien entreprendre sans avoir pris son avis. Heureux ceux pour lesquels il acceptait d'être exécuteur testamentaire. Heureux ceux dont il voulait défendre les affaires en justice. »

[...]

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2. Jean de Leeuwen (+ 1378) était originaire d'Affligem. Il rejoignit la communauté de Groenendael en 1344, un an à peine après le début de la fondation. Nous pouvons supposer qu'avant son entrée, il servait à la cour du duc de Brabant. Aussitôt après son arrivée à Groenendael, il devint cuisinier du couvent et il remplira fidèlement cette fonction toute sa vie. On le nommait « le bon cuisinier de Groenendael » ! En entrant au monastère, Jean était illettré. C'est probablement Ruusbroec qui lui apprit à lire et à écrire. Mais il l'a également aidé toute sa vie durant comme confesseur et père spirituel. Cette direction ne resta pas sans résultat : Frère Jean fit de grands progrès dans la prière, et se mit lui-même à écrire des traités spirituels. Il dut le faire entre son four et ses marmites, et ses oeuvres en portent des traces évidentes : elles sont peu construites, ne forment pas un ensemble bien homogène et sont parfois prolixes. Mais elles restent une source importante pour notre connaissance de Ruusbroec. Voici comment le cuisinier dépeint son confesseur : « Je vous dis en toute vérité qu'aucun homme n'a pu mieux parler du coeur profondément humble que Maître Jean de Ruusbroec, mon cher et glorieux confesseur, chanoine régulier et prieur de Groenendael. » Frère Jean nous communique une importante information sur deux auteurs spirituels antérieurs à Ruusbroec : la poétesse flamande Hadewijch et le mystique allemand Maître Eckhart. Ruusbroec reprend différents thèmes des oeuvres d'Hadewijch, mais ne cite nulle part son nom ; Frère Jean nous dit expressément comme on l'appréciait à Groenendael :

« De par sa nature, l'amour est plus ample et plus vaste, plus élevé, plus profond et plus étendu que tout ce que peuvent comprendre le ciel et la terre. L'amour de Dieu surpasse tout. Ainsi s'exprime aussi une sainte et glorieuse femme, appelée Hadewijch et qui sait enseigner. Car les livres de cette Hadewijch ont été

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examinés en présence de Dieu et trouvés conformes à la doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ, à la lumière de l'Esprit Saint Et ils ont été trouvés véridiques et en parfait accord avec la Sainte Écriture. Pour ma part, je considère la doctrine d'Hadewijch comme aussi véridique que celle de saint Paul. Mais elle n'est pas aussi utile, car beaucoup ne peuvent comprendre la doctrine d'Hadewijch, parce que leurs yeux sont trop enténébrés et pas assez ouverts à l'amour paisible de Dieu/1 ».

La communauté de Groenendael a défendu l'orthodoxie d'Hadewijch avec une rare énergie. On peut certainement dire que Ruusbroec et ses confrères ont sauvé Hadewijch pour la postérité. Sans la recommandation de Groenendael ses oeuvres n'auraient probablement pas été conservées.

Jean de Leeuwen écrivit tout un traité sur la doctrine de Maître Eckhart : Un Livret sur la doctrine de Maître Eckhart, doctrine dans laquelle il erra. Le grand mystique allemand était mort en 1327 et, en 1329, quelques positions exprimées dans ses ouvrages étaient condamnées à Avignon par le pape Jean XXII. Mais le bon cuisinier s'aventure un peu loin lorsqu'il attaque la doctrine du célèbre maître, lui qui n'est qu'un cuisinier ignorant. Ce n'est pas le lieu d'examiner ses arguments. Cependant, nous pouvons penser que Ruusbroec a ici influencé son opinion : le témoignage mystique de Ruusbroec ne correspond nullement aux profondes réflexions du mystique allemand. Le jugement du cuisinier a peut-être été par trop négatif : les nombreuses traductions flamandes des écrits d'Eckhart prouvent que les Néerlandais pieux n'ont pas pris au sérieux la désapprobation de Frère Jean.

3. Maître Guillaume Jordaens naquit à Bruxelles vers

1. S. Axters, Jan van Leeuwen, Anvers, 1943, p. 41.

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1320. Il était le fils de Jordaen d'Heerzele, échanson à la cour de la duchesse Jeanne de Brabant. Avant son entrée à Groenendael en 1352, il avait passé la maîtrise en théologie, probablement à l'Université de Paris. Maître Guillaume fut apprécié à Groenendael, spécialement en tant que traducteur des ouvrages de Ruusbroec. Bon latiniste, son supérieur le distingua pour traduire quelques oeuvres de Ruusbroec dans la langue généralement utilisée dans le monde savant. Nous savons depuis peu qu'il a lui-même écrit des ouvrages en néerlandais, entre autres le livre intitulé Le Baiser mystique.

Maître Guillaume commença sa traduction de L'Ornement des noces spirituelles à la demande des moines cisterciens de Ter Doest (près de Bruges). Lorsque cette traduction latine fut achevée, le texte fut envoyé à cette abbaye accompagné d'une lettre d'introduction rédigée par le traducteur. Nulle part ce dernier ne fait mention de son nom, et la lettre donne l'impression fausse que la traduction est l'oeuvre de Ruusbroec lui-même, ambiguïté qui lancera Gerson sur une mauvaise piste vers l'an 1400. D'une langue particulièrement choisie, cette lettre est farcie de citations savantes. Une lecture attentive révèle que Maître Guillaume ne partage pas spontanément l'admiration des cisterciens pour L'Ornement des noces spirituelles, mais quoi qu'il en soit, il veut satisfaire leur requête non sans risquer une note critique, étonnant lorsqu'on sait qu'à Groenendael, Ruusbroec recueillait l'estime et la louange de tous.

« Aux frères de Ter Doest, en Flandre,

« Dans une lettre distinguée et pleine de dévotion, vous nous avez demandé, frères bien-aimés, de traduire pour vous en latin notre livre sur L'Ornement des noces spirituelles, que nous avons publié il y a quelques années dans la langue du Brabant. Vous nous avez écrit que vous ne pouviez en retirer toute la saveur à cause des différences qui séparent la langue brabançonne de celle du nord de la Flandre. Toutefois, grâce à la parenté qui unit ces deux langues, vous avez pu capter de cet ouvrage un doux parfum,

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lequel vous paraît si agréable que vous en emportez la conviction que toute sainteté y est décrite, oui, le degré parfait de toute sainteté, la plénitude de toute perfection et le but de cette plénitude. Il s'y trouve une grande abondance de douceur cachée pour les âmes affamées et qui mérite d'être répandue grâce à la lumière éclatante d'une traduction latine, ainsi que vous l'avez demandé. Oui, elle mérite d'être traduite en n'importe quelle autre langue. Si votre opinion est exacte, il s'agit de savoir si vous ne cherchez pas (en demandant une traduction latine) des noeuds dans les joncs, puisque tous, en fait, vous désirez comme Rachel trouver les fruits parfumés des mandragores (ceux de la prière contemplative). Que répondrons-nous à cela ? Avant tout, nous remercions Jésus-Christ qui nous donne part à sa grâce d'apostolat et nous permet d'être sa bonne odeur, sinon partout, du moins dans votre monastère.

« Si votre jugement devait s'avérer n'être pas tout à fait exact, qu'il en soit pour vous cependant selon votre foi, car la foi obtient d'admirables dons. Ces choses étant ce qu'elles sont, je souhaiterais parler la langue de tous les peuples afin de pouvoir communiquer à toutes les nations ce que vous-mêmes appelez dans votre lettre une doctrine de perfection si élevée. On doit qualifier de minime un effort capable d'opérer un salut aussi universel.

« C'est pourquoi nous avons accédé à votre requête et nous avons écouté ce que la charité requiert : nous avons traduit en latin le livre que vous citez ou plutôt nous avons donné des vêtements latins au message de ce livre. Dans cet habillement étranger, le livre pourra paraître aux connaisseurs savants des deux langues quelque peu modifié et moins attrayant. Saint Jérôme trouve que la meilleure façon de traduire est celle qui tient compte autant que possible du génie propre à la langue latine.

« Chers frères, ne vous laissez pas égarer par deux structures linguistiques si différentes, pourvu que le sens de l'oeuvre originale parvienne intégralement à vos oreilles. Frères bien-aimés, dédommagez-nous de notre travail, je vous le demande, en nous rendant le service de votre prière, afin que nous suivions la trace odoriférante et ayons part à cette perfection dont vous-mêmes, ainsi que votre lettre en témoigne, avez humé le parfum sous l'écorce littéraire du livre que nous avons écrit. »

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4. Godefroid de Wevel, chanoine de Groenendael, était originaire d'une riche famille de Louvain. Il a dû entrer à Groenendael avant 1360, à environ quarante ans. Simon, son frère cadet, était chanoine prémontré de l'abbaye de Parc, et traduisit en latin deux ouvrages de Ruusbroec. A Groenendael, Godefroid, en tant que procureur, était chargé de tout l'entretien matériel de la maison. Il était directeur spirituel de plusieurs dames de la noblesse, entre autres de Marie de Brabant (+ 1399), veuve du duc Renaud III de Gueldre, fondatrice du couvent de Korsendonk. Il rédigea en outre une oeuvre spirituelle importante, le traité Des Douze Vertus, longtemps considéré comme un traité de Ruusbroec et publié comme tel dans ses Oeuvres en 1932. Vingt-cinq manuscrits nous ont conservé ce traité, traduit en latin avant 1400. Il s'agit cependant d'un ouvrage de compilation qui a beaucoup emprunté à L'Ornement des noces spirituelles et aux Reden der Unterscheidung de Maître Eckhart. A Groenendael, les opinions sur le mystique allemand étaient probablement très divisées.

En 1382, Godefroid fut envoyé à Eemstein (près de Dordrecht) comme supérieur d'un nouveau couvent de chanoines augustins. On lui avait demandé de régler et de mettre en oeuvre dans cette nouvelle fondation l'office choral et la discipline conventuelle sur le modèle de Groenendael. Godefroid mourut en 1396, à Groenendael probablement. On ignore la durée de son séjour à Eemstein.

13. Ruusbroec et les chartreux

C'est grâce à la diffusion de ses oeuvres que Ruusbroec est entré en contact avec les chartreux. Frère Gérard de Saintes raconte qu'il a eu en main quelques ouvrages de Maître Jean, qu'il les a étudiés et les a transcrits dans un seul codex. Cette collection comprenait Le Royaume des

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amants de Dieu, L'Ornement des noces spirituelles, Le Livre du tabernacle spirituel, La Pierre brillante et Le Livre de la plus haute vérité. Ce manuscrit est malheureusement perdu. Mais, par bonheur, le prologue de Frère Gérard a été conservé en d'autres manuscrits. Nous pouvons donc laisser la parole au chartreux.

« Bien qu'il y ait dans ces livres beaucoup de paroles et de phrases qui dépassent mon entendement, je pense malgré tout que ces livres doivent être tenus pour bons. Lorsque le Saint-Esprit inspire une doctrine limpide et claire, nous la comprenons sans peine. Mais une doctrine plus élevée demande de notre intelligence plus d'efforts. Et s'il arrive que cette doctrine soit trop haute, alors nous nous humilions devant Dieu et devant les Docteurs qui l'ont mise par écrit.

« Ainsi, moi-même et quelques-uns de nos frères, nous nous sommes enhardis à envoyer quérir Maître Jean, afin qu'il vienne lui-même de vive voix nous expliquer certaines paroles élevées que nous avons trouvées dans ses livres, et surtout un long passage du premier livre, Le Royaume des amants, où il traite du don de conseil et qui nous faisait difficulté. Nous l'invitâmes donc à venir jusque chez nous. Avec sa bonté coutumière, il accepta l'invitation et franchit à pied, malgré les peines qu'il en ressentit, la distance de plus de cinq lieues qui nous séparait. »

Frère Gérard reconnaît que sa requête et celle de ses confrères pouvait paraître indiscrète. Si nous datons de 1362 la visite de Ruusbroec, les chartreux ont demandé un gros effort au prieur qui devait avoir alors près de soixante-dix ans. A vol d'oiseau, Hérinnes se trouve à trente kilomètres de Groenendael ce qui n'est pas rien pour une personne de cet âge.

L'envoyé des chartreux a sûrement attiré l'attention de Ruusbroec sur le fait que « les chartreux ne sortent pas ». Maître Jean tenait en grande estime les moines qui observaient une clôture monastique stricte ; pour eux, il ne crai-

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gnait ni son temps, ni sa peine. Aussi prit-il la route pour rejoindre ses amis éloignés et encore inconnus, au prix d'un dérangement quelque peu pénible.

Le prieur de Groenendael dut faire une profonde impression sur Frère Gérard. A son arrivée, le copiste semble avoir oublié ses nombreuses questions, frappé qu'il était par son apparence et sa tenue*. Le frère nous montre d'abord sa physionomie, puis la manière dont il donne une conférence à la communauté, et enfin sa conversation lors d'un entretien sur le contenu de ses livres.

« Il y aurait beaucoup de choses édifiantes à dire à son sujet : de sa physionomie sereine et enjouée, de sa manière bienveillante et humble de s'exprimer, de tout son extérieur empreint de spiritualité et de la modestie religieuse visible en son habit et en tout son comportement.

« Tout cela est apparu en particulier lorsqu'il se trouvait au milieu de notre communauté, et que nous nous entretenions avec lui dans l'espoir d'en apprendre davantage au sujet de ses hautes connaissances. On vit bien alors combien il évitait de parler de son propre fond, mais il expliquait quelques exemples et paroles empruntés aux saints Docteurs, avec l'intention de nous exciter à l'amour de Dieu et de nous confirmer dans le service de la sainte Église.

« Quand, à deux ou trois, nous l'avons pris à part pour parler de ses livres et quand nous lui avons dit que nous les possédions déjà et que nous les avions transcrits, il parut aussi libre de vaine gloire en son coeur, que s'il n'en eût été l'auteur. »

A la fin de son séjour, Ruusbroec donna aux chartreux la preuve la plus évidente de son humilité et de son obéissance filiale à son prélat et supérieur : l'amitié, l'apostolat et le témoignage mystique devaient se plier aux prescriptions de

* Cela nous vaut le plus beau des portraits de Ruusbroec, décrit ici comme un saint.

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la discipline claustrale. Nulle part le visionnaire de Groenendael n'a manifesté aussi clairement sa volonté de rester en tout un fils fidèle de la sainte Église, loin d'être un « libre esprit », affranchi des prescriptions et des structures d'Église :

« Les trois journées que le vénérable religieux passa chez nous nous parurent beaucoup trop courtes ; car tous ceux qui s'entretenaient avec lui ou l'approchaient, sentaient qu'ils en devenaient meilleurs. Et lorsque nous avons insisté, tous ensemble, pour qu'il restât plus longtemps parmi nous, il répondit : « Mes chers frères, avant tout il nous faut être obéissants. J'ai promis à mon supérieur, notre prévôt, d'être de retour à la maison à tel jour déterminé, et il m'a accordé la permission d'être absent jusqu'à ce jour. Il me faut donc me mettre en route bien à temps pour rester dans l'obéissance. » Ces paroles nous édifièrent profondément.

Frère Gérard a écrit, sans aucun doute, le rapport le plus précis et le plus digne de foi que nous possédons sur une circonstance particulière de la vie de Ruusbroec. Nous savons assez bien comment Frère Gérard a terminé sa vie. Peu après la visite de Ruusbroec, il passa à un autre monastère de son ordre, à Zelem près de Diest, et en 1371, il séjourna à la chartreuse de Liège. C'est là qu'il mourut le 15 mars 1377. Le Livre de la plus haute vérité fut transcrit vers 1385 par un chartreux de Zelem ; ce manuscrit se trouve maintenant à l'abbaye de Parc (Ms. 17). On peut raisonnablement supposer que Frère Gérard emporta à Zelem cet ouvrage de Ruusbroec.

La visite de Ruusbroec aux chartreux de Hérinnes fut des plus fructueuses. L'histoire nous apprend que des liens étroits se nouèrent entre Groenendael et différentes chartreuses. Un document officiel nous informe que les chanoines de Groenendael entretenaient des relations amicales avec certains chartreux du couvent Sainte-Barbe à Cologne. Ces pères en étaient si heureux qu'ils demandèrent au prieur

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général de la grande chartreuse une faveur spéciale pour les frères de Groenendael : que leurs amis brabançons puissent avoir part à toutes les prières et à toutes les bonnes oeuvres de l'ordre cartusien. Et le prieur Guillaume II accorda ce privilège en 1371. Au XVe siècle, Denis de Rijkel (1402-1471), chartreux à Roermonde, travailla à répandre la doctrine de Ruusbroec dans son ordre et au-dehors. C'est lui qui donna au mystique brabançon le titre de « Ruusbroec l’Admirable ». Nous reviendrons plus loin sur le rôle des chartreux de Cologne dans la diffusion des oeuvres de Ruusbroec au xvr siècle.

14. Visiteurs à Groenendael

Pomerius nous relate que deux clercs ou étudiants en théologie — il ne précise pas davantage leur identité — vinrent par curiosité de Paris à Groenendael dans l'attente d'une bonne parole du prieur. Sans raison apparente, Ruusbroec ne leur accorda ni beaucoup de temps ni beaucoup d'attention. Il leur dit tout court : « Vous pouvez être aussi saints que vous le voulez. » Les deux clercs de Paris furent très étonnés de cette brièveté brabançonne et pensèrent que Ruusbroec mettait en doute leurs bonnes intentions. Tout scandalisés, ils racontèrent à d'autres frères ce qui leur était arrivé. Les frères les ramenèrent auprès du prieur et lui demandèrent d'expliciter sa pensée. Ruusbroec le fit en ces termes : « N'est-ce pas vrai ce que je vous ai dit, que vous êtes aussi saints que vous le voulez ? Oui, assurément ! Car la mesure de votre sainteté dépend uniquement de la mesure de votre bonne volonté. Réfléchissez donc en vous-mêmes dans quelle mesure votre volonté tend vers le bien, et vous découvrirez la mesure de votre sainteté. Car chacun est saint dans la mesure où sa volonté tend vers la vertu. » Ces paroles édifièrent grandement les clercs.

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Avec le temps, Ruusbroec était devenu célèbre : la diffusion de ses écrits n'y était pas pour peu. Des nobles et des puissants venaient nombreux lui rendre visite à Groenendael, des clercs et des maîtres en théologie, mais aussi des jeunes gens et des personnes âgées. Tous venaient chercher lumière et conseil dans des circonstances difficiles, ou bien une parole de consolation et d'encouragement. Ces visiteurs arrivaient des Flandres, de Strasbourg, de Bâle, de la vallée du Rhin. Des docteurs en théologie eux-mêmes venaient « rendre visite à sa Révérence ». L'un d'entre eux, homme de grande renommée et autorité, appartenait à l'ordre des Frères prêcheurs. Pomerius l'appelle « Canclaer », mais la tradition postérieure a lu « Tauler ». Pomerius assure que Tauler (1300-1361) est venu plusieurs fois à Groenendael, et que les ouvrages flamands de Ruusbroec l'ont conduit lui aussi à écrire dans la langue du peuple. Sans doute la visite du mystique rhénan à Groenendael n'est-elle pas une donnée historique ferme, car le récit de Pomerius ne se voit confirmé par aucun document ou témoignage solide. Il est possible que les générations suivantes aient supposé que les deux mystiques se rencontraient régulièrement, parce qu'ils ont transmis dans la langue du peuple une doctrine semblable. Il est d'ailleurs difficile historiquement d'identifier les visiteurs dont il est fait mention plus haut.

Pomerius nomme aussi une fille spirituelle de Ruusbroec, dont l'histoire nous est connue par plusieurs sources. II s'agit d'une dame de noble origine, « une certaine baronne de la Marck, mère d'un seigneur renommé et pieux appelé Ingelbert de la Marck, encore vivant et qui a été accueilli dans la confrérie de notre monastère ». Cet Ingelbert de la Marck était bienfaiteur de Groenendael. Décédé le 8 mars 1422, il est mentionné à cette date dans le registre obituaire du monastère. Cette notice confirme ce que rapporte Pomerius : à cause de ses nombreux bienfaits, ce seigneur eut part aux biens spirituels de la communauté de Groenendael.

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La vie de sa mère, Élisabeth de Hamal, est connue des historiens. Lorsque Ruusbroec fit sa connaissance vers 1370, elle venait de traverser des années mouvementées. Fille de Jean de Hamal (+ 1386), chef d'armée du prince-évêque de Liège, elle épousa vers 1356 Ingelbert de la Marck (l'ancien) seigneur de Loverval et rejeton d'une très illustre famille. Elle avait tout au plus dix-sept ans, alors que son mari dépassait la cinquantaine. Le mariage fut béni par la naissance de trois enfants : l'aîné était Ingelbert le jeune, futur bienfaiteur de Groenendael.

Très tôt, en 1363 (à vingt-trois ans), elle perdit son mari. Il semble que ce veuvage ne lui ait pas été trop lourd. Vers 1365, elle se fit enlever par son écuyer, Walter de Binckom, qui, en dépit de l'opposition du père d'Élisabeth, en fit son épouse légitime. Mais Walter partit bientôt en pèlerinage vers la Terre Sainte et mourut en chemin. Élisabeth se trouvait veuve pour la deuxième fois, encore belle et séduisante. Fin 1369 ou début 1370, elle se maria pour la troisième fois, avec un veuf déjà avancé en âge mais riche : Renier de Schoonvorst. Ce troisième mari possédait une propriété étendue à Rhode-Sainte-Agathe, dans la vallée de la Dyle, qui devint la nouvelle résidence d'Élisabeth. Là commença la grande épreuve de sa vie ; mais là aussi l'attendait la grâce de Dieu. Lorsque les enfants de Renier entendirent que leur père voulait se remarier avec une jeune veuve au passé quelque peu tumultueux, ils se détournèrent de lui et se mirent à le tracasser de mille façons, occupant ou pillant ses propriétés : la fortune amassée péniblement fondit comme neige au soleil.

A Rhode-Sainte-Agathe, l'épouse déçue entendit parler du bon prieur de Groenendael, son monastère n'étant qu'à deux heures de marche du château. Elle s'y rendit, et il fallut peu de temps pour qu'elle se convertisse radicalement. Voici les faits, tels que Pomerius les rapporte :

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« Bien que, selon ce que son état demandait, elle fût très mêlée au monde, elle fut intérieurement si touchée par la grâce de Dieu, qu'elle parcourait souvent pieds nus les deux milles qui séparaient son château du monastère de Groenendael, pour rencontrer le prieur qui lui apprenait à mépriser le monde et ses charmes par amour pour Notre Seigneur Jésus-Christ. Finalement, elle partit pour Cologne où elle entra dans un monastère de Sainte-Claire. »

Son troisième époux, le vieux Renier, lui avait probablement montré la voie de la fuite du monde. En 1374 ou 1375, il quitta sa famille et ses biens pour se joindre aux chevaliers hospitaliers de l'île de Rhodes. Il y mourut le 27 décembre 1375. Élisabeth a dû quitter Rhodes peu de temps après le départ de son mari. Ses beaux-enfants impitoyables n'auraient pas supporté plus longtemps sa présence au château. Selon Pomerius, elle se fit clarisse à Cologne, mais une chronique familiale prétend qu'elle se fit emmurer en une cellule de recluse, et qu'elle était encore en vie en 1398.

15. Ruusbroec et Gérard Grote

Gérard Grote naquit à Deventer en 1340, d'une famille aisée et influente. A l'âge de quinze ans, il fut envoyé à Paris pour y entreprendre des études universitaires. En 1358, il conquit le diplôme de « maître ès arts ». Les statuts de l'Université voulaient qu'on n'accorde pas cette promotion aux candidats n'ayant pas encore vingt et un ans. Gérard n'en avait que dix-huit et dut donc obtenir une dispense pour être promu à ce grade, ce qui témoigne d'une grande perspicacité et d'une précoce maturité.

Le jeune savant résida encore quelques années à Paris où il enseigna. Dans le même temps, il entreprenait les démarches nécessaires pour commencer une carrière ecclé-

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siastique. Vers 1362, il devint chanoine de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, et en 1371, il acquit cette même dignité au chapitre cathédral d'Utrecht. En 1374, il tomba gravement malade dans sa ville natale ; ce qui l'amena à une conversion radicale. Gérard pensait que sa vie terrestre ne serait plus de longue durée ; aussi décida-t-il de porter toute son attention sur la vie éternelle. Il guérit, mais persista dans son propos. Après une confession générale, il renonça à ses prébendes ecclésiastiques et commença une longue retraite chez les chartreux de Monnikshuizen, près d'Arnhem. Il y séjourna deux à trois ans et perçut une vocation à un genre de vie plus apostolique. Bien qu'il ne fût que diacre et refusât, par humilité, le sacerdoce, il reçut, fin 1379, l'autorisation de l'évêque d'Utrecht de prêcher en public. Il fut un ardent réformateur du clergé d'Utrecht et le fondateur d'un mouvement laïque bien connu dans l'histoire sous le nom de « Dévotion Moderne ».

Chez les chartreux, Gérard avait pu utiliser une riche bibliothèque, et il comprit que, comme prédicateur, il ne pourrait aller loin sans livres. Pour cette raisons il décida en 1378 de reprendre le chemin de Paris. Son biographe nous dit qu'il avait dépensé pour l'achat de livres autant de pièces d'or que pouvait en contenir un petit pichet à vin. Pomerius nous raconte sa première visite à Groenendael, et il est probable que le converti de Deventer la fit lors de son voyage à Paris.

Pourquoi Gérard voulait-il faire une halte au milieu de la forêt de Soignes ? Sans doute pour faire personnellement connaissance avec Ruusbroec, dont il avait lu l'un ou l'autre des traités chez les chartreux de Monninkshuizen. Une fois de plus, nous constatons que les disciples de saint Bruno se menaient à l'école du mystique brabançon. Selon Pomerius, Maître Gérard vint à Groenendael avec son ami Jean Cele. Lorsque les deux compagnons eurent franchi la porte du monastère, ce fut justement Ruusbroec qu'ils rencontrèrent en premier. Bien qu'il n'eût jamais vu ni l'un ni l'autre,

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Maître Jean salua directement Gérard en l'appelant par son nom (ce prodige nous fait penser à la rencontre de saint Benoît avec le roi Totila), souhaita à tous deux la bienvenue et les conduisit à l'hôtellerie.

Les visiteurs demeurèrent quelques jours au monastère, et Gérard Grote eut l'occasion de débattre avec le prieur de ce qu'il avait sur le coeur. Il admirait grandement la doctrine de ses écrits, mais doutait parfois de leur orthodoxie. Ruusbroec répondit simplement « Maître Gérard, sachez bien que je n'ai jamais écrit une seule parole si ce n'est sous l'inspiration du Saint-Esprit. » Selon un autre confrère, le prieur aurait répondu : « Je n'ai rien écrit dans mes livres sans être certain de me tenir en présence de la Sainte-Trinité. » Et comme un prophète lisant l'avenir, il ajouta : « Maître Gérard, bientôt vous comprendrez vous-même la vérité de ces choses qui vous paraissent maintenant encore étranges. Mais votre compagnon, messire Jean, ne pourra jamais les comprendre en cette vie. »

Pomerius décrit ici une rencontre à laquelle il n'a pas personnellement participé, et son récit n'est peut-être pas exact en tous points. Mais l'attitude nuancée de Maître Gérard apparaît également dans ses propres écrits. D'une part, il avait pour le mystique un respect et une admiration très profonds, mais d'autre part, il avait toujours quelque critique à émettre sur son langage et ses raisonnements. Gérard Grote a traduit en latin trois ouvrages de Ruusbroec, mais il n'a pas hésité à y introduire de petites corrections. Il envoya Le Livre du tabernacle spirituel aux cisterciens d'Altencamp et à ses amis d'Amsterdam. Lorsqu'on attaqua L'Ornement des noces spirituelles, il se sentit touché personnellement et prit sur lui de défendre ce qui y était écrit. Mais en même temps, il ne cessait de représenter à ses amis de Groenendael la nécessité de revoir le texte. Il leur offrit ses bons services pour les y aider. Il aurait également aimé « corriger » d'autres traités avant qu'ils ne soient livrés au grand public.

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Comment expliquer cette réserve chez pareil ami et admirateur ? Dom J. Huijben a répondu à cette question en; termes : « Ruusbroec et Grote s'opposent en tant qu'ils personnifient deux tendances spirituelles opposées. Le mystique brabançon est resté, à maints égards, un homme du Moyen Age : son regard se porte sur l'invisible parce qu'il est fermement convaincu qu'il se cache bien plus de vérité et de réalité dans ce que nous ne voyons pas que dans ce que notre oeil découvre. Grote, au contraire, annonce déjà les temps modernes : il réclame avant tout l'expression de la réalité matérielle, et il est peu sensible à la symbolique et aux spéculations élevées/1. »

Grote a grandi dans un milieu intellectuel totalement différent de celui du visionnaire bruxellois. Mais ces deux grands esprits ne différaient pas seulement au plan intellectuel. Leur tempérament religieux et leur expérience de Dieu étaient, eux aussi, absolument différents. Pour Ruusbroec, Dieu était une source de joie et de lumière, et la vie spirituelle lui semblait une montée paisible vers le paradis. Grote restait le converti qui avait renoncé à sa carrière ecclésiastique afin de s'assurer, par la pénitence et la mortification, la vie éternelle. Cette différence spirituelle ressort nettement d'un bref dialogue que Pomerius nous a transmis :

« Comme Maître Gérard séjournait un temps assez long au monastère près du prieur, et qu'il avait eu avec lui plusieurs conversations, il lui sembla que le bon prieur n'était pas suffisamment animé de la crainte de Dieu. Il trouvait que le prieur était tellement uni à Dieu dans l'amour, qu'il aimait autant mourir que vivre pour le nom du Christ. Et il ne désirait pas plus les joies célestes que les peines de l'enfer pour autant que la volonté de Dieu ait disposé pour lui les unes ou les autres. Maître Gérard, qui ressentait encore plus de crainte de l'enfer que d'amour pour

1. Jan VAN RUUSBROEC, Leven, Werken (Vie et oeuvres), 1931, p.136.

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Dieu, s'étonna grandement de telles paroles. Aussi se mit-il à faire la leçon au prieur en lui montrant, à l'appui de, nombreuses citations scripturaires et de savants arguments, qu'il avait une trop grande confiance en la bonté de Dieu, puisqu'il ne redoutait pas les peines de l'enfer.

« Le prieur laissa s'écouler ce flot de paroles et il se tut un moment avant de répondre : « Maître Gérard, sachez-le bien, je ne ressens aucune crainte. Je suis prêt à tout accepter de la main de Dieu, tout ce qu'Il a disposé pour moi tant en cette vie qu'après ma mort. Car j'estime que rien de meilleur, rien de plus salutaire et rien de plus heureux ne peut m'arriver. Aussi ne désiré-je rien d'autre si ce n'est qu'Il me trouve toujours prêt à accepter sa tout aimable volonté. »

Les nombreuses citations et les arguments habiles n'avaient donc aucune prise sur cet homme déjà avancé en âge, qui depuis longtemps conversait familièrement avec Dieu. Maître Gérard l'a bien compris, et a accepté humblement que Ruusbroec fût plus proche que lui du Seigneur, et mieux au fait de ses voies. Dans une lettre à la communauté, il sollicite ainsi la prière du prieur :

« Je tiens à me recommander à la prière de votre prévôt et prieur. Pour le temps et pour l'éternité, je voudrais être « l'escabeau du prieur », tant mon âme lui est unie dans l'amour et le respect. Je brûle déjà du désir d'une seconde rencontre ; ainsi votre présence animante me renouvellerait et je pourrais prendre quelque chose de votre esprit. Pour le moment, je dois me contenter de cet espoir, et ne puis qu'exprimer un souhait sans savoir quand il se réalisera/2. »

Maître Gérard affirmera d'autre part que le bon et saint prieur n'était pas moins inspiré par l'Esprit Saint que le grand Docteur de l'Église, le pape Grégoire le Grand. Il ne dit pas cela pour s'allier la bienveillance et la faveur du

2. Gerardi Magni Epistolae, éd. W. MULDER, p. 107-108.

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prieur ou de sa communauté, mais pour recommander les ouvrages de Ruusbroec : c'est grâce à Grote que les frères et les soeurs de la Vie Commune eurent connaissance des oeuvres de Ruusbroec. Grâce à son autorité, les écrits appartenant au mouvement de la Dévotion Moderne, spécialement L'Imitation de Jésus-Christ, pourront vulgariser la doctrine du prieur de Groenendael.

[…]

1. A la première génération appartiennent plusieurs confrères de Ruusbroec à Groenendael ; ce sont Jean de Leeuwen, Guillaume Jordaens, Godefroid Wevel et Jean de Schoonhoven. Deux auteurs de la communauté de Windesheim se rattachent également à cette génération : Henri Mande (1360-1431) et Gerlach Peters (1378-1411).

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Henri Mande vivait à Windesheim comme oblat : il avait cédé tout ce qu'il possédait au monastère, après avoir été clerc à la cour du comte de Hollande. Bien qu'il n'eût prononcé aucun voeu, le couvent veillait à son entretien moyennant quelques menus services. A Windesheim, l'ancien clerc continue d'écrire abondamment : une douzaine d'écrits spirituels portent son nom, largement inspirés des ouvrages d'autres auteurs, principalement Hadewijch et Ruusbroec.

Gerlach Peters, au cours de sa brève existence, écrivit beaucoup moins, mais il dépasse Mande par sa profondeur et son originalité. Sa vue était très faible (il était myope). Il dut, pour cette raison, attendre des années avant de pouvoir faire profession, c'est-à-dire jusqu'à ce que son bon ami Jean Scutken ait recopié pour lui un livre de choeur, avec des lettres et des notes d'une taille exceptionnelle. Son oeuvre principale est le Soliloquium ou Monologue de l'âme avec Dieu.150 Gerlach n'a jamais eu l'intention de rédiger un traité bien ordonné. Il notait des pensées et des inspirations sur de petits morceaux de parchemin ou de papier, comme Pascal le fera quelques siècles plus tard pour ses Pensées. Après sa mort, son ami Jean Scutken rassemblera ces fragments, les répartira en chapitres et les répandra sous forme de livre. Ce Soliloquium est un témoignage personnel d'un contenu exceptionnel. L'influence de Ruusbroec y est tout à fait perceptible. Qu'on lise, en guise d'exemple, le chapitre 28 :

« Qui pourra jamais comprendre pleinement comment le Seigneur regarde et contemple sans cesse en nous son image éternelle et indestructible ? Qui pourra comprendre comment Il se voit et connaît Lui-même en nous ? Car Il peut être présent en nous avec toute sa plénitude. D'ailleurs, Il jouit de Lui-même en chacun de nous et nous jouissons de Lui aussi bien en Lui qu'en nous-mêmes. Il désire expressément que nous ressemblions toujours plus à l'image d'après laquelle Il nous a créés, car Il recherche jalousement notre amour...

« Aussi se saisit-il parfois de toutes nos puissances, pas seulement

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de nos puissances supérieures, mais parfois aussi de nos puis_ sances inférieures et Il les unit à Lui. Il leur enlève la faculté d'agir pour qu'aucune dissemblance ne subsiste, mais qu'Il nous possède totalement et que nous souffrions son action. »

2. A la deuxième génération appartiennent Denys le Chartreux (1402-1471), Henri van Hem (1400-1477) et Thomas a Kempis (1380-1471), que nous considérons comme l'auteur de L'Imitation de Jésus-Christ.

Denys a passé la majeure partie de sa vie à la chartreuse de Roermonde. Il fut un écrivain infatigable qui, dans ses cent soixante-neuf ouvrages et opuscules, a réécrit toute la théologie médiévale. Au XVIe siècle, les chartreux de Cologne ont édité son oeuvre intégrale, la considérant comme une véritable machine de guerre contre la Réforme. Denys nourrissait une profonde admiration pour les ouvrages de Ruusbroec ; il fut le premier à conférer au mystique brabançon le titre d'Admirable.

Henri van Herp fut d'abord recteur chez les frères de la Vie Commune à Delft et à Gouda. En 1450, il se fit frère mineur ; il mourut en 1477 gardien du couvent de Malines. Son oeuvre maîtresse, Le Miroir de la perfection, fut traduite en latin par un chartreux de Cologne, Pierre Bloemeveen (1536). Hem, en latin Harphius, suit si fidèlement la doctrine spirituelle du prieur de Groenendael qu'on l'a appelé « Le héraut de Ruusbroec ».

L'ouvrage le plus répandu et lu de la Dévotion Moderne est sans conteste L'Imitation de Jésus-Christ. L'original latin est l'oeuvre de Thomas a Kempis, chanoine de Windesheim vivant au monastère du Mont-Sainte-Agnès, près de Zwolle. Certains prétendent qu'il est bien difficile de trouver quelque influence de Ruusbroec dans L'Imitation. On ne peut soutenir pareille assertion que si l'on cherche dans L'Imitation des citations littérales extraites des oeuvres de Ruusbroec. Mais les idées maîtresses de L' Imitation de Jésus-Christ sont

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presque toutes empruntées aux deux premières parties de L'Ornement des noces spirituelles. Il faut cependant reconnaître que Ruusbroec et Thomas a Kempis ont écrit selon un point de vue différent. Le prieur de Groenendael part de la plénitude de son expérience personnelle, et sa vision mystique propre pénètre tous les aspects de la vie spirituelle. Chez Thomas a Kempis, cette vision mystique se transforme en une voie ascétique pour le commun des fidèles désireux de se dégager de l'emprise des choses extérieures pour découvrir la douceur du paradis intérieur.

[...]

3. C'est surtout dans la Gueldre et en Brabant du Nord que l'on trouve la troisième génération d'auteurs ayant vécu et écrit dans l'esprit de Ruusbroec. Il faut mentionner en premier lieu l'auteur de La Perle évangélique151 et Le Temple de notre âme. Une étude récente du père Begheyn s.j., attribue ces ouvrages à une parente de saint Pierre Canisius, dont le nom est Reinilde van Eymeren (1463-1540), religieuse au couvent de Sainte-Agnès d'Arnhem.

Cet auteur était liée par une grande amitié à Maria van Hout (+ 1547), une béguine qui vécut à Oisterwijk (près de Tilburg). Malgré sa vie cachée et son manque d'instruction, Maria attirait de nombreux visiteurs, clercs et laïcs, qui l'interrogeaient sur tous les problèmes de la vie spirituelle. Elle correspondait avec le prieur de la chartreuse de Cologne, Gérard Kalckbrenner, et avec les premiers jésuites établis en cette ville. Pierre Canisius l'appelait « notre mère » et la tenait en très haute estime. Maria van Hout a écrit deux traités spirituels : La Voie droite et Le Paradis des âmes aimantes. Elle a certainement résidé à Cologne durant quelques années, et elle y est décédée en 1547. Cinq ans après sa mort, Surius y publiait la traduction latine de toutes les oeuvres de Ruusbroec.

Parmi les lecteurs de ses ouvrages, Ruusbroec a compté principalement les chartreux et des disciples de la Dévotion Moderne. Après le concile de Trente, la spiritualité subit la marque des thèmes de la Contre-Réforme : la dévotion mariale et la piété eucharistique prirent alors une grande importance. Ruusbroec ne fut pas entièrement oublié, mais

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clercs et laïcs s'intéressèrent davantage à ses reliques et à son culte qu'à ses oeuvres. En 1624 parut la toute première édition en néerlandais de L'Ornement des noces spirituelles. Cette fois, ce n'était pas la communauté de Groenendael qui en était responsable, mais le capucin Gabriel d'Anvers.


Relevé des noms

Pomerius n'a pas connu Ruusbroec personnellement ...Il cite:

Jean de Hoellaert (- 1432) et Jean de Schoonhoven (- 1431).

oncle, le riche chanoine Jean Hinckaert

un chanoine plus jeune, Frank de Coudenberg,

1343, Frank de Coudenberg (+ 1386), Jean Hinckaert (+ 1350) et Jean de Ruusbroec (+ 1381) vinrent occuper l'ermitage de Groenendael. Sept années durant, ils vécurent sans engagement juridique, sans se lier, ni les uns envers les autres, ni envers la hiérarchie de l'Église

Frère Gérard de Hérinnes

simple clarisse de Bruxelles, soeur Marguerite de Meerbeke

des chartreux de Hérinnes

Dame Machteld, veuve du chevalier Jean de Culemborg.

trois ermites de Cologne, dont Surius donne les noms : Daniel de Pess, le seigneur de Bongarden et Gobelin de Mede

1. Le premier et le plus important parmi les fondateurs de Groenendael, Frank de Coudenberg, vécut jusqu'au 11 juillet 1386.

2. Jean de Leeuwen (+ 1378) était originaire d'Affligem. Il rejoignit la communauté de Groenendael en 1344, un an à peine après le début de la fondation. « le bon cuisinier de Groenendael »

auteurs spirituels antérieurs à Ruusbroec : la poétesse flamande Hadewijch et le mystique allemand Maître Eckhart.

3. Maître Guillaume Jordaens

4. Godefroid de Wevel, chanoine de Groenendael,

deux clercs de Paris

Gérard Grote naquit à Deventer en 1340

1. A la première génération appartiennent plusieurs confrères de Ruusbroec à Groenendael ; ce sont Jean de Leeuwen, Guillaume Jordaens, Godefroid Wevel et Jean de Schoonhoven. Deux auteurs de la communauté de Windesheim se rattachent également à cette génération : Henri Mande (1360-1431) et Gerlach Peters (1378-1411).

2. A la deuxième génération appartiennent Denys le Chartreux (1402-1471), Henri van Hem (1400-1477) et Thomas a Kempis (1380-1471)

3. C'est surtout dans la Gueldre et en Brabant du Nord que l'on trouve la troisième génération d'auteurs ayant vécu et écrit dans l'esprit de Ruusbroec. Il faut mentionner en premier lieu l'auteur de La Perle évangélique


environ 10 à 15 noms

Voici des relevés mystiques 152

note 8

3.3 La fruition; l’immersion dans la profondeur; dans la hauteur; dans la largeur

En cet amour nous brûlerons et nous serons consumés sans fin, éternellement, car c'est là que réside la béatitude de tous les esprits. Il nous faut donc fonder toute notre vie sur un abîme sans fond, de façon à pouvoir éternellement nous enfoncer dans l'amour, et y être immergés au-delà de nous-mêmes, dans cette profondeur sans fond. Avec le même amour nous serons élevés en hauteur pour aller au-delà de nous-mêmes sur les cimes insaisissables, et y errer dans l'amour sans mode. Celui-ci nous conduira au-delà, vers l’étendue sans mesure de l'amour de Dieu. En lui nous coulerons et nous nous écoulerons au-delà de nous-mêmes, vers les délices inconnues de l’opulence et de la bonté de Dieu. En lui nous nous liquéfierons et serons dissous, nous tournerons tel un tourbillon et nous serons emportés vers la gloire de Dieu, éternellement.153


note 10

Être propriétaire ou passer vers le dépouillement

Les amis possèdent cependant leur vie intérieure comme leur propriété à eux, car ils choisissent d’adhérer amoureusement à Dieu comme ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé qu'ils puissent ou veuillent atteindre. C'est pourquoi ils ne peuvent passer au travers d’eux-mêmes et de leurs oeuvres pour entrer en la nudité sans images, car ils sont affectés par eux-mêmes et par leurs oeuvres comme par des images qui sont des intermédiaires. Même s’ils sentent l'union avec Dieu dans leur adhésion amoureuse à lui, ils éprouvent cependant toujours distinction et altérité dans l'union entre Dieu et eux. Car ils ne connaissent ni ne désirent le passage au-delà, passage simple, en la nudité sans modes. C'est pourquoi leur vie intérieure la plus élevée reste toujours à l'intérieur de la raison et des modes154. Même s’ils comprennent et discernent clairement ce qui a trait aux vertus raisonnables, le regard simple de la pensée béante, se fixant dans la clarté divine, leur demeure caché. Même s’ils se sentent dressés vers Dieu en une forte ardeur d'amour, ils gardent la propriété d’eux-mêmes, et ne sont ni consommés, ni consumés, ni anéantis en l'unité d'amour. Même s’ils veulent pour toujours vivre au service de Dieu et lui plaire éternellement, ils ne veulent pas mourir en lui à toute propriété de l'esprit, ni mener une vie 74 uniforme avec celle de Dieu. Même s’ils estiment peu et n’accordent aucun poids à toute consolation et repos qui viendraient du dehors, ils font grand cas des dons de Dieu, de leurs oeuvres intérieures et de la consolation et douceur qu'ils ressentent au-dedans. Ils prennent ainsi leur repos en chemin, et ne meurent pas intégralement pour obtenir la faveur la plus élevée, qui est celle du nu-amour qui est sans modes. Même s’ils pratiquent et savent reconnaître avec discernement tout ce qui concerne l’adhésion amoureuse et toutes les ascensions intimes qui peuvent nous occuper en présence de Dieu, le passage au-delà, sans modes, et l’égarement opulent dans l'amour sur-essentiel, où l'on ne pourra plus jamais trouver fin ni commencement, mode ni manière, leur demeurent cependant cachés et inconnus.


n12

Nous passons ensuite au-delà de nous-mêmes et, dans notre ascension vers Dieu, nous devenons à tel point simples que le nu-amour peut nous étreindre, sur cette cime où l'amour vaque à lui-même /1, au-delà de toute occupation de vertu, c'est-à-dire dans notre source, celle dont nous naissons spirituellement. C'est là qu'il nous faudra être défaits et, en Dieu, mourir à nous-mêmes et à toute propriété. C'est dans cette mort que nous devenons des fils cachés de Dieu, et prenons conscience d'une vie nouvelle en nous, qui est la vie éternelle. Saint Paul dit de tels fils : « Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col. 3, 3).

1. Lexpression "l'amour qui vaque à lui-même "se trouve dans la Lettre XVII de Hadewijch dAnvers.
Avec les oeuvres et sans les oeuvres

Comprends-moi bien : voici donc l’enchaînement à respecter. En accédant à Dieu, il nous faut nous présenter, avec toutes nos oeuvres, comme une éternelle offrande à Dieu. Mais une fois en sa présence, il nous faut nous abandonner nous-mêmes, avec toutes nos oeuvres, et, mourant dans l'amour, trépasser au-delà de tout ce qui est créature, jusque dans l’opulence suressentielle de Dieu, où nous serons établis en lui, dans un mourir éternel de nous-mêmes.155


n13

La vie de contemplation; savourer Dieu; sentir la vie éternelle

Mais par-dessus tout, si nous voulons savourer Dieu et sentir en nous la vie éternelle, il nous faut entrer en Dieu par la foi, au-delà de la raison, et y demeurer, simples, désoeuvrés, désaffectés de toute image, élevés grâce à l'amour dans la nudité béante de notre pensée. Car lorsque, dans l'amour, nous trépassons au-delà de toute chose et mourons à tout examen rationnel pour entrer dans la nescience et les ténèbres, nous sommes travaillés et transformés par le Verbe éternel, qui est l'image du Père. Dans la désaffectation /1 de notre esprit, nous recevons la clarté insaisissable qui nous étreint et nous irradie, comme la clarté du soleil irradie l’air. Cette clarté n'est autre que le regard fixe et la contemplation qui sont sans fond. Nous fixons du regard ce que nous sommes, et nous sommes ce que nous fixons /2. Car notre pensée, notre vie et notre essence sont élevées et unies, en simplicité, à la vérité qui est Dieu. C'est pourquoi, dans ce regard simple, nous sommes une seule vie et un seul esprit avec Dieu. C'est ce que j’appelle la vie de contemplation. Lorsque nous adhérons à Dieu avec amour, nous pratiquons la meilleure part, mais lorsque notre regard fixe la sur-essence, nous sommes intégralement établis en Dieu.

1. Pour ledeghen sine. Autres traductions possibles: désoeuvrement, vide, vacuité. Ruusbroec emprunte ici le vocabulaire de Hadewijch II.
2. Le regard qui contemple se confond avec l'unité de Dieu qui nous est offerte.
L’anéantissement; l’immersion en notre sur-essence; toujours tendre vers et toujours défaillir; impatience d'amour

n14

La vie de contemplation; savourer Dieu; sentir la vie éternelle

Mais par-dessus tout, si nous voulons savourer Dieu et sentir en nous la vie éternelle, il nous faut entrer en Dieu par la foi, au-delà de la raison, et y demeurer, simples, désoeuvrés, désaffectés de toute image, élevés grâce à l'amour dans la nudité béante de notre pensée. Car lorsque, dans l'amour, nous trépassons au-delà de toute chose et mourons à tout examen rationnel pour entrer dans la nescience et les ténèbres, nous sommes travaillés et transformés par le Verbe éternel, qui est l'image du Père. Dans la désaffectation /1 de notre esprit, nous recevons la clarté insaisissable qui nous étreint et nous irradie, comme la clarté du soleil irradie l’air. Cette clarté n'est autre que le regard fixe et la contemplation qui sont sans fond. Nous fixons du regard ce que nous sommes, et nous sommes ce que nous fixons /2. Car notre pensée, notre vie et notre essence sont élevées et unies, en simplicité, à la vérité qui est Dieu. C'est pourquoi, dans ce regard simple, nous sommes une seule vie et un seul esprit avec Dieu. C'est ce que j’appelle la vie de contemplation. Lorsque nous adhérons à Dieu avec amour, nous pratiquons la meilleure part, mais lorsque notre regard fixe la sur-essence, nous sommes intégralement établis en Dieu.

1. Pour ledeghen sine. Autres traductions possibles: désoeuvrement, vide, vacuité. Ruusbroec emprunte ici le vocabulaire de Hadewijch II.
2. Le regard qui contemple se confond avec l'unité de Dieu qui nous est offerte.
L’anéantissement; l’immersion en notre sur-essence; toujours tendre vers et toujours défaillir; impatience d'amour

Une occupation sans modes se trouve toujours être liée à cette contemplation : la vie d’anéantissement. Car là où nous sortons de nous-mêmes dans les ténèbres sans mode et sans fond, là resplendit sans cesse le rayon simple de la clarté de Dieu, dans laquelle nous sommes fondés, et qui nous tire hors de nous-mêmes vers la sur-essence et l’immersion au-delà, en l'amour. Une occupation sans modes de l'amour est toujours liée à cette immersion au-delà en l'amour, et la suit, car l'amour ne saurait être désoeuvré. Il voudrait connaître et savourer jusqu'au bout l’insondable opulence qui vit dans son fond. Ce qui lui vaut une faim jamais rassasiée. Toujours s’élancer et toujours défaillir, c'est comme nager à contre-courant. Impossible de le lâcher ou de le saisir; de s’en passer ou de le faire sien; d’en parler ou de le taire. Il est au-delà de la raison et de l'entendement, et dépasse toute créature. C'est pourquoi l'on ne peut ni l’atteindre ni le rejoindre. Mais il nous faut regarder au-dedans de nous-mêmes, là où nous sentons l'esprit de Dieu nous pousser et attiser en nous l’impatience d'amour. Il nous faut aussi regarder au-delà de nous-mêmes, là où nous sentons l'esprit de Dieu nous attirer hors de nous pour nous consumer et nous anéantir en ce qu'il est lui-même, c'est-à-dire en l'amour sur-essentiel avec lequel nous sommes un, et en lequel nous sommes établis plus profondément et plus largement qu'en toute autre chose.


n16

Être ainsi établis en amour consiste en une saveur simple et sans fond de tout bien et de la vie éternelle. Nous sommes engloutis dans cette saveur, au-delà de la raison et sans elle, dans le profond silence, toujours immobile, de la divinité/1. Que cela corresponde bien à la vérité ne peut être connu que par le sentir, jamais autrement. Comment cela se passe, qui en est touché, où cela se trouve, en quoi cela consiste, ni la raison ni nos oceupations ne pourront jamais l’atteindre. C'est pourquoi l’occupation qui s’ensuit pour nous demeure toujours sans mode, c'est-à-dire sans forme. Car ce bien sans fond que nous savourons et dans lequel nous sommes établis, nous ne pouvons ni le saisir ni le comprendre, tout comme nous sommes à jamais incapables d'y entrer par nous-mêmes et avec nos occupations.

l'union des contraires en une seule vie; avoir faim et être rassasié; oeuvrant et désoeuvrés; en nous et en Dieu

c'est pourquoi en nous-mêmes, nous sommes pauvres, mais en Dieu, riches; en nous-mêmes nous avons faim et soif, mais en Dieu nous sommes ivres et rassasiés; en nous-mêmes nous sommes à l'oeuvre, mais en Dieu, totalement désoeuvrés.


n16 à 20

L’immersion dans l'amour simple

A partir de notre sentir le plus élevé, la clarté de Dieu rayonne en nous, qui nous apprend la vérité et nous pousse vers toutes les vertus et un amour éternel de Dieu. Nous suivons cette clarté à la trace, sans jamais nous arrêter, jusque dans le fond d'où elle sort. Et là nous ne sentons plus rien d’autre que ceci : que nous expirons et que nous sommes immergés, au-delà sans retour, dans un amour simple et sans fond. Si nous demeurions toujours là, avec un regard simple, nous le sentirions toujours ainsi. Car notre immersion au-delà, dans la transformation en Dieu, demeure éternellement et sans fin, à condition d'être sortis de nous-mêmes et d'être établis en Dieu, en immersion d'amour.

appartient à l'essence,

Car si nous sommes établis en Dieu, en immersion d'amour, c'est-à-dire en perte de nous-mêmes, Dieu est alors notre propriété, et nous sommes la sienne, éternellement 84 perdus à nous-mêmes pour être immergés /1 sans retour en notre propriété à nous, qui est Dieu. Cette immersion appartient à l'essence/2, et s’accompagne d'un amour habituel, que nous dormions ou que nous soyons éveillés, que nous le sachions ou que nous l’ignorions. En ce sens, cette immersion ne mérite aucun nouveau degré de récompense, mais elle nous garde établis en Dieu et dans tous les biens que nous avons obtenus.

1. "Perdus à nous-mêmes pour être immergés "pour traduire ici ons selfs ontsinckende.
2. Est naturelle aux croyants, même si elle n'est pas actuellement ressentie par l'expérience.
3. La simplicité, avec tout ce quelle implique, est la condition pour que ce qui est secrètement propre à chaque croyant affleure à sa conscience et soit ressenti dans l'expérience.
ne cesse jamais

Cette immersion ressemble aux fleuves s’écoulant sans cesse et sans retour vers leur lieu propre : la mer. Si nous sommes ainsi établis en Dieu seul, l’immersion de notre essence s'écoule sans cesse et sans retour, avec un amour habituel, dans un sentir sans fond dans lequel nous sommes établis, et qui nous est propre. Si nous étions alors toujours simples, et si nous regardions toujours tout entiers de façon semblable, nous sentirions cela de même et indéfiniment /3.

Le penchant éternel vers un autre; distinction la plus intime; ténèbre et nescience; transformation dans la simplicité

Cette immersion est au-delà de toute vertu et de toute occupation d'amour, car clle n'est autre chose qu'une sortie éternelle hors de nous-mêmes, en même temps qu'un clair pressentiment de quelque « autre », vers lequel nous penchons hors de nous-mêmes, comme vers la béatitude. Car nous sentons un penchant éternel hors de nous-mêmes en une altérité autre de ce que nous sommes. C'est là la distinction la plus intime et la plus cachée que nous pouvons sentir entre nous-mêmes et Dieu, car au-delà il n’y a plus jamais de distinction /1. Notre raison cependant, les yeux écarquillés, continue à se tenir dans les ténèbres, c'est-à-dire dans une nescience sans fond. Dans ces ténèbres, la clarté sans fond nous demeure voilée et cachée. Car son immensité sans fond/2 aveugle notre raison, lorsqu'elle nous advient, mais elle nous étreint en la simplicité et nous transforme en ce quelle est elle-même. Nous voilà ainsi démis et remis par Dieu, jusqu'à l’immersion d'amour au-delà de nous-mêmes, où nous sommes établis en béatitude et un avec Dieu.

Un savoir vivant, un amour agissant

Lorsque nous avons été ainsi unis à Dieu, il nous en reste un savoir vivant et un amour agissant. Car nous ne pouvons être établis en Dieu sans le savoir, ni être et demeurer unis à lui sans occupation d'amour. En effet, si nous pouvions être heureux sans le savoir, une pierre aussi pourrait l’être, elle qui est privée de savoir ! Si j’étais seigneur de la terre entière, mais sans le savoir, quel profit pourrais-je en tirer ? c'est pourquoi, lorsque nous savourons et sommes établis en Dieu, il nous faut toujours davantage le savoir et le sentir. Le Christ en personne en témoigne lorsqu'il s'adresse ainsi à son Père à notre sujet : « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi seul, l'unique vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17, 3). Tu peux ainsi constater comment notre vie éternelle consiste en une connaissance avec discernement.

1. Voir la mira quaedam et quodammodo indiscreta commixtio, "un certain mélange étonnant et en un sens sans distinction », chez saint Bernard, Sermo in Cant., 2, 2.
2. « Limmensité sans fond » traduit grondeloesheit.
Quatre façons de la sentir:

Je prétends donc qu'une clarté rayonne dans notre face intérieure, partant de la face de Dieu ou de notre sentir le plus élevé, qui nous apprend la vérité sur l'amour et sur toutes les vertus. Elle nous enseigne plus particulièrement comment sentir Dieu, et comment nous sentir nous-mêmes, et cela de quatre manières.

sentir Dieu présent avec sa grâce;

Selon la première manière, nous sentons Dieu en nous avec sa grâce. Dès que nous en prenons conscience, nous ne pouvons demeurer sans oeuvres. Car tout comme le soleil de sa clarté et de sa chaleur éclaire, réjouit et rend fertile le monde entier, ainsi agit Dieu par sa grâce : Il éclaire, réjouit et rend féconds tous les hommes qui veulent bien lui obéir. Car s’il nous faut sentir Dieu en nous, et si le feu de son amour doit éternellement brûler en nous, il nous faut de notre libre volonté aider Dieu à attiser ce feu de quatre manières.

Il nous faut d'abord rester unis au feu au-dedans de nous-mêmes, intimement.

Il nous faut ensuite sortir de nous-mêmes vers tous les hommes, en toute confiance et amour fraternel.

Il nous faut encore descendre en-dessous de nous-mêmes, dans la pénitence, dans toutes sortes de bonnes oeuvres, et dans la résistance à nos plaisirs désordonnés.

Il nous faut encore nous élever au-dessus de nous-mêmes, en même temps que les flammes de ce feu, avec dévotion, action de grâces, avec des louanges et des prières intimes, et sans cesse adhérer à Dieu avec une intention droite et un attachement sensible.

Dieu continue ainsi à habiter en nous avec sa grâce, car ces quatre modes comprennent toutes les occupations que nous pouvons avoir avec la raison et selon un mode. Sans ces occupations, personne ne saurait plaire à Dieu. Celui qui est le plus parfait en elles, se trouve aussi le plus près de Dieu. Ces occupations sont donc nécessaires à tous, et personne ne saurait aller au-delà, sauf ceux qui s’adonnent à la contemplation. Si donc nous voulons appartenir à Dieu, il nous faut d'abord sentir Dieu présent en nous avec sa grâce.

dans la vie de contemplation : sentir la clarté intermédiaire entre Dieu et nous;

Ensuite, si nous menons une vie de contemplation, nous sentons que nous vivons en Dieu, et à partir de cette vie où nous nous sentons au-dedans de Dieu, une clarté rayonne dans notre face intérieure, qui éclaire notre raison et fait intermédiaire entre nous et Dieu. Si nous continuons à nous tenir dans cette clarté avec notre raison éclairée, au-dedans de nous-mêmes, nous sentons que notre vie créée, selon son essence, s’immerge sans cesse au-delà d'elle-même, en sa vie éternelle. Suivant cette clarté à la trace, au-delà de la raison, avec un regard simple et nous-mêmes docilement penchés, jusque dans notre vie la plus élevée, il nous est donné d'y être transformés par Dieu en ce qui est notre 88 plénitude. Nous sentons alors que nous sommes entièrement étreints par Dieu.


n21

4.00 La vie de communion et de partage :
instrument docile de la tendresse de Dieu,

Celui qui, à partir de ces cimes, est envoyé par Dieu vers le bas monde, est rempli de la vérité et riche de toutes les vertus. Il ne se recherche pas lui-même, mais il recherche l'honneur de celui qui l’a envoyé. C'est pourquoi il est droit et authentique en tout ce qui est à lui. Il possède un fond de richesse et de libéralité, fondé sur l’opulence de Dieu. Il doit donc sans cesse se répandre en tous ceux qui ont besoin de lui, car la source vivante du Saint-Esprit est sa richesse, laquelle est inépuisable. Il est un instrument vivant et docile pour Dieu, avec lequel celui-ci accomplit ce qu'il veut et comme il le veut. Ne s’en attribuant rien à lui-même, cet homme en donne tout l'honneur à Dieu. C'est pourquoi il demeure docile et prêt à faire tout ce que Dieu ordonne, fort et courageux pour souffrir et supporter tout ce que Dieu permet pour lui.

À l’aise dans la contemplation comme dans le partage

Il mène donc la vie de communion, car la contemplation et les oeuvres sont également à sa portée, et il se trouve être parfait dans les deux. Personne ne peut mener une telle vie de communion sans être un homme de contemplation. Et personne ne peut contempler Dieu ni jouir de lui, sans posséder les six points dans l'ordre dans lequel je viens de les énumérer.


n22

C'est pourquoi il te faut beaucoup aimer, au point que l'amour éternel de Dieu te saisisse, et que tu deviennes un seul esprit et un seul amour avec lui.


Mais si tu désires être oceupée à la sainteté et établie en son degré le plus élevé, il te faut dépouiller de toute image ta puissance d’entendement, et élever celle-ci, par la foi, au-delà de la raison, là où resplendit le rayon du soleil éternel. C'est lui qui t’éclairera et t’enseignera toute vérité. Et cette vérité te rendra libre, et fixera ton nu-regard dans l'absence de toute image. Bienheureux les yeux qui voient cela, car la puissance d’aimer et le nu-amour suivent toujours un tel regard, tandis qu’au même moment ne cessent de couler les fleuves de la grâce de Dieu, qui introduisent cette âme jusque dans la fontaine vivante de l'esprit-Saint, où viennent jaillir les veines d'une douceur d’éternité, celles qui enivrent l'âme, l’élèvent au-delà de la raison et lui donnent de s'égarer dans le désert de la béatitude éternelle.


3.23 L’élargissement

Le troisième mode nous envoie au-dehors, avec des oceupations intimes, dans les étendues de la charité, lorsque nous honorons tous les saints, que nous nous réjouissons dans leurs mérites et leurs louanges, et que nous désirons leur aide et leur prière, afin d'être rendus dignes avec eux, en mérites et par l’éternelle louange de Dieu. Grâce aux vertus et à l'amour mutuel, nous nous unirons avec tous les hommes bons, afin que tous ensemble nous soyons en mesure de vaincre, de remporter la victoire et de conserver ce triomphe jusqu'à notre fin. Nous prierons encore pour nous-mêmes et pour tous les pécheurs, désirant que Dieu nous prenne en pitié, nous tire du péché et nous réunisse au nombre des élus. Voilà le troisième mode de la vie intime, qui nous fait sortir vers notre prochain, dans les étendues de l'amour, cet amour qui a rempli ciel et terre avec les richesses de la grâce et des vertus.


4.4 La quatrième clôture : le renoncement par amour à la volonté propre

Celle-ci est de vouloir renoncer, par tendre attachement, à nous-mêmes et à tout ce qui nous est propre, en faveur de la libre volonté de Dieu, de sorte qu'il ne nous soit plus possible ni permis de vouloir autre chose que ce que Dieu veut. Notre volonté est alors volontairement captive et amoureusement enclose dans la volonté de Dieu, sans retour. C'est ainsi que nous faisons profession à Dieu dans l'ordre de l’authentique sainteté, quel que soit l’habit que nous portons ou l'état dans lequel nous nous trouvons. Mais aussi longtemps que nous préférons nos assurances à la confiance en Dieu, et que notre volonté n'est pas unie à Dieu dans le vouloir et dans le non-vouloir, que nous préférons que lui nous suive selon notre volonté, au lieu que nous le suivions selon la sienne, nous ne pouvons pas encore faire entièrement profession dans l'amour, et il nous faut encore rester novice. Car le feu de l'amour de Dieu n'a pas encore brûlé ni consumé le cuivre qui est dans l’or, c'est-à-dire qu'il n'a pas encore consumé tout ce qui, dans notre amour, est encore de notre propriété, tout ce en quoi nous nous recherchons et nous nous visons nous-mêmes.


nous sommes éternellement aimés. Voilà ce qui est agréable à entendre !


5.31 contempler et fixer

Dieu nous a donc donné une vie qui est au-delà de nous-mêmes, et cette vie est divine. Elle ne consiste en rien d’autre que de contempler et de fixer Dieu, d’adhérer à lui en nu-amour, de savourer, de jouir, de se liquéfier en amour, et d'être sans cesse renouvelé en cette vie. Car là où nous sommes élevés, au-delà de la raison et de toutes nos oeuvres, dans un nu-regard, nous sommes oeuvrés par l'esprit du Seigneur (cf. Rom. 8, 14). Nous y subissons l'oeuvre de Dieu en nous, et nous sommes éclairés par une clarté divine, de même que l’air par la lumière du soleil. Et comme le fer est pénétré par la puissance et la chaleur du feu, c'est ainsi que nous sommes transformés et transportés de clarté en clarté (cf. II Cor. 3, 18), Dieu est une nourriture commune et un bien commun.


6.414 Au-delà de tout mode: la fruition

Au-delà de tout mode divin, et par le même regard au-dedans qui est sans modes, il comprendra l'essence sans modes de Dieu, elle qui est absence de tout mode. Car cette essence ne peut être explicitée ni avec des paroles, ni avec des oeuvres, ni par des modes, ni par des exemples, ni par des comparaisons, mais elle se révèle elle-même au regard simple, tourné vers le dedans, d'une pensée dégagée de toute image. On peut, bien sûr, baliser la route avec des exemples et des comparaisons qui préparent l'homme à voir le Royaume de Dieu. Imagine-toi voir, par exemple, un immense brasier où toutes choses sont consumées dans un feu apaisé, incandescent et immobile. C'est ainsi que l’on peut se représenter l'amour apaisé et essentiel qui consiste en une fruition de Dieu et de tous les saints, au-delà de tout mode, oeuvre et occupation de vertus. Cet amour est un fleuve apaisé et sans fond, d’opulence et de joie, dans lequel tous les saints se sont écoulés et perdus avec Dieu, au-delà d’eux-mêmes dans la fruition sans modes.

1. Se sont écoulés et perdus traduit vervloeyen.

Cette fruition est sauvage et farouche, comme si l'on s'était égaré. Car il n’y a là ni mode, ni chemin, ni sentier, ni demeure, ni mesure, ni fin, ni commencement, ni chose qui puisse être exprimée ou décrite. Voilà notre béatitude simple, l'essence de Dieu et notre sur-essence, au-delà de la raison et sans raison. Si nous voulons éprouver cette béatitude, il nous faut expirer vers elle, au-delà de notre être créé, jusqu’en ce point éternel où toutes nos lignes/1 commencent et se terminent. Arrivées en ce point, elles perdent leur nom et toutes leurs distinctions, elles sont un avec ce point, de la même unité qui est la sienne, de telle façon toutefois qu'en elles-mêmes elles demeurent toujours des lignes en train de converger.

Voilà comment, dans notre essence créée, nous demeurons toujours ce que nous sommes, alors que, en expirant, nous trépassons toujours au-delà, jusque dans notre sur-essence. C'est en elle que nous sommes emportés en hauteur, immergés en profondeur, emportés en largeur et en longueur /2, dans un égarement sans retour.

L'amour est à lui-même sa propre vie et sa propre récompense.

L'union sans intermédiaire

Au-delà de cet intermédiaire, nous sommes unis à Dieu sans intermédiaire, au-delà de la grâce et de toute vertu. En effet, au-delà de cet intermédiaire, nous avons reçu l’image de Dieu dans la vie vivante de notre âme, là où nous lui sommes unis sans intermédiaire, sans toutefois devenir Dieu. Néanmoins nous gardons toujours la ressemblance avec Dieu, lui vivant en nous, et nous vivant en lui, par sa grâce et nos oeuvres bonnes. De cette façon, nous sommes unis à Dieu sans intermédiaire, au-delà de toute vertu, là où nous portons son image à la cime de notre être créé; et nous lui ressemblons par ailleurs toujours au-dedans de nous-mêmes, et nous sommes unis à lui, par sa grâce et par notre vie vertueuse. Nous ressemblons ainsi éternellement à Dieu dans la grâce et dans la gloire, mais, au-delà de la ressemblance, nous sommes un avec lui dans notre image éternelle.


Celui qui veut éprouver cela, qu'il offre à Dieu toutes ses vertus et toutes ses oeuvres bonnes, sans viser quelque récompense que ce soit. Avant tout, qu'il s’offre lui-même et s’abandonne au libre pouvoir de Dieu, et qu'il ne cesse de progresser, sans jeter un regard en arrière, dans le culte vivifiant de Dieu. C'est ainsi qu’avec la grâce de Dieu il se préparera à la vie de contemplation, si tant est qu'il doive obtenir celle-ci.

La vie de ses sens au-dehors sera convenable aux yeux de tous, et bien ordonnée en oeuvres bonnes.

Sa vie intérieure sera remplie de grâce et de charité, sincère, droite dans son intention, riche de toutes vertus.

Sa mémoire sera sans préoccupations ni soucis, libre, dégagée et de toute image désaffectée. Son sentiment sera libre, épanoui, élevé au-delà de tous les cieux. Sa pensée sera inoccupée /1, sans rien scruter, à l'état nu en Dieu. Telle est la clôture des esprits qui aiment, où toutes les pensées pures se rassemblent dans une pureté simple.


7.5 La vie de communion

L'esprit de Dieu nous souffle au-dehors pour l'amour et la pratique des vertus, mais il nous attire à nouveau au-dedans de lui pour le repos et la fruition. Telle est la vie éternelle. Comme est notre vie mortelle dans la nature : exhaler l’air qui est en nous, pour inhaler ensuite un air nouveau.

Bien que notre esprit en vienne à expirer et à défaillir en son ouvrage pour passer à la fruition et à la béatitude, il est cependant inlassablement renouvelé en grâce, en charité et en vertus.

C'est donc bien ceci que je veux dire, à savoir qu'il faut à la fois entrer dans la fruition sans oeuvres, sortir pour les oeuvres bonnes, et demeurer à jamais uni à l'esprit de Dieu. De même que ouvrir nos yeux sensibles, voir et les refermer se passe si rapidement que nous n’en sentons rien.


Mais lorsque la balance de l'amour s’abaisse et que Dieu se cache avec toutes ses grâces, l'homme retombe dans la désolation, les afflictions et le sombre exil, dont il semblerait ne plus jamais guérir. Alors il ne se sent rien d’autre qu'un pauvre pécheur, qui sur Dieu ne sait que peu ou rien. Toute consolation que pourraient donner les créatures lui est désolation. Ni saveur ni consolation ne lui viennent de la part de Dieu. Bien plus, la raison lui dit au-dedans : « Où est-il maintenant ton Dieu ? Où s’est échappé tout ce que tu as jamais pu sentir de Lui ? ». Les larmes sont alors sa nourriture, jour et nuit, comme dit le Prophète (cf. Ps. 41,4 ).


Passer de l’enfer au ciel en renonçant à sa volonté et en aimant Dieu

Pour que l'homme guérisse de ce mal, il faut qu'il considère et sente qu'il n’appartient pas à soi, mais à Dieu. Pour cela, il faut qu'il veuille se renoncer pour entrer dans la libre volonté de Dieu et le laisser advenir avec cette volonté dans le temps et pour l'éternité. S’il peut faire cela sans abattement de coeur, avec un esprit libre, il est guéri sur-le-champ, et il conduit le ciel dans cet enfer, et cet enfer au ciel. En effet, que le poids de la balance d'amour monte ou descende, lui-même est toujours en équilibre et égal à lui-même. Car quoi que l'amour veuille donner ou prendre, celui qui renonce à soi et qui aime Dieu y trouve toujours la paix.


Car le feu ne devient pas fer, ni le fer, feu. Leur union est cependant sans intermédiaire, car le fer est au-dedans du feu, et le feu au-dedans du fer. De la même façon, l’air est dans la lumière du soleil, et la lumière du soleil est dans l’air. C'est ainsi que Dieu est toujours dans l'essence de l'âme, et que les puissances supérieures, lorsqu'elles se recueillent avec un amour agissant, sont unies à Dieu sans intermédiaire, dans un savoir simple de toute vérité, et dans un sentir et savourer essentiels de tout bien /2.

C'est grâce à l'amour essentiel que l’on est établi dans un tel savoir et un tel sentir simples de Dieu, mais ceux-ci sont mis en oeuvre /3 et se conservent grâce à l'amour agissant. C'est pourquoi ils sont accidentels aux puissances et leur adviennent grâce au recueillement qui meurt en amour. Mais ils sont essentiels à l'essence, et demeurent toujours en elle. C'est pour cette raison qu'il nous faut toujours nous recueillir et nous renouveler en amour, si nous voulons éprouver l'amour avec l'amour. C'est ce que saint Jean nous enseigne lorsqu'il dit : « Celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui » (I Jn 4, 16).


3.61 La Trinité à la fois agissante et désoeuvrée

Tu peux ainsi comprendre/1 en quoi la nature divine est éternellement à l'oeuvre, selon le mode des Personnes, et en quoi elle se tient éternellement désoeuvrée, en dehors de tout mode, selon la simplicité de son essence. Pour cette raison, tout ce que Dieu a choisi et saisi d'un amour éternel et personnel, il l’a possédé dans son essence, d'un amour essentiel, dans la fruition et l'unité. Car les Personnes divines s’étreignent mutuellement dans l'unité, avec une complaisance éternelle et un amour agissant et sans fond. Cette oeuvre-là ne cesse de se renouveler dans la vie vivante de la Trinité. Car il y a là toujours génération nouvelle dans une connaissance nouvelle, complaisance nouvelle et spiration nouvelle dans une étreinte nouvelle, avec un torrent nouveau d'amour éternel.

3.62 Toutes les créatures suspendues à la complaisance mutuelle des Personnes

En cette complaisance, tous les élus se trouvent étreints, anges et hommes, du dernier jusqu'au premier. À cette complaisance sont suspendus le ciel et la terre, l'essence, la vie, les oeuvres et la conservation de toutes les créatures, exception faite de cette aversion de Dieu qu’est le péché, qui provient de la méchanceté aveugle, propre aux créatures. De la complaisance de Dieu s'écoulent la grâce et la gloire, et tous les dons au ciel et sur la terre, et cela en chaque être particulier, selon son besoin et sa capacité de recevoir. Car la grâce de Dieu est préparée pour tous, elle attend le retour de chaque pécheur. Dès que celui-ci, mû par la grâce, veut bien se prendre en pitié et invoquer Dieu avec confiance, il trouve toujours grâce.


Sans intermédiaire

Deuxièmement, à ces mêmes gens intimes et éclairés, l'amour de Dieu est proposé à leur regard intérieur, chaque fois qu'ils le désirent, amour qui les attire et les invite au-dedans, en l'unité. Car ils voient et ils sentent que le Père et le Fils, par le saint-Esprit, s’étreignent et étreignent tous les élus, et sont ramenés vers l'unité de leur nature, avec un amour éternel. Cette unité attire et invite sans cesse au-dedans tout ce qui est né d'elle, selon la nature ou selon la grâce. C'est pourquoi les gens éclairés sont élevés au-delà de la raison, avec un sentiment/1 de totale liberté, dans le nu-regard qui est dépouillé de toute image, là où vit l'unité de Dieu qui invite sans cesse au-dedans.

Avec leur nu-entendement, dégagé de toute image, ils passent au travers de toute oeuvre, oceupation ou objet, jusqu'à la cime de leur esprit. Là, leur nu-entendement est pénétré par une clarté éternelle, de même que l’air est pénétré par la lumière du soleil. La nue-volonté, surélevée, est transformée et pénétrée par un amour sans fond, de même que le fer est pénétré par le feu. La nue-pensée, elle aussi surélevée, se sent saisie et immobilisée dans la désaffectation sans fond de toute image. Et c'est ainsi que l'image créée de Dieu est unie de trois façons, au-delà de la raison, à son image éternelle, source de son essence et de sa vie. l'homme conserve cette

1. Ici pour moede.

source, et est établi en elle, dans l'essence et dans l'unité, avec la contemplation simple et dans le désoeuvrement dégagé de toute image. Il est ainsi élevé au-delà de la raison, trine dans l’Unité, et un dans la Trinité.

1. Pour met claren onderschede. Nous suivons ici Surius et admettons que Ruusbroec joue sur le double sens de onderschede : « Discernement » et « Distinction »

4.1 L'unité sans différence : dans la fruition selon l'essence de la divinité

Ensuite vient l'unité sans différence. En effet, l'amour de Dieu ne doit pas seulement être considéré comme un amour qui s'écoule au-dehors avec tous les biens, ou comme un amour qui attire au-dedans vers l'unité, mais encore comme un amour au-delà de toute distinction, dans la fruition essentielle, selon la nue-essence de la divinité /1. C'est pour cela que les gens éclairés expérimentent en eux un regard fixe au-dedans, regard de l'essence au-delà de la raison et sans la raison, en même temps qu'ils expérimentent un penchant fruitif qui passe au travers de tout mode et essence, regard et penchant qui sont immergés, au-delà deux-mêmes, dans l'abîme sans mode de la béatitude sans fond, là où la Trinité des Personnes divines possèdent leur nature dans l'unité de l'essence. Voici que la béatitude y est à tel point simple, à tel point dégagée de tout mode, que tout regard fixe de l'essence, tout penchant et distinction des créatures disparaissent en elle. Car tous les esprits surélevés se liquéfient et sont anéantis, par fruition, dans l'essence de Dieu, qui est la sur-essence de toute essence.


4.2 Là où, dans la Trinité, les Personnes cèdent devant l'unité de l'essence

Ils y tombent au-delà deux-mêmes, en une perte et une nescience sans fond. Toute clarté s'y trouve ramenée en ténèbre, là où les trois Personnes cèdent devant l'unité de l'essence, et jouissent sans distinction de la béatitude de l'essence.


4.3 Là où tous sont une seule fruition sans différence, la créature ne devenant jamais Dieu

Tous les esprits qui aiment sont pourtant une seule fruition et une seule béatitude avec Dieu, sans différence. Car cette essence bienheureuse, qu’est la fruition de Dieu et de tous ses bien-aimés, est si intégralement simple, qu'il n’y a en elle ni Père, ni Fils, ni Saint-Esprit, selon la distinction des Personnes, ni aucune créature. Car tous les esprits éclairés y sont élevés au-delà d’eux-mêmes dans une fruition sans mode, qui est la surabondance au-delà de toute plénitude qu’aucune créature n'a jamais reçue ni ne pourra jamais recevoir. Car tous les esprits surélevés y sont, dans leur sur-essence, une seule fruition et une seule béatitude avec Dieu, sans différence. La béatitude y est tellement simple qu’aucune distinction ne saurait jamais y être introduite. C’était là le désir du Christ lorsqu'il pria son Père pour que tous ses bien-aimés soient consommés dans l'unité, comme lui-même est un avec le Père dans la fruition, par le Saint-Esprit. C’était là l'objet de sa prière et de son désir: que lui devienne un en nous, et nous un en lui et en son Père du ciel, dans la fruition, par le Saint-Esprit. Il me semble que ce fut là la prière la plus débordante d'amour que le Christ ait jamais faite concernant notre béatitude.


La prière du Christ trouve son achèvement en ceux qui sont unis à Dieu de ces trois façons. Avec lui, ils vont monter et refluer comme la marée, et toujours se tenir désaffectés et désoeuvrés, dans la possession comme dans la fruition. Ils vont agir et pâtir, et sans crainte prendre leur repos dans leur sur-essence. Ils sortiront et rentreront, et trouveront leur nourriture des deux côtés. Ils sont ivres d'amour et se sont endormis au-delà, en Dieu, dans une obscure clarté.


Like the "natural intermediaries", they bring God near, not as the necessary Supreme Being, certainly, but as a living Person. Here man discovers that the Creator, who "must" maintain everything in existence and who is in everything everywhere, also takes unpredictable initiatives and does "new" things: God also seems to be Someone who, outside everything and always other, comes to pay a visit to His own creature. The supernatural intermediaries, then, are not the elements of a structure in which God and man as Creator and creature have their fixed place, but they are the playful signs that the living God gives to the personal being called man.


they fall into idolatry: "they consider themselves as being God in the ground of their simplicity" (98-99). One can say, then, that the "false" mystic allows himself to be misled through—or more exactly, perhaps, is obsessed by—the immanence-aspect of God. He finds God only in so far as He is in him, in His creature. Thus, he does not come out of himself, and the genuine meeting with the "wholly Other" escapes him:


Les faux mystiques de l'époque estiment vivre une union substantielle avec Dieu, ce que récusera toujours Ruusbroec avec force156. Même au coeur de la plénitude de l'union, la personne ne cesse jamais d'exister dans sa différence et son unicité, et Dieu n'absorbe jamais l'âme en lui, « ce qui serait impossible », précise-t-il ailleurs /2. Chez lui, de telles expressions, qui ne sont qu'hyperbole calculée, traduisent uniquement la force et la violence de l'expérience que le mystique subit et ressent. C'est au seul niveau de la fruition éprouvée que l'âme semble perdue et anéantie, non au niveau de la substance.


1.132 - la libre volonté et la charité

Lorsque l'homme fait ce qu'il est en son pouvoir, et ne peut plus aller plus loin à cause de la faiblesse qui lui est propre, il appartient alors à la bonté sans fond de Dieu d'achever l'ouvrage. Une lumière plus élevée de la grâce de Dieu, tel un rayon de soleil, survient alors et est répandue dans l'âme, sans mérite ni désir de sa part qui seraient proportionnés à la dignité de Dieu. Car c'est par sa souveraine bonté et munificence que Dieu se donne dans cette lumière, lui qu'aucune créature ne peut mériter avant de le posséder. Dieu est alors secrètement à l'oeuvre à l'intérieur de l'âme, au-delà du temps, et il la meut en même temps que toutes ses puissances. Ici prend fin la grâce prévenante et commence l'autre, c'est-à-dire la lumière surnaturelle.


1.512 Descendre de l'arbre : couler à pic dans la divinité

C'est dans cette lumière que le Christ s'adresse au désir de l'homme : « Descends vite, dit-il, car il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison /1. » Descendre ainsi rapidement, ce n'est rien d'autre que de couler à pic /2, avec désir et amour, dans l'abîme de la divinité qu'aucun savoir ne peut atteindre à la lumière créée. Mais là où l'intelligence reste au dehors, désir et amour, eux, pénètrent. Lorsque l'âme se penche ainsi en Dieu, l'aimant et le visant, au-delà de tout ce qu'elle comprend, au même moment elle se repose en Dieu et habite en lui, et Dieu se repose en elle et y habite.


La grâce de Dieu, qui s'écoule de lui, est une poussée ou une impulsion intérieures du Saint Esprit qui pousse et excite notre esprit au-dedans à toutes les vertus. Cette grâce s'écoule au-dedans, non pas au-dehors. Car Dieu nous est plus intérieur que nous ne le sommes à nous-mêmes, et sa poussée ou activité au-dedans de nous, naturelle ou surnaturelle, nous est plus proche et plus intime que

1. Pour bem opdragbende es.

notre propre activité. C'est pourquoi Dieu est à l'oeuvre au-dedans de nous, de l'intérieur vers l'extérieur, alors que toutes les créatures le sont de l'extérieur vers l'intérieur.157 C'est pourquoi la grâce et tous les dons de Dieu et sa parole intérieure /1 nous surviennent au-dedans, dans l'unité de notre esprit, non au dehors, dans l'imagination, sous la forme d'images sensibles.


De cette chaleur mit l'unité du coeur. Car nous ne pouvons recevoir la véritable unité, si l'Esprit de Dieu n'allume pas son feu dans notre coeur. Le feu, en effet, unit et rend semblable à soi tout ce qu'il peut envahir et transformer. L'unité dans un homme signifie qu'il se sent rassemblé au-dedans de lui-même, avec toutes ses puissances, dans l'unité de son coeur. L'unité produit la paix intérieure et le repos du coeur. L'unité du coeur est un lien qui attire et resserre le corps et l'âme, le coeur et les sens, avec toutes les puissances du dehors et du dedans, en l'unité de l'amour.


...dans la sublime unité de Dieu, dont tous les dons s'écoulent.


La sublime nature de la divinité sera considérée et regardée : comment elle est simplicité sans complication, hauteur inaccessible et profondeur abyssale, largeur insaisissable et longueur éternelle, silence obscur et désert sauvage, repos éternel de tous les saints dans l'unité, fruition commune de lui-même et de tous les saints pour l'éternité. Nombreuses sont encore les merveilles à considérer dans cette mer sans fond de la divinité. Même si nous utilisons des ressemblances sensibles, à cause de nos sens grossiers, pour l'exprimer au-dehors, néanmoins, dans la réalité c'est le bien sans fond et sans modes qui est considéré et regardé au-dedans. Mais lorsqu'il faut l'exprimer au-dehors, on lui attribue toutes sortes de ressemblances et de modes, d'après le degré de lumière reçu par la raison de celui qui l'exprime et le conçoit.


2.2234 La quatrième sortie : vers soi-même et vers tous les bommes de bonne volonté

Enfin, l'homme ira vers lui-même et vers tous les hommes de bonne volonté, pour savourer et considérer quelle est leur solidarité et leur concorde dans l'amour. Avec grand désir, il désirera que Dieu laisse se répandre ses dons habituels, et l'en suppliera, afin que ceux-là demeurent fermes dans son amour et dans la vénération qu'ils lui doivent éternellement. Un tel homme éclairé pourra instruire et enseigner, corriger et servir tous les hommes, fidèlement et avec discernement, car il est porteur d'un amour de communion. C'est pourquoi il est médiateur entre Dieu et tous les hommes.


De personne à personne

Dans le sacrement de l'autel, il nous fait encore don de sa sublime personne, en une lumière insaisissable. Nous sommes ainsi unis au Père, et transférés auprès de lui, où il accueille les fils de son élection en même temps que son fils selon la nature. Nous rejoignons ainsi l'héritage qui est le nôtre, la divinité, pour une atitude éternelle.


Défaillance de la raison

Grâce à la raison éclairée, l'esprit s'élève dans une attention /1 intime. Il contemple et observe /2, au plus intime de son esprit, en ce lieu où le toucher est vivant. C'est à ce moment que la raison et toute lumière créée défaillent, incapables d'aller au-delà. Car la clarté divine, qui flotte au-dessus et qui produit ce toucher, parce qu'elle est sans fond, aveugle tout regard créé au moment même où elle le rencontre, étant à l'égard de toute intelligence qui opère dans la lumière créée, ce que la clarté du soleil est aux yeux de la chauve-souris.

Et cependant, sans cesse et à nouveau l'esprit est réclamé et éveillé par Dieu et par lui-même, pour scruter cet attouchement dans son fond, pour savoir ce que Dieu est et ce qu'est ce toucher. De même, la raison éclairée n'a de cesse qu'elle s'interroge toujours à nouveau pour savoir d'où cela vient, et elle redouble d'effort dans ses recherches pour remonter jusqu'en la source /3 de ce filet de miel. En vain : elle n'en saura jamais davantage que ce qu'elle en savait le premier jour. La raison et toute considération l'avouent : « Je ne sais pas ce que c'est. » Car la clarté divine qui flotte au-dessus d'elle refoule et aveugle toute intelligence au moment même où celle-ci la rencontre. Dieu se tient ainsi dans sa clarté, au-delà de tous les esprits qui sont au ciel et sur la terre.


L'intelligence cède; seul l'amour peut aller plus avant

Ceux qui, avec des vertus et des occupations intimes, auront creusé leur fond jusqu'au tréfonds /4, où est leur source, qui est la porte de la vie éternelle, seront en mesure de sentir

1. Pour ghemerke.
2. Pour merket.
3. Ici pour gronde.
4. Pour die baren grant dore graven bebben.

le toucher. La clarté de Dieu y rayonne si puissamment que la raison et toute intelligence défaillent en voulant poursuivre, et doivent subir et céder en présence la clarté insaisissable de Dieu. Cependant, l'esprit le sent dans son fond, et quoique la raison et l'intelligence défaillent devant la clarté divine et restent au-dehors, à la porte, la puissance d'amour veut poursuivre. Car elle est réclamée et invitée comme l'intelligence, quoiqu'elle soit aveugle, et elle voudrait jouir. Or jouir est situé dans ce que l'on savoure et sent, non dans ce que l'on sait. C'est pourquoi, là où l'intelligence reste au-dehors, l'amour voudrait pénétrer.


...s'il nous arrivait de perdre la ressemblance, c'est-à-dire la grâce de Dieu, nous serions damnés. C'est pourquoi, aussi longtemps que Dieu trouve encore en nous quelque capacité à recevoir sa grâce, par sa libre bonté, il veut nous rendre vivants et semblables à lui par le moyen de ses dons.


« Que ta volonté, non la mienne, soit faite en tout. »

Lorsque le Christ approchait de sa Passion, il prononça cette même parole devant son Père, en s'effaçant /1 humblement. Pour lui, ce fut la parole la plus délectable et la glorieuse qu'il articula jamais ; pour nous, la plus profitable ; pour son Père, la plus aimable ; et pour le diable, la plus injurieuse. Car c'est dans le Christ renonçant à sa volonté propre, selon son humanité, que nous avons tous été sauvés.

Chaque amant est cependant un avec Dieu et dans le repos, et en même temps semblable à Dieu dans les oeuvres de l'amour.


- Discernement et goût des choses de Dieu

Lorsque l'air est traversé par la lumière du soleil, la beauté et la somptuosité de l'univers entier apparaissent, tandis que les yeux de l'homme sont éclairés et que celui-ci trouve sa joie dans le nombre et la variété des couleurs. De même, lorsque nous sommes simples au-dedans de nous-mêmes, et que notre faculté de connaître /1 est éclairée et traversée par le rayonnement de l'Esprit d'intelligence, nous sommes à même de connaître les sublimes propriétés qui se trouvent en Dieu, et qui sont la source de toutes les oeuvres qui s'écoulent de lui.


Le don de Sagesse

Comprends bien : lorsque l'on retourne au-dedans de soi et que l'on se recueille, l'unité fruitive de Dieu se présente exactement comme une ténèbre sans modes, et comme quelque chose d'insaisissable. Grâce à l'amour et à une intention simple, l'esprit se recueille activement, offrant toute vertu, mais aussi fruitivement, s'offrant lui-même au-delà de toute vertu.


2.330 La rencontre sans intermédiaire : présentation

Comprends-moi bien : Dieu rayonne sans mesure, d'une clarté insaisissable, au-dedans de nous. Il est ainsi la cause de tous les dons et de toutes les vertus. Or, cette même lumière insaisissable transforme et traverse le penchant fruitif de notre esprit, sans modes, c'est-à-dire avec la lumière insaisissable elle-même. Dans cette lumière, l'esprit s'enfonce au-delà de lui-même, dans un repos fruitif, car le repos est sans modes et sans fond. Connaître ce repos est en outre impossible, sinon par lui-même, c'est-à-dire par le repos même. Car si nous pouvions le connaître et le saisir, il serait alors retombé en deçà, affecté par les modes et les mesures. Il ne serait plus à même de nous contenter, mais tournerait en éternelle inquiétude.


Notre essence en Dieu et notre essence dans le temps

Cette sortie et cette vie éternelles que nous possédons de toute éternité en Dieu, et que nous sommes sans nous-mêmes, sont l'origine de notre essence créée dans le temps. Celle-ci est suspendue dans l'essence éternelle, et est un avec elle, selon son être essentiel. Cette essence et cette vie éternelles, que nous possédons et que nous sommes dans l'éternelle sagesse de Dieu, sont semblables à lui. En effet, notre essence demeure éternellement dans l'essence divine, sans distinction, et elle s'écoule aussi éternellement au-dehors, par la naissance du Fils, en une altérité qui est distincte selon l'idée /2 éternelle.


Si je décris et développe toutes ces façons d'agir de Dieu, c'est pour louer son immense sagesse, sa grande miséricorde et libéralité. Il se tourne encore vers chaque homme bon avec un amour particulier, selon qu'il en est digne. La sagesse infinie regarde les désirs amoureux qui se dressent au ciel et sur la terre, et voit comment ils s'écoulent vers la sublime unité, avec forte instance, zèle intime, et avec toutes les puissances rassemblées. L'amour et la libéralité sans fond se déversent alors avec toutes les richesses que Dieu lui-même est, et avec les trésors de ses dons.


L'unité fruitive des Personnes de la Trinité et de toutes les âmes en elle

Cette lumière simple de l'essence est sans fond, sans mesure et sans mode. Elle embrasse l'unité des Personnes divines, non moins que l'unité des âmes et de toutes les puissances dans l'âme, de sorte que cette lumière simple embrasse, pénètre et éclaire de bout en bout leur penchant naturel vers leur fond et vers la suspension fruitive en Dieu de tous ceux qu'il a unis avec lui dans cette lumière, de sorte que tout devienne une seule unité fruitive de Dieu et de tous les esprits qui aiment. Car tous les esprits s'écoulent ici au-delà d'eux-mêmes dans l'unité fruitive selon le mode divin et avec une lumière sans mesure.

En effet, dans cette lumière sans modes, en laquelle on s'écoule, l'activité de Dieu et celle de toute créature défaillent. Car dans l'essence de Dieu il n'y a aucune activité ni de Dieu ni d'aucune créature, car les Personnes y sont emportées dans le tourbillon fruitif, chacune selon sa propriété personnelle, alors que, par ailleurs, leur nature étant éternelle, elles ne peuvent pas périr. Tout cela se produit grâce au penchant fruitif vers cette essence sans fond et sans modes. Dieu et tous ceux qui sont unis avec lui, subissent ici la transformation en cette lumière simple. En ce subir, l'âme se rend bien compte que celui qu'elle aime est en train de venir, car, dans l'unité fruitive, elle reçoit davantage qu'elle n'est capable de désirer. Et chacun de ceux qui sont unis, reçoit, en ce subir, joie et fruition insaisissables. Leur joie et leur béatitude ne sont cependant pas pareilles, car chacun d'eux se trouve être noble et élevé selon la faim qui est la sienne, selon son impatience et son élévation en vertu. Il reçoit maintenant un bien commun, dont chacun est plus ou moins pénétré et qui déborde en lui selon sa faim et l'impatience qui est la sienne. Il en reste cependant pour tous, car l'opulence sans fond est sans mesure et sans mode.

C'est ainsi que le Christ déborde dans son âme créée, elle qui a reçu plus qu'elle n'était capable de désirer. Car l'âme du Christ est un être créé, et le bien dont il s'agit ici est sans fond. Le divin amour est une propriété sans mesure, capable de désirer et d'aimer selon un mode qui lui aussi est sans mesure. Cette opulence est sans mode et est située dans l'essence de Dieu. Mais les Personnes oeuvrent selon des modes, chacune selon leur être personnel /1, alors qu'elles jouissent dans l'absence de modes, au niveau de l'essence.

C'est là que les Personnes débordent vers l'absence de modes, c'est-à-dire qu'il leur faut subir la clarté abyssale et recevoir davantage qu'elles ne sont capables de désirer, c'est-à-dire selon leur essence. De là vient que tous ceux qui sont traversés et pénétrés jusqu'au bout par cette fruition, s'écoulent au-delà d'eux-mêmes, grâce à cette lumière, dans l'absence de modes. Car cette lumière abyssale, lors de cette fruition, se trouve être sans modes. Lorsqu'ils se sont ainsi écoulés au-delà d'eux-mêmes, dans l'absence de modes, ils sont établis dans cette lumière abyssale, quelque part qui est nulle part /2, c'est-à-dire qu'ils y sont établis comme en une chose insaisissable, ce qui constitue leur joie la plus grande.

1. Pour persoenlijcbeyt.
2. Pour nieuwerincs.

Car puisque, grâce à la fruition, ils se sont écoulés au-delà d'eux-mêmes jusqu'à se perdre, et qu'ils ont été établis en Dieu comme en une absence de modes et en une opulence insaisissable, Dieu s'est à présent établi en eux, dans cette même absence de modes. Cette essence sans modes n'est jamais atteinte par des oeuvres, ni par Dieu ni par aucune créature, car elle est la fruition de Dieu et de tous ses saints. Voilà comment Dieu et tous les esprits aimants sont fruitivement suspendus dans l'essence simple de Dieu.


Dans cette pure simplicité /1 de l'essence divine, il n'y a ni connaître, ni désirer, ni oeuvrer, car elle est un abîme sans modes, qui ne peut jamais être atteint ni saisi par des oeuvres. C'est cela que le Christ demandait dans sa prière : que nous devenions un, comme lui et son Père sont un, grâce à l'amour fruitif et à l'immersion au-delà, dans la ténèbre sans modes, où toute activité de Dieu ou d'une quelconque créature vient à se perdre et à s'écouler au-delà d'elle-même.


Il est un feu sans mesure, qui transforme et traverse de sa lumière tous les esprits recueillis, dans la grâce et dans la gloire, et qui se sont liquéfiés comme l'or dans la fournaise de l'unité divine. Chacun jouit et savoure selon son état et sa dignité. Ce divin feu brûle cependant sans distinction, même si on y trouve du cuivre, du plomb, du fer, et finalement de l'argent et de l'or et toutes sortes de métaux, fondus ensemble dans le feu insaisissable. Or chaque métal, c'est-à-dire chaque esprit, possède son propre entendement et sentiment, et subit la transformation par l'amour essentiel de Dieu selon sa noblesse et sa dignité, bien que l'amour qui s'écoule soit le même pour tous.


Voilà le clair soleil, qui resplendit et brûle sur la cime de l'âme, attirant l'entendement vers le haut, pour contempler et être éclairé, et donnant de fixer sans défaillir l'éternité. Voilà la source sans fond d'eau vive, qui s'écoule du dedans au dehors, avec sept fleuves principaux qui sont les sept dons, rendant le royaume de l'âme fécond en toute vertu. Ces veines vivantes et bouillonnantes, les esprits sublimes les ont suivies jusque dans le fond vivant d'où cette source prend son origine. C'est là qu'ils se sont écoulés et ont été transportés, en s'écoulant de clarté en clarté, de délices en délices. Car c'est là que tombe une rosée aux gouttes de miel, la rosée des joies inexprimables qui donnent de se liquéfier et de s'écouler dans les délices de la béatitude divine.


Il a créé l'âme de chacun comme un miroir vivant dans lequel il a imprimé l'image de sa nature. C'est ainsi qu'il vit imprimé avec son image en nous, et nous, imprimés en lui, car notre vie créée est une, sans intermédiaire, avec l'image et avec la vie que nous possédons de toute éternité en Dieu.

La vie que nous possédons en Dieu est, elle, une en Dieu, sans intermédiaire.


Tous trois nous rendent semblables à Dieu et nous unissent à lui, car la pupille de notre oeil simple est un miroir vivant, fait par Dieu à son image, et dans lequel il a imprimé son image, c'est-à-dire sa divine clarté. Avec elle, il a abondamment rempli le miroir de notre âme, de sorte qu'aucune autre clarté ni image ne pourrait jamais y pénétrer. Cette clarté, cependant, n'est pas un intermédiaire entre nous et Dieu, car elle est cela même que nous voyons, et en même temps la lumière avec laquelle nous voyons, tout en n'étant pas notre oeil qui voit. En effet, alors même que l'image de Dieu se trouve sans intermédiaire dans le miroir de notre âme et lui est unie, l'image n'en est pas pour autant le miroir, car Dieu ne devient pas créature. Mais l'union de l'image dans le miroir est si grande et si noble que l'âme est appelée image de Dieu, dans le nu-regard de l'âme, c'est-à-dire dans l'oeil simple qui est toujours ouvert, au-delà de la raison,

1. Ici pour willegb.
2. Certains rattachent ce membre de phrase à la phrase précédente. Dans les deux cas le sens reste obscur.

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dans le fond de notre intelligence. C'est là que leur apparaît la vérité éternelle remplissant le nu-regard qui est l'oeil simple de notre âme. L'essence, la vie, l'oeuvre de celui-ci est de contempler, de voler et de courir, et de s'élever sans cesse au-delà de notre être de créature, sans regarder ni retourner en arrière.


C'est pourquoi son toucher et nos élans cachés et intimes constituent l'ultime intermédiaire entre nous et Dieu, là où nous nous unissons avec lui en une rencontre réciproque d'amour. Car la fontaine vivante du Saint-Esprit, où nous nous unissons avec Dieu, possède une veine bouillonnante : le toucher de Dieu.


En effet, notre Père céleste habite en nous, nous visite avec lui-même, et nous élève au-delà de la raison et de toute considération. Il nous dépouille de toutes les images, et nous attire dans notre origine, là où nous ne trouvons que désert sauvage et nudité sans images, qui correspond sans cesse à l'éternité.


3.43 L'essence « vivante »

Le troisième point traite de l'essence vivante, où nous sommes un avec Dieu au-delà de toute occupation d'amour, en une fruition éternelle ; c'est-à-dire au-delà de toute activité et passivité' dans un bienheureux désoeuvrement, au-delà de l'union avec Dieu, dans l'unité, là où personne n'est plus capable d'oeu-vrer sinon Dieu seul. Car l'ouvrage de Dieu, c'est lui-même et sa nature. Lorsqu'il est à l'oeuvre, nous sommes désoeuvrés et transformés, un avec lui dans son amour. Mais non

1. Pour Boven werken ende ghedooeghen.

pas un dans sa nature, car nous serions alors Dieu et anéantis en nous-mêmes, ce qui est impossible. Nous y sommes au-delà de la raison et sans la raison, dans un clair savoir.

Nous n'y sentons plus de séparation entre nous et Dieu, car nous y sommes spirés au-delà de nous-mêmes et au-delà de tout ordre, dans son amour. Là on ne réclame plus et on ne désire plus, on ne donne ni ne prend. Là il n'est plus que l'essence désoeuvrée et bienheureuse, qui est la couronne et la récompense, dans l'ordre de l'essence, de toute sainteté et de toute vertu.

Tel fut le désir de Notre doux Seigneur Jésus-Christ lorsqu'il pria : « Père, je veux que tous ceux que tu m'as donnés soient un comme nous sommes un /1. » Non pas selon tous les modes, car lui est un avec le Père dans sa nature, puisqu'il est Dieu. Il est aussi un avec nous dans notre nature, puisqu'il est homme. Il vit en nous et nous en lui par sa grâce et par nos oeuvres bonnes. Il est ainsi unis avec nous, et nous avec lui. Dans sa grâce, nous aimons et nous fréquentons avec lui notre Père céleste.

1.Cf. Jn17, 11-12.

Dans l'amour et dans les occupations, nous sommes unis avec notre Père céleste, mais non pas un. Car le Père nous aime, et nous l'aimons en retour. Entre le fait d'aimer et celui d'être aimé, nous sentons toujours une séparation et une altérité : telle est la nature de l'amour éternel.

Mais lorsque, au-delà de toutes les occupations d'amour, nous sommes étreints et enlacés avec le Père et le Fils dans l'unité du Saint-Esprit, nous sommes tous un, comme le Christ, Dieu et homme, est un avec son Père dans l'amour sans fond des deux autres. En ce même amour, nous atteignons notre accomplissement dans une même et éternelle fruition, c'est-à-dire dans l'essence bienheureuse et désoeuvrée, qui ne peut être saisie par aucune créature.

3.44 La sur-essence de la « vie vivante »

De plus, dans notre être désoeuvré, où nous sommes un avec Dieu dans son amour, commencent la contemplation et le sentiment sur-essentiels, qui sont ce qu'il y a de plus élevé à exprimer en paroles : c'est la vie mourante et la mort vivante, mourant à partir de notre essence vers la béatitude suressentielle.

Lorsque, par grâce et Dieu aidant, nous nous gouvernons nous-mêmes jusqu'à être capable de nous dépouiller de toute image, dès que nous le voulons, et cela jusqu'à pénétrer dans notre être désoeuvré, où nous sommes un avec Dieu dans l'abîme sans fond de son amour, cela nous satisfait amplement. Car nous possédons Dieu en nous, et nous sommes bienheureux dans notre essence, grâce à Dieu qui y est à l'oeuvre, avec qui nous sommes un dans l'amour, non pas dans l'essence ni dans la nature. Par ailleurs, nous sommes bienheureux et la béatitude même dans l'essence de Dieu, là où celui-ci jouit de lui-même et de nous tous, dans sa sublime nature. Voilà le noyau de l'amour, caché pour nous dans les ténèbres et une nescience sans fond.

Cette nescience est la lumière inaccessible, qui est l'essence de Dieu et notre sur-essence, et qui n'est essentiel qu'à lui. Car il est sa propre béatitude et fruition de lui-même dans sa nature.

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Dans sa fruition à lui, nous sommes morts, enfoncés au-delà de nous-mêmes et perdus, cela selon le mode de notre fruition, non selon le mode de notre essence. Car notre amour et son amour sont toujours semblables et un dans la fruition, lorsque son Esprit a absorbé et englouti notre amour en lui-même, dans la fruition et dans une seule béatitude avec lui.


1. 125 En quoi consiste leur contemplation

La contemplation est un savoir sans modes,

toujours demeurant au-delà de la raison.

Descendre dans la raison, elle ne le peut,

ni raison la rejoindre au-delà d'elle-même.

Absence de modes éclairée est le miroir limpide

dans lequel Dieu brille de son éternelle clarté.

Absence de modes est un sans façon

dans lequel toutes les oeuvres de raison défaillent.

Absence de modes n'est pas Dieu, mais la lumière avec laquelle on voit.

Ceux qui marchent en l'absence de modes, dans la lumière divine,

voient en eux-mêmes une immensité dépeuplée/1.

1. Ongestichte, proche de Vide, que Surius traduit par Vastitas.

Absence de modes est au-delà de raison, mais non sans elle.

Elle voit toute chose sans s'étonner.

Étonnement est en deçà :

vie de contemplation ignore l'étonnement.

Absence de modes voit, mais ignore quoi ;

c'est au-delà de tout, ni ceci ni cela.


Il me faut désormais abandonner la rime,

si je veux clairement décrire la contemplation.


1. 2 La vie de contemplation
1. 20 Ses fondements
- rentrer en soi et se recueillir dans la nu-pensée

Si tu veux expérimenter en toi la vie de contemplation, tu te recueilleras au-delà de la vie de tes sens, au plus haut de ta vie intime, ornée de toutes les vertus dont j'ai parlé. Occupe-toi de Dieu en rendant grâces, avec des louanges et avec un éternel respect. Que ta pensée soit nue, dépouillée de toute image sensible. Que ta raison soit ouverte et élevée en amour, jusqu'à la vérité éternelle. Que ton esprit soit à découvert, tel un miroir vivant, pour recevoir l'image éternelle de Dieu.

- pour y accueillir la lumière de Dieu

Regarde : la lumière spirituelle /1 s'y montre, elle que ni sens, ni nature, ni raison, ni étude éclairée sont à même de saisir. Cette lumière nous donne liberté et audace envers Dieu. Elle est plus noble et plus sublime que tout ce que Dieu a créé dans la nature. Car elle est la perfection de la nature et l'intermédiaire éclairé entre nous et Dieu. Notre pensée nue et dépouillée de toute image est le miroir vivant dans lequel brille cette lumière.

1. Ici pour Verstendich.

Dans cette lumière, l'Esprit de notre Seigneur parle au coeur béant et aimant : « Je suis à toi, et tu es à moi. J'habite en toi et tu vis en moi ». Lorsque se rencontrent la lumière et l'attouchement, la joie et les délices de l'âme et du corps sont si intenses dans le coeur élevé, que l'homme ne sait pas ce qui lui arrive ni comment il pourra le supporter. C'est ce qu'on appelle le « Jubilus », que personne ne peut traduire en paroles ni connaître, hormis celui qui le ressent. Ce « Jubilus » vit dans un coeur qui aime, et qui est ouvert à Dieu et fermé à toutes les créatures. De là provient la « Jubilatio », c'est-à-dire un attachement sensible du coeur, une flamme ardente jointe à la dévotion, à l'action de grâces, à la louange et à un éternel respect pour Dieu. Par contre, celui qui ressent cette douceur, qui s'en réjouit et y cherche sa satisfaction, sans remercier ni louer Dieu, se trompe du tout au tout.

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Tel est le premier mode et le plus humble, selon lequel Dieu se montre dans une vie de contemplation. Et voici maintenant un exemple concret que je donne à l'intention de ceux qui ne ressentent pas cela. Prends un miroir qui est creux à l'intérieur comme une assiette. Dépose dans le miroir des matériaux secs et inflammables, et oriente le creux du miroir vers les rayons du soleil. Le matériau sec s'enflammera et prendra feu grâce à la chaleur du soleil et l'aspect concave du miroir. C'est ce qui se passe dans ton recueillement. Si ton coeur est vivant et béant, respectueusement élevé vers Dieu, la lumière de sa grâce brille dans le coeur ouvert et béant, purifie la conscience et brûle tous les défauts qui sont dans l'homme, par le feu de l'amour de Dieu.


1.34 Le mode de l'union dans le nu-amour

Le quatrième mode est ainsi un état de désoeuvrement, uni à Dieu dans le nu-amour et dans la lumière divine, dégagé et désaffecté de toute occupation d'amour, au-delà des oeuvres, subissant /6 un amour simple et sans

1. Cf. Rm 8, 14.
2. Cf. Col 3, 3.
3. Avant de l'avoir annoncé explicitement, l'auteur décrit déjà ici le quatrième mode.
4. Ici pour Overformt.
5. Au lieu de Es, nous lisons ghevoelt hem, avec le mss D et Surius.
6. Au sommet de l'expérience mystique, Ruusbroec décrit ici un moment de passivité totale, mais qui ne pourra jamais dispenser des oeuvres des vertus par ailleurs.

plis /1, qui consume et anéantit en lui-même l'esprit de l'homme, de façon à le faire s'oublier, ne connaissant plus ni soi-même, ni Dieu, ni aucune créature, mais seulement l'amour qu'il savoure et ressent et qui s'est installé en lui dans le désoeuvrement simple.


- Dans la vie intime de désir

De même, lorsque le désir libre et élevé, détaché et vide de toute créature, est fermé au monde et ouvert à Dieu et à ses dons, le soleil de la grâce pénètre dans le coeur ouvert et élevé, qui désire Dieu et toutes les vertus. Les puissances de l'âme se réjouissent alors lorsqu'elles ressentent à nouveau la grâce de Dieu. Car à l'âme élevée, Dieu se montre tel qu'il est dans sa nature, c'est-à-dire nu et dégagé de toute image, sans forme ni mode, sans mesure et sans fond. Il est ainsi objet pour un désir élevé et pour une âme vide.


Car lorsque Dieu se révèle et qu'il s'y montre à nous, la raison de l'âme est comme l'oeil de la chauve-souris qui est aveuglé par la lumière du soleil. C'est là que commencent l'esprit qui aime et la vie vivante de l'âme qui sans cesse adhère à Dieu avec amour. Cet esprit ressemble à l'aigle noble qui, sans reculer, contemple et fixe du regard la clarté du soleil.

C'est ainsi que se comporte l'oeil parfaitement simple/1 de l'esprit aimant, lorsqu'il reçoit au-dedans de lui le rayonnement de la clarté de Dieu, au-delà de la raison et sans intermédiaire. Le Père des cieux s'y adresse de la sorte à l'esprit aimant : « Ouvre largement ton oeil simple et regarde qui je suis : essence, vie, sagesse, vérité, béatitude éternelle, amour sans commencement. Je te rends libre ; reste avec moi ; perds-toi en moi et tu te trouveras en moi, et moi en toi, en même temps que tous les esprits aimants qui sont élevés avec toi et unis en moi. Sois libre en toi, et liberté en moi. Sois bienheureuse en toi, et béatitude en moi. Je te donne une connaissance simple et claire de moi en toi.


- En se revêtant de la tunique sans couture du Christ

Le Christ est encore orné et revêtu d'une tunique entièrement tissée sans couture. Par elle nous comprenons ses deux natures, divine et humaine. Cette tunique n'appartient qu'à lui du fait de sa nature, qu'il a reçue de son Père et de sa mère. À nous, elle appartient par grâce, si nous sommes ses disciples et unis à lui par la foi chrétienne et la charité, et y persévérant jusqu'à la mort. C'est ainsi que nous sommes revêtus de lui. On ne peut ni déchirer ni partager cette noble tunique, car tous nous sommes ses membres vivants, lui étant notre tête. Cette tunique a été tirée au sort en notre faveur, grâce à la sainte chrétienté. Nous sommes ainsi tous revêtus d'un vêtement unique qui est le Christ.

C'est ainsi que nous pouvons voir, connaître et aimer, goûter et ressentir, avec un esprit joyeux, l'éternelle charité et les glorieuses occupations qui existent entre Dieu et l'âme noble de notre Seigneur Jésus-Christ. Voilà la beauté de la tunique dont nous sommes revêtus pour une gloire éternelle avec Dieu. Voilà la joie et l'allégresse insaisissables.


Il nous aime, et nous l'aimons en retour. Il est un avec nous dans l'amour, et nous sommes un avec lui et avec tous ses bien-aimés en grâce et en gloire.


Il est la perle précieuse : celui qui le cherche et qui le trouve, vend tout ce qu'il possède pour acheter cette pierre noble à laquelle rien de ce qui a été créé n'équivaut. Le trésor de la sagesse est caché au monde, dans le champ de la vie spirituelle, mais le marchand sage, qui a trouvé le trésor, vend dans la joie tout ce qu'il possède et tout ce qu'il pourrait posséder en ce temps-ci, pour acheter le champ de la vie spirituelle, dans lequel est caché le trésor des richesses divines, comme cela a été montré à son esprit.


3. 7 Conclusion de la partie consacrée aux astres : Petit Traité du renoncement à la volonté propre

Dieu a créé l'âme raisonnable entre la vie naturelle et celle de la grâce. Cette âme est en rapport avec les sens qui sont au-dessous d'elle, avec la raison qui est en elle ; et elle est spirituelle au-delà d'elle-même. Mais ces trois éléments constituent une seule vie dans l'homme, de par sa nature. À cette âme raisonnable, Dieu a donné en mains une balance, en laquelle il s'est déposé lui-même et tout ce qu'il a créé. Il réclame et ordonne à notre raison et à notre puissance d'aimer, de peser toutes choses avec précision, selon ce qu'elles valent, et de choisir ensuite ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire lui-même. Même la raison naturelle atteste que c'est ainsi que nous devons faire, car tous, nous penchons toujours naturellement dans le sens de ce que nous croyons être meilleur.

Prête maintenant vivante et fervente attention à ce qui suit, car nous en avons besoin. Dieu nous a regardés et connus, de toute éternité, dans sa sagesse, et il veut que nous aussi, nous ouvrions nos yeux intérieurs pour le regarder en une simplicité sans feinte. Il nous a appelés de toute éternité, et il veut que nous dressions nos oreilles intérieures pour écouter sa grâce qui nous parle au-dedans. Il nous a choisis de toute éternité, et il veut que nous le choisissions de préférence à toute créature. Il nous aime, et il nous a aimés de toute éternité, et il nous ordonne de l'aimer en retour éternellement - ce qui n'est que justice - Lorsque le bien-aimé est uni à la bien-aimée, les deux côtés de la balance sont à l'horizontale et se tiennent en équilibre. L'amour est éternel. Il a son origine en Dieu, touche notre esprit et réclame de nous un amour en retour. C'est ainsi que l'on s'occupe d'amour entre Dieu et nous, comme un anneau d'or qui n'a ni début ni fin. Notre amour commence en Dieu, et en lui il s'accomplit. Dieu se donne lui-même dans notre esprit, et nous nous donnons en retour dans son Esprit. C'est alors que la balance de l'amour ne bouge plus, et que nous portons l'image de Dieu dans notre esprit. Nous vivons ainsi avec Dieu, tournés vers Dieu, en Dieu et un avec lui. Nous sommes alors des marchands sages. Car nous nous sommes dépouillés de tout ce que nous sommes pour tout ce qu'il est, et nous nous sommes établis en tout ce que nous sommes en nous établissant en tout ce qu'il est, nous acquérant nous-mêmes en lui. C'est alors que nous sommes des fils qui portons en notre esprit l' image de Dieu pour laquelle nous avons été faits. Une telle vie est au-delà de toute ordonnance, au-delà de la raison et des sens. Nous y sommes un avec Dieu, sans rien perdre ni rien gagner.


Nous serons un avec sa libre volonté, afin de vivre sans soucis ni préoccupations. Avec lui, nous donnerons et nous prendrons, nous agirons et nous omettrons d'agir, nous aimerons et nous haïrons : nous sommes ainsi unis avec lui dans la liberté, et une seule volonté avec lui. Nous préférerons croire et espérer en lui, et lui faire confiance, plutôt que d'être sûrs de la vie éternelle. Nous choisirons librement de le servir, de le remercier et de le louer éternellement, comme le font les anges et les saints : voilà la vie éternelle.

Nous serons tellement dépouillés de nous-mêmes et de notre volonté propre, étant morts dans sa libre volonté à lui, que, quoi qu'il fasse avec nous en ce temps-ci ou dans l'éternité, cela sera notre plus grande joie. Il nous ordonne de l'aimer éternellement, mais non pas de choisir une récompense.


- Leur désœuvrement

Les fils légitimes de Dieu, qui sont nés de Dieu, ne commettent d'injustice envers personne. Ils sont intègres, souffrent et supportent tout ce qu'on leur inflige. Ils prient et intercèdent pour leurs ennemis et pour le salut de tous les hommes. C'est ainsi qu'ils vivent en paix et en repos avec Dieu, dans le temps et l'éternité. Tous ceux qui sont morts à eux-mêmes dans la volonté même de Dieu, et qui sont morts à tout ce qui leur est propre dans la très chère volonté de Dieu, ont trouvé en lui vie éternelle et béatitude sans fin. Ils sont élevés au-delà de tout ce qui les détournerait de Dieu ou les tournerait vers lui, au-delà de toute vertu et de toute occupation d'amour, dans un désoeuvrement sans images. C'est là qu'ils ont reçu l'opulence sans fond et une liberté sans contrainte, de sorte qu'ils sont en mesure de sortir d'eux-mêmes vers toute oeuvre bonne, de se recueillir en eux-mêmes en toute vertu et occupation d'amour, pour y demeurer, habitant au-dedans, immobiles, affermis avec Dieu, en unité d'amour que personne ne peut leur enlever. Car ils habitent en Dieu, et Dieu habite en eux, de sorte qu'ils sont assurés de la vie éternelle.


Jouir de Dieu, c'est Dieu qui s'écoule en nous, et nous qui nous nous écoulons au-delà, en lui.


Alors il s'écria d'une voix forte : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » À ce moment, il vit dans son esprit tout ce que Dieu avait prévu et ordonné à son sujet de toute éternité, et tout ce que les prophètes avaient prédit en rendant témoignage sur lui, depuis le commencement du monde. Il s'en porta garant en affirmant avec un esprit tout joyeux : « Tout est accompli ».


voie d'un recueillement qui permet de livrer à Dieu l'entendement dépouillé de toute image. Mais celui-ci va de pair à la fois avec une descente et une montée. Une descente, pour imiter et accompagner l'abaissement du Christ, jusque dans une « profondeur sans fond, insondable à jamais », en nous soumettant humblement à tout ce que Dieu permettra qui nous arrive. Puis une montée, « à partir de cette bassesse profonde », qui permettra d'aimer Dieu « dans la hauteur suprême », pour y « défaillir (encore une fois) dans ses oeuvres » et ses efforts, et ainsi faire place à l'union elle-même, « cédant à la fruition », au-delà de tout ouvrage. « Là-haut règne un silence éternel, dans notre sur-essence. Aucune parole n'y est prononcée, dans l'unité des Personnes ».


Pour ce faire, il nous faut nous recueillir au-dedans de nous-mêmes et livrer notre nu-entendement, désaffecté de toute image, à la vérité insaisissable de Dieu. Nous expérimenterons ainsi son image en nous, et le reflet de notre image en celle-ci, et nous serons un avec elle. C'est là la voix la plus claire avec laquelle nous pouvons appeler le Fils de Dieu au-dedans de nous, pour être établis avec lui dans son héritage et dans le nôtre.

Parés de cet honneur élevé, nous retournerons à nous-mêmes et nous nous inclinerons devant la bonté toute-puissante de Dieu en nous anéantissant nous-mêmes et en supportant de souffrir tout ce que Dieu permettra qu'il nous advienne dans le temps et dans l'éternité.


Là-haut règne un silence éternel dans notre sur-essence. Aucune parole n'y est prononcée, dans l'unité des Personnes.

Personne ne peut y pénétrer sans amour et sans juste occupation de vertu. C'est pourquoi ils se trompent ceux qui parlent de leur faux désoeuvrement.


Car, aussi longtemps que quelqu'un n'a pas dépassé la quarantaine, il demeure très versatile, impressionnable et inconstant de nature, et, sans le savoir, il recherche confort, saveur et volupté dans ses occupations qui se trouvent ainsi mêlées de naturel. Pensant nourrir son esprit et une vie sainte, il nourrit son amour-propre /1 et sa nu-nature. C'est pourquoi saint Grégoire note que les prêtres de la Loi ancienne travaillaient et servaient dans le Temple jusqu'à l'âge de cinquante ans, pour être ensuite gardiens du Tabernacle /2, car le naturel s'était alors refroidi et diminuait chez eux. Ils en étaient ainsi mûrs et apaisés au-dedans d'eux-mêmes, grâce à des oeuvres bonnes prolongées. Dans la Loi juive, on laissait la terre en repos, la cinquantième année, et toute dette était remise, tous les prisonniers étaient libérés, et tous les esclaves, libres de naissance, étaient libérés. Chacun retournait à la terre qui était la sienne ou qui avait été celle de ses ancêtres. Voilà ce que je veux dire : lorsque nous recevons en nous la naissance de Jésus-Christ, nous commençons à vivre. Il nous faut ensuite servir, travailler et peiner dans le Temple de Dieu — c'est-à-dire au-dedans de nous-mêmes — avec la pénitence et avec de saintes occupations aussi longtemps qu'avec l'aide de Dieu nous chassons et surmontons

1. Pour Eyghenbeit sijns selfs.
2. Dialogues II, Vie de saint Benoit, 2 ; PL 66, 132. 134. Cf. Nb 8, 23-25.

notre vie mondaine de péché, et tout ce qui est contraire à Dieu et à la vertu, en paroles, en oeuvres et en toutes nos occupations. Et cela, afin que l'amour devienne tellement puissant en nous qu'il puisse nous élever dans cette hauteur suprême qu'il est lui-même. Sa bonté s'écoulera alors au travers de notre intériorité tout entière et la remplira avec d'autant plus de délices et de joie que notre terre sera vide et au repos. Car notre homme extérieur se tiendra alors désoeuvré et vide de toute occupation. Nous serons alors âgés de cinquante ans.


Une phrase semble caractériser ce jeu du bonheur, mais qui résume aussi tout le parcours spirituel que Ruusbroec propose partout à ses lecteurs : « Avec amour, nous saisirons l'amour, et nous serons saisis par lui ».


Dans notre corps glorieux, nous posséderons une âme vivante, ornée de toutes les vertus. Nos corps seront sept fois plus lumineux que le soleil, ils seront transparents comme le cristal ou le verre, et à tel point impassibles que tout le feu de l'enfer et tous les glaives qui ont jamais été fabriqués ne pourront le moins du monde nous blesser ou nous faire tort. Nos corps seront aussi agiles que la lumière : là où l'âme souhaitera être, elle y entraînera le corps en un clin d'oeil ; et aussi très subtils : même un mur de métal d'une épaisseur de cent milles, les corps le traverseront comme la lumière du soleil traverse le verre.


L' occupatton d'amour, c'est répudier, quitter, mépriser et haïr tout ce qui est provisoire et périssable, dans la mesure où cela constitue un intermédiaire ou un obstacle aux vertus et à l'occupation d'amour.


Sois tout entière à lui, confie-toi totalement à lui, et tu expérimenteras en ton esprit la vraie liberté, celle qui consiste être unie à lui par amour, au-delà de toutes les occupations des vertus, dans le témoignage que rend l'esprit à ton esprit que tu es la fille choisie de dieu.


le père parle une troisième fois dans la mi-pensée, dégagée de toute image : « regarde-moi, voilà que je te donne ma lumière. regarde-moi, ce que je suis en moi-même, au-delà de tous ces noms qui peuvent être exprimés en paroles. car dans la lumière créée de ma grâce je te montre ma lumière incréée, celle que je suis moi-même. dans ta visée éclairée tu pourras me voir autant de fois que tu le voudras ». voici le troisième article du premier mode de la vie qui contemple.

voici maintenant le premier point du deuxième mode qui est un écoulement de la sagesse de dieu. le père y dit : « voici que je te donne, dans ta raison éclairée, ma sagesse, c'est-a-dire mon fils, qui t'enseignera toute vérité ». celui-ci parle à ia puissance d'aimer de l'âme : « de toute éternité je t'ai aimée, et je t'aime encore maintenant. toi, aime-moi donc en retour ».


le troisième point est d'être un avec dieu dans l'amour et dans la fruition, lorsque l'amour de dieu nous a consumés et anéantis, car l'esprit de dieu est comme un gouffre sans orifice qui consume, calcine et engloutit dans son abîme tous les esprits qui aiment. ce point nous rend parfaits selon ia très chère volonté de dieu, en ce temps-ci et pour l'éternité.


ta demeure se trouve au-delà de tout ce qui pourrait émouvoir l'esprit.


aime-toi toi-même pour dieu, pour son service et sa louange


Influences

Gerlac Peters

µ

L'Imitation de NS JC

Table des proches

µ





9 En Indes

518 Kabir (~1440 - 1518)

Simple tisserand à la croisée de l’hindouisme et de l’islam en Inde, revendiqué par les deux traditions.

Granthavali (Doha)

Chapitre du Guru divin,

Il est devenu muet et insensé, ses oreilles n’entendent plus,/Il est devenu comme un paralytique, quand la flèche du Satguru l’a frappé. 10.

Il était parti sur le chemin à la suite du monde et du Ved,/Mais le Satguru est venu à sa rencontre et lui a mis une lampe dans la main. 11. 

Il lui a donné une lampe pleine d’huile, dont la mèche est inépuisable,/Les transactions sont terminées, il n’ira plus au marché. 12.

Quand on a trouvé le Guru, la sagesse a brillé, gardez-vous de vous en séparer,/Quand Govind a fait grâce, le Guru a été trouvé. 13. 

Kabîr, j’ai trouvé un excellent Guru : le sel a disparu dans la farine,/Caste, lignée, famille, tout est aboli : [désormais]  quel nom me donnera‑t-on? 14.»158.



Chapitre de l’expérience,

«Kabir, l’esprit est devenu une abeille, et a trouvé une demeure eterneile, Ce Lotus qui fleurit sans eau, seuls les intimes [de Râm] peuvent le contempler. 6.

Le Lotus s’est épanoui au fond de l’âme, là où le Brahman fait sa demeure,/Là, l’abeille de l’âme a été attirée : seuls quelques rares dévots le comprendront! 7.

Il n’est pas d’Océan sans coquillages, ni de pluie de Svdti sans gouttelettes Kabîr, la Perle germe dans cette forteresse qui a le Vide pour sommet. 8.

Dans le corps même, l’Inaccessible est obtenu, dans l’Inaccessible, un accès,

Dit Kabîr, j’ai accédé à l’Expérience, quand le Guru m’a montré le chemin. 9.

Le soleil s’est absorbé dans la lune, les deux ont habité ensemble,/Alors le désir de l’âme a été comblé, par un coup [heureux] du Destin. 10.

J’ai franchi la limite et pénétré dans l’Illimité, je me suis baigné dans le Vide,

Je me suis reposé dans cette Demeure où les ascètes ne parviennent pas. 11.

Vois ce qu’a fait [le pauvre] Kabir, [il faut que ce soit] par un coup de Destin :

L’Inconnaissable, à la demeure duquel les ascètes ne peuvent atteindre, m’a fait son ami! 12.

L’Amour a éclairé la cage, un Yoga éternel s’est éveillé,/Le doute s’est évanoui, le bonheur est apparu, l’Epoux bien-aimé a été trouvé. 13.

L’Amour a éclairé la cage, le fond de l’âme s’est illuminé, LLe parfum de musc se répand dans la bouche et les paroles en sont imprégnées. 14.

L’esprit s’est attaché à l’Esprit et il a atteint le firmament,/Là où le clair-de-lune brille sans lune, là demeure l’invisible Seigneur Niranjan. 15.

L’esprit s’est attaché à l’Esprit, et l’Esprit s’est dissous dans l’esprit,/Comme le sel disparaît dans l’eau et l’eau dans le sel. 16.


1950 Ramana Maharshi (1879 - 1950)

"L'illumination vient du coeur et arrive au cerveau, siège de l'esprit. Le monde est vu avec l'esprit ; ainsi vous voyez le monde par la lumière réfléchie du Soi. Le monde est perçu par un acte de l'esprit. Quand l'esprit est illuminé il est conscient du monde, quand il n'est pas illuminé, il n'est pas conscient du monde.

Le Soi dans sa pureté est vécu dans l'intervalle entre deux états ou entre deux pensées. L'ego est comme une chenille qui lâche prise d'une feuille seulement quand elle s'est saisie d'une autre. Sa vraie nature est connue quand il est coupé du contact avec les objets ou les pensées. Il vous faut réaliser cet intervalle comme étant la permanente Réalité sans changement, votre être réel, grâce à la conviction acquise par l'étude des trois états...

... Quel que soit l'état dans lequel on se trouve, nos perceptions participent de cet état. L'explication en est que dans l'état d'éveil le corps physique perçoit des noms et des formes physiques ; dans l'état de rêve le corps mental perçoit les créations mentales dans leurs multiples formes et noms ; dans le sommeil profond sans rêve, l'identification avec le corps n'existant plus, il n'y a pas de perceptions ; de même dans l'Etat transcendantal l'identité avec Brahman (le Soi) met l'homme en harmonie avec tout, et il n'y a rien en dehors du Soi.

"Connais-toi toi-même" est ce qu'on a l'habitude de dire. Même cela n'est pas correct. Car, si nous parlons de connaître le Soi, il devrait y avoir deux Soi, l'un connaissant le Soi, un autre étant le Soi qui est connu, ainsi que le processus de la connaissance. L'état que nous appelons la réalisation consiste simplement à être soi-même, ne connaissant rien ni ne devenant rien. Si l'on a réalisé, on est ce qui seul est et qui seul a toujours été.

La réalisation du Soi est la plus grande aide qui peut être prêtée à l'humanité. Voilà pourquoi on dit que les saints sont utiles, même s'ils restent dans des forêts. L'aide est imperceptible mais est pourtant présente. Un saint aide toute l'humanité, bien qu'ignoré par celle-ci.

Il n'y a pas de plus grand mystère que ceci — qu'étant nous-même la Réalité, nous cherchons à atteindre la Réalité. Nous pensons qu'il y a quelque chose paralysant notre Réalité qui doit être détruit avant d'atteindre la Réalité. Ceci est ridicule. Un jour viendra, où vous rirez de votre propre effort."159


CHAPITRE III 160 LA DISCIPLINE MENTALE

D - Comment puis-je discipliner mon esprit ?

M — Aucun esprit n'est à discipliner, si l'on réalise le Soi. Le Soi resplendit lorsque le mental disparaît. Le mental d'un Réalisé peut être actif ou inactif, chez lui le Soi existe seul. Car le mental, le corps, et le monde ne sont pas séparés du Soi. Ils ne peuvent demeurer en dehors du Soi. Pourraient-ils être quelque chose d'autre que le Soi ? Lorsqu'on en est conscient, lorsqu'on a compris cette vérité, pourquoi se tourmenter de ces ombres vaines ? Comment pourraient-elles affecter le Soi ?

D — Mais si le mental n'est qu'une ombre, comment fera-t-on pour connaître le Soi ?

M — Le Soi, c'est le Coeur *, qui brille de sa propre lumière. L'illumination vient du Coeur et se rend au cerveau, siège du mental. On voit le monde avec le mental, donc par la lumière réfléchie du Soi. Le monde se perçoit par un acte du mental. Lorsque ce dernier est illuminé, il est conscient du monde ; lorsqu'au contraire il est dans la nuit, il n'a connaissance de rien.

Si l'on dirige le mental vers l'intérieur, vers la source de l'illumination, la connaissance objective cesse et le Soi brille seul dans le Coeur.

La lune brille parce qu'elle réfléchit la lumière du soleil. Lorsque le soleil est couché, la lune permet de distinguer les objets grâce à la lumière qu'elle reflète. 46 Mais quant à nouveau le soleil se lève, personne n'a plus besoin de la lune, dont le disque est pourtant visible dans le ciel. On peut leur comparer le mental et le Coeur. Le mental nous est utile grâce à la lumière qu'il reflète. On l'emploie pour voir les objets. Lorsqu'on le tourne vers l'intérieur, il s'immerge dans la Source d'illumination, laquelle brille par elle-même. Le mental est alors comme la lune pendant le jour.

Lorsqu'il fait sombre, on a besoin d'une lampe pour s'éclairer. Mais quand le soleil est levé, toute lampe devient inutile, car les objets sont visibles. Pour voir le soleil, aucune lampe n'est nécessaire, il suffit de diriger le regard vers l'astre lumineux du jour. De même, pour voir les objets, la lumière que le mental réfléchit est nécessaire. Pour voir le Coeur, il suffit que notre esprit se dirige vers lui. Alors le mental ne compte plus et le Coeur brille seul, de sa propre lumière.

D — Après avoir quitté l'Ashram * en octobre, je me suis senti enveloppé durant une dizaine de jours par cette paix qui règne auprès de Sri Bhagavan. À chaque instant, au plus fort de mes activités, je sentais au fond de moi-même cette paix au sein de l'unité ; cela ressemblait au double état de conscience qui saisit lorsqu'on somnole au cours d'une conférence ennuyeuse. Puis, tout disparut et les bêtises accoutumées revinrent à la place. Le travail ne nous laisse pas assez de temps pour la méditation. Suffit-il de se souvenir constamment que « JE SUIS » pendant que l'on travaille ?

M — (Après un court moment de silence). Si vous renforcez votre esprit, cette paix continuera sans interruption. Sa durée est proportionnelle à la force mentale acquise par une pratique assidue. Un esprit trempé de la sorte arrive à suivre le courant. En ce cas, qu'il y ait ou non activité, le courant ne se trouve ni affecté, ni interrompu. Le travail n'est pas l'obstacle, mais bien l'idée que c'est vous qui le faites.

D — Faut-il méditer de propos délibéré pour rendre le mental plus fort ?

M — Non, si vous gardez toujours à l'esprit cette idée qu'il ne s'agit pas de votre travail à vous. Au début, il faut faire effort pour s'en souvenir constamment, mais plus tard cela devient naturel et continu. Le travail se fait alors tout seul et votre paix garde sa pureté.

La méditation est votre vraie nature. Vous l'appelez en ce moment méditation, parce que des pensées étrangères vous distraient. Mais lorsqu'elles sont expulsées, vous demeurez seul — c'est-à-dire, dans l'état de méditation, délivré de toutes pensées. C'est votre véritable nature, que vous essayez actuellement d'acquérir, en éliminant d'autres pensées. Cette élimination des pensées adventices, vous l'appelez pour lors la méditation. Mais lorsque la pratique s'établit enfin sur des bases solides, la nature réelle se déploie, et l'on découvre qu'elle est la vraie méditation.

§

CHAPITRE VI LA RÉALISATION DU SOI

D — Comment puis-je obtenir la Réalisation du Soi ?

M — La Réalisation n'est pas quelque chose qu'il faille obtenir ; elle est déjà là. Ce qu'il faut faire, c'est rejeter l'idée : « Je n'ai pas réalisé. »

La sérénité, ou paix, c'est la Réalisation. Il n'y a aucun moment où le Soi n'existe pas. Tant qu'il se présente des doutes, ou le sentiment qu'on n'a pas réalisé, il faut s'efforcer d'extirper ces pensées. Elles sont dues à la confusion entre le Soi et le non-Soi. Lorsque ce dernier disparaît, le Soi seul demeure. Pour faire de la place, il suffit d'enlever l'encombrement : nul besoin d'apporter l'espace nécessaire en le prenant ailleurs.

D — Puisque la Réalisation n'est pas possible sans vâsanâkshaya*, comment vais-je réaliser cet état dans lequel les vâsanâ* sont détruits d'une manière effective ?

M — Vous êtes dans cet état en ce moment !

D — Cela signifie-t-il qu'en m'accrochant au Soi, les

vâsanâ seront détruits à mesure qu'ils se présentent ? M — Ils se détruiront d'eux-mêmes si vous demeurez

tel que vous êtes.

D — Comment vais-je atteindre le Soi ?

M — Il n'y a pas à obtenir le Soi. S'Il était quelque chose qu'il fallût conquérir, cela signifierait qu'il ne

se trouve pas déjà ici, maintenant, et à jamais. Toute chose acquise sera un jour perdue, elle est par conséquent impermanente. Ce qui ne dure pas vaut-il la peine de tant d'efforts ? C'est pourquoi, je le déclare, le Soi ne se conquiert pas. Vous êtes le Soi, vous êtes déjà Cela.

En réalité, vous êtes ignorant de votre état bienheureux. Cette ignorance vous domine et tire un voile sur le soi pur qui est béatitude. Vos efforts doivent être uniquement dirigés vers l'élimination de ce voile qui est l'identification du Soi avec le corps, le mental, etc. C'est elle qui doit disparaître, pour laisser place au Soi.

La Réalisation est donc pour tous ; elle ne fait aucune différence entre les aspirants. Les seuls obstacles proviennent de vos doutes concernant vos capacités et de la conviction qui vous fait dire : « Je n'ai pas réalisé. » Il faut vous débarrasser entièrement de ces obstacles.

D — Quelle est l'utilité du samâdhi ? La pensée y subsiste-t-elle ?

M — Le samâdhi permet Seul de découvrir la Vérité. Les pensées jettent un voile sur la Réalité, qu'il est ainsi impossible d'atteindre en son intégrité dans des états autres que le samâdhi.

Dans le samâdhi, un seul et unique sentiment surnage : « JE SUIS », à l'exclusion de toute autre pensée. — « JE SUIS » —, c'est « DEMEURER EN PAIX »

§

D — Il est des moments où jaillissent de brusques lumières sur une conscience dont le centre est à l'extérieur du moi normal, et qui paraît inclure la. Totalité. Indépendamment de tout concept philosophique, comment Bhagavan me conseillerait-il de m'y prendre pour obtenir, retenir et accentuer ces trop rares illuminations ? L'abhyâsa* dans de telles expériences exige-t-il la retraite ?

M — À l'extérieur !... Qui fait l'expérience d'un extérieur et d'un intérieur ? Ils sont concomitants à l'existence du sujet et de l'objet. Mais qui, à nouveau, est conscient de ces derniers ? Après mûr examen, vous découvrirez qu'ils n'ont jamais été qu'un seul : le sujet. Cherchez alors qui peut bien être ce sujet unique ; cette analyse finira par vous conduire à la pure conscience, au-delà du sujet.

Ce que vous appelez le « moi normal », c'est le mental, ou esprit. D'étroites limites enserrent ce mental, tandis que la conscience pure est au-delà de toute limitation. On y parvient par l'investigation telle que je l'ai déjà esquissée.

Obtenir : Le Soi est toujours là. Vous n'avez qu'une seule chose à faire, c'est d'arracher le voile qui vous Le cache.

Retenir : Le Soi, dès qu'Il est réalisé, devient votre expérience directe et immédiate. On ne Le perd jamais.

Accentuer : Il n'est pas question d'accentuer le Soi, car I1 est toujours semblable, sans contraction ni expansion.

Retraite : Demeurer dans le Soi, c'est la solitude. Rien n'est étranger au Soi. La retraite implique le passage d'un lieu ou d'un état à un autre. Or, ni l'un ni l'autre ne peuvent être extérieurs au Soi. Tout est le Soi ; la retraite est impossible, inconcevable.

Abhyâsa : c'est empêcher que rien ne vienne troubler la paix inhérente. Mais vous êtes toujours dans votre état naturel, qu'il y ait ou non pratique de l'abhyâsa. Rester tel que vous êtes, sans questions ni doutes, c'est votre état naturel.

D — Lorsqu'on a fait l'expérience du samâdhi, peut-on obtenir également les siddhi* ?

M — Pour que l'on exhibe les siddhi, il faut que d'autres les reconnaissent. Toute personne qui montre ainsi ses pouvoirs ne peut donc être un jnâni. Par conséquent, les siddhi ne méritent même pas l'ombre d'une pensée. jnâ'na doit être le seul but de vos recherches.

D — Ma Réalisation aide-t-elle les autres ?

M — Oui ; c'est le service le plus grand que vous puissiez leur rendre. Ceux qui ont découvert de grandes vérités y sont parvenus dans les profondeurs tranquilles du Soi. Mais il n'y a réellement aucun « autre » que l'on doive secourir. L'être Réalisé voit uniquement le Soi, comme l'orfèvre ne prête attention qu'à l'or des bijoux ornés de pierres précieuses qu'on lui donne à évaluer. Lorsque vous vous identifiez avec le corps, vous êtes fatalement conscient aussi du nom-et-de-la-forme *. Mais lorsque vous transcendez votre corps, les « autres » aussi disparaissent. L'être Réalisé ne voit pas que le monde diffère de lui-même.

D — Ne serait-il pas préférable que les saints vivent en compagnie d'autrui ?

M — Il n'existe pas « d'autrui » avec qui on puisse vivre. Le Soi est la seule Réalité.

D — Ne devrais-je pas tenter de porter secours au monde qui souffre ?

M — La Puissance qui vous a créé a créé le monde aussi. Si elle prend soin de vous, elle peut bien prendre soin du monde... Puisque Dieu a créé le monde, c'est Son affaire de s'en occuper, pas la vôtre.

D — Et notre devoir de patriote ?

M — Votre devoir consiste à ETRE, et non à être ceci ou cela *. « JE SUIS CELUI QUI SUIS », voilà le résumé de la vérité toute entière. On en décrit la méthode par la phrase : « DEMEURE EN PAIX ».

62 Et que signifie la paix ? Elle veut dire : « Détruis-toi », car chaque nom et chaque forme sont une cause de tourment. « JE-JE », c'est le Soi. « Je suis ceci », c'est l'ego. Lorsque le « Je » demeure seul et unique, c'est le Soi. Lorsqu'il prend la tangente et dit : « Je suis ceci ou cela, je suis comme ci ou comme cela », c'est l'ego.

D — Qui est Dieu alors ?

M — Le Soi est Dieu. « JE SUIS » est Dieu. Si Dieu était extérieur au Soi, Il serait un Dieu dépourvu de Soi, ce qui est absurde.

Tout ce qui est requis pour réaliser le Soi, c'est d'ETRE PAISIBLE. Que peut-il y avoir de plus aisé ? C'est pourquoi * âtma-vidyâ est la voie la plus facile à suivre.

§

66 M — La grâce est le Soi. Elle non plus ne s'acquiert pas : vous devez simplement savoir qu'elle existe.

Le soleil n'est que lumière. Il ne connaît pas l'obscurité. Pourtant, vous parlez des ténèbres qui fuient à l'approche du soleil. De même l'ignorance du fidèle, comme les vaines ombres, s'évanouit devant le regard du guru. Vous êtes entouré de lumière solaire ; cependant, si vous voulez voir le soleil, vous devez vous tourner dans sa direction et le regarder. Il en est de même pour la grâce, que vous découvrez par une approche convenable, alors qu'elle est pourtant toujours là, à tout instant.

D — La grâce aide-t-elle le chercheur à mûrir plus vite ?

M — Laissez tout cela au maître ; abandonnez-vous à lui sans réserve.

De deux choses l'une : ou vous vous abandonnez, parce que vous avez compris votre incapacité et senti le besoin d'un Pouvoir Supérieur qui vous aide ou vous cherchez à comprendre la cause de vos misères, vous remontez à la Source, et vous y trouvez le Soi. De toutes façons, vous serez délivré de vos tourments. Ni Dieu ni guru, n'abandonnent jamais l'adorateur qui s'est abandonné tout entier.

D — Que signifie la prosternation devant le guru ou devant Dieu ?

M — Elle signifie la soumission de l'ego et l'union complète avec la Source. Dieu, ou guru, ne peuvent à aucun moment s'illusionner sur les génuflexions, les saluts et les prosternations. Ils voient si l'ego est encore là, ou s'il a disparu.

§

84 M — Pourquoi spéculer sur ce qui arrivera plus tard ? Tout le monde sait que le « Je » existe. À quelque école qu'il appartienne, le chercheur fervent doit trouver d'abord ce qu'est le « Je ». Il sera temps ensuite de découvrir l'Etat final et de savoir si le « Je » s'unit à l'Être Suprême, ou s'il reste en dehors de Lui. Ne cherchons pas à deviner la conclusion, mais gardons l'esprit ouvert.

D — Une sorte de compréhension de l'état final ne serait-elle pas cependant un guide efficace, même pour l'aspirant ?

M — Essayer de définir en ce moment ce que sera l'état final de Réalisation ne sert à rien. Cela n'a aucune valeur intrinsèque.

D — Pourquoi donc ?

M — Parce que vous procédez selon un principe erroné. Votre raisonnement dépend obligatoirement de l'intellect, dont la lumière procède du Soi. L'intellect n'est-il pas présomptueux de s'ériger en juge, de vouloir mesurer ce dont il n'est lui-même qu'une manifestation bornée et d'où il tient le peu de lumière qu'il a ?

Comment l'intellect, qui ne peut atteindre le Soi, serait-il compétent pour apprécier la nature de l'état final de Réalisation et à plus forte raison pour la définir ? C'est comme si l'on essayait de mesurer la lumière du soleil à sa source en prenant comme étalon la lueur d'une bougie. La cire fondra bien avant que la bougie ne parvienne au voisinage du soleil.

Au lieu de vous complaire dans de simples spéculations, consacrez-vous dès à présent à la recherche de la vérité qui se trouve à jamais au fond de votre cœur.

§

[quelques dits extraits de La Connaissance de l’Être :]

1.Étant donné qu’il y a une perception de nous-mêmes et du monde, nous devons nécessairement admettre qu’il y a un Principe unique doué du pouvoir d’apparaître comme multiple.

7…découvrir son propre être dans son Etre et, se retirant en Lui être un avec Lui.

33.’Je ne me connais pas moi-même’ ou ‘Je me connais moi-même’, parler ainsi est ridicule. Quoi ! Y at-il donc deux soi, l’un destiné à objectiver l’autre ?



10 Thérèse Jean de la Croix Quiroga carmélites



1591 Jean de la Croix (1542-1591).

Nous serons brefs par respect en remplaçant l’abondance par la précision apportée sur des points choisis. Les notes sont par contre longues : elles peuvent orienter utilement sur quelques lieux et sur ses écrits. Car il s’agit d’aborder sans perdre de temps le plus universellement reconnu des mystiques chrétiens — négligeant de très intéressantes études disséminées dans la masse immense des parutions. Il suffit surtout d’oublier des « nuits » décrites à distance et le masque sévère qu’on fait généralement porter au fondateur

Le fondateur des carmes réformés.

Juan de Yepes naît en 1542 près d’Avila161. Son père meurt d’une maladie douloureuse (cancer ?) lorsqu’il a deux ans et la misère s’installe au foyer. Il vit à Medina del Campo à partir de l’âge de neuf ans avec sa mère et son frère Francisco, son aîné de douze ans. Il est instruit au Colegio de la Doctrina, fait l’office d’infirmier dans une institution pour pauvres contagieux, l’Hospital de las bubas, et collecte des aumônes. À l’âge de dix-sept ans, il étudie dans l’excellent Colegio de la Compañia.

À vingt et un ans, il prend l’habit du Carmel, communauté réduite fondée trois ans auparavant : fray Juan de Santo Matia suit les cours de l’Université de Salamanque de 1565 à 1568. Avant même la fin de ses études, il rencontre en 1567 Teresa âgée de cinquante-deux ans, la retrouve à son retour à Medina et l’accompagne dans sa fondation de Valladolid. La même année 1568 est fondé à Duruelo le premier couvent de carmes de la règle primitive avec Antonio de Jesus et José de Cristo. Il a vingt-six ans. Son frère Francisco est venu. Leur dure vie est décrite par Teresa162. Deux années plus tard, ils s’installent à Mancera. Il accomplit diverses missions, dont celle de recteur du collège déchaussé d’Alcala de Henares.

Pendant ce temps Teresa, nommée supérieure de son ancien couvent, réussit à retourner les carmélites en sa faveur et obtient la nomination de Jean comme confesseur en 1572. Il a trente ans. Les relations entre carmes se détériorent ; au début de l’année 1576 a lieu une première arrestation brève à Medina. Devant les protestations de la ville d’Avila suivie de l’injonction du nonce, il est libéré, mais sera enlevé la nuit du 2 décembre 1577. Ses écrits subissent alors une première destruction. Il a trente-cinq ans.

Il sera pendant neuf mois en isolement dans une cellule obscure : « J’entendis de nombreuses fois dire par les religieux qui parlaient en dehors [de sa cellule sans fenêtre] « Pourquoi gardons-nous cet homme ? Jetons-le dans un puits, personne ne saura rien de lui163». Sa santé sera gravement atteinte164. Il peut finalement fuir avant qu’il ne soit trop tard et trouve provisoirement refuge dans un couvent de carmélites réformées puis dans un hôpital de Tolède.

Les douze dernières années de sa vie que nous ne résumons pas ici (mais qui forme plus de la moitié de la biographie par Crisogono admirablement appuyée par des extraits de dépositions dans l’édition espagnole) porte sur son rectorat de Baeza, ses voyages en Castille, son activité en Andalousie ; en particulier à l’ermitage del Calvario d’où il va assister les sœurs de Beas, à une petite journée de marche : « Toutes… l’entendant, demeuraient les cœurs brûlant de l’amour de Dieu165»; il passe ensuite plusieurs années comme prieur du couvent de Los Màrtires166, « maestro de espiritus en Granada » 167. Il est en déplacements incessants « por los caminos de Andalucia » comme visiteur de sa province et pour des fondations, montant à Madrid pour les chapitres généraux. Il meurt épuisé, âgé de quarante-neuf ans, en 1591.

Son influence mystique s’exerça sur Teresa, « muy su hija168». La sœur Magdalena del Espiritu Santo déclarera : « Mon intérieur était rempli d’une grande lumière qui causait quiétude et paix » en  sa présence169; « … l’entendant, les cœurs restaient brûlants de l’amour de Dieu170.» Il lit dans les cœurs171. Il soulage des angoisses de la nuit spirituelle : « … riendose, me respondio : “Ande, bobo, que es nada”172.»Les études sur Jean de la Croix sont innombrables173.

Les traces écrites.

« Adonde no hay amor, ponga amor, y sacarà amor » (6 juillet 1591).

Les traités sont rédigés de 1579 à 1586, soit, cités par ordre chronologique : Cantique spirituel A ; Montée du Carmel174 et Nuit obscure ; Vive flamme A et B. L’espagnol est très accessible dans sa beauté classique 175. À défaut, nous apprécions l’édition qui reprend le travail de Marie du Saint Sacrement. Cette carmélite « adapta » plutôt que « traduisit », toutefois avec une juste sensibilité issue de son expérience, les textes de Thérèse de Jésus et de Jean de la Croix. Nous préférons de même la traduction « malhabile » de 1621 par Gaultier à celle de Cyprien de la Nativité, faite vingt années plus tard et déjà influencée par l’esprit, faux mystiquement, de Port-Royal 176.

Les éditions du Cantique fournissent un exemple caractéristique des difficultés que l’on rencontre pour retrouver l’élan initial d’une œuvre qui, posant problème aux contemporains, fut modifiée. Nous disposons de deux formes : le jet initial (A) considéré longtemps comme un « brouillon », en 39 couplets ; la mise en forme « finale » (B), en 40 couplets, qui augmente d’un tiers le volume du texte et modifie l’ordre des couplets 177. La forme (A) fut proche d’un original aujourd’hui perdu 178. Des érudits affirment qu’il y eut des retouches faites après la mort de Jean, conduisant à (B), peut-être à partir d’une version longue acceptée par l’auteur. Dans la forme « finale », le mariage spirituel devient une «béatitude réservée à l’au-delà 179». Tout ceci donna lieu à une célèbre querelle 180

Les autres écrits, tels ceux de la Vive flamme, ne posent pas de problèmes. Mais de nombreux écrits ont été perdus, dont la correspondance brûlée dans l’affolement provoqué par l’enquête du colérique Diego Evangelista. Selon Louis Cognet, Jean de la Croix « a beaucoup écrit […] ses œuvres occupent tout juste quelques centaines de pages : leur seul volume permet de penser qu’elles ne constituent que des épaves de sa production 181» Jean Orcibal constate avec humour : « C’est donc peut-être une loi des plus grands textes religieux que de se présenter à la postérité comme le produit d’une collaboration entre l’auteur et son milieu 182. »

Le mont Carmel.

Un dessin de la Montée du mont Carmel résume la voie ou sentier mystique, accompagné d’un court texte adapté à notre brève présentation. La figure 1 reproduit la copie notariale d’un autographe de Jean de la Croix dédié à la carmélite Madeleine du Saint-Esprit. Il fait reposer le mont « sur » un poème qui se présente comme un guide d’ascension 183. On peut supposer que l’idée d’une telle montagne nue a pu naître en voyant de loin le piton de profil très particulier, arasé en son sommet, sur lequel est bâtie une petite cité d’origine musulmane 184.

Nous distinguons sur ce dessin plusieurs domaines délimités par les tracés à la plume, la partie « supérieure » du mont étant constituée de tout ce qui se situe à l’intérieur du trait en fer à cheval. La représentation est un survol en vue perspective, présentant une carte autant que le symbole emprunté à la nature : le sommet du mont est situé au centre d’un domaine intérieur, évoquant ainsi la topologie imaginale du vécu mystique. Le bas est un socle dense, support du mont : ses trois colonnes séparent les strophes d’un poème qui est le guide permettant d’entreprendre la montée par le sentier central né en son sein. On est devant une carte à but pédagogique se prêtant à une reproduction aisée : de nombreux dessins du monte furent donnés par le directeur spirituel des carmélites.

Un tel « mandala » exprimerait « des choses qui furent, sont, et seront » tout à la fois. Car, à la racine de son expérience l’âme est « unie à l’intelligence pure qui n’est pas dans le temps ». Aussi le langage est-il mal approprié (une langue étant de nature auditive, il se déroule dans le temps seul)185. À l’inverse, le graphisme « peut montrer, dans un même espace, la graine la fleur et le fruit par exemple, alors qu’en parlant ou en écrivant on est obligé de les énumérer successivement. » Jean de la Croix utilise donc les possibilités du graphisme, associées à  l’écriture qui vient en complément, ce qui nous incite à « lire » lentement (et selon diverses orientations) son abrégé textuel de la voie mystique186. Cela va bien au-delà de l’usage habituel d’images, rencontré chez des jésuites ou dans les livres d’emblêmes187.

Cette « œuvre » d’un type mixte, dessin associant traits et mots, est une combinaison devenue aujourd’hui en faveur chez des poètes. La traduction du texte-résumé distribué dans la figure (et commenté dans la Montée pour le poème-base) est la suivante :

La partie haute du Monte que l’on peut supposer aplani est représentée selon une vision plongeante par le cœur du dessin où figure en espagnol :

« Seuls habitent en ce mont — Honneur et gloire de Dieu. »

 Elle est délimitée selon un cercle (tel le centre d’un soleil eucharistique) à l’aide d’une citation latine adaptée de Jérémie 2, 7 :

« Je vous ai introduits dans la terre du Carmel pour que vous vous rassasiiez de ses fruits et de ses biens. »

 Le terme « Sagesse » relie cette citation à l’inscription de la partie supérieure du dessin :

« Il n’y a plus de chemin par ici, parce qu’il n’y a pas de loi pour le juste. »

Les flancs du Monte sont émaillés de « fleurs » ou qualités. À gauche/à droite :

« Plus rien ne me donne joie/plus rien ne me donne peine »

« Paix joie allégresse délice/piété charité force justice »

« Depuis que je le veux plus j’ai tout sans le chercher/moins je le veux plus j’ai tout sans le chercher ».


À l’extérieur du Monte délimité par le tracé en fer à cheval, une mince, mais essentielle colonne centrale relie les strophes du poème-base au cercle ou soleil de sa partie haute :

« Sentier du mont Carmel. Esprit de perfection. Rien rien rien rien rien rien. Et même en la montagne rien. »

À gauche et à droite de cette mince colonne centrale :   

 « Ni ceci ni ceci ni ceci ni ceci ni ceci : gloire du ciel jouissance savoir consolation repos/Ni cela ni cela ni cela ni cela ni cela : possession de la terre jouissance savoir consolation repos.

« Plus je les ai cherchés avec moins je me suis trouvé/Plus j’ai voulu les chercher avec d’autant moins je me suis trouvé »

Entre les strophes du poème, outre l’implantation de la colonne centrale « Sentier du mont… », figurent à gauche et à droite deux colonnes :

«  Chemin de l’esprit d’imperfection gloire du ciel…  /Chemin de l’esprit d’imperfection possession de la terre… »

Le poème comporte quatre strophes écrites transversalement entre les trois colonnes précédentes :    

« Pour venir à goûter tout — Ne veuillez avoir de goût en rien.

« Pour venir à savoir tout — Ne veuillez savoir quelque chose en rien.

« Pour venir à posséder tout — Ne veuillez posséder quelque chose en rien.

« Pour venir à être tout — Ne veuillez être quelque chose en rien. 

« Pour venir à ce que vous ne goûtez — Allez par où vous ne goûtez.

« Pour venir à ce que vous ne savez — Allez par où vous ne savez.

« Pour venir à ce que vous ne possédez — Allez par où vous ne possédez.

« Pour venir à ce que vous n’êtes — Allez par où vous n’êtes.

« Quand vous vous arrêtez en quelque chose — Vous cessez de vous jeter au tout.

« Car pour venir du tout au tout — Vous devez vous laisser du tout au tout.

« Et quand une fois vous aurez tout — Vous devez le tenir sans rien vouloir. 

« En cette nudité, l’esprit trouve son repos,

« parce que, ne convoitant rien, rien ne le fatigue vers le haut

« et rien ne l’opprime vers le bas, car il est dans le centre de son humilité.

Cette représentation du mont par Jean de la Croix eut une grande fortune et au fil du temps conduisit à de nombreuses variations fort étrangères au dessein de son auteur. Les évolutions d’une forme comportant des ajouts trahissent une perte d’une perception de son thème profond même si le cadre visuel — montagne et chemin — reste présent.

Le monte est déjà transformé et en quelque sorte « fossilisé », en façade du monument très géométrique du codice de Grenade, qui abandonne le thème emprunté à la nature188. Puis la gravure de l’édition de la traduction française de Cyprien de la Nativité, parue en 1641, montre une transformation plus subtile, en même temps plus radicale, même si la nature réapparaît (montagne et chemin prenant la place de la mer dangereuse ou du lac d’indifférence de la carte du Tendre) : la Sagesse divine — elle deviendra au siècle suivant déesse Raison ! — est assise sur une montagne. La montagne nue devient un trône feuillu qui ne pouvait rester vide. L’image traduit graphiquement une transformation vers une religion où la mystique de la foi nue ne trouve plus de place…

Le poème du Monte est repris dans la Montée du Carmel, livre I, chapitre XIII, en deux passages. Texte largement connu de tous et reproduit en carte postale, il est malheureusement la source d’une incompréhension voire d’un rejet de son auteur parce qu’on ne le replace pas dans son commentaire textuel. Car il s’agit du début du chemin de la voie purgative, placé au premier livre d’une Montée qui en comporte trois, elle-même suivie de la Nuit obscure en deux livres. Des commentaires encourageants concluent les poèmes du chapitre XIII :

... Non à rechercher le meilleur des choses temporelles… Et il faut qu’il embrasse ces œuvres de bon cœur et tâche d’y réduire la volonté. Car s’il les exerce avec cœur, en peu de temps il trouvera en elles un grand délice et consolation, opérant avec ordre et discrétion.

... Car si vous voulez avoir quelque chose en tout, vous ne tenez pas purement en Dieu votre trésor. En cette nudité, l’esprit trouve sa quiétude et son repos parce que, ne convoitant rien, rien ne le fatigue vers le haut et rien ne l’opprime vers le bas…

Vide et unité.

« À mon entrée dans la chapelle, je fus saisie d’admiration… Mais aussi, il y avait là tant de croix ! tant de têtes de mort ! 189. »

Peut-être l’insistance sur le rôle de la volonté et la longue liste des difficultés que peut rencontrer le pèlerin spirituel effraient un lecteur qui prend généralement contact par La montée du mont Carmel, qui ouvre toutes les éditions. Elle signale les obstacles de part et d’autre d’un chemin mystique « vide », car on ne peut en rien le décrire (songeons aux multiples indications qui bordent nos routes, danger ici, croisement là, la route elle-même étant heureusement vide !). Jean de la Croix dresse en fait dans cette première œuvre le catalogue de toutes les difficultés possibles, et elles sont multiples, à l’image de la diversité de ses novices.

La montée est transcendée dans le Cantique de la « redécouverte en Dieu des créatures190» et dans la Vive flamme de la transformation en Dieu, en particulier dans les avis donnés en commentaire au troisième stophe ; le vide n’effraye plus puisqu’il est un tremplin, de même que la route mène au but :


« Ceux qui guident de telles âmes… que tout leur soin aille donc à la dégager, à la mettre en solitude et en oisiveté, sans lui permettre ni de s’attacher aux connaissances particulières, qu’elles viennent d’en haut ou d’en bas, ni de désirer les goûts sensibles, ni de s’appliquer à un objet intérieur quel qu’il soit. L’âme doit demeurer vide, en négation de tout le créé, en vraie pauvreté spirituelle… Lorsque l’âme renonce ainsi à toutes choses, qu’elle arrive à en être vide et désappropriée — et nous l’avons dit, c’est tout ce que pour sa part elle peut faire — il est impossible que Dieu de son côté ne se communique pas à elle, au moins en secret et silencieusement. Cela est plus impossible qu’il ne l’est aux rayons du soleil de ne pas donner sur un endroit bien découvert191.»

La vie mystique peut être abordée à plusieurs niveaux de profondeur : méditation, contemplation, enfin celui d’un état continu où l’âme est dans la grisaille sans aucune croyance à laquelle se rattacher. En effet 

« pour devenir divine, l’âme doit traverser un vide spirituel total ; la force divine qui l’investit pour la renouveler… brise et défait de telle façon la substance spirituelle, l’absorbant en une profonde et abyssale obscurité, que l’âme se sent consommer et fondre à la vue de ses misères par une cruelle mort d’esprit ; de même que si, une bête l’ayant avalée, elle se sentait digérée dans son ventre ténébreux — souffrant les mêmes angoisses que Jonas dans le ventre de cette bête marine. Car il faut qu’elle soit dans ce tombeau de mort obscure pour la résurrection spirituelle qu’elle attend... Ce que cette âme dolente ressent le plus ici, c’est qu’il lui semble clairement que Dieu l’a rejetée et, l’ayant en horreur, l’a précipitée dans les ténèbres — ce qui est pour elle un grand tourment et une peine lamentable, de croire que Dieu l’ait abandonnée192

« ... De la brûlure de la privation jaillit le désir de la possession jusqu’à ce qu’il soit assez violent pour briser, dans un ultime élan, l’écran de la dernière toile... l’âme ne se plaint plus, mais chante les délices brûlants de la Vive Flamme193», « … En tuant, de la mort tu as fait la vie194.»

Effectivement l’âme ne peut donner autrement qu’elle ne reçoit. … l’âme devenue l’ombre de Dieu, fait en Dieu pour Dieu ce que Dieu fait en elle pour Lui-même, et de la manière dont Il le fait, parce que leurs deux volontés ne font qu’un195.

Pour Orcibal, « les dernières strophes du Cantique spirituel et la Vive Flamme ne considèrent la dualité que comme une étape provisoire avant une sorte de fusion amoureuse avec Dieu où la créature retrouve paradoxalement son sens et sa réalité. » Le même érudit observe que chez Jean de la Croix, « ses nombreux emprunts aux auteurs du Nord [...] lui semblaient rendre compte de son expérience propre196.» 


Carmélites françaises

I. Fondations et figures à l’âge classique.

Le thème cher au Carmel est celui de l’humilité, comme celui des franciscains est celui de la pauvreté, les deux ne s’excluant guère dans la pratique. Il est souligné par le rôle exceptionnel et inattendu de sœurs converses, dites du voile blanc : on le voit dès la transmission de l’Espagne en France par le rôle central assumé par Anne de Saint-Barthélemy. Ce thème fut bien mis en valeur par Anne de Jésus, lorsque cette dernière fit passer en tête, le jour de la prise de voile des premières carmélites françaises, deux figures : la laïque madame Acarie aux côtés de l’humble Andrée Levoix, arrêtant ainsi, par quelque inspiration bienvenue, les autres paires de postulantes accompagnées, qui les précédaient à l’entrée solennelle de la cérémonie.

Madame Acarie tout à la fin de sa vie obéira, non sans avoir éprouvée une première résistance, à l’ordre intimement reçu de Thérèse : devenir un jour sœur converse. Madeleine de Saint-Joseph avait demandé d’être converse ; elle restera très discrète, au risque d’apparaître à certains comme l’ombre du cardinal de Bérulle. A la fin du siècle, le frère convers Laurent de la Résurrection inspirera un Fénelon avant bien d’autres. Dans la réforme parallèle dite de Touraine, l’aveugle convers Jean de Saint-Samson assura la formation mystique d’une génération de Grands carmes.

En effet, l’humilité est bien adaptée à la vie contemplative, qui peut abriter un orgueil nourri de l’évidence d’une différence, comme la pauvreté est bien adaptée à une vie active, qui peut se satisfaire des richesses acquises. Dieu cisèle délicatement ce qui convient à chacun.

Il reste à rendre justice à ces figures négligées par suite de leur humilité, de l’effacement volontaire de leurs personnes, qui se retrouvent alors à l’ombre de ceux qui les gouvernent - même si la vérité jointe à l’humilité dans une limpide rectitude permet à une discrète Madeleine de Saint-Joseph d’être ferme et libre dans ses rapports avec les Grands. Aussi nous privilégions ici Anne de Saint-Barthélemy, Jean de Quintadanavoine, madame Acarie, Madeleine de Saint-Joseph et Marie de Bréauté, leurs dirigées… C’estl’intérieur mystique vécu au sein des carmels et non plus les aspects extérieurs et leurs acteurs très visibles, tel le cardinal de Bérulle. Ces derniers ont été largement couverts et mis en valeur par de nombreuses études historiques.

Une greffe réussie.

L’implantation du carmel réformé en France est un cas exemplaire de l’Invasion mystique chère à l’historien du Sentiment religieux Bremond. Privilégiant ceux qui vécurent « au carmel » ou du moins qui furent en accord étroit avec les religieuses, plutôt que ceux qui l’administrèrent, assure la reconnaissance des figures mystiques, et évite de s’attacher au cadre formel des règles et des conflits compliqués propres à l’histoire de l’institution. Nous commençons par illustrer l’humilité carmélitaine en soulignant le rôle du co-fondateur Jean de Quintadanavoine.

Jean de Quintanadueñas de Brétigny (1556-1634) et ses voyages.

[...]

Le cercle de madame Acarie.

[...]

Le vécu mystique de Madame Acarie, (première) Marie de l’Incarnation.

[...]

« Le » voyage d’Espagne.

[...]

Madeleine de Saint-Joseph (1578-1637), une vie cachée.

[...]

Sœur Catherine de Jésus.

[...]

Marie de Jésus de Bréauté (1579-1652).

[...]

Agnès de Jésus Maria de Bellefonds (1611-1691).

[...]

Une « filiation » ?

Il est plus important de faire vivre les figures intérieures aux couvents du carmel, directement en prise avec l’aventure mystique, que de retracer les péripéties des traverses qu’elles durent surmonter et le détail de règles diverses auxquelles elles se soumettaient volontiers dès lors qu’on leur laissait leur liberté intérieure sans exercer une inquisition des âmes.

Nous avons présentés, dans la section consacrée à l’Espagne, les figures des deux carmélites espagnoles les plus proches de Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila : Anne de Jésus (1545-1621) et Anne de Saint-Barthélémy (1549-1614). Elles contribuent brièvement mais de façon décisive à la transplantation du carmel en France. Anne de Saint-Barthélémy fut chargé du noviciat du premier carmel de l’Incarnation. Elle était remarquable par sa douceur non dénuée de fermeté 197.

Dès sa nomination comme prieure, elle désigna Madeleine de Saint-Joseph (1578-1637) pour la remplacer comme maîtresse des novices ; elle gardera une « estime particulière » pour Marie de Jésus (de Bréauté), intime de Madeleine et pour Marie de la Trinité (Sevin). Nous allons sortir de l’ombre ces trois figures. Madeleine de Saint-Joseph est la plus importante d’entre elles car la majorité des fondatrices de carmels en France se forment sous la direction spirituelle de cette maîtresse des novices puis supérieure du couvent de Paris.

On devine un réseau spirituel symétrique du réseau que nous mettrons en évidence chez les pré-quiétistes normands puis parisiens où se mêlent religieux et laïcs dans le monde. Mais dans le cas du carmel il est délicat d’en trouver des preuves explicites parce que tout se passe au sein de communautés réglées et fermées ne livrant que peu de traces écrites personnelles tandis que dans le monde ouvert, où vivaient un Bernières ou plus tard une Madame Guyon, l’échange de lettres de direction palliait à l’éloignement physique.

Nous pensons qu’une filiation mystique existe chez les carmélites réformées comme chez les grands carmes. En témoignent indirectement des textes normatifs expliquant la « demeure » intérieure ou le sens mystique de l’Ecriture, des lettres même si ces dernières remplissent d’abord une fonction de contact intercommunautaire, des dépositions faites à l’occasion de procès de béatification même si les témoins ont en vue de souligner la sainteté plutôt que l’activité mystique (les témoignages retenus dans les procès n’incluent pas ce qui reste du domaine « psychologique » tandis que les miracles sont considérés comme des faits « objectifs » pouvant avancer la cause d’un procès). Puis ces traces disparaissent à la fin du siècle, comme c’est le cas pour la génération qui suit les disciples directs de Jean de Saint-Samson, tandis que l’on perçoit une involution ascétique dans les « livres » de religieuses, sous l’influence jansénisante.

Les influences passent d’Espagne en France selon un réseau dont nous situons les figures en deux tableaux complémentaires, à la fin de ce chapitre. Une chaîne passe par Pierre d’Alcantara - Teresa et Jean de la Croix - Ana de San Bartolome et Ana de Jesus - Madeleine de Saint-Joseph … sans préjudice d’influences adjacentes, convergentes ou divergentes dont se détachent les figures de Madame Acarie co-fondatrice du Carmel français, de Gallemant… Elle irrigue les fondations religieuses de Jeanne de Chantal et de la Mère Mectilde du Saint Sacrement. Parallèlement (mais sans contact semble-t-il) Jean de Saint-Samson, carme de la réforme dite de Touraine (réforme française indépendante de celle de Jean de la Croix) initie des disciples dont Maur de l’Enfant-Jésus. Ce dernier - comme plus tard la Mère du Saint Sacrement - seront en relation avec Madame Guyon. Enfin, des influences probables venant « de l’extérieur » ne sont pas répertoriées, puisque nous nous limitons à l’ordre du Carmel : influences de conversos sur Teresa ; influences possibles venant du vieux fond islamique sur Jean de la Croix ; influences certaines des « mystiques du Nord » sur Jean de Saint-Samson.

Collecte de noms

Anne de Saint-Barthélemy

Anne de Jésus

Barbe Acarie, devenue la converse Marie de l’Incarnation, meurt le mercredi de Pâques 1618.

Madeleine de Saint-Joseph (1578-1637), une vie cachée.

Laurent de la Résurrection

Jean de Quintadanavoine Son « coup de foudre » se produit au premier entretien avec Maria de San José, prieure du couvent déchaussé de Séville - rencontre Jean de la Croix en tant que jeune laïc assistant exceptionnellement au chapitre des carmes déchaussés - rencontre le confesseur de Teresa, le Père Gratien (Graciàn) qui « lui fit suivre quelques mois les exercices du noviciat" - … il faudrait faire accompagner ces religieuses d’une demi-douzaine des pères les plus graves de l’Ordre…1 ». Mais Brétigny tient bon. Il forme une sorte de petite communauté à Madrid avec Etienne Fouquet, prêtre, et Romain Le Doux, serviteur. On y lit à trois l’excellent Art d’aimer Dieu d’Alonso de Madrid. On pratique deux heures d’oraison journalière.

Des réunions prennent place à Paris chez madame Acarie, dans la cellule de dom Beaucousin et dans la chapelle publique de la chartreuse de Vauvert, réunissant : Père vicaire, Gallemant, Duval, Bérulle (cousin de Mme Acarie), Brétigny. Occasionnellement les Pères Pacifique et Archange, capucins ; enfin François de Sales

Jacques Gallemant (1559-1630)

André Duval (1564-1638) protège Vincent de Paul en opposition avec Bérulle

Catherine de Jésus (1589-1623) est une figure attachante, typique des vies brèves

Marie-Madeleine de Jésus (1579-1652) [de Bréauté] fut la compagne très proche de Madeleine de Saint-Joseph

influences issues des carmels : la rencontre à Dijon d’Anne de Jésus orienta dès le début du siècle la grande mystique Jeanne de Chantal et des liens se tissèrent ensuite entre visitandines et carmélites


environ 15 à 20 noms

11 Franciscains Chrysostome Bernières Guyon



Benoît de Canfield (1562-1610)

Benoît de Canfield a fasciné les chercheurs en sciences religieuses, car il présente les grandes lignes d’une pratique contemplative. La bibliographie des études qui lui furent consacrées est donc étendue 198. D’autres capucins élargiront cette description d’une pratique à celle des états.

Benoît naît dans le compté d’Essex d’une famille puritaine assez fortunée et suit à Londres les cours universitaires. Sa jeunesse aurait été assez libre, d’après son « impitoyable autobiographie », la Véritable et miraculeuse conversion du révérend père Benoît de Canfeld, anglais capucin, qui par visions et ravissements fut converti de l’hérésie en laquelle était en Angleterre, à la vraie religion, et en même temps vendit ses biens, s’en vint en France et se fit religieux, publiée en 1608. Après une critique féroce du protestantisme anglais, Benoît raconte sa crainte de l’enfer à la suite de la lecture d’un livre où :

«…d’un côté les insupportables tourments infernaux m’étaient si cruellement objectés et rigoureusement fulminés contre moi, et de l’autre les joies inénarrables et inexplicables du ciel m’étaient si abondamment offertes…199».

Sa vision d’une société alternativement constituée de pauvres gens et « de belle compagnie d’hommes et d’enfants tous vêtus de couleur blanche » lui aurait présenté la future communauté franciscaine 200. Il confie son émotion religieuse :

« À peine pouvais-je jamais entendre telle harmonie, que les grosses larmes ne me ruisselassent des yeux étant tout hors de moi, transporté en Vous, je demeurai comme ayant perdu tout sentiment de moi et du monde... Me trouvant tout enflammé du feu de votre amour, je ne peux me contenir qu’avec les bras élevés vers le ciel, je ne criasse, disant ces paroles : ô Seigneur, qui est semblable à toi? 201. »

Ainsi s’exprime le futur défenseur d’une mystique qui sera jugée trop abstraite ! Il rejoint à Douai le groupe de catholiques émigrés de Grande-Bretagne, puis entre en 1585 ou 1586 chez les capucins parisiens du couvent Saint-Honoré.

Il étudie ensuite en Italie, «… où il développa par écrit ce qu’il avait appris dans des extases et enseigné d’abord à ses compagnons de noviciat (dont Ange de Joyeuse). » Peu après sa nomination au couvent d’Orléans (1592), il « joue un rôle essentiel (souvent antidaté par les biographes) auprès de Mme Acarie, de l’abbesse de Montmartre, Marie de Beauvillier, et de Claire d’Abra de Raconis, qui lui fut confiée par Bérulle ». Il passe en Angleterre à l’été 1599. Après une captivité de trois ans, dont il est délivré sur l’intervention d’Henri IV, il devient gardien de Meudon, puis de Rouen, dirige Jeanne Absolu et Judith de Pons, s’occupe d’Antoinette d’Orléans et de carmélites comme Marie de la Trinité d’Hannivel, première carmélite française. Sa renommée mystique se répand très tôt, dès la circulation de ses premiers manuscrits202.

La Règle de Perfection

La Règle de Perfection – The Rule of Perfection (1609) comporte trois parties. Son influence s’est exercée sur tout le siècle.

Benoît déclara que sa dernière partie ne traitait que « de choses abstraites de haute contemplation et de l’essence de Dieu. » Suite à l’histoire compliquée des pressions exercées sur lui, il prenait la précaution de l’annoncer comme n’étant « ni propre ni convenable au commun ». Benoît déclara également que  « bon nombre de ces docteurs de Paris... séjournèrent au couvent des Capucins pour s’y faire rendre raison par le menu de quelques choses qui, de prime abord, leur semblaient faire difficulté. » Un parallèle entre l’histoire complexe des contrôles exercés durant les éditions de la Règle et ce qui se passera à la fin du siècle à l’époque du procès des quiétistes est alors relevé par Jean Orcibal : « Il y eut donc à la fin de 1609 ou au début de 1610 des conférences dans le genre de celles qui devaient se tenir à Issy à la fin du siècle : un mystique y défendit sa pensée contre des docteurs soucieux avant tout d’orthodoxie. Il ne faut donc pas s’étonner que les remaniements qui en sortirent aient le caractère ambigu, voire contradictoire, des Trente-quatre Articles : dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de documents diplomatiques où l’on ne fait pas de concessions sans en exiger d’équivalentes de la part de l’interlocuteur 203».

 Car « bien avant l’Introduction [à la vie dévote] de M. de Genève, il présente le sommet de la vie spirituelle comme accessible à tous, évitant ainsi aux laïcs la tentation d’opposer avec G. du Vair et Charron la dévotion réservée aux cloîtres à la sagesse antique, seule convenable à la vie civile. Malgré la distinction des trois voies, il n’y a d’autre part qu’un seul principe pour l’ascèse et la mystique, les œuvres et la prière : la volonté de Dieu. Ce seul choix indique l’appartenance du capucin : à la suite d’Hugues de Balma, de Raoul de Biberach, de Harphius, du pseudo-Tauler, du Cloud of Unknowing, il met en garde contre images et concepts qui empêchent l’âme de s’élever par la seule affection. Ce n’est pas en méditant qu’on passe à la quiétude, mais en dressant parfaitement son intention 204. »

En résumé, la partie intéressante de la Règle est donc sa troisième partie intitulée De la volonté de Dieu essentielle… Son élaboration est distincte comme le démontre l’histoire complexe des éditions de l’œuvre dénouée par Jean Orcibal et l’attitude de prudence d’un auteur qui avait longtemps refusé de la laisser publier dans une première version, dite A. Dans cette troisième partie, les chapitres XVII à XX auraient été « écrits par le mystique anglais pour servir de remède à l’audacieuse abstraction de la version A », mais ils « furent jugés encore insuffisants », entraînant l’ajout par un confrère du chapitre XVI : « Qu’il faut toujours pratiquer et contempler la passion de notre Seigneur » 205.

Les chapitres I à XV forment un bloc cohérent et distinct du reste de la Règle206. Il traduit la pensée de son auteur avant amendement et contient l’essentiel mystique de l’œuvre de Benoît. Je donne ici des extraits en suivant la version Osmont qui représente son premier jet 207. La séquence est présentée sans gloses pour que le plan de ce cœur d’ouvrage reste apparent :

Règle de Perfection, Troisième partie, De la volonté de Dieu essentielle parlant de la vie suréminente.

CHAP. I : Qu’est‑ce que la volonté de Dieu essentielle. Que c’est Dieu même…

Donc cette volonté essentielle est purement esprit et vie, totalement abstraite, épurée et dénuée de toutes formes et images des choses créées, corporelles ou spirituelles, temporelles ou éternelles ; et n’est appréhendée [ni] par le sens ni par le jugement de l’homme, ni par la raison humaine ; ains [mais] est hors de toute capacité, et par-dessus tout entendement des hommes pour ce qu’elle n’est autre chose que Dieu même…

Car s’il y avait autre chose que lui, il y aurait quelque imperfection en lui, toutes choses étant imparfaites qui ne sont lui…

En outre si sa volonté est séparée d’avec son Essence, qui est‑ce qui l’aurait séparée ?

CHAP. II : Qu’il n’y a nul moyen humain de parvenir à cette volonté essentielle…

… moyen dis‑je, sans moyen. Car tenez pour tout assuré que nul acte, méditation, pensée, aspiration ou opération profitent ici, avec [nul] discours, exercice ou enseignement, ni nul moyen doit ici moyenner [s’insérer au milieu] entre l’âme et cette volonté essentielle ou essence de Dieu. Mais cette seule fin sans aucun moyen nous doit attirer à elle et nous élever à l’heureuse vision et contemplation d’icelle [de celle-ci]…

Elle n’est comprise sinon quand elle nous comprend [contient] et possède ; mais elle ne peut ainsi nous posséder, quand nous sommes remplis de pensées, ou embesognés [empêchés] d’actes, et opérations. Elle est parfaitement simple et ne peut être comprise, sinon d’un esprit parfaitement simplifié. Nulle contemplation spéculative ne peut transformer, mais l’amour seul. […]

CHAP. III : Premier moyen. Qu’il y a un moyen sans moyen, savoir passif, non actif ; tout divin, et par-dessus tout entendement non humain, ni par les actes de l’esprit ; et que ce moyen est de deux sortes.

… pour ce qu’on n’y fait rien, je l’appelle moyen sans moyen. […] Pour ce que l’esprit divin y fait tout, et rien l’humain : Dieu seulement y opère, et l’âme ne fait que souffrir. Donc ce moyen, pour dire en bref et en un mot, ne sera autre que la continuation de cette volonté, en la poursuivant toujours sans l’interrompre, et suivant toujours son trait [attraction] déjà goûté et expérimenté en la volonté intérieure…

… inaction [in-action] de cette seule Volonté, par lesquelles elle anéantit toutes les actions de l’âme, et la simplifie, et consomme [consume] en elle…

CHAP. IV : Quatre points principaux du premier moyen, et l’explication du premier point.

… Dont le premier est une très subtile connaissance de l’imperfection de sa contemplation. Le second un écoulement de ses fervents désirs en Dieu. Le troisième une parfaite dénudation d’esprit. Le quatrième une continuelle proximité, et proche vision de cet objet, et heureuse fin finale…

D’où il s’ensuit que ceux‑là se trompent beaucoup, qui observent en cette vie leurs imperfections et fautes… ne se souvenant qu’à la mesure que l’esprit est plus subtil, la nature se cherche plus finement, et secrètement.

Cette connaissance [d’imperfection] vient d’en‑haut : ces subtiles ténèbres sont découvertes par la vraie lumière, ces imperfections se découvrent par la même perfection par son approchement…

CHAP. V : Second point. Du trop grand bouillonnement des désirs et de l’écoulement d’iceux fervents désirs et actes en Dieu, où est montrée une subtile et essentielle élévation d’esprit.

Cet empêchement est le trop grand bouillonnement à savoir actif, je dis « actif », pour exclure le passif, qui est doux, sans bruit, sans actes, profond et déiforme… enfin le désir étant très grand et parfait, Il [Dieu] s’y montre parfaitement, dont l’âme le voyant parfaitement en elle‑même a tout ce qu’elle demande, et son désir est tout rempli et est semblable au vase ou éponge  qui, jetés en la mer, sont entièrement remplis…

CHAP. VI : [Troisième point.]  De la parfaite dénudation d’esprit.

Dénudation d’esprit est une divine opération purifiant l’âmepar le feu d’amour, l’illumination par l’inaccessible lumière de Dieu, lesquels bien que toujours elle les opère tous deux, toutefois plus l’un en un temps… Le premier s’opère quand l’homme retient encore quelque chose du sien, le second quand il est tout anéanti. … si ardent est ce feu d’amour, qu’il consume en elle toute impureté. Finalement si étroite est cette union qu’elle est toute abîmée en Dieu, où toutes ses imperfections sont noyées, consumées et anéanties. Et par même moyen reçoit-elle une nouvelle lumière.

D’où suit qu’elle est toute en Dieu, toute à Dieu, toute pour Dieu, et toute Dieu, et rien en elle‑même, rien à elle‑même, rien pour elle‑même, rien elle‑même.

CHAP. VII : [Quatrième point.] De la proximité, ou continuelle proche vision, et assistance de la fin heureuse.

Car non seulement elle trouve ici que Dieu est en elle, mais aussi qu’il n’y a rien en elle que lui ; tellement qu’elle a tant habité en l’abîme de son rien, et le connaît si bien, que par même moyen, elle voit que le même est de toutes autres choses, qui pour sembler quelque chose lui causaient ténèbres…

Telle personne mène la vraie vie active et contemplative, qui ne sont pas séparément accomplies (comme beaucoup pensent), mais jointement en un même temps, pour ce que la vie active de telle personne est aussi contemplative…

CHAP. VIII : Du deuxième moyen. Que ce moyen n’est autre chose que la volonté de Dieu, illustrée par l’annihilation, laquelle a deux points, connaissance et pratique ; et du premier point.

… si nous étions quelque chose, Dieu ne serait pas infini ; car là son être aurait fin, où le nôtre commencerait. […]

Si ici on me demande : Qu’est‑ce donc la créature?, je réponds qu’elle n’est qu’une pure dépendance de Dieu. Si derechef l’on me demande, qu’est‑ce que c’est que cette dépendance? je réponds que c’est une telle chose qui ne se peut expliquer par parole, mais par quelque similitude l’on en peut savoir quelque chose. Donc la créature est telle envers Dieu, que sont les rayons envers le Soleil, ou la chaleur envers le feu…

Si on me dit que la créature, si elle est une dépendance de Dieu, donc elle est quelque chose : je réponds qu’elle est, et qu’elle n’est point : tout ainsi comme ces rayons et cette chaleur ; car si on regarde les rayons sans voir le Soleil, et l’on sent la chaleur sans voir le feu, ils sont; mais si on regarde le Soleil même ou le feu, il n’y a plus de rayon ni de chaleur, mais tout est soleil et tout feu. Ainsi si on contemple la créature sans contempler le Créateur, elle est; mais si on contemple le Créateur, il n’y a plus de créature…

CHAP. IX : Pratique de l’annihilation, deuxième point. Que l’homme est la source de tout erreur, et du trop grand avancement [action de se mettre en avant] de l’être des créatures, et ce par ses ténèbres, et non par son être ; lesquelles ténèbres annihilées, tout cet erreur est aboli ; que telle annihilation ne peut être active, mais passive.

… Or ce péché, ténèbres et ignorance ne savent pas s’annihiler, pour n’avoir aucune lumière, ni ne le peuvent pas faire pour n’avoir aucune puissance, ni ne le veulent faire pour n’avoir aucun amour… Reste donc cette volonté qui est Dieu seul, pour faire ce chef d’œuvre d’annihilation…

CHAP. X : Des empêchements de cette annihilation et de très subtiles et inconnues imperfections de contemplation.

La première de ces imperfections subtiles, et inconnues en cette vie superessentielle, est de contester ou combattre contre les pensées superflues et distractions… Car le même abîme qui annihile la personne, noie aussi ces distractions. Et ne faut faire de différence de [entre] sentir et non sentir de ces pensées, mais se tenir toujours ferme et assuré en son rien…

Une autre imperfection en cette vie, est d’attacher son esprit à quelque exercice particulier. La raison est, pour ce qu’ainsi on est propriétaire de soi même et de son exercice, tellement qu’on n’est pas libre pour s’abandonner totalement à l’Époux, et suivre son trait…

Donc pour obvier à ce mal, il ne faut jamais chercher assurance expérimentale, c’est-à-dire quelque lumière perceptible des sens, ni qui donne quelque élancement [élan], ni le moindre attouchement, mais s’unir à Dieu par une vive foi et nu amour…

… comme cette réciproque splendeur de l’eau, et du cristal ne vient pas d’eux seulement ni par leur vertu, mais par le soleil ; ainsi ce regard parfait ne vient pas principalement de l’âme, ni par quelque acte sien, mais de Dieu.

CHAP. XI : De deux sortes d’annihilation, la différence de l’une et de l’autre, et comme elles servent aux deux amours.

CHAP. XII : En quoi consiste cette annihilation active, à savoir à s’égaler à la passive, et en quoi sa pratique, à savoir en lumière et ressouvenance.

Cinquièmement je dis « confirmée par l’expérience », à savoir quand l’âme abîmée [engloutie] et tirée en Dieu en ce gouffre se voit réduite à rien, car par ainsi sa lumière et foi est grandement augmentée, de sorte qu’il lui est fort facile toujours après de croire à cette annihilation et, par cette lumière, de s’y enfoncer.

CHAP. XIII : Des imperfections ou empêchements  de cette annihilation active.

…est une très secrète imperfection de s’introvertir, comme d’un lieu extérieur à un intérieur, [et comme si Dieu n’était pas présent, ou qu’il fût plus en un lieu qu’en un autre208] …mais quand on est laissé en aridité sans aucun goût, ils pensent tout autrement. En cela donc beaucoup faillent [de : faillir] faisant ainsi Dieu plus grand, plus parfait en un temps qu’en un autre,

…pour ce que tout ce que l’on fait après en scrutinant, désirant, et s’introvertissant, tend à la multiplication et être, non à la simplification et non-être ; en quoi on s’abuse beaucoup puisque toujours on va cherchant davantage, tantôt en chassant les choses que déjà on devrait savoir être rien, tantôt en cherchant Dieu, que déjà on devrait croire être plus près de nous et plus nous que nous‑mêmes,

[Or le résultat, et conclusion de ces deux annihilations est que par la passive l’âme demeure dépouillée de toutes images, en une grande dénudation, et repos d’esprit et d’actes],

CHAP. XIV : Qu’il ne faut pratiquer ces deux annihilations l’une au temps et lieu de l’autre, mais chacune en son propre temps et lieu; Quel est le temps et lieu de l’une et de l’autre. De trois sortes d’opérations. De la vraie et fausse oisiveté, avec leurs différences et marques pour les connaître.

Ceux donc font mal qui les déplacent et renversent leur ordre, usant de l’annihilation passive, en assoupissant [arrêtant les conséquences fâcheuses de] leurs actes, et opérations (comme font quelques‑uns) quand il faudrait fidèlement opérer par amour pratique et usant de l’annihilation active (comme font beaucoup) en produisant des actes, quand il les faudrait assoupir et jouir de Dieu par amour fruitif. Car les premiers tombent en une fausse oisiveté, les autres en une préjudiciable activité…

…si elles regardaient bien le fondement de leur âme, elles trouveraient que c’est l’amour propre, infidélité, pusillanimité, propre recherche, et impatience d’esprit, qui les font ainsi sortir de cette annihilation, bien que la nature se couvre du prétexte de vertu.

CHAP. XV : La manière d’opérer par les trois sortes d’opérations, extérieure, intérieure, et intime, où est montrée la réduction de la vie active et contemplative à la vie superéminente; et la pratique des deux premières volontés en la troisième.

Tellement que, quand on fait quelque bon œuvre extérieure, ou qu’on embrasse quelque vertu, ou résiste à quelque vice ou passion, il [le] faut faire non pas en dressant quelque intention, mais en connaissant très assurément, très simplement, et très purement qu’ainsi Dieu sera ; mais [qu’] en faisant le contraire, lui-même [l’homme] serait, et Dieu ne serait pas, quant à lui ni pour lui…

…il faut autant soigner d’être ici toujours en ce Tout et en ce Rien, comme aux autres deux vies d’être toujours en la volonté de Dieu et en notre abnégation, sachant que, quand nous perdons l’Être de Dieu, et trouvons nous‑mêmes comme quelque chose, nous faisons contre la volonté divine et la perfection, et selon notre propre volonté, vice et imperfection. …

Par ceci donc se voit la manière de l’opération extérieure et intérieure, à savoir qu’elle se doive pratiquer, non en la volonté ou suivant la volonté extérieure, mais par et en l’essence de Dieu et volonté essentielle [qui est Dieu même]. Non qu’il faille mépriser ou omettre les choses extérieures, mais il les faut faire avec perfection, en spiritualisant les choses corporelles et réduisant ainsi la vie active à la contemplative…

§

Canfield étudie ainsi les conditions de la contemplation, en s’adressant principalement à des religieux. Il s’oppose à tout intellectualisme, ainsi qu’à toute sensibilité imaginative (alors même qu’elle était grande dans sa jeunesse, ce qui a dû par la suite provoquer chez lui une juste méfiance). Il établit la nécessité de laisser faire la grâce divine et elle seule. Son « abstraction » sera confrontée à l’approche christocentrique des carmélites espagnoles. Plus profondément, il tente de répondre au problème posé par toute dualité.

Mais on ne trouvera rien sur les effets de cette contemplation, tels l’état de grand calme décrit par Marie de l’Incarnation du Canada dans sa seconde Relation de 1654, ou le quatrième état abordé par monsieur Bertot et décrit par Madame Guyon. Benoît n’avait que trente et un ans à la date où le manuscrit A est attesté, en 1593, ce qui en fait une composition de relative jeunesse209. Il vivra encore dix-sept ans, mais semble n’avoir rien composé durant sa maturité. Faut-il y voir l’effet malheureux du contrôle signalé précédemment du mystique par les docteurs?

1659 Jean de Bernières (1600 - 1659)

Jean de Bernières210, né en 1602 d’un trésorier général de France, mène une vie laïque, sensible à l’amitié, insensible aux différences sociales :

«Ses serviteurs... ne sont pas pour lui de simple laquais, mais de  véritables frères en Jésus-Christ... Jean rapporte cette conversation... étonnante : Vous êtes mon maître, je vous dois tout dire comme à mon père spirituel — Vous le pouvez, lui dis-je, car je vous aime en Jésus-Christ, et je vous ai tenu auprès de moi, afin que vous fussiez tout à lui211.»  

Bernières est ferme dans ses convictions :

Lorsqu’on attaque ses amis, il les défend avec énergie. Quand le grand archidiacre d’Évreux, Boudon, victime d’une sorte de conjuration, est menacé d’interdiction, Jean déclare à la cohorte ennemie que Boudon aura toujours un refuge en sa maison, et que lui, Jean, se trouverait heureux d’être calomnié et persécuté pour lui212.

Il paye de sa personne lorsque maladie et misère sont en cause, désirant la pauvreté : il veut faire donation de ses biens, mais :

« Ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre ; elle me fait parler pour ce sujet par de bons religieux  ... il n’y a plus moyen d’être pauvre213. »


Pendant ses dernières années, il ne vit plus que de ce que lui donne sa famille... j’embrasse la pauvreté, dit-il quoiqu’elle m’abrège la vie naturelle214. Mais il est tout à fait capable de conseiller Mme de la Peltrie en procès avec sa famille et de gérer des ressources pour la fondation des missions du Canada, pendant les vingt années qui suivront le célèbre voyage évoqué ci-dessous.

De concert avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique laïc, grand seigneur qui passe des armes et des sciences à l’exercice de la charité auquel nous consacrons une section, Bernières contribue à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de missions et de séminaires.

Il paye de sa personne, car il va chercher lui-même les malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à l’hôpital... porte sur son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher jusqu’à l’hospice... il lui faut traverser les principales rues de la ville : les gens du siècle en rient autour de lui215.

« L’un des premiers et plus ardents confrères de cette société [de la sainte abjection], le Père Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce... Ce sentiment d’un directeur... adressé à un disciple... en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. Mais comme son bon directeur n’était plus ici-bas... il ne trouvait presque personne qui ne s’y opposât216. » 

Catherine de Bar se lie à Bernières et ils demeureront en correspondance. Devenue la Mère Mectilde du Saint-Sacrement appréciée de Madame Guyon, elle fonda les bénédictines de l’Adoration perpétuelle du très Saint Sacrement à Paris ; son ordre essaimera en Lorraine et jusqu’en Pologne217. Le père Jean-Chrysostome est son confesseur. Elle passe environ un an au monastère de Montmartre et au moins trois années à Caen218. Son nouveau confesseur Épiphane Louys (1614-1682), mystique attachant et lorrain comme elle, s’est lié aussi avec Bernières.

Ce dernier est donc au centre d’un large cercle : sur place M. de Gavrus, neveu de Jean, fonde l’hôpital général de Caen ; Boudon deviendra l’archidiacre « persécuté » d’Évreux, écrivain abondant auquel nous devons de précieuses informations ; Lambert de la Motte devenu Mgr de Béryte, est l’un des premiers évêques de la Chine.

L’influence de ce cercle s’étend surtout au Canada, dans des circonstances pour le moins inhabituelles : Mme de la Peltrie, veuve, aussi généreuse qu’originale, veut fonder une maison religieuse au Canada. Sa famille s’y oppose, elle consulte un religieux qui suggère l’expédient d’un mariage simulé. La proposition est présentée à M. de Bernières, ce « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté ».  Ce dernier consulte son directeur :

Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô... Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage... du moins à se prêter au jeu... en faisant demander sa main.... La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « ... faisait tapisser et parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire pour les avantages du mariage »219.

Notons l’intervention positive du Père Chrysostome, qui peut être sévère, mais sans étroitesse d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui prend une pente assez comique quand Bernières est veillé à Paris par Mme de la Peltrie lors d’une maladie. Car le grand voyage pour le Canada a lieu, débutant par un « tour de ramassage » de deux sœurs à Tours suivi d’une présentation à la Cour et d’un séjour à Paris :

Le groupe comprenait sept personnes, Mme de la Peltrie et Charlotte Barré, M. de Bernières avec son homme de chambre et son laquais, et les deux Ursulines dont Marie de l’Incarnation, qui écrit : « M. de Bernières réglait notre temps et nos observances dans le carrosse, et nous les gardions aussi exactement que dans le monastère... À tous les gîtes, c’était lui qui allait pourvoir à tous nos besoins avec une charité singulière... Durant la dernière journée de route, M. de Bernières s’était senti mal : il arriva à Paris pour se coucher. » Mme de la Peltrie joua jusqu’au bout la comédie du mariage : « elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les médecins lui faisaient le rapport de l’état de sa maladie et lui donnaient les ordonnances pour les remèdes ». Mme de la Peltrie et la sœur de Savonnières s’amusaient beaucoup de cette comédie. M. de Bernières un peu moins220.

 Finalement le grand départ de Dieppe de la flotte de printemps en 1639 emporte Mme de la Peltrie (? -1671), fondatrice temporelle de la communauté Ursuline du Québec, et surtout Marie de l’Incarnation (1599-1672) qui animera cette communauté :

Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes... mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Mme de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation221.

De nombreux familiers de l’Ermitage suivront le même chemin : Ango de Maizerets, dont la vie se confondra avec celle du séminaire fondé là-bas à l’imitation de l’Ermitage, et qui se dévouera à l’éducation des enfants ; M. de Bernières, neveu de Jean, qui meurt à Québec en 1700 ; François de Montmorency-Laval (1623-1708), évêque de Québec ; M. de Mésy, duelliste raffiné converti, premier gouverneur de Québec ; Roberge, le fidèle valet de chambre et disciple, après la mort de son maître…222. Bernières restera le correspondant préféré de Marie de l’Incarnation (avec le fils de cette dernière, dom Claude Martin), mais les longues lettres « de quinze ou seize pages » sont perdues.

Revenons à Jean  de Bernières qui se souvient de l’agonie douloureuse de son confesseur  Jean-Chrysostome : « Il avait pourtant peur de la mort... Une tradition de famille rapportait qu’il demandait toujours à Dieu de mourir subitement... Le 3 mai 1659... rentré à l’Ermitage, le soir venu, il se mit à dire ses prières. Son valet de chambre vint l’avertir qu’il était temps pour lui de se mettre au lit. Jean lui demanda un peu de répit, et continua de prier. Peu après le valet entendit un bruit sourd et rentra : Bernières venait de tomber de son prie-Dieu, mort223.

La forme de ses écrits a été considérablement revue, ce dont se plaignaient déjà ses contemporains224.


1691 Laurent de la Résurrection (1614 – 1691)

Partager l’expérience de la présence de Dieu forme le sujet des conversations de Laurent et de ses lettres. Leur regroupement moderne ne couvre qu’une centaine de pages225. Nous avons probablement perdu une grande partie de ses écrits : « On a supprimé tous les livres du frère Laurent, et il n’y en a plus que six dans tout Paris, possédés par des particuliers.... ils en ont fait imprimer un autre en la place, pour surprendre, qui n’a rien de ce qu’avait l’autre. »226. Les Entretiens sont un « composite Laurent-Beaufort » et la Pratique un « condensé de la doctrine du frère Laurent » nous dit Conrad de Meester, son éditeur récent227. On doit donc considérer ce qui nous est parvenu de Laurent avec prudence.

Insister sur la pratique proposée pour accéder à cette expérience, rend compte de l’apport de Laurent de la Résurrection. Son second éditeur, P. Poiret, souligne justement dans le titre de l’essai qu’il donne à la suite des œuvres de Laurent, « l’importance et les avantages de la pratique de la présence de Dieu228. » Il s’agit d’aimer sans perdre de temps, par le « moyen court » de cette mise en présence.

Nicolas Herman naquit à Hériménil, village proche de Lunéville, en 1614.

« Je vis le Frère Laurent pour la première fois ; il me dit que Dieu lui avait fait une grâce singulière dans sa conversion, étant encore dans le monde, âgé de dix-huit ans. Qu’un jour en hiver, regardant un arbre dépouillé de ses feuilles, et considérant que quelque temps après ces feuilles paraîtraient de nouveau, puis des fleurs et des fruits, il reçut une haute vue de la providence et de la puissance de Dieu, qui ne s’est jamais effacée de son âme ; que cette vue le détacha entièrement du monde, et lui donna un tel amour pour Dieu qu’il ne pouvait pas dire s’il était augmenté, depuis plus de quarante ans qu’il avait reçu cette grâce229.

Il est engagé comme soldat et « La Lorraine l’ayant engagé dans le malheur de ses troubles », des troupes allemandes l’ayant fait prisonnier, il fut pris et traité comme un espion, car « les chefs s’écrivaient de quartiers à quartiers […] on y employait ordinairement des paysans ou des soldats sans armes, portant à la main un bâton creux, dans lequel ils introduisaient les missives dont ils étaient chargés230 ». « On le menaça de le faire pendre ; mais lui, sans s’effrayer, répondit qu’il n’était pas tel... que sa conscience ne lui reprochant aucun crime, il regardait la mort avec indifférence...

Les Suédois ayant fait une incursion dans la Lorraine et attaqué en passant la petite ville de Rambervillers, notre jeune soldat y fut blessé en 1635. »231. Finalement la petite cité tomba entre les mains du duc Charles IV et de là « il provoqua la levée en masse de ses sujets ; puis, en présence des renforts reçus par l’armée française, il se retrancha sur un plateau, au nord de Rambervillers, qui porte encore aujourd’hui le nom de camp des Suédois. Peut-être la terreur qu’à juste titre ces troupes inspiraient aux Lorrains s’est-elle ainsi perpétuée... »232.

À la suite de quoi, il suit les traces d’un oncle carme et devient pendant une période indéterminée ermite, conseillé par un gentilhomme. Il hésite à prendre un engagement perpétuel, mais finalement vient à Paris233. À vingt-six ans, il se décide à devenir convers de l’ordre des Carmes déchaussés au couvent de la rue de Vaugirard, en 1640, et fait profession le 14 août 1642 234. Il semble avoir traversé une période de purification de 1640 à 1651 environ, soit sur plus de dix années, dont les quatre dernières furent très intenses235.

«Qu’il avait eu une très grande peine d’esprit, croyant certainement qu’il était damné; que tous les hommes du monde ne lui auraient pu ôter cette opinion; mais qu’il avait sur cela raisonné en cette manière : “Je ne suis venu en religion que pour l’amour de Dieu, je n’ai tâché à agir que pour lui; que je sois damné ou sauvé, je veux toujours continuer à agir purement pour l’amour de Dieu; j’aurai du moins cela de bon que, jusqu’à la mort, je ferai ce qui sera en moi pour l’aimer.” Que cette peine lui avait duré quatre ans pendant lesquels il avait beaucoup souffert. /Que depuis il ne songeait ni à paradis ni à enfer; que toute sa vie n’était qu’un libertinage et une réjouissance continuelle; qu’il mettait ses péchés entre Dieu et lui, comme pour lui dire qu’il ne méritait pas ses grâces, mais que cela n’empêchait pas Dieu de l’en combler. Qu’il le prenait quelquefois comme par la main et le menait devant toute la cour céleste, pour faire voir le misérable auquel il prenait plaisir de faire ses grâces236.

Il est pendant quinze ans cuisinier — ce  fut le cas de Jan van Leeuwen, le « bon cuisinier » de Groenendael —, puis trouve un emploi à la savaterie237.

«Qu’on lui avait dit depuis peu de jours d’aller faire la provision du vin en Bourgogne, ce qui lui était fort pénible, parce qu’outre qu’il n’avait point d’adresse pour les affaires, il était estropié d’une jambe et ne pouvait marcher sur le bateau qu’en se roulant sur les tonneaux, mais qu’il ne s’en mettait point en peine, non plus que de toute son emplette de vin; qu’il disait à Dieu que c’était son affaire; après quoi il trouvait que tout se faisait, et se faisait bien. ... De même en la cuisine, qui était sa plus grande aversion naturelle, s’étant accoutumé à y tout faire pour l’amour de Dieu, et en lui demandant en toute occasion sa grâce pour faire son ouvrage, il y avait trouvé une très grande facilité pendant quinze ans qu’il y avait été occupé. /Qu’il était alors à la savaterie où étaient ses délices, mais qu’il était prêt de quitter cet emploi comme les autres, ne faisant que se réjouir partout en faisant de petites choses pour l’amour de Dieu238.

Un grand ulcère lui survient à la jambe, qui oblige les supérieurs de l’employer à un office plus doux239. Son caractère est d’une grande netteté :

« quand ses supérieurs l’obligeaient à dire naïvement sa pensée sur les difficultés qu’on proposait dans les conférences, il répondait si juste et avec tant de netteté, que ses réponses ne souffraient aucune réplique240

«Un autre caractère du Frère Laurent était une fermeté extraordinaire, qu’on aurait nommé intrépidité dans un autre genre de vie, et qui montrait une âme grande et élevée au-dessus de la crainte et de l’espérance de tout ce qui n’était point Dieu241 .

Fénelon qui le rencontre vers la fin de sa vie, en témoigne242. Laurent meurt à soixante-dix-sept ans, le 12 février 1691.

Ses Maximes spirituelles offrent une admirable anthologie de brèves injonctions à trouver un Dieu qui est d’ailleurs toujours présent, en attente :

« [79] Après m’être donné... j’ai cru n’avoir plus rien à faire... que de vivre comme s’il n’y avait plus que Dieu et moi au monde.

« [92] Toutes choses sont possibles à celui qui croit, encore plus à celui qui espère, encore plus à celui qui aime.

« [94] La pratique la plus sainte, la plus commune et la plus nécessaire en la vie spirituelle est la présence de Dieu, c’est de se plaire et s’accoutumer en sa divine compagnie, parlant humblement et s’entretenant amoureusement avec lui en tout temps, à tous moments, sans règle ni mesure, surtout dans le temps des tentations, des peines, des aridités... il faut s’appliquer continuellement à ce qu’indifféremment toutes nos actions soient une manière de petits entretiens avec Dieu, pourtant sans étude, mais comme ils viennent de la pureté et simplicité du cœur.

 « [100] [Il réside] au fond et au centre de l’âme ; c’est là que l’âme parle à Dieu cœur à cœur et toujours dans une grande et profonde paix... ce qui se passe au dehors... [est un] feu de paille qui s’éteint à mesure qu’il s’allume.

Pour acquérir la présence de Dieu. 1. Le premier moyen est une grande pureté de vie. 2. Le second, une grande fidélité à la pratique de cette présence et au regard intérieur de Dieu en soi, qui se doit toujours faire doucement, humblement et amoureusement, sans se laisser aller à aucun trouble ou inquiétude.

« [104] l’âme se familiarise avec Dieu de telle manière qu’elle passe presque toute sa vie en des actes continuels... quelquefois même elle ne devient plus qu’un seul acte qui ne passe plus.

« [109] Qu’il s’était toujours gouverné par amour, sans aucun autre intérêt, sans se soucier s’il serait damné ou s’il serait sauvé..... Qu’il était content quand il pouvait lever une paille de terre pour l’amour de Dieu ... /Que cette conduite de l’âme obligeait Dieu à lui faire des grâces infinies, mais qu’en prenant le fruit de ces grâces, c’est-à-dire l’amour qui en naît, il en fallait rejeter le goût, en disant que tout cela n’était point Dieu, puisqu’on savait par la foi qu’il était infiniment plus grand et tout autre que ce que l’on en sentait. Qu’en cette manière d’agir, il se passait entre Dieu et l’âme un merveilleux combat…

« [111] Qu’il s’adressait toujours à Dieu quand il se présentait quelque vertu à pratiquer, en lui disant : « Mon Dieu, je ne saurais faire cela si vous ne me le faites faire », et qu’on lui donnait aussitôt de la force et au-delà.

« [112] Sachant qu’il fallait aimer Dieu en toutes choses et travaillant à s’acquitter de ce devoir, qu’il n’avait pas besoin de directeur ... Que dans ses peines il n’avait consulté personne ; mais qu’avec la lumière de la foi, sachant seulement que Dieu était présent, il se contentait d’agir pour Lui, arrive ce qui pourra, et qu’il se voulait bien perdre ainsi pour l’amour de Dieu, dont il s’était bien trouvé. /[116] que la bonté de Dieu l’assurait qu’il ne le quitterait point absolument et qu’il lui donnerait la force de supporter le mal qu’il permettrait lui arriver : qu’avec cela, il ne craignait rien et n’avait besoin de communiquer de son âme avec personne. Que, quand il l’avait voulu faire, il en était toujours sorti plus embarrassé, et qu’en voulant mourir et se perdre pour l’amour de Dieu, il n’avait nulle appréhension ; que l’abandon entier à Dieu était la voie sûre et dans laquelle on avait toujours lumière pour se conduire. /Qu’il fallait être fidèle à agir et à se renoncer dans le commencement ; mais qu’après cela il n’y avait plus que contentements indicibles.

«  Que toutes les pénitences et autres exercices ne servaient que pour arriver à l’union avec Dieu par amour : qu’après y avoir bien pensé, il avait trouvé qu’il était encore plus court d’y aller tout droit par un exercice continuel d’amour, en faisant tout pour l’amour de Dieu. /Qu’il fallait faire grande différence entre les actions de l’entendement et celles de la volonté ; que les premières étaient peu de chose, et les autres tout : qu’il n’y avait qu’à aimer et à se réjouir avec Dieu.

« [114] Qu’il ne pensait ni à la mort, ni à ses péchés, ni au paradis, ni à l’enfer, mais seulement à faire de petites choses pour l’amour de Dieu, n’étant pas capable d’en faire de grandes ; qu’après cela il arriverait de lui tout ce qu’il plairait à Dieu, dont il n’était point en peine.

« [115] Qu’il était impossible, non seulement que Dieu trompât, mais même qu’il laissât longtemps souffrir une âme tout abandonnée à lui, et résolue de tout endurer pour lui. /Que, sur cette même expérience, quand il avait quelque affaire extérieure, il n’y pensait point par avance, mais que dans le temps nécessaire à l’action, il trouvait en Dieu comme dans un clair miroir ce qu’il était nécessaire qu’il fît pour le temps présent. Que depuis quelque temps il avait agi de la sorte sans aucun soin anticipé/Qu’il n’avait aucune mémoire des choses qu’il faisait et presque point d’advertance lors même qu’il s’y occupait : qu’en sortant de table il ne savait ce qu’il avait mangé.

« [118] Que notre sanctification dépendait, non du changement de nos œuvres, mais de faire pour Dieu ce que nous faisons ordinairement pour nous-mêmes.

« [122] Sentant en lui continuellement un si grand trésor, il n’est plus dans l’inquiétude de le trouver, il n’est plus en peine de le chercher, il lui est entièrement découvert, et libre d’y prendre ce qu’il lui plaît. /Il se plaint souvent de notre aveuglement et il s’écrie sans cesse que nous sommes dignes de compassion de nous contenter de si peu. Dieu, dit-il, a des trésors infinis à nous donner... [123] lorsqu’il trouve une... foi vive, il lui verse des grâces en abondance. C’est un torrent arrêté par force contre son cours ordinaire qui, ayant trouvé une issue, se répand avec impétuosité et avec abondance.... rentrons en nous-mêmes, rompons cette digue, faisons jour à la grâce, réparons le temps perdu.

« [133] comme une pierre devant un sculpteur de laquelle il veut faire une statue ; me présentant ainsi devant Dieu je le prie de former en mon âme sa parfaite image et de me rendre entièrement semblable à lui.

« [140] penser souvent à Dieu, le jour, la nuit, en toutes vos occupations, vos exercices, même pendant vos divertissements ; il est toujours auprès de vous et avec vous, ne le laissez pas seul : vous croiriez être incivil de laisser seul un ami.


1717 Jeanne-Marie Guyon (1648 - 1717)

Seconde longue section après celle consacrée à Fénelon !

Une vie courageuse

La timidité et le respect des conventions par la jeune femme au début de son mariage laissent place à une volonté de fer et à un esprit de liberté qui affrontent avec intelligence une coalition des structures civiles et religieuses. Après la tempête, demeure chez la vieille dame une vision ample et paisible qui associe le respect des traditions chrétiennes à une grande liberté. 

   La petite fille est confiée à quatre ans aux bons soins de religieuses. Elle sait comment éviter un simulacre de martyre en leur objectant de manière décidée243 : “Il ne m'est pas permis de mourir sans la permission de mon père !” Sa demi-sœur religieuse du côté de son père l’éveille à la vie de l’esprit, mais la jalousie de l’autre demi-sœur religieuse et les réprimandes de confesseurs assombrissent l’adolescence.

Elle est mariée à seize ans avec un mari âgé : “J'eus quelque temps un faible que je ne pouvais vaincre qui était de pleurer… L’on me tourmentait quelquefois plusieurs jours de suite sans me donner aucune relâche. Après douze ans de mariage, son mari qu'elle assista avec constance lui donne des avis sur ce que je devais faire après sa mort pour ne pas dépendre des gens.” 

À trente-deux ans, la riche veuve part ‘pour Genève’ : “Je donnai dès Paris … tout l'argent que j'avais … Je n'avais ni cassette fermant à clef, ni bourse.” À Gex, on lui propose l'engagement et la supériorité des Nouvelles Catholiques, religieuses chargées d’élever des filles d’origine protestante, mais elle refuse, car “certaines abjurations et certains détours ne me plaisaient pas”. 

Dépouillée de tout, sans assurance et sans aucun papiers, sans peine et sans aucun souci de l'avenir, elle compose à Thonon les Torrents : “Cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n'étais pas encore accoutumée à cette manière d'écrire … Je passais quelquefois les jours sans qu'il me fût possible de prononcer une parole.” Elle découvre une autre manière de converser avec son confesseur Lacombe : “J’apprenais son état tel que je le ressentais, puis incontinent je sentais qu’il était rentré dans l’état où Dieu le voulait … Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence.” Autre manière qui s’étend à des proches.

Suivent des séjours fructueux à Turin, capitale du royaume de Savoie-Piémont, à Verceil (Vercelli) pendant près d’une année, puis de retour en France, à Grenoble.

À trente-huit ans, elle arrive en juillet 1686 à Paris, peu avant la chute du quiétiste Molinos en 1685 suivi de sa condamnation romaine (décret de l'Index porté le 22 novembre 1689). Des jalousies entre religieux firent entendre que le père Lacombe, d’origine italienne, était son ami ; il est arrêté. Et de même madame Guyon, à qui l’on signifia que “l'on ne voulait pas me donner ma fille, ni personne pour me servir ; que je serais prisonnière, enfermée seule … au mois de juillet dans une chambre surchauffée.” On veut en effet marier sa fille au neveu dissolu de l’archevêque de Paris.

Libérée, elle quitte le couvent-prison de la Visitation pour habiter une petite maison éloignée du monde. Estimée par madame de Miramion, elle est active auprès d’un cercle de disciples et à Saint-Cyr madame de Maintenon lui marquait “beaucoup de bontés.” Le duc de Chevreuse lui fait connaître Bossuet qui accède au manuscrit de la Vie écrite par elle-même  : il la considère comme si bonne qu'il lui écrivit qu'il y trouvait “une onction qu'il ne trouvait point ailleurs, qu'il avait été trois jours en la lisant sans perdre la présence de Dieu.”

Cela ne dure pas. Elle a quarante-sept ans lorsque commence à partir de l'été 1693 une seconde et longue période d’épreuves. Son Moyen court est saisi lors d'une visite canonique. Elle se rend spontanément au couvent de Sainte-Marie de Meaux où elle conquiert l’estime des religieuses tandis qu’elle est malmenée par l'évêque Bossuet, soumis lui-même aux pressions de madame de Maintenon ; les causes du changement d’attitude de l’épouse secrète du Grand Roi ne sont pas clairement établies : interviennent l’attitude de Fénelon opposé à son mariage, la crainte du scandale, une jalousie spirituelle.

Madame Guyon est saisie de corps et enfermée par lettre de cachet à Vincennes (27 décembre 1695).  Les interrogatoires se succèdent : ils durent parfois une journée. Transférée à Vaugirard dans un couvent-prison constitué pour l'occasion, “la gardienne venait m'insulter, me dire des injures, me mettre le poing contre le menton, afin que je me misse en colère.” On bascule de la contrainte à la terreur et son confesseur imposé lui “dit un jour qu'on ne me mettait pas en justice parce qu'il n'y avait pas de quoi me faire mourir … défendant, s'il me prenait quelque mal subit comme apoplexie ou autre de cette nature, de me faire venir un prêtre.” Après un chantage exercé sur ses proches sans succès, elle est embastillée.

L’archevêque de Paris s’abaisse à lui présenter une lettre forgée attribuée au Père Lacombe tandis que le confesseur  lui dit : ‘ On vous perdra.’ On la sépare de ses filles de compagnie qui seront maltraitées : “Il y en a encore une dans la peine [tourment] depuis dix ans ... L’autre dont l'esprit était plus faible le perdit par l'excès et la longueur de tant de souffrances, sans que dans sa folie on ne pût jamais tirer un mot d'elle contre moi … elle vit présentement paisible et servant Dieu de tout son cœur.” On les remplace par une demoiselle qui, étant de condition et sans biens, espérait faire fortune, comme on lui avait promis, si elle pouvait trouver quelque chose contre moi.

Un prisonnier tente de se suicider ? Elle explique: “Il n'y a que l'amour de Dieu, l'abandon à sa volonté … sans quoi les duretés qu'on y éprouve sans consolation jettent dans le désespoir … Quelquefois, en descendant, on me montrait une porte, et l'on me disait que c'était là qu'on donnait la question.”  

Âgée de cinquante-quatre ans, elle est libérée le 24 mai 1703. Durant ses douze dernières années à Blois, elle reste en relation avec Fénelon et forme des disciples français et étrangers qui rapportent :

Elle vivait avec ces Anglais [des Écossais] comme une mère avec ses enfants. … ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence et lui en demandait son avis, elle leur répondait : “Oui mes enfants, comme vous voulez.” … Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle.

Elle meurt en paix à l'âge de soixante-neuf ans, le 9 juin 1717.

Une oeuvre préservée et d'influence souterraine

 L’intérêt des écrits mystiques de madame Guyon provient non seulement de leur valeur intrinsèque, mais également de leur excellente préservation. Ils furent assez largement édités de son vivant tandis que de nombreux manuscrits furent rassemblés à l’époque du procès - les « rencontres d’Issy » qui eurent lieu en 1694 et 1695 - puis furent copiés par des membres du cercle qu'elle animait et enfin préservés. En fait on possède tout ce qu’elle a écrit (à l’exception d'écrits de jeunesse qu'elle n'a pas jugé bon de conserver et de lettres perdues), ce qui est très exceptionnel, car un auteur mystique ne se préoccupe généralement pas de la survie de son œuvre écrite. L'essentiel du corpus vient récemment d’être rendu de nouveau accessible 244.

 L'influence de l'oeuvre demeura souterraine pour plusieurs raisons : l’auteur livre des informations ordinairement tenues cachées ; il ne se soucie guère de la mise en forme par souci de ne pas interférer avec la spontanéité de l’inspiration ; vu du monde catholique de l’époque, le rôle des éditeurs ministres protestants Poiret puis Dutoit et la présence parmi les proches de la fin de sa vie à Blois de nombreux Écossais, Hollandais, Suisses - qu’elle n’incite d’ailleurs pas à se convertir - n’est-il pas détestable ? Vu du monde protestant, demeure l’équivoque d’une femme qui s’est occupée au début de sa vie publique de Nouvelles Catholiques converties après la révocation de l’édit de Nantes, et qui n’a jamais rejeté la messe ni les sacrements.

 Il s’agit plus intimement de l’appréciation difficile d’écrits qui abordent la communication en prière silencieuse et le rôle apostolique du mystique. Des réactions compréhensibles sur ces points délicats ne sont pas atténuées par une appartenance religieuse, comme cela fut le cas par exemple pour Marie de l’Incarnation, l’autre grande mystique du siècle. Car ils mettent ici en cause le rôle d'enseignement assumé par des clercs - dont quelques-uns s'emparent parfois indûment du rôle de médiateur réservé à Jésus-Christ.

La liste des défenseurs qui ont surmonté une certaine « étrangeté » est cependant de qualité : on en détachera sur trois siècles les noms de Fénelon, des éditeurs Poiret et Dutoit, des érudits Chavannes, Masson,  Brémond, du philosophe Bergson, et plus récemment, de l'abbé Cognet, de la romancière Mallet-Joris, de madame Gondal, de nombreux érudits.

Son très large spectre

 L’expérience intime, l’enseignement qui constitue un système cohérent, la connaissance des deux Traditions scripturaire et mystique offrent des approches de la vie mystique qui se complètent harmonieusement, cas très rare de compétences assurées simultanément en ces domaines distincts. 

 En premier lieu, les témoignages de sa vie et de son expérience intérieure se distinguent par une grande acuité psychologique propre au siècle de Racine et par un fort désir de comprendre tout ce qui lui arrive, dont elle ne trouve pas autour d’elle une explication satisfaisante. On note, surtout dans des écrits de jeunesse, une forte volonté appliquée à ne rien laisser sans tenter une explication, défaut dont elle se corrigera ensuite. Elle demeurerait ensuite , dit-on, « bavarde » : en fait cette abondance est liée à l'irruption toute moderne de la dimension subjective psychologique. Elle influera plus particulièrement des auteurs sensibles à cette dimension, tels Rousseau, Constant, Amiel.

 En second lieu, un enseignement est mis en forme dont témoigne tôt le Moyen court qui a atteint un large public avant sa condamnation grâce à la simplification qui caractérise ce texte direct. Cette simplification vient de l’affranchissement vis-à-vis de tout moyen préalable qui apparaît trop souvent comme une condition humaine posée en préalable à l’exercice de la grâce divine. Acquis théologiques et dogmatiques, méthodes de prières et exercices, sélections sociales ou culturelles sont écartés ; seul demeure le recours à l’expérience intérieure faisant appel à la médiation du « petit maître » Jésus. Cette simplification permet une ouverture à tous, car la liberté sauvage des torrents est préférable aux canaux faits de mains d’hommes. Ceci pouvait faire peur aux hommes du métier. À leur décharge, les événements vécus dans les convulsions de la Réforme et Contre-réforme étaient encore proches et peu encourageants. Cette remise en cause par l’intérieur de l’ordre traditionnel sera d’ailleurs appliquée au siècle des Lumières sous une forme subversive qui conduira à des révolutions politiques et sociales.

 En troisième lieu, un recours aux Traditions confrontées avec l’expérience intérieure a conduit aux très amples Explications de l’Écriture et du Nouveau Testament complétées dix ans plus tard par les Justifications, large anthologie de textes mystiques assemblée autour de thèmes annoncés par des mots-clefs et toujours actuels.

Un enseignement qui couvre la carrière mystique

 On peut distinguer chez Madame Guyon et chez ses prédécesseurs Bertot et Bernières, comme chez la majorité des mystiques, sans en faire le seul système possible, trois périodes s’étendant chacune sur plusieurs années :

 La découverte de l’intériorité, accompagnée d’une simplification et d’une pacification progressive peut s’accompagner d’événements intimes variés selon les tempéraments et l’environnement, brefs instants ou états pouvant durer des jours. Leur caractère extraordinaire a toujours attiré une attention exagérée au détriment de la dynamique vitale qu’ils alimentent, de la part de scrutateurs qui ont vite fait de repérer dans ces phénomènes divers alliages impurs de la nature à la grâce. Très utiles pour confirmer le commençant dans sa voie, ils relativisent les jouissances, réelles et bonnes, dont notre nature est capable. Ils substituent l’expérience réelle directe aux croyances.

 De longues années de désappropriations correspondent au stade de purification décrit par tous. Le terme de « purification » est ambigu dans la mesure où il risque de laisser croire qu’elle conduirait à son terme à un « nous-mêmes » délivré de ses défauts !  Le « nous-mêmes » ne pourra subsister. Sera-t-il transformé ou fondu dans une « vastitude », appelant la comparaison classique de la  goutte d’eau dans l’océan ? Mais cette fusion ne voit disparaître ni les capacités, ni les infirmités, ni la structure individuelle, même si cette dernière s’efface à la mort ; elle permet leur mise au service de ce qui vient prendre la place centrale au cœur de la structure, comme l’exprime l’apôtre Paul dans le verset repris le plus fréquemment par madame Guyon : « Et je vis, non plus moi-même ; mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi » [épître aux Galates, 2, 20].  Des épreuves sont fréquentes durant cette longue période - sans lesquelles l’amour propre ne serait jamais réduit en cendre pour laisser place à une renaissance dans le pur amour. 

 Cette naissance à une vie nouvelle peut très exceptionnellement permettre une transmission. Le terme de vie  « apostolique » souvent utilisé par Madame Guyon se réfère directement à la description imagée des Apôtres lorsqu’ils sont compris par tous leurs « auditeurs » après leur Pentecôte : ce n’est pas leur discours qui compte - il ne pouvait être entendu physiquement en diverses langues ! mais ce qui passe de cœur à cœur  à travers les mots et qui peut aussi bien être transmis en silence.

Nous suivons ici une séquence au fil d'oeuvres prises dans l’ordre presque chronologique : Moyen court, Torrents, Vie par elle-même,  plus largement dans les Discours qui concernent la vie intérieure rassemblant de nombreux opuscules qui circulaient à la fin de sa vie dans le cercle des disciples, enfin dans une Correspondance longtemps demeurée inédite. Dans ces textes, appelés par l’urgence et rédigés sans repentir, les événements de la vie concrète, la vie intérieure à l’écoute de la grâce, l'enseignement mystique perçus et mis au service du « petit maître » et médiateur Jésus, forment une tresse.

Moyen court

Le Moyen court fut édité dès 1685 à Grenoble, avant même le début de l'apostolat parisien, et fut un succès de librairie réédité à Lyon, Paris, Rouen, avant d'être repris par l'éditeur protestant Pierre Poiret - au total 7 éditions se succèdent jusqu'en 1720. Seul texte normatif de madame Guyon publié dans le Royaume avant 1700, il lance sur le chemin du long pèlerinage mystique. Pour les débutants, Mme Guyon suggère de pratiquer l’oraison en s’appuyant sur une lecture :

 Après s'être mis en la présence de Dieu par un acte de foi vive, il faut lire quelque chose de substantiel et s'arrêter doucement dessus non avec raisonnement, mais seulement pour fixer l'esprit, observant que l'exercice principal doit être la présence de Dieu, et que le sujet doit être plutôt pour fixer l'esprit que pour l'exercer au raisonnement [Chapitre II].

Elle regrette qu’on n’enseigne pas l’oraison, car

Le Royaume de Dieu est au-dedans. […] Les curés devraient apprendre à faire oraison à leurs paroissiens, comme ils leur apprennent le catéchisme. Ils leur apprennent la fin pour laquelle ils ont été créés et ils ne leur apprennent pas à jouir de leur fin [Ch. III] .

Comme l’on n’est pas toujours orienté vers Dieu, elle reconnaît la nécessité de parfois « faire des actes » :

Si je suis tourné vers la créature, il faut que je fasse un acte pour me détourner de cette créature et me tourner vers Dieu. […] Jusqu'à ce que je sois parfaitement converti, j'ai besoin d'actes pour me tourner vers Dieu [Ch. XXII, §2].

Il ne s’agit donc pas de « rêver sur son balai », comme telle pensionnaire de Saint-Cyr ! Une comparaison éclaire le passage de l’acte « volontaire » à la coopération naturelle au travail de la grâce :

Lorsque le vaisseau est au port, les mariniers ont peine à l'arracher de là pour le mettre en pleine mer. Mais ensuite ils le tournent aisément du côté qu'ils veulent aller. Lorsque l'âme est encore dans le péché et dans les créatures, il faut, avec bien des efforts, la tirer de là : il faut défaire les cordages qui la tiennent liée. Puis ramant par le moyen des actes forts et vigoureux, tâcher de l'attirer au-dedans, l'éloignant peu à peu de son propre port…

Lorsque le vaisseau est tourné de la sorte […] plus il s'éloigne de la terre, moins il faut d'effort pour l'attirer. Enfin, on commence à voguer très doucement et le vaisseau s'éloigne si fort qu'il faut quitter la rame, rendue inutile. Que fait alors le pilote ? Il se contente d'étendre les voiles et de tenir le gouvernail.

Torrents

 Les Torrents décrivent le parcours mystique à l’image de la Dranse, petite rivière au cours irrégulier issue des Alpes, qui termine sa course dans le lac Léman près de Thonon, où séjourna madame Guyon. Facilement accessible, ce texte connu, composé relativement tôt, dès la fin 1682, ne fut publié que tardivement par Poiret (1704, 1712, 1720). Il faut apprécier son contenu comme traduisant une expérience encore récente - Madame Guyon est âgée de trente-cinq ans environ lorsqu’elle rédige rapidement le texte. Mais il est très précis malgré un style souvent lyrique. Voici des extraits sautant loin devant sur le chemin ouvert précédemment.

 La lente purification ou « mort » mystique mène à la vie divine sans limitation visible :

  Chapitre 7.

  5. Ce degré de mort est extrêmement long et dure quelquefois les vingt et trente années à moins que Dieu n'ait des desseins particuliers sur les âmes. … 30. Ici Dieu va chercher jusque dans le plus profond de l'âme son impureté [impureté foncière, qui est l'effet de l'amour-propre et de la propriété que Dieu veut détruire. Ajout de l’édition de 1720]. Il la presse et la fait sortir. Prenez une éponge qui est pleine de saletés, lavez-la tant qu'il vous plaira : vous nettoierez le dehors, mais vous ne la rendrez pas nette dans le fond, à moins que vous ne pressiez l'éponge pour en exprimer toute l'ordure et alors vous la pourriez facilement nettoyer. C'est ainsi que Dieu fait : il serre cette âme d'une manière pénible et douloureuse, puis il en fait sortir ce qu'il y a de plus caché.

  Chapitre 9.

  5. Il faut remarquer que comme elle n'a été dépouillée que très peu à peu et par degré, elle n'est enrichie et revivifiée que peu à peu. Plus elle se perd en Dieu, plus sa capacité devient grande : comme plus ce torrent se perd dans la mer, plus il est élargi et devient immense …

  6. Cette vie divine devient toute naturelle à l'âme. Comme l'âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connaît plus, elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien. Il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connaissances. Dieu ne lui paraît plus comme autrefois quelque chose de distinct d'elle, mais elle ne sait plus rien sinon que Dieu est et qu'elle n'est plus, ne subsiste et ne vit plus qu'en lui.

 Vie par elle-même

 Cette autobiographie fut rédigée tout au long de la vie, en plusieurs reprises, et parfois en prison, entre 1683 et 1709. C’est ce qui explique des reprises, une modification progressive du style, mais surtout l’extraordinaire qualité intuitive et vivante d'un récit toujours proche des événements. Nous en citons ici un court passage extrait de la conclusion rédigée par la vieille dame qui a traversé les plus grandes épreuves :

  3.21. L’état simple et invariable  [dernières pages de la troisième partie de la Vie].

  Dans ces derniers temps je ne puis parler que peu ou point de mes dispositions, c’est que mon état est devenu simple et invariable. …  Le fond de cet état est un anéantissement profond, ne trouvant rien en moi de nominable. Tout ce que je sais, c'est que Dieu est infiniment saint, juste, bon, heureux ; qu'il renferme en soi tous les biens, et moi toutes les misères. Je ne vois rien au-dessous de moi, ni rien de plus indigne que moi. Je reconnais que Dieu m'a fait des grâces capables de sauver un monde, et que peut-être j'ai tout payé d'ingratitude. Je dis peut-être, car rien ne subsiste en moi, ni bien, ni mal. Le bien est en Dieu, je n'ai pour partage que le rien. Que puis-je dire d'un état toujours le même, sans vue ni variation ? Car la sécheresse, si j'en ai, est égale pour moi à l'état le plus satisfaisant. Tout est perdu dans l'immense, et je ne puis ni vouloir ni penser. … [Décembre 1709]. 

Discours

 Madame Guyon ne va pas s’arrêter sur cette perte dans l’immense : elle va former des disciples français et étrangers, catholiques et protestants. Des opuscules rassemblent les points communs expérimentaux et répondent aux uns et aux autres. Parfois issus de lettres, ils furent rassemblés sous le titre de Discours chrétiens et spirituels … qui concernent la vie intérieure, publiés en 1716. Le titre n’est guère attirant pour notre époque, mais les écrits qu’il recouvre sont les plus achevés de la mystique. L’ouverture de cette collection de textes est un appel à gravir le mont qui rassemble à son sommet tous les mystiques :

  1.01 De deux sortes d’Écrivains des choses mystiques ou intérieures245.

  … comme une personne qui est sur une montagne élevée, voit les divers chemins qui y conduisent, le commencement, le progrès, et la fin où tous les chemins doivent aboutir pour arriver à cette montagne, on voit avec plaisir que ces chemins si éloignés se rapprochant peu à peu et enfin se joignant en un seul et unique point, comme des lignes fort éloignées se rejoignent dans un point central, se rapprochent insensiblement. On voit aussi alors, avec douleur, une infinité d’âmes arrêtées, les unes pour ne vouloir point quitter l’entrée de leur chemin, d’autres pour ne vouloir pas franchir certaines barrières qui traversent de temps en temps leur chemin...

 L’amour est le « moyen » utilisé pour connaître Dieu, dans la tradition de la mystique affective, mais non sensible, particulièrement développé chez des franciscains, des chartreux et des carmes. La belle image d’une balance lie notre abaissement et l’élévation vers Dieu :

  1.49 Divers effets de l’amour.

  … Plus il y a de charité dans une âme, plus il y a d’humilité - de cette humilité profonde qui, causée par la réelle expérience de ce que nous sommes, fait que, quand nous le voudrions, nous ne pourrions nous attribuer aucun bien. Car l’esprit d’amour est aussi un esprit de vérité. En sorte que l’amour fait ces deux fonctions, qui n’en sont qu’une, qui est de nous mettre en vérité sitôt que nous sommes en charité, car l’amour est vérité. Plus l’amour devient fort, pur, étendu, plus il nous fait approfondir notre bassesse. C’est comme une balance : plus vous la chargez, plus elle s’abaisse et plus elle s’abaisse d’un côté, plus elle s’élève de l’autre. Plus le poids de l’amour est grand, plus elle s’abaisse au-dessous de tout et plus l’autre côté de la balance s’élève vers cet amour-vérité qui fait connaître ce que Dieu est et ce qu’Il mérite. Tout s’élève pour rendre gloire à Dieu et pour L’aimer au-dessus de tout, à mesure que nous sommes plus rabaissés.

 Cet amour est pur, net et droit, sans retour sur soi et sans motif intéressé ; sa forme passive est proprement « mystique », cachée par sa lumière même, parce qu’elle reçoit tout de Dieu, dépasse tout entendement et ne peut être décrite ; c’est Dieu lui-même qui agit :

  1.53 Du repos en Dieu.

  … Pour aimer Dieu comme Il le mérite … il faut L’aimer d’un Amour pur, net, droit, qui ne regarde que Lui-même : il faut que cet amour surpasse toutes choses et soi-même, sans qu’il lui soit permis d’avoir d’autre regard ni retour sur aucun objet que sur Dieu même en Lui-même, pour Lui-même. Toute autre vue ou motif est indigne de Dieu et n’est pas le pur amour, qui est seul proportionné, sans proportion, à ce que Dieu est. Il aime Dieu dans la totalité de ce qu’Il est : il aime, comme dit saint Denis, le beau pour le beau246 … C’est ainsi qu’on aime Dieu dans le ciel, sans retour ni raison d’aimer. L’amour est la seule raison d’aimer, l’amour est la récompense de l’amour. Et comme la foi ne discerne rien en Dieu et croit ce qu’Il est dans Sa totalité, l’amour ne discerne rien, mais il aime Dieu dans Sa totalité.

  … Ensuite elle devient passive, recevant les pures lumières de l’Esprit de Dieu sans y rien ajouter, faisant cesser les lumières du propre esprit. Puis la lumière de Dieu qui devient plus abondante fait cesser nos propres limites, les mettant en obscurité, comme la lumière du soleil fait disparaître celle des étoiles. Et c’est alors que la foi pure et nue, que la lumière de vérité s’empare de l’esprit, le fait défaillir et mourir à toute lumière et action propre pour recevoir passivement la vérité telle qu’elle est en elle-même et non en image. La volonté est ensuite privée de toute action propre, d’amour, d’affections, de toute action, quelle qu’elle soit, pour recevoir purement l’action de Dieu, soit qu’Il la purifie ou qu’Il la vivifie. Et c’est l’amour qui fait toutes ces choses, pour être lui-même l’action de la volonté.

  1.60 Différence de la sainteté propriétaire et de la sainteté en Dieu.         

  Vous me demandez la différence de ceux qui sont saints en eux-mêmes et de ceux en qui Dieu seul est saint. Quoique j’aie expliqué diverses fois cette différence, je vous en dirai quelques mots. Les premiers sentent et connaissent leur sainteté, elle leur sert d’appui et d’assurance. Leurs œuvres leur paraissent des œuvres de justice, dont ils attendent des récompenses et des couronnes.

  ... Ceux en qui Dieu est saint, ne sont pas des pierres ou médailles de relief, mais des pierres gravées profondément, comme celle des cachets. C’est Dieu qui S’imprime profondément en eux, qui est leur véritable sainteté. Il ne paraît au dehors de ceux-là qu’une concavité. On n’en peut discerner la beauté qu’en les imprimant sur la cire, c’est-à-dire qu’on ne les connaît qu’à leur souplesse et à la perte de toute leur propriété et de tous les apanages de la volonté propre…

 La voie mystique n’est pas une voie de facilité, même si elle ne requiert pas un effort volontaire et une pratique constante des œuvres ; elle inclut parfois la nuit achevant l’abandon par la perte de soi-même :

  1.62 De la Foi pure et passive, et de ses effets.

  Aussi est-ce la conduite de Dieu que nous pouvons voir pas à pas. Dieu ôte à l’âme tout appui extérieur pour la perdre dans l’intérieur. Ensuite il lui ôte la pratique des bonnes choses extérieures pour la perdre davantage. Puis il lui ôte l’usage des vertus pour l’arracher à elle-même. Il lui fait enfin éprouver les plus extrêmes faiblesses et misères qui sont des coups de grâce, et par là Il la perd en Lui. Au commencement de l’expérience des misères, l’âme se perd dans l’abandon, dans la confiance et le sacrifice. Mais comme ce sacrifice, cet abandon, etc., sont encore comme des fils subtils, Dieu lui ôte tout abandon aperçu, tout espoir de salut connu, en sorte qu’elle est contrainte comme malgré elle de se perdre. Mais où se perdre ? Encore si c’était en Dieu aperçu, elle serait trop heureuse. C’est dans l’abîme où elle ne voit rien ni ne connaît rien. Et après enfin elle tombe en Dieu, non pour jouir de Dieu pour elle, mais elle pour Dieu et Dieu pour Lui-même.

 Mais auparavant un long chemin aura été parcouru, dont la mémoire est d’ailleurs utile pour ne pas abandonner lorsque l’espoir de survie se perd ; la comparaison de la tempête et du naufrage est menée sans concession jusqu’à son terme : 

  2.15 Différence de la foi obscure à la Foi nue.

  Vous demandez la différence de la foi obscure à la foi nue. On commence par la foi savoureuse, qui est comme voguer sur mer avec le vent en poupe, guidé par un excellent pilote. Vous faites beaucoup de chemin avec joie et en plein jour. Vous vous confiez au pilote, mais tout va si bien que vous n’avez nulle occasion d’exercer votre confiance.

  La nuit vient : vous craignez de vous égarer, mais vous vous confiez à votre pilote, qui vous dit de ne rien craindre. Ensuite les vents deviennent contraires, les ondes s’élèvent, la mer grossit, votre crainte augmente ; cependant vous êtes soutenus et par l’excellence du pilote et par la bonté du vaisseau. La tempête augmente, la nuit devient plus noire. Il faut jeter les marchandises dans la mer. On espère le jour et que la bonté du vaisseau résistera aux coups de mer ; mais le jour ne vient point, la tempête redouble. On espère un sort favorable, lorsque le vaisseau tout à coup se brise contre les rochers.

  Quelle transe, quel effroi ! On se sert du débris du naufrage pour arriver au port. On commence tout de bon à s’abandonner sur une faible planche, on n’attend plus que la mort, tout manque, l’espérance est bien faible de se sauver sur une planche. Il vient un coup de vent qui nous sépare de la planche. On fait de nécessité vertu, on s’abandonne, on tâche de nager, les forces manquent, on est englouti dans les flots. On s’abandonne à une mort qu’on ne peut éviter, on enfonce dans la mer sans ressource, sans espoir de revivre jamais.

  Mais qu’on est surpris de trouver dans cette mer une vie infiniment plus heureuse qu’elle n’était dans le vaisseau… 

 Si les hommes diffèrent, Dieu est un et Il est toujours le premier à nous aimer, comme l’attestent les mystiques dont le chemin a été ainsi ouvert, parfois par un contact fort : cas de François d’Assise, d’Angèle de Foligno, de Catherine de Gênes.

 2.25 Variété et uniformité des opérations de Dieu dans les âmes.

  La conduite de Dieu sur l’âme est une conduite toujours uniforme. Et ce que nous appelons foi est proprement une certaine connaissance obscure, secrète et indistincte de Dieu, qui nous porte à Le laisser opérer en nous parce qu’Il a droit de le faire.

  … Son opération est toujours la même. Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme et ce regard le consume et détruit ses impuretés. Dieu est d’abord occupé à combattre notre activité et tous les obstacles qui empêchent Son entière pénétration dans notre âme. … Car il faut concevoir que toutes les opérations de Dieu en Lui-même et hors de Lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. Ce regard brûle et détruit, comme je l’ai dit, les obstacles. 

  3.11 Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite247 [

    Il ne faut pas croire que Dieu endurcisse le cœur de l’homme autrement que le soleil endurcit la glace : c’est par son absence. Plus les pays sont éloignés du soleil, plus tout y est glacé. L’homme s’éloignant de son Dieu et ne s’en rapprochant plus, devient une glace pétrifiée qui ne peut plus se dissoudre à moins qu’il ne retourne à son Dieu. Alors il Le retrouve au même lieu où il L’avait laissé, toujours prêt à lui faire sentir les influences de Sa grâce ; et plus il approche de ce soleil, plus il se fond peu à peu, en sorte que si après tant de misères il s’approchait assez près de Dieu, il se fondrait et se liquéfierait entièrement. Ce qui empêche sa liquéfaction parfaite, c’est la propriété, qui congèle toujours plusieurs endroits de notre âme, laquelle dès que sa glace est entièrement fondue et rendue toute fluide, s’écoule nécessairement dans son être original, où tous les obstacles sont ôtés. C’est le feu de l’Amour pur qui le fait en cette vie, et ce sera le feu du Purgatoire qui le fera en l’autre.

  Alors il ne reste plus à cette eau aucune impression, aucune qualité propre, aucun vestige. Alors l’âme dans son rien ne peut rien, n’est propre à rien. Il n’y a que l’Être Créateur qui la rende propre à tout ce qu’il lui plaît, et qui agisse sans résistance sur ce rien, qui lui a remis le caractère propre de l’homme, qui est la liberté. Alors l’homme dans son rien, ayant remis à son Dieu et à son Père cette liberté qu’il lui avait donnée, Dieu le crée de nouveau : Emitte  Spiritum tuum, et creabuntur ; et renovabis faciem terræ [Ps 104, 30 : « Envoyez votre esprit et ces choses seront créées ; et vous renouvellerez la face de la terre.]

  Mais cette recréation n’est plus au pouvoir de l’homme, ni à son usage, mais au pouvoir de Dieu et à sa volonté...

Correspondance

  Des lettres furent le moyen second utilisé par Madame Guyon pour animer ses disciples : l’illustre Fénelon, le fidèle duc de Chevreuse, plus tard l’éditeur Poiret, le baron de Metternich, les Écossais Duplin et Lord Deskford, ainsi que des figures plus cachées telle la paysanne qui conclura cet aperçu. Mais le moyen premier le plus efficace, qui explique la ferme fidélité de Fénelon et d’autres sur plus de vingt années, malgré la parenthèse du secret durant cinq ans à la Bastille, est celui de la transmission de la grâce par communication intime de cœur à cœur dont nous trouvons parfois l’affirmation :

  À Fénelon.  21 juin (?) 1689.

  … Il a permis que je m’en allasse avec vous, pour vous apprendre qu’il y a un autre langage, lequel Lui seul peut apprendre et opérer, [où] Il n’emplit le cœur de l’onction pure de la grâce que pour vider l’esprit, et Il ne donne que pour ôter : c’est une expérience qui demeure, lorsque la conviction de l’esprit est ôtée. Je vous demande donc audience de cette sorte, de vouloir bien cesser toute autre action et même autre prière que celle du silence. Lorsque l’on a une fois appris ce langage (plus propre aux enfants qu’aux hommes, qui l’ignorent d’ordinaire), on apprend à être uni en tout lieu sans espèces et sans impureté, non seulement avec Dieu dans le profond et toujours éloquent silence du Verbe dans l’âme, mais même avec ceux qui sont consommés en Lui : c’est la communication des saints véritable et réelle. C’est la prière de Jésus-Christ : qu’ils soient un comme nous sommes un [Jean, 17, 22].

 Ces communications parurent extravagantes à la fin du XVIIe siècle cartésien, mais elles sont attestées de façon voilée par de nombreux spirituels chrétiens. On peut concevoir qu’il n’y ait point de coupure entre ce monde visible et sa totalité : madame Guyon a recours aux hiérarchies de Denys, l’auteur traditionnellement invoqué par les mystiques ; elle se réfère au mystère de l’aimant pour suggérer la plausibilité de telles circulations d’amour divin. Il s’agit de reconnaître l’efficace de la prière :

  Au duc de Chevreuse.  Octobre 1693.

  La main du Seigneur n’est point raccourcie. Il me semble qu’il n’y aura pas de peine à concevoir les communications intérieures des purs esprits si nous concevons ce que c’est que la céleste hiérarchie où Dieu pénètre tous les anges et ces esprits bienheureux se pénètrent les uns les autres. C’est la même lumière divine qui les pénètre et qui, faisant une réflexion des uns sur les autres, se communique de cette sorte. Si nos esprits étaient purs et simples, ils seraient illuminés. Et cette illumination est telle, à cause de la pureté et simplicité du sujet, que les cœurs bien disposés qui en approchent ressentent cette pénétration. Combien de saints qui s’entendaient sans se parler ! Ce n’est point une conversation de paroles successives, mais une communication d’onction, de lumière et d’amour. Le fer frotté d’aimant attire comme l’aimant même. Une âme désappropriée, dénuée et simple et pleine de Dieu attire les autres âmes à Lui, comme les hommes déréglés communiquent un certain esprit de dérèglement. C’est que sa simplicité et pureté est telle que Dieu attire par elle les autres cœurs.

 Puis madame Guyon utilise l’image souple de l’eau pour tenter de faire comprendre à Bossuet la simplicité d’une vie intérieure sans phénomènes extraordinaires, comme ce dernier les appréciait chez certaines religieuses imaginatives :

  À Bossuet. Vers le 10 février 1694.

 ... Plus les choses sont simples, plus elles sont pures et plus elles ont d’étendue. Rien de plus simple que l’eau, rien de plus pur ; mais cette eau a une étendue admirable à cause de sa fluidité ; elle a aussi une qualité, que, n’ayant nulle qualité propre, elle prend toutes sortes d’impressions : elle n’a nul goût et elle prend tous les goûts, elle n’a nulle couleur et elle prend toutes les couleurs. L’esprit, en cet état, et la volonté sont si purs et simples que Dieu leur donne telle couleur et tel goût qu’il Lui plaît, comme à cette eau, qui est tantôt rouge, tantôt bleue, enfin imprimée de telle couleur et de tel goût que l’on veut lui donner. Il est certain que, quoique l’on donne à cette eau les diverses couleurs que l’on veut, à cause de sa simplicité et pureté, il n’est pourtant pas vrai de dire que l’eau en elle-même ait du goût et de la couleur, puisqu’elle est de sa nature sans goût et sans couleur, et c’est ce défaut de goût et de couleur qui la rend susceptible de tout goût et de toute couleur. C’est ce que j’éprouve dans mon âme : elle n’a rien qu’elle puisse distinguer ni connaître en elle ou comme à elle, et c’est ce qui fait sa pureté ; mais elle a tout ce qu’on lui donne et comme l’on lui donne, sans en rien retenir pour elle. Si vous demandiez à cette eau quelle est sa qualité, elle vous répondrait que c’est de n’en avoir aucune. 

 Mais Bossuet ne comprend pas. Suivront de longues périodes d'enfermement suivi d'un rétablissement progressif.

Dans les toutes dernières années, la vieille dame prépare l'avenir auprès de disciples "cis" - français - et "trans" - étrangers - auprès desquels elle doit mettre un terme à certaines pratiques lorsqu’elles font appel à un effort de concentration opposé à l’abandon à la providence divine :  

  À Milord Duplin. Vers 1714.

 ... Ce que vous me dites de la violence que vous vous faites pour rendre votre esprit abstrait n’est nullement ce que Dieu demande de vous, et ce n’est point la voie dont il s’agit. Nous tâchons que tout se concentre dans le cœur, sans nul effort de tête, car Dieu souvent cache ce qu’Il opère dans l’intime de l’âme sous des distractions vagues et involontaires, afin de le dérober à la connaissance du démon et de l’amour propre.

  À Lord Deskford. 15 avril 1715.

 ... Ce que j’ai prétendu, monsieur, a été de vous inspirer une oraison libre dont l’amour soit le principe, et qui parte plus du cœur que de la tête : quelques douces affections mêlées de silence. Car comme votre esprit est accoutumé à agir, à philosopher et à raisonner, j’ai voulu faire tomber l’activité de l’esprit par une foi simple de Dieu présent, que vous devez aimer, et auquel vous devez vous unir par un amour pur et simple, conforme à la simplicité de votre foi. Cela ne se fait pas par une tension de l’esprit qui nuit à la santé, mais par un amour seul, excitant la volonté par une tendance de cette volonté vers son divin Objet. 

Comment prier, comment se détacher - sans pour cela quitter le monde -, comment lâcher intellectuellement prise ? Cela était difficile pour le baron de Metternich, protestant subtil et questionneur :

Au baron de Metternich. Vers 1715.

... Demeurez simplement exposé à Ses yeux divins comme on s’expose aux rayons du soleil et au feu pour se réchauffer et, quoiqu’il ne vous paraisse aucune action de votre part que la simple exposition de vous-même devant Dieu, la chaleur divine de Son amour ne laissera pas de vous pénétrer imperceptiblement, comme le feu pénètre insensiblement les corps qui sont à une certaine distance, et leur donne une chaleur qui s’insinue partout, ce qui n’est pas si sensible. Nous sommes souples sous Sa main. Je me trouve fort unie à vous en Notre Seigneur.

... Ce que vous devez faire le plus présentement est de vous détacher universellement de toutes choses et de vous-même, sans quoi la solitude vous serait peu utile … Une des raisons qui fait que je désire qu’on ne quitte point son état, quoique je désire qu’on soit parfaitement détaché, c’est que Dieu voulant à présent et dans les siècles à venir introduire Son Esprit intérieur dans tous les lieux, parmi toutes les nations, dans tous états et conditions, je ne crois pas qu’on doive facilement quitter son état à moins d’une vocation particulière...

... Vous dites que vous voulez être abandonné à Dieu, et [cependant] vous voulez qu’à chaque pas Il vous rende raison des lieux où Il vous mène, et pourquoi Il vous y mène. Vous ne feriez pas ce tort à un guide que vous croiriez honnête homme : vous vous laisseriez conduire…

 Lettre [D.2.1]. Abrégé des voies de Dieu [D.2.1 : Première lettre du deuxième volume publié par Dutoit].

 Monsieur, Soyez donc persuadé qu’il n’y a rien de violent dans la conduite de Dieu que ce que nous y ajoutons, que Sa conduite est douce et suave : s’il y a quelque violence, c’est ou parce que notre volonté n’est pas encore parfaitement gagnée, ou parce que notre amour propre la cause … Lors donc que toutes ces choses sont, la volonté meurt à soi véritablement, non d’un trépas douloureux et sensible, mais d’un passage doux et tout naturel, qui fait que cette volonté cessant d’être arrêtée en elle-même par ce qu’il y a même de plus délicat, passe infailliblement et nécessairement en Dieu. C’est ce que l’on appelle mort. Elle [la volonté] est morte quant à son propre, mais elle ne fut jamais plus vivante : elle vit en Dieu, non de la première vie, ou d’une vie qui lui soit propre, mais d’une vie que Dieu lui communique, qui n’est autre que Sa propre vie et Sa volonté. … Et c’est alors qu’elle participe aux qualités de Dieu, qui est de se communiquer aux autres, ou plutôt, c’est comme une rivière qui, s’étant perdue dans un grand fleuve, suit sa course et n’en suit point d’autre...

 ... Ceci, loin d’être une chose forgée par l’imagination, est toute l’économie de la Divinité hors d’Elle-même. C’est la fin et de la création, et de toutes religions, qui n’ont été établies de Dieu que pour conduire l’homme en Dieu même, comme les lits de chaque fleuve sont pour les perdre dans la mer. C’est tout le travail de Dieu sur Ses créatures, c’est toute la gloire qu’Il en peut et doit tirer. Tout ce qui n’est point cela, sont des moyens ou éloignés, ou plus proches, mais ce n’est point ni notre fin ni notre essentielle béatitude.

 Lettre [D.3.74].

On m’a lu votre lettre, monsieur. … Il faut devenir enfant après avoir été homme. Il faut plus, car il faut renaître de nouveau afin de devenir une nouvelle créature en Jésus-Christ. Mais avant ce temps, il faut que tout ce qui est du vieil homme soit détruit, savoir la propriété, l’amour de la propre excellence, enfin tout amour propre, ce qui s’entend de tout ce qui nous concerne et qui a rapport à nous, quel qu’il soit. Le petit enfant se laisse porter où l’on veut : si son père le couche sur un fumier, il n’y pense pas, il n’en sait pas même faire le discernement, il y dort comme dans son berceau, abandonné qu’il est aux soins de son père. Abandonnez-vous donc en la main de Dieu avec un grand courage...

 Une mise en garde vis-à-vis du « sentiment » et surtout des voies extraordinaires préconisées par le prophétisme de certains jeunes émigrés protestants, - considérés comme des martyrs après la terrible répression qui suivit la guerre des Cévennes, et qui firent le tour d’Angleterre et d’Écosse, inspirés par les annonces publiques des prophètes de l’Ancien Testament -, confirme la sobriété de Madame Guyon :

 Lettre [D.2.111].

 Il y a deux sortes de goûts, celui du fond et celui du sentiment. Il est de la dernière conséquence pour vous et pour les autres que vous ne vous conduisiez pas par le dernier. … N'allez donc jamais par ce que vous sentez ou ne sentez pas. Mais allez par un je ne sais quoi qui, bien que sec, détermine d'abord et ne laisse nulle hésitation. Il détermine sans goût et sans lumière de la raison parce qu'il détermine par la vérité de Dieu. Comme vous n'êtes pas par état dans la pure lumière de Dieu, et qu'il s'en faut bien, vous ferez souvent des fautes là-dessus. Mais à force d'en faire, vous vous accoutumerez à la nue opération de Dieu, non seulement pour être dépouillé, mais pour être agi. Hors de là, tout est méprise.

 Lettre [D.4.124].

 … Le règne de Dieu ne viendra point par aucun bruit extérieur, mais l’Esprit  Saint, étant répandu par tous nos cœurs, préparera par l’onction de sa grâce le règne de Jésus-Christ. La plupart des recueillements des personnes agitées comme cela [les jeunes cévenols] ne sont qu’un bandement et une occupation forte de la tête et du cerveau pour contraindre leur entendement à la cessation, et ces personnes-là ont un recueillement plutôt d’assoupissement. Ce que nous appelons vrai recueillement n'occupe point la tête, mais c'est une tendance du cœur, ou plutôt de la volonté vers Dieu, qui fait que la volonté étant toute occupée de son Dieu, à L'aimer, à Le goûter, ne fait plus aucune attention à ce qui se passe dans l'esprit et en est comme entièrement séparée.

 Vous pouvez tirer de là, mon cher frère, que toutes ces voies extraordinaires, quand même elles seraient vraies, ne pourraient nous unir au Souverain Bien, puisqu'il est bien éloigné de consister en ces choses. L'état de ces prophètes ne peut donner ce qu'on appelle un véritable silence intérieur. Ce que j'appelle silence intérieur est quelque chose de si tranquille, de si paisible, de si un, qu'il ne peut compatir avec aucune agitation corporelle, puisqu'une personne même qui possède ce silence intérieur dans les plus violentes douleurs ne donne aucune marque d'agitation, et peut se plaindre comme un enfant, mais ne s'agitera jamais. Saint Jean dit en l'Apocalypse qu'il se fit un grand silence au ciel [Ap 3, 1]. Lorsque ce silence est fait dans l'âme, il se communique jusqu'au-dehors. Il y a deux sortes de silence extérieur : 1° l'un, que nous faisons nous-mêmes par pratique en nous imposant une suppression de toutes paroles. Ce silence, quoique bon, n'est pas pareil à : 2° l'autre silence qui vient [du silence intérieur] et qui est opéré par le silence intérieur. Dans le premier, c'est nous qui nous taisons ; dans le second, c'est l'amour qui fait taire, et l'âme sent bien que, lorsqu'elle veut parler, elle s'arrache à un je ne sais quoi qui l'attire au-dedans d'elle-même…

Achevons sur un poème rédigé en prison :

Que je suis contente,

N'étant bonne à rien!

Je vis sans attente

En moi de nul bien,

Mais mon Sauveur

Est seul tout mon bonheur.

[…]

Que je suis bien

Quand je suis dans le rien !

[…]

Dieu Se voit sans cesse

Dans cet heureux rien :

Là, de ses richesses,

On n'usurpe rien.

Tout est pour Lui :

Sagesse, force, appui.

L'esprit se promène

Dans Son vaste sein,

Sa grâce l'entraîne

Selon Son dessein :

Car pour le rien,

Il n'est ni mal ni bien. 248

[…]




La perte la plus extrême

N'est pas trop grande à mon gré.

Je suis défait de moi-même

Et je vis en liberté.

Enfin j'ai tout ce que j'aime,

Et j'aime tout ce que j'ai. 249.



MADAME GUYON au centre d’une filiation mystique

Dominique Tronc

Contribution à «Madame Guyon, Mystique et politique à la Cour de Versailles, à l’occasion du troisième centenaire de sa mort», Université de Genève, 23-25 novembre 2017.


J’aborde la notion de filiation mystique vécue chez des spirituels qui se rassemblèrent autour de Monsieur Bertot puis de Madame Guyon (et avant eux autour du P. Chrysostome puis de Monsieur de Bernières). Mon but n’est pas de débattre des idées qui animèrent les adeptes de la quiétude, mais de cerner une expérience singulière en s’appuyant sur leurs témoignages.

La mystique se vit en partageant l’expérience et la vie d’une personne qui montre comment y accéder. Monsieur Bertot et Madame Guyon ne sont pas des génies solitaires, mais ils ont été formés par des mystiques qui les précédaient250 dans une tradition d’origine franciscaine251.

Chaque génération a un père ou une mère auquel tous se réfèrent. Ce sont indifféremment des laïques ou des clercs, des hommes ou des femmes. C’est l’accomplissement mystique qui compte. Pas de passation de pouvoir au sens humain du terme : on n’est pas dans un ordre monastique où l’on élit un prieur. Pas de vote ni de discussion : on est dans le domaine de l’évidence informelle. Le meilleur forme ses amis ; quand il meurt, le plus accompli lui succède, reconnu depuis des années.

Ces passages d’autorité ont eu lieu sans interruption pendant un siècle sur quatre générations.

Je vais citer quelques traces écrites qui relient les figures mystiques centrales avant d’aborder de ce qui se passait entre elles et leurs associé(e)s.

La première figure fut celle du franciscain Chrysostome de Saint-Lô (1594 – 1646) du Tiers ordre Régulier [TOR] directeur du laïc Jean de Bernières (1601 – 1659). Le Père Chrysostome lança l’idée de construire un lieu d’accueil pour y réunir leurs amis et chercher l’oraison. Jean de Bernières le réalisa. Il résume ainsi l’esprit qui animait les visiteurs de l’Ermitage de Caen :

Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion, et quelque temps qu’il fasse, bon ou mauvais, nous tâchons de ne nous pas arrêter.252

Bernières et Mère Mectilde (1614-1698), fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, éditent des écrits de leur « Père » Chrysostome253 difficilement récupérés par cette dernière. S’en détachent leurs propres demandes et les réponses de leur directeur.

Puis Bernières prend la suite en 1646 dans la direction des proches, dont son amie Mectilde. Il dirige, parmi d’autres, Mgr de Laval, futur évêque de Québec, et Jacques Bertot (1620 – 1671).

Le confesseur et « directeur mystique » Bertot porte la tradition normande de l’Ermitage au couvent de Montmartre. Il impressionne l’Abbesse254 et attire des gens de la Cour255.

Plusieurs ouvrages dévoilent les liens qui unissent entre eux Chrysostome, Bernières, Mectilde, Bertot256. Mectilde écrit à Bernières :

De l’Hermitage du Saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur,

Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâce par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […]

Parmi les fidèles, une jeune veuve de Montargis, Madame Guyon, fait le récit de sa première rencontre :

... Je dirai que la petite vérole m’avait si fort gâté un œil que je craignais de le perdre tout à fait, je demandai d’aller à Paris pour m’en faire traiter, bien moins cependant pour cela que pour voir M. B[ertot] que la M[ère] G[ranger] m’avait depuis peu donné pour directeur et qui était un homme d’une profonde lumière. Il faut que je rapporte par quelle providence je le connus la première fois. Il était venu pour la M[ère] G[ranger]. Elle souhaitait fort que je le visse ; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir, mais comme j’étais à la campagne, je ne trouvais nul moyen d’y aller. Tout à coup mon mari me dit d’aller coucher à la ville pour quérir quelque chose et donner quelque ordre. Il devait m’envoyer quérir le lendemain, mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là [tempête attestée du 21 septembre 1671] de sorte que le dommage qu’ils causèrent m’empêcha de retourner de trois jours. Comme j’entendis la nuit l’impétuosité de ce vent, je jugeai qu’il me serait impossible d’aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu’il fut temps d’aller, le vent s’apaisa tout à coup, et il m’arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois.257

Mais sa direction fut rude et resta un temps incomprise. Plus tard « sa fille spirituelle » rassemblera ses écrits. Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion [...] paraîtra en 1726. Un bref résumé de sa vie ainsi qu’un témoignage sur la fidélité de disciples figurent dans l’Avertissement :

« Monsieur Bertot... natif de Coutances... grand ami de... Jean [5] de Bernières... s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses... [à diriger] plusieurs personnes... engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre... Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans [6] jusqu’à sa mort... [au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur.... [7] [Il fut] enterré dans l’Eglise de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes... ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.258

Madame Guyon se référera à son autorité jusqu’à la fin de sa vie :

« Je vous envoie une lettre d’un grand serviteur de Dieu qui est mort il y a plusieurs années. Il était ami de Monsieur de Bernières, et il a été mon Directeur dans ma jeunesse. »259

Par ailleurs elle avait fait des vœux secrets typiquement franciscains :

« J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [à Gex]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens, je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d’un attachement inviolable à la sainte Église. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur. »260

J’achève ici cet aperçu de liens entre Chrysostome, Bernières, Bertot, Guyon. Les indices écrits qui nous sont parvenus sont rares puisqu’il n’y a aucune élection humaine. Les mystiques répugnent à attester dans leurs écrits, sinon incidemment, d’une autorité de direction qui se doit d’être intérieure.

De plus l’environnement « externe » est hostile aux mystiques tout au long du siècle261 en commençant par les « objections » faites par des docteurs parisiens à Rouen lisant la troisième partie de la Reigle parue en 1609 du mystique franciscain capucin Canfield262. Mectilde eut de nombreuses difficultés pour récupérer les écrits de Chrysostome des mains de ses confrères du Tiers Ordre Régulier.

« Je tente toutes les fortunes et voies possibles pour tirer quelque chose de si dignes écrits, mais c’est temps perdu que d’y faire effort. Le Père provincial et les autres ont arrêté et protesté que jamais ils ne laisseront sortir d’entre leurs mains ces écrits sans être corrigés d’un esprit conforme à leurs sentiments et disent qu’ils sont tout pleins d’erreurs...263

« J’ai bien de l’appréhension qu’on ne les brûle, car ils sont entre les mains de ses persécuteurs. »264

Elle livre un aperçu sur la faible considération dont le P. Chrysostome jouissait auprès de ses « responsables » :

« La sainte abjection l’a accompagné à la vie et à la mort et même après la mort, il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns de l’ordre. Frère Jean [Aumont] m’a mandé ceci et dit qu’il ne faut point réveiller sa mémoire dans leur maison pour le respect de quatre ou cinq [...]  

Plus tard, en l’année fatidique 1694 qui amorce la descente aux enfers de Madame Guyon, le P. Paulin, responsable du même Tiers Ordre Régulier, fera une déposition « mitigée » sur Madame Guyon265.

La notion de filiation reste vivante au XVIIIe siècle. Une demoiselle suisse demande qui succède à Madame Guyon :

« M. de Marçais m’a conté qu’une demoiselle en Suisse qui était intérieure, et dont j’ai oublié le nom, avait écrit en France pour s’informer si Madame Guyon n’avait point laissé de successeur dans l’état apostolique qui assistât d’autres personnes intérieures. Sur quoi après avoir écrit en bien des endroits, elle avait enfin reçu avis qu’il existait effectivement une personne pareille, savoir la duchesse de Grammont ; mais qu’elle se tenait fort cachée quant à son extérieur, à cause du grand nombre d’ennemis qui persécutaient la vie intérieure. »266

Une pièce atteste de la filiation Bernières-Bertot-Guyon perçue à la fin du siècle des Lumières. Elle concerne Jean-Philippe Dutoit (1721-1793). Ce pasteur de Morges près de Lausanne, deuxième éditeur de l’œuvre de Mme Guyon après Pierre Poiret, eut un certain rayonnement. Il se lia au comte Frédéric de Fleischbein (1700-1774) dont la femme Pétronille d’Echweiler (1682-1740) fréquenta brièvement Blois, lieu de retraite de Madame Guyon267.

Il s’agit du procès-verbal de saisie opérée par les calvinistes de Berne par l’intermédiaire de leur représentant à Lausanne268 :

« 6e janvier 1769. Nous David Jenner, ci-devant colonel en Hollande, actuellement baillif de Lausanne, au nom et de la part de Leurs Excellences nos Souverains Seigneurs de la ville et république de Berne, savoir faisons qu’en conséquence des ordres que nous aurions reçus de L.L. E.E[xcellenc]es du Sénat, en date du 5e du courant, pour enlever à Monsieur le Ministre Dutoit de Moudon, tous ses papiers, écrits et livres, faire inventaire des dits et en procurer ensuite l’expédition [...]

Lequel Mr Dutoit ayant ouï la notification des ordres reçus, aurait d’abord manifesté qu’il est bien dans l’intention de s’y conformer en toute soumission et sincérité, ainsi que le porte l’inventaire suivant :

La Bible de Madame Guyon et plusieurs de ses ouvrages, mais non pas tous.

Monsieur de Bernières soit le Chrétien intérieur.

La Théologie du Cœur [de Poiret].

Le Directeur mystique de Monsieur Bertot.

La liste se termine sur trois “classiques”, Teresa, Luther, l’Imitation.

Je viens d’établir quelques liens internes à la filiation et de suggérer un contexte externe délicat. La (re)découverte269 d’une filiation dont la colonne vertébrale passe du franciscain Chrysostome de Saint-Lô à monsieur de Bernières, puis à Monsieur Bertot, enfin à Madame Guyon. Les amis de l’Ermitage de Caen précèdent et donnent naissance au cercle quiétiste parisien animé par monsieur Bertot et repris par madame Guyon et Fénelon. Hommes et femmes qui bénéficient d’une lignée procédant des aînés aux cadets s’assemblent à leurs contemporains mystiques de même génération. La filiation devient un arbre touffu, voire lié à des arbres voisins270.

§

Approchons leur vécu. Chaque père ou mère spirituelle est l’objet d’une vénération et d’une fidélité absolue. C’est évident pour Madame Guyon que ses proches avaient pourtant tout intérêt à abandonner. Pendant qu’elle affronte le pouvoir et les prisons, Fénelon saborde sa carrière à la Cour tandis que les grandes familles des Beauvilliers et des Chevreuse la défendent discrètement.

Seul un rayonnement extraordinaire permet d’expliquer l’attirance puis la fidélité des visiteurs et des amis sur vingt ans (1694 procès d’Issy – 1712/1714 décès des ducs). C’est ce que ressent Madame Guyon quand elle affirme qu’il y a passage de la grâce à travers sa personne vers celui qui vient la voir. Ce groupe a donc une spécificité plus étonnante que son organisation sociale autour d’un maître spirituel. Laquelle ?

Le phénomène se reproduit à chaque génération. Voici ce que ressentaient les auditeurs de Chrysostome parlant de Dieu :

Quand il en parlait [du Sauveur], c’était avec des ardeurs qui mettaient le feu divin de tous côtés ; particulièrement quand il faisait des conférences de l’anéantissement d’un Dieu dans le mystère de l’Incarnation, il paraissait comme tout accablé sous les grandes lumières qu’il recevait, et qu’il communiquait [notre soulignement] avec des effets extraordinaires de grâce271.

Aussi la fidélité de Bernières à son père spirituel fut indéfectible comme le montre l’émotion traduite dans une lettre à Mère Mectilde :

Ce me serait grande consolation que […] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père […] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père […] Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu ?272.

Ils ont commencé à prendre conscience d’un partage de la grâce chez Bernières quand ses amis priaient ensemble à l’Ermitage :

Adieu, ma très chère sœur, Messieurs de Bernières et de Rocquelay vous saluent ; ils font des merveilles dans leur ermitage : ils sont quelquefois plus de quinze ermites ; ils demandent souvent de vos nouvelles. Si notre bonne mère Prieure voulait écrire de ses dispositions à Monsieur de Bernières, elle en aurait consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint et parfait anéantissement.273

Bernières constate combien la grâce est active parmi eux. Il utilise le verbe « communiquer » :

Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par l’ordre de Dieu, et notre bon Père ne l’a pas fait bâtir par hasard. La grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait.274

Boudon (1624-1702) témoigne :

Non seulement il était consulté par les laïques, mais par les ecclésiastiques et les religieux. Grand nombre de ces derniers ont fait des retraites dans sa maison avec la permission de leur supérieur […] C’était une chose admirable de voir le changement que l’on remarquait dans les personnes qui avaient des liaisons spéciales avec lui.275

Bernières attend l’inspiration de l’Esprit pour parler :

Ses paroles étaient pleines d’une force divine, et gagnaient les cœurs à Dieu. L’ayant un jour averti de quelques manquements d’une personne qui dépendait de lui, je remarquai qu’il fut assez longtemps sans lui en rien dire ; et j’admirais après cela, que lui ayant fait voir ses défauts en très peu de paroles, et pour ainsi parler, sans presque lui rien dire, cette personne demeura tout à coup comme terrassée sous le poids du peu de paroles qu’il lui avait dites, et apporta le remède à ces manquements. Je vis bien qu’il avait tardé à l’avertir, non pas par aucune négligence, mais attendant le mouvement de l’esprit de Dieu qui agissait en lui. S’il lui eût parlé plus tôt, il l’eût fait en homme, et ses avis n’eussent pas eu les effets qui arrivèrent. 276

Avec Bertot on passe à un deuxième degré dans la diffusion de la grâce puisqu’il a la hardiesse d’affirmer que sa prière pouvait faire partager aux autres ses états mystiques pendant qu’il officiait à la messe. Il ne fait pas que rayonner : il porte autrui dans sa prière et fait partager ses états mystiques.

« Demeurons ainsi, j’y veux demeurer avec vous et je vais commencer aujourd’hui à la sainte messe. Je suis sûr que si je suis une fois élevé à l’autel, c’est-à-dire que si j’entre dans cette unité divine [249], je vous attirerai277, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre. Et tous ensemble, n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à Son Unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en Lui seul, par Lui et pour Lui. Adieu en Dieu. » 278

Il offrit à Mme Guyon de transformer leur relation en moments de silence où il pourrait lui communiquer la grâce de cœur à cœur et lui apprend comment s’y prêter :

[240] « Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’était pour lorsque je pensais le plus à votre perfection. Mais je vous parlerai toujours très peu : je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé.279

Après sa mort arrivée tôt en 1681, Madame Guyon va faire ses propres découvertes et va analyser ce qui se passe pendant ses transmissions. Ces écrits sont uniques à notre connaissance, car si ce charisme est bien connu hors du christianisme, chez les soufis, en Inde, dans l’orthodoxie (saint Seraphim de Sarov), il est moins connu dans le monde catholique centré autour de Jésus seul médiateur, la grâce passant par lui et les sacrements suppléant à son absence physique.

Peut-être Madame Guyon avait-elle expérimenté la transmission chez l’évêque Ripa, proche du Cardinal Petrucci, car elle était probablement pratiquée chez Molinos par des quiétistes italiens.

Rentrée en France, elle accueille une foule de visiteurs à Grenoble. C’est à ce moment que les autorités ecclésiastiques commencent à trouver qu’elle empiète sur leur domaine et qu’il faut s’en débarrasser.

A Paris elle reprend le cercle de Bertot et noue des amitiés qui résisteront à tout : ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvilliers, Fénelon, etc. Pour eux la transmission de la grâce par Madame Guyon est une évidence. Une fois éprouvée, cette expérience ne peut être reniée. Si quelqu’un vient voir Madame Guyon, et s’assoit auprès d’elle en silence, c’est pour ressentir la présence divine : elle transmet l’expérience mystique aux autres sans qu’il y ait d’ascétisme ou d’effort.

Tout se passait avec simplicité, parfois en plaisantant entre « michelins » — saint Michel n’était-il particulièrement apprécié de François d’Assise ?

La petite Cécile sera intendante des bouquets de la chapelle des Michelins, elle doit abattre l’oreille droite de Baraquin [le Diable]. Le chien doit lui mordre la gauche, la sœur Ursule lui écraser le bout de la queue. Tous les autres enfants ensemble lui écraseront le corps. S B [Fénelon], un autre et moi lui écraserons la tête. [...] Voyez d’un autre côté une petite d[uchesse] étourdie qui voulait sauter sur lui à pieds joints ; elle aurait fait une belle culbute si notre patron [saint Michel] ne l’avait soutenue par-derrière. Allons, courage, montez peu à peu !280

Nous avons le récit de ce qui se passait plus tard à Blois vingt ans après. Outre une ouverture d’esprit œcuménique, la « dame directrice » avait atteint l’ultime simplicité :

Elle vivait avec ces Anglais [des Écossais] comme une mère avec ses enfants. […] Souvent ils se disputaient [à propos de politique : le premier soulèvement écossais des jacobites eut lieu en 1715], se brouillaient ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder [...] Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle.

Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre, cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer, pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient [43] et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances assorties à leur état. 281

C’est cette expérience qui est centrale, elle est le fondement du lien entre Madame Guyon et ses disciples : ils sont attachés à une personne qui répand la grâce. C’est le cas envers elle, mais nous l’avons vu chez Chrysostome, puis Bernières, puis Bertot : autrement dit, à chaque génération, un saint se manifeste, à travers lequel on ressent la présence divine. C’est là-dessus que se joue la succession à chaque génération. C’est ce qui explique la vénération et la fidélité de l’entourage.

Il y a une condition pour que la transmission ait lieu : il faut que le mystique soit dans l’état « apostolique » (dans un état identique à celui des premiers Apôtres), il faut être tellement vide que l’on devient un passage pour la grâce : pas de pouvoir personnel, Dieu fait ce qu’il veut. Ce n’est pas la réussite d’une personne humaine, mais une fonction dans laquelle on ne se met pas volontairement soi-même :

C’est un abus dans la vie spirituelle, et qui s’y glisse même dès son commencement, que de vouloir travailler pour les autres à contretemps. [...] Il ne se faut point porter à aider le prochain tant qu’on le désire et que l’on n’a pas l’expérience des choses divines et la vocation. Il faut être établi auparavant dans la vie intérieure.282

Il faut être missionné par le père ou la mère spirituels. Madame Guyon écrit à Fénelon qu’elle a reçu de Bertot son « esprit directeur » :

Il m’est venu dans l’esprit ce matin que M. B[ertot] a, en mourant, m’ayant laissé son esprit directeur pour ses enfants, ceux qui se sont égarés aussi bien que ceux qui sont restés fidèles n’auront la communication de cet esprit que par moi, mais dans votre union. [...] Le père en Christ ne se sert pas seulement de la force de la parole, mais de la substance de son âme qui n’est autre que cette communication centrale du Verbe que le seul Père des esprits peut communiquer à Ses enfants, et comme cette communication du Verbe dans l’âme est l’opération de la paternité divine et la marque de l’adoption des enfants, c’est aussi la preuve de la paternité spirituelle qui communique à tous en substance ce qui leur est nécessaire sans savoir comme cela se fait. [...] Cette communication se reçoit de tous, quoiqu’elle ne se sente pas également de tous283.

Fénelon était son disciple le plus cher, et un jour où elle était malade et croyait mourir, elle lui écrivit pour lui léguer la direction de leur groupe spirituel et la possibilité de transmettre la grâce :

« Je vous laisse l’esprit directeur que Dieu m’a donné. »284

Il faisait des réunions avec ses amis mystiques à Cambrai et rapporte qu’il y ressent la présence de Madame Guyon. Autrement dit, en union avec Madame Guyon. Fénelon partage son état mystique avec son visiteur :

Je sens un très grand goût à me taire et à causer avec Ma.285 Il me semble que son âme entre dans la mienne et que nous ne sommes tous deux qu’un avec vous en Dieu. Nous sommes assez souvent le soir comme de petits enfants ensemble, et vous y êtes aussi [f ° 19v °] quoique vous soyez loin de nous.286

Il confirme l’explication qu’en avait donnée Madame Guyon à propos de Mathieu 18, 20 :

« Ils se parlent plus du cœur que de la bouche ; et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes de cette sorte dans une si grande unité, qu’elles se trouvent perdues en Dieu jusqu’à ne pouvoir plus se distinguer […]

Ces unions ont encore une autre qualité, qui est qu’elles n’embarrassent ni n’occupent point, l’esprit demeurant aussi dégagé et aussi vide d’image que s’il n’y en avait point287. […]

Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce [...] »288

Madame Guyon se percevait comme un canal qui donne passage à la grâce en l’absence de toute volonté propre, sans intentionnalité personnelle, dans la « passiveté » totale, dans l’extrême soumission à Dieu :

« Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut […] Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde […] Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce 289. »

Elle insiste sur le fait qu’il n’y a aucun pouvoir personnel, que seule une âme anéantie peut laisser passer la grâce :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît ; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur [...] Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher.290

On a les témoignages directs de Madame Guyon qui est la première à avoir analysé ce qui se passe dans cette transmission. Elle n’a lieu que si la personne a atteint l’état apostolique :

Dieu la pousse quelquefois fortement à désirer le salut et la perfection de certaines âmes, en sorte qu’elle donnerait sa vie pour les faire correspondre à Dieu dans toute l’étendue de Ses desseins sur elles - mais sans soin ni souci, sans y mettre rien du sien, servant de pur instrument en la main de Dieu, qui donne telle pente et telle activité qu’il Lui plaît, mais activité dans un parfait repos, sans sortir de Lui-même, sans nulle pente propre, quoique la pente soit quelquefois infinie : car l’âme parvenue à l’entière désappropriation et propre à s’écouler en Dieu, y étant abîmée, est comme une eau fluide qui ne peut être fixée, mais qui s’écoule sans cesse suivant la pente qui lui est donnée.

Elle comprend qu’elle participe à la qualité communicable de Dieu et qu’elle ne vit et ne subsiste que pour se répandre. Plus elle s’écoule, plus elle est pleine sans nulle plénitude propre, mais de la plénitude de Dieu en Lui qui se communique à tous les êtres et qui entraîne avec Lui ceux qu’Il a abîmés en Lui. C’est Lui qui leur donne toute pente. Cependant cela se fait sans s’en occuper, sans y penser, sans se soucier du succès : tout périrait et se renverserait que l’âme n’en soit point touchée, ce qui n’empêche pas qu’elle ne souffre les biens ou les maux des âmes qui lui sont unies pour recevoir ses communications291.

Si elle voulait se communiquer ou d’un autre côté que Dieu ne le fait ou dans un temps qu’Il ne la meut pas, cela serait entièrement inutile et dessécherait plutôt le cœur que de lui communiquer la vie. Mais quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde et même quelquefois savoureuse, qui est la plus forte marque de la communication. [...]

Mais, dira-t-on, comment est-ce que cette âme peut discerner quand et à qui Dieu veut qu’elle se communique ? Cela se discerne parce que l’âme sent un surcroît de plénitude qu’elle sent bien n’être pas pour elle. [...] L’âme ne peut non plus ignorer pour qui Dieu la remplit de la sorte, parce qu’il penche son cœur du côté qu’il veut qu’elle se communique, comme on met un tuyau dans un jardin pour faire arroser l’endroit que l’on veut arroser et cet endroit-là seulement demeure arrosé. Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce, et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande.292

Madame Guyon se livre le plus directement dans ses commentaires aux « Autorités » mystiques qu’elle invoque dans les Justifications assemblées avec Fénelon en 1694. Ses comparaisons sont très directes :

Comme on voit un fer touché de l’aimant attirer d’autres fers, aussi une âme en qui Dieu habite de la sorte, attire les autres âmes par une vertu secrète ; de sorte qu’il suffit de l’approcher pour être mis en oraison et en recueillement. C’est ce qui fait que sitôt qu’on s’approche d’elle, on a plus envie de se taire que de parler, et Dieu se sert de ce moyen pour se communiquer aux âmes : marque de la pureté de ces unions et affection.293

Comme elle est vide de soi, elle ne se communique plus elle-même, ni rien d’elle, mais l’image et la grâce son divin époux. D’où vient que le souvenir de ces personnes, bien loin d’imprimer leur image impure, porte d’abord à Dieu et recueille en lui [...] Il faut remarquer de plus que ce n’est par aucun signe extérieur qu’elle recueille les autres, mais comme elle est arrivée dans le Centre, l’impression se fait par le dedans, comme si c’était Dieu même, sans qu’il en paraisse rien au-dehors ; par ce que cette âme en sortant d’elle-même a outrepassé son propre fonds pour se perdre en Dieu au-delà d’elle-même : elle ne laisse donc aucune trace ni cette idée d’elle, mais de Dieu, son amour et sa vie.294

Elle ne se livre pas à des effusions mystiques personnelles, mais éclaire une communication qui s’élargit progressivement:

Dieu Se communique à toutes les créatures, mais il ne Se communique avec autant d’abondances que de délectation sinon dans les âmes bien anéanties, parce qu’elles ne résistent plus et que, Dieu étant Lui-même leur fond, Il Se reçoit Lui-même en Lui-même. De là vient que la communication que nous recevons de Dieu même au-dedans est d’autant plus sensible qu’elle est plus resserrée ; et par la même raison, elle est d’autant plus insensible qu’elle est plus immense, car Dieu ne Se communique point autrement par Lui-même que par le néant, puisque c’est la même chose. [...]

Comme cette communication demeure mystérieuse pour nous tous, elle s’en remet aux exemples attestés dans l’écrit sacré:

Un exemple de ceci est en saint Jean Baptiste : les premières communications se firent par voie d’approche ; et ce fut la raison pourquoi la Sainte Vierge demeura trois mois chez Sainte Élisabeth, après quoi Saint Jean n’eut plus besoin de s’approcher de Jésus-Christ dès qu’il fut fort. Aussi n’eut-il point d’empressement pour Le voir, quoique, lorsqu’ils s’approchèrent, il y eut encore un renouvellement de grâce.295

Le modèle primordial est le Christ lui-même qui crie « si quelqu’un a soif, qu’il vienne, et des fleuves de paix couleront dans ses entrailles » (Jean 7,37 – 38). Madame Guyon et ses proches pensent revivre l’expérience des Apôtres qui recevait directement la grâce du Christ et l’ont retransmise à leurs disciples. Elle affirme donc que la grâce peut passer par une personne humaine. Pour Bossuet et les juges, affirmer cela est impossible à tolérer et interprété comme une affirmation de soi. En réalité pour elle, il ne s’agit en rien de la passation de pouvoir, de la réussite d’une personne, mais d’une fonction imposée par le divin. Les mauvais traitements et la violence verbale des interrogatoires vont lui donner un moment de doute sur elle-même : elle se demande s’il ne faut pas obéir à l’autorité de l’Eglise incarnée par Bossuet. Puis c’est le tournant, elle se rend compte qu’elle ne peut pas nier sa propre expérience. Elle prend la décision de défendre son expérience. Bossuet va dès lors se heurter à un mur.

Une lettre adressée à Marie-Anne de Mortemart296 raconte comment elle est passée du règne du dogme à l’affirmation de l’expérience :

[...] Qu’un médecin veuille persuader à un malade qu’il ne souffre pas une certaine douleur dont il est fort travaillé, parce que lui, médecin, et d’autres ne la sentent pas, le malade qui sent toujours la même douleur, n’en est pas plus persuadé [...] Tout ce que je puis faire donc, est de croire que je m’en exprime mal, qu’elles ne sont pas d’un tel ordre de certaines maladies, que je donne à ces douleurs des noms qu’elles ne doivent pas avoir ; mais de me convaincre que je ne les sens pas, cela est impossible : elles se font trop sentir. [...]

Je ne dirai donc pas, si vous voulez, que tels et tels sont intérieurs, je ne dirai pas que je le sois moi-même, mais je sais bien que j’ai fait un chemin où j’ai trouvé bons ces passages. Je ne dispute ni du nom des villes que j’ai trouvées en mon chemin, ni de leur situation, ni même de leur structure, mais il est certain que j’y ai passé. J’ai éprouvé telles et telles douleurs, telles et telles syncopes, je ne dispute ni de leur nom ni de leur origine, mais je sais que je les ai souffertes et n’en puis douter. Il me semble qu’on ne peut pas se dispenser, pour savoir la vérité, de soutenir la vérité de l’expérience intérieure, qui est réelle. Pour les noms, les termes, les dogmes qu’ils veulent introduire, plions et soumettons, mais dans le fait de l’expérience de bonnes et de saintes âmes, peut-on dire, avec vérité ni même avec honneur le contraire ? Et quand nous serions assez lâches pour le faire, l’expérience de tant de saintes âmes qui ont précédé, qui sont à présent et qui viendront après nous, ne rendrait-elle pas témoignage contre nous ? Tout passe, la force, les préjugés, etc., mais la vérité demeure.] Il me paraît de conséquence de séparer ici le dogme, je ne sais si je dis bien, du fait de l’expérience.

Voilà délivré un texte fondamental à la modernité étonnante après lequel Madame Guyon ne retournera plus en arrière.

À sa mort, si nous ne savons pas qui lui a succédé, notons que « la petite duchesse », destinataire du texte précédent, reçut la permission d’être en silence auprès des gens :

« … Cependant, lorsqu’elle veut être en silence avec vous, faites-le par petitesse et ne vous prévenez pas contre. Dieu pourrait accorder à votre petitesse ce qu’Il ne donnerait pas pour la personne. Lorsque Dieu s’est servi autrefois de moi pour ces sortes de choses, j’ai toujours cru qu’Il l’accordait à l’humilité et à la petitesse des autres plutôt qu’à moi… »297

Marie-Anne de Mortemart pouvait donc transmettre la grâce dans un cœur à cœur298. Par contre, c’est Madame de Grammont qui est nommée par des Écossais299 (et la même en réponse à la demande précédemment citée d’une demoiselle suisse). Nous avons donc le choix entre deux dames qui vécurent jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Coopéraient-elles et furent-elles aidées300 ? L’étude des filiations en France, écossaise, hollandaise, suisse et germanique (Fleischbein, Dutoit, etc.) ne fournit pas de figure mystiquement comparable à Guyon ou Fénelon 301. Peut-être le secret obligé fut-il trop bien gardé.

§

Dans un siècle où la liberté n’est pas une norme, vivre sa vérité au milieu des pouvoirs, mais sans revendiquer de pouvoir, mène à des conflits avec les tenants de l’autorité. Son vécu mystique et sa fonction de transmission de la grâce ont amené Madame Guyon à accomplir trois « exploits » :

1) résister au pouvoir royal : Guyon a l’occasion d’introduire l’oraison à Saint-Cyr ; elle a de l’influence sur les Grands et surtout sur Fénelon. Madame de Maintenon ne peut tolérer son intrusion à Saint-Cyr et déclenche la colère du roi. Prétexte : les idées quiétistes. Le roi s’inquiète, car à l’époque il n’y a pas de liberté de conscience et il a la mainmise sur les idées.

Il faut dire que Madame Guyon a amené la mystique dans un lieu inapproprié : la Cour de Louis XIV. Elle s’est trouvée mêlée à des problèmes de pouvoir de par son ascendant sur les Ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, sur Fénelon devenu précepteur du Dauphin, donnant ainsi beaucoup d’espoir au parti dévot. Cette entreprise était naïve puisqu’il s’agissait de vivre les valeurs de l’amour chrétien au milieu de la Cour, mais elle portait un espoir immense : mettre sur le trône du « Roi Très Chrétien302 » un dauphin qui aurait gouverné en incarnant ses valeurs.

2) résister au pouvoir religieux : les clercs se dissimulent derrière un débat d’idées à propos de l’oraison passive. En réalité, ils ne supportent pas d’être éliminés de la relation avec Dieu : la transmission directe de la grâce leur enlève leur statut d’intermédiaires entre Dieu et les chrétiens.

3) résister au pouvoir masculin : cette femme ose affirmer son expérience alors qu’elle est sous tutelle d’hommes qui savent mieux qu’elle ce qu’elle doit ressentir ou penser. Elle se bat en particulier pour avoir un confesseur qui la respecte.

En conclusion, son vécu mystique et sa fonction de transmission de la grâce ont amené Madame Guyon à accomplir trois choix évidents à notre époque, mais inacceptables au XVIIe siècle :

1) En tant que femme, elle a refusé le pouvoir masculin.

2) En tant qu’individu, elle a refusé le principe d’autorité en restant ferme dans sa liberté de conscience.

3) En tant que mystique, elle a établi le primat à l’expérience sur le dogme.

Voilà trois révolutions accomplies par une petite femme qui ne voulait qu’être plongée en Dieu.

Relevé des noms



L’École du cœur, madame Guyon au centre d’une Filiation mystique


Monsieur Bertot

P. Chrysostome Chrysostome de Saint-Lô (1594 – 1646) du Tiers ordre Régulier [TOR]

laïc Jean de Bernières (1601 – 1659)

Mère Mectilde (1614-1698), fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement

Mgr de Laval, futur évêque de Québec

Françoise-Renée de Lorraine, Madame de Guise, abbesse

Boudon (1624-1702)

Madame de Maintenon

Mme Guyon

Fénelon

Pierre Poiret

Marie-Anne de Mortemart

Frédéric de Fleischbein (1700-1774)



environ 12

plus une dizaine du tableau infra



Noms repris du tableau des filiations

Franciscains du Tiers Ordre Régulier

Chrysost. de Saint-Lô Marie des Vallées Marie de l’Incarn.

1594-1646 1590-1656 1599-1672

Jean de Bernières 1602-1659 & Jourdaine 1596-1670

Jacques Bertot Mère Mectilde du StSt Mgr de Laval

1620-1671 1614-1698 -1708

Madame Guyon 1647-1717 & François de Fénelon 1651-1715

Chevreuse/s J & G Garden Poiret Pétron.d’E.

-1712 & -1732 -1699 & -1733 1646-1719 1682-1740

Beauvillier/s Ramsay Metternich Fleischbein

-1714 & -1733 1686-1743 -1731 1700-1774

Dupuy Forbes 16th Tersteegen Klinckow.

- >1737 1689-1761 1697-1769 -1774

Marquis de F. Deskford Dutoit

1688-1746 1690-1764 1721-1793

Mortemart Wesley Fabr. de Zelle

1665-1750 1703-1791 -1793

Upham Pétillet

1799-1872 Langalerie

Quakers B. Constant

Methodists



Trois branches d’un « delta spirituel » se constituent à partir d’un premier « nœud » animé par Jean de Bernières sous la direction de « notre bon père Chrysostome » :

-- Un second Ermitage est fondé à Québec par Mgr de Laval.

-- Les Bénédictines du Saint-Sacrement sont ‘filles’ de Mère Mectilde.

-- Le Cercle de la Quiétude créé par Monsieur Bertot à Montmartre est repris par Madame Guyon.

L’influence devient européenne303. Disciples « cis » et « trans » sont distribués verticalement suivant leur chronologie, horizontalement selon quatre zones géographiques. Les relations croisées sont omises. Pour des couples ou des frères, les dates de décès sont séparées par ‘&’.

Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-marie Guyon304

Madame Guyon revient à Paris en 1686, âgée de trente-huit ans. Veuve depuis dix ans, restée indépendante vis-à-vis de toute structure religieuse, elle affirme et exerce une autorité spirituelle. Celle-ci lui attache des disciples dont le plus illustre est Fénelon, ce qui lui attire rapidement de redoutables épreuves : elle les surmontera, mais demeurera suspecte. Les circonstances décrites dans sa Vie et surtout dans sa Correspondance active et passive305 doivent être éclairées par une approche historique. Respecter ce dont elle témoigne d’intime dans ses écrits conduit à préciser les influences reçues qui ne sont pas seulement d’origine scripturaire, mais transmises directement de personne à personne. La lecture des sources découvre alors la grandeur, souvent abrupte, d’une filiation mystique reconnue, mais peu étudiée306.

Celle-ci commence avec le franciscain Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), s’illustre par la figure laïque de Jean de Bernières (1602-1659), s’étend au cercle de l’Ermitage dont fait partie le discret, mais important confesseur Jacques Bertot (1620-1681). Le rôle de ce dernier déborde les clôtures religieuses et s’avère déterminant auprès de la jeune Jeanne-Marie Guyon (1648-1717). Elle assumera à son tour la fonction de ses prédécesseurs dans des circonstances devenues difficiles et donc d’une façon cachée.

Les quelques noms qui viennent d’être cités n’épuisent pas les richesses d’un réseau dont les figures couvrent le siècle (et au-delà). Les effets de la condamnation du « quiétisme » (1687) puis des Maximes des saints de Fénelon (1699), ainsi que leurs conséquences — absence de toute structure religieuse favorable, méfiance de laïcs par ailleurs sensibles à l’éloquence de Bossuet — ne sont pas encore totalement effacés. Bremond prévoyait un dernier volume de son grand œuvre consacré à l’histoire de la querelle du Quiétisme307; Cognet avait l’espoir de rédiger une monographie sur Madame Guyon308. L’un et l’autre ont disparu trop tôt. Nous proposons ici un bref aperçu d’une école mystique qui attend son historien pour la replacer au centre de la vie spirituelle du siècle. Nous présentons successivement quatre figures liées par filiation en les situant au sein d’un « réseau » d’amis. Quelques citations donnent la saveur du vaste corpus de textes de nature expérimentale qui restent à éditer et à comprendre.

Les origines. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, directeur de Jean de Bernières.

La première communauté du Tiers Ordre Régulier franciscain aurait été reconnue par le Pape en 1401 et se propage jusqu’à Gênes où ils ont en charge l’hôpital309 ; Catherine de Gênes (1447-1510), dont l’influence sera très grande chez Jacques Bertot et Madame Guyon, a été une tertiaire franciscaine. De l’Italie arrivent deux membres du Tiers Ordre Régulier, Vincent de Paris et son compagnon Antoine. Ils recherchent une solitude peu compatible avec les événements politiques de la fin des guerres de religion, comme en témoigne ce récit des tribulations de nos deux ermites aux mains des gens de guerre, alors qu’ils voulaient vivre cachés dans la forêt :

Ils tombèrent entre les mains des Suisses hérétiques, qui espérant une bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris parce que le siège [de Paris, en 1590] devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller, et de prendre les deux hermites. Frère Antoine en eut avis secrètement par une Demoiselle prisonnière, le malade [Vincent] qui tremblait la fièvre quarte entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune blessure. L’intempérance des soldats, et l’excès du vin les avait mis en tel état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément… 310

Vincent établit le monastère de Picpus entre le Faubourg Saint Antoine et le château du bois de Vincennes ; la congrégation se développe et une bulle de 1603 ordonne qu’un Chapitre provincial soit tenu tous les deux ou trois ans. Le premier Chapitre a lieu en 1604.

Apparaît la figure du père Chrysostome de Saint Lô (1594-1646) dont la vocation est suscitée par Antoine le Clerc sieur de la Forest (1563-1628), un laïc parisien cultivé, consulté par de nombreux spirituels. Chrysostome est élu Provincial de France en 1634, puis, lorsque celle-ci est divisée en deux, prenant les noms de saint François et de saint Yves, il devient en 1640 Provincial de cette dernière, correspondant à la Normandie-Bretagne311. Actif voyageur, mort âgé de cinquante-deux ans, il a cependant eu le temps de rédiger des opuscules312.

Les Pensées d’Éternité d’un certain solitaire et d’un autre serviteur de Dieu nous touchent par la rectitude et la grandeur convenant bien à une « ouverture spirituelle » pour une future école de vie intérieure. Ces textes évoquent les grandes peurs que l’on attribue parfois au Moyen Age mais possèdent aussi un côté biographique nouveau. Jean-Chrysostome résume ainsi très sobrement la durée d’une vie spirituelle sous la forme émouvante d’une liste :

I. Un autre serviteur de Dieu a été conduit à une très haute perfection par les vues pensées de l’Éternité. Il était de maison et façonné aux armes. Voici que environ à l’âge de vingt-trois ans, comme il banquetait avec ses camarades mondains, il entrouvrit un livre, où lisant le seul mot d’Éternité, il fut si fort pénétré d’une forte pensée de la chose, qu’il tomba par terre comme évanoui, et y demeura six heures en cet état couché sur un lit, sans dire son secret. […] III. Ensuite il fut tourmenté de la vue de l’éternité de l’Enfer, environ huit ans […] IV. Après cet état il demeura trois autres années dans une croyance comme certaine de sa damnation : tentation qui était aucune fois si extrême, qu’il s’en évanouissait. […] V. Ensuite de cet état, il demeura un an durant fort libre de toutes peines […]VI. Après cette année, il en demeura deux dans la seule vue de la brièveté de la vie […] VII. Ensuite […] il fut huit ans dans la continuelle vue que Dieu l’aimait de toute éternité…313

Ce guerrier plongé dans le monde pénètre tout à coup le sens profond du mot « éternité ». Une existence résumée en quelques points donne une impression d’élan absolu associée à la brièveté de notre condition. L’inspiration qui animera tous les membres de cette école  est posée de façon saisissante : des expériences mystiques intenses, qui peuvent faire tomber à terre, sont suivies d’années d’épreuves. L’amour de Dieu pour sa créature est premier. La vie spirituelle est dynamique et couvre la durée d’une vie. Le chemin suivi est classique : initiative divine brusque et inattendue qui change la vie, très longue purification, victoire définitive de l’Amour.

Le traité de La Sainte Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul balaye le chemin sans compromis : il faut laisser la place et toute la place au divin qui alors anime la créature : « Dieu opère tellement en cette âme, qu’il semble que ce soit plutôt Lui qui produise cet amour […] l’âme demeure souvent comme liée et garrottée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mûe seulement314. » C’est la passiveté mystique au terme d’un long cheminement de « désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu315. »

Jean-Chrysostome anime un cercle mystique auquel appartiennent Jean de Bernières et Catherine de Bar, la mère du Saint-Sacrement (1614-1698) :

l’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis […] courir avec ferveur […] La première est feu M. de Bernières de Caen […] le Père Jean Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce […] Ce sentiment d’un directeur […] adressé à un disciple […] en augmentait les ardeurs d’une manière incroyable. Ainsi il commença tout de bon à chercher les moyens d’être pauvre. […] Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint-Maur […] pour y voir la R. Mère du Saint-Sacrement, maintenant supérieure générale des Religieuses bénédictines du Saint-Sacrement. Elle était l’une des filles spirituelles du bon père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie. […] [il] mourut le 26 mars 1646 âgé de 52 ans […] L’on remarqua que la plupart des religieux du couvent de Nazareth où il mourut, fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher316.

Jean de Bernières témoigne directement de la direction de celui qu’il considère comme son père spirituel :

[…] ce me serait grande consolation que […] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père […] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père […] Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu317 ?

Jean de Bernières, directeur de Jacques Bertot.

Jean de Bernières318, né en 1602 d’un trésorier général de France, mène une vie laïque, sensible à l’amitié, insensible aux différences sociales, payant de sa personne lorsque maladie et misère sont en cause, désirant la pauvreté (mais capable de conseiller Mme de la Peltrie en procès avec sa famille et de gérer des ressources pour la fondation des missions du Canada), demeurant humain dans la peur de la mort (car il se souvient de l’agonie douloureuse de Jean-Chrysostome). La forme de ses écrits a été considérablement revue, ce dont se plaignaient déjà ses contemporains319.

Bernières est ferme dans ses convictions :

Lorsqu’on attaque ses amis, il les défend avec énergie. Quand le grand archidiacre d’Évreux, Boudon, victime d’une sorte de conjuration, est menacé d’interdiction, Jean déclare à la cohorte ennemie que Boudon aura toujours un refuge en sa maison, et que lui, Jean, « se trouverait heureux d’être calomnié et persécuté pour lui »320.

De concert avec Gaston de Renty (1611-1649), autre mystique laïc, grand seigneur qui passe des armes et des sciences à l’exercice de la charité321, Bernières contribue à la fondation d’hôpitaux, de couvents, de missions et de séminaires.

Il paye de sa personne, car il va chercher lui-même les malades dans leurs pauvres maisons, pour les conduire à l’hôpital […] porte sur son dos les indigents qui ne peuvent pas marcher jusqu’à l’hospice […] il lui faut traverser les principales rues de la ville : les gens du siècle en rient autour de lui322.

Il est aussi « le directeur des directeurs de conscience323 » et parle avec humour d’un « hôpital » un peu particulier qui accueille des hôtes de passage :

Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger avec moi que des pauvres spirituels […] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes324.

Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir me voir ; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison325.

Il prend ici soin de privilégier les rapports personnels dans sa direction, ce qui évoque des lettres que Madame Guyon adressera bien plus tard de Blois à des dirigés326. Il est cependant bien conscient de n’être que l’intendant de Dieu :

Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion […] Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par ordre de Dieu, et notre bon Père [Chrysostome] ne l’a pas fait bâtir par hasard ; la grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait327.

Il est de fait au centre d’un large cercle : sur place M. de Gavrus, neveu de Jean, fonde l’hôpital général de Caen ; Boudon deviendra l’archidiacre « persécuté » d’Évreux, écrivain abondant auquel nous devons de précieuses informations ; Lambert de la Motte, Mgr de Béryte, est un des premiers évêques de la Chine.

L’influence de ce cercle s’étend au Canada, dans des circonstances pour le moins inhabituelles : Mme de la Peltrie, veuve, aussi généreuse qu’originale, veut fonder une maison religieuse au Canada. Sa famille s’y oppose, elle consulte un religieux qui suggère l’expédient d’un mariage simulé. La proposition est présentée à M. de Bernières, « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté ». Ce dernier consulte son directeur :

Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô […] Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage […] du moins à se prêter au jeu […] en faisant demander sa main. […] La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « faisait tapisser et parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire pour les avantages du mariage »328.

Notons l’intervention positive du Père Chrysostome, qui peut être sévère, mais sans étroitesse d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui prend une pente assez comique quand Bernières est veillé à Paris par Mme de la Peltrie lors d’une maladie. Finalement le grand départ de Dieppe de la flotte de printemps en 1639 emporte Mme de la Peltrie (? -1671), fondatrice temporelle de la communauté ursuline du Québec, et surtout Marie de l’Incarnation (1599-1672) qui animera cette communauté :

Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes […], mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Mme de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation329.

De nombreux familiers de l’Ermitage suivront le même chemin : Ango de Maizerets, dont la vie se confondra avec celle du séminaire fondé là-bas à l’imitation de l’Ermitage, et qui se dévouera à l’éducation des enfants ; M. de Bernières, neveu de Jean, qui meurt à Québec en 1700 ; François de Montmorency-Laval (1623-1708), évêque de Québec ; M. de Mésy, duelliste raffiné converti, premier gouverneur de Québec ; Roberge, le fidèle valet de chambre et disciple, après la mort de son maître330. Bernières restera le correspondant préféré de Marie de l’Incarnation (avec le fils de cette dernière, dom Claude Martin), mais les longues lettres « de quinze ou seize pages » sont perdues.

Revenons en France : Catherine de Bar devenue Mère Mectilde du Saint-Sacrement, appréciée de Madame Guyon331, fonde les bénédictines de l’Adoration perpétuelle du très Saint Sacrement à Paris ; elles iront en Lorraine et jusqu’en Pologne332. Le père Jean-Chrysostome est son confesseur. Elle se lie à Bernières et ils demeureront en correspondance. Elle passe environ un an au monastère de Montmartre et au moins trois années à Caen333. Son confesseur suivant, Épiphane Louys (1614-1682), mystique attachant, lorrain comme elle, s’est lié aussi avec Bernières.

Le laïc Jean de Bernières est influent à Paris par l’intermédiaire du jeune confesseur Jacques Bertot, son ami et surtout disciple, et il lui adresse quatorze lettres qui tranchent par leur ton et leur profondeur sur l’ensemble de sa correspondance334. Elles sont adressées à « l’ami intime », que nous pensons pouvoir identifier à Bertot grâce à quelques indices tels que « Je connais aussi que vous êtes encore utile et nécessaire aux B[énédictines] et à M[ontmartre]335 » :

… Dieu seul, et rien plus. Je n’ai manqué en commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’Il perfectionne, et qu’Il achève Son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu, qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre industrie et votre activité, pour la conserver et augmenter. C’est à Celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voyes de Dieu, moins il y a de choses à lui dire…336

Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts : vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, Il nous continuera les miséricordes pour nous établir dans Sa parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien337.

Jacques Bertot, directeur de Jeanne-Marie Guyon.

Jacques Bertot naît à Caen le 29 juillet 1622, fils unique d’un marchand drapier de Caen338. L’essentiel de sa vie est résumé longtemps après sa mort dans l’Avertissement placé en tête des œuvres rassemblées par Madame Guyon  sous le titre Le Directeur mistique :

Monsieur Bertot […] natif de Coutances339 […] grand ami de […] Jean de Bernières […] s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses [et] plusieurs personnes […] engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre […] Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche Paris [sic], où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort [au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. … [Il fut] enterré dans l’Église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes […] ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.

On peut distinguer deux périodes dans cette vie, autour de deux localisations géographiques successives, à Caen puis à Paris ; on se gardera toutefois d’attribuer une trop grande importance à ces localisations, compte tenu de voyages fréquents.

Pendant vingt ans, de 1655 à 1675, Jacques Bertot, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres ecclésiastiques normands340, est prêtre séculier et directeur du monastère des ursulines de Caen :

(La même année 1655 biffé) Au même temps (add. marg.) […] nous perdîmes Monsieur Du Rocher de Bernay […] On procéda incessamment à l'élection d'un autre supérieur. Messieurs François de Laval, et Jacques Bertot furent présentés à l'évêque Monseigneur de Servien qui confirma supérieur Monsieur Bertot.341

Jourdaine de Bernières, sœur du vénéré Jean de Bernières, prestigieuse supérieure du couvent, lui vouait une confiance et une obéissance absolue, comme en témoignent les deux épisodes suivants :

Elle fut élue unanimement pour la dernière fois. Sa surprise la fit sortir du chœur et courir s'enfermer dans sa chambre pour empêcher sa confirmation et en appeler à l'évêque ; mais Monsieur Bertot, supérieur qui présidait à l'élection et M. Postel son assistant, allèrent la trouver et lui faire un commandement exprès de consentir à ce que le chapitre venait de faire. A ces mots, vaincue par son respect pour l’obéissance, elle ouvre la porte et se laisse conduire à l’église pour y renouveler son sacrifice…342

Il fit assembler les religieuses au chœur, et, en leur présence, blâma la conduite de leur supérieure à qui il fit une ferme réprimande avec des termes si humiliants que plusieurs des religieuses qui connaissaient son innocence en furent sensiblement touchées […] le jour même elle fut trouver le supérieur au parloir, non pas pour (se plaindre ou biffé) se justifier, mais pour lui parler des affaires de la maison comme à son ordinaire, dont il fut également surpris et édifié. Toutes choses bien éclaircies, il conçut une plus haute estime de la mère de saint Ursule [Jourdaine de Bernières] qu'il n'avait eu343

Bertot est actif hors de cette charge de supérieur. Il est en relation avec la célèbre Marie des Vallées344, influente sur saint Eudes, et l’apprécie :

Elle me disait que la Miséricorde [en note : c'est-à-dire l’amour-propre chargé des richesses spirituelles de la Miséricorde] allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent ; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargé de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler.345.

Il est également lié à l’aventure commune de l’apostolat au Canada346, illustrée par Marie de l’Incarnation. Son rayonnement va donc bien au-delà du monastère de Caen, ce dont témoignent plusieurs lettres347 de Catherine de Bar (devenue la Mère fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, appréciée par Madame Guyon au monastère de la rue Cassette) :

– à Jean de Bernières lui-même348, qui, dès juillet 1645, atteste du fruit des activités du jeune disciple et nous éclaire sur sa vigoureuse direction (une caractéristique propre à l’école) :

Monsieur. Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l'avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touché, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu'Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu'il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu'il s'est fort fatigué et qu'il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d'un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d'autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer.

Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j'ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l'un et l'autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […]

– à la Mère Benoîte de la Passion prieure de Rambervillers, le 31 août 1659 :

Monsieur [Bertot] à dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps-là, la divine Providence m’y fît faire un voyage afin d’y venir avec vous […] Il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal […] s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment.

– à la Mère Dorothée (Heurelle), sous-prieure, le 8 août 1660 :

À Rambervilliers ce 8 août 1660. M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection […] je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur.

Finalement, Bertot part de Caen pour Paris, en 1675349 :

M. Bertot, après avoir été notre Supérieur, voulut se démettre de cette charge, ayant trouvé à Paris des occupations qui l'obligeaient à la résidence ; on fit élection de Monsieur de Launé Hué, (docteur de Sorbonne : ajout marg.), pour remplir sa place (ajout interl : le 15 avril 1675.)

Dans la dernière partie de sa vie, Jacques Bertot est actif comme confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre, proche du pèlerinage à saint Denis350. Le rôle de la vénérable abbaye bénédictine, fondée en 1133, était central depuis sa réforme mouvementée qui eut lieu au début du siècle avec l’aide de Benoît de Canfield :

Les religieuses de plus en plus mécontentes des efforts de leur abbesse […] deux fois essayèrent vainement de l’empoisonner ; une autre fois, elles décidèrent quelques-uns de « leurs amis » à l’assassiner, mais l’un d’eux recula devant ce crime et prévint Madame de Beauvilliers qui dès lors logea dans une chambre séparée, à porte double et ne mangea plus d’aucun plat qui ne fut préparé par une des deux sœurs converses sur lesquelles on pouvait compter [elle les avait amenées avec elle] […] L’évêque de Paris […] rassembla les religieuses […] ordonna tout d’abord le rétablissement de la clôture ; toutes se levèrent et s’emportèrent, à ce qu’il paraît, de la façon la plus scandaleuse. Le prélat se retira en promettant à Mme de Beauvilliers de la défendre et en réalité il ne fit rien. Mme de Beauvilliers, soutenue par son seul directeur, le P. Caufeld [sic] prit résolument son parti351

Cela se passait juste avant 1600 : on ne sait pas s’il connaît la réformatrice, Madame de Beauvilliers352, mais il lit certainement attentivement l’opuscule qu’elle compose pour ses religieuses, en suivant de très près Benoît de Canfield :

« s’il est si plaisant et agréable d’entrer dans le secret de notre intime ami, qu’est-ce d’entrer dans le secret et le plus caché du cœur de Dieu ? Et c’est ce que fait, et à quoi arrive l’âme par l’exercice continuel de la conformité de sa volonté à celle de Dieu, car en faisant la volonté de Dieu, l’âme la connaît » 353

Il est surtout lié à Françoise-Renée de Lorraine, Madame de Guise354, abbesse qui lui succède en des temps moins troublés, de 1644 à 1669, avant de mourir en 1682 :

M [ada] me de Guise dirigea l’abbaye pendant vingt-cinq ans. Douée d’une haute intelligence, elle était en relation avec les beaux esprits et les femmes élégantes du temps : le docteur Valant, le médecin de M [ada] me de Sablé et de toute la société précieuse en même temps que de l’abbaye, nous a conservé plusieurs billets d’elle fort galamment tournés355.

On note le choix de Bertot pour régler, vers 1673, une affaire compliquée où Jean Eudes, ami de Jean de Bernières, est attaqué par ses anciens confrères oratoriens qui tentent de le discréditer en ridiculisant son attachement à Marie des Vallées.

On entrevoit tout un réseau de relations transversales entre divers membres du groupe de l’Ermitage356. Madame de Guise a dû aider à la constitution du cercle dévot357 autour de Bertot, dont l’activité est attestée par la publication des deux volumes de ses Retraites sous l’impulsion de l’abbesse. Ces témoignages de son activité sont suivis, plus tardivement, de sa très intéressante mise au point sous le titre Conclusion aux retraites, également destinée à Madame de Guise358. Ce texte fondamental correspond probablement à celui qui est évoqué par Fénelon et expliqué par Orcibal. Ce dernier connaissait les deux volumes de Retraites, dont il fixe la date à 1662, alors que la Conclusion est publiée en 1684, soit peu après la disparition de Bertot359.

Celui-ci se révèle en fait par une œuvre écrite assez abondante, remarquable par sa force et sa netteté en ce qui concerne l’expression du cheminement mystique, mais tombée dans l’oubli à la disparition des cercles guyoniens : l’anonymat (même si l’on évoque l’auteur en préface), l’extrême rareté des exemplaires, dus à leur suppression des bibliothèques de communautés religieuses comme à leur dissémination européenne360, la pauvreté ou l’étrangeté des titres expliquent cet oubli. Il est vrai que le style ne se soucie pas d’élégance, l’auteur visant à préciser l’expérience qu’il partage, quitte à tourner autour d’elle pour en souligner tous les aspects.

Le corpus de l’œuvre, tel que nous avons pu le reconstituer, comporte sept volumes publiés en trois fois sur 64 ans, donc à des dates très différentes : les volumes des Retraites en 1662, leur Conclusion en 1684, Le directeur Mistique en 1726. Un huitième volume qui s’intitulerait De la Contemplation resterait peut-être à découvrir361.

De 1662, Diverses retraites…362 et Continuation des retraites…363 donnent en deux volumes, sous une pagination unique, sinon cohérente, des schémas de retraites probablement rassemblés par les soins d’auditeurs. De 1684, La conclusion des retraites…364, troisième et dernier volume édité après la mort de Bertot, a été retrouvée à Chantilly365. Il s’agit d’un traité bref, mais bien charpenté et très précis, couvrant avec grande autorité toute la voie mystique, dont nous ne connaissons pas d’équivalent contemporain. Les Torrents de Madame Guyon reprennent le fond de cet exposé sous une forme moins sévère, parfois lyrique.

À ces trois volumes s’ajoutent quatre volumes de textes et de lettres qui ont été rassemblés en hommage par sa disciple J.-M. Guyon et édités en 1726, quarante-cinq ans après la mort de Bertot, sous le titre : Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion…366, par le cercle de P. Poiret peu après la mort de ce dernier. Il comporte douze traités, dont le style a pu être revu par Madame Guyon (vol. I), suivi de 221 lettres montrant les qualités de précision et l’autorité du directeur (vol. II à IV). Elles sont adressées à des correspondants non cités, dont en premier lieu Madame Guyon. À l’œuvre de Bertot celle-ci ajoute, nommément cités, une relation concernant Marie des Vallées et des lettres de Maur de l’Enfant-Jésus. L’ensemble se termine sur des lettres de Madame Guyon adressées à des disciples et non plus à Bertot. Cette édition très rare est suivie d’un choix en un volume également rare367.

Il faut ajouter à ces œuvres publiées les lettres de Bertot reprises dans la correspondance de Madame Guyon368 ainsi qu’une belle lettre369 sous forme manuscrite, recopiée de la main de Dupuy, copiste de lettres de Madame Guyon, et datée du 22 mars 1677.

J. Bertot meurt prématurément à cinquante-neuf ans à Paris le 28 avril 1681370. Il n’a exprimé que de très rares confidences sur lui-même :

En vérité il [Notre Seigneur] me détourne tellement des créatures que j’oublie tout volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée étrange que de mettre la main à ma plume. Tout zèle et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée ; il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un intrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de celui qui l’anime371. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose.372

L’oubli mystique n’empêche pas une activité intense. Enfin il livre ses affinités par quelques noms d’auteurs spirituels :

Tant de livres ont été faits par de saintes personnes pour aider les âmes en la première conduite, comme Grenade, Rodriguez et une infinité d’autres […] Pour la voie de la foi, il y en a aussi plusieurs, comme le bienheureux Jean de la Croix, Taulère, le Chrétien Intérieur [de Bernières] et une infinité d'autres373 Le livre de la Volonté de Dieu [ou Règle de Perfection] de Benoît de Canfeld peut beaucoup servir374.

Le rayonnement de Bertot, « conférencier très apprécié de l'aristocratie et, en particulier, de divers membres de la famille Colbert375 », déborde sur un cercle laïc que l’on retrouvera autour de Madame Guyon :

Chevreuse dut-il à Fénelon la connaissance de Mme Guyon ? Bien qu'il paraisse l'admettre, Saint-Simon fournit un fort argument à la thèse contraire. Après avoir indiqué que les conférences de Bertot à Montmartre étaient suivies par Mme de Charost et par le duc de Noailles, il ajoute en effet : « MM. de Chevreuse et de Beauvillier fréquentaient aussi cette école. Mme Guyon fit la connaissance de ces deux derniers par Fénelon […] Ces deux ducs et leurs femmes depuis longtemps initiés aux rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent Mme Guyon au point de se mettre sous sa conduite à la suite de l'abbé de Fénelon376.

Saint-Simon, ami des ducs, mais ennemi de la dame qui les séduit d’une façon incompréhensible pour lui, souligne le 10 janvier 1694 les relations qui avaient lié Bertot et Madame Guyon, et la continuité que cette dernière assure :

Elle ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut [sic], qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école377.

Le témoignage donné en 1695 par un informateur de Madame de Maintenon confirme le rôle central qui fut celui de Bertot dans les cercles laïcs constitués autour de Montmartre. Il met en lumière son activité auprès des Nouvelles Catholiques, auxquelles Madame Guyon et Fénelon furent attachées. Le lecteur appréciera les insinuations sur les jeunes dames tôt levées et le parfum d’enquête policière qui se dégage d’un document par ailleurs fort bien documenté378 :

[f° 2v°] Il y a plus de vingt ans que l'on voit [vit] à la tête de ce parti [le quiétisme], Mr Bertau [Bertot], directeur de feu Madame de Montmartre. […] Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait ; de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller à six heures du matin tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur, quelquefois l'intérieur par écrit courait la campagne. Mr B [ertot] faisait aussi des conférences de spiritualité à Paris dans la maison des Nouvelles Catholiques, et auxquelles plusieurs dames de qualité assistaient et admiraient ce qu'elle n'entendaient pas. […] Madame G [uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde, aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou caché. […]

[f° 39v°] On pourra tirer des lumières de la sœur Garnier et de la sœur Ansquelin des Nouvelles Catholiques, si on les ménage adroitement, et qu'on ne les commette point. Elles peuvent parler sur Madame Guyon, sur la sœur Malin et sur Monsieur Bertot. Il se faisait chez elles des conférences de spiritualité auxquelles présidait Monsieur Bertot. […] Madame la duchesse d'Aumont et Madame la marquise de Villars pourront dire des nouvelles de la spiritualité du sieur Bertaut avec qui Madame Guyon avait une liaison si étroite qu'il disait que c'était sa fille aînée. […]

M. de Gaumont est un dirigé moins célèbre, “homme d’une pureté admirable379 selon Madame Guyon :

Marie Le Doux maîtresse d'école de la paroisse Saint-Sulpice assura en 1695 qu'elle était autrefois de la communauté des Quinze-Vingt qu'avait établie M. de Gaumont, prêtre, sous la conduite de M. Bertaut [Bertot]. Depuis il donna à ces filles le P. de La Combe pour supérieur et voulait que Mme Guyon fût supérieure380.

En résumé, la vie de Monsieur Bertot, sans événements majeurs, mal connue — nous la décrivons ici pour la première fois — est celle d’un prêtre dévoué à la tâche de direction spirituelle, devenant le lien essentiel entre le groupe normand formé autour de l’Ermitage de Jean de Bernières et du monastère de Jourdaine et le groupe de Paris constitué autour du monastère de Montmartre. Le cercle de Paris deviendra celui de Madame Guyon lorsqu’elle prendra la succession de son directeur spirituel à son retour de voyages.

La dirigée la plus connue — parmi beaucoup d’autres, surtout des dames religieuses — de Monsieur Bertot est donc Madame Guyon381, qu’il rencontre par l’intermédiaire de la mère Geneviève Granger382.

Plusieurs rencontres sont nécessaires, qui mettent en jeu divers membres du “réseau” mystique associé à Bernières et à Bertot : le “bon père” franciscain Archange Enguerrand introduit la jeune femme à la vie intérieure383, lui fait rencontrer la mère Granger384, par ailleurs connue de la duchesse de Charost385. La mère Granger la prend en charge386 et lui donne Bertot pour directeur. Elle le rencontre le 21 septembre 1671 dans des circonstances qui resteront gravées dans sa mémoire :

 je dirai que la petite vérole m'avait si fort gâté un œil que je craignais de le perdre tout à fait, je demandai d’aller à Paris pour m’en faire traiter, bien moins cependant pour cela que pour voir M. B [ertot] que la M [ère] G [ranger] m’avait depuis peu donné pour directeur et qui était un homme d’une profonde lumière. Il faut que je rapporte par quelle providence je le connus la première fois. Il était venu pour la M [ère] G [ranger]. Elle souhaitait fort que je le visse ; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir, mais comme j'étais à la campagne, je ne trouvais nul moyen d'y aller. Tout à coup mon mari me dit d'aller coucher à la ville pour quérir quelque chose et donner quelque ordre. Il devait m'envoyer quérir le lendemain, mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là de sorte que le dommage qu'ils causèrent [attesté et daté dans le journal d’un Montargois] m'empêcha de retourner de trois jours. Comme j'entendis la nuit l'impétuosité de ce vent, je jugeai qu'il me serait impossible d'aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu'il fut temps d'aller, le vent s'apaisa tout à coup, et il m'arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois387.

Nous ne pouvons ici étudier la dimension mystique de la direction spirituelle reçue par Madame Guyon, ce qui grossirait démesurément notre texte388. Elle est assurée sans compromis par Monsieur Bertot. Cette rigueur existe aussi chez le “bon franciscain” Archange Enguerrand389 (? -1699) et se retrouvera, mais avec souplesse, chez Madame Guyon390. C’est une caractéristique de l’école : l’amour du directeur se manifeste dans sa rigueur ; on n’affronte rien qui soit au-dessus de ses forces, mais tout est apporté par la grâce391. Voici un exemple illustrant l’esprit de cette direction :

Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure ; car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir ; mais passer doucement plus loin en Dieu et dans le néant ; c’est-à-dire qu’il ne faut plus vous arrêter à rien quoiqu’il faille que vous soyez en repos partout. Sachez que Dieu est le repos essentiel et l’acte très pur en même temps et en toutes choses […] Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu ; si vous y êtes attentive, vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une […] N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais392.

Il est le premier à parler de l’union spirituelle qu’il éprouve avec ses amis et disciples. Il les porte comme un père dans ses prières et les amène à l’union avec lui dans le même état spirituel :

Si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre ; et tous ensemble n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul393

Madame Guyon et ses dirigés.

Jeanne-Marie Guyon commence ses voyages juste après la disparition de Bertot, par l’établissement des Nouvelles Catholiques, connues de ce dernier394, à Gex, près de Genève. Mais découvrant vite l’ambiguïté de la situation des converties, après des voyages en Savoie-Piémont, elle revient en France en 1686, pour se retrouver au centre du cercle parisien — événement apparemment soudain395 que nous comprenons mieux après avoir éclairé sa relation avec Monsieur Bertot.

Sur le plan de la vie intérieure, des textes, beaucoup plus amples que les allusions de Bernières ou de Bertot, attestent une transmission directe de la grâce de personne à personne, qui ne dépend que de Dieu seul et qui s’effectue de préférence en silence. Elle suppose un même recueillement des personnes. Elle est décrite ainsi :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît ; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur […] Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher396. »

On trouve de nombreux textes parallèles où se trouvent décrites les modalités de cette transmission, dans les Discours spirituels, la Vie par elle-même397 et les Explications des deux Testaments. Le célèbre verset « … lorsqu‘il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je suis là au milieu d’elles » est commenté ainsi398 :

Ils se parlent plus du cœur que de la bouche ; et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes […] dans une si grande unité, qu’ils se trouvent perdus en Dieu […] l’esprit demeurant aussi dégagé et aussi vide d’image que s’il n’y en avait point. […] Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce.

À la fin de sa vie, de pieux disciples rapporteront la plongée spontanée dans l’intériorité qui s’effectue auprès d’elle, sans nulle suggestion orale ni rappel de sa part :

Elle vivait avec ces Anglais [des Écossais] comme une mère avec ses enfants. […] Souvent ils se disputaient [le premier soulèvement écossais des jacobites eut lieu en 1715], se brouillaient ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder ; elle ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence, et lui en demandait son avis, elle leur répondait : « Oui, mes enfants, comme vous voulez. » Alors ils s’amusaient de leurs jeux, et cette grande sainte restait pendant ce temps-là abîmée et perdue en Dieu. Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle399.

Madame Guyon affirme ce lien intérieur avec Fénelon, qu’elle considère comme son fils spirituel le plus proche ; elle écrit en avril 1690 :

… j’ai cette confiance que si vous voulez bien rester uni à mon cœur, vous me trouverez toujours en Dieu et dans votre besoin400.

À cette confiance Fénelon répond :

Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? ou bien serais-je à l'avenir sans guide ? Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer […] Je puis me trouver dans l'embarras ou de reculer sur la voie que vous m'avez ouverte, ou de m'y égarer faute d'expérience et de soutien. Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu. Lui seul sait ce que vous m'êtes en Lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en Lui comme je m'y perds401

Madame Guyon le considère même comme son successeur :

Je vous laisse l’esprit directeur que Dieu m’a donné. […] Je laisse aussi cette Vie que vous m’avez défendu de brûler, quoiqu’il y ait bien des choses inutiles402

Mais malheureusement il meurt avant elle. Dans les dernières années de sa vie, Mme Guyon réunissait à Blois des disciples, qui se voyaient aussi entre eux, indépendamment. On dispose de séries de lettres adressées au marquis de Fénelon, le neveu de l’archevêque, au baron de Metternich, diplomate de la cour de Prusse, à Poiret et à son groupe d’amis, à des Écossais403. Les lettres circulaient entre les disciples, qui eux-mêmes voyageaient beaucoup entre Blois, Paris, Cambrai, la Hollande, l’Écosse proche de celle-ci par mer…

Une école mystique française.

On n’a pas de preuve que ce type de transmission de la grâce de cœur à cœur se soit poursuivi après la mort de Madame Guyon. Mais ses disciples ont continué à se réunir en cercles dont on retrouve les traces jusqu’en 1830 environ. Ainsi, en 1769, J.-Ph. Dutoit, un pasteur de Lausanne et éditeur de son œuvre, fut l’objet d’une visite de la police de Berne, dont le procès-verbal de saisie de ses livres se limite à quatre auteurs : Bernières, Bertot, Madame Guyon, Poiret (outre la Bible et l’Imitation)404. Cela ferme en quelque sorte deux siècles d’histoire.

On connaît par ailleurs l’influence sur des milieux très divers, dont le milieu maçonnique par l’intermédiaire du chevalier Ramsay. Il existe plus qu’une influence chez le jésuite Jean-Pierre de Caussade : L’Abandon à la Providence divine, œuvre préférée à d’autres du même auteur, constitue une résurgence en milieu catholique — avec toute la précaution rendue nécessaire après l’affaire du quiétisme — de la spiritualité de l’école405. Elle trouve aussi refuge dans les terres lointaines du Québec depuis Bernières, ou étrangères du protestantisme depuis Madame Guyon. L’œuvre de celle-ci et de ses prédécesseurs est connue des Quakers américains, de Wesley et des Méthodistes406.

Cette tradition d’origine française est capitale par le témoignage qu’elle donne de la primauté accordée à la vie intérieure et à l’expérience mystique, qui peut s’accompagner d’une pratique religieuse, mais n’en dépend pas. Cette expérience personnelle n’a pas été vécue par des génies solitaires, mais dans des cercles amicaux réunis autour d’un père ou d’une mère spirituelle qui transmettaient la grâce de cœur à cœur. On devine des filiations de ce type chez des Pères du désert, dans le milieu où vécut Syméon le Nouveau Théologien, chez des franciscains, des béguines et chez Ruysbroek, au Carmel, pour ne citer que des exemples antérieurs au sein de cultures d’inspiration chrétienne ; mais les témoignages écrits font le plus souvent défaut.

Honoré de Sainte-Marie, carme contemporain de Madame Guyon, avait cette perception de l’histoire de la spiritualité, qu’il nous présente comme un torrent spirituel, jamais interrompu, et détaille, siècle après siècle, avec une érudition étonnante pour son époque, dans sa belle Tradition […] sur la contemplation407.

Le crépuscule de la vie mystique408  a vu, au sein du catholicisme, un développement étonnant de formes extérieures — culte marial, apparitions — dont beaucoup se détournent. Il vaut la peine de réhabiliter une filiation proposant un « christianisme intérieur » d’une grande sobriété. Certes elle a échoué à s’insérer dans le courant majoritaire, mais elle est parvenue à associer très tôt des catholiques à des protestants, et même à influencer quelques adeptes des lumières.

Madame Guyon au centre d’une filiation mystique

Dominique Tronc

Contribution à «Madame Guyon, Mystique et politique à la Cour de Versailles, à l’occasion du troisième centenaire de sa mort», Université de Genève, 23-25 novembre 2017.


J’aborde la notion de filiation mystique vécue chez des spirituels qui se rassemblèrent autour de Monsieur Bertot puis de Madame Guyon (et avant eux autour du P. Chrysostome puis de Monsieur de Bernières). Mon but n’est pas de débattre des idées qui animèrent les adeptes de la quiétude, mais de cerner une expérience singulière en s’appuyant sur leurs témoignages.

La mystique se vit en partageant l’expérience et la vie d’une personne qui montre comment y accéder. Monsieur Bertot et Madame Guyon ne sont pas des génies solitaires, mais ils ont été formés par des mystiques qui les précédaient409 dans une tradition d’origine franciscaine410.

Chaque génération a un père ou une mère auquel tous se réfèrent. Ce sont indifféremment des laïques ou des clercs, des hommes ou des femmes. C’est l’accomplissement mystique qui compte. Pas de passation de pouvoir au sens humain du terme : on n’est pas dans un ordre monastique où l’on élit un prieur. Pas de vote ni de discussion : on est dans le domaine de l’évidence informelle. Le meilleur forme ses amis ; quand il meurt, le plus accompli lui succède, reconnu depuis des années.

Ces passages d’autorité ont eu lieu sans interruption pendant un siècle sur quatre générations.

Je vais citer quelques traces écrites qui relient les figures mystiques centrales avant d’aborder de ce qui se passait entre elles et leurs associé(e)s.

La première figure fut celle du franciscain Chrysostome de Saint-Lô (1594 – 1646) du Tiers ordre Régulier [TOR] directeur du laïc Jean de Bernières (1601 – 1659). Le Père Chrysostome lança l’idée de construire un lieu d’accueil pour y réunir leurs amis et chercher l’oraison. Jean de Bernières le réalisa. Il résume ainsi l’esprit qui animait les visiteurs de l’Ermitage de Caen :

Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion, et quelque temps qu’il fasse, bon ou mauvais, nous tâchons de ne nous pas arrêter.411

Bernières et Mère Mectilde (1614-1698), fondatrice des bénédictines du Saint-Sacrement, éditent des écrits de leur « Père » Chrysostome412 difficilement récupérés par cette dernière. S’en détachent leurs propres demandes et les réponses de leur directeur.

Puis Bernières prend la suite en 1646 dans la direction des proches, dont son amie Mectilde. Il dirige, parmi d’autres, Mgr de Laval, futur évêque de Québec, et Jacques Bertot (1620 – 1671).

Le confesseur et « directeur mystique » Bertot porte la tradition normande de l’Ermitage au couvent de Montmartre. Il impressionne l’Abbesse413 et attire des gens de la Cour414.

Plusieurs ouvrages dévoilent les liens qui unissent entre eux Chrysostome, Bernières, Mectilde, Bertot415. Mectilde écrit à Bernières :

De l’Hermitage du Saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur,

Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâce par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […]

Parmi les fidèles, une jeune veuve de Montargis, Madame Guyon, fait le récit de sa première rencontre :

... Je dirai que la petite vérole m’avait si fort gâté un œil que je craignais de le perdre tout à fait, je demandai d’aller à Paris pour m’en faire traiter, bien moins cependant pour cela que pour voir M. B[ertot] que la M[ère] G[ranger] m’avait depuis peu donné pour directeur et qui était un homme d’une profonde lumière. Il faut que je rapporte par quelle providence je le connus la première fois. Il était venu pour la M[ère] G[ranger]. Elle souhaitait fort que je le visse ; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir, mais comme j’étais à la campagne, je ne trouvais nul moyen d’y aller. Tout à coup mon mari me dit d’aller coucher à la ville pour quérir quelque chose et donner quelque ordre. Il devait m’envoyer quérir le lendemain, mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là [tempête attestée du 21 septembre 1671] de sorte que le dommage qu’ils causèrent m’empêcha de retourner de trois jours. Comme j’entendis la nuit l’impétuosité de ce vent, je jugeai qu’il me serait impossible d’aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu’il fut temps d’aller, le vent s’apaisa tout à coup, et il m’arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois.416

Mais sa direction fut rude et resta un temps incomprise. Plus tard « sa fille spirituelle » rassemblera ses écrits. Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion [...] paraîtra en 1726. Un bref résumé de sa vie ainsi qu’un témoignage sur la fidélité de disciples figurent dans l’Avertissement :

« Monsieur Bertot... natif de Coutances... grand ami de... Jean [5] de Bernières... s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de Religieuses... [à diriger] plusieurs personnes... engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre... Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des Religieuses Bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans [6] jusqu’à sa mort... [au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur.... [7] [Il fut] enterré dans l’Eglise de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes... ont toujours conservé un si grand respect [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières.417

Madame Guyon se référera à son autorité jusqu’à la fin de sa vie :

« Je vous envoie une lettre d’un grand serviteur de Dieu qui est mort il y a plusieurs années. Il était ami de Monsieur de Bernières, et il a été mon Directeur dans ma jeunesse. »418

Par ailleurs elle avait fait des vœux secrets typiquement franciscains :

« J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [à Gex]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens, je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d’un attachement inviolable à la sainte Église. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur. »419

J’achève ici cet aperçu de liens entre Chrysostome, Bernières, Bertot, Guyon. Les indices écrits qui nous sont parvenus sont rares puisqu’il n’y a aucune élection humaine. Les mystiques répugnent à attester dans leurs écrits, sinon incidemment, d’une autorité de direction qui se doit d’être intérieure.

De plus l’environnement « externe » est hostile aux mystiques tout au long du siècle420 en commençant par les « objections » faites par des docteurs parisiens à Rouen lisant la troisième partie de la Reigle parue en 1609 du mystique franciscain capucin Canfield421. Mectilde eut de nombreuses difficultés pour récupérer les écrits de Chrysostome des mains de ses confrères du Tiers Ordre Régulier.

« Je tente toutes les fortunes et voies possibles pour tirer quelque chose de si dignes écrits, mais c’est temps perdu que d’y faire effort. Le Père provincial et les autres ont arrêté et protesté que jamais ils ne laisseront sortir d’entre leurs mains ces écrits sans être corrigés d’un esprit conforme à leurs sentiments et disent qu’ils sont tout pleins d’erreurs...422

« J’ai bien de l’appréhension qu’on ne les brûle, car ils sont entre les mains de ses persécuteurs. »423

Elle livre un aperçu sur la faible considération dont le P. Chrysostome jouissait auprès de ses « responsables » :

« La sainte abjection l’a accompagné à la vie et à la mort et même après la mort, il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns de l’ordre. Frère Jean [Aumont] m’a mandé ceci et dit qu’il ne faut point réveiller sa mémoire dans leur maison pour le respect de quatre ou cinq [...]  

Plus tard, en l’année fatidique 1694 qui amorce la descente aux enfers de Madame Guyon, le P. Paulin, responsable du même Tiers Ordre Régulier, fera une déposition « mitigée » sur Madame Guyon424.

La notion de filiation reste vivante au XVIIIe siècle. Une demoiselle suisse demande qui succède à Madame Guyon :

« M. de Marçais m’a conté qu’une demoiselle en Suisse qui était intérieure, et dont j’ai oublié le nom, avait écrit en France pour s’informer si Madame Guyon n’avait point laissé de successeur dans l’état apostolique qui assistât d’autres personnes intérieures. Sur quoi après avoir écrit en bien des endroits, elle avait enfin reçu avis qu’il existait effectivement une personne pareille, savoir la duchesse de Grammont ; mais qu’elle se tenait fort cachée quant à son extérieur, à cause du grand nombre d’ennemis qui persécutaient la vie intérieure. »425

Une pièce atteste de la filiation Bernières-Bertot-Guyon perçue à la fin du siècle des Lumières. Elle concerne Jean-Philippe Dutoit (1721-1793). Ce pasteur de Morges près de Lausanne, deuxième éditeur de l’œuvre de Mme Guyon après Pierre Poiret, eut un certain rayonnement. Il se lia au comte Frédéric de Fleischbein (1700-1774) dont la femme Pétronille d’Echweiler (1682-1740) fréquenta brièvement Blois, lieu de retraite de Madame Guyon426.

Il s’agit du procès-verbal de saisie opérée par les calvinistes de Berne par l’intermédiaire de leur représentant à Lausanne427 :

« 6e janvier 1769. Nous David Jenner, ci-devant colonel en Hollande, actuellement baillif de Lausanne, au nom et de la part de Leurs Excellences nos Souverains Seigneurs de la ville et république de Berne, savoir faisons qu’en conséquence des ordres que nous aurions reçus de L.L. E.E[xcellenc]es du Sénat, en date du 5e du courant, pour enlever à Monsieur le Ministre Dutoit de Moudon, tous ses papiers, écrits et livres, faire inventaire des dits et en procurer ensuite l’expédition [...]

Lequel Mr Dutoit ayant ouï la notification des ordres reçus, aurait d’abord manifesté qu’il est bien dans l’intention de s’y conformer en toute soumission et sincérité, ainsi que le porte l’inventaire suivant :

La Bible de Madame Guyon et plusieurs de ses ouvrages, mais non pas tous.

Monsieur de Bernières soit le Chrétien intérieur.

La Théologie du Cœur [de Poiret].

Le Directeur mystique de Monsieur Bertot.

La liste se termine sur trois “classiques”, Teresa, Luther, l’Imitation.

Je viens d’établir quelques liens internes à la filiation et de suggérer un contexte externe délicat. La (re)découverte428 d’une filiation dont la colonne vertébrale passe du franciscain Chrysostome de Saint-Lô à monsieur de Bernières, puis à Monsieur Bertot, enfin à Madame Guyon. Les amis de l’Ermitage de Caen précèdent et donnent naissance au cercle quiétiste parisien animé par monsieur Bertot et repris par madame Guyon et Fénelon. Hommes et femmes qui bénéficient d’une lignée procédant des aînés aux cadets s’assemblent à leurs contemporains mystiques de même génération. La filiation devient un arbre touffu, voire lié à des arbres voisins429.

§

Approchons leur vécu. Chaque père ou mère spirituelle est l’objet d’une vénération et d’une fidélité absolue. C’est évident pour Madame Guyon que ses proches avaient pourtant tout intérêt à abandonner. Pendant qu’elle affronte le pouvoir et les prisons, Fénelon saborde sa carrière à la Cour tandis que les grandes familles des Beauvilliers et des Chevreuse la défendent discrètement.

Seul un rayonnement extraordinaire permet d’expliquer l’attirance puis la fidélité des visiteurs et des amis sur vingt ans (1694 procès d’Issy – 1712/1714 décès des ducs). C’est ce que ressent Madame Guyon quand elle affirme qu’il y a passage de la grâce à travers sa personne vers celui qui vient la voir. Ce groupe a donc une spécificité plus étonnante que son organisation sociale autour d’un maître spirituel. Laquelle ?

Le phénomène se reproduit à chaque génération. Voici ce que ressentaient les auditeurs de Chrysostome parlant de Dieu :

Quand il en parlait [du Sauveur], c’était avec des ardeurs qui mettaient le feu divin de tous côtés ; particulièrement quand il faisait des conférences de l’anéantissement d’un Dieu dans le mystère de l’Incarnation, il paraissait comme tout accablé sous les grandes lumières qu’il recevait, et qu’il communiquait [notre soulignement] avec des effets extraordinaires de grâce430.

Aussi la fidélité de Bernières à son père spirituel fut indéfectible comme le montre l’émotion traduite dans une lettre à Mère Mectilde :

Ce me serait grande consolation que […] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père […] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père […] Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu ?431.

Ils ont commencé à prendre conscience d’un partage de la grâce chez Bernières quand ses amis priaient ensemble à l’Ermitage :

Adieu, ma très chère sœur, Messieurs de Bernières et de Rocquelay vous saluent ; ils font des merveilles dans leur ermitage : ils sont quelquefois plus de quinze ermites ; ils demandent souvent de vos nouvelles. Si notre bonne mère Prieure voulait écrire de ses dispositions à Monsieur de Bernières, elle en aurait consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint et parfait anéantissement.432

Bernières constate combien la grâce est active parmi eux. Il utilise le verbe « communiquer » :

Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par l’ordre de Dieu, et notre bon Père ne l’a pas fait bâtir par hasard. La grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait.433

Boudon (1624-1702) témoigne :

Non seulement il était consulté par les laïques, mais par les ecclésiastiques et les religieux. Grand nombre de ces derniers ont fait des retraites dans sa maison avec la permission de leur supérieur […] C’était une chose admirable de voir le changement que l’on remarquait dans les personnes qui avaient des liaisons spéciales avec lui.434

Bernières attend l’inspiration de l’Esprit pour parler :

Ses paroles étaient pleines d’une force divine, et gagnaient les cœurs à Dieu. L’ayant un jour averti de quelques manquements d’une personne qui dépendait de lui, je remarquai qu’il fut assez longtemps sans lui en rien dire ; et j’admirais après cela, que lui ayant fait voir ses défauts en très peu de paroles, et pour ainsi parler, sans presque lui rien dire, cette personne demeura tout à coup comme terrassée sous le poids du peu de paroles qu’il lui avait dites, et apporta le remède à ces manquements. Je vis bien qu’il avait tardé à l’avertir, non pas par aucune négligence, mais attendant le mouvement de l’esprit de Dieu qui agissait en lui. S’il lui eût parlé plus tôt, il l’eût fait en homme, et ses avis n’eussent pas eu les effets qui arrivèrent. 435

Avec Bertot on passe à un deuxième degré dans la diffusion de la grâce puisqu’il a la hardiesse d’affirmer que sa prière pouvait faire partager aux autres ses états mystiques pendant qu’il officiait à la messe. Il ne fait pas que rayonner : il porte autrui dans sa prière et fait partager ses états mystiques.

« Demeurons ainsi, j’y veux demeurer avec vous et je vais commencer aujourd’hui à la sainte messe. Je suis sûr que si je suis une fois élevé à l’autel, c’est-à-dire que si j’entre dans cette unité divine [249], je vous attirerai436, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre. Et tous ensemble, n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à Son Unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en Lui seul, par Lui et pour Lui. Adieu en Dieu. » 437

Il offrit à Mme Guyon de transformer leur relation en moments de silence où il pourrait lui communiquer la grâce de cœur à cœur et lui apprend comment s’y prêter :

[240] « Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’était pour lorsque je pensais le plus à votre perfection. Mais je vous parlerai toujours très peu : je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé.438

Après sa mort arrivée tôt en 1681, Madame Guyon va faire ses propres découvertes et va analyser ce qui se passe pendant ses transmissions. Ces écrits sont uniques à notre connaissance, car si ce charisme est bien connu hors du christianisme, chez les soufis, en Inde, dans l’orthodoxie (saint Seraphim de Sarov), il est moins connu dans le monde catholique centré autour de Jésus seul médiateur, la grâce passant par lui et les sacrements suppléant à son absence physique.

Peut-être Madame Guyon avait-elle expérimenté la transmission chez l’évêque Ripa, proche du Cardinal Petrucci, car elle était probablement pratiquée chez Molinos par des quiétistes italiens.

Rentrée en France, elle accueille une foule de visiteurs à Grenoble. C’est à ce moment que les autorités ecclésiastiques commencent à trouver qu’elle empiète sur leur domaine et qu’il faut s’en débarrasser.

A Paris elle reprend le cercle de Bertot et noue des amitiés qui résisteront à tout : ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvilliers, Fénelon, etc. Pour eux la transmission de la grâce par Madame Guyon est une évidence. Une fois éprouvée, cette expérience ne peut être reniée. Si quelqu’un vient voir Madame Guyon, et s’assoit auprès d’elle en silence, c’est pour ressentir la présence divine : elle transmet l’expérience mystique aux autres sans qu’il y ait d’ascétisme ou d’effort.

Tout se passait avec simplicité, parfois en plaisantant entre « michelins » — saint Michel n’était-il particulièrement apprécié de François d’Assise ?

La petite Cécile sera intendante des bouquets de la chapelle des Michelins, elle doit abattre l’oreille droite de Baraquin [le Diable]. Le chien doit lui mordre la gauche, la sœur Ursule lui écraser le bout de la queue. Tous les autres enfants ensemble lui écraseront le corps. S B [Fénelon], un autre et moi lui écraserons la tête. [...] Voyez d’un autre côté une petite d[uchesse] étourdie qui voulait sauter sur lui à pieds joints ; elle aurait fait une belle culbute si notre patron [saint Michel] ne l’avait soutenue par-derrière. Allons, courage, montez peu à peu !439

Nous avons le récit de ce qui se passait plus tard à Blois vingt ans après. Outre une ouverture d’esprit œcuménique, la « dame directrice » avait atteint l’ultime simplicité :

Elle vivait avec ces Anglais [des Écossais] comme une mère avec ses enfants. […] Souvent ils se disputaient [à propos de politique : le premier soulèvement écossais des jacobites eut lieu en 1715], se brouillaient ; dans ces occasions elle les ramenait par sa douceur et les engageait à céder [...] Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans que, laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle.

Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre, cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer, pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient [43] et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances assorties à leur état. 440

C’est cette expérience qui est centrale, elle est le fondement du lien entre Madame Guyon et ses disciples : ils sont attachés à une personne qui répand la grâce. C’est le cas envers elle, mais nous l’avons vu chez Chrysostome, puis Bernières, puis Bertot : autrement dit, à chaque génération, un saint se manifeste, à travers lequel on ressent la présence divine. C’est là-dessus que se joue la succession à chaque génération. C’est ce qui explique la vénération et la fidélité de l’entourage.

Il y a une condition pour que la transmission ait lieu : il faut que le mystique soit dans l’état « apostolique » (dans un état identique à celui des premiers Apôtres), il faut être tellement vide que l’on devient un passage pour la grâce : pas de pouvoir personnel, Dieu fait ce qu’il veut. Ce n’est pas la réussite d’une personne humaine, mais une fonction dans laquelle on ne se met pas volontairement soi-même :

C’est un abus dans la vie spirituelle, et qui s’y glisse même dès son commencement, que de vouloir travailler pour les autres à contretemps. [...] Il ne se faut point porter à aider le prochain tant qu’on le désire et que l’on n’a pas l’expérience des choses divines et la vocation. Il faut être établi auparavant dans la vie intérieure.441

Il faut être missionné par le père ou la mère spirituels. Madame Guyon écrit à Fénelon qu’elle a reçu de Bertot son « esprit directeur » :

Il m’est venu dans l’esprit ce matin que M. B[ertot] a, en mourant, m’ayant laissé son esprit directeur pour ses enfants, ceux qui se sont égarés aussi bien que ceux qui sont restés fidèles n’auront la communication de cet esprit que par moi, mais dans votre union. [...] Le père en Christ ne se sert pas seulement de la force de la parole, mais de la substance de son âme qui n’est autre que cette communication centrale du Verbe que le seul Père des esprits peut communiquer à Ses enfants, et comme cette communication du Verbe dans l’âme est l’opération de la paternité divine et la marque de l’adoption des enfants, c’est aussi la preuve de la paternité spirituelle qui communique à tous en substance ce qui leur est nécessaire sans savoir comme cela se fait. [...] Cette communication se reçoit de tous, quoiqu’elle ne se sente pas également de tous442.

Fénelon était son disciple le plus cher, et un jour où elle était malade et croyait mourir, elle lui écrivit pour lui léguer la direction de leur groupe spirituel et la possibilité de transmettre la grâce :

« Je vous laisse l’esprit directeur que Dieu m’a donné. »443

Il faisait des réunions avec ses amis mystiques à Cambrai et rapporte qu’il y ressent la présence de Madame Guyon. Autrement dit, en union avec Madame Guyon. Fénelon partage son état mystique avec son visiteur :

Je sens un très grand goût à me taire et à causer avec Ma.444 Il me semble que son âme entre dans la mienne et que nous ne sommes tous deux qu’un avec vous en Dieu. Nous sommes assez souvent le soir comme de petits enfants ensemble, et vous y êtes aussi [f ° 19v °] quoique vous soyez loin de nous.445

Il confirme l’explication qu’en avait donnée Madame Guyon à propos de Mathieu 18, 20 :

« Ils se parlent plus du cœur que de la bouche ; et l’éloignement des lieux n’empêche point cette conversation intérieure. Dieu unit ordinairement deux ou trois personnes de cette sorte dans une si grande unité, qu’elles se trouvent perdues en Dieu jusqu’à ne pouvoir plus se distinguer […]

Ces unions ont encore une autre qualité, qui est qu’elles n’embarrassent ni n’occupent point, l’esprit demeurant aussi dégagé et aussi vide d’image que s’il n’y en avait point446. […]

Dieu fait aussi des unions de filiations, liant certaines âmes à d’autres comme à leurs parents de grâce [...] »447

Madame Guyon se percevait comme un canal qui donne passage à la grâce en l’absence de toute volonté propre, sans intentionnalité personnelle, dans la « passiveté » totale, dans l’extrême soumission à Dieu :

« Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut […] Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde […] Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce 448. »

Elle insiste sur le fait qu’il n’y a aucun pouvoir personnel, que seule une âme anéantie peut laisser passer la grâce :

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme il Lui plaît ; et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur [...] Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher.449

On a les témoignages directs de Madame Guyon qui est la première à avoir analysé ce qui se passe dans cette transmission. Elle n’a lieu que si la personne a atteint l’état apostolique :

Dieu la pousse quelquefois fortement à désirer le salut et la perfection de certaines âmes, en sorte qu’elle donnerait sa vie pour les faire correspondre à Dieu dans toute l’étendue de Ses desseins sur elles - mais sans soin ni souci, sans y mettre rien du sien, servant de pur instrument en la main de Dieu, qui donne telle pente et telle activité qu’il Lui plaît, mais activité dans un parfait repos, sans sortir de Lui-même, sans nulle pente propre, quoique la pente soit quelquefois infinie : car l’âme parvenue à l’entière désappropriation et propre à s’écouler en Dieu, y étant abîmée, est comme une eau fluide qui ne peut être fixée, mais qui s’écoule sans cesse suivant la pente qui lui est donnée.

Elle comprend qu’elle participe à la qualité communicable de Dieu et qu’elle ne vit et ne subsiste que pour se répandre. Plus elle s’écoule, plus elle est pleine sans nulle plénitude propre, mais de la plénitude de Dieu en Lui qui se communique à tous les êtres et qui entraîne avec Lui ceux qu’Il a abîmés en Lui. C’est Lui qui leur donne toute pente. Cependant cela se fait sans s’en occuper, sans y penser, sans se soucier du succès : tout périrait et se renverserait que l’âme n’en soit point touchée, ce qui n’empêche pas qu’elle ne souffre les biens ou les maux des âmes qui lui sont unies pour recevoir ses communications450.

Si elle voulait se communiquer ou d’un autre côté que Dieu ne le fait ou dans un temps qu’Il ne la meut pas, cela serait entièrement inutile et dessécherait plutôt le cœur que de lui communiquer la vie. Mais quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde et même quelquefois savoureuse, qui est la plus forte marque de la communication. [...]

Mais, dira-t-on, comment est-ce que cette âme peut discerner quand et à qui Dieu veut qu’elle se communique ? Cela se discerne parce que l’âme sent un surcroît de plénitude qu’elle sent bien n’être pas pour elle. [...] L’âme ne peut non plus ignorer pour qui Dieu la remplit de la sorte, parce qu’il penche son cœur du côté qu’il veut qu’elle se communique, comme on met un tuyau dans un jardin pour faire arroser l’endroit que l’on veut arroser et cet endroit-là seulement demeure arrosé. Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce, et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande.451

Madame Guyon se livre le plus directement dans ses commentaires aux « Autorités » mystiques qu’elle invoque dans les Justifications assemblées avec Fénelon en 1694. Ses comparaisons sont très directes :

Comme on voit un fer touché de l’aimant attirer d’autres fers, aussi une âme en qui Dieu habite de la sorte, attire les autres âmes par une vertu secrète ; de sorte qu’il suffit de l’approcher pour être mis en oraison et en recueillement. C’est ce qui fait que sitôt qu’on s’approche d’elle, on a plus envie de se taire que de parler, et Dieu se sert de ce moyen pour se communiquer aux âmes : marque de la pureté de ces unions et affection.452

Comme elle est vide de soi, elle ne se communique plus elle-même, ni rien d’elle, mais l’image et la grâce son divin époux. D’où vient que le souvenir de ces personnes, bien loin d’imprimer leur image impure, porte d’abord à Dieu et recueille en lui [...] Il faut remarquer de plus que ce n’est par aucun signe extérieur qu’elle recueille les autres, mais comme elle est arrivée dans le Centre, l’impression se fait par le dedans, comme si c’était Dieu même, sans qu’il en paraisse rien au-dehors ; par ce que cette âme en sortant d’elle-même a outrepassé son propre fonds pour se perdre en Dieu au-delà d’elle-même : elle ne laisse donc aucune trace ni cette idée d’elle, mais de Dieu, son amour et sa vie.453

Elle ne se livre pas à des effusions mystiques personnelles, mais éclaire une communication qui s’élargit progressivement:

Dieu Se communique à toutes les créatures, mais il ne Se communique avec autant d’abondances que de délectation sinon dans les âmes bien anéanties, parce qu’elles ne résistent plus et que, Dieu étant Lui-même leur fond, Il Se reçoit Lui-même en Lui-même. De là vient que la communication que nous recevons de Dieu même au-dedans est d’autant plus sensible qu’elle est plus resserrée ; et par la même raison, elle est d’autant plus insensible qu’elle est plus immense, car Dieu ne Se communique point autrement par Lui-même que par le néant, puisque c’est la même chose. [...]

Comme cette communication demeure mystérieuse pour nous tous, elle s’en remet aux exemples attestés dans l’écrit sacré:

Un exemple de ceci est en saint Jean Baptiste : les premières communications se firent par voie d’approche ; et ce fut la raison pourquoi la Sainte Vierge demeura trois mois chez Sainte Élisabeth, après quoi Saint Jean n’eut plus besoin de s’approcher de Jésus-Christ dès qu’il fut fort. Aussi n’eut-il point d’empressement pour Le voir, quoique, lorsqu’ils s’approchèrent, il y eut encore un renouvellement de grâce.454

Le modèle primordial est le Christ lui-même qui crie « si quelqu’un a soif, qu’il vienne, et des fleuves de paix couleront dans ses entrailles » (Jean 7,37 – 38). Madame Guyon et ses proches pensent revivre l’expérience des Apôtres qui recevait directement la grâce du Christ et l’ont retransmise à leurs disciples. Elle affirme donc que la grâce peut passer par une personne humaine. Pour Bossuet et les juges, affirmer cela est impossible à tolérer et interprété comme une affirmation de soi. En réalité pour elle, il ne s’agit en rien de la passation de pouvoir, de la réussite d’une personne, mais d’une fonction imposée par le divin. Les mauvais traitements et la violence verbale des interrogatoires vont lui donner un moment de doute sur elle-même : elle se demande s’il ne faut pas obéir à l’autorité de l’Eglise incarnée par Bossuet. Puis c’est le tournant, elle se rend compte qu’elle ne peut pas nier sa propre expérience. Elle prend la décision de défendre son expérience. Bossuet va dès lors se heurter à un mur.

Une lettre adressée à Marie-Anne de Mortemart455 raconte comment elle est passée du règne du dogme à l’affirmation de l’expérience :

[...] Qu’un médecin veuille persuader à un malade qu’il ne souffre pas une certaine douleur dont il est fort travaillé, parce que lui, médecin, et d’autres ne la sentent pas, le malade qui sent toujours la même douleur, n’en est pas plus persuadé [...] Tout ce que je puis faire donc, est de croire que je m’en exprime mal, qu’elles ne sont pas d’un tel ordre de certaines maladies, que je donne à ces douleurs des noms qu’elles ne doivent pas avoir ; mais de me convaincre que je ne les sens pas, cela est impossible : elles se font trop sentir. [...]

Je ne dirai donc pas, si vous voulez, que tels et tels sont intérieurs, je ne dirai pas que je le sois moi-même, mais je sais bien que j’ai fait un chemin où j’ai trouvé bons ces passages. Je ne dispute ni du nom des villes que j’ai trouvées en mon chemin, ni de leur situation, ni même de leur structure, mais il est certain que j’y ai passé. J’ai éprouvé telles et telles douleurs, telles et telles syncopes, je ne dispute ni de leur nom ni de leur origine, mais je sais que je les ai souffertes et n’en puis douter. Il me semble qu’on ne peut pas se dispenser, pour savoir la vérité, de soutenir la vérité de l’expérience intérieure, qui est réelle. Pour les noms, les termes, les dogmes qu’ils veulent introduire, plions et soumettons, mais dans le fait de l’expérience de bonnes et de saintes âmes, peut-on dire, avec vérité ni même avec honneur le contraire ? Et quand nous serions assez lâches pour le faire, l’expérience de tant de saintes âmes qui ont précédé, qui sont à présent et qui viendront après nous, ne rendrait-elle pas témoignage contre nous ? Tout passe, la force, les préjugés, etc., mais la vérité demeure.] Il me paraît de conséquence de séparer ici le dogme, je ne sais si je dis bien, du fait de l’expérience.

Voilà délivré un texte fondamental à la modernité étonnante après lequel Madame Guyon ne retournera plus en arrière.

À sa mort, si nous ne savons pas qui lui a succédé, notons que « la petite duchesse », destinataire du texte précédent, reçut la permission d’être en silence auprès des gens :

« … Cependant, lorsqu’elle veut être en silence avec vous, faites-le par petitesse et ne vous prévenez pas contre. Dieu pourrait accorder à votre petitesse ce qu’Il ne donnerait pas pour la personne. Lorsque Dieu s’est servi autrefois de moi pour ces sortes de choses, j’ai toujours cru qu’Il l’accordait à l’humilité et à la petitesse des autres plutôt qu’à moi… »456

Marie-Anne de Mortemart pouvait donc transmettre la grâce dans un cœur à cœur457. Par contre, c’est Madame de Grammont qui est nommée par des Écossais458 (et la même en réponse à la demande précédemment citée d’une demoiselle suisse). Nous avons donc le choix entre deux dames qui vécurent jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Coopéraient-elles et furent-elles aidées459 ? L’étude des filiations en France, écossaise, hollandaise, suisse et germanique (Fleischbein, Dutoit, etc.) ne fournit pas de figure mystiquement comparable à Guyon ou Fénelon 460. Peut-être le secret obligé fut-il trop bien gardé.

§

Dans un siècle où la liberté n’est pas une norme, vivre sa vérité au milieu des pouvoirs, mais sans revendiquer de pouvoir, mène à des conflits avec les tenants de l’autorité. Son vécu mystique et sa fonction de transmission de la grâce ont amené Madame Guyon à accomplir trois « exploits » :

1) résister au pouvoir royal : Guyon a l’occasion d’introduire l’oraison à Saint-Cyr ; elle a de l’influence sur les Grands et surtout sur Fénelon. Madame de Maintenon ne peut tolérer son intrusion à Saint-Cyr et déclenche la colère du roi. Prétexte : les idées quiétistes. Le roi s’inquiète, car à l’époque il n’y a pas de liberté de conscience et il a la mainmise sur les idées.

Il faut dire que Madame Guyon a amené la mystique dans un lieu inapproprié : la Cour de Louis XIV. Elle s’est trouvée mêlée à des problèmes de pouvoir de par son ascendant sur les Ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, sur Fénelon devenu précepteur du Dauphin, donnant ainsi beaucoup d’espoir au parti dévot. Cette entreprise était naïve puisqu’il s’agissait de vivre les valeurs de l’amour chrétien au milieu de la Cour, mais elle portait un espoir immense : mettre sur le trône du « Roi Très Chrétien461 » un dauphin qui aurait gouverné en incarnant ses valeurs.

2) résister au pouvoir religieux : les clercs se dissimulent derrière un débat d’idées à propos de l’oraison passive. En réalité, ils ne supportent pas d’être éliminés de la relation avec Dieu : la transmission directe de la grâce leur enlève leur statut d’intermédiaires entre Dieu et les chrétiens.

3) résister au pouvoir masculin : cette femme ose affirmer son expérience alors qu’elle est sous tutelle d’hommes qui savent mieux qu’elle ce qu’elle doit ressentir ou penser. Elle se bat en particulier pour avoir un confesseur qui la respecte.

En conclusion, son vécu mystique et sa fonction de transmission de la grâce ont amené Madame Guyon à accomplir trois choix évidents à notre époque, mais inacceptables au XVIIe siècle :

1) En tant que femme, elle a refusé le pouvoir masculin.

2) En tant qu’individu, elle a refusé le principe d’autorité en restant ferme dans sa liberté de conscience.

3) En tant que mystique, elle a établi le primat à l’expérience sur le dogme.

Voilà trois révolutions accomplies par une petite femme qui ne voulait qu’être plongée en Dieu.



Tableau d’une filiation



Franciscains du Tiers Ordre Régulier

|

Chrysostome de Saint-Lô Marie des Vallées Marie de l’Incarnation

1594-1646 1590-1656 1599-1672

||

Jean de Bernières 1602-1659 & Jourdaine de B. 1596-1670

«L’Ermitage» de Caen situé près du couvent des ursulines.

|| | |

Monsieur Bertot Mère Mectilde du St.St Mgr de Laval

1620-1671 1614-1698 -1708

Cercle créé à Montmartre Fondation bénédictine Ermitage créé à Québec

||

Madame Guyon 1647-1717 & François de Fénelon 1651-1715

Cercles «de la Quiétude» actifs à Paris, Cambrai, Blois [Influences piétistes]

Disciples «Cis» et «Trans» en

France Ecosse Hollande Suisse & Allemagne

Chevreuse(s) J & G Garden Poiret Pétron.d’Eschweiler

-1712 & -1732 -1699 & -1733 1646-1719 1682-1740

Beauvillier/s Ramsay Metternich Fleischbein Pyrmont

-1714 & -1733 1686-1743 -1731 1700-1774

Dupuy Forbes 16th Tersteegen Klinckow. Danois

– >1737 1689-1761 1697-1769 -1774

Marquis de F. Deskford Dutoit Lausanne

1688-1746 1690-1764 1721-1793

Mortemart Wesley Fabr. de Zelle

1665-1750 1703-1791 -1793

Upham Pétillet

1799-1872 Langalerie

Quakers

Methodists influence philos. (Kant) et

litt. (B. Constant)


12 Spinoza et autres 'hors systèmes'

Spinoza

Œuvres	
complètes	

ÉDITION PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE BERNARD PAUTRAT

AVEC LA COLLABORATION
DE DAN ARBIB, FRÉDÉRIC DE BUZON,
DENIS KAMBOUCHNER, PETER NAHON,
CATHERINE SECRETAN ET FABRICE ZAGURY
erie
Tous droits de traduction, de rOroduelion et d'adaptation réservés pour tous les pays.
© Éditions Gallimard, 2022


Introduction	XVII
[...]

A la lecture du Court traité, on imagine aisément l'impression que pouvait faire le jeune philosophe sur ses camarades.

Les questions métaphysiques auxquelles Descartes les avait déjà

XVIII	
rompus, voilà qu'elles étaient reprises par leur ami, et dans des termes dont les conséquences « hérétiques » ne leur échappaient sûrement pas : Dieu, le Dieu des autorités, n'en sortait pas indemne, ni l'homme, que l'audacieux dépossédait de sa liberté chérie. Du reste, au moment de livrer son écrit à ses amis, sur leur demande, Bento les avertit, prémonitoire :

Ne vous étonnez pas de ces nouveautés, car vous savez bien qu'une chose ne cesse pas d'être une vérité pour la seule raison qu'elle n'est pas acceptée par beaucoup. Et comme vous n'êtes pas non plus ignorants du caraftère de l'époque où nous vivons, je vous prie instamment de prendre grand soin concernant la communication de ces choses à d'autres.
Je ne veux pas dire que vous deviez les garder entièrement pour vous, mais seulement que si jamais vous commenciez à les communiquer à quelqu'un, vous n'ayez pas d'autre intention ni d'autre mobile que le salut de votre prochain, et qu'en même temps, vous ayez de lui la certitude évidente que la récompense de votre travail ne sera pas trompée/1.
Un manuscrit en fut donc livré aux amis, qui circula entre eux et probablement au-delà. Aucune copie d'époque n'a cependant été conservée, et le texte n'en a été découvert que par hasard, deux siècles plus tard/2. On peut s'étonner qu'il ne figure pas dans les Œuvres posthumes. Comme si tout s'était ligué pour le faire disparaître. Peut-être Spinoza l'a-t-il très vite perçu comme la simple ébauche, presque le brouillon, de l'ouvrage qui résoudrait enfin vraiment le problème de Bento en produisant nécessairement chez son lecteur l'expérience de la béatitude. 
[...]

Vers la fin de 1662, Johannes Casearius, un étudiant

en philosophie et théologie de Leyde, peut-être passé lui aussi sur les bancs de Van den Enden, lui demande des leçons particulières de cartésianisme. Étonnamment, Spinoza accepte, et même, pour ce faire, le loge quelque temps sous son toit. Il lui enseigne donc, personnellement, Les Principes de la philosophie de Descartes/2. Dans le petit cercle, on s'émeut de ce privilège, les amis veulent savoir. Spinoza leur communique donc le texte de ses leçons, qui est une présentation, à la façon des géomètres (more geometrico), de la partie II des Principes (ainsi que
xx	
du tout début de la partie III), par quoi, étrangement, il a commencé. Les amis s'enthousiasment, lui demandent instamment de faire subir la même opération à la partie I et finalement l'incitent à en faire un livre. Il se laisse convaincre, à la condition expresse que ses leçons soient précédées d'une préface signalant que l'ouvrage a été fait dans la hâte et, surtout, qu'y est exposée la pensée de Descartes, non la sienne. Son ami Lodewijk Meyer s'en charge. Depuis sa nouvelle résidence, Voorburg, encore une bourgade, Bento s'occupe activement de la publication, et vers la fin de l'été 1663, le libraire Rieuwertsz, qui fait lui aussi partie du cercle de ses proches et qui a publié en 1657-1661 les traductions en néerlandais des OEuvres complètes de Descartes (Alle de werken van de Heer Renatus Des-Cartes), met en vente un livre portant sur sa page de titre : «LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE DE RENÉ DESCARTES, Parties I et II démontrées selon la manière géométrique par BENEDICTUS /1 DE SPINOZA d'Amderdam. Auxquelles sont jointes ses Pensées métaphysiques, dans lesquelles sont brièvement expliquées les plus difficiles questions qui se rencontrent tant dans la partie générale de la métaphysique que dans la partie spéciale. » 
[…]
XXVIII
[...]
C'en est fini, dirait-on, de l'énergumène radical, de celui qui a successivement délivré sa pensée, la pensée, des carcans juif, cartésien, théologique, et de toute autre autorité que la seule qui vaille à ses yeux, celle de la raison, outil de cette libération. Un certain Spinoza est mort, celui-là qu'on enterre. Seulement il va ressusciter, renaître plus grand, plus grave encore, celui que seuls connaissaient ses intimes, et dont ils vont faire don au monde, à l'histoire. Il a pris ses dispositions : son logeur, Van der Spijck, est chargé de faire parvenir à l'ami Rieuwertsz, le libraire-éditeur d'Amsterdam, le petit meuble aux manuscrits. Van der Spijck exécute fidèlement la consigne, et de ce petit meuble va sortir le très grand philosophe qui s'y était caché. Les amis les plus proches se réunissent autour du précieux dépôt et font paraître sans tarder, à la fin de l'an 1677, un volume rassemblant les oeuvres posthumes de leur maître, sous deux formes, en latin, pour les doctes, et en néerlandais, pour le commun des mortels. Signées laconiquement, à sa demande, B. D. S.Z. Et dans ce volume va se distinguer éminemment l'ouvrage qui fera époque, celui sans lequel jamais Spinoza n'eût été l'astre de première grandeur qu'il eSt encore pour nous trois siècles et demi plus tard, l'Éthique.
[...]

1474 « La Vie de B. de Spinoza » par Jean Colerus
[...]
IL EST CONNU DE PLUSIEURS PERSONNES DE GRANDE CONSIDÉRATION.

Spinosa n'eut pas plûtôt publié quelques-uns de ses Ouvrages, qu'il se fit un grand nom

dans le monde, parmi les Personnes les plus distinguées, qui le regardoient comme un beau génie et un grand Philosophe. Monsieur Stoupe Lieutenant-Colonel d'un Régiment Suisse au service du Roi de France, commandoit dans Utrecht en 1673. Il avoit été au paravant Ministre de la Savoye à Londres, dans les troubles d'Angleterre au tems de Cromwell; il devint dans la suite Brigadier, et ce fut en faisant les fondions de cette Charge, qu'il fut tué à la Bataille de Steenkerke. Pendant qu'il étoit à Utrecht il fit un Livre qu'il intitula, la Religion des Hollandois, où il reproche entr'autres choses aux Théologiens Réformez, qu'ils avoient vû imprimer sous leurs yeux en 1670 le Livre qui porte pour tître, Tractatus Theologico-Politicus /33, dont Spinosa se déclare l'Auteur en sa dix-neuviéme Lettre /34, sans cependant s'être mis en peine de le réfuter, ou d'y répondre. C'est ce que Mr. Stoupe avançoit. Mais le célébre Braunius Professeur dans l'Université de Groningue a fait voir le contraire dans un Livre qu'il fit imprimer pour réfuter celui de Mr. Stoupe/35 : et en effet, tant d'écrits publiez contre ce Traité abominable, montrent évidemment que Mr. Stoupe s'étoit trompé. Ce fut en ce tems là même qu'il écrivit plusieurs Lettres à Spinosa, dont il reçut aussi plusieurs Réponses/36; et qu'il le pria enfin de vouloir bien se rendre à Utrecht dans un certain tems qu'il lui marqua. Mr. Stoupe avoit d'autant plus d'envie de l'y attirer, que le Prince de Condé qui prenoit alors possession du Gouvernement d'Utrecht, souhaitoit fort de s'entretenir avec Spinosa ; et c'étoit dans cette vûë qu'on assuroit, que son Altesse étoit si bien disposée à le servir auprès du Roi, qu'elle espéroit d'en obtenir aisément une Pension pour Spinosa, pourvû seulement qu'il pût se résoudre à dédier quelqu'un de ses Ouvrages à Sa Majesté. Il reçut cette Dépêche, accompagnée d'un Passeport, et partit peu de tems après l'avoir reçûë. Le Sieur Halma, dans la Vie de nôtre Philo-
1475
sophe, qu'il a traduite et extraite du Dictionnaire de Mr. Bayle, rapporte à la page 11, qu'il est certain qu'il rendit visite au Prince de Condé, avec qui il eut divers entretiens pendant plusieurs jours, aussi-bien qu'avec plusieurs autres Personnes de distinction, particulièrement avec le Lieutenant-Colonel Stoupe. Mais Vander Spyck et sa femme chez qui il étoit logé, et qui vivent encore à present, m'assurent qu'à son retour, il leur dît positivement, qu'il n'avoit pu voir le Prince de Condé, qui étoit parti d'Utrecht quelques jours avant qu'il y arrivât. Mais que dans les entretiens qu'il avoit eus avec Mt: Stoupe, cet Officier l'avoit assuré qu'il s'employeroit pour lui volontiers, et qu'il ne devoit pas douter d'obtenir, à sa recommandation, une Pension* de la libéralité du Roi. Mais que pour lui Spinosa, comme il n'avoit pas dessein de rien dédier au Roi de France, il avoit refusé l'offre qu'on lui faisoit, avec toute la civilité dont il étoit capable.
Après son retour, la Populace de la Haye s'émût extraordinairement à son occasion, il en étoit regardé comme un Espion ; et ils se disoient déja à l'oreille, qu'il falloir se défaire d'un homme si dangereux, qui traitoit sans doute d'affaires d'État, dans un commerce si public qu'il entretenoit avec l'Ennemi. L'Hôte de Spinosa en fut allarmé, et craignit avec raison, que la canaille ne l'arrachât de sa maison, après l'avoir forcée, et peut-être pillée ; mais Spinosa le rassura et le consola le mieux qu'il lui fût possible. 
[...]
1511 Court traité	Notice
[...]

Que sait-on de ces « disciples » et « amis » ?

Les premiers, les plus proches et les plus fidèles, sont entrés en relation avec Spinoza à l'époque de son exclusion de la communauté juive d'Amsterdam, en 1656. Leur « cercle/4 » était composé de Pieter Balling, Jarig Jelles, Lodewijk Meyer et Simon Joosten de Vries. Hormis Meyer, de confession luthérienne, les trois autres appartenaient à l'un de ces nombreux mouvements hétérodoxes que permettait la tolérance religieuse aux Pays-Bas. Ainsi, Jarig Jelles et Pieter Balling étaient membres de la communauté mennonite (ou anabaptiste) d'Amsterdam, mais aussi, avec Simon Joosten de Vries, du mouvement « collégiant », c'eSt-à-dire de ce courant calviniste libéral qui s'était constitué après la condamnation et l'exil des remontrants à l'issue du synode de Dordrecht, en 1619, et qui réunissait, dans ses assemblées, ou « collèges », des réformés de tendances variées. À ce premier cercle, il faut ajouter Jan Rieuwertsz, figure importante car il sera l'éditeur de toutes les oeuvres de Spinoza, comme de celles des « collégiants », et que, déjà en 1657, on lui devait la publication des oeuvres de Descartes dans la tradulion néerlandaise de Jan Hendriksz Glazemaker (mennonite lui aussi). Rencontrés par Spinoza à l'université de Leyde, sans doute avant 166o, Johannes Bouwmeester, étudiant en philosophie et en médecine, ami de Lodewijk Meyer, et Adriaan Koerbagh, étudiant en droit, ont également fait partie de cet entourage, sans oublier Franciscus van den Enden. Les uns et les autres formaient un groupe assez hétérogène, mais qui représentait à la fois les « marchands philosophes/5 » caractéristiques de la société néerlandaise du XVIIe siècle (Balling, Jelles et De Vries étaient de riches négociants d'Amsterdam) et le public des amateurs éclairés, souvent plus ouverts aux idées nouvelles que les philosophes académiques.
D'après ce que nous savons de ce « cercle » spinoziste, il est clair que tous professaient un même attachement à la liberté de pensée, à la critique du dogmatisme religieux, à la dénonciation de la superstition et de l'autorité ecclésiastique. S'y ajoutait l'influence du cartésianisme, omniprésent à l'arrière-plan de bien des propositions du Court traité et

4. Voir Koenraad Oege Meinsma, Spinola et son cercle. Étude critique higorique sur les hétérodoxes
hollandais, Vrin, 1983.
5. Gaspar Barlaeus, Mercator Sapiens, sive oratio de conjungendis mercaturae et philosophiae
Amsterdam, G. Blaeu, 1632.
1512 Court traité	Notice
auquel certains, comme Lodewijk Meyer, avaient adhéré très tôt. Au sein de ce milieu de libres penseurs allaient mûrir quelques-unes des oeuvres les plus radicales de l'époque, tant sur le plan théologique et religieux que sur le plan politique. Mais au début des années 1660, au moment où l'on situe l'élaboration du Court traité, Lodewijk Meyer n'a pas encore publié sa Philosophia S[andae] Scripturae interpres, ni Adriaan Koerbagh son Bloemhof van allerle lieflijkhed sonder verdriet (1668 ; Un jardin de toutes sortes de choses aimables), et les Vrye politijke stellingen (Libres propositions politiques) de Franciscus van den Enden ne paraîtront qu'en 1665. Le plus « scandaleu[x] », ce sont encore les propositions qu'énonce Spinoza dans son Court traité, et leur auteur en et bien conscient (chap. xviii).
C'est donc pour ce petit groupe d'amis, et à sa demande, que Spinoza, nous l'avons dit, écrit le Court traité. Les lettres qu'il échange avec eux (en particulier la lettre 8) témoignent de la manière dont ses amis lisaient ses manuscrits et lui posaient des questions afin d'obtenir des éclaircissements. Mais s'il est important d'avoir à l'esprit qu'un certain public fut aussi étroitement associé à la genèse du Court traité, ce n'est pas pour créditer ces premiers interlocuteurs d'une participation qui donnerait un caradère collectif à l'oeuvre. Leur rôle fut d'un autre type, il est d'avoir influencé le langage de Spinoza, d'avoir incité celui-ci à ne pas trop déroger à l'« usage commun de la langue/1 » afin de ne pas dérouter un auditoire ou des lecteurs dont la liberté de pensée ne faisait pas pour autant des incroyants. Peut-être ici encore plus qu'ailleurs, parce que ce texte inaugure l'audace sans précédent d'une pensée, Spinoza semble s'être, en effet, donné la règle de se mettre à la portée de son public : « [S]i quelqu'un voit méprisée et piétinée sa sagesse (avec laquelle il pourrait être utile à son prochain) parce qu'il porte un mauvais vêtement, il fait bien si, par volonté de l'aider, il se procure un vêtement qui ne le choquera pas, se rendant ainsi semblable à son prochain pour le gagner/2. » D'où l'usage fréquent d'un lexique religieux, la présence de notions qui n'ont de sens qu'au sein de la dogmatique réformée, ou chrétienne, comme celle de « régénération » (wedemboorte) qu'on ne retrouve guère ailleurs sous la plume de Spinoza, mais aussi celles de « prédestination », de « providence », d'« amour de Dieu pour l'homme », d'opposition entre l'« esprit et la chair », etc. Certes, nous savons combien souvent chez Spinoza ces emprunts à une terminologie traditionnelle, philosophique ou théologique, ne font que masquer des ruptures radicales. Mais l'ambiguïté du vocabulaire employé dans le Court traité permettait à ses amis et disciples de le suivre jusqu'à un certain point. Ainsi s'explique que, dès 1662, certains éléments du système spinoziste (cause immanente, ordre et nécessité des lois de la Nature, connaissance intuitive) aient pu recevoir une interprétation spiritualiste et se retrouver au premier plan d'un texte comme celui du fidèle ami Pieter Balling, Het licht op den kandelaar (La Lumière sur le candélabre). Rien d'étonnant, non plus, que Jarig Jelles, autre disciple de la première heure, n'ait pas pensé trahir Spinoza en lui soumettant, bien plus tard, en 1673, son projet de Profession de foi universelle et chrétienne [...]
1. Traité théologico-politique, chap. vu, [toc)].
2. IIe partie, chap. xn, § 3, p. 117. On retrouve ce même souci dans le Traité de l'amendement de l'intellect, § 17.

1705
[...]

Ces correspondants, qui sont-ils ?

Une notule sera consacrée à chacun d'entre eux. Il en est qui ont leurs titres propres pour passer à la postérité (Oldenburg, Sténon, Leibniz), d'autres qu'on ne connaît que grâce à leurs échanges avec Spinoza. L'intérêt philosophique de l'échange n'est pas nécessairement proportionnel au renom de l'interlocuteur. On vante souvent la correspondance avec Oldenburg, qui est assurément la plus copieuse et qui dura le plus longtemps. Mais si l'on en fait le bilan, cet indéniable grand esprit ne se sera véritablement consacré qu'à deux choses : faire partager à Spinoza son intérêt pour les écrits de son ami et collègue Robert Boyle, dans l'espoir constant qu'il y applaudisse ; tanner Spinoza pour qu'il lui livre le fond de sa pensée, quitte, une fois sa demande satisfaite, à s'indigner haut et fort de tant d'impiété et à prendre ses distances. Si bien que les interminables considérations sur le nitre, assurément éclairantes quant au désir de science habitant Spinoza jusque dans la chimie, ne sauraient rivaliser d'intérêt philosophique avec l'admirable discussion sur la liberté et le mal, par exemple, à laquelle l'initiative de Willem van Blyenbergh donna l'occasion. Nous devons à ce marchand peu connu, et assurément de moins haute volée intellectuelle qu'Oldenburg, de pouvoir prendre sur le vif Spinoza en train de ferrailler pour la vérité, au plus haut de son talent. Bien sûr, la fameuse lettre 12 à Meyer, sur l'infini, est de toute première importance, l'échange avec Fabritius nous donne une idée de la fermeté de Spinoza face aux honneurs et aux « carrières », la brève rencontre de papier que provoque le jeune Leibniz (vingt-cinq ans) nous permet de voir se tâter deux très grands esprits, mais sachons gré aussi à Hugo Boxel, sans lequel nous ignorerions tout de l'opinion de Spinoza quant aux spectres, à Balling, qui, occupé qu'il est à traduire en néerlandais Les Principes de la philosophie de Descartes de son ami Spinoza, lui écrit pour lui raconter un rêve qu'il pense prémonitoire de la mort de son fils : grâce à lui, notre connaissance de Spinoza se trouve enrichie du récit d'un étrange rêve que celui-ci a fait, donnée très intime, et d'une théorie du présage qui passe pour obscure, mais qu'un peu de réflexion tend à rendre profonde. Ainsi de tous les autres, philosophes amateurs ou importuns papistes, chacun à sa manière nous aura fait don d'un Spinoza vivant, prêt à toute joute d'idées pourvu qu'elle fût féconde, et qui, par ailleurs, sortait parfois de chez lui, allait en ville, passait chez les libraires, voyait ses amis, puis rentrait travailler. Ce qu'on appelle vivre, récolter du soir au matin et du matin au soir tout un butin de simples perceptions, idées inadéquates qui serviront, dans l'atelier, à fabriquer les autres, les vraies. Les éditeurs auront eu beau trier, l'homme est tout de même là, un homme comme tout le monde. Mais Spinoza.
A cet égard, il faut bien voir que cette correspondance, où sont agitées des questions philosophiques que l'on retrouve souvent traitées ailleurs dans l'oeuvre, parfois à l'identique, présente l'intérêt majeur de nous montrer les idées vivantes, échangées, débattues, objectée…
[...]
1788 Appendices. Préface de J. Jelles
[...]
Jelles était un riche négociant en épices d'Amsterdam, l'un des plus anciens amis de Spinoza, qu'il avait sans doute rencontré lorsque ce dernier travaillait encore dans l'entreprise de son père. À la suite d'une crise spirituelle au début des années 1650, Jelles décida de se consacrer entièrement à l'étude des questions religieuses et philosophiques. Comme deux autres des disciples les plus proches de Spinoza, Simon Joosten de Vries et Pieter Balling, il appartenait à la communauté mennonite d'Amsterdam. Meyer, médecin, philosophe, dire&eur de théâtre, comptait lui aussi parmi les premiers disciples et amis de Spinoza. Cartésien convaincu dès ses années à l'université de Leyde, il est l'auteur d'un traité qui fit scandale en son temps, Philosophia S[andae] Scripturae interpres (1666), dans lequel il préconisait d'interpréter l'Écriture sainte selon la méthode cartésienne afin de parvenir à un texte qui ferait l'unanimité entre les diverses confessions/2.
[...]
             

Relevé des noms

sur les bancs de Van den Enden

Johannes Casearius, un étudiant

le libraire Jan Rieuwertsz

son logeur, Van der Spijck

Monsieur Stoupe Lieutenant-Colonel d'un Régiment Suisse

il rendit visite au Prince de Condé

Leur « cercle » était composé de Pieter Balling, Jarig Jelles, Lodewijk Meyer et Simon Joosten de Vries.

Hormis Meyer, de confession luthérienne, les trois autres appartenaient à l'un de ces nombreux mouvements hétérodoxes que permettait la tolérance religieuse aux Pays-Bas. Ainsi, Jarig Jelles et Pieter Balling étaient membres de la communauté mennonite (ou anabaptiste) d'Amsterdam, mais aussi, avec Simon Joosten de Vries, du mouvement « collégiant », c'eSt-à-dire de ce courant calviniste libéral

Rencontrés par Spinoza à l'université de Leyde, sans doute avant 166o, Johannes Bouwmeester, étudiant en philosophie et en médecine, ami de Lodewijk Meyer, et Adriaan Koerbagh, étudiant en droit, ont également fait partie de cet entourage, sans oublier Franciscus van den Enden

Balling, Jelles et De Vries étaient de riches négociants d'Amsterdam

C'est donc pour ce petit groupe d'amis, et à sa demande, que Spinoza, nous l'avons dit, écrit le Court traité.

la correspondance avec Oldenburg Willem van Blyenbergh

la fameuse lettre 12 à Meyer l'échange avec Fabritius

brève rencontre de papier que provoque le jeune Leibniz (vingt-cinq ans)

Hugo Boxel Ballin


environ 15 noms


Témoins dans l'épreuve extrême

Leurs «comptes-rendus» rendent la plupart des œuvres de littératures pâles. Ils intéressent la mystique par les vécus de nettoyages «passifs» et absolus. Ils mènent à l’essentiel.

Et ceux qui ont témoignés n'on pu le faire qu' "aidés" comme le sont tous les mystiques. D'où une communauté.

Témoignages de 1914 à 1953 issus des Enfers.

Je regrette d'avoir longtemps évité l'essentiel. Mais n’existe pas de manuel rassemblant les témoignages extrêmes vécus dans la première moitié du siècle passé pendant le grand chaos qui commence à la Première Guerre mondiale et qui ne deviendra moins insupportable que peu après la mort de Staline. Deux dates séparées par légèrement moins de quarante ans, de la déclaration de guerre d’août 1914 à la mort de Staline en 1953.

Sur cette courte période correspondant à une moitié d’une vie humaine naturelle de nos jours s’accumulent quatre désastres : deux «grandes guerres» et deux totalitarismes. Aussi les témoignages abrupts qui nous sont parvenus rendent insignifiante la plus grande partie de la littérature d’avant et d’aujourd’hui, incluant « la mystique ».

Les brûlures issues des chocs entre peuples et entre idéologies concurrentes n’ont pas laissé toute liberté pour exprimer les témoignages en faisant peu de cas du bord auquel ils se rattachent - afin qu’ils puissant enfin figurer à parts égales dans un «manuel de mémoire» universel462.

Voici quelques exemples suggérés au lecteur confronté à l’océan des textes. Souvent pour un homme, un seul livre, expérience d’une vie. Aussi ne peut-on s’en rapporter à une estimation «d’auteurs» qui seraient reconnus par leur « œuvre ». Les dates de parution s’échelonnent sur un demi-siècle, du «roman» Zéro et linfini de Koestler au Journal de Klemperer, pour s’en tenir à deux messieurs K.

Bientôt ce travail ne pourra plus être assuré : trop tôt les brûlures des chocs entre peuples et entre idéologies interdisaient tout œcuménisme dans le choix, trop tard on perd les individus pour rejoindre l’histoire abstraite des grands événements collectifs. La fenêtre est encore ouverte avant la disparition des derniers survivants et celle de leurs contemporains.

On peut distinguer deux populations de victimes :

Les combattants des deux guerres industrielles mondiales (d’un plus grand nombre si l’on distingue théâtres d’opérations et peuples concernés). Pour ceux-là, les témoignages des vainqueurs l’emportent sur ceux des vaincus. Et les morts les plus nombreux sont ignorés, qu’ils soient allemands, russes ou chinois.

Les civils, pour la première fois systématiquement et intentionnellement « victimés», «dégâts collatéraux», assassinats de soudards ou accompagnant des luttes civiles incontrôlées. En premier lieu celles de la Shoah. Pour elles le devoir de mémoire a été bien accompli par un peuple qui connaît son importance par suite d’une longue histoire de combat pour sa survie et qu'il peut accomplir grâce à la culture de son élite.

De même la mémoire des victimes du Goulag et des purges ont été assez bien conservées par les courageux dissidents, dans la grande tradition de la Maison des Morts.

Deux cimetières sont oubliés, celui des combattants pour la mauvaise cause perdus dans les enfers de l’est et ceux d’innombrables victimes asiatiques.

La nature se moque des différences et peut-être des hommes (La Ligne rouge de Terence Mallick).

Enfer nazi :

Deux cadres :

Topographie de la terreur, Gestapo, SS et Office central de sécurité du Reich sur le «Terrain Prins-Albrech», Documentation, Arenhövel, publié par Reinhard RÜRUP, Traduit de l’allemand par Marcel Saché, Berlin, 1987, trad. française 2002. Remarquable par ses photos, sa précision à faire découvrir la structure des institutions qui ont assuré efficacement l’exercice de la terreur, ses brèves fiches biographiques des bourreaux et des victimes.

Michel BORWICZ Ecrits des condamnés à mort sous l'occupation nazie, Idées, Gallimard, 1973. L'insupportable dit.

Des témoignages :

Éliane JEANNIN-GARREAU, Ombre parmi les ombres, Chronique d’une Résistance, 1941-1945, Muller édition, 1991, 121 pages. Un exemple «typique» du parcours d’une résistante anonyme à Ravensbruck. Beau témoignage d’une «paix» vécue ponctuellement dans la pire situation, phénomène souvent rapporté (par exemple par Koestler dans son Testament Espagnol).

Hans FALLADA, Seul dans Berlin, Denoel Folio, 2004, «l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie» selon Primo Levi : celle des humbles et des anonymes.

Imre KERTESZ, Être sans destin, 1975, le cauchemar d’un adolescent qui deviendra grand écrivain.

Geneviève DE GAULLE ANTHONIOZ, La traversée de la nuit, Seuil Points. Récit de Ravensbruck, expérience intérieure. Il n’est pas toujours nécessaire d’être long comme c’est le cas de témoignages de 80 pages.

Primo LEVI, Si c’est un homme, Julliard, 1990. Se questo è un uomo suivi de La tregua est historiquement le premier très grand témoignage par un maître de l’écriture sur la vie dans les camps puis le récit d’un retour de l’enfer délirant.

Robert ANTELME, L’espèce humaine, récit, Gallimard, 1957.

Victor KLEMPERER, I shall bear witness, The diaries 1933–1941, et 1942–1945. Paru en 1995 en allemand, traduit en anglais en 1999, en français récemment. Journal d’une très haute probité et d’une grande exactitude qui déborde largement le cadre de la vie d’un observateur historien juif pour nous faire «vivre le Troisième Reich» et partager son étouffement progressif. Le notable universitaire deviendra une icône malgré lui du régime de la République Démocratique Allemande, d’où le caractère tardif de la reconnaissance de son chef d’œuvre — jamais publié en RDA! Il est par ailleurs l’auteur incisif de LTI, la langue du IIIe Reich. […]

Enfer stalinien :

Piotr GRIGORENKO, Mémoires, Presses de la Renaissance, 1980. Pour comprendre l’humiliation russe que la conscience d’un militaire soviétique de haut rang perdu — sauvé — par sa droiture.

Varlam CHALAMOV, Récits de Kolyma, La Découverte/Fayard, 1986. «Le» chef-d’œuvre de toute la littérature russe «dissidente» sur les camps. Nouvelles-photographies d’une condition qui se situe au-delà de l’humain. L’auteur s’efface totalement pour mieux nous faire sentir cette inhumanité au sens premier, livrant un «manuel de résistance des matériaux, appliquée à l’homme» (Andrei Siniavski). Textes d’une pureté admirable.

Iouri DOMBROVSKI, La faculté de l’inutile, roman, Albin Michel, 1978. Panorama de l’univers concentrationnaire — entre autres.

V.-A. KRAVCHENKO, J’ai choisi la liberté, la vie publique et privée d’un haut fonctionnaire soviétique, Éditions Self, 1947. Ouvrage vrai. Il provoqua un célèbre procès dont l’auteur fut finalement la victime de par son suicide. La réalité du haut fonctionnaire et de ses amis sous la terreur — «une guerre intérieure» — stalinienne.

Alexander DONAT, Veilleur où en est la nuit? Seuil, 1967. Juif polonais résistant au «Royaume de la mort».

Jean-Paul SERBET, Polit-isolator, Dix ans dans les prisons soviétiques, Laffont, 1961. Expérience unique d’un combattant de la guerre froide emprisonné dans le secret.

Vénédict EROFEIEV, Moscou-Pétouchki, Roman, Albin Michel, 1976, 206 pages. Soliloque lyrique d’un ivrogne dans le train (de l’histoire) : rien n’échappe à la dérision.

Joseph Martin BAUER, Aussi loin que mes pas me portent, un fugitif en Asie soviétique, 1945-1952, Phébus, 2004. Un écrivain prête la main au récit en tout point extraordinaire voire incroyable de l’odyssée d’un soldat allemand évadé.

Evguénia S. GUINZBOURG, Le Vertige suivi du Le ciel de la Kolyma [Vertige 2], Seuil, Points, 1980. «L’autre» chef d’œuvre sur la vie du Goulag. Vécu aussi à la Kolyma, contrepoint du chef d’œuvre de Chalamov. Au désespoir ou plutôt au-delà de tout désespoir exprimé par ce dernier répondent l’amour et la foi russe.

1943 Etty Hillesum (1914-1943).

Journal d’une libération spirituelle463.


7 juillet 1942. Aujourd’hui c’est tout l’un ou tout l’autre : ou bien on en est réduit à penser uniquement à soi-même et à sa survie en éliminant toute autre considération, ou bien l’on doit renoncer à tout désir personnel et s’abandonner. Pour moi cet abandon n’équivaut pas à la résignation, à une mort lente, il consiste à apporter tout le soutien que je pourrai là où il plaira à Dieu de me placer, au lieu de sombrer dans le chagrin et l’amertume.

14 juillet. Quand je prie, je ne prie jamais pour moi, toujours pour d’autres, ou bien je poursuis un dialogue extravagant, infantile ou terriblement grave avec ce qu’il y a de plus profond en moi et que pour plus de commodité j’appelle Dieu.

Le 15 juillet, Etty obtint un petit emploi au Conseil juif, section «Affaires culturelles».

20 juillet. Je suis intérieurement si légère, si parfaitement exempte de rancœur. J’ai tant de force et d’amour en moi. […] Je persiste à croire au sens le plus profond de cette vie; je sais comment vivre désormais.

23 juillet. En traversant aujourd’hui ces couloirs bondés, j’ai été prise d’une impulsion soudaine : j’avais envie de m’agenouiller sur le carrelage au milieu de tous ces gens. Le seul geste de dignité humaine qui nous reste en cette période terrible : s’agenouiller devant Dieu. Chaque jour j’apprends à mieux connaître les hommes et je vois de plus en plus clairement qu’ils n’ont aucune aide à offrir à leurs semblables : on est réduit à ses propres forces intérieures.


Maladie et mort de son ami. Convoquée pour le camp de transit de Westerbork.

17 septembre. Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l’exprimer d’un seul mot. […] C’est peut-être l’expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me receuille en moi-même. Et ce «moi-même», cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle «Dieu». […] Ils sont en train de me parler calmement, sans y prendre garde, et voilà que tout à coup leur détresse perce dans sa nudité. Et j’ai devant moi une petite épave humaine, désespérée et ignorant comment continuer à vivre. C’es là que mes difficultés commencent.

27 septembre. Quand, au terme d’une évolution longue et pénible, poursuivie de jour en jour, on est parvenu à rejoindre en soi-même ces sources originelles que j’ai choisi d’appeler Dieu […] alors on se retrempe constamment à cette source et l’on n’a plus à redouter de dépenser trop de forces.

8 octobre. Chaque fois qu’une femme, ou un enfant affamé, éclataient en sanglots […] je m’approchais et je me tenais là […] et en moi-même je m’adressais à cette créature tassée sur elle-même et désemparée : «Allons ce n’est pas si grave, ce n’est pas si terrible». Et je restais là, j’offrais ma présence, que pouvait-on faire d’autre? Parfois je m’asseyais à côté de quelqu’un, je passai un bras autour de son épaule, je ne parlais pas beaucoup, je regardais les visages. Rien ne m’était étranger, aucune manifestation de souffrance humaine. Tout me semblait familier, j’avais l’impression de tout connaître d’avance et d’avoir vécu cela une fois dans le passé.


Lettres adressées du camp de triage de Westerbork où elle a été transférée en novembre.

8 juin 1943. Chers amis, Il ne reste plus beaucoup de landes ici entre les barbelés, on construit sans arrêt de nouvelles baraques. […] Je viens à l’instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons […] Les wagons de marchandise étaient entièrement clos, on avait seulement ôté çà et là quelques lattes et, par ces interstices, dépassaient des mains qui s’agitaient comme celles de noyés. Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier […] et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible. Je vais bien. Affectueusement. Etty.

3 juillet. Un être humain ne reçoit peut-être pas plus de souffrance à endurer qu’il ne peut — et si la limite est atteinte, il meurt de lui-même. […] Je vais essayer de vous décrire comment je me sens, mais je ne sais si mon image est juste. Quand une araignée tisse sa toile, elle lance d’abord les fils principaux, puis elle y grimpe elle-même, n’est-ce pas? L’artère principale de ma vie s’étend déjà très loin devant moi et atteint un autre monde. On dirait que tous les événements présents et à venir ont déjà été pris en compte quelque part en moi…

5 juillet. Cela vous paraît sans doute étrange, mais si l’on voulait donner une idée de la vie de ce camp, le mieux serait de le faire sous forme de conte. La détresse, ici, a si largement dépassé les bornes de la réalité courante qu’elle en devient irréelle. Parfois en marchant dans le camp, je ris toute seule, en silence, de situations totalement grotesques, il faudrait vraiment être un très grand poète pour les décrire.

8 août. …je ne cesse de faire cette expérience intérieure : il n’existe aucun lien de causalité entre le comportement des gens et l’amour que l’on éprouve pour eux. L’amour du prochain est comme une prière élémentaire qui vous aide à vivre. La personne même de ce «prochain» ne fait pas grand-chose à l’affaire.

Une dernière carte jetée du train pour Auschwitz est datée du 7 septembre 1943. Etty Hillesum meurt le 30 novembre.

1977 Evguénia Guinzbourg (1906-1977)

Pitié, fraternité, amour — dans les camps — après l’intensité de l’arrachement à la vie humaine ordinaire. Tout le symétrique de Chalamov qui lui succède chronologiquement, mais passa avant par les camps de la Kolyma glacée. De l’un et de l’autre deux visions antinomiques sur l’Archipel du Goulag.

«Instantané» sur le besoin le plus profond de l’homme : «Ici vivaient des enfants» 464.

«Le combinat pour enfants, c’est aussi une zone465. Avec un poste de garde, un portail, des baraques et des barbelés. Mais si les baraques sont standard, les inscriptions qu’on lit sur leurs portes sont inattendues. “Nourrissons”... “Sevrés”... “Débrouillés”...

Pour commencer, on me met chez les débrouillés. Cela me rend d’un seul coup une faculté perdue : celle de pleurer. Depuis plus de trois ans, un désespoir sec me brûlait les yeux. Et voici qu’en ce jour de juin 40, assise sur un petit banc bas dans un coin de cet étrange local, je pleure. Je pleure comme une fontaine, avec de grands soupirs, comme notre nourrice Fima, en hoquetant et mouchant à la manière des femmes de la campagne. C’est le choc. Il me sort de l’hébétude des derniers mois. Oui, sans aucun doute, je suis dans une baraque de détention. Mais elle sent la bouillie tiède et les culottes mouillées. Quelqu’un a eu l’idée monstrueuse de marier tous les attributs de l’univers carcéral avec ces choses simples, humaines, d’un quotidien attendrissant, que j’ai laissé là-bas, dans un monde à jamais inaccessible, et qu’il me semble maintenant n’avoir connu qu’en rêve.

Courant et clopinant avec des cris aigus, des rires et des flots de larmes, une trentaine d’enfants de l’âge qu’avait mon petit Vassia au moment de notre séparation parcouraient la baraque en tous sens. Chacun défendait sa place sous le soleil de la Kolyma466 dans une lutte sans trêve contre les autres. Ils s’assenaient sans pitié de grands coups sur la tête, se prenaient aux cheveux, se mordaient...

Ils éveillèrent en moi des instincts ataviques. J’aurais voulu les rassembler tous autour de moi et les serrer bien fort pour les défendre contre les éléments. J’aurais voulu me lamenter tout haut sur leur sort, comme une vieille nourrice : “Oh, mes pauvres petits poulets... Oh, mes malheureux petits lapins...”

Je fus tirée de cet état par Ania Cholokhova, avec qui je devais travailler en tandem. Cette femme était le bon sens et l’activité incarnés. Le nom russe de Cholokhova lui venait de son mari. Elle-même était Allemande et anabaptiste mennonite, habituée depuis l’enfance à la ponctualité. Le genre de gens qu’on appelle dans les camps des “fignoleurs”.

“Écoutez-moi, Génia”, dit-elle en posant sur la table une marmite d’où s’échappait le parfum supraterrestre d’un plat de viande, “si jamais un des chefs vous voit dans cet état, vous êtes bonne pour repartir dès demain à l’abattage des arbres. Comme trop nerveuse... Ici, il faut avoir des câbles à la place des nerfs. Reprenez-vous! Du reste, c’est l’heure de faire manger les enfants, et je ne m’en tirerai pas toute seule.”

Ce serait péché de prétendre qu’on les laissait mourir de faim. Non. Ils mangeaient leur content, et si j’en crois mon jugement d’alors, la nourriture était même bonne. Mais le fait est que tous mangeaient comme des détenus miniatures : hâtivement, d’un air concentré, en raclant soigneusement leur écuelle de fer-blanc avec un morceau de pain, ou simplement à coups de langue. On était frappé par la coordination de leurs mouvements, anormalement bonne pour leur âge. Mais quand je le dis à Ania, elle eut un geste amer :

“Pensez-vous! Pour manger, ça oui! parce que c’est la lutte pour la vie. Mais quand il s’agit de faire leurs besoins, il y en a bien peu qui demandent le pot. On ne les y a pas dressés. Et d’une manière générale, leur développement... Enfin, vous verrez vous-même...”

Le lendemain, j’avais compris. Oui, de l’extérieur ils me rappelaient tous douloureusement Vassia. Mais seulement de l’extérieur. À quatre ans, Vassia débitait par cœur d’énormes morceaux de Tchoukovski et de Marchak467, reconnaissait les marques de voitures, dessinait de superbes cuirassés et une des tours du Kremlin avec ses étoiles. Tandis que ceux-ci!

“Voyons, Ania, ils ne parlent pas encore?”

Seuls quelques-uns de ces enfants qui avaient déjà quatre ans prononçaient certains mots, et encore sans les lier entre eux. Ce qui dominait, c’était le hurlement inarticulé, la gesticulation, la bagarre.

“Comment parleraient-ils? Qui a jamais essayé de leur apprendre? Qu’ont-ils entendu jusqu’ici? m’expliqua Ania d’un ton neutre. Dans le groupe des nourrissons, c’est simple, ils restent tout le temps couchés dans leurs lits. Ils peuvent bien s’époumoner, personne ne les prend. Interdit. On doit seulement changer les couches mouillées. Si on a assez de linge, bien entendu. Dans le groupe des sevrés, ils sont entassés dans des parcs et se traînent à quatre pattes dans tous les sens; on évite qu’ils s’entre-tuent ou se crèvent les yeux les uns aux autres, c’est tout. Et dans le troisième groupe, vous voyez vous-même. Déjà bien beau si on arrive à les faire tous manger et passer sur le pot.

— Il faudrait les prendre en main. Leur chanter des chansons... Leur dire des poésies... Leur raconter des contes de fées...

– Essayez! Moi, le soir, j’ai tout juste la force de me traîner jusqu’à mon châlit. Alors, les contes de fées...”

Effectivement, nous avions du travail par-dessus la tête. Apporter de l’eau quatre fois par jour depuis la cuisine située à l’autre bout de la zone, et parcourir le même chemin avec les lourdes marmites pleines de nourriture. Et puis, bien entendu, faire manger les enfants, les mettre sur le pot, les changer de culotte, les défendre contre les énormes moustiques blanchâtres... Mais surtout, laver par terre. Un trait caractéristique de l’administration des camps en général était en effet l’obsession maladive de la propreté des sols. […] Au combinat pour enfants, nos planchers faisaient l’objet de la même surveillance sourcilleuse. Et comme aucune couche de peinture ne les protégeait, nous devions les gratter avec un couteau jusqu’à ce qu’ils brillent.

Un jour, j’essayai tout de même de mettre mon projet à exécution. Armée d’un vieux bout de crayon et d’un morceau de papier que j’avais réussi à me procurer, je dessinai sous les yeux des enfants la petite maison classique avec deux fenêtres et une cheminée qui fume.

Les premiers à réagir furent Stassik et Vérotchka, des jumeaux de quatre ans qui rappelaient plus que tous les autres les enfants du “continent468”. Ania m’avait parlé de leur mère : simple délinquante et non truande, coupable tout au plus de s’être trompée dans des additions, cette Sonia était une femme bien, tranquille, d’âge moyen. […]

Et je m’étais rappelé aussitôt que Stassik et Vérotchka étaient les seuls de tout le groupe à connaître ce mot énigmatique : “maman”. Maintenant que leur mère était au loin, ils répétaient parfois le mot d’un ton d’interrogation triste, tout en regardant autour d’eux avec perplexité.

“Regarde”, dis-je donc à Stassik en lui montrant la maison dessinée, “qu’est-ce que c’est ?

— Une baraque”, répondit assez distinctement le petit garçon.

En quelques coups de crayon, j’installai un chat près de la maison. Mais personne ne le reconnut, même pas Stassik. Jamais ils n’avaient vu un animal si rare. Alors j’entourai la maison de l’idyllique clôture traditionnelle.

“Et ça, qu’est-ce que c’est?

— Une zone, une zone!” s’écria joyeusement Vérotchka en battant des mains.

Un jour je remarquai que le soldat du poste de garde, à l’entrée du combinat, jouait avec deux petits chiots. Ils gigotaient sur une vieille guenille posée sans façon sur la table de service, près du téléphone. Notre féroce gardien les grattait tantôt derrière les oreilles, tantôt sous le cou, et son visage de paysan était si plein de douceur et d’humour tendre, que je me décidai :

“Citoyen factionnaire! Donnez-les moi! Pour les enfants... Vous savez, ils n’ont jamais rien vu, rien, absolument rien... Nous les nourrirons... Nous avons parfois des restes...”

Déconcerté par cette requête inattendue, il n’eut pas le temps d’effacer son expression d’humanité et d’appliquer sur son visage le masque habituel de la vigilance. Je l’avais pris au dépourvu. Entrebâillant la porte du poste de garde, il me tendit les chiots avec leur litière.

“Bon, d’accord pour une quinzaine de jours... Le temps qu’ils grandissent un peu... Mais après vous me les rendrez. C’est des chiens de service!”

Dans le vestibule, à l’entrée de la baraque des débrouillés, nous installâmes donc “un coin des animaux”. Les enfants en tremblaient d’enthousiasme. À présent la punition la plus terrible était : “Tu n’iras pas voir les petits chiens!” Et le plus fort des encouragements : “Tu viendras avec moi donner à manger aux petits chiens!” Même les plus agressifs et les plus gloutons parmi eux mettaient volontiers de côté un petit morceau de leur pain blanc pour Écuelle et Gamelle. C’est ainsi que nous avions baptisé les chiots, en prenant des mots bien compréhensibles parce qu’ils faisaient partie de la vie quotidienne. Les enfants avaient saisi le côté plaisant de ces noms et ri de bon cœur.

Tout cela prit fin cinq jours plus tard. Par une grosse histoire. Le médecin-chef du combinat, une citoyenne libre nommée Evdokia Ivanovna, se mit dans tous ses états en découvrant notre “coin des animaux”.

Un foyer d’infection! Ah, on avait eu bien raison de la prévenir que cette Cinquante-huit était capable de tout!

Elle ordonna que les chiots fussent immédiatement rendus au gardien, et nous passâmes quelques jours plus mortes que vives dans l’attente du châtiment : fini le travail facile, à nous la fenaison ou l’abattage des arbres.»

1982 Varlam Chalamov (1907 - 1982)

Le pin nain469

«Dans l’Extrême-Nord, là où la taïga rejoint la toundra, parmi les bouleaux nains, les buissons bas des sorbiers couverts de grosses baies jaune clair et aqueuses, parfaitement inattendues, et les mélèzes vieux de six cents ans qui n’arrivent à maturité qu’au bout de trois cents ans, il y a un arbre spécial : le pin nain. C’est un lointain parent du cèdre, un conifère : un arbuste à feuilles persistantes avec un tronc plus gros que le poing et long de deux ou trois mètres. I1 se contente de peu et pousse les racines accrochées dans la moindre fente du versant montagneux rocailleux. I1 est vaillant et têtu comme tous les arbres du Nord. I1 a une incroyable sensibilité.

L’automne s’attarde, la neige et l’hiver devraient déjà être là. Des nuages bas, bleu sombre, comme plein d’ecchymoses, défilent depuis de longues journées au bord de l’horizon tout blanc. Et aujourd’hui, au matin, le vent pénétrant de l’automne est devenu d’un calme menaçant. Est-ce un présage de neige? Non, il ne neigera pas. Le pin nain ne s’est pas encore couché. Et les journées s’écoulent, il n’y a pas de neige, les nuages vagabondent quelque part derrière la montagne, un petit soleil pâle s’est levé dans le ciel immense et c’est toujours l’automne...

Mais le pin nain se recourbe. De plus en plus bas, comme sous un fardeau infini, sans cesse grandissant. I1 égratigne la pierre de son faîte et se presse contre terre en écartant ses pattes d’émeraude. Il s’aplatit. Il ressemble à une pieuvre avec des plumes vertes. Et, couché, il attend un jour ou deux; le ciel blanc déverse enfin une neige poudreuse et le pin nain s’enfonce dans son hibernation comme un ours. La montagne blanche se couvre de grosses ampoules neigeuses : ce sont les arbustes de pin nain couchés pour l’hiver.

Et à la fin de l’hiver, quand la neige recouvre encore la terre sur une épaisseur de trois mètres, quand les tempêtes ont tassé dans les gorges une neige dure qui ne peut être entamée qu’au fer, les hommes attendent en vain les signes avant-coureurs du printemps, bien que c’en soit déjà l’époque selon le calendrier. Mais la journée ne se distingue en rien d’un jour d’hiver : l’air est coupant et sec et ne diffère en rien de celui de janvier. Heureusement, les sensations de l’homme sont trop faibles et sa perception trop simple; d’ailleurs, il n’a pas beaucoup de sens, il n’en a que cinq, ce qui est tout à fait insuffisant pour la prédiction et la divination.

La nature est plus fine que l’homme dans ses sensations. Nous en savons quelque chose. Songez aux poissons de l’espèce des saumons qui ne viennent frayer que dans la rivière où a été pondu l’œuf qui leur a donné naissance. Songez aux routes mystérieuses des migrations d’oiseaux. Les plantes et les fleurs baromètres sont pléthore.

Mais voilà que dans la blancheur neigeuse infinie, dans l’entière désespérance, se dresse soudain le pin nain. Il secoue la neige de sa ramure, se redresse de toute sa hauteur et lève vers le ciel ses aiguilles vertes, givrées, à peine roussies. Il entend l’appel du printemps qui ne nous est pas perceptible et, lui faisant confiance, il se redresse, le premier de tous dans le Nord. L’hiver est terminé.

Il peut se produire autre chose : un feu de camp. Le pin nain est trop confiant. Il déteste tant l’hiver qu’il est prêt à croire en la chaleur d’un feu de camp. Si l’on en fait brûler un en hiver à proximité d’un buisson de pin nain recourbé, tordu pour son hibernation, il se redresse. Le feu s’éteint, et le conifère déçu se courbe à nouveau avec des larmes de dépit et se couche au même endroit. Et la neige l’ensevelit.

Non, il n’est pas seulement le prophète du temps. Le pin (83) nain est l’arbre de l’espoir : c’est l’unique arbre à feuilles persistantes de tout le Grand Nord. Dans la neige blanche étincelante, sa ramure d’aiguilles vert mat dit le Sud, la chaleur, la vie. L’été, il est modeste et passe inaperçu : tout fleurit aux alentours avec vélocité pour tâcher d’atteindre un plein épanouissement pendant le bref été du Nord. Les fleurs du printemps, de l’été et de l’automne se chassent les unes les autres en une impétueuse floraison. Mais l’automne approche, et tombent les petites aiguilles jaunies qui laissent les mélèzes à nu, l’herbe des champs se pelotonne et se dessèche, la forêt se dénude et on peut alors apercevoir sur l’herbe jaune pâle et sur la mousse grise le flamboiement des grandes torches vertes de pin nain.

J’ai toujours considéré le pin nain comme l’arbre russe le plus poétique, bien plus que le saule pleureur tant vanté, que le cyprès ou les platanes. Et ses bûches donnent davantage de chaleur.»


1983 Arthur Koestler (1905-1983).

Arthur Koestler livre470 les dures conditions qui précèdent une remarquable description d’une «irruption mystique». Elle est suivie d’un non moins remarquable commentaire.

Le vécu mystique n’est pas limité par l’innocence religieuse du sujet et ne demande aucune préparation volontaire. L’Inopinée survient par besoin extrême :

[…] J’avais pénétré par ruse dans le camp ennemi et j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour nuire à sa cause. Mon état était donc la conséquence logique d’un risque consciemment accepté; la situation était nette, propre, équitable. […] On ne peut même pas dire, songeais-je en arpentant la cellule 40, que le châtiment soit hors de proportion avec le crime. Une guerre civile, comme une révolution, a des normes plus dures que le droit international. La ruse à laquelle j’avais eu recours à Lisbonne était particulièrement infâme. Dans L’Espagne ensanglantée, j’avais accusé l’adversaire de certaines atrocités tout en doutant de l’authenticité de la documentation employée; il était normal que je fusse mis à même de contrôler mes dires par une expérience personnelle. […]

Mon journal de prison contient cette prière faite avec un demi-sérieux : «Accorde-moi, ô Seigneur, le droit de rouspéter, le droit de maudire mon travail, de ne pas répondre aux lettres, et d’être un poison pour mes amis. Vais-je jurer de devenir meilleur si ce calice s’écarte de moi? Nous savons bien tous les deux, Seigneur, que ces promesses arrachées par la contrainte ne sont jamais tenues. Ne me fais pas chanter, Seigneur Dieu, et n’essaye pas de faire de moi un saint. Amen.»

Les réflexions que j’ai notées jusqu’ici étaient toutes sur le plan rationnel. Mais, à mesure que nous procéderons vers l’intérieur, nous en rencontrerons d’autres, de plus en plus gênantes et difficiles à réduire en mots. En outre, ils se contrediront l’un l’autre, car nous traversons ici des couches liées par le ciment de la contradiction.

Le jour où je fus arrêté, je crus trois fois mon exécution imminente : la première, dans la sala de la villa Santa Lucia, trois revolvers dirigés vers mes côtes; pour la seconde, lorsque la voiture s’arrêta sur le terrain d’exécution improvisé du camino nuevo; la troisième, quelques heures plus tard, lorsque, m’ayant annoncé que je serais fusillé dans la nuit, on me fit sortir du poste de police au crépuscule et monter dans un camion, avec cinq hommes derrière moi, le fusil sur les genoux, de sorte que je crus que nous roulions vers le cimetière alors que c’était seulement vers la prison.

Les trois fois, je bénéficiai du phénomène bien connu de la double conscience, un détachement qui tient du rêve et de l’étourdissement et sépare le moi conscient du moi agissant - le premier devenant un observateur détaché, le second un automate, tandis que l’air vous vibre aux oreilles comme au creux d’un coquillage. Cela n’est pas du tout désagréable; ce qui le devient, c’est la réunion des deux parties séparées ramenant avec elle tout son poids de réalité.

Ces événements du même jour et des trois suivants avec leurs exécutions en masse, avaient apparemment provoqué un ébranlement et un déplace­ment des couches psychiques profondes, une diminution des résistances et [126] une nouvelle disposition de structure qui les laissa provisoirement ouvertes au nouveau type d’expériences dont je veux parler.

Ici commence la description du vécu précédant immédiatement l’état mystique, émerveillement indescriptible d’une libération. Soulignons «la légère gêne tapie» qui termine provisoirement la grande paix, surtout l’état «encore plus réel» et l’effet «tonique» qui s’ensuit :

Je le rencontrai pour la première fois, un jour ou deux après mon transfert à Séville. J’étais devant la fenêtre de la cellule 40 et, avec une tige de fer arrachée au ressort du matelas, je gravais des formules mathématiques sur le mur. Les mathématiques, la géométrie descriptive en particulier, avaient été le passe-temps favori de ma jeunesse, négligé par la suite pendant des années. J’essayai de me rappeler comment l’on établit la formule de l’hyperbole, et n’y parvins pas; puis je recherchai celles de l’ellipse et de la parabole et, à ma grande joie, les trouvai. Enfin, je m’appliquai à la démonstration d’Euclide prouvant que la suite des nombres premiers est illimitée.

Les nombres premiers sont les nombres non divisibles, tels que 3, 13, 17, etc. On pourrait croire que, en s’élevant dans les séries numériques, les nombres premiers deviennent plus rares, chassés par les produits de plus en plus nombreux des petits nombres, et que l’on finirait par arriver à un nombre qui serait le nombre premier le plus élevé, la dernière vierge numérique. La démonstration d’Euclide prouve de façon simple et élégante qu’il n’en est rien, et que, à quelque région astronomique que l’on accède, on trouve toujours des nombres qui ne sont pas le produit de nombres plus petits, mais sont engendrés, pour ainsi dire, par immaculée conception 471. Depuis que j’avais fait connaissance à l’école avec la démonstration d’Euclide, celle-ci m’avait toujours rempli d’une satisfaction profonde, plus esthétique qu’intellectuelle. En retrouvant à présent la méthode et en gravant les symboles sur le mur, j’éprouvai le même enchantement.

Et voici que je compris soudain pour la première fois la raison de cet enchantement : les symboles griffonnés sur le mur représentaient un des rares cas où la description d’une qualité significative de l’infini est atteinte par des moyens précis et finis. L’infini est une masse mystique environnée de brume : pourtant, il était possible d’en acquérir une certaine connais­sance sans s’embourber dans des ambiguïtés louches. La signification de ceci m’envahit comme une onde. L’onde avait son origine dans une découverte verbale articulée, mais celle-ci s’évapora aussitôt, ne laissant dans son sillage qu’une essence ineffable, un parfum d’éternité, un frémissement de la flèche dans l’azur. Je dus rester ainsi quelques instants immobile, en transe, habité par une réalisation sans parole : «C’est parfait — parfait»; jusqu’au moment où je m’avisai d’une légère gêne mentale tapie au fond de mon esprit, quelque détail trivial gâtant la perfection de l’instant. Puis, je me rappelai la nature de cette gêne irritante : j’étais en prison et pouvais être fusillé. Mais à cela répondit aussitôt un sentiment dont la traduction en mots serait : «Et alors? Ce n’est que ça? Tu n’as pas de préoccupation plus grave?» - réponse aussi spontanée, vive, amusée, que si la gêne intruse avait été la perte d’un bouton de col. Puis, je me remis à flotter dans un fleuve de paix sous des ponts de silence. Il ne venait de nulle part et n’allait nulle part. Puis il n’y eut plus ni fleuve ni moi. Le moi avait cessé d’exister.

Il est très embarrassant d’écrire une telle phrase quand on a lu The Meaning of Meaning et grignoté du positivisme logique, quand on aspire à la précision verbale et déteste le vague et le nébuleux. Mais l’expérience «mystique», comme nous l’appelons de façon équivoque, n’est ni nébu­leuse, ni vague, ni molle — elle ne le devient que lorsque nous l’avilissons par l’expression verbale. Cependant, pour communiquer ce qui est incom­municable par nature, il faut bien le traduire en mots, et l’on se trouve dans un cercle vicieux. Quand je dis : «le moi avait cessé d’exister», je rapporte une expérience concrète aussi incommunicable verbalement que le senti­ment provoqué par un concerto de piano, mais tout aussi réel — encore plus réel. En fait, sa marque essentielle est la sensation que cet état est plus réel que tous ceux qu’on a éprouvés jusqu’alors, que, pour la première fois, le voile est tombé, et qu’on est en contact avec «la réalité réelle», l’ordre caché des choses, le tissu du monde révélé par les rayons X et obscurci, à l’état normal, par des couches opaques.

Ce qui distingue ce genre d’expérience du ravissement émotif causé par la musique, les paysages ou l’amour, est que le premier a un contenu nettement intellectuel ou plutôt nouménal. Il a un sens, bien que celui-ci ne s’exprime pas en termes de discours. Les transcriptions verbales les plus proches sont l’unité et l’interdépendance de tout ce qui existe, une interdépendance comme celle des champs de gravitation ou des vases communicants. Le «moi» cesse d’exister parce qu’il est, par une espèce d’osmose mentale, entré en communication avec le tout universel, et a été dissous en lui. C’est cet état de dissolution et d’expansion illimitée que l’on éprouve sous forme de «sentiment océanique», comme la disparition de toute tension, la sérénité absolue, la paix qui transcende toute intelligence.

Le retour au bas ordre de la réalité se fit pour moi peu à peu comme le réveil de l’anesthésie. Je retrouvai l’équation de la parabole gravée sur le mur sale, le lit de fer et la table de fer, la bande bleue de ciel andalou. Mais il ne me restait aucun arrière-goût pénible comme dans les autres modes d’intoxication. Au contraire, un effet tonique de sérénité, destructeur de la peur, se prolongea pendant des heures et des jours. On eût dit qu’une dose massive de vitamines m’avait été injectée dans les veines. Ou, pour changer de métaphore, je repris mon voyage autour de ma cellule comme une vieille voiture dont on vient de recharger les batteries.

Je ne sus jamais si l’expérience même avait duré quelques minutes ou une heure. Elle se reproduisit, au début, deux ou trois fois par semaine, puis les intervalles devinrent plus longs. Elle ne pouvait jamais être provoquée volontairement. Après ma libération, elle devint plus rare encore, ne revenant qu’une ou deux fois par an. Mais, à cette époque, les fondations d’un changement de personnalité étaient accomplies.

Je désignerai désormais ces expériences par «les heures à la fenêtre».

Koestler sépare ici par un espace blanc son témoignage de son commentaire :

La conversion religieuse du lit de mort ou de la cellule du condamné est une tentation presque irrésistible. Cette tentation a deux côtés :

L’un joue sur la peur nue, sur l’espoir d’un salut individuel par une capitulation sans condition des facultés critiques à quelque forme archaïque de démonologie. L’autre est plus subtil. Face à l’Absolu, au suprême nada, l’esprit peut s’ouvrir à l’expérience mystique. Celle-ci peut être considérée comme «réelle», à la manière d’un élément subjectif indiquant une réalité objective qui échappe ipso facto à la compréhension. Mais, l’expérience étant sans expression verbale, sans forme sensorielle, couleur ni mots, se prête à toutes sortes de transcription, soit visions de la croix, soit déesse Kali; celles-ci ressemblent aux rêves d’un aveugle-né et peuvent prendre l’inten­sité d’une révélation. Ainsi, une expérience mystique authentique peut amener une conversion de bonne foi à n’importe quelle religion : christia­nisme, bouddhisme ou adoration du feu.

Je livrai donc une guerre sur deux fronts : contre la façon de penser concise, rationnelle, matérialiste qui, en trente-deux ans d’entraînement à la netteté mentale, était devenue une habitude et une nécessité comme l’hygiène corporelle — et contre la tentation de céder et de rentrer dans le ventre chaud et protecteur de la foi. Avec ces nocturnes cris étouffés de madre et socorro dans l’oreille, la seconde solution paraissait aussi attirante et naturelle que de se mettre à couvert d’un tir dont on est la cible.

Les «heures à la fenêtre» qui avaient commencé par la réflexion rationnelle que les propositions finies sur l’infini étaient possibles — et qui, en fait, représentaient une série de ces propositions sur un plan non rationnel — m’avaient convaincu qu’il existe un ordre plus haut de réalité qui seul donnait un sens à la vie. J’en vins plus tard à l’appeler «la réalité du troisième ordre». Le monde étroit de la perception sensorielle constituait le premier ordre; ce monde sensoriel était enveloppé par le monde conceptuel qui contenait des phénomènes non directement perceptibles, tels que la gravitation, les champs électromagnétiques et l’espace courbe. Ce second ordre de réalité comblait les lacunes et donnait un sens au décousu absurde du monde sensible.

De même, le troisième ordre de la réalité enveloppait, pénétrait le second et lui donnait un sens. Il contenait des phénomènes «occultes» qui ne pouvaient être appréhendés ou expliqués ni au niveau sensoriel ni au niveau conceptuel, et pourtant les envahissaient parfois comme des météores spirituels perçant la voûte primitive des cieux. Tout comme le monde conceptuel révélait les illusions et les déformations des sens, le «troisième ordre» révélait que le temps, l’espace et la causalité, que l’isolement, 1 a séparation et les limitations spatio-temporelles du moi n’étaient que des illusions d’optique d’un niveau plus élevé. Si l’on s’en remettait aux illusions du premier type, le soleil se noyait chaque soir dans la mer, et un moucheron dans l’œil était plus grand que la lune; si c’était l’ordre conceptuel que l’on prenait pour l’ultime réalité, le monde devenait un conte tout aussi absurde, conté par un idiot ou par des électrons idiots qui faisaient que des enfants étaient écrasés par des autos et que des petits paysans andalous recevaient des balles de fusil dans le cœur, la bouche, les yeux, sans rime ni raison. De même que l’on ne sent pas dans sa peau l’attirance de l’aimant, de même on ne pouvait espérer enfermer dans des termes connus la nature de la suprême réalité. C’était un texte écrit avec de l’encre invisible; et, bien qu’on ne pût pas le lire, le fait qu’on savait qu’il existait suffisait à altérer la texture de notre existence et à faire se conformer nos actions au texte.

Je me plus à la métaphore suivante : le capitaine d’un bateau s’embarque, ayant en poche des instructions dans une enveloppe scellée qu’il n’aura le droit d’ouvrir qu’en pleine mer. Il attend avec impatience cet instant qui mettra fin à toute incertitude, mais, le moment venu, et l’enveloppe ouverte, il ne trouve qu’un texte invisible qui défie tous les efforts de la chimie. Par-ci par-là, un mot devient visible, ou le chiffre d’un méridien, puis s’efface de nouveau. Il ne connaîtra jamais d’instructions précises; et ne saura pas s’il les a accomplies ou bien s’il a failli à sa mission. Mais la présence des instructions dans sa poche, même indéchiffrables, fait qu’il pense et agit différemment du capitaine d’un bateau de plaisance ou d’un navire de pirate.

J’aimais aussi à penser que les fondateurs de religion, prophètes, saints et mages avaient été par moments capables de lire un fragment du texte invisible; après quoi, ils l’avaient tellement gonflé, dramatisé, orné, qu’ils n’auraient pu dire eux-mêmes quelles en étaient les parties authentiques.

Un testament espagnol ne contient que quelques allusions à tout cela; en partie, comme je l’ai dit, parce qu’à l’époque où je l’écrivais la guerre d’Espagne n’était pas terminée, et je ne voulais pas m’abandonner à l’introspection, et en partie parce que j’étais encore trop bouleversé pour rendre clairement compte, fût-ce à moi-même, de ce qui s’était passé dans la cellule 40.

Quand je fus autorisé pour la première fois, au bout de soixante-quatre jours de cellule, à sortir pour la promenade et eus mes premiers contacts avec d’autres prisonniers, ils étaient trois dans le patio […]

§

Arthur Koestler, Hiéroglyphes (The invisible writing) traduit de l’anglais par Denise Van Moppès, Calman-Lévy, 1955.

[moins percutant que le Testament Espagnol mais profond dans sa fin]472

choix ? pour l’instant en caractères maigres

XXXIII

LES HEURES A LA FENÊTRE

L’ORDRE chronologique des événements au cours des quatre mois suivants fut celui-ci :

Je fus arrêté le 9 février, gardé quatre jours incommunicado à la prison de Malaga, puis transféré, le 13 février, à la prison centrale de Séville. Je fus au secret trois mois, au cours desquels je fis la grève de la faim pendant vingt-six jours. Durant les premiers soixante-quatre jours je resta iincommunicado dans ma cellule et n’eus pas droit à la promenade. Après cela, je demeurai au secret, mais fus autorisé à sortir deux heures par jour dans la cour, en compagnie, de trois autres prisonniers. Je fus échangé le 14 mai, après quatre-vingt-quinze jours de prison, contre un otage retenu par le gouvernement de Valence.

Je ne fus ni torturé ni battu, mais je fus témoin des sévices subis par mes codétenus et de leur exécution et, à part les quarante-huit dernières heures, je m’attendais constamment à partager leur sort.

Je ne fus jamais officiellement informé qu’une condamnation à mort eût été prononcée contre moi. Les autorités franquistes faisaient des déclarations équivoques et contradictoires avec l’intention apparente d’embrouiller la question. La seule information authentique que je fus en mesure d’obtenir par la suite est le rapport publié par le docteur Marcel Junod, délégué du Comité international de la Croix-Rouge, qui négocia mon échange et qui avait été officiellement informé de ma condamnation à mort par le général Franco473. D’autre part, quelques jours avant l’accord intervenu au sujet de l’échange, le consul britannique de Séville fut autorisé à venir me voir en prison et me dit que le Foreign Office avait demandé au général Franco l’assurance que je ne serais pas exécuté, assurance qui fut refusée sous prétexte que mon cas était toujours sub judice. Je ne fus interrogé qu’une fois, immédiatement avant ma libération, sous l’accusation capitale de «complicité dans une rébellion militaire», mais cet interrogatoire était une pure formalité.

La seule communication directe que je reçus concernant mon sort, alors que j’étais en prison, me fut faite onze jours après mon arrestation. Le 19 février, trois officiers de la Phalange, dont une jeune femme, visitèrent ma cellule et se présentèrent comme des membres du service de presse et de propagande du général Franco. Ils m’informèrent que j’étais ou serais (l’alternative était laissée dans le vague) condamné à mort pour espionnage, mais qu’il se pouvait que le général Franco, par un acte de clémence, commuât ma. peine en prison à perpétuité. Sur quoi je fus invité, à faire une déclaration sur mes sentiments pour le général Franco. Dans un accès de faiblesse, je dictai une déclaration disant que je croyais que le général Franco avait des sentiments humanitaires auxquels je savais pouvoir me fier, mais, lorsque vint le moment de signer cela, je m’étais suffisamment repris pour barrer ma déclaration et lui en substituer une autre disant que, si le général Franco m’accordait une commutation de peine, j’en conclurais qu’il agissait pour des motifs politiques et continuerais à croire la conception socialiste de l’avenir de l’humanité474. Selon une autre version que Burgos communiqua (à la News Chronicle ou à une délégation de parlementaires britanniques, je ne me souviens plus), une condamnation à mort pour espionnage avait déjà été prononcée contre moi par le tribunal militaire de Malaga avant mon transfert à Séville.

J’ai noté pour mémoire ces versions contradictoires, bien

que je n’en aie pas eu connaissance à l’époque; si j’en avais su les détails, ils n’auraient fait que me confirmer dans ma

conviction qu’on allait, une nuit ou une autre, me sortir de ma cellule et me coller au mur du cimetière. Au cours des premiers jours qui suivirent la prise de Malaga, des prisonniers étaient cueillis par fournées et fusillés à n’importe quelle heure; plus tard, à Séville, les choses s’ordonnèrent selon des habitudes plus régulières, et les exécutions avaient lieu trois ou quatre fois par semaine, entre minuit et deux heures du matin. Pendant le mois de mars, quarante-cinq hommes de notre prison furent tués. Pendant les treize premiers jours d’avril, il n’y eut pas d’exécutions, mais, au cours de six nuits, entre le mardi 13 avril et le lundi 19, cinquante hommes furent exécutés, le total le plus élevé pour une seule nuit (celle du 13 avril) étant de dix-sept. Après cela, je cessai de compter, ayant mis au point une technique pour dormir pendant les heures critiques.

Les choses se passaient, en général, assez doucement et silencieusement. Les victimes n’étaient pas averties, et la plupart étaient trop stupéfaites ou trop fières pour faire une scène lorsque les gardes les emmenaient, accompagnés par le prêtre, de leurs cellules au camion qui les attendait. Quelques-uns chantaient, d’autres pleuraient; on entendait des cris étouffés Madre et Socorro. Parfois, je voyais toute la procession, le prêtre, les gardes et la victime, passer rapidement devant le judas de ma porte, mais, le plus souvent, je ne faisais que les entendre, l’oreille pressée contre le battant. On allait parfois chercher les victimes dans les cellules communes du second étage, ou dans une aile différente; parfois chez les incommunicados de la rangée de mort où j’étais logé; il était impossible de discerner une méthode. Une nuit, celle du mardi 15 avril, les habitants des cellules 39, 41 et 42, à droite et à gauche de la mienne, furent tous emmenés, la mienne seule, qui portait le no 40, étant épargnée après que le gardien eut enfoncé sa clef, par erreur sans doute, dans ma serrure puis l’en eut retirée.

La plupart des victimes étaient des miliciens capturés sur lesquels on avait trouvé la carte du parti anarchiste ou communiste, d’un syndicat ou tout autre papier compromettant. Ils avaient comparu quelques minutes devant un tribunal militaire et avaient été ramenés en prison avant que le jugement eût été prononcé. La sentence était le plus souvent le passage par les armes. Elle était parfois commuée en longues peines de prison, auquel cas le prisonnier en était officiellement informé et transféré dans un pénitencier. Si, d’autre part, la condamnation était maintenue, le prisonnier ne l’apprenait que lorsqu’on venait le chercher dans la nuit. Son incertitude pouvait se prolonger des semaines, des mois. Le record, détenu par un capitaine de la milice, était quatre mois et demi.

Une autre forme d’exécution que Franco avait remise en vigueur, comme Hitler la hache, était la vile garotte, la machine à étrangler, connue par les dessins de Goya. La victime, assise, liée à un poteau, était lentement étouffée à mort entre un collier de fer entourant son cou et une vis qu’on enfonçait en travers du poteau derrière sa nuque. L’homme qu’on appelle «le poitrinaire» dans Un Testament espagnol fut exécuté de la sorte quelques jours après ma mise en liberté. C’était un des trois prisonniers avec qui je faisais la promenade, ancien chef d’un groupe de vigilantes à Madrid, nommé Garcia Attadel. Je ne connais pas d’autre cas d’exécution par vile garotte. C’est Garcia qui me dit que le garrot avait été remis en usage, mais il affectait de croire que c’était pour la forme.

Personne ne fut torturé ni battu dans la prison de Séville pendant que je m’y trouvais : ces pratiques étaient confinées aux postes de police et aux casernes de la Phalange. Les gardes, dans l’ensemble, étaient humains, la nourriture suffisante et, à l’exception de ceux d’entre nous qui étaient incommunicados, les prisonniers étaient autorisés à se promener et à jouer presque toute la journée en plein air dans le patio,

C’est là, je crois, tout ce qu’il faut que je répète au sujet des conditions extérieures et des événements de la période dont traite Un Testament espagnol, et je puis, à présent, aborder l’évolution intérieure dont je n’ai pas parlé dans le premier ouvrage.

Pour commencer, pendant la première période de secret à Séville (mais pas les quatre jours précédents à Malaga), la névrose d’anxiété et le sentiment de culpabilité qui l’accompagnait furent suspendus. Certes, j’étais souvent rempli d’appréhension et de crainte, mais c’était là une peur rationnelle et saine, non pas obsessive ni morbide. Je dormais bien, sauf les nuits où j’entendais conduire au supplice mes camarades, et, même ces nuits-là, je dormais ensuite. J’eus tout le temps des rêves agréables, souvent de paysages grecs et de femmes très belles, mais insexuées, alors qu’en période normale j’ai des rêves pénibles jusqu’au cauchemar. Je connus des heures de désespoir intense, mais il s’agissait d’heures et, entre elles, des journées entières s’écoulaient dans une paix et un bonheur nouveaux.

Ce paradoxe s’explique peut-être par la satisfaction d’une faim de châtiment. La névrose d’anxiété est l’anticipation d’un châtiment inconnu pour un crime inconnu. La punition était venue à présent sous une forme tangible et concrète pour une faute concrète et tangible; les cartes étaient abattues. Que je fusse techniquement coupable devant la loi, d’espionnage ou d’un autre crime, n’importait pas; j’avais pénétré par ruse dans le camp ennemi et j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour nuire à sa cause. Mon état était donc la conséquence logique d’un risque consciemment accepté; la situation était nette, propre, équitable.

Deux ans après l’Espagne, je fus interné pendant six mois dans un camp de concentration français et, un an après, passai plusieurs semaines dans une prison anglaise. Ces emprisonnements-là ne mettaient pas ma vie en danger et, du point de vue matériel, étaient moins durs que celui de Séville. Mais je savais que j’étais innocent, que ma détention était stupide et injuste, et cela rendait ces internements —, relativement confortables —, mentalement insupportables et spirituellement stériles. Au Vernet et à Pentonville, je savais que je finirais bien par sortir et reprendre ma vie. Dans la cellule 40 à Séville, ce que j’avais de mieux à espérer était une commutation de la peine de mort et une amnistie au bout de trois ou cinq ans; pourtant, j’étais beaucoup plus heureux et en paix avec le monde et moi-même dans la cellule 40. J’insiste sur ce contraste parce qu’il semble indiquer que la soif de justice est autre chose et plus que le produit de considérations rationnelles; qu’elle est enracinée dans des profondeurs de la psyché qu’une psychologie pragmatique ou hédoniste ne pénètre pas.

On ne peut même pas dire, songeais-je en arpentant la cellule 40, que le châtiment soit hors de proportion avec le crime. Une guerre civile, comme une révolution, a des normes plus dures que le droit international. La ruse à laquelle j’avais eu recours à Lisbonne était particulièrement infâme. Dans L’Espagne ensanglantée, j’avais accusé l’adversaire de certaines atrocités tout en doutant de l’authenticité de la documentation employée; il était normal que je fusse mis à même de contrôler mes dires par une expérience personnelle. Le chapitre du livre consacré au général Queipo de Llano, fondé sur une interview obtenue par fraude, était un portrait tracé d’une plume empoisonnée. Il constituait à présent un élément du dossier qui se trouvait sur le bureau du général Queipo de Llano, de la juridiction de qui dépendait mon sort. Il y avait dans tout cela un dessin net et symétrique. Toutefois, un dessin ne présuppose pas nécessairement un dessinateur. La symétrie des cristaux est le produit de forces électrochimiques. La nature aime la symétrie, tend organiquement vers la symétrie. La justice est un concept de symétrie éthique et, par conséquent, un concept essentiellement naturel, tout comme le dessin d’un cristal.

Ainsi, la justice se mit à prendre dans mes songeries une double signification en tant que besoin biologique et absolu éthique fondé sur le concept de symétrie. Elle était indépendante de toute considération utilitaire, mais également indépendante des doctrines théologiques. La notion de «justice divine» en paraissait une lamentable caricature, avec sa carotte et son fouet — la source inconsciente suprême de toute peur. Je me félicitai de la disparition de l’anxiété et l’attribuai à ce concept de justice nouvellement découvert, considéré comme une dimension inhérente au contenu espace-temps. Certains meurent, les chaussures propres, d’autres la pensée nette; je ne voulais pas qu’une boue mystique vînt souiller l’intégrité de ma pensée. Le souvenir de la maison sur le lac et de la fin de Maria n’était pas tentant. Moins tentante encore la pensée de la soudaine conversion de Dostoïevski en face du peloton d’exécution. Cet épisode classique me revenait naturellement souvent à l’esprit; j’y voyais une lâche reddition de l’intelligence non à la grâce divine, mais à la peur qui fait trembler la chair, et j’y comparais mes propres réactions. Mon journal de prison contient cette prière faite avec un demi-sérieux :

«Accorde-moi, ô Seigneur, le droit de rouspéter, le droit de maudire mon travail, de ne pas répondre aux lettres, et d’être un poison pour mes amis. Vais-je jurer de devenir meilleur si cc calice s’écarte de moi? Nous savons bien tous les deux, Seigneur, que ces promesses arrachées par la contrainte ne sont jamais tenues. Ne me fais pas chanter, Seigneur Dieu, et n’essaye pas de faire de moi un saint. Amen.»

Les réflexions que j’ai notées jusqu’ici étaient toutes sur le plan rationnel; elles ne constituent qu’un aspect, le plus super

[saut de pages à partir de la précédente n° 421 à la 431]

431 … où c’est tous les jours le jour du jugement. Quand j’en sortis, l’élan continua. Il était né dans les fondations inconscientes de la personnalité, mais il fallut des années pour en changer progressivement la structure intellectuelle.

Je ne crois pas que personne, sauf un être très primitif, puisse renaître en une nuit, comme le prétendent tant de récits de conversions. Je crois que l’on peut soudain «voir la lumière» et subir un changement qui altérera complètement le cours de votre vie. Mais un changement de ce genre se produit au centre spirituel du sujet et mettra longtemps à gagner la périphérie jusqu’à ce qu’à la fin l’entière personnalité, les pensées et les actions conscientes en soient imprégnées. Une conversion qui, après la première crise authentique, s’épargne de nouveaux labeurs en achetant un paquet de croyances toutes faites et remplace une série de dogmes par une autre n’est pas un exemple fait pour inspirer ceux qui tiennent à un minimum d’honnêteté intellectuelle. Je ne crois pas non plus qu’une transformation spirituelle véritable puisse être le résultat de raisonnements conscients se propageant, pour ainsi dire, de haut en bas. La transformation commence au niveau où résident les axiomes inconscients de la foi, les prémices implicites de la pensée, les principes innés de valeur. Elle commence, en somme, dans la salle des machines, dans les boîtes de courant et les tuyaux à gaz qui règlent la vie de la maison; le réaménagement intellectuel vient après. Certains convertis éminents d’aujourd’hui semblent avoir tout abandonné aux décorateurs, et l’amour chrétien qu’ils témoignent à leur prochain est à peu près aussi convaincant qu’une offensive de paix communiste.

Il était plus facile de rejeter le concept utilitaire de l’éthique que de lui trouver un substitut. La solution était peut-être dans un renversement de la maxime de Bentham : la moindre souffrance pour le plus petit nombre. C’était séduisant, jusqu’à un certain point. Mais, au-delà de ce point, il y avait le quiétisme, la stagnation et la résignation. Passer de Lénine à Gandhi était également séduisant, mais c’était encore un raccourci, une culbute d’un extrême à l’autre. Peut-être la solution résidait-elle dans une nouvelle forme de synthèse entre le saint et le révolutionnaire, entre la vie active et la vie contemplative; ou peut-être vivions-nous une ère de transition comparable aux derniers siècles de l’Empire romain et pour laquelle il n’existait pas de solution.


1999 Éliane Jeannin-Garreau (1911-1999)

«Allongée sur le sol, ou recroquevillée sur l’intense douleur qu’elle ressentait au plexus solaire depuis quelque temps, elle n’arrivait pas toujours à dormir. C’est au retour qu’elle m’a dit (car entre nous les effusions n’étaient pas de mise) qu’elle venait chercher des forces vitales auprès de moi, et qu’elle en recevait. Je l’ai crue : il y avait réellement des échanges extraordinaires entre ces êtres que le jeûne et les souffrances amenaient à des états inhabituels. Je me souviens d’un soir, sur la route du retour, où j’ai eu soudain la sensation que, marchant silencieusement à mon côté, elle était en train de mourir. Je l’ai comme prise en charge dans mon cœur, j’ai intensément prié pour elle, et je l’ai sentie lentement revenir à la vie. Sans un mot. Sans la toucher. Et ce lien mystérieux jouait dans les deux sens : je n’ai pas été pour elle plus qu’elle n’a été pour moi. Il est un verset de l’Écriture sainte qui dit «Un frère qui est aidé par son frère est comme une citadelle fortifiée» 475.






Lev Gillet (1893 – 1980)

Moine bénédictin brillant envoyé en mission en Galicie uniate, il rejoindra l’orthodoxie en 1928, ce qui n’ira pas sans apporter son lot d’incompréhensions et d’épreuves. Mais en naîtra le rayonnement spirituel qui permit par la suite à de jeunes communautés orthodoxes de langue française de se développer à Paris - plaque tournante de l’émigration russe - et à Beyrouth476. Nous choisissons de citer Communion in the Messiah, plutôt que l’une de ses nombreuses allocutions spirituelles et textes à fins spirituelles477, pour quelques passages rapprochant chrétiens et juifs478 :

As Abelson said, speaking of the Zohar : “Some of the cardinal doctrines of Christianity are embedded in these ideas [of the shekinah, etc.]. It seems that the starting point of such ideas was a spiritual experience, a deep need of a " coming down " of God to man and of the expiation of sin by a perfect Mediator. These inner experiences, which agreed with several passages of the Scripture, gave birth to certain thought-tendencies, still vague. At a further stage of development these thought-tendencies became crystallized in definite conceptions. [97]

The Jewish book Kuzair (12th century) said that Judaism, Christianity and Islam, are like three rings having such a close resemblance that one can hardly distinguish one from the other. [104]

In each Thou we address the eternal Thou. If I have both, will and grace, the tree on which I gaze is now no longer it. [...] The Thou meets me through grace ; it is not found by seeking.[117]

S’impose comme traduisant une grande liberté intérieure, un témoignage fort et qui s’avérera mystique au cours d’une progression du récit. Exceptionnellement nous n’omettons rien :

Interview avec le Père Lev Gillet479

En 1972, le père Lev Gillet accorda une interview à Edward Robinson, un « chercheur en expérience religieuse » du collège Manchester de l'université Oxford480. Père Lev a 79 ans au moment de l'interview. Cette interview constitue un document unique sur la vie intérieure du père Lev, bien qu'il comprenne aussi de longs échanges, en apparence secs et académiques, avec le chercheur. Car le père Lev et le chercheur ne tiennent pas le même discours : le chercheur est un académique qui se veut scientifique, alors que le père Lev, qui comprend très bien le milieu académique et le point de vue de son interlocuteur, est avant tout un spirituel, un « libre croyant universaliste, évangélique et mystique »481, qui a une longue expérience en tant que conseiller spirituel auprès de toutes sortes de personnes aux appartenances les plus variées. De fait, l'interview [298] débute difficilement, sur une discussion quelque peu intellectuelle concernant le sens et la nature de l'« expérience religieuse », et alors que la pensée du père Lev s'oriente tout naturellement vers le concret, le vécu, le chercheur introduit à plusieurs reprises des notions abstraites dans la discussion. Ce sont justement ces paroles du père Lev relatant ses expériences intimes intérieures et ses convictions personnelles au-delà de tout credo formel, qui témoignent dans cette interview d'un grand spirituel.

Les parties en italiques sont les questions et remarques du chercheur et celles en caractères normaux, les réponses du père Lev.

Au point de départ on a demandé à des personnes d'écrire un rapport de toute expérience où ils sentaient qu'ils avaient été sous l'influence d'une puissance soit au-delà ou en partie au-delà d'elles-mêmes et de nous raconter l'effet qu'une telle expérience avait produite sur leur vie. Nous avons reçu un grand nombre de comptes-rendus très variés ; ils vont de descriptions les plus sensationnelles du super-naturel et de l'occulte, des apparitions des morts et des rencontres avec des soucoupes volantes jusqu'à une forme plus traditionnelle d'expérience religieuse. Quelle approche faites-vous d'un tel ensemble ?

Je pense que chaque cas doit être considéré à part, étudié et analysé très attentivement.

En faisant cela, on trouve certains traits communs.

Qu'attendez-vous de trouver qui présente un intérêt particulier ?

Cela dépend de votre conception d'un phénomène religieux. J'ai bien sûr, ma propre idée là-dessus.

Pouvez-vous nous dire quels sont vos critères ?

Je pense qu'il s'agit d'un phénomène religieux lorsque vous avez conscience, d'abord, de quelque chose qui vous transcende : quelque chose de plus grand que vous-même, au-delà de vos limites. Deuxièmement, bien que ce soit transcendant, cela doit de quelque façon être immanent à vous-même, vous devez le rencontrer en vous. Troisièmement, entre ces deux expressions d'une réalité suprême (que je ne définirai pas pour le moment), il existe une possibilité d'échange dynamique. Vous en recevez quelque chose et vous lui donnez quelque chose. C'est ma conception d'un phénomène religieux. Ceci s'applique à beaucoup de cas où Dieu n'est pas en question. Vous pouvez envisager le sexe, par exemple, comme cette réalité à la fois transcendante et immanente. Ce pourrait être une sorte de religion. Vous pourriez prendre la société, ou le cosmos, pris au sens scientifique. Vous pouvez aussi la considérer comme une réalité personnelle ou supra personnelle — Dieu.

Dans quel sens le sexe, la société ou le cosmos peuvent-ils être transcendants?

Prenons le cas d'un psychologue freudien. Il peut envisager la libido comme un pouvoir qui est transcendant et cependant immanent à tout homme et constituant la réalité suprême : quelque chose qui correspond à l' élan vital de Bergson.

[300] Est-ce que ceci ne consiste pas à prendre ses désirs pour des réalités ? En fait, il le projette et le considère comme transcendant parce qu'il veut avoir quelque chose qui de fait est au-delà de lui-même, n'est-ce pas ?

Je ne le juge pas. Je m'intéresse seulement de savoir si pour lui cela possède une valeur transcendante ou non.

Diriez-vous alors que tout le monde est religieux en un certain sens ?

Je ne sais pas ; je n'en suis pas sûr ; il peut y avoir des personnes qui ne le sont pas du tout. Mais je suppose que la plupart des gens le sont de mille façons différentes.

Comment reconnaîtriez-vous alors une personne non-religieuse ? Serait-ce quelqu'un pour qui l'existence n'a pas de sens ?

Oui. Ou bien quelqu'un qui ne veut reconnaître rien au-delà de sa propre réalité physique ou mentale. Prenez un marxiste : je ne le considère pas comme non religieux. Le marxisme est bien une théologie. Le matérialisme dialectique, pour autant que d'abord ce soit le matérialisme, est dogmatique et deuxièmement « dialectique », implique cette sorte de structure cosmique, universelle.

À partir de ceci, vous pouvez dire que tous ceux qui trouvent un quelconque sens à la vie sont religieux.

Peut-être ; mais je pense qu'il y a pas mal de gens qui n'ont pas du tout de quête de sens ; des gens qui n'ont pas d'intérêt, qui n'accusent pas ou qui ne reconnaissent pas un tel besoin. Ils vivent un jour après l'autre sans se poser de questions.

Existe-t-il vraiment de telles personnes qui ne cherchent pas du tout de sens ?

J'en ai rencontré pas mal. D'abord, j'étais victime d'une illusion : je pensais que ces personnes vivaient vraiment une sorte d'anxiété intérieure, mais ne savaient pas comment l'exprimer, ou bien qu'elles n'en étaient pas conscientes. J'ai changé d'avis maintenant que j'ai rencontré à Londres pas mal d'hommes et de femmes qui ne se posent certainement pas la moindre question ; elles n'éprouvent aucun besoin de chercher du sens, cela ne les intéresse pas. De toutes apparences, leur expérience est simplement une réaction aux événements et aux circonstances au fur et à mesure qu'ils se présentent.

Diriez-vous que cette attitude peut survivre à une crise qui pourrait se présenter dans leur vie ? Je m'intéresse à un certain nombre de personnes qui nous écrivent pour dire les effets de toute sorte de crises, et comment, jusqu'au moment où elles furent confrontées à des événements qui exigeaient un sens — le deuil et ainsi de suite — elles ne cherchaient vraiment aucun sens. Diriez-vous que les personnes que vous décrivez n'ont jamais eu à affronter des problèmes qui demandent quelque chose de plus profond que l'existence quotidienne ?

Permettez-moi de vous raconter une étrange expérience que j'ai vécue l'an passé [1971]. Au mois de mars, [302] à cette époque, j'étais très malade. J'étais en train de mourir. Pendant une semaine environ j'étais inconscient et je délirais. D'une part, je disais des choses dépourvues de sens aux personnes autour de moi. Mais tout le temps, il y avait le développement d'une sorte de dialectique à l'intérieur de moi, dont j'étais conscient et qui tenait la route. Il s'agissait de l'extension d'un rêve ou d'une vision, que je vais vous raconter maintenant.

Le premier jour de ma maladie, j'avais rendu visite à une femme persane qui avait une enfant handicapé moteur (spastique). Je lui rendais visite avec mon médecin. Je vis cet enfant bouger sur le lit, émettant des gémissements, essayant de faire des mouvements, mais incapable de les coordonner. Il tenait simplement une bouteille de lait en main, gémissant et cherchant quelque chose. Ensuite, quelques personnes sont arrivées ainsi qu'une famille persane. La situation était plutôt drôle : la mère ennuyée, ça sautait aux yeux, aurait préféré qu'elles partent. Soudain, l'enfant spastique semblait prendre conscience de la situation et se leva quelque peu disant : « Maman, kawa ! » Cela voulait dire que l'enfant savait que l'on offre du café à tout hôte ; il rappelait à sa mère de leur présenter du café. Ce qui était frappant, profondément émouvant, était de voir cet enfant sortir tout à coup de ses limites, sa prison d'enfant spastique, et de manifester un intérêt altruiste pour ces personnes. J'en étais fortement impressionné.

La nuit suivante, je devins très malade ; je commençai à perdre conscience. Puis j'eus un rêve — ou bien le vis-je d'une façon imaginaire ? — je ne sais. Je me vis sur une plaine très blanche pendant une nuit noire ; j'étais couché sur le sol. Je ne pouvais voir aucune lumière ni à droite ni à gauche, pas de maison, rien, sauf sortant de terre, par-ci par-là, de petits êtres spastiques semblables à des vers de terre. Certains d'entre eux prononçaient le mot « café » (kawa en perse) ; ils portaient une très petite lumière, comme des vers luisants. Soudain j'avais l'impression d'avoir une vision de l'univers entier : notre univers est tel où chacun, jusqu'à un certain degré, est un enfant spastique. Chacun se meut selon son propre spasme, qui peut être l'ambition, l'argent, le sexe, n'importe quoi. Chacun est prisonnier de son propre spasme comme cet enfant spastique. Mais il arrive que soudain certains d'entre eux prennent conscience de réalités en dehors d'eux-mêmes et commencent à demander du café pour les autres.

Pour moi, c'était une forme de dialectique qui se développa pendant toute une semaine dans mon inconscient alors que je délirais aux yeux des autres personnes. Il me sembla que tout l'univers était ainsi. Le sens de tout progrès dans le monde était que nous devrions aider toutes ces personnes spastiques autour de nous de façon à devenir capables, à certains moments, de demander du café pour les autres. Ceci dura toute une semaine avec des développements que je ne préciserai pas maintenant. Il y avait une séquence dialectique dans tout ceci.

Je pense maintenant que vous avez raison, quand vous avez dit qu'il y a des personnes qui, à moins de faire une crise, ne sont pas conscientes de tout ceci. Ce sont en effet des personnes spastiques, qui se meuvent [304] seulement de façon quelque peu mécanique, jusqu'au moment où leurs yeux s'ouvrent tout à coup et ils prennent conscience des autres.

Ceci suggère que notre état naturel n'est pas d'être conscient du sens, et que tous nous devons sortir de cet état.

Selon ma propre conception qui est purement individuelle et que je ne peux ni prouver ni réfuter, je pense que l'enfant spastique ne pourrait jamais être capable de songer à du café pour d'autres personnes si cela ne lui était pas donné ou suggéré par quelque chose ou quelqu'un qui lui est transcendant : ce qu'un chrétien appelle la grâce.

Quelles limites mettriez-vous à ce qu'on appelle le transcendant ? Nous avons un grand nombre de personnes parmi nos correspondants qui disent : « Nous avons trouvé un sens, c'est cela notre expérience religieuse ». Nous ne pouvons approcher entièrement cette réalité sans préconceptions, sans certaines valeurs qui nous soient propres. Nous devons demander comment le pouvoir transcendant peut être reconnu, et comment percevoir la bonté ou la malignité des influences de ce genre.

Je ne me posais aucune question à ce sujet : j'en étais venu à cette interprétation du rêve parce que j'avais déjà mes propres convictions religieuses. Celles-ci sont en relation avec une puissance personnelle ou super-personnelle, avec qui je pense avoir eu un contact personnel à certains moments de ma vie — aux moments décisifs de ma vie. J'ai eu dans ma vie tout à fait personnelle et intime, d'abord un sentiment de présence, d'une présence donnée et super personnelle. Ce sentiment demeurait en moi une heure entière de façon très intense, m'envahissant, me faisant pleurer sans la moindre raison, me submergeant complètement. Ceci m'est arrivé aux bords du lac de Galilée, peut être sous l'influence de l'environnement, le paysage et les souvenirs associés au lac de Galilée dans l'Évangile. Mais c'était tellement saisissant que je vis soudainement que l'intention que j'avais eue d'aller à Jérusalem était tout à fait inutile. Ce que j'avais vu et ressenti dépassait tout ce que j'aurais pu faire à Jérusalem. Il ne me restait qu'à retourner immédiatement en Europe et rien d'autre.

Avez-vous connu à d'autres moments cette sensation de présence ?

Oui, beaucoup, mais celle-ci, ainsi que le rêve des personnes spastiques, étaient les plus frappants. L'impact de ce rêve sur moi était le suivant : si je voulais voir les enfants spastiques sortir du sol, je ne pouvais le faire que si moi-même j'étais couché par terre tout à fait à plat, perdant toute sensation de ma propre importance, réalisant que tout ce que je faisais : écrire, parler aux gens, n'avait aucune importance. La seule chose qui importait était d'être capable de rester couché sur le sol. Alors je pouvais voir ces personnes spastiques qui se levaient. La seule chose que je peux faire est d'aider de telles personnes.

Comment mettriez-vous en rapport ces expériences en rêve et le sens de présence que vous avez ressentie avec les expé- [306] riences que d'autres personnes appelleraient purement psychiques ?

Je n'ai aucune expérience psychique de quelque nature que ce soit. Ces choses me sont entièrement étrangères.

Beaucoup de personnes nous écrivent en décrivant ce qui leur semble être une véritable expérience religieuse alors qu'ils ont vu une lumière, ou des lumières, ou leurs environnements illuminés ; ceci se combine avec la joie et parfois de la crainte. Pourquoi est-ce si courant ?

Je pense que c'est un phénomène courant dans toutes les religions. Moi-même, par exemple, j'éprouve très souvent un sentiment, non d'une lumière extérieure, mais d'une sorte d'illumination intérieure, quelque chose de radieux associé au nom de Jésus. J'ai beaucoup pratiqué ce que les orthodoxes appellent la prière de Jésus, qui consiste simplement dans la répétition du nom de Jésus. Cette expérience du nom de Jésus peut devenir quelque chose qui vous imprègne et vous donne une sorte de lumière intérieure : vous vous sentez entouré d'une lumière intérieure que vous ne pouvez décrire.

Comment pouvez-vous défendre ceci devant la critique du sceptique qui y verrait simplement une technique dont le contenu est sans rapport ? N'importe quelle philosophie que vous aimez pourrait servir de contexte à cette sorte d'expérience.

Je ne veux pas le nier. Je pense que c'est tout à fait possible qu'il y ait une origine psychologique. Mais je dirais en même temps que je ne dissocie pas Jésus de Mohammed, ni de Bouddha ou de Krishna, ou de beaucoup d'autres divinités, Isis ou Aphrodite. Je pense que beaucoup de personnes ont des contacts authentiques avec Jésus sous d'autres noms et formes.

Et je suppose qu'elles prendraient les mêmes attitudes que vous ?

Un Hindou certainement.

Vous dites ne pas avoir d'expérience psychique. Mais que diriez-vous à quelqu'un qui décrirait votre expérience comme psychique ? Votre sens de la présence par exemple ?

Je ne dirais rien. Sa déclaration pas plus que la mienne ne peuvent se prouver. J'en resterais là.

Un de nos grands problèmes consiste en la difficulté de distinguer entre ce que certaines personnes écarteraient d'emblée comme étant psychique et ce que d'autres apprécieraient comme étant de grande valeur et appelleraient religieuses. Et le cœur même de ces expériences qui, dans beaucoup de cas, paraît être semblable. Ce qui semble constituer l'élément religieux est la façon dont les gens réagissent, la façon dont ils reçoivent et répondent.

Ce sont des choses qu'on peut partager ou pas. Si quelqu'un ne partage pas son expérience, c'est inutile d'en parler. Dans ce domaine il n'y a pas de vérification au sens scientifique. Là où on ne peut pas mesurer, la vérification est impossible, et il n'y a pas de mesures à appliquer à ce genre de choses. C'est un domaine qui relève du qualitatif sans aucune recherche possible sur le quantitatif

[308] Vous diriez alors, qu'à moins de pouvoir présenter des résultats sous forme quantitative, votre travail n'est pas scientifique ?

Il fut un temps [1917-1918] où je travaillais dans le laboratoire de psychologie expérimentale à Genève avec [Édouard] Claparède. Il avait placé ces paroles de Lord Kelvin sur la porte de son laboratoire : « Si tu peux exprimer en chiffres ce dont tu parles, tu en possèdes une certaine connaissance. Sinon, tu n'en connais rien et ce que tu dis n'a guère de valeur ».

Seriez-vous encore d'accord maintenant avec ce point de vue ?

Certainement, d'un point de vue scientifique. Dans mon esprit je fais une distinction très nette entre ce qui peut être analysé par la recherche scientifique et ce qui ne peut l'être. Il n'y a pas de pont entre le quantitatif et le qualitatif.

L'un est-il plus réel que l'autre ou ne portez-vous pas de jugement ?

Il ne m'appartient pas de juger. D'une certaine façon, je suis un parfait agnostique et un parfait croyant d'autre part.

N'êtes-vous pas ouvert à la compartimentation, à penser en termes de deux mondes qui ne peuvent pas entrer en contact l'un avec l'autre ?

Je ne dirais pas cela. Je dis simplement que je ne me permets pas de dire que je sais, si je ne peux pas prouver par l'expérience ce que je sais.

Alors, la seule sorte de psychologie que vous accepteriez comme scientifique est une sorte de psychologie behavioriste ?

Non, je rejette le behaviorisme comme je rejette la psychanalyse. En ce qui me concerne, la seule forme de psychologie scientifique prouvée est la psycho-statistique.

On pourrait objecter à Lord Kelvin qu'en fait les nombres n'ont d'autre signification que mythique.

Les nombres sont la seule façon pratique d'appliquer la connaissance à la vie. Sans les nombres, il n'y a pas de connaissance scientifique, pas de technique scientifique. Je ne crois pas du tout dans une mystique des nombres.

Je pense que Kelvin disait aussi qu'il ne pouvait réellement comprendre une théorie que s’il pouvait construire un modèle.

C'est de l'imagination. Cette phrase n'a aucune valeur pour moi. Ce qui a de la valeur est le nombre, la réalité. Le modèle n'a pas de réalité ; c'est une illusion de l'esprit. Dans le domaine de la science, les modèles peuvent changer tous les vingt ans, les nombres restent.

Mais un modèle est utile pour communiquer vos idées à quelqu'un d'autre.

Oui, de façon purement empirique.

Je pense qu'on peut soutenir que les nombres sont aussi un simple modèle, que toute description scientifique est peut-être un modèle dans un langage différent : un langage qui [310] est plus pratique dans un certain sens; vous pouvez vous en servir pour contrôler ou pour prédire. Mais c'est cependant un modèle : cela ne nous rapproche pas davantage de ce qui est vraiment là.

Je ne comprends pas l'idée de « ce qui est vraiment là ». J'ai été impressionné profondément par quelque chose qui s'est passé dans un laboratoire de botanique. J'essayais de dessiner ce que je voyais sous le microscope. Le professeur vint voir ce que chacun faisait. Moi, je dessinais des cellules ; mais à la place de laisser des intervalles entre elles je les dessinais tout à fait contiguës. Le professeur me dit : « Que pensez-vous que vous êtes en train de faire ? » Je dis : « J'essaie de dessiner ces cellules ». « Pas du tout, répondit-il, vous faites de la métaphysique ». Ces paroles me sont restées et ont eu une énorme influence éducative sur moi.

Que voulait-il dire ?

Il voulait dire que j'étais en train de dessiner quelque chose qui n'était pas une réalité physique. Les intervalles entre les cellules étaient la réalité ; mais moi, j'étais en train de dessiner des cellules qui se touchaient, ce qui n'était donc pas une réalité physique et par conséquent pas de la physique non plus ; donc de la métaphysique, de la spéculation.

Voulait-il dire que vous aviez permis que votre perception soit influencée par une théorie métaphysique ?

Je ne pense pas qu'il soit allé aussi loin. Je pense que pour lui la métaphysique était une des pires qualifications. Je dessinais simplement quelque chose que je ne voyais pas.

Vous venez justement de dire maintenant que vous n'acceptiez pas la conception de « ce qui est réellement présent là ». Mais au début, vous parliez de l'expérience religieuse comme expérience d'une réalité transcendante.

Veuillez m'excuser, je déteste les mots « expérience religieuse ». Je pense qu'ils sont la cause d'une grande confusion et j'en veux à William James [philosophe pragmatique américain 1842-1910] d'avoir introduit pareille idée. Essayez par conséquent de trouver d'autres mots. Il y a quelques mots que j'aimerais faire disparaître du dictionnaire, tels que « expérience religieuse » ou le mot « mysticisme ».

Pourrais-je définir l'expérience religieuse comme l'expérience d'un phénomène religieux, en d'autres termes, comme quelque chose qui est l'objet propre de notre intérêt religieux ?

Le mot « phénomène » suffit amplement — « ce qui apparaît ». Qu'y a-t-il derrière l'apparence ? Je ne le sais ; quantitativement, scientifiquement, je ne le sais.

Mais vous avez des critères pour dire : « J'ai fait l'expérience de ceci ; je suis maintenant dans le « domaine religieux » ».

Je peux dire que ceci est le domaine des expériences religieuses ; vu de l'extérieur, je pense qu'un sociologue ou un psychologue athée seraient d'accord avec moi sur la définition d'un phénomène religieux.

[312]Vous ne pensez pas que c'est nécessaire d'avoir soi-même un intérêt religieux, d'être sensible à quelque chose avant qu'on puisse reconnaître ce qui est important dans ce domaine ? Je ne pense pas qu'un athée ait assez d'intérêt dans le domaine de la religion pour percevoir les caractéristiques importantes d'un phénomène religieux.

Je connais des psychologues de la religion qui sont des athées et qui s'intéressent très fort aux phénomènes mystiques, etc.

Sont-ils qualifiés pour les interpréter correctement ?

Oui, parce qu'ils ont un esprit scientifique. L'interprétation ne m'intéresse pas tellement, ce qui m'intéresse, c'est la description.

Mais si vous décrivez un phénomène comme étant religieux, ce mot a alors sûrement une valeur interprétative ?

Il a seulement un sens conventionnel. Je déteste également les mots « religion » et « religieux ». De même que le mot « mysticisme », la « religion » ne trouve pas place dans la Bible.

Vous finissez par adopter une position purement phénoménologique. Vous dites : « Je ne demande pas une interprétation de ces expériences ; tout ce que je ferai est simplement les approcher toutes ».

Oui, exactement.

[313] Ceci semble être plutôt réducteur. Ce qui est important pour la personne qui a vécu l’expérience en est l’interprétation.

Je suis incapable d’en donner l’interprétation. Je peux simplement essayer de tâtonner, de voir ma voie à un moment donné.

Comment pouvez-vous alors évaluer l'expérience d'autres personnes ?

Je n'évalue pas l'expérience d'autres personnes.

Diriez-vous que ceci est une attitude scientifique ?

Oui, exactement. Le mot « valeur » n'a pas sa place en science.

D'où viennent les valeurs alors ?

Je n'ai probablement pas de valeurs.

Vous n'avez pas de valeurs ?

Je ne pense pas. J'ai des réactions.

Vous pensez que les principes du comportement humain sont purement relatifs au moment ?

C'est une question d'éthique personnelle.

Oui, mais cela n'est pas en rapport avec la question de valeur ?

Je ne sais pas. Je hais le mot « valeur ». Je hais tous ces termes philosophiques. Je peux peut-être parler de [314] guidance ; je sais ce que cela signifie ; je sais ce que je ferais dans des cas particuliers. Ou même d'amour, qui est un mot terrible.

Dites-vous que toutes ces choses sont intuitives, qu'il ne sert à rien d'essayer d'en faire un système ?

Je ne sais pas ce que signifie « intuitif », bien que je fusse un disciple de Bergson dans ma jeunesse. Mais je crois qu'il peut y avoir cette conviction, qui n'a rien à voir avec la science, qu'il y a une lumière intérieure donnée par Dieu. J'en parle dans le sens que lui donnent les quakers.

En fin de compte, la seule guidance valable est justement ce que tout un chacun éprouve comme sa propre expérience individuelle ?

Il n'y a pas deux cas qui soient semblables. Il ne peut y avoir de valeurs absolues qui ont la même force pour des personnes différentes. Bien que j'admette tout à fait qu'un État doit avoir des lois.

Lorsque saint Jean dit : « Il faut éprouver les esprits » (1 in 4, 1), pour voir quels sont les bons et les mauvais, n'incluait-il pas que vous deviez avoir quelques critères de jugement ?

Oui, j'ai des critères.

D’où viennent-ils?

Je pense qu'ils viennent de Dieu.

Ceci ne nous amène-t-il pas à une position où chacun peut dire : «Je possède mes propres valeurs intuitives, ma propre guidance, qui sont aussi bonnes que les vôtres » ?

Je pense certainement que vous avez toujours le droit de dire « ma guidance est aussi bonne que la vôtre ». Si c'est vraiment de la guidance, elle est aussi bonne que celle de n'importe qui. Il n'y a pas de guidance commune à deux personnes.

Mais notre connaissance de Dieu est imparfaite et chacun de nous interprète la volonté de Dieu selon sa propre expérience. Vous direz sûrement que certaines personnes sont plus proches de l'Esprit de Dieu que d'autres ?

Certainement. Mais Dieu a une façon différente d'agir selon chaque personne. Je rejetterais absolument comme une hérésie horrible — pour autant que je sois un chasseur d'hérésies, ce que je suis — l'idée que Dieu aime certaines personnes plus que d'autres. Je dirais qu'il n'y a rien de quantitatif en Dieu, en lui il n'y a pas de plus ni de moins. Ne quantifiez pas Dieu. N'évaluez pas son amour. L'amour de Dieu est une sorte de pression atmosphérique qui porte chacun de façon égale. La seule différence est qu'il y a des personnes qui s'ouvrent à cette pression, tandis que d'autres se ferment. Mais c'est le même amour entier, total, divin, absolu qui entoure chacun, qui parle à chacun, qui agit en chacun. [317]

Et un Hitler, un Staline sont complètement fermés à cela, pensez-vous ?

Certainement. Ils ont été entourés par la même pression d'amour divin que n'importe quel autre saint, mais ils se sont fermés.

Comme disciple de Bergson, pourriez-vous nous dire comment il approchait des questions de cette sorte ? Il aurait sûrement validé l'expérience d'autres personnes.

Oui, certainement.

Plus que vous ?

Non. J'ai le plus grand respect pour l'expérience sincère d'autres personnes. Comme disait Bergson, lorsque vous voulez connaître un sujet, vous allez trouver un spécialiste. Lorsque je veux connaître la réalité des choses spirituelles je vais directement trouver les mystiques, les saints, les personnes qui ont des visions ou des extases. Ils connaissent des choses que moi je ne connais pas ; je dois me renseigner auprès d'eux. Si j'ai des réparations électriques à faire dans ma maison, je fais venir un électricien.

Vous diriez alors qu'il peut y avoir une certaine valeur dans l'étude de l'expérience religieuse d'autres personnes ?

L'expérience religieuse d'autres personnes peut m'ouvrir de formidables paysages, d'énormes et nouvelles visions. Et je serai toujours reconnaissant à ceux et celles dont les visions ont enrichi les miennes.

Ceci comprendrait William James ?

Eh bien, j'ai des sentiments très complexes à l'égard de William James.

Beaucoup de personnes sont reconnaissantes à James parce que par ses travaux, il a ouvert leurs esprits à la possibilité de l'expérience religieuse.

Oui, son livre [Les variétés de l’expérience religieuse, 1902] a eu une influence énorme. Mais je me demande s'il n'a pas seulement soulevé un intérêt pour cette question. A-t-il mené à une foi plus grande dans la validité de ces expériences ? D'un point de vue scientifique, c'est très intéressant, mais pas du tout d'un point de vue religieux. La seule question religieuse pourrait être : est-ce que le livre de James a créé chez les personnes qui l'ont lu plus d'amour pour Dieu et pour leur prochain ?

Il a créé chez beaucoup de personnes, j'en suis sûr, qui auparavant n'étaient pas prêtes à regarder ces choses sérieusement, un empressement à se demander: «Je me demande s'il y a quelque chose en tout ceci ou non » ? Et ceci a fait tomber pas mal de personnes au bas de l'échelle qui...

Oui, probablement. Je pense que son influence peut avoir été très positive.

[318] Vous avez introduit beaucoup de valeurs ; vous les avez glissées par la porte arrière : des attitudes positives, l'amour de Dieu — pourquoi est-ce que ces choses en valent la peine ?

Oh, parce qu'on m'a dit que cela en valait la peine, Dieu me l'a dit.

Que diriez-vous de la personne qui aurait fait l'expérience contraire ?

Je dirais probablement qu'elle a fait une expérience authentique et que Dieu lui a parlé par sa conviction qui est très différente de la mienne. Mais il doit y avoir une faille quelque part. Je pense que toute expérience qui est authentique, immédiate, sincère est vraie. Je dirais qu'une expérience authentique conduit à un contact authentique avec Dieu.

Il me semble que ceci conduit à une grande richesse et en même temps à un désordre suprême.

Je ne suis pas sûr que cet univers soit bien ordonné. Selon moi, cet univers n'est pas celui que Dieu a fait : c'est un univers imparfait. Et ce Dieu, mon Dieu, est un Dieu qui souffre.

Comment en arrivez-vous à ce jugement sur votre Dieu ? Vous avez choisi votre Dieu.

Non, je n'ai pas choisi mon Dieu. Dieu a choisi la sorte d'expérience, si vous aimez ce mot, qu'il m'a donnée. Ce n'est pas mon choix : c'est une sorte de révélation que Dieu m'a faite de lui-même.

Mais c'est vous qui choisissez. Vous dites que vous allez trouver les experts qui ont l'expérience. Mais il y a beaucoup de personnes qui vous donneraient des conseils différents, qui prétendent avoir eu une expérience directe et authentique.

Je suis toujours disposé à les écouter.

Et alors vous discernez pour vous ce qui est valable ou pas.

Je pense que Dieu me guide dans mon interprétation et mon choix.

« Dieu » semble alors être simplement un nom pour ce que vous pensez être la réalité la plus valable.

Je suis tout à fait d'accord d'éliminer le mot « Dieu ». Il ne signifie rien. Il ne contient rien de précis ni d'instructif ni d'éclairant sur lui.

C'est dans la Bible, à la différence de « religion » et « mysticisme ».

Il ne se trouve pas dans la Bible. Dans la Bible, il a un nom très personnel, Yahvé. L'Ancien Testament ne parle jamais de Dieu de façon abstraite. Je pense que nous avons vidé le mot « Dieu » de toute signification. Si nous voulons vraiment que notre prière soit authentique, nous devrons nous adresser dans tous les cas à Dieu personnellement avec nos besoins actuels qui nous font nous adresser à lui. Il y a des moments où je lui dirais : « Seigneur de Beauté » ; à d'autres : « Seigneur de Vérité ». Mais pas : « Dieu », qui est simplement une abstraction. [320]

Où trouvez-vous l'unité dans ces différents aspects de Dieu ?

Je pense que toutes ces qualifications que nous donnons à Dieu, toutes nos demandes pour nos besoins, peuvent toutes se ramener à quelque chose que nous recevons de Dieu : « Tu es aimé », les paroles mêmes adressées par l'ange au prophète Daniel (Dn 9, 23). Et ma réaction : « Je t'aime et j'aime les autres » — c'est l'Évangile. « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? », demande l'Évangile : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout toi-même » (Mt 22, 37-40). C'est tout.

Mais ceci ne veut pas dire que vous devriez aimer tout ce qui, pour vous, a une signification au sens le plus large.

Je pense qu'un mot très important dans cette phrase de Jésus est « ton ». «Le Seigneur ton Dieu » est un Dieu dont tu peux faire l'expérience comme ton Dieu.

Pourriez-vous dire quelque chose au sujet du mal ?

Le problème du mal est insoluble pour moi si vous le séparez de l'idée d'une chute. La véritable tragédie n'est pas apparue avec le premier homme, mais avec la première séparation de ce que l'Évangile appelle la puissance des ténèbres, le Prince des ténèbres. À un moment donné, il y a eu un affrontement que nous ne connaissons pas entièrement, une séparation. Depuis lors, les créatures qui étaient créées pour vivre en synchronisation, pour coopérer, ont commencé à se dénaturer en se développant indépendamment. Je suis d'accord avec Teilhard de Chardin lorsqu'il dit que l'origine du mal peut déjà se rencontrer en biologie lorsqu'un tissu ou une cellule veut vivre une vie indépendante, ne dépendant plus des autres. C'est à ce moment que le cancer commence. Le cancer est vraiment un modèle du mal parce que c'est le genre de chose qui se déclare indépendant et qui veut croître indépendamment en rompant la coopération avec d'autres éléments. Il y eut à un certain moment, un temps de refus, lorsque Dieu demanda un « oui » ou un « non » à certaines puissances. Certaines dirent « non » et en disant ce « non » elles devinrent indépendantes. Et l'harmonie entière de tout l'univers fut brisée. Alors les différentes espèces biologiques commencèrent à se manger les unes les autres, etc. Ce n'est pas cela que Dieu voulait.

Je pense maintenant que Dieu est un Dieu souffrant, non un Dieu assis sur un trône, mais luttant avec nous, parmi nous. Et durant cette lutte, il lui arrive d'être blessé, même d'être apparemment tué dans telles ou telles âmes. Et pourtant nous croyons qu'il sera le plus fort à la fin. Comment un Dieu tout-puissant, comme je le crois, peut-il être en même temps un Dieu souffrant ? Être un Dieu souffrant ne veut pas dire qu'on peut lui imposer de force la souffrance. On ne peut forcer Dieu en rien. Mais volontairement, spontanément, il peut prendre la souffrance humaine sur lui partager notre souffrance, parce que c'est nécessaire pour que notre propre « oui » à son égard puisse être totalement libre.

Il veut que nous lui disions « oui ». Si nous devons pouvoir dire « oui » valablement, nous devons aussi être capables de dire « non ». Et si nous sommes capables de [322] dire « non », cela ouvre la porte à tous les reniements, les refus, les chagrins, les catastrophes et tout le reste.

Je m'étonne combien cette harmonie qui existait jadis et qui a été cassée est, à vos yeux, en relation avec l'expérience que beaucoup de personnes rapportent comme étant une sorte de sentiment « océanique », un sens d'unité cosmique, comme formant d'une certaine façon « un » avec leur environnement — la sorte de chose que [William] Wordsworth a décrit ?

Je pense que dans cette vie déjà cette harmonie, cette unité peut être établie par quelques personnes privilégiées. Je pense qu'il y a des personnes, des saints par exemple, qui peuvent obtenir un pouvoir sur le monde physique, le monde animal et végétal.

Mais l'établissement de cette harmonie même est peut-être quelque chose de différent de la vision momentanée que beaucoup de personnes décrivent dans leur expérience.

Cet instant de vision est une partie de l'harmonie originelle, je pense, une anticipation de ce que nous aurons ou pourrons avoir.

Qu'en est-il alors de la doctrine chrétienne de la création qui dit qu'elle est très bonne ?

Elle était très bonne. Je pense que l'important est ce qui s'est passé dans le monde des anges. Je crois fermement en un monde angélique qui est plus important que notre monde humain. Je pense que de grandes décisions ont été prises dans le monde des anges et des démons.

Je pense que la seule représentation correcte de la grande personne du démon est la représentation musulmane. La représentation chrétienne est une caricature. Le Satan musulman est Iblis. Le péché d'Iblis fut un excès d'amour pour Dieu. Il était tellement attiré par la beauté de Dieu, la splendeur de Dieu, qu'il ne pouvait pas supporter l'idée que Dieu puisse un jour venir parmi les hommes. Il rejeta cette idée afin de sauvegarder l'unicité de Dieu, la suprême beauté de Dieu. C'est la conception musulmane, qui est très belle.

Mais n'est-ce pas l'élément d'indépendance que vous trouviez être au centre de la conception chrétienne de la chute ?

Je pense que le lien entre les deux conceptions est une certaine recherche de noblesse et de pureté. Nous ne devons pas voir Satan dans la caricature du monde occidental. Il est un personnage de grande noblesse, beauté et importance. Il demeure un Prince des anges. Et les vraies tentations qui viennent de Satan ne sont pas des tentations ignobles, comme celles qui viennent des instincts. Elles viennent sous la plus belle forme de l'intellect, le moral, le spirituel et l'esthétique : des créations séparées de Dieu. Elles se trouvent en toute création artistique qui nous mène au désespoir ou qui est une expression de désespoir. Je vais dire quelque chose qui pourrait vous scandaliser. Je considère les œuvres de Wagner et des musiques comme la neuvième symphonie de Beethoven et les nocturnes de Chopin comme influencées par le diable, parce qu'elles sont souvent l'expression d'un pur désespoir, sans la moindre lueur d'espoir du monde beau, grand, mais séparé. [324

Est-ce que celles-ci n'expriment pas une authentique expérience ?

Si, mais il n'y a pas de place pour Dieu.

Mais est-ce qu'on ne trouve pas Dieu dans cette conscience existentielle de désespoir et dans le fait d'y faire face ?

Certainement, si ce désespoir est transformé par une lueur de lumière, Dieu y serait présent. Mais dans le cas de Schopenhauer, par exemple, c'est diabolique.

Mais le désespoir peut de fait être un état créatif. Beaucoup de personnes décrivent qu'elles ont seulement été capables d'atteindre une nouvelle conscience de la vérité, résultat d'un désespoir total ; elles se sentent au fond du panier.

Vous revenez alors à cette image dont j'ai parlé quand j'ai moi-même fait l'expérience d'être couché à terre incapable de descendre plus bas encore. Comme une balle qui touche le sol et doit alors rebondir. Mais il y a des personnes qui restent à terre et ne voient aucune lueur d'espoir.

Est-ce que je peux revenir à Bergson ? Comment interpréteriez-vous son idée de l'élan vital en termes religieux ? Quelle relation y a-t-il entre ceci et ce que nous appellerions l'expérience religieuse ?

Jung a fait un lien entre eux. Pour lui, la libido était l'élan vital. Il y a une tendance vers quelque chose de toujours plus grand, tendant, comme dirait Teilhard de Chardin, vers le Point Oméga.

Mais est-ce que l’élan vital est quelque chose d'immanent ou est-ce quelque chose qui vient d'au-delà de l'homme ?

D'au-delà de l'homme, oui. Bergson a écrit explicitement dans une phrase dont je me souviens : « Je crois en un Dieu, libre et personnel, libre et créateur ».

Mais l'idée de la libido de Jung n'est pas aussi transcendante que cela.

Dans les deux dernières années de sa vie, Jung pensa cet élan comme existant vraiment. Et il ajouta à ceci son idée des Archétypes qui agissent sur nous depuis le commencement.

Pensez-vous que le mal puisse prendre une initiative ? Lorsque nous parlons de guidance, je pense à des démons déguisés en anges de lumière.

Il y a des critères très précis pour juger la guidance. D'abord la guidance ne doit pas venir seulement une fois ; elle doit être répétée. Deuxièmement, elle doit être prononcée dans le style de Dieu ; c'est très important. Dieu a son langage, à lui. Je dirai que vous pouvez reconnaître grammaticalement une phrase parlée par Dieu. Troisièmement, vous pouvez tester une guidance en la partageant avec d'autres personnes. Demandez à quatre ou cinq personnes qui comprennent votre problème de prier pour trouver une solution et demander une guidance, et voyez si les réponses convergent. Quatrièmement, celle sans équivoque : est-ce que cette guidance vous cause de la tristesse, de l'amertume, de la [326] haine ou bien la joie et l'amour envers Dieu et les autres ? Jugez l'arbre à son fruit.

Pourriez-vous dire quelque chose sur le style ? Différentes personnes le décrivent de façon différente. Les variétés d'expériences religieuses reflètent les variétés de la grammaire de Dieu. Comment pouvez-vous dire que tel est un vrai style et un autre un faux ? Que se passe-t-il si quelqu'un n'est pas d'accord avec vous sur le style ?

J'ai posé ces questions à plusieurs personnes et j'ai vu qu'elles s'accordaient sur le style de Dieu. Mais souvent, dans leurs interprétations, leurs développements des paroles prononcées par Dieu, elles essayaient de les formuler de façon humaine — en de longues phrases que l'on ne peut pas attribuer à Dieu. Dieu parle toujours en de très courtes phrases. Souvent il ne dépasse pas plus de cinq ou six mots. Ils sont prononcés d'une façon telle que je ne trouve qu'un adjectif : IRRÉVOCABLE. Il ne laisse la porte ouverte à aucun argument, aucune contestation, aucun questionnement. Je pense que ce sont les deux caractéristiques : une grande brièveté et un caractère absolu.

Beaucoup de personnes qui nous écrivent disent que leur première conscience de cette autre dimension leur vint sous forme de doutes. Des questions s'élevèrent elles-mêmes. Ceci semble être un problème différent du verdict final, autoritaire et définitif &la ressemble davantage à de l'incompréhension.

C'est un autre problème. C'est ce que j'appellerais la méthode d'infiltration par Dieu. Vous vous rappelez l'épisode dans l'Évangile des deux disciples sur la route d'Emmaüs. Ils discutent entre eux quand Jésus arrive (cf. Lc 24, 13-16). Dans l'Évangile, lorsque Jésus rencontre des personnes, il leur fait face. Ceci est le seul cas où Il s'approche d'eux par-derrière. Il les suit, les écoute, les entend et entre dans leur conversation. Ceci n'est pas la façon de parler avec autorité, mais la méthode d'infiltration. Il peut entrer en nous comme l'encre peut pénétrer dans du papier buvard.

Il se peut qu'il y en ait qui ne soient conscients d'aucune guidance au moment même, rien de transcendant, mais plus tard ils regarderont en arrière et verront un style; ils verront que des portes furent ouvertes et fermées.

Oui, cela arrive.

Je me demande si les idées de Michael Polanyi vous intéressent, lorsqu'il fait la distinction entre la connaissance explicite et tacite, et suggère que la connaissance tacite est plus fondamentale que la connaissance explicite. Je pense que la connaissance explicite s'ajoute à la connaissance tacite de façon continue.

Je tiens seulement beaucoup à ne pas mélanger ce qui est science avec ce qui ne l'est pas, c'est-à-dire, ce qui n'est pas vérifiable, mesurable.

Mais toute science ne peut pas s'exprimer en termes de choses matérielles.

Je ne réduis pas la réalité à des choses matérielles. Pour l'instant, je parle seulement des critères de la connaissance scientifique. [328]

Est-ce que Bergson aurait admis que l’élan vital soit ouvert à l’investigation scientifique ?

Non. Il insista là-dessus.

Comment alors défendre sa philosophie contre l’accusation de produire un deus ex machina dans cet élan vital, une sorte de Dieu qui remplisse les lacunes dans les parties que la science ne peut expliquer ?

C’était simple pour Bergson : il ne s’appuya pas sur la science, mais sur l’intuition, et l’intuition est quelque chose de tour à fait différent de l’approche scientifique.

Et le critique dira que vous déplacez gentiment le problème dans un monde où vous ne pouvez plus le questionner. Selon Polanyi, il n’est pas nécessaire de prendre cette sorte d’action défensive, puisque d’après lui, la science dépend davantage de l’intuition ; on est actuellement prêt à le reconnaître.

Ne compliquons pas les choses. je parle de la connaissance scientifique. Lorsque je dis que le roi Louis XV1 fut décapité le 21 janvier 1793, ie parle de quelque chose que l'on peut vérifier. Ceci est de la connaissance scientifique. Mais il y a beaucoup de choses qui ne sont pas de la connaissance scientifique. Nous parlons des lois de la nature: elles n'existent pas. Nous avons seulement les calculs des probabilités et les statistiques. Vous ne pouvez pas, par exemple, prouver qu’il ne peut pas y avoir une résurrection des morts. La seule chose que nous pouvons dire est que jusqu'à maintenant, nous ne disposons pas d'un cas vérifiable de résurrection d'un mort. Cela ne signifie pas que, parce que quatre-vingt-dix-neuf ne sont pas ressuscités, le centième ne ressuscitera pas. C'est une question de probabilité : il n'y a pas de lois. Les lois de la nature sont une fiction de l'imagination. En ce qui me concerne, je ne vois pas de conflit entre la religion et la science parce qu'elles ne se mélangent d'aucune façon.

Vivons-nous alors dans un ordre dualiste ?

Exactement, je suis d'accord avec vous. Du point de vue de la connaissance, nous ne pouvons jamais mélanger ce qui est vérifiable avec ce qui ne l'est pas. Du point de vue de la connaissance, nous vivons dans un monde dualiste. Mais je ne dis pas que la science nous donne l'essence du monde.


Lilian Silburn (1909 – 1993)

Le Vide, le rien, l’abîme482.

L’expérience spirituelle est bien plus une expérience de plénitude qu’une expérience de vide; pourtant l’une n’est pas possible sans l’autre, la vie mystique étant constituée par une alternance ininterrompue de vides et de pleins qui vont s’approfondissant de concert.

Avant d’entrer dans cette vie nouvelle, on ne peut imaginer ni se faire quelque idée, même approximative, du vide mystique, car on voit seulement des reflets de surface, jeux de lumières et d’ombres sur un écran qui n’offre qu’une illusion de profondeur; mais dès que l’on aborde la vie réelle, l’écran s’évanouit, une troisième dimension se présente soudain, tout se creuse, s’approfondit, l’espace s’ouvre à l’infini, devient ce domaine immense dans lequel vacuité et plénitude prennent un sens parce qu’elles touchent à l’être substantiel.

Ainsi le vide donne relief et intensité aux êtres et aux choses qu’il enveloppe, il les situe à leur juste place et permet leur vivante interpénétration. Vide ou énergie vacuitante, pénétration et plénitude dépendent donc les uns des autres et engendrent une manière très nouvelle d’éprouver et de comprendre. Dès que les cavernes de l’entendement et de l’imagination sont vacantes, l’essence divine se révèle; mais on pourrait aussi bien dire qu’une chose indicible s’infuse constamment dans l’intime de l’être et le vide de son contenu; trop subtile pour être appréhendée, elle produit l’impression d’une étrange vacuité; reconnue ensuite, elle devient plénitude; trop puissante, elle cause ivresse, extase et ravissement. Mais à leur tour, des états qui ont d’abord fulguré comme plénitude apparaissent comme vide une fois dépassés.

En fait le vide mystique est d’une richesse inépuisable. […]


CONCENTRATION MENTALE ET VIDE MYSTIQUE SPONTANÉ

Le terme «vide» prête à équivoque. Il faut donc distinguer le vide mort et stérile de la concentration volontaire du vide spontané, vivant, qui apporte des énergies. Le premier vide mental acquis par un effort intense et persévérant vise à l’inhibition ou à l’arrêt de la pensée; c’est un vide punctiforme où la conscience se resserre et se rétrécit sur un point. Par contraste avec cette vacuité rigide, figée, fermée sur soi que caractérise la contraction, le second vide, mobile et fluide où la conscience se relâche, s’élargit, est «ouverture», car il n’a pas de limite.

On peut encore préciser : si dans le vide-concentration le moi est actif et le vide immobile, dans le vide spontané au contraire, le moi est passif et le vide dynamique.

Je fabrique le premier, j’accueille et reçois le second.

[…]

Par contraste avec le vide passif issu de l’activité mentale, le Vide mystique ne résulte jamais d’un effort, on ne peut pas même le provoquer; il s’établit soudain, sans qu’on le cherche, sans qu’on le désire. En conséquence les maîtres des disciplines les plus diverses, chrétiens, Indiens, musulmans et autres font dépendre ce vide de la grâce, pur don gratuit et indéterminé. En agissant, la grâce commence par précipiter qui la reçoit dans le vide ou ce que l’on appréhende comme tel lorsque l’agitation a pris fin. En effet la grâce est infiniment délicate, elle pénètre [18] de façon trop intime, trop silencieuse pour qu’on la décèle. Perçue ou conçue, elle n’aurait rien de suprême. Sens, mémoire, imagination, pensée, intuition ne peuvent l’appréhender; mieux encore, dès que la grâce s’infuse dans les profondeurs du Soi, ces facultés se trouvent privées de leurs activités. N’éprouvant rien, on se croit vide :

«Si l’effort tendu vers une tâche, un devoir à accomplir est anéanti, l’ignorant imagine que lui aussi est réduit à rien. Il n’en est pas de même quant à la Réalité intériorisée, siège de l’omniscience : elle ne peut jamais être anéantie, puisqu’elle est la seule chose que l’on puisse percevoir» (Spandakārikā, I, 15-16).

Plus tard les effets de la grâce, devenus sensibles, se manifestent clairement. […]


VIDE ET DÉTACHEMENT DE LA QUIÉTUDE

En ce premier vide le Soi est saisi dans son intimité apaisée; le cœur repose dans la douceur d’un calme vide et silencieux; les préoccupations s’évanouissent comme par magie; on y jouit sans se lasser de la simplicité de sa nature, de l’essence nue de son être. On y est conscient, mais sans faire acte de conscience.

[…]

À ce stade il ne sent plus son amour, il ne le proclame plus, mais ses actes en portent témoignage. L’amour véritable commence ici, dans l’oubli du moi et de l’autre : plus de retour sur soi, plus d’objet séparé; identifié à l’aimé, comment pourrait-il dire «j’aime»? Comment pourrait-il penser à celui qui réside dans l’intime de son être, se confond à sa substance? Alors, que l’aimé vive ou meure, qu’importe! Ainsi le cœur est vraiment vide, il n’a plus ni passion, ni émotion, ni attachement. Quelque chose qui ressemble à l’amour le remplit, ou plutôt il n’est plus qu’amour.

Sur le plan de la volonté, il se passe une évolution parallèle à celle du cœur. La volonté n’est plus tendue vers ses satisfactions habituelles et cesse d’osciller sans fin entre prendre et rejeter; elle s’assouplit et se dégage, orientée vers un seul but, obscur il est vrai. La vacuité porte ici sur l’intentionnalité, ce que l’Inde appelle arthakrijākāritva, ou «préoccupation prévoyante» de Heidegger, c’est-à-dire la préoccupation de l’homme pour son individualité en tant que telle. L’ego une fois éliminé, le Je profond se dévoile, libre des tourments vis-à-vis de soi et des autres, caractéristiques de l’ego. […]


VIDES INCONSCIENTS

Au sortir de la nuit, l’âme est établie en une telle paix qu’elle est comme silencieuse et endormie. Elle jouit de plus en plus souvent de précieuses inconsciences échelonnées tout au long de l’itinéraire mystique et qui peuvent durer de quelques secondes à plusieurs heures.

[…]

Grâce au vide du dénuement, le «je» façonné et impur (que l’Inde nomme ahamkāra), après avoir perdu ses possessions, est détruit; puis, le «je» naturel et profond qui demeurait encore, meurt à son tour dans la Nuit. Néanmoins l’anéantissement n’est pas complet tant que le mystique n’a pas obtenu la nudité essentielle en s’immergeant dans le «Je» universel. Pour parvenir à ce niveau cosmique, les traces d’attachement et d’habitudes ancestrales qui subsistent dans son inconscient doivent être détruites, à l’aide d’une vacuité nue, aveugle, qui l’amènera au Rien.

[…]

Un problème analogue se pose quant au souvenir : si l’âme ne se souvient plus ensuite de ces hautes faveurs, quel profit en retire-t-elle? À cela sainte Thérèse répond : «Bien que l’on ne puisse expliquer ces faveurs, elles demeurent parfaitement gravées dans le plus intime de l’âme, et l’on n’en perd jamais le souvenir. Mais, ajouterez-vous, si elles n’ont aucune image qui les représente, et si les puissances ne peuvent les comprendre, comment peut-on s’en souvenir? Moi non plus je ne le comprends pas. » 483. Quant à l’effet extraordinaire de cette oraison, il consiste en un

«tel oubli de soi que l’âme semble véritablement n’avoir plus d’être... Elle est tellement transformée qu’elle ne se reconnaît plus. Elle ne songe plus qu’il doit y avoir pour elle un ciel, une vie, un honneur propre, parce qu’elle est tout entière occupée à la gloire de Dieu... Ainsi non seulement, elle ne se préoccupe pas de ce qui peut arriver, mais elle est sous ce rapport dans un oubli tellement étrange que, je répète, il semble qu’elle n’est et qu’elle voudrait n’être rien en rien...» 484. [42]

Afin de parvenir à ce degré élevé d’oraison, l’âme selon la comparaison de Thérèse d’Avila, a dû s’enfermer comme le ver à soie dans un cocon étroit et obscur qu’il a filé lui-même. C’est là qu’il meurt au monde, là qu’il perd ensuite sa vie de ver afin de renaître papillon 485 […]


ANÉANTISSEMENT ET RIEN

L’inconscience de ces profondes immersions permet donc l’anéantissement par lequel se parachève le dénuement.

[…]

Ibn'Atā'Allāh décrit ainsi l’anéantissement (fanā») :

«L’homme disparaît de lui-même, il ne sent rien des apparences extérieures de ses membres, ni du monde extérieur, ni de ce qui se passe en lui; il disparaît de tout cela, et tout cela disparaît de lui, fuyant vers Dieu d’abord, en Dieu ensuite.» […]


CONSCIENCE REVENUE SE DÉTACHANT SUR UN FOND DE VIDE INCONSCIENT

[…]

Bien que trente rayons convergent au moyeu

c’est le vide médian

qui fait marcher le char.

L’argile est employée à façonner des vases,

mais c’est du vide interne

que dépend leur usage. [52]

Il n’est chambre où ne soient percées porte et fenêtre

c’est donc le vide encore

qui permet l’habitat.

L’être a des aptitudes

que le non-être emploie (XI).

De même un être est efficace en tant seulement qu’il est vide, et ce vide se traduit par le non-agir. Tchoang-tzeu déclare au sujet des anciens sages : «Ils se tenaient sur l’abîme et se promenaient dans le néant. » 486. Pour eux tout suit alors son cours naturel.

[…]

«L’absence de pensée, c’est au sein de la pensée, demeurer sans pensée.» 487. «Lorsque l’esprit n’est plus que vacuité, on est capable de voir, d’entendre, de percevoir et de connaître, mais au milieu de toutes ces impressions, on reste dans une vacuité et une quiétude constantes... On n’est pas lié par le bien ou par le mal.» 488 […]


L’ABÎME

[…]

«Or l’abîme sans chemin de la divinité est si ténébreux et si inconditionné qu’il engloutit en lui-même tous les chemins divins, les activités et les attributs des (trois) Personnes dans le magnifique embrassement de l’unité essentielle; et la fruition divine s’accomplit dans l’abîme de l’Ineffable. Ici l’esprit trépasse dans la béatitude de fruition, il fond et s’écoule dans la nudité essentielle où tous les noms de Dieu, toutes les conditions et toutes les images qui se reflètent dans le miroir de la Vérité divine sombrent dans la Simplicité sans nom de l’essence, dans le sans chemin où nulle raison n’a prise.

«Or dans cet abîme insondable de la Simplicité, toutes choses sont embrassées dans la béatitude fruitive. Mais l’abîme lui-même ne peut être embrassé par rien si ce n’est par l’Unité essentielle. C’est en lui que doivent se résorber les personnes divines et tout ce qui vit en Dieu, car il n’y a ici que repos dans l’embrassement fruitif du flot de l’amour... C’est là le ténébreux silence dans lequel vont se perdre tous les amants. » 489



Table des matières

Cercles de mystiques 6

Notes éparses 6

Liste de feux 7

Figures distribuées selon de possibles rencontres 8

1 autour d'Isaïe -540 8

2 milieu indien > upanisads -350 Mundaka Up. > 8

3 > autour du bouddha -483? 8

4 autour de Socrate -399 > Plotin 270 8

5 milieu taoïste > Lao -300 Tchoang -250 8

6 puis de Jésus > François 0 1226 8

7 > mahayana indien puis chinois 700 9

8 soufis 900 9

9 hommes du blâme 1021 Sulami 9

10 béguines > Ruusbroec 1371 9

Age classique 10

11 autour de Jean de la X 1580 11

12 TOR > Bernières 1659Guyon 11

Dix-neuvième et vingtième 12

Collectifs et figures du monde mystique selon cinq localisations sur cinq demi-millénaires 14

Un aperçu du terme « mystique » 16

Mystiques aidés par des Aînés 17

1 De Socrate à Platon Plotin Denys Damascius Penrose. 19

La mort de SOCRATE rapportée dans le Phédon 19

INDICE [E.C.] Socrate 33

L'image de la caverne proposée par le disciple PLATON 34

Le néoplatonisme de PLOTIN et de PROCLUS 38

PORPHYRE sur PLOTIN 41

§3 Voici ce qu'il m'a raconté de lui-même 41

§7 Il avait des auditeurs nombreux ; mais comme disciples fervents et attachés 42

§9 Il y avait aussi des femmes qui lui étaient fort attachées 44

§12 Plotin était très estimé et vénéré par l'empereur Galien 44

Relevé des noms 45

Un dernier cercle est animé par DAMASCIUS 46

De l'Indicible 48

Du tout et du principe de tout 48

De l'inconnaissance 53

De l'absolu 59

L'influence perdure sur tous - dont le mathématicien PENROSE 62

Preface 62

Prologue 65

1 The roots of science 69

1.1 The quest for the forces that shape the world 69

1.2 Mathematical truth 71

1.3 Is Plato's mathematical world 'real'? 74

1.4 Three worlds and three deep mysteries 79

1.5 The Good, the True, and the Beautiful 84

2 Du Bouddha au Mahayana. 87

INDICE [E.C.] Bouddhisme 87

Transmission dans le bouddhisme 87

Symbolisme du "sang" 87

Exemples spécifiques 88

Lilian Silburn : 88

Le Bouddha 88

Le Mahayana 93

Le bodhisattva 99

La Réalité absolue 103

Le Silence du Buddha 112

Influence sur le Sivaïsme 114

µ 114

3 Le Tao 115

Tao Te King 115

Chapitres 1 & 2 115

Tchoang-tseu 116

Chap. I. Vers l’idéal. 116

Huainan zi 119

Chapitre VII « Les Esprits légers et subtils » 120

Poésies 122

Wang Wei 122

Tao poétique, Vrais poèmes du Vide parfait 123

Sung Chih wen 123

Meng Hao jan 124

Wang Wei 124

Tao Yuan Ming 125

Lu Yu 128

Wang Chang ling 129

Li Po 129

Han Yu 129

Chia Tao 130

Po Chu yi 130

Hsu Hun 130

Hsu Hun 130

Tu Tsun ho 131

Tu Fu 131

Ch'iu Wei (694-789) 131

Ch'ien Ch’i 132

Lang Chih yuan 132

Chiao jan 132

Yu Liang che 132

Tsui Hu 133

Liu Tsung yuan 133

ermite Tai shang 133

4 De Jésus aux apôtres, chrétiens de l'Antiquité 135

Évangile la ‘collecte’ de disciples 135

Appel des premiers disciples 135

Le sermon sur la montagne 135

Mission des Douze 136

Annonce des persécutions 137

Jésus proclame l'Evangile en Galilée 137

Appel de quatre pêcheurs 137

Institution des Douze 138

Pêche miraculeuse. 139

Choix des douze apôtres 140

Jésus et la foule 141

Les premiers disciples 141

Le groupe des apôtres 142

L'adjonction de Matthias aux onze apôtres 142

Relevé des noms 143

Des disciples aux Églises 143

De 'Jésus' à 'Dieu' 143

Et la suite de l'histoire ? 146

5 Orthodoxes grecs puis slaves 147

6 François d'Assise 'deuxième Jésus' 148

Du Commencement de l’Ordre 148

CHAPITRE II DES DEUX PREMIERS FRÈRES QUI SUIVIRENT LE BIENHEUREUX FRANÇOIS 148

CHAPITRE III DU PREMIER LIEU OÙ ILS DEMEURÈRENT ET DE LA PERSÉCUTION QU’ILS SUBIRENT DE LEURS PARENTS 150

CHAPITRE IV COMMENT IL EXHORTA SES FRÈRES ET LES ENVOYA PAR LE MONDE 152

CHAPITRE VIII COMMENT IL ORDONNA QU’ON TIENNE CHAPITRE ET DES POINTS QU’ON TRAITAIT EN CHAPITRE 157

Actes 157

CHAPITRE I LE PARFAIT DÉPOUILLEMENT DE SAINT FRÈRE BERNARD À LA PRÉDICATION DE NOTRE TRÈS SAINT PÈRE FRANÇOIS 157

CHAPITRE IV FRÈRE BERNARD COMMENT IL ALLA À BOLOGNE /3 161

CHAPITRE VII L’ENSEIGNEMENT DE SAINT FRANÇOIS À FRÈRE LÉON LA JOIE PARFAITE EST DANS LA SEULE CROIX /1 163

CHAPITRE VIII LA PAROLE DE DIEU ADRESSÉE À SAINT FRANÇOIS PAR FRÈRE LÉON /1 164

CHAPITRE IX LA DÉCOUVERTE DU MONT ALVERNE /2 166

CHAPITRE X COMMENT FRÈRE MASSÉE SONDA L’HUMILITÉ DE SAINT FRANÇOIS /4 172

CHAPITRE XI COMMENT SAINT FRANÇOIS COMPRIT LES ARCANES DU CŒUR DE FRÈRE MASSÉE /1 173

CHAPITRE XII COMMENT FRÈRE MASSÉE FUT ÉPROUVÉ PAR SAINT FRANÇOIS 174

CHAPITRE XV COMMENT SAINT FRANÇOIS ET SES COMPAGNONS FURENT RAVIS EN MÊME TEMPS QUE SAINTE CLAIRE AU LIEU DE LA PORTIONCULE /1 175

CHAPITRE XVI COMMENT DIEU RÉVÉLA À SAINTE CLAIRE ET À FRÈRE SYLVESTRE QUE SAINT FRANÇOIS DEVAIT PRÊCHER /1 177

CHAPITRE XVII COMMENT SAINT FRANÇOIS ABHORRAIT LE NOM DE « MAÎTRE » /2 180

CHAPITRE XVIII COMMENT LA MORT DE SAINT FRANÇOIS FUT RÉVÉLÉE À DAME JACQUELINE DE SEITESOLI ET COMMENT FUT RÉVÉLÉE À SAINT FRANÇOIS LUI-MÊME L’ASSURANCE DU SALUT ÉTERNEL /1 181

CHAPITRE XXIII LE LOUP RÉDUIT PAR SAINT FRANÇOIS À UNE GRANDE DOUCEUR 184

CHAPITRE XLIX COMMENT LE CHRIST APPARUT À SAINT FRÈRE JEAN DE L’ALVERNE ET COMMENT CE DERNIER FUT RAVI EN L’ÉTREIGNANT 1 187

collecte de noms 191

7 De Naqsband à la Voie 192

Brève introduction au soufisme 192

Quelques thèmes fondamentaux 194

L'invisible 194

L'intérieur 196

L'esprit 198

L'âme 201

Lui 205

Le guide 208

Filiations sufis et d’hommes du blâme 212

Ouverture : Une assemblée spirituelle 212

Trois tendances parmi les spirituels qui vécurent en terres d’Islam   212

Répartition des principales figures mystiques 213

Relevé des noms 216

1230 Attâr (1142-1230) 220

Le mémorial des saints 220

Le Cantique des Oiseaux 221

Le livre de l’épreuve 223

Le livre divin 224

Le livre des secrets 226

Naqsband 226

Lilian Silburn et son maître 228

AVANT-PROPOS 229

ENFANCE ET JEUNESSE 229

Les études 229

Lilian en société 230

Note sur les « trous » 231

1949 Départ en Inde 232

Précisions de Lilian sur la nature de ses « notes » 232

RENCONTRE AVEC LE GURU 236

Bain dans le Gange 237

Lettres aux amis 237

Je suis venue en Inde… 240

Les Maîtres de la lignée 248

Huzur Maharaj/2 248

Anecdote : Huzur Maharaj et la prostituée/4 249

Le soufi/1 250

Chachaji/1 251

Le guru/1 254

Lilian et le guru 1950-1966 256

1950 256

Extraits des lettres du guru 257

Extraits de lettres de Lilian au guru 260

Extraits du journal de Lilian 261

Réflexions personnelles 264

Lilian rencontre le soufi 267

1951 269

Extraits des lettres du guru 270

Extraits du journal de Lilian 273

Un poème chanté par le guru 273

Réflexions de Lilian 274

1952 274

Extraits des lettres du guru 275

Extraits du journal de Lilian 277

Extraits de lettres à Serge Bogroff 278

Mort du soufi 279

Après l’annonce de la mort du soufi 280

1953 281

Extraits des lettres du guru 282

Extraits du journal de Lilian 283

Extraits de lettres 284

1954 285

Extraits des lettres du guru 287

1955 289

Extraits des lettres du guru 291

Extraits du journal de Lilian 293

Extraits de lettres de Lilian 294

1956 295

Extraits des lettres du guru 296

Extraits de lettres de Lilian 300

Notes personnelles 300

1957 301

Extraits des lettres du guru 302

1958 305

Extraits des lettres du guru 305

Lettre de Lilian à une amie 308

1959 310

Extraits des lettres du guru 311

Une autre lettre 314

1960 315

Extraits des lettres du guru 315

1961 318

Extraits des lettres du guru 319

1962 322

Extraits des lettres du guru 322

1963 324

Extraits des lettres du guru 325

1964 326

Extraits des lettres du guru 327

Extraits des notes de Lilian 330

1965 330

Extraits des lettres du guru 332

Notes de Lilian 333

1966-1975 334

Extraits des lettres du guru 334

Mort du guru 337

APERÇU SUR LES SÉJOURS AU KASMÏR 339

Lakshman Joo /1 341

Les difficultés 344

Le pèlerinage d’Amarnath 346

LA VIE AU VÉSINET 346

Témoignage  /1 347

Mort de Louis Renou 349

Le travail 350

Les nouveaux amis 351

Extraits de lettres 352

Le thé 353

Le bhandara au Vésinet 355

1975 — Dernier voyage en Inde 358

[...] 359

En marge des travaux sur le sivaïsme 359

Promenade aux Ibis 360

[...] 361

Propos au fil du temps 361

L’élan, l’ardeur 362

Lilian s’impatiente parfois : 362

La prière 363

Effondrement du moi 363

[...] 363

La dimension mystique 363

Le guru 364

Nécessité du guru 365

L’aide d’un guide est indispensable à plus d’un égard/2 366

Différence entre le saint et le sadguru 369

Les rêves 370

Quelques rêves mystiques 371

Le monstre 371

L’examen 371

L’escalier en spirale 372

Le fil d’or 373

L’aigle blanc 373

La non-voie 374

Voie vivante 374

Voie de la transmission de cœur à coeur/1 375

Voie du silence 376

Voie du « surrender » /1 377

Voie de l’amour, voie du non faire 378

Voie sans prosélytisme 379

Voie de l’humilité 379

Voie universelle 379

Voie sans limite 379

8 Des Béguines à Ruusbroec 380

~1240 & ~1280 Hadewijch I & II 380

1361 Tauler (~1300-1361) 387

~ 1361 L’Imitation de la Vie Pauvre de N.S.J.C. 395

Un siècle de troubles dans les Flandres 398

La vie et les œuvres. 399

L’incertitude des traductions. 404

Les Noces spirituelles. 406

~1420 Julian de Norwich (~1343 - après1416) 409

Paul Verdeyen, Ruusbroec l’Admirable 413

12. Les confrères de Groenendael 422

13. Ruusbroec et les chartreux 425

14. Visiteurs à Groenendael 427

15. Ruusbroec et Gérard Grote 429

Relevé des noms 434

Voici des relevés mystiques 435

Influences 465

Gerlac Peters 465

L'Imitation de NS JC 465

Table des proches 465

µ 465

9 En Indes 466

518 Kabir (~1440 - 1518) 466

Granthavali (Doha) 466

1950 Ramana Maharshi (1879 - 1950) 467

10 Thérèse Jean de la Croix Quiroga carmélites 473

1591 Jean de la Croix (1542-1591). 473

Le fondateur des carmes réformés. 473

Les traces écrites. 475

Le mont Carmel. 477

Vide et unité. 480

Carmélites françaises 482

I. Fondations et figures à l’âge classique. 482

Une greffe réussie. 482

Une « filiation » ? 483

Collecte de noms 484

11 Franciscains Chrysostome Bernières Guyon 486

Benoît de Canfield (1562-1610) 486

La Règle de Perfection 487

Règle de Perfection, Troisième partie, De la volonté de Dieu essentielle parlant de la vie suréminente. 488

1659 Jean de Bernières (1600 - 1659) 493

1691 Laurent de la Résurrection (1614 – 1691) 497

1717 Jeanne-Marie Guyon (1648 - 1717) 502

Une vie courageuse 502

Une oeuvre préservée et d'influence souterraine 504

Son très large spectre 505

Un enseignement qui couvre la carrière mystique 506

Moyen court 507

Torrents 508

 Vie par elle-même 509

Discours 509

Correspondance 513

MADAME GUYON au centre d’une filiation mystique 518

Relevé des noms 537

L’École du cœur, madame Guyon au centre d’une Filiation mystique 537

Noms repris du tableau des filiations 538

Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-marie Guyon 539

Les origines. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, directeur de Jean de Bernières. 540

Jean de Bernières, directeur de Jacques Bertot. 543

Jacques Bertot, directeur de Jeanne-Marie Guyon. 546

Madame Guyon et ses dirigés. 557

Une école mystique française. 559

Madame Guyon au centre d’une filiation mystique 561

Tableau d’une filiation 580

12 Spinoza et autres 'hors systèmes' 582

Spinoza 582

ÉDITION PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE BERNARD PAUTRAT 582

A la lecture du Court traité, on imagine aisément l'impression que pouvait faire le jeune philosophe sur ses camarades. 582

Vers la fin de 1662, Johannes Casearius, un étudiant 583

Spinosa n'eut pas plûtôt publié quelques-uns de ses Ouvrages, qu'il se fit un grand nom 584

Que sait-on de ces « disciples » et « amis » ? 584

Ces correspondants, qui sont-ils ? 586

Relevé des noms 587

Témoins dans l'épreuve extrême 589

Témoignages de 1914 à 1953 issus des Enfers. 589

Enfer nazi : 590

Enfer stalinien : 591

1943 Etty Hillesum (1914-1943). 592

1977 Evguénia Guinzbourg (1906-1977) 594

1982 Varlam Chalamov (1907 - 1982) 598

Le pin nain 598

1983 Arthur Koestler (1905-1983). 600

1999 Éliane Jeannin-Garreau (1911-1999) 611

Lev Gillet (1893 – 1980) 612

Interview avec le Père Lev Gillet 612

Lilian Silburn (1909 – 1993) 630

Le Vide, le rien, l’abîme. 630

fin 644





fin

1Séquences :

Le reçu : être instruit - conseillé - aidé – aimé. > partager (pour/par « symétrie » !).

Découvrir – com-prendre – appécier un Exemple vivant – résoudre, arriver au but, accomplir la tâche – ...un artisanat !

2Analogie de la sphère ou bulle du connu par expérience, au sein d’un univers inconnaissable donc « mystique » ! la frontière ou paroi peut disparaître. Elle peut être franchie par « la grâce » mais jamais par effort humain (confiné à l’intérieur de la bulle).

L’instant seul est sans dualité, tout le reste - dont l’exercice de la raison - est duel. Dans l’instant tout est immédiat, partout soit « nulle part », ce que l’on étiquette vide ou Vide. Confirmation dans le Mahayana, forme évoluée bouddhiste, dont les multiples bodhisattvas sont en fait tous identiques (les « dix mille bouddhas ») puisqu’ils partagent le même Vide.

Autre domaines non duels : musique, beauté amour etc. Toutes ces formes diverses sont à égalité.

3Exister, fil d’Arianne : se souvenir. Cf. Instant et Cause – Cf. sur Arte tv, documentaire Sciences, sur le « sans mémoire » (de l’oubli de quelques heures à celui catastrophique d’une jeunesse entière) : la mémoire est un réseau polyédrique mettant en relation divers parties du cerveau ; analogie des instruments dirigés par le chef d’orchestre.

Cela explique la perte de mémorisation brève ou longue au grand âge (à mettre en relation avec la perte de neurones affectant en premier les liens (quelques neurones) entre les sites de « nuages » neuronaux (des milliards de neurones) : ce sont les arêtes du polyèdre dans la représentation imagée du documentaire.

4L’imagination disparue (tôt chez moi) est compensée par la recherche d’unité à tout prix (d’où une « clarté d’esprit » lentement acquise, voire une trop claire « simplicité » ; d’où l’arborescence structurant tous domaines, d’où des cadres vides demandant d’être remplis (le collectionneur curieux de 'voir' le timbre!).

Synthèse, image vs. incapacité de mémoriser poèmes (douloureuse jeunesse) puis formules abstraites (mathématiques).

La structure a été privilégiée car ses éléments (les 'noeuds') ne sont pas facilement mémorisés du moins volontairement. Recherche de schémas unificateurs.

Pauvreté car le seul retenu est le produit de mon travail d’acquisition, celui du collectionneur. Mais heureuse 'curiosité' désir de voir de com-prendre!

L’Instant seul est simplificateur > bouddhisme.

L’affectif et le spontané non réfléchi l’emporte sur le combinateur inventeur.

5Tradition est le terme préférable à Religion, Croyance, Idéologies...

6traduction Chambry (1933).

7République, livre 7.

8«Vie de Plotin» [par son disciple Porphyre qui avait vécu alors auprès de lui cinq ans], Plotin, Ennéades, I, 27.

9Plotin, Ennéades, trad. Émile Bréhier, Belles-Lettres, 1924, 1963, III, 2 «De la Providence I», 25 sq. Synthèse : Emile Bréhier, Histoire de la Philosophie, op.cit., Chap. VII « Développement du néoplatonisme, I Plotin».

10 DS, art. « Platonisme », en particulier les col. 12.1808/9 ; les Ennéades des Plotin sont traduites par E. Bréhier, 1924-1938, Belles Lettres, 6 vol. ; nouvelles traductions en cours.. – Claire et profonde introduction à Plotin par Bréhier, Histoire de la philosophie, P.U.F. , 2004.

11H. Crouzel pense qu’Origène suivit le cours d’Ammonios sur le traité de Porphyre Contre les chrétiens, DS 11.933. Voir E. Bréhier, prudent, Histoire de la philosophie, op.cit., 406.

12J. Leclercq, L’amour des lettres et le désir de Dieu, Paris, Cerf, 1957, 90, & P. Verdeyen, La Théologie mystique de Guillaume de Saint-Thierry, Paris, FAC, 1990, 9.

13Proclus, Théologie platonicienne, Belles Lettres, 6 vol., Introduction par H. D. Saffrey au vol. I, 1968, XXVII ; voir : « L’école d’Athènes au IVe siècle », XXXV-XLVIII.

14L’hymne ouvre Les Stoïciens, op.cit. , 7.

15Proclus, Hymnes et prières, trad. de H. D. Saffrey, Arfuyen, Paris, 1994, 79 ; Firmicus - Porphyre – Sallustus, Trois dévots païens, trad. de A.J. Festugière, Arfuyen, Paris, 1998 ; le dernier feu antique est admirable chez Damascius (Des premiers principes en 1 vol., trad. Galpérine, Verdier, 1987).

16Rapporté par son biographe éditeur et disciple Porphyre.

17Bréhier, Histoire…, op. cit., 2004, 419 sq.

18Proclus, Théologie platonicienne, vol. I, 108 & 110.

19Plotin Ennéades I Bréhier, Belles Lettres 1924 : Porphyre, LaVie de Plotin, §3, 5, 7, 9, 12, 23 (pp.1-31)

20 Émile Bréhier, Histoire de la philosophie. PUF, 2004, Développement du néoplatonisme - VI. Damascius, 433-436 .

21 Galpérine, 149-200 (sur 813 pages).

22 Contradiction insoluble dans un raisonnement.

23ROGER PENROSE The road to reality - Ce mathématicien collabora à égalité avec le physicien Hawkings. L'ouvrage cité dépasse mille grandes pages - rudes à lire.

24Se reporter à ! L23 Penrose on physics.odt ...à compléter par les photos de figures µ

25  ! J4 Lilian Silburn Tome IV = relevés [DT 25 oct 24]

26Cf. L. SILBURN : Instant et cause : le discontinu dans la pensée philosophique de l'Inde, p. 97-116, 148-153, sur le problème que pose la croyance en la transmigration malgré le refus du Soi, et p. 117 quant à Yajnavalkya, qui joue un rôle éminent dans la Brhadaranyakopanisad.

27Paccatta ou pratyatma en sanskrit.

28Cf. Visuddhimagga, éd. H.C. WARPEN, Cambridge, Mass., 1950, p. 162-182 ; et la trad. du bhikkhu NANAMOLI : The Path of Purification, Colombo, 1956, p. 204-240.

29Il est de ce fait acitta.

30A ce sujet, cf. les éclaircissements ici p. [137].

31Cf. ici p. [247].

32Expressions stéréotypées, Adhyātmai et pratyatmavedaraya.

33V.M.K., p. 196. Cf. ici p. 270.

34Siddhi, condensé des p. 670-671.

35Siddhi, p. 671.


36A ce sujet cf. V.M.K., p. 193.

37Ici, p. [258] et p. [280].

38Ratnagotravibhaga.

39Cf. ici p. [203].

40M.S.A., XVII, 33, trad. S. LEVI.

41Paramartho 'hy dryanam tusnim, M.vr., p. 57.

42Bala, prabhava, vibhati, rddhi, etc.

43Id., p. 225, chap. I, V, § 8.

44Siddhi, p. 16, 81. Ces méprises ne sont éliminées que par la pratique mystique, tandis que les croyances au Soi, dues à un enseignement erroné ou à la réflexion, sont grossières et disparaissent dès le chemin de la vision. Cf. ici, p. [241].

45M.S., p. 90-91. Upanibandhana chinois. Trad. libre de É. Lamotte.

46 Le texte qui suit est un « condensé » (dernière note attachée à cette section).

J’ai en possession un texte (comment ? communiqué à qui ? à l’époque où l’on parlait souvent du volume Le Bouddhisme (1977) auquel collaborèrent des Amis aidés par L.S.).

Il couvre sept pages en deux frappes machine. Le texte, tapé, corrigé, annoté par L., est dense (c’est un plan qui restait à développer). Il reprend les bhûmi une par une puis il porte sur les 6e et 8e terres. Son grand intérêt est d’être personnel.

Pour passer de la « théorie » à la « pratique » , voici une belle direction mystique ! certes située à hauteur difficilement accessible...

On trouvera la transcription de ce « projet  de vie » à la suite des index qui achèvent la présente reprise de l’édité Aux sources du bouddhisme (1997 ). Addition ou « deuxième conclusion » située ici juste avant la Table générale des matières.

[NDT].

47Si, à la première terre, la bienveillance (maitri) a les êtres pour objet, aux dernières étapes elle n'a plus aucun objet puisqu'elle concerne le royaume absolu, l'Ainsité, la conscience qui ne s'appuie ni sur un sujet ni sur un objet.

48Selon Sthiramati (Trimsika, glose au sl. 30), bien rares sont les mystiques ayant l'expérience de cette absence de conscience qui ne diffère pas de la vacuité. Si la vision intuitive est parfaite, il n'y a plus, dans la quiétude et la vacuité, ni Eveil ni méprise puisque rien ne nait ni ne disparaît.

49The Royal Song of Saraha, trad. et annoté par H.V. Guenther, Shambala Publ., Berkeley, 1968, st. 11, p. 65.

50LAO TSEU Tao Te King Le livre de la Voie et de la Vertu

Texte traduit et présenté par Claude Larre « Les Carnets DDB »

DESCLÉE DE BROUWER, 1994.

51Léon Wieger, Les Pères du système Taoïste, « Cathasia », Paris, 1950, « L’œuvre de Tchoang-tzeu », 201-511 : édition utile bilingue.

52Léon Wieger, Les Pères du Système Taoïste, Cathasia, 1950, 209, 259.

À compléter par les Grands traités du Huainan Zi, ~~AC150 : « …on comprend : Les êtres ne sont plus rien, seule la vie propre a du prix … on atteint l’Ultime : On évacue les êtres, on fait retour aux motions personnelles… » (Les grands traités du Huainan zi, Cerf, 1993).

À compléter par le « Vrai classique du vide parfait »  attribué à Lie tzeu/zi, en fait œuvre tardive ~~400 : « Lie tzeu apprit l'art de chevaucher sur le vent. Yinncheng l'ayant su, alla demeurer avec lui, dans l'intention d'apprendre de lui cet art, et assista à ses extases qui le privaient de sentiment pour un temps notable. Plusieurs fois il en demanda la recette, mais fut éconduit à chaque fois. Mécontent, il demanda son congé. Lie-tzeu ne lui répondit pas. Yinn-cheng s'en alla. Mais, toujours travaillé par le même désir, au bout de quelques mois il retourna chez Lie-tzeu. Celui-ci lui demanda: pourquoi est-tu parti? pourquoi es-tu revenu? — Yinn-cheng dit: vous avez repoussé toutes mes demandes ; je vous ai pris en grippe et suis parti ; maintenant mon ressentiment étant éteint, je suis revenu. — Lie-tzeu dit: je te croyais l'âme mieux faite que cela ; se peut-il que tu l'aies vile à ce point? Je vais te dire comment moi j'ai été formé par mon maître. J'entrai chez lui avec un ami. Je passai dans sa maison trois années entières, occupé à brider mon coeur et ma bouche, sans qu'il m'honorât d'un seul regard. Comme je progressais, au bout de cinq ans il me sourit pour la première fois. Mon progrès s'accentuant, au bout de sept ans il me fit asseoir sur sa natte. Au bout de neuf années d'efforts, j'eus enfin perdu toute notion du oui et du non, de l'avantage et du désavantage, de la supériorité de mon maître et de l'amitié de mon condisciple. Alors l'usage spécifique de mes divers sens, fut remplacé par un sens général; mon esprit se condensa, tandis que mon corps se raréfiait; mes os et mes chairs se liquéfièrent ; je perdis la sensation que je pesais sur mon siège, que j'appuyais sur mes pieds ; enfin je partis, au gré du vent, vers l'est, vers l'ouest, dans toutes les directions, comme une feuille morte emportée, sans me rendre compte si c'est le vent qui m'enlevait, ou si c'est moi qui enfourchais le vent. Voilà par quel long exercice de dépouillement, de retour à la nature, j'ai dû passer, pour arriver à l'extase… » (Wieger, 85).

Par A source book in Chinese philosophy by Wing-tsit Chan, Princeton, 1969; Henri Maspero, Le Taoïsme et les religions chinoises, 1971; John Blofeld, Le Taoïsme vivant, trad. 1977 ; Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, 1997. Etc.

Par la poésie chinoise dont le texte que nous venons de lire fournit un exemple en prose. Ici Entrée “762 Li-po”.

Par la pratique de la calligraphie et du lavis propres à la “peinture” chinoise qui utilise un “alphabet” d’éléments picturaux la liant très naturellement à l’exercice d’écriture. Ici Entrée “761 Wang Wei”.


53 Traduction par Claude Larre du septième chapitre « Les Esprits légers et subtils », Les grands traités du Huainan zi, Cerf, 1993.

54

TAO POÉTIQUE/vrais poèmes du vide parfait/ poèmes traduits du chinois par/ CHENG Wing fun & Hervé COLLET,/ calligraphie de CHENG Winf fun/ Moundarren/ chemin des bois Millemont 78940 France

55

l’homme, la terre, le ciel, Moundarren, 2004.

56"TOB" : La Bible traduction oecuménique, 2000, Les éditions du Cerf & Société biblique française


57Nuevas formas de analisi de textos con cerbros electronicos, A. Barcala, J. de Montgolfier, D.Tronc, Univ. Comillas Madrid, 1976, pp.36, 120

58Edition du VIIIe Centenaire, DU COMMENCEMENT OU DU FONDEMENT DE L’ORDRE ET DES ACTES DES FRÈRES MINEURS QUI FURENT LES PREMIERS EN RELIGION /1 ET LES COMPAGNONS DU BIENHEUREUX FRANÇOIS /2


59Robert Bogroff, Astres brûlants de la poésie soufie [extraits].

60 [Descartes? ajout par DT de quelques ‘réactions’ au fil de lecture]

61 [expérimental ressenti d’une unité irrécusable au niveau profond avant toute réflexion >  « l’Un » grec, « l’Unique » musulman]

62 [expérimental, ‘je me retourne !’ cela respecte l’impossibilité de ‘voir’ tout en confirmant une présence (‘une réalité’)]

63 [unicité oblige]

64 [connaissance apprise, admise, vérifiée]

65 [bonne précise analogie]

66 [+ ; le maître nécessaire intermédiaire ; coagulations]

67 [+]

68 [+] et toute la suite sans répéter +

69 Sources majeures : Encycl. of Islam ; Encycl. Iranica ; M. Molé, Les Mystiques musulmans, PUF, 1965 ; J. S. Trimingham, The sufi orders in Islam, Oxford, 1971 ; A. Schimmel, Mystical dimensions of Islam, Chapel Hill, 1975 ; etc. — Les commentaires indispensables à la compréhension des textes traduits font souvent défaut. Le Divan d’Hafez de Chiraz commenté par C.H. de Fouchécour, Verdier, 2006, constitue l’exception remarquable qui, introduisant aux symboles maniés dans des poèmes à la fois codés et personnels, aide à l’approche des grands poètes de la Perse.

70 Nombreux, mais peu visibles sont ceux qui évitèrent tout étalage de dévotion. Ainsi les membres de la naqshbandiyya, largement répandue dans les milieux urbains d’artisans, ne portent aucun vêtement distinctif, pratiquent une prière (dikr) silencieuse, ce qui facilite le maintien d’une véritable vie intérieure dans les conditions oppressives des pouvoirs timourides, safavides, turcs. Un tel ordre regroupe des traits « soufis » propres aux périodes de consolidation (une organisation rendue nécessaire par l’état anarchique provoquée par les invasions mongoles et leurs suites), avec des traits propres aux « hommes du blâme » du Khorassan.

71 Sulami, La lucidité implacable, par R. Deladrière, Arlea, 1991, 1999 ; Kharaqani, Paroles d’un soufi, par C. Tortel, Seuil, 1998.

72 Descartes reprendra une démarche parallèle avec une clarté d’exposé comparable, mais sans atteindre au terme mystique ; Bergson établira à la fin de sa vie une hiérarchie couronnée par le vécu mystique.

73 Sa pensée est d’un accès difficile sinon par sa poésie auto-commentée (comme le fera plus tard Jean de la Croix) dont L’interprète des désirs, présentation et traduction par Maurice Gloton, Albin Michel, 1996 ; très nombreuses traductions disponibles ; on lui a longtemps attribué le beau et bref Traité de l’Unité (retenu en fin de ce tome I).

74 On complétera les sources précédemment indiquées par : M. Mujeeb, The Indian muslims, Allen, 1967 ; S. A. A. Rizvi, A History of sufism in India, I et II, Munshiram, 1983 ; The Heritage of Sufism, 3 vol., ed. by L. Lewisohn, Oxford, 1999 (contributions à la connaissance du soufisme persan et indien par les érudits de la “nouvelle génération”).

75Rizvi, A History of Sufism in India, I, 80: ses dates — indiquées ici entre parenthèses diffèrent — de celles données par Rouhani in Le livre divin, réf. ci-dessous - Étude biogr. par S. Naficy, 1941; H. Ritter, Das Meer der Seele, (« the comprehensive work about Attar », Schimmel).

76Attar, Le mémorial des saints, trad. Pavet de Courteille, préf. Vitray-Meyerovich, Seuil, 1976.

77Attar, Le Cantique des Oiseaux, trad. Leili Anvar, Diane de Selliers, 2012, remplace Le langage des Oiseaux, trad. Garcin de Tassy, Paris, 1863, 1975. Admirables traduction illustrée par la peinture en Islam d’orient que l’oeuvre l’a inspirée pendant des siècles.


78Attar, Le livre de l’épreuve, trad. Isabelle de Gastine, Fayard, 1981.


79 Attar, Le livre divin, trad. Fuad Rouhani, Albin Michel, 1961.


80Attar, Le livres des secrets, Les Deux Océans, 1985.


81 Reprise ici trop extensive, qui reste à limiter de LILIAN SILBURN, UNE VIE MYSTIQUE [par JACQUELINE CHAMBRON], Éditions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, 2015.

82Reprise de quelques pages à choisir dans/avec Robert Bogroff, L’INSTANT MYSTIQUE dans l’oeuvre de Lilian Silburn, Aluna Éditions, 2022.

83B. P [orion], Hadewijch d’Anvers, Seuil, 1954,78-79 [l’introduction, qui couvre cinquante pages denses, ainsi que les notes de cette éd., sont très précieuses], rééd. 1994 ;  Hadewijch, Lettres spirituelles…, Genève, 1972; Hadewijch, The complete works, New-York, 1980.

84Ibid., 117.

85Hadewijch, Lettres spirituelles & Béatrice de Nazareth Sept degrés d’amour, trad. Par fr. J.-B. M. P[orion], Ad Solem, 1972. – Les quatre passages que nous citons ont été relevés par L. Silburn qui renvoie également à la Lettre que nous reproduisons intégralement (sans les notes ni son lintroduction par Fr. P[orion].

86Citation de Ruusbroec (« Annexe A, Lieux de comparaison chez Ruusbroec et chez Maître Eckhart »)

87Citation d’Eckhart (« Annexe A »)

88Cette belle définition comporte un jeu de mots entre sienleec (visible, transparent) et siele (âme). [note du traducteur Porion]

89Hadewijch d’Anvers, Les Visions, trad. Georgette Epinay-Burgard, Ad Solem, 2008. – cette belle citation conclut la longue vision. – Les visions tributaires d’un genre propre au Moyen Age et suivies d’une étrange « liste des parfaits » touchent moins en comparaison des poèmes et des lettres.

90DS 12721 sq.

Du « Bon Cuisinier » : « L’amour est donc de telle nature qu’il est plus large et plus vaste, plus haut, plus profond et plus étendu que tout ce qu’embrassent ou peuvent embrasser la terre et le ciel, car l’amour de Dieu lui-même dépasse toute chose. Ainsi s’exprime une sainte et glorieuse famme nommée Hadewijch, authentique maîtresse (de spiritualité). » Hadewijch, Lettres…, op.cit., Introduction, 8).

91B. P[orion], Hadewijch d’Anvers, op.cit., 170-171. Les poèmes de la seconde Hadewijch figurent pages 116-182, comme venant d’une «plume différente» (Introduction, 45).

92Ibid., 182.

93Hadewijch, The complete works, New-York, 1980, pages 4–5.: “ . . . Hadewijch’s authority among the Beguines met with opposition . . . she was threatened with an accusation of teaching quietism . . . was evicted. . . It may perhaps be conjectured that . . . she offered her services to a leprosarium or hospital for the poor. . .”

94Entrée “1310 Porete ”

95Regret tardif (à l’âge où l’on n’est plus censé lire le Tintin de la Belgique moderne). Il est facile de s’appuyer sur l‘ Introduction à l’étude du Moyen-Néerlandais par A. Van Loey, Aubier, 1951 : base de grammaire avec des extraits, dont ceux de nos « créateurs », suivis d’un glossaire complet. On est entre l’anglais du Nuage et/ou le haut-allemand. Aidé aussi par les glossaires de l’admirable édition multilingue de l’oeuvre de Ruusbroec (9 vol., Brepols, dont Die geestelike brulocht – The Spiruals Espousals, v. infra l’entrée « 1381 Ruusbroec »).

Apprendre ? du moins approfondir quelques phrases, puisque « traduction, trahison » à l’exception du presque translittéré Spirituals Espousals cité.

96Sur Merswin, v. DS 101056/8. Sur tout le milieu, v. L. Cognet, Introduction..., chap. V, «Le mysticisme germanique médiéval»; B. Gorceix, Amis de Dieu en Allemagne au siècle de Maître Eckhart, Paris, 1984.


97DS 15.61/71, dont les citations précédentes.

98Tauler, Sermons, trad. E. Hugueny -G. Théry -M.A.L. Corin, Cerf, Paris, rééd.1991, 36.


99Ibid., 61.

100 Tauler, Sermons, op. cit., 16-17.

Voir aussi Le Vijñana Bhairava, traduit et commenté par L. Silburn, De Boccard, Paris, 1959, «Introduction», pages 15-16. Bhairava désigne, dans le Sivaisme du Cachemire médiéval, le Dieu suprême, Conscience encore indifférenciée.

101Ibid., 212-213.


102Ibid., 323-325.

103Ibid., 442.

104Ibid., 334.

105Ibid., 654-655.

106Ibid., 181-182.

107Œuvres complètes de Jean Tauler…, Paris, A.Tralin, 1911-1913. Huit tomes (auquels s’ajoutent un tome distinct qui va faire l’objet de l’entrée suivante : « ~1361 L’Imitation de la Vie Pauvre… »). Ici : I-V = 116 sermons (Tauler et autres auteurs d’intérêt), VI-VII = Exercices…(apocryphes), VIII = Institutions (d’influence majeure sur tous les mystiques au XVIIe siècle). Volume x 3,6 (x 1,4 pour les sermons). De plus les sermons issus de l’éd Surius ne se retrouvent que partiellement chez Vetter-Hugueny-Théry, ce qui justifie pleinement la lecture de tout le « complément » !»

108Inspira un beau poème du lecteur des Institutions. Surin (1600-1665).

109L’Imitation de la Vie pauvre de N.S.J.C, A. Tralin, Paris, 1914, constitue le 9e volume ajouté aux Œuvres complètes de J. T . traduites par E.P. Noël, op. cit. La traduction fut réalisée à partir de l’allemand «par un prêtre du diocèse de Strasbourg» qui a voulu rester anonyme. Plusieurs notes (dûes à Noël comme à l’inconnu traducteur) sont remarquables. Citation : «Introduction», 17.

Réédition sous le titre : Jean Tauler, Le Livre de la pauvreté spirituelle, traduit du moyen haut allemand par un prêtre du diocèse de Strasbourg et présenté par Rémy Vallejo, Arfuyen, 2012. [reprise du titre adopté par l’érudit P. Denifle  qui rejeta en 1877 l’attribution par Schmidt… La présentation de Noël demeure solide et expose l’histoire des publications mettant en relation Tauler avec Le Livre de la pauvreté spirituelle / L’Imitation de la vie pauvre.

110L’Imitation de la Vie pauvre de N.S.J.C, pages 50 à 75. – Les longues notes sont reprises sans commentaires (sauf note 43 p.21 : anonymat préservé de leur auteur) en rééd. de : Le Livre de la pauvreté spirituelle, n.8 pages 60 à 75.

111Ibid., 355.

112Ibid., 355-356.

113Ibid., 377.

114Ibid., 419-424.



115A. Wautier d’Aygaliers, Ruysbroeck l’Admirable, Cahors 1909, 1923, 105-108. L’approche «sociale» et des options affirmées portant sur la spiritualité de Ruusbroec ont nui à la réputation de cet ouvrage attachant. - Les luttes sociales se produisent aussi ailleurs, en Italie par exemple, à Lyon, etc. Il s’agit ici, comme précédemment pour d’autres contemporains de Ruusbroec, ne pas perdre de vue leur dur vécu social (allant jusqu’à l’oppression vécue par telle béguine brûlée). Les mémoires de Philippe de Commynes exposent la tuerie de la piétaille à laquelle il assista, suivie de la traque de misérables gens dans les forêts d’Ardenne par les gens d’armes (son Livre II, chap. XIII).

116M. de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, 1364-1477, Paris, 12 vol., 1837-1838.

117 Paul Verdeyen, Ruusbroec l’Admirable, Cerf, Paris, 1990, 7; v. DS 8659/97, art. «Jean Ruusbroec» d’A. Ampe; L. Cognet, Introduction aux mystiques Rhéno-flamands, Desclée, 1968, chap. VI «Ruusbroec»; v. les introductions à la grande édition critique en dix vol. des Œuvres de Ruusbroec (Corpus Christianorum, Brepols). – v. aussi : Ruusbroec l’Admirable, La Pierre brillante (Traduction et commentaire par Max Huot de Longchamp), suivi de l’Ornement des Noces spirituelles (Traduction de 1606 par un chartreux de Paris), Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2010.

118D. Jean Rusbroch ou de Ruysbroeck, Vie et Gestes suivis de son livre très parfait des Sept degrés de l’amour, [par Hello], Paris, Chamonal, 1909, 1-68.

119Verdeyen, op. cit., 13.

120Vie et Gestes…, op. cit., chap. IV, 12-13.

121DS 2466, art. «chanoines réguliers».

122Verdeyen, op.cit., 34.

123Ibid., 38.

124DS 12724 (art. “Ruusbroec”, P. Verdeyen).

125Verdeyen, op. cit., 42.

126Vie et Gestes…, op. cit., 47. 

127Édition critique dans le Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis, volumes CI à CX, Brepols, 1989 sq., où le texte critique brabançon, l’anglais, le latin et les variantes sont donnés en parallèle; traduction récente par le bénédictin dom André Louf : Jan van Ruusbroec, écrits, Bellefontaine, 1993 sq. ; traductions anciennes de Wisques (puis d’Oosterhout) : Œuvres de Ruysbroeck l’Admirable, Bruxelles, Vromant, 1915-1938; introduction et excellentte traduction par Bizet : Ruysbroeck, Œuvres choisies, Aubier, 1946 (disponible : www.cheminsmystiques.com).

128Voici les titres en quatre langues des œuvres suivant  l’ordre de composition indiqué par Verdeyen, ce qui s’avèrera bien utile pour entreprendre une lecture suivie chronologique des douze pièces du corpus lorsque l’on fait presque nécessairement appel à plusieurs éditions (celle du Corpus Christianorum ne présente pas de traduction française, outre son coût) :

1. Royaume des amants —Dat rijcke der ghelieven —The realm of Lovers-Regnum Deum amantium,

2. Les Noces spirituelles —Die geestelike brulocht-The spiritual espousals-De ornatu spiritalium nuptiarum,

3. La Pierre brillante —Vanden blinkenden steen - The sparkling stone-De calculo…,

4. Les quatre tentations —Vanden vier becoringhen-The four temptations-De quatuor…,

5. De la foi chrétienne —Vanden kerstenen ghelove - The Christian faith-De fide et iudicio,

6. Le livre du Tabernacle spirituel —Van den geesteliken tabernakel-The Spiritual Tabernacle-In tabernaculum foederis commentaria,

7. [ici débutent les écrits achevés ou composés entre 1346 et 1361 à Groenendael :] Première lettre (à sœur Marguerite) -Brieven -Letters -Epistolae,

8. Les sept clôtures —Vanden seven sloten-The seven enclosures-De septem custodiis,

9. Le Miroir de la vie éternelle —Een spieghel der eeuwigher salicheit - A Mirror of Eternal Blessedness-Speculum aeternae salutis,

10. [peu avant 1359 :] Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituelle —Van seven trappen-The seven rungs-De septem amoris gradibus,

11. Livre de la plus haute vérité —Boecsken der Verclaringhe —Little book of Enlightment-Samuel sive apologia,

12. Les Douze Béguines —Vanden XII beghinen-The twelve Beguines-De vera contemplatione.

[fin de note]

129J. Orcibal, «Vers le vrai Ruysbroeck» (1976), Études…, op.cit., pages 835-845.


130P. Verdeyen, DS 12.727/8.

131 Ibid., 12726.

132J. Chambron, «Les trois avènements du Christ dans l’âme d’après Ruysbroeck l’Admirable» in Hermès I, Paris, 1981, 119.

133Jan Van Ruusbroec, Die Geestelike Brulocht, “Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis ”, vol. CIII, Brepols, 1988, 148–601.


134Die Geestelike Brulocht, op.cit., 599. Le glossaire brabançon anglais, pages 637 sq., donne pour chaque mot toutes ses occurrences dans les Noces; pour la forme des mots les plus courants et pour une introduction grammaticale v. A. van Loey, Introduction à l’étude du Moyen-Néerlandais, Aubier, 1951. –  Il est ainsi facile, au moins pour une phrase-clé, aidé par la traduction-translittération anglaise (que nous faisons suivre avant les adaptations françaises), de remonter au brabançon, par ailleurs voisin de l’anglais médiéval.

135Mes italiques, ici et dans les traductions qui suivent pour un mot : encompassed, englouties, incluses, embrassées, étreinte... variations significatives !

De même pour le membre de phrase achevant la citation : enjoyable embrace of loving transport, embrassement de jouissance où l’on se perd amoureusement, embrassement exaltant où tout s’écoule dans l’amour, embrassement fruitif du flot de l’amour, étreinte fruitive de l’écoulement d’amour...

136Rolfson (1988) : Die Geestelike Brulocht, op.cit., 598.

137Bénédictins de Wisques (1920) : Œuvres…, op. cit., vol. III, 219.

138Bizet (1946), op. cit., 365.


139Silburn (1969), qui se réfère à Bizet : Le vide, expérience spirituelle…, «Le vide, le rien, l’abîme», Hermès 6, 62.

140Louf, (1993) : Jan van Ruusbroec, Écrits II, op.cit., 217.

141Bizet (1946), op. cit., «Les Noces spirituelles», 179-361; nous omettons les références de chaque  passage : cet aperçu n’est proposé que pour inciter à l’approche du texte complet, car chaque nouvelle lecture conduit à un choix différent… – On se reportera au choix ample proposé par J. Chambron, «Les trois avènements du Christ dans l’âme d’après Ruysbroeck l’Admirable» in Les Voies de la Mystique, Hermès I (nouvelle série), Deux Océans, 1981, 119-139.

142L’esprit est une demeure de Dieu qui ne saurait sortir de Lui-même.


143 Julienne de Norwich, Une révélation de l’amour de Dieu…, Bellefontaine, 1977, « Introduction », 30.

144 The book of Margery Kempe, Penguin classics, 1985, chap. 18.

145 DS 8.1605/7, art. « Julienne de Norwich ».

146 Une révélation…, op. cit., 36-37.

147 DS 8.1608. - Sagesse, 11, 21-24 : “Oui, le monde entier est devant toi comme le poids infime qui déséquilibre une balance, comme la goutte de rosée matinale ... Tu aimes tous les êtres…”

148 Ch. 5, Première révélation.

149 Julienne de Norwich, Une révélation de l’amour de Dieu…, op.cit., pagination.


150Admirable texte ! Traduction : Le Soliloque enflammé de Gerlac Peters, traduction nouvelle par Dom E. Assemaine, moine de Saint-Paul de Wisques, Librairie Saint Thomas d’Aquin, Saint-Maximin (Var), 1921.

151La Perle évangélique – traduction française - (1602) / édition établie et précédée de « Le coup terrible du néant » par Daniel Vidal, Jérôme Millon, 1997. Autre admirable texte !

152notes du dossier "C:\! MASTER\! C CHRéTIENS\! C Ruusbroec = Oeuvres I II III IV Dom Louf et d'autres RéVISé.html"

153 La Pierre brillante

154+

155+

156+

157+

158Kabir Granthavali (Doha), avec introduction, traduction et notes par Charlotte Vaudeville, Institut français d’Indologie, Pondichéry, 1957, [voir aussi : Au cabaret de l’amour, trad. Ch. Vaudeville, Gallimard, 1959; Kabîr, Volume I, Ch. Vaudeville, Oxford, 1974; The Bîjak of Kabir, transl. By Linda Hess & Shukdev Singh, San Francisco, 1983].


159Anthologie de L'Extase, Textes rassemblés par Pierre Weil, Question de / Albin Michel, N°77, 1989, p. 104.

160L'évangile de Ramana Maharshi (Maharshi's gospel), Le Courrier du Livre, 1970.


161Nous suivons  la «Vida de san Juan de la Cruz, por fray Crisogono de Jesus», ouvrant le volume Vida y obras de San Juan de la Cruz, B.A.C., 1974, (vie publiée séparément par la suite) -Trad. française disponible (avec moins de notes) : Crisogono de Jesus, Vie de Jean de la Croix, Cerf, 1998. -Cette biographie majeure doit être complétée par l’Historia de la vida… de José de Jesus Maria (Quiroga), Bruxelles, 1628, œuvre du disciple mystique défenseur de Jean, chargé des archives de l’ordre, qui a pu s’entretenir avec des témoins directs (avant d’être relégué dans un couvent), et livre ainsi des compléments très utiles tout particulièrement sur la vie intérieure.

162Fundaciones, cap.14.

163«Muchas veces oyo decir a religiosos que hablaban a la parte de afuera [del hueco sin ventana]: Qué aguardamos de este hombre? Empocémosle [du verbe empozar], que nadie sabrà de el?» (Relation d’Innocent de Saint-André, Crisogono, note 29131).

164« dedos de sus pies despellejados por el frio ... muchos años después conservarà aùn mal cerradas las cicatrices de estos latigazos» (Crisogono131 et 132).

165«Todas … oyendolo quedaban encendidos los corazones en amor de Dios» (Crisogono, 164, note 74, déclaration de Françoise de la Mère de Dieu).

166Angeles del Purisima Corazon de Maria, Las carmelitas descalzas de San José de Granada, Granada, 2005, apporte un éclairage très neuf sur les débuts du couvent (édition disponible en s’adressant au carmel de Grenade).

167La biographie de Crisogono est à compléter par Dieu parle dans la nuit, Saint Jean de la Croix sa vie, son message, son milieu, Paris, 1991, ouvrage utile non seulement par son texte, mais par ses très nombreuses illustrations : il peut servir de guide sur le terrain. En ce qui concerne des traces andalouses : nada! car rien ne reste d’accessible à La Penuela, une ville ayant été construite au XVIIIe siècle en ce lieu auparavant sauvage proche de la sierra Morena; rien non plus del ermita del Calvario, disparu dans les années 1930 - mais encore indiqué sur la carte détaillée (vendue encore en 2006) couvrant Beas de Segura et les sierras nord du parc naturel du Haut-Guadalquivir. Cette carte indique le début du chemin qui reliait à Beas l’ermitage situé au sud, tout proche de la plaque commémorative «En este paraje…» située au bord de la petite route qui longe le Guadalquivir, à mi-chemin entre Villanueva del Arzobispo et  le lieu-dit Tranco situé sur la rive du lac-retenue. Puis le chemin se perd dans les oliviers par suite du mode modernisé des cultures, mais la vue splendide vaut une marche de plus en plus pentue; et monter à partir de Beas risquerait de ne jamais conduire à l’emplacement supposé de l’ermitage… Des reliques sont exposées au couvent des carmélites de Beas, qui complémentent le petit musée du couvent d’Ubeda, belle ville qui mérite plus d’une journée, proche de Baeza. Il ne reste rien non plus de Los Martires à Grenade, détruit au XIXe siècle, sinon l’aqueduc dans le parc qui en a pris la place et le nom, au pied de l’Alhambra. Personne ne semble connaître dans le Grenade moderne l’adresse de la maison d’El gran capitan… vencedor de moros, franceses y turcos…, lieu du couvent des carmélites.

168Crisogono, 155. - Anne de Jésus fut scandalisée par une telle appréciation jugée cavalière compte tenu d’un écart d’âge de vingt-sept ans. Le mariage spirituel de la Madre se produisit en présence de Jean de la Croix. (Relation 35).

169Ibid., 156.

170Ibid., 164, note 74.

171Ibid., 185, n. 19.

172Ibid., 216, n. 45.

173 Dont : J. Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, 2e ed.,  1924, 1931, rééd. récente; Marie du Saint-Sacrement, op. cit. [préfaces, 1933-1937]; Crisogono, op. cit., 1934; L. Cognet, Saint Jean de la Croix et la pensée chrétienne, cours ronéotypé donné à l’Institut Catholique, 1962-1963  [disponible aux A. S.-S., ref. gV181]; J. Orcibal, Saint Jean de la Croix et les Mystiques Rhéno-flamands, Desclée, 1966; DS 8408/447, 1972 ;  J. Krynen, Saint Jean de la Croix  et l’aventure de la mystique espagnole, 1990; M. Huot de Longchamp, Lectures de Jean de la Croix, essai d’anthropologie mystique, Beauchesne, Paris 1981; A. Bord, Jean de la Croix en France, PUF, 1993  & Les amours chez Jean de la Croix, PUF, 1998; M. Huot de Longchamp, Saint Jean de la Croix, pour lire le docteur mystique, FAC, Paris, 1991, nouvelle édition revue et augmentée suivie de la Vive flamme d’amour traduite et commentée, coll. «Sources mystiques», 2010.

174L’œuvre porte un titre identique à celui de l’œuvre également mystique du prédécesseur Bernardo de Laredo.

175Ce que montre un essai de translittération interlinéaire en vue d’établir une petite Initiation à l’espagnol de Jean de la Croix, aide encore étrangement indisponible. Le vocabulaire s’avère limité (ce qui a peut-être été voulu consciemment par Jean)  et la seule difficulté tient à quelques verbes irréguliers -problème réglé très simplement à l’aide du Gran diccionario moderne Larousse (l’espagnol fut fixé bien avant le français). Il vaut mieux aborder directement l’espagnol que de perdre du temps à comparer des traductions.

176Textes et traductions : Vida y obras… B.A.C., 1974 & Obras completas, Editorial de Espiritualidad, 1992 ; Obras completas preparada por E. Pacho, Editorial Monte Carmelo, Burgos [gros corps lisible! ] ; traduction/adaptation (avec parfois des adjonctions au texte précisant le sens) par sœur Marie du Saint-Sacrement (1933-1937), rééd. Jean de la Croix, Œuvres complètes, Cerf, 2001 (malheureusement les introductions et les notices sont alors omises). [Elle acheva ce travail après la traduction de Teresa et avant de partir fonder à un âge avancé un carmel en Indes à Mangalore]; Jean de la Croix, Œuvres complètes, Bibliothèque Européenne, Desclée de B., 1959 (traduction de Cyprien de la Nativité, 1641, belle infidèle, révision Lucien-Marie de Saint-Joseph); Saint Jean de la Croix, Œuvres spirituelles, trad. de Grégoire de Saint-Joseph, Seuil, 1947.

177Ordre de (B) rapporté aux couplets numérotés 1 à 39 de (A) : 1, 2… 10, Couplet supplémentaire, 11 [qui est donc le douzième de (B)] à 14, 25 à 32, 29, 30, 27, 28, 15 à 24, 23, 34 à 39.

178Une copie de (A) fut transportée à Paris en 1604 par Anne de Jésus et servit très probablement à la traduction par Gaultier, publiée en 1622 (il attendit très probablement la mort d’Anne en 1621 pour la publier) : elle s’avère, sinon élégante, du moins très précise, selon un sondage de comparaison avec le texte espagnol publié aux Pays-Bas espagnols en 1627. Gaultier est un spirituel qui prit la peine d’aller en Espagne chercher les carmélites; et au début de son siècle l’on ne se sent pas encore obligé d’adapter plutôt que de traduire, selon les recommandations de Port-Royal qui conduiront aux «belles infidèles» de la fin du siècle (la traduction admirable des poèmes par Cyprien de la Nativité, en 1641, sur le Càntico B, devient catastrophique dans celle de certains commentaires quand il ne pénètre pas intimement la portée du texte).

179Saint Jean de la Croix, Cantique d’Amour Divin traduit par René Gaultier, 1998, éd. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 36230 Mers-sur-Indre, «Introduction» par M. Huot de Longchamp, 10.

180Marie du Saint Sacrement défend (B) d’un point de vue intériorisé aussi bien qu’érudit -tout en traduisant les deux formes; l’édition B.A.C. de 1974 donne les deux textes : (B) et, en plus petit corps, le borrador [brouillon] (A). – On se reportera à R. Duvivier, La Genèse du «Cantique spirituel» de saint Jean de la Croix, 1971, pp. 254 ss. sur Gaultier et ses deux traductions françaises de 1621 (le canon officiel d’Alcala) et de 1622 (le Cantique A), ce qui laisse deviner son choix intime. Personnellement nous aimons (A)… et (B) : la querelle érudite divertit de l’essentiel!

181L. Cognet, La spiritualité moderne, 105. - v. 107 sur l’inachèvement de La nuit obscure de la montée du Mont-Carmel.

182J. Orcibal, Études…, «La Montée du Carmel a-t-elle été interpolée?», 673-707.

183v. San Juan de la Cruz, Obras completas, 5e ed., Editorial de Espiritualidad, Madrid, 1993,136-137.

184Iznatorafe, tout proche de Villanueva del Arzobispo. Les constructions de la cité sont invisibles de l’endroit d’où l’on peut supposer que Jean de la Croix voyait ce piton aplani par l’homme en son sommet depuis un temps immémorial : point de vue à partir du nord (et non de l’ermita del Calvario d’où la vision directe est barrée par les reliefs voisins). Jean a gravi lui-même plusieurs fois le chemin raide qui conduisait de la plaine à son sommet -devenu  une large route à lacets.

185M. Huot de Longchamp, Bien lire les mystiques, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 124. Il cite  La Montée du Carmel, livre 2 : chap. 26, § 2, & chap. 14, §10-11, comme aussi Saussure, Cours de Linguistique générale, 103.

186V. le Mémoire (2005, non publié) sur quatre Montées de Jean de la Croix, de Catherine Bouvier.

187Emblêmes de Vaenius (1615) et de Herman Hugo (1624) utilisés par des spirituels jusqu’à madame Guyon. Cf. A. Guiderdoni-Bruslé, “L’âme amante de son Dieu…” in: The Low countries as a crossroads of religious beliefs, Brill, 2004, 297 sq.

188Jean de la Croix, Œuvres, BAC, 5e éd., 195.

189Thérèse d’Avila, Œuvres…, Cerf, «Les Fondations», Chap. 14, 514.

190Cognet, op.cit., 144.

191Œuvres…, Cerf, 20011515/6.

192Trad. Cyprien de la Nativité, Nuit Obscure, II, Ch. VI, 554-555.

193J. Chambron, «Le vide chez St Jean de la Croix, dénuement et vive flamme», 144-156, dans Hermès 6, Le Vide, expérience spirituelle en Occident et en Orient, 1960. Cit. : 151, 156.

194Traduction par Cyprien de la Nativité : dernier vers du second couplet (de la Vive Flamme), 990.

195Trad. Marie du Saint-Sacrement, commentaire au troisième couplet, 1533. Odombration par conformité.

196J. Orcibal, Saint Jean de la Croix et les Mystiques Rhéno-flamands, op.cit., 197.

197 Morgain, op.cit., p.196.

198Choix d’études sur Benoît : DS 1.1446/51, art. «Benoît de Canfeld», 1937; Optat de Veghel, Benoît de Canfield…, Rome, 1949; P. Renaudin, Un maître de la mystique française. Benoît de Canfeld, Paris, 1955; DS 2.1446, art. «Divinisation, V. Au 17esiècle, 1. Benoît de Canfield…» (J. Orcibal), 1957 (rééd. dans J. Orcibal, Études…, 1997, 409); DS 5.913/15, art. «France, 3. Vers l’épanouissement du XVIIe siècle… 7° Benoît de Canfield…» (J. Le Brun), 1963; L. Cognet, La spiritualité moderne, Aubier, 1966, 244-258; Benoît de Canfield, La Règle de Perfection – The rule of Perfection, J. Orcibal, P.U.F., 1982, Introduction.

199Véritable et miraculeuse conversion du R. P. Benoist de Canfeld... par le sieur de Nantilly, 1608, p. 58 de l’exemplaire disponible aux Archives Eudistes.


200Ibid., 65-70, intéressant récit de «visions» arrivées  au cours d’une promenade.

201Ibid., 126.

202DS 1.1446/7 (dont les citations).

203J. Orcibal, Règle…, 23 de l’Introduction, cite la réponse de Benoît à un jésuite, avant d’établir un parallèle avec les «journées» d’Issy (1694). – Les Trente-quatre Articles fixent un compromis établi entre Bossuet et Fénelon.

204DS 5.914 (art. «France», 5.785-5.1004 [exposé dense et long, mais le meilleur disponible], 16e siècle, 3. J.Orcibal : «Vers l’épanouissement du 17e siècle»).

205J. Orcibal, Règle…, 38 et 25.

206Ibid. Cette partie couvre les pages 327 à 428 de l’édition critique par J. Orcibal. Son «Introduction» déjà citée rend compte des variations entre les éditions successives, donne de nombreux éclaircissements et extraits de sources parallèles, renvoie à un utile glossaire. Mais le texte est difficile à lire car il concatène diverses versions : texte commun en romain; texte ne relevant que de A «pirate» éditée par Osmont en gras; texte ne relevant que de la version «officielle» éditée par Chastellain en italiques…

207J’ai présenté séparément à fin de lecture spirituelle : (1) la version Osmont  primitive (dont des extraits seuls sont reproduits ici) dans Benoît de Canfield, De la Volonté de Dieu, Quinze chapitres de la Règle de Perfection, Arfuyen, 2009; (2) la version Chastellain, « compromis » lu durant le Grand Siècle dans ses nombreuses rééditions, dans Mystiques Franciscains du XVIIe siècle, Tome II, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 2014.

208Ce passage mis entre crochet est un ajout de l’édition Chastellain qui précise l’édition Osmond; de même pour celui donné en fin du même chapitre.

209Orcibal, Règle…, “Introduction”, 18.

210Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913; R. Heurtevent, L’œuvre Spirituelle de Jean de Bernières, Beauchesne, 1938; L. Luypaert, «La doctrine spirituelle de Bernières et le Quiétisme», Revue d’Histoire Ecclésiastique, 1940, pp. 19-130; rien de comparable depuis.

211Souriau 93; Œuvres Spirituelles II, 61.

212Souriau, Deux mystiques…, 92; Boudon, Œuvres I, Migne, 77

213Œuvres de Boudon II, 1313. 

214Souriau 115; Chrétien Intérieur, 380.

215Souriau, Deux mystiques, 112; Boudon, Œuvres II, Migne, 1311.

216Boudon, L’homme intérieur ou vie du vénérable père Jean Chrysostome..., 339 sq.

217Daoust, Catherine de Bar…, Paris, Téqui, 1979.

218Conférence  de L. Cognet, pp. 26-27, dans Catherine de Bar : Documents historiques, op. cit.

219Dom Oury, Marie de l’Incarnation, Mémoires de la Société Archéologique de Touraine, tome LVIII, 1973, pages 280 sq.

220Dom Oury 297-299. – Suivront des procès entre Mme de la Peltrie, aidée par Bernières, et sa famille qui tentait de la faire frapper d’interdiction comme prodigue de son bien parce qu’elle avait un peu trop rapidement réglé ses affaires françaises.

221Dom Oury, Marie de l’Incarnation, op. cit., 320; v. aussi Dict. Spir., vol. 10, col. 490.

222Souriau, Deux mystiques…, op. cit., 376.

223Souriau 119.

224. Ouvrages récemment publiés :

Jean de Bernières, Œuvres Mystiques I, L’Intérieur chrétien suivi du Chrétien intérieur augmenté des Pensées, Edition critique avec une étude sur l’auteur et son école par D. Tronc, Ed. du Carmel, coll. « Sources mystiques », 2011, 518 p.

Rencontres autour de Monsieur de Bernières (1603-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, coll. « Mectildiana », Editions Parole et Silence, 2013, 594 p.

Jean de Bernières et l'Ermitage de Caen, une école d'oraison contemplative au XVIIe siècle. Lettres & Maximes. Tome I 1631 – 1646 / Suivant l’ordre chronologique de la Correspondance / Citant des extraits du Chrétien Intérieur et d’Auteurs mystiques, par Dom Éric de Reviers, o.s.b., 2018, HC, 607 p. [public. prochaine].

Jean de Bernières / Lettres et Maximes mystiques / Un florilège établi par Dominique Tronc, 2018, HC, ~120 p. [public. prochaine d’un choix privilégiant l’achèvement mystique des dernières années].

225 Éditions originales par l’abbé de Beaufort, grand vicaire du Cardinal de Noailles : Maximes spirituelles fort utiles aux âmes pieuses, pour acquérir la présence de Dieu, recueillies de quelques manuscrits du Frère Laurent de la Résurrection..., Paris, Couterot, 1692; Les mœurs et entretiens du Frère Laurent..., Châlons, J. Seneuze, 1694; suivirent deux éditions par Poiret (v. note détaillée ci-dessous).

226 Madame Guyon, Correspondance, II, années de Combat, 2004, fin d’une des lettres de décembre 1697 adressée à la «petite duchesse [de Mortemart], v. notice sur Laurent, 906.

227 On dispose de deux éditions modernes : Fr. Laurent de la Résurrection, L’expérience de la présence de Dieu, Seuil, 1948, avec une note liminaire et des notes historiques de S.-M. Bouchereaux, édition que nous utilisons, dénotée [B]; Conrad de Meester, Frère Laurent de la Résurrection, Écrits et entretiens sur la Pratique de la présence de Dieu, Cerf, 1991, édition que nous citons.

228 Les écrits de Laurent furent regroupés par P. Poiret avec le Moyen Court et le Cantique de Madame Guyon dans Recueil de divers traités de théologie mystique qui entrent dans la célèbre dispute du Quiétisme qui s’agite présentement en France, 1699. Les parties consacrées à Fr. Laurent couvrent les pages 343-492. — le même P. Poiret les réédita : La Théologie de la présence de Dieu contenant la Vie, les Mœurs, les Entretiens, la Pratique et les Lettres du Frère  Laurent de la Résurrection. Avec un Traité de l’importance et des avantages de la pratique de la présence de Dieu, qu’on appuie de témoignages divins et humains, 1710 [ce dernier Traité est l’œuvre de P. Poiret].

229 Premier entretien, le 3 août 1666, [B], 106; noter l’incertitude des dates : si l’on décompte 40 ans, l’on est ramené à 1626, ce qui lui donne 12 ans! La date de naissance de 1614 le fait mourir à 77 ans; or il s’en donne presque 80 dans une lettre qui serait de 1686, ce qui le fait naître vers 1607... Cf. la discussion 42, note 1; pourrait-on supposer une erreur sur sa date de naissance retenue du Necrologium carmelitarum?

230 [B]43, note 2.

231 Éloge du frère... (par l’abbé de Beaufort), 43.

232 [B] pages 43-44, note 3.

233 Entretiens, 107 : “Qu’il avait été laquais de M. de Fieubet, le Trésorier de l” Épargne, et était un gros lourdaud qui cassait tout. /qu’il avait demandé d" entrer en religion...».

234[ B] 48, n.1.

235 Éloge... pp. 49-51.

236Entretiens, 110.

237[B] 55, n.1.

238Entretiens, pages 111-112.

239Éloge... 55; 66 : «sans parler ici d’une espèce de goutte sciatique (qui l’avait rendu boiteux) qui l’a tourmenté environ vingt-cinq ans et qui, ayant dégénéré ensuite dans un ulcère à la jambe, lui causa des douleurs très aiguës, je m’arrête principalement à trois maladies...»

240Éloge... 58.

241Mœurs... 82.

242«Le Frère Laurent est grossier par nature, et délicat par grâce; Ce mélange est aimable, et montre Dieu en lui. Je l’ai vu, et il y a un endroit du livre, où l’auteur [Joseph de Beaufort, un proche de Bossuet, v. Correspondance de Fénelon, tome VII, note 6 à la lettre 467], sans me nommer par mon nom, raconte en deux mots une conversation que j’eus avec lui sur la mort, pendant qu’il était fort malade et fort gai.» (Lettre 677, Correspondance de Fénelon, tome X, Droz, 1989. À la comtesse de Montboron, jeudi 5 août [1700]).

243Vie écrite par elle-même dont nous reprenons cette citation et celles qui suivent.


244Au XVIIe siècle, éditions originales du Moyen court, de la Règle des associés et du Cantique. (Madame Guyon sera interrogée sur le Moyen court et sur le Cantique tandis que Bossuet exploitera une Vie manuscrite).

Au début du XVIIIe siècle, éditions en 39 volumes (dont 20 pour les seules Explications des deux Testaments) : Pierre Poiret et ses proches sauvent l’œuvre. Elle est rééditée fidèlement à la fin du même siècle par le pasteur suisse Dutoit en 40 volumes (s’ajoute un dernier volume comportant la « correspondance secrète » avec Fénelon, authentifiée en 1907).

Les Opuscules spirituels, avec une Introduction par J. Orcibal,  G. Olms, 1978.

Madame Guyon : la passion de croire, choix par M.-L. Gondal, Grenoble, 1990.

Torrents et Commentaire au Cantique, éd. par C. Morali, Grenoble, 1992.

Le Moyen court et autres récits, une simplicité subversive, par M.-L. Gondal, Grenoble, 1995.

La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, par D. Tronc, Honoré Champion, 2001. (1. Jeunesse, 2. Voyages, 3. Paris, 4. Les prisons, 5. Compléments biographiques).

Correspondances : I Directions spirituelles, II Combats, III Thèmes mystiques, par D. Tronc, Honoré Champion, 2003, 2004, 2005 [I et II : le « dossier » de l’animatrice du cercle quiétiste, III : lettres de direction, écrits de jeunesse, table de ~1500 lettres et pièces].

 Œuvres mystiques, éd. par D. Tronc, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », 2008, [Présentation générale, Moyen court, Torrents, Petit Abrégé, choix d’Explications de l’Ecriture sainte, de Lettres, de Discours spirituels, extraits de poèmes].

Les années d’épreuves de madame Guyon, Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi Très Chrétien, documents biographiques rassemblés et présentés chronologiquement par D. Tronc, Honoré Champion, 2009.


245Il s’agit du premier tome, premier discours : 1.01.

246Des Noms Divins, chap. 4.

2473.11 : onzième discours publié au tome cinquième des Lettres, éd. 1768, notre troisième source après les deux tomes des Discours chrétiens et spirituels.

248Vol. 1, Ct 32, p. 49 : Bonheur de l'anéantissement. Sur l’air de : Songes agréables.

249Vol. 3, Ct 141, p. 206 : Heureuse perte en Dieu. Sur l’air de : La bergère Célimène.

250 Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon», XVIIe siècle, PUF, n° 1-2003, 95-116, http://www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2003-1-page-95.htm

Des textes nécessaires à qui s’intéresse à Madame Guyon sont aujourd’hui disponibles dans la coll. «Sources mystiques», du Centre Jean-de-la-Croix, et dans la coll. «Chemins mystiques », voir http://www.cheminsmystiques.com 

251

D. TRONC, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siècle. Tome I. Introductions, Florilège issu de Traditions franciscaines (Observants, Tiers Ordres, récollets), Éd. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, «Sources mystiques», 2014.

252 Dom Eric de REVIERS, Jean de Bernières et l’Ermitage de Caen [...] Lettres et Maximes, à paraître, Lettre du 13 mai 1654 adressée par M. de Bernières à Mère Mectilde (1614-1698).

253 Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise, Fondateur de l’École du Pur Amour, coll. « Chemins mystiques », 2017.

254 Françoise-Renée de Lorraine, Madame de Guise, abbesse de 1644 à 1669. Elle fera éditer la Conclusion des retraites [...] de Bertot.

255 «[On pouvait] entendre un M. Bertau à Montmartre, qui était le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait» (Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XXX, p. 71).

256 Jacques Bertot Directeur mystique, coll. «Sources mystiques», Éditions du Carmel, Toulouse, 2005; Rencontres autour de Monsieur de Bernières (1603-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, coll. «Mectildiana», Parole et Silence, 2013; Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, coll. «Mectildiana», Parole et Silence, 2017; Dom Eric de REVIERS, Jean de Bernières et l’Ermitage de Caen [...] Lettres et Maximes. Tout un réseau de relations se révèle entre les membres du groupe de l’Ermitage. Ils débordent vers d’autres spirituels dont Marie des Vallées, figure simple, mais de grande influence. Les liens se croisent : tel passage d’une lettre de Bertot serait adressé à Jean Eudes qui avait été aidé par l’abbesse de Montmartre, laquelle appréciait et éditera une œuvre de Bertot.

257 Madame GUYON, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Paris, Honoré Champion, 2001, 2014, 1.19.1.

258 Le directeur Mistique [sic] ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion...., 4 vol., 1726. : ici vol. I, «Avertissement» — Les points de suspension représentent des coupures, permettant de ne conserver que les rares passages apportant une précision biographique, distribués sur quatre pages [4] à [7].

259 Madame GUYON, Correspondance I Directions spirituelles, Paris, Honoré Champion, 2003, Lettre 22 adressée au subtil comte de Metternich.

260 Madame GUYON, Correspondance, Tome II Années de Combat, Paris, Honoré Champion, 2004, Lettre au duc de Chevreuse, 11 septembre 1694, traduisant une influence franciscaine.

261 Il n’y a pas de conflit entre mystiques, mais avec leurs environnements! Le Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon, Auteur inconnu, informe sur toutes les relations de Madame Guyon, en l’an 1695, incluant les personnes du peuple et indique la façon de s’y prendre, en commençant par les témoins défavorables, afin de pouvoir faire pression sur les autres. (Madame Guyon, Correspondance II Combats, 2003, pièce 504).

262 Circonstances rapportées par Jean Orcibal en introduction à Benoît de Canfield, La Règle de Perfection – The rule of Perfection, P.U.F., 1982. De même Surin face à Chéron. De même l’épreuve subie par Marie des Vallées. De même la mise sous interdit du couvent de Jourdaine de Bernières.

263 Lettre de Mectilde à Bernières, 26 avril 1646.

264 Lettre de Mectilde à Bernières, 10 avril 1646.

265 Madame GUYON, Correspondance, Tome II Années de Combat, pièce 478 «Déposition de “F. Paulin d’Aumale, religieux du couvent de Nazareth, ce 7e de juillet 1694. Ecce coram Deo, quia non mentior.” — A. S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f ° 37, “copie de la déclaration du P. Paulin contre Mme Guyon”. – Fénelon, 1828, vol. 7, lettre 36.

266 Madame GUYON,, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, op.cit., «5,3 Histoire des dernières années» (ms. de Lausanne TP 1154), 1022-1023.

267 Jules CHAVANNES, Jean-Philippe Dutoit (1865), Kessinger Legacy Reprints - D. Tronc, Écoles du Cœur au siècle des Lumières, Disciples de madame Guyon & Influences, «Les filiations suisse et germanique», coll. «Chemins mystiques».

268 A. FAVRE, Jean-Philippe Dutoit, Genève, 1911, 115-118 : «Inventaire et Verbal de la saisie des livres et écrits de M. Dutoit».

269 (Re)découverte : car déjà Pourrat étudiait le discret Bertot précédant Madame Guyon (Dict. Spir. art. «Bertot»; La Spiritualité Chrétienne, Lecoffre, 1947, tome IV, p. 183-195) ; Baruzi suggérait d’étudier les cercles tardifs du XVIIIe siècle (Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, 1931, 442 note 1) ; Luypaert aborde les «précurseurs» (p.25, n.2), dont l’influence du capucin Benoît de Canfeld (p.26, n.3) dans La doctrine spirituelle de Bernières et le quiétisme, RHE, 1940.

270 La structure diverge à partir de l’Ermitage  en Nouvelle-France, à Paris et en Europe, enfin cachée au sein de l’ordre religieux fondé par Mectilde.

271 BOUDON, “Vie de Chrysostome” (1684), in Œuvres (Migne), col. 1275.

272 Lettre du 15 février 1647 de Bernières à Mère Mectilde. – Sur cette dernière : Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, coll. «Mectildiana», Parole et Silence, 2017.

273 Lettre à la Mère Dorothée de Ste Gertrude (Heurelle), ms de Tourcoing actuellement à Rouen, vol. 5, p. 219.

274 Lettre du 13 mai 1654 de Bernières à Mère Mectilde.

275 BOUDON, op.cit., col. 1316. — Autre exemple de partage : Jean de Bernières, Lettre du 30 août 1657 : «Je ne manquerai pas durant votre retraite d’avoir un soin très particulier de vous devant Notre Seigneur, afin qu’il achève en vous ce qu’il a si bien commencé. Dans votre solitude tenez votre âme dans le repos que Dieu lui communique, sans l’interrompre pour faire quelque lecture que ce soit, ou des prières vocales que lorsque vous en aurez facilité. Dans ce divin repos, votre âme reçoit une union spéciale et secrète avec Dieu, et en cette union consiste principalement votre oraison.»

276 BOUDON, op.cit., col. 1317.

277 Cf. Jean, 12, 32.

278 Jacques Bertot Directeur mystique, coll. «Sources mystiques», Editions du Carmel, Toulouse, 2005, Lettre 4.75. Perte de tout en Dieu.

279 Jacques Bertot Directeur mystique, Lettre 4.71. Silence devant Dieu.

280 Madame GUYON, Correspondance II, Lettre 222. À Nicolas de Béthune-Charost. Octobre 1694.

281 «Supplément à la vie de madame Guyon…» (ms. de Lausanne TP 1155), p. 1006 de Madame GUYON, La Vie..., op.cit.

282 Madame GUYON, Discours sur la vie intérieure, Collection «Sources mystiques», Ed. du Centre Jean-de-la-Croix, Tome II, Discours 2,65 = Madame Guyon, Écrits sur la Vie Intérieure, Arfuyen, 2005, «10 États apostolique...», pp. 124-125.

283 Madame GUYON, Correspondance, Tome I Directions spirituelles, 2003, Lettre 0.  À Fénelon. Été 1690.

284 Madame GUYON, Correspondance, Tome I, Directions spirituelles, op.cit., 495 Lettre à Fénelon écrite au début avril 1690. – « L’esprit directeur » est tiré du Psaume 50, 13-14 : « …affermissez-moi en me donnant un esprit de force / J’enseignerai vos voies… »

285 La Marvalière ? « L’association d’idées serait d’autant plus naturelle que celui-ci était le secrétaire du duc de Beauvillier. » [note de Jean Orcibal].

286 Madame GUYON, Correspondance, Tome I, Directions spirituelles, op.cit., Lettre 266. De Fénelon. 25 mai 1690.

287 Saint Jean de la Croix : « ...l’ame demeure par fois comme en un grand oubly ; de sorte qu’elle ne sçauroit dire apres où elle estoit, ny ce qui s’est fait, & il ne luy semble pas qu’aucun temps se soit passé en elle. D’où il se peut faire, et il arrive ainsi, que plusieurs heures se passent en cet oubly ; & que l’ame revenant à soy, cela ne luy semble pas un moment. » (La Montée du Mont Carmel, Livre II, chapitre XIV, p.58 – « Et comme Dieu n’a point de forme, ny image qui puisse estre comprise par la mémoire [...] elle demeure comme sans forme et sans figure [...] en grand oubly, sans se souvenir de rien. » Livre III, Chapitre I, p.112. (Les Œuvres spirituelles du B. Père Jean de la Croix [...], Paris, Jacques D’allin, 1665.

288 Jeanne-Marie GUYON, Explications de la Bible, L’Ancien Testament et le Nouveau Testament avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, introduites et annotées par D. Tronc, Paris, Phénix, 2005, « Explication sur saint Matthieu », chap. XVIII, verset 20 « En quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes rassemblées en mon nom, je m'y trouve au milieu d'elles » pages 240-241. -- De même Jean de Saint-Samson cité par Madame Guyon dans ses Justifications I, « clef VIII Communications », Autorité 12 : « Votre Révérence sait assez comme les cœurs se parlent mutuellement, et comme quoi tant plus ils sont éloignés dans plus ils s'unissent et parlent ensemble. Ce qui est d'autant plus vrai entre nous, que notre affection est simple et unique en Dieu dans lequel nous vivons. Nous conversons ainsi mutuellement en simplicité d'esprit, par-dessus tout ce qui se peut dire des présents et divers événements ; d'autant que ce que nous transférons l'un à l'autre est vie en la même vie de Dieu, l'amour duquel nous ravit sans cesse à l’aimer et à nous perdre en lui jusqu'au dernier point possible. Encore que nous apercevions du désordre dans ce siècle, c'est néanmoins à quoi nous ne pensons point, laissant les événements tels qu'ils puissent être à la providence divine. Lettre 8 [de Jean de Saint-Samson]. »

289 Madame GUYON, Discours sur la vie intérieure, op.cit., Discours 2.64, p. 232.

290 Discours sur la vie intérieure, op.cit, Discours 2.68. (v. aussi Discours 2.67.)

291 Discours sur la vie intérieure, op.cit, Discours 2.61. = Écrits sur la Vie Intérieure, op.cit., pp. 105-107.

292 Discours sur la vie intérieure, op.cit., Discours 2.64 = écrits sur la Vie Intérieure, op.cit., pp.114-116.

293 Madame GUYON & François de FÉNELON, Florilège mystique/Les «Justifications», Édition intégrale, Chemins mystiques, A paraître, «VIII. Communications. Conversations», commentaire au Cantique, chap.7 vs.8.

294 Florilège mystique/Les «Justifications», op.cit., «XXI. Fécondité spirituelle sans sortir de l’Unité divine», commentaire au Cantique, chap.4 vs.11.

295 Cette citation et la précédente : Madame Guyon, Discours sur la vie intérieure, op.cit., Discours 2.67 = écrits sur la vie intérieure, op.cit., pp. 147-149.

296 Madame GUYON, Correspondance, Tome II Combats, Lettre 404. «À la Petite Duchesse». Juin 1697, p. 591. «Petite duchesse» non par sa taille, mais comme cadette de sa famille.

297 Correspondance II, op.cit., Lettre 428 «A la Petite Duchesse». Septembre 1697.

298 Marie-Anne de Mortemart (1665-1750 ) ... La «petite duchesse» en relation avec Madame Guyon, Fénelon et son neveu, « Chemins mystiques », 2016.

299 «... There is one there whom I believe L.F. and his br. [/note1] have seen, Md La D. de G—che [/note2] . . . who is much esteem’d by all the friends of that side as inheriting most of N.M.’s spirit.» (D. Henderson, Mystics of the North-east, Aberdeen, 1934 [réédité 2016, coll. “Chemins mystiques”], in “Lettre XLVIII [From Dr. James Keith to Lord Deskford]”. [/note1 :] «Lord Forbes and his brother [James]», [/note2 :] «cf. Cherel, Fénelon au XVIIIe siècle en France, p. 163, quoting a letter which says : priez pour moi —, et obtenez les prières des personnes les plus intérieures de votre connaissance, surtout celles de Madame de Guiche... le duc de Guiche took the title duc de Gramont in 1720...»

300 Marie-Anne de Mortemart née Colbert +1750; Marie-Christine de Noailles, duchesse de Gramont «La colombe» +1748. Proches d’Isaac Dupuy + apr.1737 et du Marquis de Fénelon 1688-1746. — Ce sont les quatre figures du cercle parisien qui vivent jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

301 Écoles du Cœur au siècle des Lumières, op. cit. ; Dominique et Murielle Tronc, Expériences mystiques en Occident IV. Une École du Cœur, à paraître.

302 Le «Roi Catholique» étant celui d’Espagne.

303 Experimental Theology in America, Madame Guyon, Fénelon, and their readers de Patricia A. Ward couvre et Madame Guyon et le Nouveau Monde...

304Dominique Tronc P.U.F. | Dix-septième siècle 2003/1, n° 218, 95-116 - http://www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2003-1-page-95.htm

305La Vie écrite par elle-même et autres textes biographiques, éd. par D. Tronc, Champion, coll. « Sources classiques », Paris-Genève, 2001 ; Correspondance : vol. I Directions spirituelles, vol. II Combats, vol. III Mystique, éd. par D. Tronc, Champion, coll. « Bibliothèque des Correspondances », à paraître. — Autres textes, v. La Vie…, op. cit., Bibliographie de Madame Guyon, pp. 1103-1113, dont Les Opuscules spirituels, Georg Olms, 1978 [qui incluent Le Moien court et Les Torrens] ; Madame Guyon : la passion de croire, choix de textes par M.-L. Gondal, 1990 ; Le Moyen court et autres récits…, éd. par M.-L. Gondal, Millon, Grenoble, 1995 ; De la Vie intérieure, choix de quatre-vingts Discours spirituels […], éd. par D. Tronc, Phénix - La Procure, Paris, 2000. 

306 Brèves informations sur cette filiation au sein de « l’école des mystiques normands » dans : Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913 ; P. Pourrat, Dictionnaire de Spiritualité (Dict. Spir.), tome I, col. 1537-1538, art. « Bertot » (1937) et du même auteur, La Spiritualité Chrétienne, IV Les temps modernes, Lecoffre, Paris, p. 183 (1940, pub. 1947) ; R. Heurtevent, L’œuvre spirituelle de Jean de Bernières, Beauchesne, Paris, 1938, p. 63 ; I. Noye, article « Enfance de Jésus », Dict. Spir., vol. 4, col. 676 (1959) ; J. Le Brun, article « France », Dict. Spir., vol. 5, col. 948 (1962) ; il faut y adjoindre les notes rassemblées par le P. Berthelot du Chesnay qui préparait une grande étude sur Bernières (Fonds du Chesnay, Archives Eudistes).

307Voir E. Goichot, Henri Bremond historien du sentiment religieux, Ophrys, Paris, 1982, p. 275.

308L. Cognet, Crépuscule des mystiques, Bossuet Fénelon, Desclée, 1958, p. 7. On dispose toutefois de sa contribution au Dict. Spir., art. « Guyon », ainsi que de l’ouvrage de M.-L. Gondal, Madame Guyon, un nouveau visage, Beauchesne, Paris, 1989.

309Histoire Générale et particulière du Tiers Ordre de S. François d’Assize, par le R. P. Jean Marie de Vernon, Religieux pénitent du tiers ordre de saint François, Paris, 1667, tome troisième, p. 76.

310Id., p. 118.

311Id., p.141.

312Nous avons repérés sept exemplaires des écrits « composés par un Religieux [le P. Chrysostome] d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes » : un des trois ex. de la B. M. de Valognes comporte son portrait gravé (réf. C4837) ; un ex. est à la B.N.F. ; trois ex., consultés à Chantilly, sont actuellement à Lyon. Ils se ramènent — l’ordre des matières peut varier — à deux titres : Divers traités spirituels et méditatifs à Paris, 1651 ; Divers exercices de piété et de perfection, composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes, à la plus grande gloire de Dieu et de NSJC, à Paris, 1655. De nombreux autres titres, que nous n’avons pu localiser, sont donné par Boudon, Œuvres II, Migne, col. 1320 ss.

313Divers traités…, « Pensées d’éternité… », chap. V, pp. 85-89.

314Id., traité second, « De la sainte désoccupation… » p. 179.

315Id., p. 178.

316L’homme intérieur ou la vie du vénérable père Jean Chrysostome, religieux pénitent du troisième ordre de S.François, [par Henri-Marie Boudon], à Paris, 1684, extraits des pp. 337, 340, 372, 377, 378.

317Bernières, Œuvres Spirituelles II, 282 (lettre du 15 février 1647 probablement adressée à Mectilde du Saint-Sacrement). Voir aussi Œuvres Spirituelles II, 121 : lettre du 25 août 1653 : « Vous savez […] que le Père Chrysostome avait réglé ma conduite, et que la vie pauvre et contemplative devait être mon occupation. » Il existe deux belles correspondances : brève entre Catherine de Bar et Chrysostome, abondante entre Catherine et Bernières (transcriptions rassemblées au monastère de Rouen à partir des mss. 101, 115, Dumfries13, Paris160).

318Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913 ; R. Heurtevent, L’œuvre Spirituelle de Jean de Bernières, Beauchesne, 1938 ; L. Luypaert, « La doctrine spirituelle de Bernières et le Quiétisme », Revue d’Histoire Ecclésiastique, 1940, pp. 19-130.

319Etablir une édition critique proche des liasses manuscrites perdues paraît illusoire. Notre projet d’un choix de textes utilise les Œuvres spirituelles en deux volumes (Maximes puis Lettres), réunies par monsieur de Saint-Gilles, frère de Michelle Mangon, la fille spirituelle de Jean de Bernières, puis accessoirement Le Chrétien intérieur en huit livres, en privilégiant les textes datés des Pensées. L’édition tardive du Chrétien intérieur en deux livres est inutilisable, le P.d’Argentan ayant eu tout le temps de défigurer sa source. Nous pensons que les lettres ont constitué la principale source des Chrétiens De précieuses sources manuscrites existent pour les lettres (Rouen, Dumfries, Tourcoing).

320Souriau, Deux mystiques…, p. 92 ; Boudon, Œuvres I, Migne, p. 77.

321 Renty précède Pascal (1623 - 1662) auquel — au génie près — il fait penser : Voir Gaston de Renty, Correspondance, éd. par R. Triboulet, Desclée de Brouwer, 1978.

322Souriau, Deux mystiques, p. 112 ; Boudon, Œuvres II, Migne, p.1311.

323Souriau, Deux mystiques, p. 196.

324Bernières, Chrétien Intérieur, p. 565.

325Bernières, Œuvres Spirituelles, II, p. 122.

326Lettre au marquis de Fénelon de mars 1717 : « …vous serez dans la maison du petit Maître tant que vous le voudrez et pourrez. Si les bons Écossais viennent, vous pourrez découcher et descendre dans le bas, car je fais de vous comme des choux de mon jardin. »

327Bernières, Œuvres Spirituelles, II, p. 364.

328Dom Oury, Marie de l’Incarnation, Mémoires de la Société Archéologique de Touraine, tome LVIII, 1973, pp. 280 et suivantes.

329Dom Oury, Marie de l’Incarnation, op. cit., p. 320 ; v. aussi Dict. Spir., vol. 10, col. 490.

330Souriau, Deux mystiques…, op. cit., p. 376.

331Lettre au duc de Chevreuse du 10 janvier 1693 : « La Mère du Saint-Sacrement est celle dont je vous ai parlé, qui est l’Ins [ti] tutrice de cet ordre, fut de mes amies et [est] une s [ain] te. » - Fénelon écrira à l’occasion de sa mort : « Conservez la simplicité […] que notre chère Mère vous a enseignée. »

332Daoust, Catherine de Bar…, Paris, Téqui, 1979 - de Catherine de Bar : Documents historiques, par les bénédictines du Saint-Sacrement, Rouen, 1973 ; […] ; Catherine de Bar 1614-1698, Téqui, 1998 [v. la revue bibliogr. par Dom J. Letellier, p. 11-96].

333Conférence de L. Cognet, pp. 26-27, dans Catherine de Bar : Documents historiques, op. cit.

334Œuvres spirituelles , II, « Voie illuminative » : lettres 25, 30 à 32,  et « Voie unitive » : lettres 43 à 48, 50, 51, 59, 6. Les lettres de Bernières furent publiées en suivant l’ordre classique des trois voies.

335Lettre 43. Les indices sont ténus par suite du nettoyage éditorial auquel n’échappe que des éléments fondus dans le texte tels que la prêtrise de Bertot, son éloignement à Paris, l’envoi d’un écrit… Nous ne pouvons entreprendre ici de prouver l’id.entification qui pose quelque problème si l’on prend en compte la jeunesse de Bertot : il n’est toutefois pas impossible à quelques uns de commencer tôt la vie mystique. Du point de vue du fond, Bertot répète Bernières comme Guyon répétera Bertot. (v. Dict. Spir., art. « Bertot » où Heurtevent suppose un aménagement du style de ce dernier par Madame Guyon).

336Œuvres spirituelles, II, « Voie illuminative », lettre 30 (1652) — Bertot écrira à Madame Guyon : « Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille […] je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. » (Le Directeur Mystique, vol. IV, lettre 71.)

337Œuvres spirituelles, II, « Voie unitive », lettre 61.

338Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, BNF, F. Fr. 11 911, f°. 34-35 : « il s’appelait Jacques Bertot natif de St Sauveur de Caen, fils de Louis Bertot et de Judith Le Mière […] Louis Bertot était m [archan] d drappier de profession à Caen. Il quitta le négoce environ l’année 1640 vivant de son bien qui est scis en la paroisse de Tracy proche Villers » - Dans les archives notariales du couvent des ursulines fondé par Jourdaine de Bernières une « liasse à 24 pièces » est relatives aux ventes de parcelles de terres de la paroisse de Tracy à Louis et Philippe Berthot, des années 1495 à 1601 (Arch. Départ. de Caen, 2H249), témoignage silencieux d’un don de Bertot.

339En fait Caen.

340Notre Bertot, que nous trouvons orthographié Bertaut par Saint-Simon, Berthod par Bremond, etc., porte un nom normand courant. L’on trouve ainsi parmi les bienfaiteurs des missions de Jean Eudes : Bertaut (Bertin), un prêtre originaire de Valognes, Bertout (Claude), chanoine de la cathédrale de Coutances mêlé aux affaires relatives à Marie des Vallées… (du Chesnay, Les missions de Saint Jean Eudes…,1967, Procure des Eudistes, app. I, p. 326.)

341Page 126 des « Annales de ce monastère de Ste Ursule de Caen établi en 1624 le 26 février et on vint en cette maison le 13 juillet 1636/Sous le gouvernement de la Rnde Mère Jourdaine de Bernières de Louvigny dite de Ste Ursule première supérieure de cette maison, en charge pour lors/tout ceci recueilli par la mère Madeleine de Ste Ursule de Bernières Louvigny sa nièce. En l'année 1714 qu'elle était zélatrice et secrétaire du chapitre. » Ce manuscrit, trésor des ursulines du Pensionnat Saint Pierre de Caen, porte quelques traces de brûlures : il fut sauvé en 1944 d’un bombardement où deux des trois sœurs du couvent des ursulines descendant de celui fondé par Jourdaine de Bernières trouvèrent la mort. Paginé de 1 à 598, il retrace jusqu'en 1738 les événements marquants de la communauté ; seule une copie tardive, peu fidèle, fut utilisée par Souriau. Rédigées avec intelligence, ces Annales mériteraient une édition.

342Id., p.156.

343Annales…, op. cit., pp. 209 et 212. Nous omettons les intéressantes péripéties de ce qui fut perçu comme un affrontement par les sœurs du monastère.

344L’Addition de la fin du vol. II du Directeur Mystique rapportant les Conseils d’une grande servante de Dieu… Marie des Valées [sic], renvoie aux deux lettres que nous citons : 40 et 64 du même vol. II ; on connaît par ailleurs les liens étroits entre Marie des Vallées, Jean Eudes, Bernières, Renty.

345Le Directeur Mystique, vol. II, lettre 64, p. 349 ; voir Madame Guyon, Torrents, Chapitre 3, §1 : « ces grandes rivières qui vont à pas lents et grave » qui contrastent avec le torrent impropre aux charges. — v. aussi du même Bertot : « Et remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme très unie à sa Divine Majesté, savoir, que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles. » (DM, vol. II, lettre 40, p. 234.). 

346Directeur Mystique, vol. III, page 506 : une lettre est écrite en 1674 à un dirigé canadien.

347Catherine de Bar, Lettres inédites, Bénédictines du Saint Sacrement, Rouen, 1976, pp. 183-184 puis p. 192.

348Archives du monastère de Dumfries, Écosse, pièce D 13, p. 51-53. (Le monastère des Bénédictines de Rouen possède une copie de ces archives).

349Annales…, op. cit., p. 261.

350Le Denys des mystiques que la légende fait venir à Paris — l’auteur ancien le plus souvent cité par Madame Guyon dans ses Justifications.

351E. de Barthélemy, Recueil des Chartes de l’abbaye royale de Montmartre, Champion, 1883, p. 16. Cette description de la tumultueuse réforme est donnée dans l’Introduction.

352« Madame de Beauvilliers mourut dans son abbaye le 21 avril 1657, à 83 ans, après 60 années d’abbatiat », E . de Barthélemy, Introduction au Recueil, p. 19. Voir la mère de Blémur, Eloges de plusieurs personnes illustres en piété de l’ordre de St Benoît, 1679, 143-184.

353Exercice divin, ou pratique de la conformité de notre volonté à celle de Dieu, par R[évérende] M[ère] M[arie] D[e] B[eauvilliers]. À Paris, chez Fiacre Dehors, 1631, chapitre X p. 65 ; J. Orcibal, Benoît de Canfield, La règle de perfection, PUF, 1982, souligne, p. 16, la reprise par Marie de Beauvilliers de l’Abrégé de la Règle.

354Françoise-Renée de Lorraine (1629 – 1682), abbesse de Montmartre ; fille de Charles de Lorraine, duc de Guise, de Joyeuse, pair de France - Bertot est en relation avec deux membres de la famille de Guise, l’abbesse et l’altesse [Mademoiselle de Guise] : « Il fut confesseur et Directeur des Ursulines […] envoyé à Paris pour leurs affaires, il y fut arrêté par Madame l’Abbesse de Montmartre et par Mademoiselle de Guise, touchées de son élévation dans les voyes de Dieu… » Huet, Origines… op. cit. ; v. aussi Lettre de M. du Houël à P.-D. Huet, op. cit.

355E. de Barthélemy, Introduction au Recueil, p. 22.

356Incluant Mgr Pallu, qui demande l’avis de Bertot en 1667 sur un projet de congrégation apostolique, puis de Surate en 1672 sur un auteur spirituel portugais. Mgr Pallu s’était embarqué avec le neveu du père de Mme Guyon, Philippe de Chamesson-Foissy, dont la rencontre en 1661 avec cette dernière, encore toute jeune, fut importante (Vie par elle-même… 1.4.6).

357Dont nous trouvons cité seulement quelques figures illustres : M. de Noailles : il s’agit d’Anne, marié en 1645 à Louise Boyer très pieuse, 1er duc de Noailles en 1663, mort en 1678 ; M. le duc de St Aignan : il s’agit de François de Beauvilliers et de St Aignan, 1er duc de Saint-Aignan en 1663 (v. 1608 - 1687) ; M. de duc de Beauvilliers : il s’agit de Paul de Beauvilliers, duc de St Aignan, dit de Beauvilliers (1648 – 1714) qui épouse en 1671 Henriette-Louise Colbert (+ 1733) couple en relation étroite avec Madame Guyon comme celui de Chevreuse. On comprend comment cette dernière « reprit » la direction du cercle à son retour de voyages. Nous nous reportons à Ch. Levantal, Ducs et Pairs et duchés-pairies laïques à l’époque moderne (1519-1790), Maisonneuve et Larose, 1996.

358Annotation relevée sur l’exemplaire (unique) de Chantilly.

359Orcibal, note 1 à la lettre no. 78, p. 200, de l’édition de la Correspondance de Fénelon, tome III.

360On se reportera pour Le Directeur Mystique aux exemplaires des éditions de Poiret repérés par  M. Chevallier, Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium, tome V, Koerner, Baden-Baden, 1985 ; pour les autres titres, nous indiquons dans les notes qui suivent les exemplaires que nous avons repérés.

361On trouve ce titre dans la correspondance de Huet à F.Martin : « Il y a eu un nommé M. Bertot, prestre, natif de Froide-Rue, parent de M. Le Myère [de Basly], qui a écrit de la Contemplation, et qui a esté abbé de Saint-Gildas. » (Rev. Cath. de Normandie, t. V, 15 sept. 1895, p.107 citée par du Chesnay.) — Une allusion à un livre inconnu est faite page 170 de la Conclusion des Retraites : « Nous avons déjà parlé un peu de cela en un autre livre… » Il ne peut ici s’agir des deux livres de Retraites désavoués en préface — Mais il pourrait s’agir du cinquième traité publié dans le premier volume du Directeur Mystique sous le titre « Degrés de l’oraison… ».

362Diverses Retraites où une âme après avoir connu son désordre par la lumière du Saint Esprit, se résoud à le quitter, et embrasser le chemin de la sainte perfection, A Paris, pour Madame l’Abesse (sic) de Montmartre, in-16, Avertissement, Trois dispositions, approbations : 60 pages non numérotées ; suivies de quatre retraites : pages 1 à 384 — Nous avons retrouvé un second exemplaire des Diverses retraites… à Valogne, Bibl. Municipale, C 6785 (signalé par du Chesnay).

363Continuation des Retraites dans lesquelles l’âme puisera des lumières pour travailler solid.ement à sa perfection, seconde partie, Paris, pour Madame l’Abesse (sic) de Montmartre, in-16, table suivie de cinq retraites : pages 375 (sic) à 855. (cotes A 401/677-678 des Fontaines de Chantilly ; maintenant à Lyon) ;

364Conclusion des Retraites où il est traité des degrés et des états différens de l’Oraison, et des moyens de s’y perfectionner, A Paris, chez Jean-François Dubois, rue Saint-Jacques, à la Reyne du Clergé & à l’Image S. Denis, vis-à-vis S. Yves, 1684, [in-16, 210 pages. Une annotation moderne en vis-à-vis de la page de titre rectifie comme suit une autre annotation moderne elle aussi portée sur la page de titre elle-même : « Le livre de Jacques Bertot est écrit pour Françoise-Renée de Lorraine et non par elle »].

365Le P. A. Derville, S.J., nous écrivait en 1997 : « De Bertot […] nous avons aussi 3 petits livres (dont l’unique exemplaire connu de La conclusion…) donnant des retraites aux religieuses bénédictines de Montmartre en 1660 et 1680 ; ces livres sont anonymes… »

366Le directeur MISTIQUE [sic], ou les œuvres spirituelles de monsr. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Made. Guion, avec un recueil de Lettres Spirituelles tant de plusieurs Auteurs anonime, que du R. P. Maur de l’Enfant Jésus, Religieux Carme, & de Madame Guion, qui n’avaient point encore vu le jour. Divisé en Quatre volumes, A Cologne, Chez Jean de la Pierre. 1726. [respectivement de 453pp., 430pp., 526pp., 368pp., disponibles à Paris aux A.S.-S. et à la B.N.F.].

367Le Directeur Mistique ou Extrait des oeuvres Spirituelles de Monsr. Bertot. Ami intime de feu Mr Bernières et directeur de Mad. Guyon, tiré des quatre volumes de ces mêmes œuvres de Mr. Bertot imprimé à Cologne 1726. À Berlebourg, imprimé par Christoffle Michel Regelein, 1742.

368Ainsi Madame Guyon écrivant au baron de Metternich lui joint la longue lettre de Bertot publiée aussi dans Le directeur Mistique, vol. III, p. 438 : Lettre d’un grand Serviteur de Dieu, dont il a été fait mention dans la précédente, sur la même matière, et de l’état où l’on trouve que Dieu est toutes choses en tout, s’achevant par : « Allez, allez, à la bonne heure ; et soyez forte et constante… » (Mme Guyon, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition [par J. Ph. Dutoit-Mambrini], Londres [Lyon], 1768, t. IV, Lettre 121 et suivante).

369Incipit : « Il est de la dernière conséquence » Copie Isaac du Puy (Dupuy). Archives Saint Sulpice, ms. 2174, pièce 7248.

370 Les sources se contredisent et Orcibal lui-même n’a pu la déterminer. La vraie date du décès est bien celle donnée par le Directeur mistique et par Madame Guyon, dans La Vie 1.30.13 (Première partie, chapitre 30, § 13) ; confirmations : « Dans Gall. Christ. XIV, 963 : succédant à Michel Ferrand +24. 12 .1676 : Jacobus Bertot occubuit penultima die Aprilis 1681 » et « 11e septembre 1684, Transaction devant les notaires de Caen au sujet du testament du sieur abbé Bertot […] on célébrera tous les ans à perpétuité un service solennel le jour de son décès arrivé le 28 avril 1681… (Fonds du Chesnay, Arch. Eudistes).

371« quand Il les émeut, tous les êtres deviennent pour lui comme un jeu d’anches. Les monts, les bois, les rochers, les arbres, toutes les aspérités, toutes les anfractuosités, résonnent comme autant de bouches » Tchoang-tzeu, trad. Wieger.

372Le Directeur Mystique, vol II, lettre 6 p. 26.

373Directeur Mystique, vol II, lettre 11, p. 44

374DM, vol II, Lettre 16 p. 74 ; Canfeld avait joué un rôle important dans la réforme de à Montmartre.

375Orcibal, note 1, op. cit.

376Orcibal, note 15 à la lettre no. 44, p. 155 de l’édition de la Correspondance de Fénelon, tome II

377 Addition 127 au Journal de Dangeau dans Boislisle, t. II, p. 413, citée par Orcibal ; du Chesnay mentionne la note de Saint Simon, Boislisle, t. XXI, p. 302 : « Dans ce petit troupeau était une disciple des premiers temps [la duchesse de Béthune], formée par M. Bertau qui tenait des assemblées à l’abbaye de Montmartre, où elle avait été instruite », ainsi que la note associée 2 de Boislisle : « … c’est lui qui fut donné par Mme Granger [la Mère Geneviève Granger] à Mme Guyon et fut son premier initiateur. Saint-Simon parlera encore de lui, toujours à propos de Mme de Béthune, en 1716 » ; enfin au t. XXX, 71 : « … entendre un M. Bertau à Montmartre, qui était le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait. ».

378A. S.-S., pièce manuscrite 2072 du fonds Fénelon, intitulée : Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon. Auteur inconnu. – Ce précieux mémoire informe sur toutes les relations de Madame Guyon, incluant les personnes humbles qu’elle côtoyait. Il indique également la façon « de s’y prendre », en commençant par interroger des témoins défavorables à la dame quiétiste, afin de pourvoir faire pression sur les autres… Il est souligné, à la lecture, de la même main (de Mme de Maintenon ?) que celle qui lut les interrogatoires de 1696 de Madame Guyon (v. B.N.F., ms. 5250, dossier La Reynie.).

379La Vie…3.2.4.

380Arch. Saint-Sulpice., 6e carton, n° 10, f. 39 v°. (Orcibal).

381« Mme Guyon était sous la direction de M. Bertot, disciple de Jean de Bernières, que la mère Garnier faisait prêcher aux Nouvelles Catholiques de Paris… » Orcibal, Études…, Klincksieck, 1997, « Le Cardinal Le Camus », p. 800.

382Dont il était le directeur en titre ; nous pensons, vu les âges respectifs, Geneviève Granger étant née en 1600 soit environ vingt ans avant Bertot, que les rapports étaient plutôt d’échange entre membres du groupe animé par la triade Jean-Chrysostome, Jean de Bernières, Michelle Mangon (religieuse du couvent de Jourdaine).

383La Vie par elle-même…, op. cit., 1.8.6 à 1.8.9 ; on note qu’Archange Enguerrand a lui-même rencontré Jean Aumont, « le pauvre villageois », disciple de Bernières ; c’est une deuxième filière reliant Madame Guyon au groupe de l’Ermitage, mais cette fois à travers deux intermédiaires ; voir A. Derville, Un Récollet Français méconnu : Archange Enguerrand, Archivum Franciscanum Historicum, 1997, 177 — 203 ; L’ouvrage de J. Aumont, L’ouverture intérieure du royaume de l’agneau occis, Paris, 1660, ainsi que sa correspondance, actuellement à l’état de manuscrits, sont notables.

384La Vie… 1.12.7 ; sur Geneviève Granger, nous relevons des éléments biographiques très édifiants dans Eloges tome second (édités par J. Bouette de Blémur, Paris, 1679, pp. 417 — 455). On sait que la mère de Blémur a été bénédictine à la Trinité de Caen de 1630 à 1678. Voir notre présentation de la mère Granger dans J.-M. Guyon, La Vie par elle-même…, op. cit. pp. 28-29.

385La Vie… 1.8.3.

386La Vie… 1.13.3, 1.14.5, 1.17.6, 1.17.7, 1.19.9, 1.19.10 (contrat de mariage à Notre Seigneur enfant, le jour de la Madeleine), 1.23.3 (« Quoi! Vous n’aimez plus Dieu ? »). Lorsqu’elle meurt (1.20.7) Jeanne-Marie Guyon est terriblement seule (1.20.6) même si la mère se manifeste par rêve (1.22.7).

387La Vie… 1.19.1 (prenant le ms. d’Oxford pour leçon ; 1.19.2 chez Poiret)

388Nous esquissons cette direction dans J.-M. Guyon, La Vie par elle-même…, Paris, Champion, 2001, « Introduction », pp. 36 à 42 ; elle sera approfondie par sa Correspondance, vol. I, et dans une monographie : Jacques Bertot, directeur mystique de Madame Guyon, Phénix — La Procure (à paraître).

389Le P. Derville, son biographe, nous disait un jour « qu’il était fou » de diriger aussi durement une religieuse éprouvée.

390Une carmélite nous déclara, à la lecture de la correspondance de Madame Guyon, qu’elle lui semblait « terrible » dans son exigence spirituelle.

391Ceci n’est pas vrai seulement chez des mystiques chrétiens : on retrouve une « dureté » comparable chez des maîtres sufis.

392Le Directeur Mystique, vol. IV, lettre 75, p. 247.

393Ibid., p.248.

394Ce qu’atteste « la donation faite par Monsieur l’Abbé Bertot dont 3000 L [ivres] t [ournois] étaient destinées pour amortir 150 Lt de rente aux petits pauvres renfermés et aux nouvelles Catholiques » (Arch. Eudistes, Fonds du Chesnay).

395E. Aegerter, Madame Guyon, une aventurière mystique, Paris, 1941.

396Guyon, « Discours spirituel » 2.68. (éd. dans Guyon, La vie intérieure…, op. cit.).

397Guyon, La Vie par elle-même…, op. cit. : 2.11, 2.13, 2.17 à 2.20, 2.22, 3.8, 3.10.

398v. Le Saint Évangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure,Tome II, chap. XVIII, versets 19 & 20.

399« Supplément à la vie de Madame Guyon… », édité dans La Vie…, éd. citée, p. 1006.

400Lettre à Fénelon écrite en avril 1690, B. N. F., ms. Nouv. acq. fr. 11 010, f°. 72 v°.

401Lettre de Fénelon du 11 avril 1690, B. N. F., ms. Nouv. acq. fr. 11 010, f°. 74 v°, publiée par J. Orcibal, Correspondance de Fénelon, tome II, Paris, Klincksieck, 1972, Lettre 111.

402Lettre à Fénelon écrite en avril 1690, B. N. F., ms. Nouv. acq. fr. 11 010, f°. 72v°. Madame Guyon était alors malade. Elle vivra jusqu’en 1717, plus longtemps que Fénelon (1651-1715).

403Correspondance ( I Directions spirituelles), op. cit. (à paraître). Nous éditons ces lettres par destinataire, ce qui permettra de comparer directions reçues (de Bertot et de Maur de l’Enfant-Jésus) et directions données (aux deux Fénelons, etc.).

404A. Favre, Jean-Philippe Dutoit, Genève, 1911, « Inventaire et Verbal de la saisie des livres et écrits de M. Dutoit » pp. 115-118.

405M. D’Istria, Le Père de Caussade et la querelle du pur amour, Aubier, 1964, p.12 ; J. Gagey, L’abandon à la providence divine d’une dame de Lorraine au XVIIIe siècle, Millon, 2001 — Nous pensons que Madame Guyon est directement impliquée dans l’Abandon à la Provid.ence divine, même si le texte a pu être retravaillé ensuite pour lui donner un très beau style classique. Voir Olphe-Galliard, Introduction au Traité sur l’Oraison du cœur, note 17, p. 44, et une présomption possible tenant compte du séjour de Madame Guyon chez les visitandines de Meaux dont Madame de Bassompierre fut supérieure. Une étude fine comparative de textes devra confirmer notre supposition.

406 Voir J. Orcibal, « L’originalité théologique de John Wesley et les spiritualités du continent », Etudes…, Klincksieck, 1997, p. 527 ; P. Ward, Rencontres…, « Madame Guyon et l’influence quiétiste aux Etats-Unis », Millon, Grenoble, 1997, p. 131.

407Tradition des Pères et des auteurs ecclésiastiques sur la contemplation, par le R.P. Honoré de Sainte-Marie, carme déchaussé, tomes I et II à Paris, 1708 ; tome III, 1714.

408L. Cognet, Crépuscule des mystiques, Bossuet Fénelon, Desclée, 1958.

409 Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon», XVIIe siècle, PUF, n° 1-2003, 95-116, http://www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2003-1-page-95.htm

Des textes nécessaires à qui s’intéresse à Madame Guyon sont aujourd’hui disponibles dans la coll. «Sources mystiques», du Centre Jean-de-la-Croix, et dans la coll. «Chemins mystiques », voir http://www.cheminsmystiques.com 

410

D. TRONC, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siècle. Tome I. Introductions, Florilège issu de Traditions franciscaines (Observants, Tiers Ordres, récollets), Éd. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, «Sources mystiques», 2014.

411 Dom Eric de REVIERS, Jean de Bernières et l’Ermitage de Caen [...] Lettres et Maximes, à paraître, Lettre du 13 mai 1654 adressée par M. de Bernières à Mère Mectilde (1614-1698).

412 Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise, Fondateur de l’École du Pur Amour, coll. « Chemins mystiques », 2017.

413 Françoise-Renée de Lorraine, Madame de Guise, abbesse de 1644 à 1669. Elle fera éditer la Conclusion des retraites [...] de Bertot.

414 «[On pouvait] entendre un M. Bertau à Montmartre, qui était le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait» (Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XXX, p. 71).

415 Jacques Bertot Directeur mystique, coll. «Sources mystiques», Éditions du Carmel, Toulouse, 2005; Rencontres autour de Monsieur de Bernières (1603-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, coll. «Mectildiana», Parole et Silence, 2013; Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, coll. «Mectildiana», Parole et Silence, 2017; Dom Eric de REVIERS, Jean de Bernières et l’Ermitage de Caen [...] Lettres et Maximes. Tout un réseau de relations se révèle entre les membres du groupe de l’Ermitage. Ils débordent vers d’autres spirituels dont Marie des Vallées, figure simple, mais de grande influence. Les liens se croisent : tel passage d’une lettre de Bertot serait adressé à Jean Eudes qui avait été aidé par l’abbesse de Montmartre, laquelle appréciait et éditera une œuvre de Bertot.

416 Madame GUYON, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, Paris, Honoré Champion, 2001, 2014, 1.19.1.

417 Le directeur Mistique [sic] ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion...., 4 vol., 1726. : ici vol. I, «Avertissement» — Les points de suspension représentent des coupures, permettant de ne conserver que les rares passages apportant une précision biographique, distribués sur quatre pages [4] à [7].

418 Madame GUYON, Correspondance I Directions spirituelles, Paris, Honoré Champion, 2003, Lettre 22 adressée au subtil comte de Metternich.

419 Madame GUYON, Correspondance, Tome II Années de Combat, Paris, Honoré Champion, 2004, Lettre au duc de Chevreuse, 11 septembre 1694, traduisant une influence franciscaine.

420 Il n’y a pas de conflit entre mystiques, mais avec leurs environnements! Le Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon, Auteur inconnu, informe sur toutes les relations de Madame Guyon, en l’an 1695, incluant les personnes du peuple et indique la façon de s’y prendre, en commençant par les témoins défavorables, afin de pouvoir faire pression sur les autres. (Madame Guyon, Correspondance II Combats, 2003, pièce 504).

421 Circonstances rapportées par Jean Orcibal en introduction à Benoît de Canfield, La Règle de Perfection – The rule of Perfection, P.U.F., 1982. De même Surin face à Chéron. De même l’épreuve subie par Marie des Vallées. De même la mise sous interdit du couvent de Jourdaine de Bernières.

422 Lettre de Mectilde à Bernières, 26 avril 1646.

423 Lettre de Mectilde à Bernières, 10 avril 1646.

424 Madame GUYON, Correspondance, Tome II Années de Combat, pièce 478 «Déposition de “F. Paulin d’Aumale, religieux du couvent de Nazareth, ce 7e de juillet 1694. Ecce coram Deo, quia non mentior.” — A. S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f ° 37, “copie de la déclaration du P. Paulin contre Mme Guyon”. – Fénelon, 1828, vol. 7, lettre 36.

425 Madame GUYON,, La Vie par elle-même et autres écrits biographiques, op.cit., «5,3 Histoire des dernières années» (ms. de Lausanne TP 1154), 1022-1023.

426 Jules CHAVANNES, Jean-Philippe Dutoit (1865), Kessinger Legacy Reprints - D. Tronc, Écoles du Cœur au siècle des Lumières, Disciples de madame Guyon & Influences, «Les filiations suisse et germanique», coll. «Chemins mystiques».

427 A. FAVRE, Jean-Philippe Dutoit, Genève, 1911, 115-118 : «Inventaire et Verbal de la saisie des livres et écrits de M. Dutoit».

428 (Re)découverte : car déjà Pourrat étudiait le discret Bertot précédant Madame Guyon (Dict. Spir. art. «Bertot»; La Spiritualité Chrétienne, Lecoffre, 1947, tome IV, p. 183-195) ; Baruzi suggérait d’étudier les cercles tardifs du XVIIIe siècle (Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, 1931, 442 note 1) ; Luypaert aborde les «précurseurs» (p.25, n.2), dont l’influence du capucin Benoît de Canfeld (p.26, n.3) dans La doctrine spirituelle de Bernières et le quiétisme, RHE, 1940.

429 La structure diverge à partir de l’Ermitage  en Nouvelle-France, à Paris et en Europe, enfin cachée au sein de l’ordre religieux fondé par Mectilde.

430 BOUDON, “Vie de Chrysostome” (1684), in Œuvres (Migne), col. 1275.

431 Lettre du 15 février 1647 de Bernières à Mère Mectilde. – Sur cette dernière : Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, coll. «Mectildiana», Parole et Silence, 2017.

432 Lettre à la Mère Dorothée de Ste Gertrude (Heurelle), ms de Tourcoing actuellement à Rouen, vol. 5, p. 219.

433 Lettre du 13 mai 1654 de Bernières à Mère Mectilde.

434 BOUDON, op.cit., col. 1316. — Autre exemple de partage : Jean de Bernières, Lettre du 30 août 1657 : «Je ne manquerai pas durant votre retraite d’avoir un soin très particulier de vous devant Notre Seigneur, afin qu’il achève en vous ce qu’il a si bien commencé. Dans votre solitude tenez votre âme dans le repos que Dieu lui communique, sans l’interrompre pour faire quelque lecture que ce soit, ou des prières vocales que lorsque vous en aurez facilité. Dans ce divin repos, votre âme reçoit une union spéciale et secrète avec Dieu, et en cette union consiste principalement votre oraison.»

435 BOUDON, op.cit., col. 1317.

436 Cf. Jean, 12, 32.

437 Jacques Bertot Directeur mystique, coll. «Sources mystiques», Editions du Carmel, Toulouse, 2005, Lettre 4.75. Perte de tout en Dieu.

438 Jacques Bertot Directeur mystique, Lettre 4.71. Silence devant Dieu.

439 Madame GUYON, Correspondance II, Lettre 222. À Nicolas de Béthune-Charost. Octobre 1694.

440 «Supplément à la vie de madame Guyon…» (ms. de Lausanne TP 1155), p. 1006 de Madame GUYON, La Vie..., op.cit.

441 Madame GUYON, Discours sur la vie intérieure, Collection «Sources mystiques», Ed. du Centre Jean-de-la-Croix, Tome II, Discours 2,65 = Madame Guyon, Écrits sur la Vie Intérieure, Arfuyen, 2005, «10 États apostolique...», pp. 124-125.

442 Madame GUYON, Correspondance, Tome I Directions spirituelles, 2003, Lettre 0.  À Fénelon. Été 1690.

443 Madame GUYON, Correspondance, Tome I, Directions spirituelles, op.cit., 495 Lettre à Fénelon écrite au début avril 1690. – « L’esprit directeur » est tiré du Psaume 50, 13-14 : « …affermissez-moi en me donnant un esprit de force / J’enseignerai vos voies… »

444 La Marvalière ? « L’association d’idées serait d’autant plus naturelle que celui-ci était le secrétaire du duc de Beauvillier. » [note de Jean Orcibal].

445 Madame GUYON, Correspondance, Tome I, Directions spirituelles, op.cit., Lettre 266. De Fénelon. 25 mai 1690.

446 Saint Jean de la Croix : « ...l’ame demeure par fois comme en un grand oubly ; de sorte qu’elle ne sçauroit dire apres où elle estoit, ny ce qui s’est fait, & il ne luy semble pas qu’aucun temps se soit passé en elle. D’où il se peut faire, et il arrive ainsi, que plusieurs heures se passent en cet oubly ; & que l’ame revenant à soy, cela ne luy semble pas un moment. » (La Montée du Mont Carmel, Livre II, chapitre XIV, p.58 – « Et comme Dieu n’a point de forme, ny image qui puisse estre comprise par la mémoire [...] elle demeure comme sans forme et sans figure [...] en grand oubly, sans se souvenir de rien. » Livre III, Chapitre I, p.112. (Les Œuvres spirituelles du B. Père Jean de la Croix [...], Paris, Jacques D’allin, 1665.

447 Jeanne-Marie GUYON, Explications de la Bible, L’Ancien Testament et le Nouveau Testament avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, introduites et annotées par D. Tronc, Paris, Phénix, 2005, « Explication sur saint Matthieu », chap. XVIII, verset 20 « En quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes rassemblées en mon nom, je m'y trouve au milieu d'elles » pages 240-241. -- De même Jean de Saint-Samson cité par Madame Guyon dans ses Justifications I, « clef VIII Communications », Autorité 12 : « Votre Révérence sait assez comme les cœurs se parlent mutuellement, et comme quoi tant plus ils sont éloignés dans plus ils s'unissent et parlent ensemble. Ce qui est d'autant plus vrai entre nous, que notre affection est simple et unique en Dieu dans lequel nous vivons. Nous conversons ainsi mutuellement en simplicité d'esprit, par-dessus tout ce qui se peut dire des présents et divers événements ; d'autant que ce que nous transférons l'un à l'autre est vie en la même vie de Dieu, l'amour duquel nous ravit sans cesse à l’aimer et à nous perdre en lui jusqu'au dernier point possible. Encore que nous apercevions du désordre dans ce siècle, c'est néanmoins à quoi nous ne pensons point, laissant les événements tels qu'ils puissent être à la providence divine. Lettre 8 [de Jean de Saint-Samson]. »

448 Madame GUYON, Discours sur la vie intérieure, op.cit., Discours 2.64, p. 232.

449 Discours sur la vie intérieure, op.cit, Discours 2.68. (v. aussi Discours 2.67.)

450 Discours sur la vie intérieure, op.cit, Discours 2.61. = Écrits sur la Vie Intérieure, op.cit., pp. 105-107.

451 Discours sur la vie intérieure, op.cit., Discours 2.64 = écrits sur la Vie Intérieure, op.cit., pp.114-116.

452 Madame GUYON & François de FÉNELON, Florilège mystique/Les «Justifications», Édition intégrale, Chemins mystiques, A paraître, «VIII. Communications. Conversations», commentaire au Cantique, chap.7 vs.8.

453 Florilège mystique/Les «Justifications», op.cit., «XXI. Fécondité spirituelle sans sortir de l’Unité divine», commentaire au Cantique, chap.4 vs.11.

454 Cette citation et la précédente : Madame Guyon, Discours sur la vie intérieure, op.cit., Discours 2.67 = écrits sur la vie intérieure, op.cit., pp. 147-149.

455 Madame GUYON, Correspondance, Tome II Combats, Lettre 404. «À la Petite Duchesse». Juin 1697, p. 591. «Petite duchesse» non par sa taille, mais comme cadette de sa famille.

456 Correspondance II, op.cit., Lettre 428 «A la Petite Duchesse». Septembre 1697.

457 Marie-Anne de Mortemart (1665-1750 ) ... La «petite duchesse» en relation avec Madame Guyon, Fénelon et son neveu, « Chemins mystiques », 2016.

458 «... There is one there whom I believe L.F. and his br. [/note1] have seen, Md La D. de G—che [/note2] . . . who is much esteem’d by all the friends of that side as inheriting most of N.M.’s spirit.» (D. Henderson, Mystics of the North-east, Aberdeen, 1934 [réédité 2016, coll. “Chemins mystiques”], in “Lettre XLVIII [From Dr. James Keith to Lord Deskford]”. [/note1 :] «Lord Forbes and his brother [James]», [/note2 :] «cf. Cherel, Fénelon au XVIIIe siècle en France, p. 163, quoting a letter which says : priez pour moi —, et obtenez les prières des personnes les plus intérieures de votre connaissance, surtout celles de Madame de Guiche... le duc de Guiche took the title duc de Gramont in 1720...»

459 Marie-Anne de Mortemart née Colbert +1750; Marie-Christine de Noailles, duchesse de Gramont «La colombe» +1748. Proches d’Isaac Dupuy + apr.1737 et du Marquis de Fénelon 1688-1746. — Ce sont les quatre figures du cercle parisien qui vivent jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

460 Écoles du Cœur au siècle des Lumières, op. cit. ; Dominique et Murielle Tronc, Expériences mystiques en Occident IV. Une École du Cœur, à paraître.

461 Le «Roi Catholique» étant celui d’Espagne.

462Notre mémoire retient le bruit des sirènes et avions et notre être a bu l’angoisse parentale. Aussi nous avons lu de nombreux «  témoignages extrêmes » qui constituent après tri un rayon de livres. Il ne s’agit pourtant que d’une infime fraction sur les dizaines de milliers de témoignages recueillis.


463E. Hillesum, Une vie bouleversée… Seuil, 1995. – Nombreuses rééditions dont l’intégrale des journaux.

464Evguenia S. Guinzbourg, Le Vertige, Seuil, 1967, & Le Ciel de la Kolyma, (= tome 2 du Vertige), Seuil, 1980, d’où provient ce “premier chapitre”.

465Une zone : un périmètre strictement gardé entouré d’une enceinte.

466Région de camps situés dans le nord-est sibérien et proche du pôle du froid. Mines d’or.

467Auteurs de contes en vers pour enfants.

468La kolyma est une « île » accessible par bateau ou avion…

469Varlam Chalamov, Récits de Kolyma, 1986. Réédité depuis.

470Arthur Koestler, La quête de l’absolu, Calmann-Lévy, Paris, 1981 124 sq.

471Voici cette démonstration, à l'intention des amateurs. Supposons que P est le plus grand nombre premier; puis supposons un nombre égal à l x 2 x 3 x 4 x … x P. Ce nombre est représenté par le symbole P ! Ajoutons-y 1 : (P ! +1). Ce nombre n'est évidemment pas divisible par P ni par aucun nombre plus petit que P, ceux-ci étant tous contenus dans P ! [note de l’auteur].


472Dossier L.S. des « instants » suite.

473Dr Junod, op. cit.


474Pour le texte de cette déclaration, voir Un Testament Espagnol. Elle ne fut jamais utilisée par le service de propagande de Franco.


475Eliane Jeannin-Garreau, Ombre parmi les ombres, Chronique d’une Résistance, 1941-1945, Paris, Muller, 1991.

476Elisabeth Behr-Sigel, Lev Gillet, Un moine de l’Eglise d’Orient / Un libre croyant universaliste, évangélique et mystique, Cerf, 1993. Dont on recommande : 290-291, 377…

477La prière de Jésus, 1963, etc. Cf. Elisabeth Behr-Sigel, Lev Gillet…, op.cit., “L’oeuvre littéraire…”, 617-623.

478Lev Gillet, Communion in the Messiah / Studies in the relationship between Judaism and Christianity, James Clarke, Cambridge, 1942, 2002.

479Le Pasteur de nos âmes, Lev Gillet / Un moine de l’Eglise d’Orient, YMCA-Press / F.X. de Guibert, Paris, 2008, « Interview avec le père Lev Gillet », 297-329.

480Edward Robinson, This Time-Bound Lacer Ten Dialogues on Religious Experience, Religious Experience Research Unit, Manchester College, Oxford, 1977.

481Sous-titre de la biographie par Élisabeth Behr-Sigel, Lev Gillet, « Un moine de l'Église d'Orient », Cerf, 1993.

482Contribution parue dans : Hermès 6, « Le Vide, Expérience spirituelle en Occident et en Orient », imprimé pour les Amis d’Hermès, 1969, 15-62 ; réimpr. : Hermès, Nouvelle série n°2, Ed. des Deux Océans, 1981, 15-62.

483Id., p. 959.

484VIIe demeure, ch. III, trad., p. 1042

485Ve demeure, ch. II, trad., p. 904.

486 L. Wieger, Les Pères du système taoïste. Belles Lettres, Cathasia, ch. VII, D.

487Id., p. 13, note 5.

488Id., p. 109, note 33, T'an King.

489Dernières lignes des Noces.

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